Inuit sur le billet canadien de 2 $ de 1975

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Ellen Bond

En octobre 2020, j’ai lu un article (en anglais) dans le Nunatsiaq News portant sur le billet canadien de 2 $ imprimé par la Banque du Canada de 1975 à 1979. Ce billet de banque était le premier au Canada à mettre en valeur des Autochtones. J’ai poussé un peu plus loin mes recherches et trouvé deux autres articles à ce sujet : un également paru dans le Nunatsiaq News (en anglais) en 2018, et un publié dans le blogue du Musée de la Banque du Canada en 2020. Dans l’article de 2018 du Nunatsiaq News intitulé « Taissumani, April 7 », on voit une photo du verso du billet de 2 $, où la défunte Leah Idlout avait inscrit en écriture syllabique les noms des personnes y figurant.

Photo couleur du verso d’un billet de banque canadien de 2 $ de 1975-1979, sur lequel les noms des six personnes qui y figurent sont inscrits en écriture syllabique.

La défunte Leah Idlout a inscrit en écriture syllabique les noms des six hommes figurant au verso du billet de banque canadien de 2 $. (Image reproduite avec l’aimable autorisation de John MacDonald et de la Banque du Canada.)

Le tableau qui suit montre les diverses orthographes des noms de ces hommes inuit en inuktitut. Les noms de la première colonne sont utilisés dans ce billet de blogue.

Le billet de 2 $ a été produit à partir d’une gravure de C. Gordon Yorke, elle-même inspirée d’une photo prise en 1951 par le cinéaste Doug Wilkinson lors du tournage de son film Au pays des jours sans fin. Disponible uniquement pour consultation sur place dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le film est toutefois en ligne sur le site de l’Office national du film (ONF). Il a été tourné au camp de Joseph Idlout sur l’île Alukseevee située à environ 60 km de Mittimatalik (aussi connu sous le nom de Pond Inlet), au Nunavut (anciennement les Territoires du Nord-Ouest). La scène montre des chasseurs préparant leurs qajait (kayaks) pour poursuivre, harponner et récupérer les narvals aperçus plus tôt, nageant et se reposant parmi les floes (glaces flottantes).

Photo noir et blanc de six chasseurs inuit chargeant leurs qajaqs de matériel de chasse.

Photo ayant inspiré la gravure figurant au verso du billet canadien de 2 $ mis en circulation de 1975 à 1979. De gauche à droite : Gideonie Qitsualik gonfle un flotteur en peau de phoque; Lazarus Paniluk soulève un harpon; Herodier Kalluk charge un qajaq; Ullattitaq gonfle un flotteur en peau de phoque; Joseph Idlout met un qajaq à l’eau; et Elijah Erkloo soulève une pagaie. La photo a été prise pendant le tournage du film Au pays des jours sans fin, réalisé en 1952 par Doug Wilkinson à Nuvuruluk, au Nunavut. Source : Doug Wilkinson, île de Baffin (Canada), vers 1951, NCC 1993.56.541.

De nombreuses photos de la collection de BAC ont été acquises et cataloguées sans information détaillée ou sans les renseignements provenant des inscriptions et des légendes originales des documents connexes. Ainsi, ces photos reflètent les préjugés et les attitudes de la société non autochtone de l’époque. Mise sur pied par le programme Nunavut Sivuniksavut (en anglais), l’initiative Un visage, un nom avait d’abord pour but d’identifier les Inuit figurant sur les photos archivées. Née d’une collaboration entre le Nunavut Sivuniksavut, le gouvernement du Nunavut et les Archives nationales du Canada (maintenant BAC), l’initiative lancée en 2002 a été élargie et porte maintenant aussi sur les Premières Nations et la Nation métisse, partout au Canada. Un visage, un nom publie des photographies d’archives sur ses réseaux sociaux. L’information de base des photos – p. ex. la date, le lieu, l’activité illustrée ou toute autre donnée d’identification – peut être limitée ou manquante.

Les trois articles portant sur le billet de 2 $ ont éveillé notre intérêt. Nous étions curieux : en appliquant la démarche inverse d’Un visage, un nom, pouvions-nous trouver d’autres photos de ces hommes dans la collection de BAC? Voici les résultats de nos recherches :

Gideonie Qitsualik – Sur le billet de 2 $, Gideonie se trouve à gauche. Penché au-dessus d’un qajaq, il est en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend une autre photo (ci-dessous) de Gideonie prise à peu près à la même époque. Sur cette photo, il est la deuxième personne à partir de la gauche. Gideonie deviendra plus tard un pasteur anglican bien connu à Gjoa Haven, au Nunavut.

Photo noir et blanc montrant quatre adultes et trois enfants qui dépècent des phoques sur une plage rocheuse. À l’arrière-plan, on voit des tentes en toile.

À droite à l’avant-plan, Joseph Idlout est penché. Les autres personnes sont, de gauche à droite : Herodier Kalluk, Gideonie Qitsualik, Daniel Komangaapik, Uirngut, Ullattitaq (Paul Idlout) et Rebecca Qillaq Idlout. Ils dépècent des phoques. (PA18905)

Lazarus Paniluk – Lazarus est le deuxième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $. Il soulève un harpon. Nous n’avons pas encore trouvé de photos de lui dans la collection de BAC.

Herodier Kalluk – Il est le troisième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $, s’affairant à charger un qajaq. La collection de BAC comprend deux autres photos d’Herodier. Sur celle ci-dessous prise en 1952, Herodier (à gauche) est en compagnie de Joseph Idlout, qui vient tout juste de harponner un phoque. Herodier est le grand-père de la chanteuse Tanya Tagaq  (en anglais), lauréate d’un prix Juno.

Herodier Kalluk (à gauche) et Joseph Idlout observent un phoque harponné et étendu sur la glace au large de Button Point, près de Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut. (PA145172)

Ullattitaq – Aussi connu sous le nom de Paul Idlout, Ullattitaq est le quatrième homme à partir de la gauche au verso du billet de 2 $. On le voit en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend deux autres photos de lui. Sur celle ci-dessous prise en septembre 1945 à Mittimatalik/Tununiq, Ullattitaq est alors un jeune garçon. Il deviendra plus tard l’évêque de l’Arctique.

Photo noir et blanc d’un jeune garçon portant un capuchon bordé de fourrure.

Ullattitaq (Paul Idlout) à Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut, septembre 1945. (e002344212)

Joseph Idlout – Au verso du billet de 2 $, Joseph est le cinquième homme à partir de la gauche; on le voit en train de mettre un qajaq à l’eau. À l’époque, il était le chef d’une petite communauté de familles qui comprenait le camp de chasse Aulatsivik, où Doug Wilkinson a tourné son film. Joseph est celui que l’on retrouve le plus souvent dans la collection de BAC : il apparaît sur au moins neuf photos! Il est au centre sur la photo ci-dessous.

Photo noir et blanc de trois hommes inuit debout à l’extérieur pendant l’hiver. Ils portent tous des vêtements traditionnels.

De gauche à droite : Daniel N. Salluviniq (Saudlovenick), Joseph Idlout et Zebeddie Amarualik, tenant tous des appareils photo Brownie en attendant l’arrivée du gouverneur général Vincent Massey, Qausuittuq (Resolute Bay), Nunavut, mars 1956. (e002265651)

Photo noir et blanc montrant un homme assis dans un qajaq, sur le point de lancer un harpon. À l’arrière-plan, on aperçoit des montagnes enneigées.

Assis dans son qajaq, Joseph Idlout se prépare à lancer un harpon en ivoire, Mittimatalik/Tununiq, Nunavut, juillet 1951. (R002169)

Elijah Erkloo – Elijah est l’homme complètement à droite sur l’image au verso du billet de 2 $; il est en train de préparer une pagaie. Il ne semble y avoir aucune photo d’Elijah dans la collection de BAC, mais nous en avons trouvé une de son grand-père. Selon l’article « Taissumani, April 7 », Elijah était un jeune garçon lors du tournage du film; il deviendra plus tard le député d’Amittuq (anciennement Foxe Basin). Elijah mentionne que Joseph Idlout, son oncle, était le chef du camp, ce qui explique probablement pourquoi BAC possède autant de photos de ce dernier.

Photo noir et blanc d’un homme aux cheveux longs et portant une moustache.

Akomalee de l’île de Baffin, 1924. Akomalee, le grand-père d’Elijah Erkloo, était un Aîné de Mittimatalik, au Nunavut. (PA102276)

Il est important de bien identifier les gens et d’inscrire leur nom correctement. Le projet Un visage, un nom a permis d’identifier de nombreuses personnes et de redonner aux collectivités de l’ensemble du Canada ce qui leur revient. Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, avez plus d’information sur les hommes figurant sur ce billet de 2 $, communiquez avec nous. L’information peut aussi concerner d’autres photos dans la collection de BAC sur lesquelles ces hommes ne sont pas encore identifiés. Il peut même s’agir de simples détails permettant d’en savoir un peu plus sur eux. Toute nouvelle information sera ensuite ajoutée aux documents d’archives.

Médias sociaux d’Un visage, un nom :

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Ellen Bond est adjointe de projet dans l’équipe du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour de meilleures notices : l’exemple des boîtes en écorce de bouleau

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par Vasanthi Pendakur et Elizabeth Kawenaa Montour

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné d’un homme des Premières Nations. Ce dernier est assis de profil et fume la pipe au milieu d’un cercle placé au centre. Des fleurs rouge, blanc et bleu sont brodées de part et d’autre du cercle, et un motif de losange figure au-dessus et en dessous du cercle.
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des carreaux et un homme des Premières Nations fumant la pipe (e010948522)

Les boîtes en écorce de bouleau sont des artefacts extrêmement rares de la collection de Bibliothèque et Archives Canada. De forme tridimensionnelle, elles sont ornées de broderies réalisées à partir de poils d’orignaux insérés dans des trous percés dans l’écorce. Les Premières Nations utilisaient les poils d’orignaux pour décorer des objets avant l’arrivée des Européens.

