Travail et parentalité? Ce n’est rien de nouveau, nous avons seulement perdu la main!

Par Krista Cooke

Photographie noir et blanc de deux femmes assises sur des bancs dans une cabane en bois rond. Elles travaillent à un grand métier à tisser, pendant qu’un jeune enfant s’occupe d’un bébé couché dans un berceau à leurs côtés.

Deux femmes travaillent sur un métier à tisser à côté d’un enfant qui amuse un bébé, Cap-à-l’Aigle (Québec), vers 1910. (a040744)

Partout dans le monde, la « parentalité en temps de pandémie » cause pour les familles un stress s’ajoutant à celui occasionné par la crise sanitaire mondiale. Cette période est difficile pour tout le monde, même pour ceux et celles qui ont la chance de pouvoir prendre congé ou d’avoir accès à des sources de revenu d’urgence. Le stress associé à la parentalité est considérable en ce moment pour les travailleurs des services d’urgence, les chefs de familles monoparentales, les personnes vivant dans des espaces restreints ou dans la pauvreté, ou les familles touchées par des problèmes de violence domestique ou de santé mentale. Pour d’autres familles, comme la mienne, les derniers mois ont aussi été corsés : il n’est pas toujours facile pour deux parents en télétravail de s’occuper de jeunes enfants, avec tout ce que ça implique d’attention, d’école à la maison, de ménage, de repas et de divertissement.

La blogosphère regorge de capsules vidéo maison et de réflexions personnelles — tour à tour hilarantes ou désolantes — à propos de la parentalité au temps de la COVID-19. En tant que mère, j’ai appris d’autres parents : j’ai adopté un nouveau quotidien, j’ai remercié la bonne étoile de notre famille et je me suis efforcée de prendre la vie une journée à la fois. En tant qu’historienne, j’ai saisi cette occasion pour analyser notre passé et étudier la vie des femmes figurant dans les photographies des collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Comment les familles s’y prenaient-elles autrefois? Comment en sommes-nous arrivés là? Qu’est-ce qui nous attend? Les statistiques colligées au début de la pandémie indiquent qu’au Canada, les pertes d’emploi s’additionnaient deux fois plus vite chez les femmes que chez les hommes (en anglais). Plus récemment, Statistique Canada a noté que la reprise de l’économie s’effectuait beaucoup plus rapidement dans les secteurs principalement masculins. Sur la toile, les hypothèses pullulent quant aux conséquences qu’aura cette pandémie sur la place des femmes dans le marché du travail. Comment aller « en avant toutes » (idée défendue par Sheryl Sandberg, auteure étatsunienne à succès) si nous ne pouvons compter sur les services de garde à l’enfance, à l’heure où la majorité d’entre nous passons nos journées à jouer à l’équilibriste, un portable dans une main et un cahier à colorier dans l’autre?

Les générations précédentes de Canadiennes ont très bien connu les nombreuses facettes de cette conciliation. Avant le développement industriel, la majorité des femmes conciliaient leurs responsabilités familiales et le travail à la maison (rémunéré ou non), contribuant comme elles pouvaient à l’économie du ménage. Chez les Autochtones, c’est toute la communauté qui s’occupait des enfants pendant que les jeunes mères confectionnaient des vêtements ou préparaient des aliments. Les pionnières, de leur côté, gagnaient de l’argent depuis la maison en offrant des produits frais ou artisanaux aux marchés, ou en proposant leurs services de couturière ou de buandière. Les pères de famille travaillaient de longues heures sur la terre ou dans des centres urbains en plein essor, ou occupaient des emplois saisonniers loin de la maison. Les mères de famille faisaient de leur mieux avec leurs enfants sur les bras. Il était de coutume de se marier jeune et de fonder une grande famille (les sondages de Statistique Canada indiquent qu’au milieu des années 1800, la famille canadienne moyenne comptait six enfants). On attendait des enfants qu’ils contribuent dès leur jeune âge aux travaux de la maison et de la ferme, qu’ils s’occupent de leurs jeunes frères et sœurs et qu’ils arrêtent l’école assez tôt dans leur vie pour soutenir financièrement leur famille.

: Photographie noir et blanc de quatre femmes travaillant sur la chaîne de production d’une conserverie de poisson. Deux d’entre elles ont leur bébé attaché sur leur dos dans une écharpe. Un enfant est assis dans une poussette derrière elles.

Des Japonaises travaillant dans une conserverie de poisson avec leur bébé Japonais Canadien   attaché sur leur dos, Steveston (Colombie-Britannique), 1913. (Vancouver Public Library, no 2071)

L’industrialisation donne naissance à la production en série et crée pour les femmes de nouvelles possibilités d’emploi. Les citadines de la classe ouvrière se joignent aux effectifs jusqu’alors masculins des usines, particulièrement dans les domaines du textile et de la transformation alimentaire. Au cours des années 1800, le nombre de femmes dans la population active augmente graduellement pour atteindre 13 % de la main-d’œuvre totale du pays en 1901. Les femmes dont la famille en ont les moyens ne travaillent pas en usine après leur mariage ou avant que leurs enfants grandissent; elles se consacrent plutôt à du travail à la maison pour gagner de l’argent, comme l’ouvrage à l’aiguille. Pour celles qui sont contraintes de garder leur emploi en manufacture, la garde des enfants est confiée à la famille élargie. De nombreuses mères confient ainsi leurs petits à leurs autres enfants plus âgés, ou encore à des aînés de leur famille. Celles qui n’ont d’autres choix emmènent leurs enfants au travail avec elles. Les Japonaises de la photo ci-dessus, issues de la première vague d’immigrants venus du Japon, ne pouvaient compter sur leur mère ou leurs tantes pour recevoir ce coup de main.

Photographie noir et blanc d’une mère saluant ses deux jeunes enfants, qui tiennent la main de leur éducatrice. La garderie semble être située sur un terrain clôturé, dans un quartier résidentiel. À l’arrière-plan figure un module avec des balançoires.

Mme Jack Wright, ouvrière aux munitions, dit au revoir à ses enfants, qu’elle laisse à la garderie, Toronto, 1943. (e000761764)