Les boîtes de cet ensemble s’apparentent à celles créées dans les couvents des Ursulines de Québec. Elles ont probablement été fabriquées pour être vendues aux touristes qui visitaient Québec au 18e siècle. Les boîtes de ce type étaient des souvenirs prisés, d’abord par l’élite française, puis par l’armée britannique. Ces boîtes en particulier appartenaient à un officier stationné à Niagara durant la guerre de l’Indépendance des États-Unis. Selon la notice, elles datent de 1780 à 1800 et ont été acquises par Henry Powell (décédé en 1815), du 53e Régiment de fantassins.

Un côté d’une boîte en écorce de bouleau (e010948522_s6)

Après avoir observé ces artefacts et lu leur description, nous avons découvert de l’information supplémentaire qui a permis d’en améliorer la description.

Au moment de créer une notice pour décrire des archives, un agent du contrôle de la qualité saisit l’information dans le catalogue et vérifie son exactitude, souvent en collaboration avec l’archiviste responsable. Dans le cas présent, l’archiviste a validé la nature des matériaux utilisés pour fabriquer et décorer la boîte : l’écorce de bouleau et les poils d’orignaux.

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des motifs de piques et un homme des Premières Nations fumant la pipe (e010948521)
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau sur lequel figure une femme des Premières Nations. Celle-ci se tient de profil au milieu d’un cercle placé au centre, portant un enfant sur son dos. Des fleurs rouge, blanc et bleu sont brodées de part et d’autre du cercle, et un motif de trèfle figure au-dessus et en dessous du cercle.
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des trèfles et une femme des Premières Nations; cette dernière se tient de profil et porte un enfant sur son dos (e010948523)

Les boîtes de cet ensemble sont toutes de la même taille. Si les broderies se ressemblent à première vue, chaque boîte présente un motif unique basé sur l’une des couleurs du jeu de cartes : cœur, carreau, trèfle ou pique. Chaque couvercle est orné de deux motifs brodés de l’une des quatre couleurs.

De plus, les quatre couvercles montrent un personnage des Premières Nations de profil au milieu du cercle au centre : deux représentent un homme fumant la pipe; le troisième, un homme armé d’un arc et d’une flèche; et le quatrième, une femme portant un enfant dans un tikinagan. De part et d’autre des cercles figurent des motifs brodés de fleurs, de feuilles et de tiges colorées. De longs poils d’orignaux sont fixés aux rebords de la boîte.

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des cœurs et un homme des Premières Nations armé d’un arc et d’une flèche, debout de profil (e010948520)

En faisant des recherches, nous avons découvert dans les collections du Musée McCord un panier en écorce de bouleau orné de broderies en poils d’orignaux. Il porte la description suivante :

« En 1714, […] mère St-Joseph, ursuline de Trois-Rivières, enseigne l’art de la broderie sur l’écorce. Nous possédons également des informations sur mère Sainte-Marie-Madeleine (Anne Du Bos), née à Sillery en 1678, d’un père français et d’une mère huronne-wendate. Selon la nécrologie de cette religieuse ursuline (1734), celle-ci consacra les dernières années de sa vie à l’enseignement de la broderie, notamment la broderie en poil d’orignal. Dès 1720, la broderie en poil d’orignal est reconnue comme une forme de travail d’aiguille très raffinée et élégante. »

Les boîtes figurant dans la collection de BAC semblent être du même style.

Même après la propagation des matériaux européens, les ressources locales ont continué d’être utilisées dans la fabrication de souvenirs. Les Premières Nations et les sœurs ursulines auraient toutes deux pu fabriquer ce type de boîtes pour l’industrie du tourisme : c’est pourquoi une certaine confusion entoure l’origine de l’ensemble de boîtes conservées à BAC.

Dans la notice, l’archiviste a indiqué que la provenance était inconnue. Puisque ce style de boîtes était répandu, on ne peut pas dire avec certitude si ce sont des sœurs, des filles des Premières Nations ou des femmes françaises qui les ont fabriquées. En fin de compte, la description a été revue pour refléter l’incertitude entourant l’identité des artistes. C’est ainsi que j’ai appris qu’on pouvait améliorer les notices et les rendre plus accessibles grâce à de nouvelles recherches.

Cet exemple donne un très bref aperçu de la tâche de révision des descriptions historiques. Des archivistes réexaminent actuellement des descriptions existantes afin de les rendre plus exactes, mais il reste encore beaucoup à faire.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Vasanthi Pendakur est une ancienne gestionnaire de projet de la Division des expositions et du contenu en ligne. Elle était responsable de la recherche et de la publication des albums Flickr de BAC. Elizabeth Kawenaa Montour est une archiviste et recherchiste autochtone qui travaille au sein de la Division des expositions et du contenu en ligne. Elle s’occupe de la recherche et de la rédaction de contenu autochtone pour les billets de blogue et les albums Flickr.

Frederick W. Waugh au Nunatsiavut

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Jennelle Doyle

Les fonds d’archives cachent souvent bien des surprises! Il est important de s’informer sur la vie des explorateurs, des chercheurs, des anthropologues et des autres personnes ayant donné leurs archives afin de connaître la portée d’une collection.

Frederick W. Waugh est un ethnologue ayant travaillé à la Division d’anthropologie de la Commission géologique du Canada. Sa visite de 1921-1922 dans la communauté inuit de Nain, au Nunatsiavut (région de l’Inuit Nunangat située dans le nord du Labrador), est illustrée dans un album de photos que son fils, R. F. Waugh, a donné à Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

Frederick Waugh se rend au Labrador en 1921. Selon son journal, il souhaite photographier et étudier les Montagnais (maintenant la Nation innue Naskapi–Montagnais). Cependant, il aboutit plutôt à Nain, où il photographie surtout des Inuit. Ses photos, rassemblées dans un album de BAC, offrent un aperçu de la vie quotidienne des Nainimiut : traîneaux à chiens, cueillette de bois de grève, enlèvement de la peau de phoque, pêche blanche, etc.

Photo noir et blanc de trois hommes autour d’une meute de chiens de traîneau qui mangent. Il y a un bâtiment blanc en arrière-plan.

Trois hommes inuit nourrissent des chiens de traîneau (e011369232-025)

L’album retrace une époque intéressante pour la communauté. Au Nunatsiavut, les relations avec les Moraves (lien en anglais) sont solides, si bien que de nombreux Nunatsiavummiut (les Inuit du Nunatsiavut) suivent toujours les pratiques moraves.

Les missionnaires moraves germanophones de l’Europe commencent à s’installer au Labrador à la fin des années 1700. Ils établissent huit missions le long de la côte, dont une à Nain en 1771. En 1921, l’église morave de Nain est réduite en cendres.

Les photos de Waugh illustrent les premiers travaux de rénovation de l’église effectués avec les débris de la structure originale (voir la photo ci-dessous). Les Archives de l’Université Memorial (lien en anglais) possèdent des images de l’église morave avant l’incendie ainsi que d’autres photos de Nain prises à cette époque.

Photo noir et blanc des ruines d’un bâtiment avec des articles couverts de neige éparpillés un peu partout.

Ruines de la mission morave à Nain, qui a brûlé à l’automne 1921, Nunatsiavut. Photo : Frederick W. Waugh (e011369232-018)

Le Musée canadien de l’histoire conserve des copies de photos semblables ainsi que des journaux de Waugh intitulés Labrador Eskimo Notes (Notes sur les Esquimaux du Labrador). Ceux-ci décrivent en détail des médicaments, des pratiques de chasse, la gastronomie et des coutumes. Waugh précise dans ces journaux qu’une de ses principales sources est Amos Voisey.

Photo noir et blanc de quatre garçons vêtus de parkas regardant vers l’appareil photo. Il y a deux bâtiments en arrière-plan.

Quatre garçons vêtus de parkas et de kamek à semelles noires (bottes en peau de phoque) (e011369232-009)

J’espère qu’en mettant en valeur cet album photo, il aidera à relier certains points pour d’autres personnes intéressées par le contenu concernant Nain ou Fredrik W. Waugh lui-même, car d’aussi magnifiques photos méritent d’être vues. Les archives sont parfois quelque peu désordonnées et difficiles à explorer. Si vous remarquez que certaines notices sont incomplètes ou inexactes, nous vous encourageons à communiquer avec nous pour nous transmettre des renseignements qui pourraient les améliorer.

Si Nain, le Nunatsiavut et les Nunatsiavummiut vous intéressent, vous pouvez aussi lire le billet de Heather Campbell sur Judith-Pauline White.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Jennelle Doyle est archiviste pour l’initiative Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada. Elle a grandi à Churchill Falls, au Labrador. Sa famille vient de la côte sud du Labrador et de l’île de Terre-Neuve. Elle habite à Ottawa depuis 2019 et travaille actuellement sur sa maîtrise à l’Université d’Ottawa, tout en continuant ses travaux dans le cadre de l’initiative.

Charles Angus Cooke (Thawennensere) : gardien du savoir et de la langue

Par Elizabeth Kawenaa Montour

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Remarque : Cet article fait appel à un langage et à un contenu historiques que certaines personnes peuvent considérer comme offensants, p. ex. la terminologie employée pour faire référence à des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus à ce sujet, veuillez consulter notre Mise en garde – terminologie historique.

Peinture illustrant un canot sur un lac. On aperçoit une maison en arrière-plan, et des arbres et des rPeinture illustrant un canot sur un lac. On aperçoit une maison en arrière-plan, et des arbres et des rochers au premier plan.ochers au premier plan.

Les ruines du fort Senneville, lac des Deux Montagnes, près de Sainte-Anne, Québec. Vue depuis le côté ouest de Tio’tia:ke (Montréal) en direction du nord-ouest, vers le village kanien’kehá:ka de Kanehsatà:ke (Oka), 1839. (c011891k)

Les documents d’archives du fonds Charles A. Cooke Thawennensere à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) sont inestimables pour la revitalisation linguistique et culturelle du peuple kanien’kehá:ka (Mohawk). Charles Cooke, né Thawennensere (double nom), voit le jour en 1870 sur le territoire de Kanehsatà:ke (Oka), au Québec. À 11 ans, il déménage à Wahta (Gibson), en Ontario, puis il s’installe à Ottawa à l’âge de 23 ans. Ces documents sur son important travail sont fondés sur sa connaissance de sa langue ancestrale.

Page d’un journal à trois colonnes.

Le journal Onkweonwe, édition du 25 octobre 1900. Sous le nom du journal figure la mention « Aterientarajera naah ne Kasatstensera » (la connaissance est une force). (OCLC 1007186921)

BAC détient dans sa collection une première édition originale du vol. 1, no 1 du journal Onkweonwe de Charles Cooke, datée du 25 octobre 1900. Il s’agit de la seule copie restante connue de ce document. Ce journal est audacieux et avant-gardiste à l’époque : il est entièrement écrit en langue kanienʼkehá et est le premier à être produit dans une langue des Premières Nations au Canada. Les articles portent entre autres sur des événements d’actualités et des sujets variés comme les affaires étrangères, les affaires nationales, l’économie, les sports, la politique fédérale, les dates de la saison de chasse, et le prix des fruits et légumes et des animaux. Le journal est une ressource qui peut alors soutenir les lecteurs dans leurs entreprises économiques. Il est axé sur les Haudenosaunee (Iroquois) des Six Nations et distribué dans les communautés de la région jusqu’à Wendake, une communauté huronne-wendat de Loretteville, au Québec.

Carte montrant la grille du canton de Gibson, avec les étiquettes Medora et Wood en haut, et Baxter en bas à droite.

Plan d’une partie du canton de Gibson, en Ontario, aujourd’hui connu sous le nom de Wahta, vers 1887. (e008311360)

À son départ de Kanehsatà:ke en 1881, Charles Cooke ne parle que le kanienʼkehá, mais apprend l’anglais après sa première année à Wahta. Il y est enseignant avant d’être employé comme commis à la Georgian Bay Lumber Company. En 1893, à l’âge de 23 ans, il est engagé comme commis de bibliothèque pour ce qui s’appelle alors le ministère des Affaires indiennes, à Ottawa. Il y sera notamment interprète, traducteur et commis de bureau, chargé entre autres de la classification des documents. À l’époque, il est l’un des premiers – sinon le tout premier – fonctionnaires d’une Première Nation à être employé par le gouvernement fédéral.

Photo noir et blanc d’une rue en hiver. On voit un panneau indiquant un passage à niveau, des maisons, des poteaux de ligne électrique et une personne qui pousse un toboggan au milieu de la rue.

Scène de rue dans l’est d’Ottawa, vue vers le canal Rideau, 14 décembre 1895 (vue de l’est d’Ottawa à l’époque où Charles Cooke amorce ses 33 années de service au ministère des Affaires indiennes). (a134222)

Tout au long de sa carrière, Charles Cooke a des idées progressistes pour des projets qui pourraient bénéficier aux Premières Nations, mais ses tentatives sont contrecarrées par des superviseurs peu coopératifs. L’un de ces projets comprenant une bibliothèque dédiée aux Autochtones ne sera d’ailleurs jamais concrétisé. Outre son journal Onkweonwe, il réalise le Comparative and Synoptical Indian Dictionary (dictionnaire indien comparatif et synoptique).

Page manuscrite marquée de cachets, portant au bas la mention « Yours sincerely, Charles Cooke » (cordialement, Charles Cooke).

Agence Saint-François, correspondance relative au vocabulaire indien comparatif (liste de mots fréquemment utilisés par les Indiens), Charles A. Cooke, 1899-1902. (e007472965)

Des documents linguistiques supplémentaires de Charles Cooke sont conservés dans d’autres établissements. Un vaste répertoire de noms haudenosaunee est conservé à l’American Philosophical Society à Philadelphie, en Pennsylvanie [en anglais]. Une copie de ces documents est conservée au Musée canadien de l’histoire à Gatineau, au Québec, y compris un manuscrit d’un dictionnaire kanienʼkehá et d’autres notes.

En 1913, Charles Cooke aide Marius Barbeau, l’un des premiers ethnographes, à réaliser une étude grammaticale des langues mohawk, cayuga, onondaga et tuscarora. Marius Barbeau demandera à nouveau l’aide de Charles Cooke, bien plus tard dans la vie de ce dernier.

Charles Cooke sert également de recruteur pendant la Première Guerre mondiale, après avoir été détaché par le ministère des Affaires indiennes pour aider à former ce qui sera un régiment entièrement composé de soldats des Premières Nations, le 114e bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Il mène ses activités de recrutement dans les communautés kanien’kehá:ka de Kanehsatà:ke, de Kahnawake et d’Akwesasne, en Ontario et au Québec.

Charles Cooke quitte le ministère des Affaires indiennes en 1926, après avoir atteint le poste de commis principal. Il passe les douze années suivantes à faire des tournées dans l’est du Canada et des États-Unis axées sur les traditions, les chansons et les danses des Haudenosaunee (Six Nations) et des Hurons-Wendat. En 1949 et en 1951, il aide de nouveau Marius Barbeau en tant qu’interprète auprès des Six Nations de la rivière Grand, en Ontario.

Il est sans doute incompréhensible pour le lecteur moderne que Charles Cooke ait travaillé dans un système politique qui ne lui aura jamais permis de recevoir le statut d’« Indien inscrit » en vertu de la Loi sur les Indiens, malgré toutes ses contributions et ses connaissances. Adulte, il a présenté des demandes d’inscription pour obtenir le statut de membre des Premières Nations, mais sans succès. L’examen des demandes semble indiquer qu’il n’a pas été enregistré aux termes de la Loi sur les Indiens alors qu’il était enfant. Charles Cooke est né en 1870, six ans avant la promulgation de la Loi sur les Indiens en 1876. Ainsi, sa naissance n’a peut-être pas été enregistrée pendant cette période de bouleversements pour tous les Onkweonwe (peuples des Premières Nations).

Entre 1911 et 1926, Charles Cooke a demandé à être reconnu, en vertu de la Loi sur les Indiens, comme membre de la Première Nation de Dokis, en tant que descendant d’un membre de la bande de Dokis, son grand-père ojibwa, Showandai. La bande de Dokis a refusé cette demande. En outre, il n’a jamais été admis dans la bande de Kanehsatà:ke (Oka) ni dans celle de Wahta (Gibson).

Charles Cooke a eu un parcours de vie exceptionnel, de ses origines à ses entreprises intellectuelles et politiques à Ottawa. Il a recruté ses frères des Onkweonwe dans les Forces armées pendant la Première Guerre mondiale, a servi de lien culturel pour les recherches de Marius Barbeau, puis a voyagé et présenté ses chants et ses danses kanien’kehá:ka partout au Canada et aux États-Unis. Aujourd’hui, les Onkweonwe n’oublient pas Charles Cooke et son immense héritage. Cet homme remarquable subsiste dans les mémoires grâce à l’important travail qu’il a accompli, rendu accessible au moyen d’efforts continus de revitalisation de la langue et de la culture.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction générale des services au public, à Bibliothèque et Archives Canada.

Kahentinetha Horn : celle qui survole les terres

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Elizabeth Kawenaa Montour

Kahentinetha Horn, du peuple Kanien’kehá:ka (peuple du silex; Mohawks), tiendra la vedette d’un balado à thématique autochtone de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) qui fera la lumière sur certains grands moments de sa vie. BAC possède d’ailleurs un riche éventail de documents d’archives se rapportant à Kahentinetha (ou Kahn-Tineta) Horn : photos, matériel audiovisuel, films, correspondance – tout un assortiment qui atteste de sa vision, de sa résilience et de son ambition de faire connaître les enjeux touchant les Onkweonwe (Premières Nations).

Le prénom Kahentinetha signifie « survolant les terres ». On peut dire qu’elle lui a fait honneur toute sa vie, et encore aujourd’hui. J’ai eu la chance, le privilège de grandir aux côtés de cette femme forte et passionnée à Kahnawake. Grande et mince, elle avait une carrure athlétique et l’épaisse chevelure d’ébène, lisse et raffinée des Kanien’kehá:ka. Aux yeux de bien des gens – moi y compris – elle était dans une classe à part. Elle s’exprimait de manière concise, d’une voix claire et toujours assurée. D’une curiosité à toute épreuve, elle était toujours d’attaque pour débattre d’un sujet ou d’une situation et y apporter une nouvelle perspective. En travaillant sur le balado, j’ai pu découvrir de nouveaux pans de son incroyable histoire et apprendre à l’admirer encore davantage.

En février 2020, Kahentinetha et sa fille Waneek ont visité BAC pour y consulter des documents d’archives, entre autres : des lettres de Kahentinetha à Maryon Pearson (épouse du premier ministre Lester B. Pearson), au ministre et aux sous-ministres des Affaires indiennes, et à d’autres fonctionnaires fédéraux de l’époque; de la correspondance interne; et des lettres de réponse. Parmi le matériel textuel, on trouve aussi de la correspondance et des documents du conseil de bande des Mohawks de Kahnawake, dont une résolution déchirante contre Kahentinetha qui n’a jamais été mise en application.