Les deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945) redéfinissent la présence féminine sur le marché du travail, les femmes de la classe moyenne se joignant alors aux travailleuses de la classe ouvrière dans des milieux jusque-là dominés par les hommes. La lutte pour le droit de vote des femmes et leur accession aux universités canadiennes au début du siècle dernier contribuent à accroître graduellement le nombre de femmes sur le marché du travail, une tendance qui s’accentue durant les années de guerre. Les postes d’enseignement, de soins infirmiers et de secrétariat sont donc vite principalement occupés par des femmes jeunes ou célibataires. Quelques-unes s’intègrent même aux domaines du journalisme, de la médecine et des sciences. La Deuxième Guerre mondiale provoque une pénurie criante de main-d’œuvre, tandis que les hommes s’engagent dans l’armée et que l’économie se prépare aux effets de la guerre. Les employeurs et les gouvernements n’ont d’autre choix que de régler le problème des garderies pour permettre aux femmes d’occuper les postes vacants et de participer en grand nombre à l’effort de guerre. Le nombre de travailleuses double de 1939 à 1942 et en vient à représenter le tiers de la main-d’œuvre du pays. Le gouvernement du Canada met donc en place un programme de garderie dans huit villes industrielles pour soutenir les mères à l’emploi. Le film de 1943 Before They Are Six (en anglais), conservé dans les archives de BAC et accessible sur le site Web de l’Office national du film, en fait la promotion. Selon l’historienne Lisa Pasolli, de 1942 à 1946, ce sont un peu plus de 4 000 enfants (en anglais) qui fréquentent ces garderies situées surtout en Ontario et au Québec, où se trouvent la majorité des grandes manufactures. Quelque 2 500 autres enfants sont inscrits à des programmes de dîners chauds et de service de garde en milieu scolaire. Madame Jack Wright, qui figure sur la photo ci-dessus et dans une série d’images produites par la Commission d’information en temps de guerre et conservées par BAC, est devenue la mère travailleuse en temps de guerre la plus connue du Canada. Ces photographies témoignent de l’équilibre — facilité par le programme de garderies — entre son travail et ses responsabilités familiales, soit nourrir et élever ses enfants. Par contre, la majorité des Canadiennes n’ont alors pas accès à ce service et doivent continuer à s’organiser de manière informelle ou à travailler de la maison.

Ce programme prend fin au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Les journaux et les revues de l’époque exhortent les femmes de la classe moyenne à retourner à la maison pour préparer le retour de leur mari. Les circonstances exceptionnelles de la période de la guerre — au cours de laquelle les garderies sont une priorité pour le gouvernement fédéral — ont changé, et il faudra attendre des décennies avant de revoir des services de garde subventionnés offerts à grande échelle. Au cours des années 1950, les services de garde variaient d’une région à l’autre, et souvent aussi selon les classes sociales. Les recherches sur les garderies (en anglais) de l’historien Larry Prochner montrent que des éducatrices professionnelles s’occupent des enfants de familles aisées, tandis que de nombreuses garderies s’en tiennent au modèle classique et offrent un service de garde comme solution temporaire aux familles à faible revenu. Lancé en 1966, le Régime d’assistance publique du Canada ramène les garderies à l’attention du gouvernement fédéral, qui entreprend alors d’apporter un soutien constant à ce système vu l’augmentation rapide du nombre de femmes qui intègrent le marché du travail.

Un père fait manger son enfant, qui est assis dans une chaise haute, dans la cuisine. La bouche ouverte, il imite son enfant.

Photo publiée dans une revue montrant un père qui aide son enfant à manger, Star Weekly, 1960. (e010692838)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce aux mouvements de femmes des années 1960 (que certains appellent la seconde vague du féminisme), les femmes prennent une place grandissante sur le marché du travail. Le nombre de travailleuses avoisine alors celui enregistré en temps de guerre (en anglais). Étant donné l’augmentation du nombre de mères à l’emploi, les tâches ménagères et les responsabilités familiales sont désormais partagées entre les deux parents. Les pères, dont les tâches se résumaient auparavant à s’occuper du barbecue et à tondre la pelouse la fin de semaine, participent de plus en plus à l’éducation des enfants, à la préparation des repas et aux tâches ménagères. Si la photo du Star Weekly peut sembler exceptionnelle en 1960, la plupart des pères connaissent bien de nos jours les subtilités de la purée pour bébé. Même si les Canadiens consacrent encore en moyenne moins de temps aux tâches ménagères que les Canadiennes (Statistique Canada fait état d’une différence de 1,5 h par jour), les pères d’aujourd’hui sont beaucoup plus susceptibles que les pères des baby-boomers, par exemple, de participer à la vie familiale. Le modèle de la famille nucléaire des années 1950, où le mari travaille et où l’épouse reste au foyer, est maintenant assez rare. Selon ce même rapport de Statistique Canada, près de 60 % des familles du Canada peuvent aujourd’hui compter sur deux salaires, alors que cette proportion était inférieure à 40 % en 1976. Durant ce même intervalle, le nombre de ménages monoparentaux a presque doublé. Bon nombre de modèles familiaux (ménages monoparentaux, ceux où les deux adultes travaillent, coparentalité, etc.) reposent sur la fiabilité des services de garde. Dans la majorité des familles canadiennes, les deux parents travaillent à temps plein. Ainsi, les garderies, les écoles, les camps de jour et les services de garde en milieu scolaire sont devenus essentiels. Les photos du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration conservées par BAC, qui comprennent des dizaines d’images captées dans des garderies et des écoles maternelles, témoignent de l’importance grandissante accordée à l’éducation de la petite enfance. Dans le sillage de la pandémie de la COVID-19, il est probable que l’on assiste à de nouvelles discussions quant au rôle essentiel que jouent ces établissements dans l’économie du Canada.

Photographie couleur de deux jeunes enfants de dos, assis à une table dans un espace encombré. Ils jouent à travailler en tapant sur des « ordinateurs » bricolés en carton et en parlant dans un téléphone en plastique.

Deux jeunes enfants en plein « télétravail », Gatineau, Québec, mars 2020

Les familles qui trouvent interminable l’été sans camp de jour et qui s’inquiètent à l’idée d’une année scolaire marquée d’incertitudes, se demandent combien de temps la « parentalité en temps de pandémie » peut encore durer. Seul le temps nous dira si, à mesure qu’évolue la pandémie, l’écart entre l’emploi des femmes et des hommes continue de se creuser, et si les familles sont contraintes à choisir lequel des deux parents restera à la maison pour s’occuper des enfants. Dans un récent sondage de Statistique Canada, on a examiné les conséquences de la pandémie sur les familles afin de trouver des façons de soutenir les personnes qui en ont le plus besoin. Comme pour beaucoup d’autres choses dans le contexte actuel, il semble y avoir autant de solutions pour la garde d’enfants qu’il y a de circonstances familiales. Je n’apporte aujourd’hui aucune réponse, je souligne simplement que cette conciliation n’est pas nouvelle. La coparentalité communautaire des enfants, la mobilisation rapide d’un réseau de garderies que l’on a vu naître à l’époque de la guerre en raison d’une crise nationale, la participation de plus en plus importante des pères à la vie familiale, l’ouverture des employeurs aux horaires flexibles et l’existence de nouvelles technologies permettant le télétravail : voilà autant de modèles qui peuvent alimenter notre réflexion tout au long de l’été, et même après.


Krista Cooke est conservatrice dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

La libération des Pays-Bas (1944-1945)

Sarah Bellefleur Bondu

L’année 2020 marque le 75e anniversaire de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ce conflit sanglant aura duré six longues années marquées par les combats, les offensives militaires, les restrictions et le rationnement, autant pour les populations d’Europe que d’Amérique du Nord, ainsi que par les déchirements vécus par les familles ayant perdu un proche au front. Cette période de 1939 à 1945 fut également axée sur la coopération, l’entraide et la solidarité des forces alliées et des citoyens vivant des conditions extrêmement difficiles. Dès 1944, l’apport essentiel des forces canadiennes à la libération des Pays-Bas témoigne de cet esprit d’entraide.

À partir du 10 mai 1940, les troupes allemandes poussent leur assaut et traversent la frontière des Pays-Bas. Quelques jours plus tard, Sa Majesté la reine Wilhelmine et les membres du gouvernement néerlandais quittent le pays qui se trouve rapidement sous l’oppression des nazis. Les Pays-Bas resteront dans cette difficile situation durant quatre ans.

Village inondé dont les toits de maisons et le clocher de l’église émergent de l’eau.

La destruction des digues par les Allemands cause l’inondation d’une grande partie du nord des Pays-Bas. Cette photo, prise d’un avion le 31 mai 1945, montre un petit village inondé où le clocher de l’église et les toits des maisons servent de refuge aux goélands. (a175772)

Début des opérations aux Pays-Bas

En septembre 1944, quelques semaines après le débarquement de Normandie, les Alliés mettent en branle les opérations visant à briser la ligne d’occupation allemande qui traverse toujours le nord-ouest de l’Europe. De nombreux emplacements stratégiques, notamment plusieurs ponts sur les principaux cours d’eau des Pays-Bas, sont repris par les forces alliées grâce à l’opération Market Garden. Toutefois, les troupes allemandes occupent toujours les abords de l’Escaut, qui relie la ville portuaire d’Anvers, en Belgique, à la mer du Nord, en passant par les Pays-Bas. Les Alliés ont absolument besoin de ce canal de transport pour accéder à un grand port maritime afin d’assurer le ravitaillement des troupes.

Bataille de l’Escaut

En octobre 1944, les Alliés prennent successivement le contrôle des rives nord et sud de l’Escaut. Le 8 novembre, ils parviennent à reprendre la forteresse que les Allemands avaient établie sur l’île de Walcheren.

À l’hiver 1944-1945, les Alliés planifient soigneusement la prochaine campagne qui pourra vraisemblablement mettre fin à la guerre en Europe. Le peuple néerlandais arrive cependant à bout de toutes ses ressources pour continuer de survivre sous l’occupation allemande : c’est l’hiver de la faim. Les dernières réserves de nourriture épuisées, des milliers de civils connaissent une mort tragique.

L’opération Veritable est lancée le 8 février 1945. Elle vise à permettre aux troupes alliées de poursuivre leur avancée et de traverser les frontières allemandes, afin de repousser l’ennemi au-delà du Rhin et de créer une brèche dans la fameuse ligne Siegfried.

Campagne de l’Europe du Nord-Ouest : phase finale

Au fur et à mesure de leur avancée dans les Pays-Bas, les troupes alliées libèrent les villes occupées, l’une après l’autre. Le 2e Division canadienne d’infanterie se charge de débarrasser le nord-est des Pays-Bas et la côte allemande de l’occupation nazie, dont les villes d’Almelo (5 avril), de Zutphen (8 avril), de Deventer (12 avril), d’Arnhem (12-16 avril) et de Groningen (16 avril). De l’autre côté, le 1er Corps d’armée canadien déloge les Allemands encore présents dans l’ouest des Pays-Bas, au nord de la Meuse, et libère la ville d’Apeldoorn (17 avril).

Pendant ces opérations, les Alliés craignent toutefois que les Allemands ne détruisent des digues et que les eaux printanières inondent les villes néerlandaises. Ils sont aussi conscients des problèmes de ravitaillement qui laissent les civils en famine. À partir du 28 avril, ils entreprennent donc des négociations avec les Allemands, qui acceptent leur proposition deux jours plus tard. On transportera alors des milliers de tonnes de vivres et de charbon par avion, par bateau et par camion pour venir en aide aux Néerlandais.

Plusieurs personnes sortent des caisses de vivres de l’arrière d’un camion militaire. De nombreuses caisses sont empilées au premier plan.

Des civils néerlandais chargent un camion de vivres des Canadiens, à la suite de l’entente conclue entre les Allemands, les Néerlandais et les Alliés concernant la distribution de nourriture à la population des Pays-Bas, 3 mai 1945. (a134417)

Le 5 mai 1945, les forces allemandes occupant les Pays-Bas se rendent; le pays est officiellement libéré. Après avoir survécu à des années de misère, les Néerlandais réservent un accueil des plus chaleureux aux Canadiens, à leur arrivée. On assiste alors à plusieurs scènes où le peuple néerlandais célèbre la fin de l’occupation. Deux jours après la libération des Pays-Bas, la fin de la Deuxième Guerre mondiale  en Europe est officiellement déclarée.

Une foule de gens avec les bras levés, dont une jeune femme tenant des tulipes dans ses mains, entourant un soldat canadien brandissant son chapeau.

Foule de citoyens néerlandais célébrant la libération d’Utrecht par l’Armée canadienne, 7 mai 1945. (a134376)

Depuis, de nombreux Canadiens ayant participé à la libération des Pays-Bas sont retournés dans ce pays lors de cérémonies de commémoration et ont conservé des liens étroits avec les Néerlandais rencontrés sur place. Bibliothèque et Archives Canada conserve de nombreux documents d’archives témoignant des événements de 1945 et des liens tissés entre le Canada et les Pays-Bas jusqu’à ce jour.

De nombreux enfants debout devant des pierres tombales, tenant des bouquets de jonquilles.

De jeunes enfants s’apprêtent à déposer des fleurs sur des tombes au cimetière de guerre canadien de Bergen-op-Zoom, où plusieurs soldats canadiens sont enterrés, 1957. (e011176651)

Autres ressources :


Sarah Bellefleur Bondu est archiviste à la Division des services de référence, à Bibliothèque et Archives Canada.

Archives et paperasserie

Par Leah Sander

Il y a presque 20 ans, quand j’étais une jeune archiviste, j’ai passé une année aux Archives nationales d’Écosse, à Édimbourg. La plupart des méthodes de travail ressemblaient beaucoup à celles du Canada. Bien entendu, l’Écosse conserve des documents d’archives depuis beaucoup plus longtemps que nous, ce qui se reflète dans sa collection!

Cela dit, j’ai remarqué des variantes dans la façon de nommer les choses. En Écosse, pour attacher en paquets des documents de même origine, sans les endommager, le personnel utilisait du « ruban archivistique » (en anglais, archival tape). Mais contrairement à ce que le mot tape m’avait d’abord laissé croire, ce n’était pas un ruban adhésif : c’était simplement un ruban de tissu écru, c’est-à-dire non teint.

Par la suite, j’ai travaillé sur des archives encore attachées avec leur ruban d’origine, de couleur rose foncé. Un collègue écossais m’a alors expliqué que c’est de là que venait l’expression anglaise red tape (qui désigne de nos jours la paperasserie) : autrefois, on attachait les documents en paquets à l’aide de ruban rouge ou rose.

Photo couleur d’un registre entouré d’un ruban rose.

Ruban rose d’origine autour d’un registre en attente d’un traitement de restauration. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Elise Rowsome, BAC

Le recours à du ruban rouge pour attacher des documents n’était pas une pratique exclusive à l’Écosse. Plusieurs pays européens ont fait de même au cours des 17e, 18e et 19e siècles. Ils ont ensuite exporté cette pratique dans les colonies qui, plus tard, sont devenues le Canada et les États-Unis.

Après mon séjour aux Archives nationales d’Écosse, j’ai travaillé aux Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Winnipeg. Là, j’ai appris que la Compagnie (dont le bureau principal se trouvait à Londres, en Angleterre, jusque dans les années 1970) se servait également de ruban rouge pour attacher ses dossiers.