Photo noir et blanc de neuf personnes prenant la pose pour l’appareil. Un homme porte un enfant dans un tikinagan. On voit des broussailles en arrière-plan. Il n’y a aucun bâtiment à l’horizon.

Réserve de Caughnawaga [Kahnawake], près de Montréal, vers 1925 [de gauche à droite : Kahentinetha Horn (née Delisle; grand-mère de Kahentinetha Horn), Joseph Assenaienton Horn, Peter Ronaiakarakete Horn (père) portant Peter Horn (fils), Theresa Deer (née Horn), Lilie Meloche (née Horn), anonyme, Andrew Horn, anonyme]. (e010859891)

Kahentinetha se souvient de son père comme d’un homme ayant eu une grande influence sur elle dès le début de sa vie. Il lui a inculqué l’importance de parler la langue kanien’kehá en tout temps – une quête linguistique qu’elle poursuit encore aujourd’hui. En collaboration avec les aînés de Kanehsatà:ke (portion kanien’kehá:ka d’Oka), elle consigne la prononciation et l’orthographe d’expressions complexes qui risqueraient autrement de tomber dans l’oubli.

Photo noir et blanc d’une femme souriant à l’appareil. Elle porte un costume en peau de daim, un collier, des bracelets et un bandeau.

Kahentinetha Horn dans ses habits de reine du carnaval, au poste de pilotage d’un avion Vickers Viscount. Une semaine après le début de son emploi chez Trans-Canada Airlines, elle est couronnée reine du carnaval d’hiver du Collège Sir George Williams, à Montréal. Elle porte ici un costume en peau de daim fabriqué par sa tante Francis Dionne (née Diabo). (e011052443)

Comme beaucoup de Kahnewakeronon, Kahentinetha voit le jour à New York, dans le quartier de Brooklyn. Son père travaille alors dans les structures d’acier et doit rester près des grands chantiers. La famille revient plus tard s’installer à Kahnawake. Le père de Kahentinetha perdra tragiquement la vie sur le pont Rouses Point, qui traverse le lac Champlain pour relier les états de New York et du Vermont, à seulement une demi-heure de Kahnawake. Kahentinetha verra aussi la construction de la Voie maritime du Saint-Laurent dans les années 1950, un canal qui coupera de façon permanente la communauté du rivage naturel.

Kahentinetha étudie en économie à l’Université Sir George Williams, à Tio’tia:ke (Montréal), ce qui lui ouvre des possibilités, dont celle d’aller travailler à Paris. En décembre 1959, alors qu’elle poursuit ses études dans le même domaine à l’Université McGill, elle se rend à La Havane avec deux condisciples pour assister aux célébrations entourant le premier anniversaire de la révolution cubaine.

Photo noir et blanc de deux femmes et d’un homme en tenue de ville.

L’agent Harold Walker présente Kahentinetha Horn à la réceptionniste Pierrette Desjardins, le premier jour de travail de Kahentinetha chez Trans-Canada Airlines. (e011311516)

Kahentinetha occupe divers postes au cours de sa carrière, dont celui de secrétaire chez Trans-Canada Airlines (entreprise rebaptisée Air Canada en 1965) et à la Power Corporation. Elle travaille aussi dans le domaine de la mode comme mannequin au pavillon du Canada à l’Exposition universelle (Expo 67), à Montréal, chaque jour pendant toute la durée de l’événement. Elle pose pour des publicités de mode dans les magazines, et tourne aussi dans des films et des publicités télévisées. En 1973, elle décroche un emploi de fonctionnaire au ministère des Affaires indiennes, dans la région de la capitale nationale. Puis, au cours de l’été 1990, alors même qu’elle mène des recherches universitaires sur Kahnawake, Kanehsatà:ke et Akwesasne, la résistance de Kanehsatà:ke (crise d’Oka) atteint un moment décisif. Sachant qu’elle doit soutenir et défendre le territoire de Kanehsatà:ke, elle se rend donc sur place en juillet avec ses quatre filles. Elles y restent jusqu’au 26 septembre, date à laquelle l’Armée canadienne investit la zone, démantèle les barricades et procède à l’arrestation des derniers revendicateurs. Parmi ceux-ci se trouvent Kahentinetha et ses deux plus jeunes filles, Waneek et Kaniehtiio.

Photo noir et blanc de passants marchant entre de vastes pavillons au bord de l’eau. À l’avant-plan se trouve un train de voitures blanches.

Foule devant le pavillon du Canada à l’Expo 67 à Montréal, en 1967. (e001096693)

À compter du 21 février 1991, Kahentinetha participe en tant que témoin individuel à l’audience publique de la Chambre des communes qui mènera, en mai 1991, à la publication du cinquième rapport du Comité permanent des affaires autochtones. Puis, en mai 1993, elle fait une présentation devant la Commission royale sur les peuples autochtones lors d’une audience tenue à Kahnawake. Organisées partout au Canada, ces audiences visent alors à rassembler de l’information, des preuves et des recommandations, mais aussi à déceler les enjeux qui appellent une intervention. Plus récemment, le 20 février 2020, Kahentinetha participe à l’accueil des chefs héréditaires de la Première Nation Wet’suwet’en à leur arrivée à Tyendinaga.

Photo couleur d’une femme debout vêtue d’un chandail blanc, en train de discuter avec trois femmes assises en face d’elle, de l’autre côté d’une longue table.

Audience de la Commission royale sur les peuples autochtones, à Kahnawake. Assises : Kahente Horn-Miller (fille de Kahentinetha), Kahentinetha Horn et Dale Dionne. Debout à l’avant : Mary Sillett (Inuk du Nunatsiavut [Labrador]), commissaire. Kahnawake, mai 1993. (e011301811)

Des nombreux aînés Kanien’kehá:ka qu’elle a connus au cours de sa vie, Kahentinetha a été particulièrement inspirée par Louis Karonhiaktajeh (« limite du ciel ») Hall, un militant, écrivain et peintre traditionaliste né en 1918 à Kahnawake et décédé en 1993, à l’âge de 76 ans. Artiste aux dons innés, Louis Hall peignait des scènes vibrantes et poignantes sur des sujets kanien’kehá. On lui doit notamment l’emblématique drapeau rouge des Warriors, avec en son centre le profil d’un guerrier haudenosaunee. Kahentinetha lui a ouvert les portes de sa demeure et s’est occupée de lui dans sa vieillesse. Il lui a donné en retour un portrait d’elle qu’il avait peint – peut-être la seule œuvre qui ait jamais quitté sa collection privée.

Kahentinetha nous rendait souvent visite à la maison, généralement avec d’autres amis et membres de la famille qui venaient parfois d’ailleurs. Ma mère, Josephine Kaientatie (« des choses partout »), préparait toujours de bons petits plats, et personne ne repartait l’estomac vide! L’une des images que je garde de cette époque – nous étions alors dans les années soixante – est celle de Kahentinetha vêtue de son manteau de cuir blanc à franges et de sa minijupe assortie, et chaussée de ses bottes blanches. Ce style lui allait bien, et elle le portait avec assurance. Lors de ces visites, on discutait habituellement de questions sociopolitiques. Quand les discussions étaient ponctuées de l’humour des Kanien’kehá:ka, elles étaient une source intarissable de rires.

Puis il y a les souvenirs plus légers, comme l’été de 1971, où Kahentinetha vient d’acheter sa première voiture, une Ford Pinto nouveau modèle. Avec sa fille Ojistoh, qui n’est alors qu’un bébé, elle nous emmène, ma mère et moi, visiter nos cousins en Ontario. À bord de notre rutilante fausse Cadillac rouge, nous filons vers l’ouest sur l’autoroute 401 en direction de deux communautés kanien’kehá:ka des Six Nations, Tyendinaga et Ohsweken.

Kahentinetha éprouve une très grande fierté pour ses filles. Toutes connaissent beaucoup de succès à leur manière, à la hauteur de leurs ambitions. Sa plus vieille, Ojistoh, est médecin; Kahente est titulaire d’un doctorat et maintenant professeure à l’Université Carleton; Waneek est une athlète olympique médaillée d’or aux Jeux panaméricains; et la plus jeune, Kaniehtiio, touche à de nombreuses sphères médiatiques, y compris des rôles aux petit et grand écrans.

Photo couleur de trois femmes assises autour d’une table de conférence en bois, souriant à l’appareil.

Kahentinetha Horn, Hilda Kaheratahawi Nicolas et Nancy Kanahstatsi Beauvais, au centre culturel et linguistique de Kanehsatà:ke, 6 mars 2020. Photo : Elizabeth Kawenaa Montour

Kahentinetha habite aujourd’hui dans l’est de Kahnawake, tout près des rapides de Lachine, sur un terrain bordé d’un ruisseau. Elle aime s’occuper de son potager avec ses nombreux petits-enfants. Après avoir passé toute sa vie à influencer et à côtoyer des gens de toutes origines et cultures, elle continue de se rendre utile en guidant les autres et en transmettant à qui s’y intéresse ses connaissances de la culture, de la langue et de l’histoire haudenosaunee. Je me compte chanceuse d’avoir travaillé sur ce projet, grâce auquel j’ai pu renouer avec elle. J’y ai découvert des facettes de sa personne et de ses réalisations que je n’aurais jamais pu imaginer.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division du contenu en ligne de la Direction générale des services au public, à Bibliothèque et Archives Canada.

Comment chercher un document sur l’émancipation?

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Jasmine Charette

Dans un billet de blogue intitulé Émancipation des Premières Nations, j’ai discuté de l’histoire de l’émancipation et de ses répercussions sur les Premières Nations. Ici, j’expliquerai comment chercher des documents à ce sujet.

Vous aurez peut-être besoin de vous rendre sur place pour certaines recherches. Si c’est impossible, vous pouvez embaucher un chercheur indépendant ou demander l’aide de nos Services de référence sur la page Posez-nous une question.