Photo couleur de cartes enroulées, attachées avec un ruban écru.

Le ruban rose utilisé à l’origine pour attacher ces cartes a été remplacé par un ruban écru afin d’assurer la préservation adéquate des documents. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Cory Dunfield, BAC

En Occident, aux 18e et 19e siècles surtout, plusieurs organismes et gouvernements utilisaient aussi du ruban rouge pour attacher leurs documents. Ce lien entre ruban rouge et bureaucratie explique pourquoi, en anglais, l’expression red tape est devenue synonyme de paperasserie, d’excès de procédures et de retards administratifs.

De nos jours, plusieurs institutions de mémoire, dont Bibliothèque et Archives Canada, conservent des documents qui remontent à cette période et qui arborent toujours leurs rubans rouges d’origine.


Leah Sander est archiviste principale à la description à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

Élections Canada : 100 ans d’histoire

Par Michael Dufresne

De la partisanerie à l’impartialité

Un siècle s’est écoulé depuis l’entrée en vigueur de la Loi des élections fédérales, en 1920, et la création du Bureau du directeur général des élections (aujourd’hui Élections Canada).

La Loi des élections fédérales a changé de façon importante le système électoral de notre pays, entraînant des effets durables et positifs. Selon le politologue John C. Courtney, doyen des études électorales, notre système est alors passé de la partisanerie à l’impartialité, notamment grâce à la création du Bureau du directeur général des élections.

Adoptée le 1er juillet 1920, la Loi des élections fédérales entraîne des changements radicaux : elle centralise l’administration des élections au Canada et crée le poste de directeur général des élections. En outre, elle sert de tremplin au Parlement pour mettre en œuvre d’autres réformes. Afin d’empêcher la manipulation du processus électoral à des fins partisanes, le directeur général des élections devient un haut fonctionnaire du Parlement, conservant ainsi une indépendance totale. De plus, il ne peut être démis de ses fonctions sans motif valable.

 « Afin que le Canada ne soit pas déshonoré » : la Loi des électeurs militaires et la Loi des élections en temps de guerre (1917)

Deux autres lois canadiennes ont précédé la Loi des élections fédérales. Elles font partie d’une stratégie cousue de fil blanc qui vise la réélection du premier ministre Robert Borden et de son gouvernement unioniste. Borden avait accédé à la tête du pays en 1911. En 1917, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, il n’a encore subi aucune défaite. Il se rend en Europe, sur le front de l’Ouest, d’où il revient fortement ébranlé par l’ampleur des pertes humaines. À ses yeux, la conscription est l’unique solution pour recruter un plus grand nombre de soldats. « Notre premier devoir est de gagner à tout prix », confie-t-il à son journal, « afin que le Canada puisse continuer à appuyer l’effort de guerre et ne soit pas déshonoré. » [Traduction]

C’est ainsi que la Loi des électeurs militaires est adoptée en septembre 1917, juste à temps pour les élections fédérales de décembre. Elle donne le droit de vote à tous les sujets britanniques faisant partie des Forces armées canadiennes, peu importe leur statut (en service ou à la retraite), leur âge, leur origine ethnique ou leur sexe. Elle donne aussi le droit de vote aux sujets britanniques qui vivent au Canada mais qui servent en Europe au sein d’une armée alliée. Enfin, lorsqu’un électeur vote pour un parti mais ne coche aucune circonscription sur son bulletin de vote, la Loi permet au parti de comptabiliser ce vote dans la circonscription de son choix. Cette dernière mesure, nettement en faveur du gouvernement, est appliquée rétroactivement (31 jours après les élections) dans les circonscriptions qui en ont besoin pour remporter la victoire.

Photo noir et blanc d’un soldat en uniforme, lisant une affiche de propagande sur laquelle est écrit : « Un vote contre le gouvernement : vous restez ici pour toujours. Un vote pour le gouvernement : un autre homme prendra votre place ». [Traduction]

Propagande outremer au sujet des élections fédérales canadiennes, affichée sur une benne à rebuts d’une entreprise de récupération, 1917. (a008158)

La deuxième loi canadienne sur les élections est elle aussi adoptée à l’automne 1917. Équivalent civil de la Loi des électeurs militaires, elle a pour nom la Loi des élections en temps de guerre. Elle donne le droit de vote aux épouses, aux veuves, aux mères, aux sœurs et aux filles des membres de l’armée canadienne (hommes ou femmes, vivants ou décédés), pourvu qu’elles se conforment à certaines exigences, dont l’âge, la nationalité et le lieu de résidence. La Loi des élections en temps de guerre prive aussi certaines personnes du droit de vote, notamment les objecteurs de conscience et certaines catégories de sujets britanniques : ceux qui, naturalisés après le 31 mars 1902, sont nés dans des pays contre lesquels le Canada est en guerre ou ont pour langue maternelle la langue d’un pays ennemi.

Élargir le droit de vote

En 1920, trois ans après les élections fédérales de 1917, le gouvernement unioniste promulgue une loi qui accorde le droit de vote à la plupart des femmes. L’opposition libérale appuie majoritairement cette loi, même si on lui reproche de laisser place au favoritisme, puisque le gouvernement se conserve le droit de choisir lui-même les agents de révision électoraux (qu’on appelle aujourd’hui « directeurs de scrutin »). Selon John C. Courtney, le gouvernement se dote ainsi d’un outil extrêmement utile pour continuer à user de favoritisme jusque dans les communautés. Maintes fois critiquée, cette pratique demeure pourtant valide jusqu’en 2006, lorsque la Loi fédérale sur la responsabilité vient l’abolir.

Malgré l’entrée en vigueur de la Loi des élections fédérales, un autre grand problème persiste : le découpage arbitraire des circonscriptions dans le but de favoriser un candidat. Pour mettre fin à cette pratique partisane, on confiera éventuellement à des commissions la responsabilité de délimiter les circonscriptions électorales. Toutefois, cette pratique ne sera pas utilisée de façon régulière avant le début des années 1960.

Le droit de vote accordé aux femmes et l’élimination des restrictions concernant la propriété ont pour effet de doubler d’un seul coup la taille de l’électorat. Mais des lacunes subsistent. Selon le politologue John C. Courtney, les plus graves demeurent l’exclusion de certains groupes, à qui l’on refuse le droit de vote pour des motifs raciaux, religieux ou économiques.

La Loi des élections fédérales permet néanmoins aux femmes d’être candidates aux élections fédérales. En décembre 1921, une enseignante ontarienne, Agnes Macphail, devient la première femme élue à la Chambre des communes. Elle représentait le parti progressiste dans la circonscription rurale de Grey South East.

Mais cet élargissement du droit de vote ne fait pas l’unanimité. Le député J. J. Denis, par exemple, soutient que la place des femmes n’est pas dans l’arène politique, mais bien au foyer. Henri Bourassa, l’un des premiers à préconiser une nouvelle nationalité française-anglaise pour les Canadiens, exprime un point de vue sans doute partagé ailleurs : selon lui, accorder le droit de vote aux femmes aurait pour effet de réduire le taux de natalité, de saper l’autorité des parents et de détruire cette institution qu’est la famille.

Si ces craintes ne se matérialisent pas, le droit de vote accordé aux femmes ne répond pas toujours aux attentes de ses partisans, qui espéraient voir des répercussions importantes sur la composition du Parlement et, par ricochet, sur les lois et les programmes du gouvernement. Mais en réalité, peu de choses changent.

On avait aussi présumé – à tort – que les femmes voteraient pour des femmes, mais c’est sans compter sur l’importance d’autres facteurs. Comme l’explique John C. Courtney, les femmes ne votent pas en bloc, comme les féministes le leur demandaient et comme les politiciens le craignaient. Elles répartissent plutôt leurs votes parmi les candidats conservateurs, libéraux, progressistes et travaillistes, à peu près dans les mêmes proportions que les hommes. Bref, les femmes ne votent pas en fonction du sexe des candidats : elles votent en fonction de leur sentiment d’appartenance à une classe sociale, une région ou un groupe ethnique.

Photo noir et blanc d’une femme souriante, tenant son chien en laisse et déposant son bulletin de vote dans une boîte de scrutin. À l’arrière-plan, d’autres femmes attendent pour voter, tandis que deux femmes vérifient la liste électorale.

Femme votant lors des élections fédérales de 1953. (e011200969)

La réflexion se poursuit

La Loi des élections fédérales de 1920 entraîne plusieurs bénéfices importants, notamment grâce à l’une de ses clauses qui oblige le directeur général des élections à présenter un rapport postélectoral au Parlement. Concrètement, cela signifie que le directeur doit poser un regard critique sur la plus récente élection, cerner les problèmes et les défis rencontrés et proposer des solutions pour l’avenir. Grâce à cette obligation, le système électoral fait l’objet d’une réflexion continue.

Ainsi, après les élections fédérales de 1921, le tout premier directeur général des élections, Oliver Mowat Biggar, constate que certaines personnes ont eu de la difficulté à exercer leur droit de vote parce que leurs noms n’apparaissaient pas sur les listes électorales. D’autres n’ont pu voter parce que la date des élections leur posait problème. Pour remédier à ces situations, M. Biggar recommande d’engager davantage d’agents de révision pour préparer les listes électorales et en garantir l’exactitude. Il recommande aussi de mettre sur pied davantage de bureaux de vote par anticipation. Le Parlement accepte ces deux propositions.

Encore aujourd’hui, aux dires du politologue John C. Courtney, la création d’Élections Canada marque un important pas en avant dans la mise en place de pratiques électorales neutres, où les gouvernements au pouvoir n’interfèrent pas dans les élections. Sans être une première, l’Acte des élections fédérales de 1920 (renommée Loi électorale du Canada en 1951) constitue une avancée importante pour la démocratie parlementaire au Canada, et a fait progresser la réflexion sur la nature, le caractère et les limites de celle-ci.

En somme, la création du Bureau du directeur général des élections – un organisme indépendant essentiel à l’exercice légitime du pouvoir – constitue une remarquable avancée dans l’histoire électorale canadienne.

Pour des images d’élections de notre collection, visitez l’album Flickr.

Pour en savoir plus

David J. Bercuson et J. L. Granatstein, Dictionary of Canadian Military History, Oxford University Press, Toronto, 1992.

John C. Courtney, Elections, UBC Press, Vancouver, 2004.

L’Acte des élections fédérales, La période de 1920-1997 à la loupe. Chronique en ligne du Musée canadien de l’histoire.

Le système électoral du Canada, 4e édition.

L’histoire du vote au Canada (2007)

Commission royale sur la réforme électorale et le financement de partis (commission Lortie)

John Herd Thompson et Allen Seager, Canada, 1922–1939: Decades of Discord, McClelland and Stewart, Toronto, 1985.


Auparavant archiviste responsable des dossiers d’Élections Canada, Michael Dufresne est maintenant archiviste à la Division de l’AIPRP (accès à l’information et protection des renseignements personnels) à Bibliothèque et Archives Canada.

Brodie Macpherson, précurseur de la photographie couleur

par Samantha Shields

Biographie

Archibald Brodie Macpherson, alias « Handlebars » (vraisemblablement en référence à sa moustache en forme de guidon) est une figure connue du milieu canadien de la photographie en raison de son rôle durant l’essor de l’impression couleur.

Autoportrait couleur de Brodie Macpherson en uniforme militaire arborant une moustache en guidon. Le sujet est représenté jusqu’à la poitrine devant un arrière-plan vierge.

Autoportrait, vers 1945 (e010767976)

Né à Toronto (Ontario) le 26 novembre 1909, Brodie est l’aîné des trois enfants du professeur d’université Walter Ernest Macpherson et de son épouse Elsie Margaret, et le premier d’entre eux à fréquenter l’Université de Toronto. Il entre à la faculté de sciences appliquées et de génie en 1927 et obtient son diplôme en 1931. Durant la Seconde Guerre mondiale, il sert dans l’Aviation royale canadienne, avant de revenir chez lui pour fonder son studio de photographie au début de 1946. Sa formation en génie, combinée à ses années d’expérience ultérieures dans le monde de la lithographie, lui sera très utile dans le domaine de l’impression couleur.

L’essor de la photographie couleur

Au milieu des années 1930, la photographie couleur commence à prendre de l’ampleur grâce au perfectionnement des diapositives en couleurs. L’impression couleur existe déjà à l’époque, mais elle est beaucoup moins populaire que l’impression noir et blanc parmi les photographes. Le procédé consistant à fabriquer et à imprimer des négatifs de sélection est trop cher et trop complexe pour la plupart des amateurs, et le résultat en vaut rarement la chandelle pour les professionnels. Les photographes portraitistes et paysagistes n’ont aucun intérêt à dépenser une petite fortune pour produire des lithographies que les critiques qualifient régulièrement de criardes, vulgaires et artificielles.

Deux photographies couleur identiques d’un présentoir à étages contenant des produits Colgate et Palmolive, comme de la crème à raser, du shampooing, du dentifrice et de la poudre dentifrice. Le présentoir a été photographié en studio sur un fond bleu.

Un présentoir commercial de produits de toilette Colgate Palmolive (e011312591)

Malgré ses nombreux inconvénients, la photo couleur brille réellement dans le domaine publicitaire. Bien que les couleurs vives et contrastantes puissent parfois agresser l’œil, elles permettent aussi d’attirer l’attention. À cette époque, de plus en plus de photographies colorées ornent les pages des magazines, les affiches et le matériel promotionnel.

Le domaine publicitaire est parfaitement adapté à la photo couleur puisqu’on y fait souvent de grosses commandes. La production de nombreux exemplaires permet de répartir les coûts d’impression élevés de la photographie initiale et d’en rentabiliser la grande complexité.

Brodie Macpherson l’entrepreneur

En février 1946, plutôt que de reprendre son emploi d’avant-guerre chez Harris Lithography, Macpherson commence à prendre et à vendre des photographies couleur à l’aide de deux procédés d’Eastman Kodak légèrement remaniés : la reproduction par contact pour le relief et le transfert hydrotypique de colorants. L’expérience de Macpherson dans le domaine de la photo lithographique lui est fort utile en raison des similitudes entre ces techniques.