Recherche dans la collection

La méthode la plus simple pour trouver un document sur l’émancipation est d’utiliser Recherche dans la collection. Si vous connaissez le nom de la personne et de sa bande ainsi que l’année approximative de son émancipation, cette méthode est pour vous. Dans certains documents, le nom de l’agence ou du district qui administrait la bande à l’époque remplace le nom de la bande.

Saisie d’écran de l’interface Recherche dans la collection, avec des résultats de recherche.
Saisie d’écran de la recherche d’un document sur l’émancipation pour l’agence Moravian.

Si vous ne connaissez pas l’agence ou le district qui administrait la bande, vous pouvez consulter les instruments de recherche ci-dessous. Ceux-ci sont classés par région; ils énumèrent les agences, les districts et les surintendances et fournissent le nom des bandes qui relevaient d’eux pendant des périodes précises, permettant ainsi de retracer l’administration des bandes au fil du temps. Ces guides sont disponibles dans nos salles de référence. Ils font partie du groupe d’archives RG10 (fond du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien).

  • 10-202 : Colombie-Britannique
  • 10-12 : Ouest du Canada (Alberta, Saskatchewan, Manitoba, Yukon et Territoires du Nord-Ouest)
  • 10-157 : Ontario
  • 10-249 : Québec
  • 10-475 : Maritimes (Île-du-Prince-Édouard, Nouveau-Brunswick, Terre-Neuve à partir de 1984)
  • 10-145 : Nouvelle-Écosse (la Nouvelle-Écosse avait un système distinct du reste du Canada)

Voici comment chercher un document sur l’émancipation dans la base de données Recherche dans la collection. Les documents recherchés étant en anglais, il faut utiliser le mot-clé enfranchisement plutôt qu’émancipation.

  1. Sous le menu Recherche dans la collection du site Web de BAC, cliquez sur Recherche dans la collection.
  2. Dans la barre de recherche, inscrivez enfranchisement [NOM] [BANDE/AGENCE].
  3. Dans le menu déroulant, choisissez Archives plutôt que Tous.
  4. Cliquez sur la loupe.
  5. Regardez les résultats et choisissez celui qui correspond à la bonne personne.

La référence complète d’un document ressemble à ceci :

RG10-B-3, Numéro de volume : 7222, Numéro de dossier : 8015-25; titre : « Moravian Agency – Enfranchisement – Hill, D.C ».

Remarque : L’accès à certains documents sur l’émancipation étant restreint, une demande d’accès en vertu de la Loi sur l’accès à l’information ou de la Loi sur la protection des renseignements personnels est parfois nécessaire pour les consulter. Notre site Web explique comment soumettre une telle demande.

Décrets

Une saisie d’écran de la base de données Recherche dans la collection.
Une saisie d’écran de la recherche visant à trouver les documents sur l’émancipation de James Marsdewan.

On peut aussi chercher les décrets qui confirmaient les émancipations. Bien qu’ils ne comprennent pas les documents les plus importants, les décrets peuvent renfermer des renseignements intéressants :

  • La personne a-t-elle été émancipée?
  • De quelle bande a-t-elle été émancipée?
  • Quel était son nom au moment de l’émancipation?
  • L’émancipation était-elle due à un mariage?

Grâce à ces renseignements, vous serez peut-être en mesure de trouver d’autres documents avec Recherche dans la collection.

Les décrets sont indexés par année dans nos registres rouges, lesquels se trouvent dans nos salles de référence. Ces registres sont séparés en deux : la première partie donne une liste de numéros de décret (classés de manière plus ou moins précise par date) et la deuxième propose une liste de mots-clés visant à faciliter la recherche d’un décret précis.

Le nom des personnes émancipées avant les années 1920 est mentionné dans nos registres rouges. Un outil externe peut vous aider à trouver des personnes et des familles dans les décrets subséquents : le site Web Order In Council Lists contient un index des personnes émancipées jusqu’en 1968.

Pour obtenir des renseignements plus précis sur la recherche de décrets, lisez nos billets de blogue Les décrets du Conseil accessibles en ligne et Comment accéder aux décrets du Conseil privé conservés à Bibliothèque et Archives Canada?

Si vous avez des questions, n’arrivez pas à identifier une personne ou avez besoin d’aide pour naviguer dans nos fonds, n’hésitez pas à communiquer avec les Services de référence. Nous vous aiderons avec plaisir!


Jasmine Charette est archiviste de référence à la Division des services de référence, Direction générale des services au public, Bibliothèque et Archives Canada.

Kirkina Mucko à un mariage à Rigolet, au Labrador

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Avertissement : Le présent billet de blogue comprend du contenu explicite (décès, acte médical, amputation) qui pourrait constituer un élément déclencheur chez certains lecteurs ou les offenser.

Photo noir et blanc d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants assis ou debout dans un champ où poussent des fleurs. On voit derrière eux une étendue d’eau et des terres, au loin. Un chien se trouve à gauche dans l’avant-plan.

Mariage de Wilfred et Beatrice Shiwak; titre original : A wedding party, at Rigolet [réception de mariage à Rigolet]. Wilfred et Beatrice sont debout au centre; Kirkina Mucko est agenouillée entre Wilfred et la mère de ce dernier. (e011439717)

Lorsque j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en 2018, j’ai tout naturellement fait une recherche rapide pour voir si notre collection contenait des documents liés à ma ville natale, au Labrador. En recherchant simplement « Rigolet », j’ai obtenu quelques résultats, dont un document qui n’avait pas encore été numérisé : A wedding in Rigolet, 1923 [un mariage à Rigolet, 1923]. Comme la photo n’avait pas été numérisée, je l’ai mise de côté et ne m’en suis souvenue que l’été dernier, lorsque je cherchais dans la collection de l’International Grenfell Association (IGA) pour cette même période. Je me suis dit que je tenterais le coup et j’ai commandé la boîte pour en examiner le contenu. Lorsque les photos sont arrivées, je les ai feuilletées rapidement pour trouver celle que je cherchais; j’avais le pressentiment que j’allais y découvrir quelque chose d’intéressant. Après tout, je viens d’une collectivité de seulement 320 habitants; j’étais donc certaine de connaître les membres de la famille et leurs proches.

J’ai enfin trouvé la photo au fond de la pile.

Les visages me semblaient familiers…

Et j’ai fini par reconnaître l’un d’entre eux!

Je connaissais bien l’homme sur la photo, puisque j’avais dessiné son portrait pour l’offrir comme cadeau de Noël à ma grand-mère, de nombreuses années auparavant. C’était bien lui, mon arrière-grand-père « Papa Wilfred » et, à sa gauche, mon arrière-grand-mère, Beatrice! Pendant toutes ces années, la photo était cachée dans les archives, et je pouvais enfin la montrer à ma famille au Labrador!

J’ai publié l’image sur Facebook en y étiquetant Un visage, un nom dans l’espoir de pouvoir identifier d’autres personnes sur la photo. En quelques minutes, j’ai reçu une réponse. La femme se tenant debout à la droite de Wilfred est sa mère, Sarah Susanna, et la femme agenouillée entre les deux est la célèbre infirmière inuk Kirkina Mucko (née Elizabeth Jeffries). Les rapports diffèrent, mais d’après les dires des habitants locaux, le père d’Elizabeth est allé chercher une sage-femme pendant l’accouchement de sa femme. À son retour, il découvre que sa femme et le nouveau-né sont décédés pendant son absence, et que la petite Elizabeth, âgée de deux ans, souffre d’engelures graves aux jambes et est atteinte de gangrène. Aucun médecin ne se trouve à proximité. Il prend alors l’éprouvante et pénible décision d’amputer lui-même les jambes d’Elizabeth au moyen d’une hache. Afin d’arrêter l’hémorragie, il met les jambes de sa fille dans un baril de farine! Un article publié des années plus tard raconte que le médecin local, Wilfred Grenfell (nommé plus tard sir Wilfred Grenfell), a pleuré lorsqu’il a entendu l’histoire de la fillette. Dès lors, Wilfred Grenfell amène Elizabeth à un orphelinat à St. Anthony, à Terre-Neuve, et réussit à recueillir assez de fonds pour lui procurer des jambes artificielles. Elle accompagnera le médecin aux États-Unis et au Mexique afin de recueillir des fonds pour l’IGA. À l’époque, l’IGA fournit des soins de santé à toute la population du Labrador et réalise diverses activités de bienfaisance.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants sur un quai. On aperçoit au loin une étendue d’eau, un bateau et des montagnes.

Certaines de ces personnes ont parcouru plus de 30 km pour écouter la messe annuelle du révérend anglican Parson Gordon, qu’on voit ici à droite, vêtu d’une robe religieuse. (e011439717)

Plus tard, pour des raisons inconnues, un médecin de Boston la renommera Kirkina. Des Inuit expliquent qu’à l’époque, les enfants inuit qui se trouvaient dans des hôpitaux du Sud se faisaient parfois traiter comme des animaux de compagnie. Dans de tels cas, ces enfants ne revoyaient plus jamais leur famille dans l’Arctique après avoir été emmenés et élevés par le personnel des hôpitaux. Je présume que c’est ce genre d’attitude qui a amené le médecin à changer le nom d’Elizabeth. À son mariage, son nom change encore une fois et devient Kirkina Mucko.