La stratégie commerciale de Macpherson est simple : fournir le meilleur produit possible au plus bas prix possible. Voici comment il procède :

  • Il ne vend que des photographies couleur. Il n’a donc pas besoin d’équipement et de matériel pour développer des photos noir et blanc, et il se spécialise dans la couleur.
  • Il ne vend que des photos en grandes quantités. Il optimise ainsi la durée de vie des produits chimiques et réduit ses dépenses. Puisque les produits se détériorent rapidement lorsqu’on les verse dans les bacs, il n’est pas très rentable de faire plusieurs petites commandes espacées dans le temps.
  • Il expérimente en créant ses propres produits chimiques. Brodie Macpherson réussit ainsi à simplifier son processus d’impression, à maintenir un niveau de qualité uniforme et à éviter les coûts élevés associés à l’achat de produits préparés. Ces économies sont transmises au consommateur.
  • Il fabrique et personnalise ses outils, de l’équipement de production (appareils photo et lampes) au matériel d’impression (ampoules et balance-cuvettes). Macpherson s’emploie constamment à concevoir de nouveaux outils, à expérimenter avec eux et à perfectionner ses processus.
  • Il communique et collabore avec des fournisseurs, des fabricants (dont Kodak), d’autres photographes et des laboratoires d’impression, offrant continuellement les fruits de ses recherches, de l’information et des ressources pour améliorer la photographie couleur.
Photographie noir et blanc de l’appareil photo de Brodie Macpherson.

Brodie Macpherson a fabriqué son propre appareil photo trichrome à prise unique, qui lui permet d’exposer simultanément trois plaques photographiques derrière plusieurs filtres couleur. Sans cet appareil, la même photo aurait dû être prise successivement avec chaque filtre. (e011312590)

Dès les débuts de Macpherson, les clients apprécient la qualité de ses tirages couleur et trouvent ses prix raisonnables, même s’ils sont tout de même plus élevés que ceux des photos noir et blanc ou colorées à la main. Ses tarifs sont systématiquement plus bas que ceux des autres imprimeurs couleur de la région, et ils n’augmenteront jamais. Pendant 18 ans, Macpherson honorera les commandes de clients partout au Canada et aux États-Unis.

Deux portraits studio identiques d’une femme blonde inconnue portant du rouge à lèvres et un tricot rouge. Les tarifs et les coordonnées de Brodie Macpherson sont superposés dans le coin inférieur gauche et sont aussi inscrits sous l’image.

Publicité pour les photographies couleur de Brodie Macpherson comprenant ses tarifs (e011312588)

Le studio de photographie couleur, situé dans le sous-sol de sa maison familiale au 172, rue Walmer Road à Toronto, sera officiellement ouvert jusqu’à la retraite de Macpherson, en 1964.

Le groupe d’impression couleur du Toronto Camera Club (TCC)

Selon le président du Toronto Camera Club, Frank E. Hessin, Macpherson est sans l’ombre d’un doute le membre du Club qui fait le plus progresser l’impression couleur. En 1946, Macpherson propose la création du groupe d’impression couleur du Club, dont il deviendra le président. Dans les années qui suivent, c’est dans les installations du Club qu’il enseigne le processus de séparation des couleurs à tous ceux qui s’y intéressent.

Photographie noir et blanc de Brodie Macpherson faisant semblant de prendre en photo Miss 1948, Lialla Raymes, alors qu’elle est allongée.

Brodie Macpherson et Miss 1948, Lialla Raymes, illustrant l’évolution des tendances en photographie dans le cadre du 60e anniversaire du Toronto Camera Club. (e011310464)

Everett Roseborough, un autre membre du Club, dresse un portrait du personnage qui correspond à ce que l’on peut lire dans les lettres et les articles du fonds Brodie Macpherson (R791). En voici une traduction :

« Pendant les rencontres de sociétés de photographie, il est assis à la dernière rangée et caresse sa moustache. Ses opinions sont tranchées; il trouve toujours le moyen de s’opposer à quelque chose. Après un grognement collectif dans l’auditoire, on se rend souvent compte qu’il a raison. » (Photographic Historical Society of Canada, 1994)

Le digne fils d’un bibliothécaire qui enseigne à l’université

D’une intelligence remarquable, Brodie Macpherson transmet volontiers ses connaissances, ses points de vue et ses conseils. Il représente une ressource inestimable pour les photographes de l’époque, qui le considèrent comme le meilleur photographe et imprimeur couleur de la ville.

Au fil du temps, alors que la technologie de photographie couleur gagne en vitesse et en précision, on continue de faire appel au talent de Macpherson et à sa connaissance des particularités de l’impression couleur. Il fait régulièrement part des résultats de ses recherches et appelle au dialogue dans plusieurs publications et lettres privées, au sein de clubs de photo, ainsi que lors de conférences publiques et de soirées dans son studio (rehaussées de musique et d’excellent scotch!).

Photo d’un gâteau rond coupé sur une assiette noire, placé sur une boîte portant la matrice d’impression et le numéro de créateur C363.

Une des premières photos couleur de Brodie Macpherson, qui présente la superposition de jaune, magenta et cyan nécessaire pour réaliser un tirage en couleurs. (e011312589)

Retraite

En 1964, alors qu’il passe déjà la majeure partie de l’hiver à la Barbade, Macpherson prend sa semi-retraite du monde de l’impression, à l’âge de 55 ans. Même s’il n’accepte plus de nouveaux clients, il réimprime encore des négatifs existants d’anciens clients lorsqu’il est à Toronto.

Photo publicitaire montrant huit variétés de biscuits et de petits gâteaux Purity dans des sacs transparents sur fond blanc.

Série de photos publicitaires commandées par Purity Factories Ltd, de Saint John’s, à Terre-Neuve-et-Labrador. L’entreprise fait souvent affaire avec Brodie Macpherson et continue de lui demander des réimpressions jusqu’en 1970. (e011312592)

À la fin des années 1960, les procédés photographiques utilisés par Brodie Macpherson sont en grande partie remplacés par la nouvelle gamme Ektacolor de Kodak, beaucoup plus simple d’utilisation. Il devient donc de plus en plus difficile de se procurer le matériel nécessaire au Canada, et Macpherson abandonne complètement la réimpression.

Photo noir et blanc de Brodie Macpherson avec son appareil photo à prise unique de marque Devin.

Portrait de Brodie Macpherson à l’œuvre (e011310471)

De nature plutôt solitaire, Macpherson ferme discrètement son studio et vend sa maison dans les années 1970. Selon certaines sources, il aurait déménagé en Floride sans laisser de traces (Roseborough, 1994). Les recherches pour le retrouver à Toronto, en Floride et aux Bermudes après les années 1970 restent vaines.

La grande carrière de Brodie Macpherson dans le monde de la photographie couleur, qui se déroule de surcroît à une époque de développement technologique accéléré, témoigne de son excellent esprit d’entrepreneuriat, de son dévouement et de la grande maîtrise de son art.


Samantha Shields travaille comme archiviste en photographie au sein de la Division de la vie sociale et de la culture à Bibliothèque et Archives Canada.