Pendant la pandémie de grippe espagnole de 1918, son mari et trois à six de ses enfants décèdent (certains témoignages pourraient avoir inclus ses beaux-enfants, ce qui explique l’écart). Motivée par cette perte énorme, Kirkina Mucko décide de devenir infirmière. Elle suit une formation et décide plus tard de se spécialiser dans la profession de sage-femme. Sa carrière durera 36 ans! De nombreux articles de journaux et textes de l’IGA mentionnent Kirkina Mucko et son histoire exceptionnelle, et bon nombre de ces écrits se trouvent maintenant dans les fonds documentaires à BAC. En 2008, le refuge pour femmes de Rigolet a été nommé Kirkina House en hommage à la force et à la persévérance de l’infirmière.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell est une artiste inuk originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a été recherchiste dans l’équipe du projet Nous sommes là : Voici nos histoires, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

Plans de lots riverains de la Nation métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par William Benoit

Peinture à l’huile illustrant une personne sur une charrette de la rivière Rouge tirée par un bœuf sur un chemin de terre. Une petite maison blanche et deux autres petits bâtiments se trouvent en arrière-plan.
Maison d’un colon manitobain et charrette de la rivière Rouge (c013965k)

Bibliothèque et Archives Canada détient des plans de lots riverains métis produits par le gouvernement du Canada, conformément à la Loi sur le Manitoba et aux accords sur le transfert de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest. Ces plans sont importants pour comprendre la Nation métisse. Ils sont d’une valeur inestimable pour tous les Métis puisqu’ils indiquent où leurs ancêtres habitaient avant que la région ne soit intégrée au Canada.

Bien que ces cartes de lots riverains n’utilisent pas le mitchif, elles montrent clairement d’où la langue est originaire et indique dans quelle région de la rivière Rouge les familles parlaient cette langue propre à la culture métisse.

Grande carte représentant des lots riverains rectangulaires et étroits. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Une rose des vents indiquant le nord se trouve dans le haut de la carte.
Plan des lots riverains dans la paroisse de Lorette, au Manitoba. Arpentage effectué par G. McPhillips, arpenteur adjoint; revu et certifié par A. H. Whitcher, inspecteur des arpentages. Bureau d’arpentage des terres fédérales, Winnipeg, 16 février 1878. (e011213852)

La colonie de la Rivière-Rouge est le berceau de la patrie de la Nation métisse. En 1869, on y compte 12 000 habitants, dont 10 000 sont des Métis, et 7 000 de ces Métis sont des enfants.

En 1670, le roi Charles II octroie la Terre de Rupert à la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ce territoire comprend toutes les terres irriguées par les rivières qui s’écoulent dans la baie d’Hudson. Il recouvre aussi ce qui est devenu le Manitoba, la majeure partie de la Saskatchewan, le sud de l’Alberta, le sud du Nunavut et le nord du Québec et de l’Ontario. La Terre de Rupert s’étend jusqu’aux États-Unis actuels, couvrant une partie du Minnesota, du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana.

Le 19 novembre 1869, la Compagnie de la Baie d’Hudson cède la Terre de Rupert et le Territoire du Nord-Ouest (qui lui avaient été octroyés par lettres patentes) à la Couronne britannique. Par un décret daté du 23 juin 1870, le gouvernement britannique admet le territoire au Canada au titre de l’article 146 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, 1867 (maintenant la Loi constitutionnelle de 1867). Le transfert entre en vigueur le 15 juillet 1870.

Cette cession fait l’objet de traités avec les nations autochtones souveraines. Selon les conditions établies dans les documents et les traités concernant la Terre de Rupert, celles-ci doivent donner leur consentement pour que la Couronne impériale puisse exercer sa souveraineté.

Or, les Métis de la Rivière-Rouge rejettent ce transfert, y voyant une menace pour leur mode de vie. Ils s’inquiètent de voir leur territoire et leurs droits démocratiques menacés par le nouveau régime proposé. Le gouvernement fédéral envoie des équipes d’arpentage avant le transfert de la Terre de Rupert. Leurs levés doivent être effectués selon le système d’arpentage ontarien, en carrés, alors que les Métis utilisent des lots longs et étroits, dont l’extrémité donne sur la rivière. Par conséquent, le nouveau système découpe les propriétés existantes.

Le 11 octobre 1869, proclamant que le gouvernement fédéral n’a pas le droit d’agir sans autorisation, 16 Métis empêchent une équipe d’arpenteurs d’accéder à un lot riverain. La remise en question des méthodes adoptées par le gouvernement du Canada signifie à ce dernier qu’il doit consulter les résidents et respecter leurs droits.

En novembre 1869, les Métis s’emparent d’Upper Fort Garry et établissent un gouvernement provisoire. Celui-ci rédige une liste de demandes que le Canada doit satisfaire avant que les Métis acceptent l’incorporation de leurs terres au pays. La Loi sur le Manitoba découle de ces demandes. Cet « accord » est l’un des pactes fondamentaux qui conduisent à l’expansion du Canada vers l’ouest.

L’intention derrière la Loi sur le Manitoba consiste à respecter les préoccupations des Métis à l’égard de leurs terres traditionnelles. Elle prend deux formes : une disposition visant à protéger les propriétés foncières existantes des 3 000 propriétaires métis adultes (article 32), et une disposition visant à donner aux 7 000 enfants métis une « longueur d’avance » dans la province avec une concession de 1,4 million d’acres de terre (article 31).

Dans le Manitoba d’après la Confédération, la position des Métis se détériore. Les nouveaux pionniers provenant de l’Ontario se montrent hostiles. Pendant plusieurs générations, des aînés décriront cette période comme un « règne de terreur » contre les Métis. L’application des articles 31 et 32 sur la gestion des terres est un processus très long, gangrené par la corruption. En conséquence, de nombreux Métis vendent les droits fonciers qui leur ont été promis et quittent la province qu’ils ont contribué à créer.

La carte ci-dessous, dessinée en 1874, montre les lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital. Elle illustre la situation à l’époque où la diaspora métisse vient de se former. Elle documente également les spéculations foncières de personnes telles que Donald Smith, célèbre pour son implication dans la construction du chemin de fer national, ainsi que les efforts du clergé catholique visant à créer et maintenir une enclave francophone en prévision de la vague d’immigration à venir.

Les cartes des lots riverains métis sont des documents très importants aujourd’hui, car elles aident à identifier et à recenser les citoyens de la nation métisse.

Grande carte représentant des lots riverains étroits et rectangulaires. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Un chemin de fer et une rivière sont dessinés sur la carte.
Plan des lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital, au Manitoba (e011205909)

Visitez l’album Flickr sur les images des plans de lots riverains de la Nation métisse


William Benoit est conseiller en engagement autochtone interne au bureau du bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint à Bibliothèque et Archives Canada.

Tunniit : la photographie des tatouages inuits, une histoire compliquée

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Heather Campbell

L’an dernier, j’ai discuté avec ma collègue Beth Greenhorn d’une photo sur laquelle elle était tombée. On y voyait deux femmes inuuk avec un enfant. Installées devant une toile, ces femmes sont vêtues d’un atigi (parka intérieur). L’une d’entre elles porte des mitaines dépareillées : une noire et l’autre carreautée. J’étais certaine d’avoir déjà vu cette femme.

J’effectue des recherches sur les tatouages inuits depuis plus de 10 ans dans le cadre de ma propre pratique artistique. Au départ, je collectionnais les images sans en noter la source, ce que je regrette amèrement depuis! Il y a quelques années, j’ai entrepris de créer une collection plus détaillée et je note maintenant le numéro de référence des images originales. Quand j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), en 2018, je me suis mise à chercher d’autres images dans notre collection et j’ai créé une liste pour consultation ultérieure. Dans cette liste, j’ai trouvé « Hattie ».

Photographie noir et blanc montrant deux femmes et un enfant vêtus de parkas devant une toile.
Deux femmes inuuk et un enfant. La femme à gauche se nomme Ooktook (Niviaqsarjuk, aussi appelée Uuttuq); elle fait partie des Qairnirmiut. Son nom signifie « couchée sur la glace ». Les photographes Geraldine et Douglas Moodie l’appelaient Hattie. Le garçon se nomme Harry Unainuk Gibbons. La femme à la droite se nomme Taptaqut; c’est la mère de Harry. Photo : George Comer, 1905 (e011310102). Les noms ont été fournis par Hassan Bosta par l’intermédiaire du projet Un visage, un nom.

Au moins quatre personnes ont photographié cette femme : George Comer, Geraldine Moodie, Albert Peter Low et J. E. Bernier. Je crois que, sur certaines photos, on l’a mal identifiée. Sur d’autres, une autre femme est appelée Hattie, Ooktook ou Niviaqsarjuk. C’est peut-être parce que les deux femmes ont un nom similaire ou se ressemblent, ou encore parce que le photographe s’est trompé en développant les photos, à son retour dans le sud.

J’ai aussi eu recours à une autre institution essentielle pour mes travaux : le musée Glenbow. Celui-ci abrite la collection Geraldine Moodie, qui comprend des photos de femmes ayant habité dans la même région à la même époque. Dans les descriptions du Glenbow et dans un commentaire sur la page Facebook du projet Un visage, un nom, la femme en question a été identifiée par le nom d’Ooktook. Dans le cadre de ce projet, les personnes photographiées sont identifiées par des membres de leur communauté. Je considère donc cette source comme la plus fiable.

Photographie noir et blanc de six femmes en parka arborant des tatouages faciaux, devant une toile.
Photographie de six femmes en parka qui arborent des tatouages faciaux, devant une toile. Niviaqsarjuk est assise au centre de la première rangée. De gauche à droite, deuxième rangée : femme non identifiée, Atunuck et Uckonuck; première rangée : une femme surnommée « Pikey », Niviaqsajuk/Shoofly (?) et Taptaqut, 8 mars 1905. Source : J. E. Bernier (C-001499).

Dans l’image ci-dessus, on aperçoit Ooktook/Niviaqsarjuk/Hattie au centre de la première rangée. Elle porte le même parka que dans la photo de Comer et la même mitaine à carreaux sur la main gauche. Sur cette photo, par contre, elle arbore un tatouage facial. Dans la photo originale que Beth m’a montrée, le visage n’est pas tatoué! Que doit-on en penser? S’agit-il bien de la même femme? Les tatouages ont-ils été dessinés? Est-ce que le tatoueur suivait des modèles préexistants ou créait-il de nouveaux motifs?

Je suis récemment tombée sur un article intéressant portant sur le travail du photographe Michael Bradley et son projet intitulé « Puaki », qui réunit des photos de Maoris. Ce peuple néo-zélandais est célèbre pour ses tatouages faciaux, appelés Tā moko. Pour ce projet, Bradley a utilisé le procédé du collodion humide, populaire dans les années 1800. Et sur les photos, les Tā moko ont disparu, car ce procédé ne rend pas correctement les bleus et les verts! Est-ce pour cela qu’on ne voit pas les tatouages des femmes inuites dans les photos du début des années 1900?

Avec l’aide de Joanne Rycaj Guillemette, archiviste du portefeuille autochtone aux Archives privées, à BAC, nous avons fait enquête pour savoir quel procédé avait été utilisé pour produire cette photo de Niviaqsarjuk. Nous n’avons pas trouvé de réponse dans MIKAN (le catalogue interne de BAC pour les recherches dans les archives) ni dans l’ancien système de classement en format papier.

Les photos de la collection Comer sont en fait des copies; les exemplaires originaux se trouvent au musée Mystic Seaport, au Connecticut. En fouillant ma collection personnelle, j’ai trouvé une photo qui m’était familière, après quoi j’ai déniché le numéro d’identification au Musée. J’ai ainsi pu identifier la femme que Comer appelait « Jumbo ». L’information que je cherchais figurait dans la description :

Négatif sur plaque de verre d’une photo prise par le capitaine George Comer au cap Fullerton, sur les rives de la baie d’Hudson, le 16 février 1904. La jeune fille, qui présente des tatouages typiques des Autochtones de l’île Southampton, s’appelle Jumbo, selon Comer. Il s’agit de l’une des photos qu’il a prises pour recenser les tatouages faciaux de différents groupes inuits de la baie d’Hudson. Il demandait aux femmes des Aivilik de se peindre le visage de sorte à imiter les tatouages de différents groupes. L’enveloppe originale indique qu’il s’agit de la photo 55, no 33. Le numéro « 30 » a été inscrit dans une couche d’émulsion sur la plaque. La diapositive sur verre 1966.339.15 a été créée à partir de ce négatif. Identique à la diapositive 1963.1767.112. La diapositive 1963.339.58 montre la même jeune femme dans une pose semblable.[Traduction]

J’avais ainsi la confirmation que les motifs étaient peints et non tatoués sur le visage, et qu’ils représentaient d’autres régions! Je ne sais pas si c’est arrivé souvent, mais le seul fait d’avoir trouvé des images similaires dans d’autres collections m’a amenée à douter de l’authenticité des motifs des tatouages sur les photographies prises entre cette période et les années 1950. En fouillant davantage dans la collection de Comer, j’ai trouvé plusieurs photographies de femmes avec et sans tatouage, dont celle d’une femme appelée « Shoofly », la « compagne » de Comer, Nivisanaaq de son vrai nom.

Photo noir et blanc de cinq femmes inuites arborant des tatouages faciaux, devant une toile blanche.
Femmes des Aivilik, 1903-1904. Photo : Albert Peter Low (a038271). Nivisanaaq (surnommée « Shoofly ») se trouve au centre; elle est vêtue d’un atigi perlé et arbore des tatouages. À noter la femme à sa droite, qu’on voit aussi dans la photo ci-dessous.
Photographie noir et blanc de 15 femmes accompagnées de deux bébés et réparties sur trois rangées.
Femmes et enfants d’Aivillik à bord du navire Era. Photo : Albert Peter Low, 1888-1909, lieu inconnu (a053565). On peut encore voir Nivisanaaq, cinquième à partir de la droite dans la deuxième rangée, portant son atigi perlé à motif de bottes. À noter que la femme à sa droite dans l’image précédente est maintenant devant elle, au centre. Ni l’une ni l’autre n’a de tatouage sur cette photo.

Le fonds Donald Benjamin Marsh, aussi conservé par BAC, fournit un autre exemple de tatouages peints. Les deux photographies de M. Benjamin Marsh ci-dessous montrent probablement la même femme non identifiée de la communauté d’Arviat. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les traits, surtout la dent brisée ou manquante du côté gauche de la bouche. La photographie de droite nous la montre sans tatouage, alors qu’ils sont proéminents sur celle de gauche, avec de longues lignes foncées. Il est facile de constater la différence si on compare ces images à des photographies de femmes arborant des tatouages authentiques. Ici, les lignes sont plus fines et discrètes.

À gauche – Photographie couleur d’une femme inuk arborant des tatouages faciaux et portant un parka blanc avec des courroies rouges. À droite – Photographie noir et blanc d’une femme inuk debout dans la neige, portant un parka orné.
À gauche – Femme inuk arborant des tatouages faciaux et des tresses. Fonds Donald Benjamin Marsh, Arviat, date inconnue (e007914459). À droite – Femme inuk souriante, habillée d’un amauti perlé. Légende originale : Femme inuite souriante, habillée d’un amauti orné. Fonds Donald Benjamin Marsh, lieu inconnu, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), vers 1926-1943 (e004922736).
À gauche – Photographie noir et blanc d’une Inuk arborant des tatouages sur le visage et les bras, tressant ses cheveux en souriant. À droite – Photographie noir et blanc d’une Inuk portant un parka de fourrure.
À gauche – Mary Edetoak, une patiente, qui arbore toujours les tatouages inuits traditionnels, 1958 (e011176882). À droite – Femme inuk d’un certain âge aux cheveux détachés, 1929. Légende originale : Veille Esquimaude dont les nombreux tatouages ne paraissent pas sur la photo. Photo : G. H. Blanchet (e004665345).

Cette découverte n’est pas sans rappeler les méthodes d’Edward S. Curtis, un photographe bien connu qui parcourait l’Amérique du Nord pour photographier des Autochtones. Il manipulait souvent la mise en scène en habillant les sujets de vêtements d’une autre époque, éliminant tout caractère contemporain et ajoutant des accessoires, ce qui tendait à fausser et à romancer la réalité. Ce type de manipulation déshumanisante perpétue la désinformation.

En contrepoids aux politiques de colonisation et d’assimilation, la culture des Autochtones connaît aujourd’hui une résurgence. Ceux d’entre nous qui souhaitent s’en réapproprier certains pans, comme le tatouage, voient ces images et présument que les motifs viennent de la région d’origine des sujets. Par exemple, si une personne d’Arviat voit une photo de son arrière-grand-mère, elle pourrait vouloir porter les mêmes marques, sans savoir qu’elles peuvent appartenir à une tout autre famille ou région. Il est facile d’imaginer le bouleversement que pourrait provoquer une telle révélation.

L’initiative Nous sommes là : Voici nos histoires vise à mettre à jour les descriptions de façon à ce qu’elles soient exactes et adaptées aux réalités culturelles. Nous comptons donc actualiser les descriptions des collections en corrigeant les noms des femmes, si nous les connaissons, et en ajoutant une note explicative sur la signification des tatouages. Cette note décrit aussi les pratiques de certains photographes de l’époque afin d’expliquer pourquoi les motifs des tatouages ne correspondent peut-être pas à ceux de la région d’où venaient les femmes qui les arboraient. Nous ne pouvons rien changer au passé, mais mon souhait est que cette démarche rectifie dorénavant les faits pour les chercheurs et les membres des communautés. Nakurmiik (merci).

Photographie noir et blanc d’une femme inuk qui sourit. Elle porte des tatouages au visage.
Kila, une femme inuk tatouée, secteur du détroit Dolphin et Union, golfe Coronation, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), 1916 (a165665).

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell, Nunatsiavummiuk, est archiviste pour Nous sommes là : Voici nos histoires, un projet de Bibliothèque et Archives Canada visant à numériser le contenu autochtone de ses collections.

L’art des jeux de mains dénés / Jeu de bâtonnets / ᐅᐨᘛ / oodzi

Par Angela Code

Les Dénés, aussi appelés Athabascans ou Athapascans, forment un groupe autochtone appartenant à la famille de langues na-déné. C’est l’un des plus importants groupes autochtones en Amérique du Nord. Son territoire couvre plus de quatre millions de kilomètres carrés, s’étendant du nord du Canada jusqu’au sud-ouest des États-Unis.
Les Dénés se divisent en trois groupes distincts : le groupe du Nord, le groupe de la côte Pacifique et le groupe du Sud et de l’apache. Quant à la famille de langues na-déné, elle compte une cinquantaine de langues différentes, ainsi que divers dialectes.
Depuis longtemps, les Dénés du Nord jouent à des jeux de mains, une activité aussi connue sous le nom de jeu de bâtonnets. En dialecte Sayisi Dënesųłiné, les jeux de mains dénés sont appelés ᐅᐨᘛ (oodzi). (La langue dënesųłiné yatiyé, aussi appelée chipewyan déné, est l’une des plus parlées dans la famille de langues na-déné.)
Selon la région du Nord où l’on se trouve, les règles du jeu et les signes de la main diffèrent; cependant, le but du jeu et son déroulement sont essentiellement les mêmes. Les jeux de mains dénés sont en fait des jeux complexes de devinettes : un passe-temps amusant où l’on doit être doué à la fois pour la dissimulation et pour « lire les gens ». Le plaisir est rehaussé d’un cran lorsque les participants font preuve de dynamisme, d’humour et d’esprit sportif – et d’habileté, bien entendu!