Les archives, une ressource précieuse pour la revitalisation des langues des Premières Nations

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Karyne Holmes

La préservation des langues des Premières Nations est essentielle à la survie de l’identité propre à chacune des communautés. La capacité de parler notre langue renforce le lien qui nous unit à notre patrimoine ancestral, à notre communauté, à la terre et à la nature. En effet, la connaissance de la langue inspire un fort sentiment de fierté et de confiance en notre identité, et elle est intimement associée au bien-être psychique et émotionnel.

Depuis les premiers contacts coloniaux, des politiques gouvernementales ont fait en sorte que nos gens ont été déplacés, séparés de leur famille et de leur communauté, et dépossédés de leurs terres et de leur langue. Des tentatives d’assimilation comme l’établissement de pensionnats, et la rafle du millénaire qui se poursuit, ont éloigné plusieurs générations d’Autochtones de leur langue et de leur culture. Comme les seules langues officielles du Canada sont le français et l’anglais, les communautés des Premières Nations ont pris l’initiative d’assurer la préservation de leurs langues. En réaction au déclin de la transmission naturelle de la langue en milieu familial, elles ont mis sur pied des projets de revitalisation et de préservation des langues.

En plus d’aider leurs membres à retrouver leur langue maternelle, les collectivités se prennent en main en rétablissant collectivement les noms d’origine des lieux situés sur les territoires qu’elles occupent. Ces noms riches en enseignements témoignent de l’histoire de la région. Ils sont très descriptifs, reflètent les caractéristiques physiques des plans d’eau et du terrain, ou rappellent des événements marquants, des histoires ou des activités associés aux lieux. Certains noms révèlent des connaissances écologiques ou communiquent des informations sur les voyages ou la navigation.

Ces savoirs ont progressivement disparu en raison de l’imposition des cartes dessinées par les colons, qui ont créé et officialisé leurs propres toponymes. Dans le cadre du mouvement visant à décoloniser les espaces, les cartes sont redessinées, et les toponymes autochtones des territoires traditionnels et des organismes qui s’y trouvent sont rétablis.

Carte dessinée à la main montrant une rivière et des plans d’eau, avec des noms de lieux et des points cardinaux. Une règle à mesurer blanche, servant à illustrer l’échelle, est située à la droite de la page.

Un dessin, daté de 1896, montre une voie canotable entre les lacs Waswanipi et Mistassini ainsi que des noms de lieux cris (n0117726)

Les archives peuvent appuyer les processus de revitalisation et de préservation des langues autochtones. La recherche dans les archives contribue grandement à la réalisation de projets, car les chercheurs y trouvent de nombreux types de renseignements sur ces langues.

Les journaux, les cartes et les dictionnaires présentent un intérêt particulier, bien qu’ils aient été créés par des explorateurs, des missionnaires ou des anthropologues non autochtones, car ils révèlent souvent ce que leurs créateurs ont appris au contact des Premières Nations. Les enregistrements de chants et d’histoires sont particulièrement utiles, tout comme les documents historiques qui permettent de retrouver des noms de lieux traditionnels et d’anciens mots de vocabulaire, avec des indications sur les origines et les savoirs associés à ces noms.

Une page dactylographiée montrant une colonne de mots en anglais et une autre de mots en nakoda.

Transcription d’une page d’un dictionnaire anglais-nakoda rédigé entre 1883 et 1886 (e011055392)

 

Document manuscrit montrant deux colonnes listant respectivement des mots en anglais et des mots en innu-aimun.

Page d’un carnet où sont notés des mots en innu-aimun appris dans le cadre d’échanges commerciaux, vers 1805 (e011211380)

Les archives aident à découvrir le passé, mais elles peuvent aussi contribuer au maintien et à la protection des langues. Elles peuvent servir à préserver et rendre accessibles aux générations futures de nouvelles ressources qui témoignent de la connaissance actuelle d’une langue par les personnes qui la parlent couramment.

Les archives sont des centres de ressources physiques ou numériques pour ceux et celles qui apprennent une langue; elles donnent accès à de nombreux documents de nature linguistique. La collaboration entre les responsables des projets de revitalisation, les gardiens de la langue et les archivistes garantit que nos petits-enfants seront fiers de leur identité et s’épanouiront grâce à elle, non seulement en parlant leur langue traditionnelle, mais aussi en écoutant leurs ancêtres la parler.

Ne manquez pas les prochains blogues sur les ressources accessibles à Bibliothèque et Archives Canada concernant les langues des Premières Nations, des Inuits et de la Nation métisse.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Karyne Holmes est archiviste pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires, visant à numériser les documents relatifs aux Autochtones conservés à Bibliothèque et Archives Canada.

Réflexions sur le Rwanda

Par Alison Harding-Hlady

En février 2020, après quatre semaines de travail et 33 heures de voyage (à cause d’un vol retardé et d’une correspondance manquée), mon collègue Karl-Xavier Thomas et moi-même sommes finalement rentrés sains et saufs au Canada. Notre affectation à la Rwanda Archives and Library Services Authority (RALSA), à Kigali, nous a procuré une foule d’anecdotes à raconter à nos collègues, nos familles et nos amis!

La question qu’on me pose le plus souvent, après celle qui porte sur la nourriture (tout le monde est intrigué par la gastronomie) est la suivante : qu’est-ce que j’ai rapporté de cette expérience pour Bibliothèque et Archives Canada?

Le but de l’affectation et mes objectifs personnels étaient très bien définis, soit d’offrir quatre semaines de formation en description bibliographique et en catalogage. Je crois que tous les participants conviendront que les objectifs ont été atteints. Les effets à long terme, au point de vue personnel et professionnel, sont par contre un peu moins tangibles. Il y a bien sûr les bénéfices liés au fait de voyager, de vivre et de travailler dans un autre pays, même pendant une courte période. Une telle expérience permet d’élargir votre compréhension du monde, de découvrir de nouvelles perspectives et de mieux apprécier certaines choses tenues pour acquises.

Sur le plan professionnel, j’ai constaté plusieurs retombées positives, comme l’amélioration de mes compétences en enseignement. Même si j’ai formé de nombreux collègues au fil des ans, dans un rôle officiel ou non, c’était la première fois que je devais élaborer un programme et des plans d’apprentissage, et enseigner aussi intensivement. J’ai appris à m’adapter à mesure que je découvrais de nouveaux besoins et à intégrer ceux-ci dans mes plans d’apprentissage. La capacité d’adaptation est toujours essentielle!

J’ai aussi approfondi ma connaissance d’outils et de normes de catalogage que j’utilise pourtant chaque jour. Enseigner nous oblige à prendre du recul pour mieux saisir comment une chose est structurée et comment s’articulent ses différentes parties. J’ai dû revenir aux fondamentaux et rafraîchir mes notions de base en ce qui concerne les outils et les concepts, une démarche très bénéfique qui va m’aider lorsque je reprendrai mon travail de catalogage.

Photo couleur de personnes réunies dans une salle de conférence.

Formation sur le système de classification décimal Dewey offerte à des bibliothécaires rwandais. Source : Bibliothèque et Archives Canada

Vivre et travailler au Rwanda, même pendant un mois seulement, a changé ma vie personnelle et professionnelle. C’était un énorme défi à relever, qui m’a fait sortir de ma zone de confort de bien des manières. Je resterai à jamais marquée par cette expérience. Je suis fière du travail accompli et heureuse que Bibliothèque et Archives Canada s’engage résolument dans ce type de partenariat et dans le développement des professions de bibliothécaire et d’archiviste, au Canada comme à l’étranger. Je suis très reconnaissante d’avoir eu la chance de partager mes connaissances et mon expertise avec des bibliothécaires d’un autre pays.