Comment jouer

Les jeux de mains dénés se jouent entre équipes, chacune comptant le même nombre de joueurs. (Ce nombre est précisé à chaque tournoi, et varie d’une région à l’autre : 4, 6, 8, 10 ou 12, le plus souvent.) Chaque joueur apporte un objet qui se cache bien dans la main : une petite pierre, une pièce de monnaie, un bouton, une cartouche de calibre .22, etc.
Deux équipes à la fois s’affrontent. Les joueurs qui attendent leur tour frappent des tambours en peau de caribou sur une cadence rapide et rythmée, en utilisant des baguettes de bois faites à la main; des spectateurs peuvent les accompagner. Le son des tambours, les cris, les acclamations et les chants dynamisent le jeu. Souvent, les joueurs de tambours se placent derrière l’équipe qu’ils soutiennent. Ils jouent de leur instrument quand celle-ci cache ses objets, à la fois pour l’encourager et pour empêcher les autres de deviner leurs gestes.

Photo noir et blanc d’une vingtaine d’hommes et de garçons, certains debout, d’autres agenouillés au sol. Au centre, un homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Il porte une chemise blanche et un pantalon sombre, et tient une pipe en bois à la bouche. À l’arrière-plan, on voit une tente rectangulaire en toile blanche, et de la viande qui sèche sur un poteau de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant à des jeux de mains dénés, accompagnés par un homme au tambour, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest. (a102486)

Chaque équipe a son capitaine ; ce sont eux qui ouvrent le jeu. Ils cachent d’abord un objet dans une de leurs mains. Puis, en même temps, ils pointent la main où, selon eux, leur adversaire a caché son objet.

Photo couleur de huit hommes et d’un bambin. Les hommes jouent à des jeux de mains dénés. Trois d’entre eux frappent des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois. Deux autres font des signes propres aux jeux de mains dénés.

Hommes jouant à des jeux de mains dénés. Photo prise lors de la visite de la Commission royale sur les peuples autochtones à Tadoule Lake (Manitoba), dans la collectivité des Dénés sayisi (Dénésulines), 1992-1993. Au fond (de gauche à droite) : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Jimmy Clipping, Fred Duck, Ernie Bussidor et Tony Duck. Devant (de gauche à droite) : Personne inconnue, Evan Yassie, Thomas Cutlip et Ray Ellis. (e011300424)

Dès que l’un des capitaines a bien deviné, les autres joueurs se joignent à la partie. L’équipe du capitaine gagnant est la première à pouvoir marquer des points.

Les membres de l’équipe se mettent en ligne côte à côte, à genoux au sol, face à l’équipe adverse. Comme les jeux de mains peuvent durer longtemps, ils s’agenouillent sur une surface molle (un tapis ou un lit de branches d’épinette, par exemple).

Souvent, un ou deux marqueurs ou arbitres gardent un œil sur les joueurs et veillent à ce que les points soient bien comptés, à ce que personne ne triche et à ce que toute contestation soit réglée de manière équitable; mais ce n’est pas obligatoire. Ils s’assoient alors sur les côtés, entre les deux équipes, pour bien voir les joueurs et pouvoir distribuer les bâtonnets aux gagnants.

Ces bâtonnets servent à compter les points. On les place entre les équipes. Leur nombre varie en fonction du nombre de joueurs : ainsi, il faut 12 bâtonnets si on joue avec des équipes de 4 personnes; 14 bâtonnets avec des équipes de 6; 21 avec des équipes de 8; 24 ou 25 avec des équipes de 10; et 28 ou 29 avec des équipes de 12.

Photo couleur d’un homme âgé vu de dos, regardant une partie de jeux de mains dénés. Il porte une veste avec l’inscription « Sayisi Dene Traditional Handgame Club » (Club de jeux de mains traditionnels des Dénés sayisi).

L’aîné Charlie Learjaw regarde une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300421)

L’équipe qui commence cache ses objets sous un tissu quelconque (comme une couverture ou des manteaux). Chaque joueur passe alors son objet d’une main à l’autre, jusqu’à ce qu’il décide dans quelle main le cacher. Ensuite, les joueurs sortent leurs poings de la couverture et les montrent à leurs adversaires. Souvent, ils gardent les bras droits devant eux ou les croisent sur leur poitrine, mais ils sont libres de positionner leurs mains à leur guise. Ils font aussi des mimiques, des gestes et des sons pour tenter d’induire en erreur le capitaine de l’équipe adverse, qui devra deviner où sont cachés les objets.

Photo couleur de six hommes et d’un bambin. Les hommes jouent aux jeux de mains dénés. Trois d’entre eux chantent en frappant des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois.

Hommes jouant du tambour pendant des jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. De gauche à droite : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Fred Duck, Jimmy Clipping, Ernie Bussidor, Tony Duck et Ray Ellis. (e011300426)

Quand le capitaine pense avoir deviné où sont cachés les objets, il fait d’abord un grand bruit (par exemple, en tapant fort dans ses mains ou sur le sol) pour avertir tout le monde qu’il est prêt. Puis il fait un signe particulier de la main pour désigner son choix. Plusieurs signes existent, mais les Jeux d’hiver de l’Arctique en emploient quatre (source en anglais).

Les joueurs adverses doivent alors ouvrir la main désignée par le capitaine, pour que tout le monde puisse voir si l’objet est là. Si le capitaine s’est trompé, les joueurs de l’équipe adverse doivent alors montrer l’autre main qui contient l’objet.

Chaque fois que le capitaine se trompe, on donne un bâtonnet à l’équipe adverse. Supposons par exemple que le capitaine fait face à quatre joueurs. S’il devine une fois et se trompe trois fois, l’équipe adverse reçoit trois bâtonnets; le joueur dont le capitaine a deviné la main est éliminé, et le jeu se poursuit avec les autres joueurs, jusqu’à ce que le capitaine ait réussi à trouver tous les objets restants, ou jusqu’à ce que l’équipe adverse remporte tous les bâtonnets. Si le capitaine trouve tous les objets restants, on inverse les rôles : c’est au tour de son équipe de cacher ses objets, et à l’autre capitaine d’essayer de deviner. L’équipe qui remporte tous les bâtonnets gagne la partie.

Photo composite noir et blanc montrant une quinzaine de garçons jouant aux jeux de mains dénés, debout ou agenouillés au sol. Un jeune homme debout frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant aux jeux de mains dénés, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest, vers 1930. (a102488)

Tournois de jeux de mains

Dans le Nord, on organise souvent de petits tournois de jeux de mains dénés. Ma collectivité d’origine, Tadoule Lake, au Manitoba, essaie d’en faire tous les vendredis soir. De très grands tournois se tiennent aussi quelques fois par an dans différentes régions. On peut parfois y remporter des prix valant des milliers de dollars!

On raconte que dans le passé, certains joueurs pariaient différents objets comme des armes à feu, des balles, des haches, etc. J’ai même entendu parler d’hommes qui perdaient leur femme à un jeu et devaient la regagner à un autre!

Controverse entourant le genre

Les enfants – filles et garçons – apprennent à jouer aux jeux de mains dénés, tant à la maison que pendant des tournois. Dans certaines régions, ces jeux sont enseignés à l’école, durant les cours d’éducation physique.

Photo couleur d’un homme, d’un adolescent et d’un bambin regardant une partie de jeux de mains dénés. L’homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Le bambin tient son propre petit tambour.

Peter Cheekie frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois pendant qu’un adolescent (Christopher Yassie) et un bambin (Brandon Cheekie) regardent une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300429)

Cependant, chez les adultes, ce jeu est surtout pratiqué par les hommes, certaines régions (notamment dans les Territoires du Nord-Ouest) ne permettant pas aux femmes de jouer. Néanmoins, au Yukon et dans certaines régions du nord des Prairies, les femmes ne sont pas seulement autorisées à jouer : elles y sont encouragées et largement soutenues. Leur participation accroît l’envergure des jeux et les rend plus amusants, tant pour les participants que pour les spectateurs.

Ce sont les organisateurs des tournois qui précisent si les équipes mixtes sont permises ou non. À ma connaissance, il n’y a eu qu’un seul tournoi entièrement féminin, qui s’est tenu à Whitehorse, au Yukon, en 2016.

La participation des femmes aux jeux de mains est un sujet délicat dans le Nord. Certains disent qu’il n’est pas dans la tradition de permettre aux femmes de jouer, et qu’elles gagneraient tout le temps parce qu’elles sont « trop puissantes ». Dans certaines collectivités, on n’autorise même pas les femmes à jouer du tambour.

D’autres soutiennent plutôt que les femmes jouaient aux jeux de mains dénés autrefois, mais que cela a changé depuis l’imposition du christianisme. Des missionnaires chrétiens ont déjà complètement interdit le tambour et les jeux de mains dénés; dans certaines collectivités, ils ont même brûlé des tambours, considérés comme païens (donc inacceptables). Or, cet instrument occupe une place très importante dans la culture et la spiritualité dénées.

Si certains Dénés ont toujours continué à jouer en secret, dans d’autres collectivités, les jeux de mains refont surface depuis quelques années seulement. Dans une collectivité en particulier, j’ai entendu dire que les jeux de mains avaient disparu depuis longtemps, mais que les femmes les faisaient renaître et encourageaient les hommes et les autres à y jouer de nouveau.

Je crois qu’à notre époque, exclure les femmes des jeux de mains dénés est injuste, tout comme les empêcher de jouer du tambour, d’ailleurs. La dynamique entre les sexes évolue dans toutes les cultures. Inclure davantage les femmes dans ce passe-temps amusant n’apporte que du positif pour tout le monde.

Pour ma part, j’adore regarder les jeux de mains dénés, mais je préfère de loin y participer, et j’aimerais voir plus de femmes le faire et en tirer du plaisir.

Visitez l’album Flickr sur les images des Dénés.


Angela Code est archiviste dans le cadre du projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.