Pour en savoir plus sur cette affectation spéciale et avoir une idée de la formation que mon collègue et moi-même avons donnée au personnel de la RALSA, je vous invite à lire mes deux blogues précédents : Prête pour le Rwanda! et Des nouvelles de Kigali!

Une photo couleur d’un groupe de personnes réunies autour d’une table.

La fête organisée par le personnel de la RALSA pour notre départ, lors de notre dernière journée au bureau.


Alison Harding-Hlady est bibliothécaire principale au catalogage, responsable des livres rares et des collections spéciales, à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.  Ses articles de blogue décrivant son voyage de travail au Rwanda ont été écrits avant le contexte de la pandémie COVID-19.

 

Nouer des relations, enrichir la collection

Par Michael Kent

Les participants à mes ateliers sont souvent impressionnés quand ils découvrent l’ampleur du mandat d’acquisition de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Saviez-vous que BAC s’efforce d’obtenir toutes les publications canadiennes existantes, qu’elles soient destinées à la vente ou non? Cela comprend les ouvrages publiés au Canada, rédigés par des Canadiens ou qui portent sur le Canada.

BAC acquiert les publications canadiennes au moyen du dépôt légal, un programme en vertu duquel les éditeurs doivent lui remettre deux exemplaires de chacune de leurs publications. Pour les documents publiés à l’extérieur du pays, c’est plus compliqué : BAC doit les rechercher de façon active. Et souvent, le plus grand défi, c’est tout simplement de savoir qu’ils existent! Ce n’est pas une mince tâche lorsqu’on sait que les auteurs canadiens écrivent sur tous les sujets, dans plusieurs langues, et sont publiés partout dans le monde. Et parfois, je découvre leurs œuvres grâce à des rencontres informelles.

Par exemple, j’ai récemment assisté à une conférence sur la littérature yiddish au Canada. Pendant le souper, j’ai entamé une conversation avec la femme assise en face de moi. Quelle agréable surprise de découvrir qu’il s’agissait de Goldie Morgentaler! Professeure de littérature à l’Université de Lethbridge et fille de l’auteure canadienne yiddish bien connue Chava Rosenfarb (une survivante de l’Holocauste établie à Montréal), Mme Morgentaler est aussi une éminente traductrice de littérature yiddish.

Chava Rosenfarb (à gauche) est assise près de sa fille Goldie Morgentaler, qui lui entoure les épaules de son bras.

Chava Rosenfarb (à gauche) et sa fille, Goldie Morgentaler. Photo : Gracieuseté de Goldie Morgentaler

Quand je lui ai parlé de mon travail à BAC, elle m’a demandé si nous conservions les livres de sa mère. J’ai répondu que nous avions probablement tous ceux qui avaient été publiés au Canada (car ils sont assujettis au dépôt légal); mais il se pouvait que nous n’ayons pas certains livres publiés à l’extérieur du pays. Or, Goldie Morgentaler tenait vraiment à ce que nous conservions l’œuvre intégrale de sa mère. Nous avons donc décidé de fouiller la question.

Après avoir échangé par courriel, nous avons ciblé certains livres de Chava Rosenfarb qui ne faisaient pas partie de la collection de BAC (notamment des traductions publiées aux États-Unis, en Pologne et en Espagne). Ces traductions d’ouvrages canadiens publiées à l’étranger sont précieuses, car elles témoignent de l’influence de la culture canadienne et montrent comment les Canadiens sont perçus à l’étranger.

En plus des œuvres de sa mère, Goldie Morgentaler a offert à BAC quelques périodiques yiddish publiés à l’étranger mais mettant en vedette des auteurs canadiens, comme des numéros de Di Pen et de Yiddishe Kulture. Ces écrits, publiés à l’étranger dans des langues autres que le français et l’anglais, aident à mieux comprendre la diversité culturelle du Canada.

Et ce n’est pas tout : Goldie Morgentaler nous a aussi fourni des renseignements bibliographiques importants sur ces périodiques. Elle avait collé sur chaque numéro un papillon adhésif précisant les pages ayant du contenu canadien et mentionnant la ville d’origine des auteurs.

Douze périodiques déposés sur une table. Chaque numéro comporte un papillon adhésif sur lequel Goldie Morgentaler a identifié le contenu canadien.

Quelques-uns des périodiques yiddish donnés par Goldie Morgentaler. Elle a inscrit sur des papillons adhésifs des renseignements bibliographiques pertinents pour BAC. Photo : Michael Kent

Bien sûr, même si je suis un bibliothécaire spécialisé en littérature judaïque, je ne connais pas tous les auteurs juifs. Ma rencontre avec Goldie Morgentaler m’a permis de découvrir de nouveaux auteurs et de nouvelles publications, et d’ajouter à notre collection nationale des documents rédigés dans d’autres langues que le français et l’anglais. Je suis toujours reconnaissant envers les personnes qui, comme elle, sont passionnées d’histoire et de culture canadiennes. Nouer des liens avec des gens de l’extérieur est essentiel pour enrichir la collection de BAC et les connaissances du public sur le Canada.

Ce fut un honneur pour moi de collaborer avec Goldie Morgentaler. Et j’ai déjà hâte à ma prochaine rencontre avec un étranger!


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

La signification et la polyvalence du tikinagan

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Elizabeth Kawenaa Montour

Encore de nos jours, le tikinagan est une partie intégrante des pratiques culturelles des peuples des Premières Nations. J’ai moi-même utilisé ce type de porte-bébé après en avoir reçu un en cadeau de ma belle-mère. Il n’était pas neuf : la peinture s’écaillait et le repose-pieds était brisé. Je l’ai apporté chez un restaurateur d’antiquités pour qu’il retouche la peinture et répare le repose-pieds. J’ai ensuite choisi un tissu fleuri pour confectionner un coussin et brodé de multiples couleurs sur une longue écharpe de denim. J’ai emmitouflé ma petite fille dans une mince couverture en flanelle, je l’ai installée dans le tikinagan et j’ai bien enroulé l’écharpe autour d’elle. Ravie de se promener dans le porte-bébé, elle s’endormait d’habitude en quelques minutes. J’utilisais le tikinagan pour l’emmener aux différents événements culturels de notre région. Mais malheureusement, il est devenu trop petit pour elle en un mois environ.

Aujourd’hui, ce tikinagan me sert de décoration; il me rappelle les premiers mois de la vie de ma fille, de précieux souvenirs. Ce n’est que plus tard, en lisant un livre sur les biens culturels des Premières Nations, que j’ai découvert sa signification culturelle et historique. Notre tikinagan ressemblait à l’un de ceux qui y étaient représentés, qui avait plus de cent ans. Les plus vieux tikinagans des Premières Nations sont exposés dans des musées ou font partie de collections privées, puisque les anthropologues et les antiquaires visitaient les communautés et abordaient directement les familles pour les acheter et les ajouter à leur collection.

Photographie noir et blanc de neuf personnes prenant la pose pour l’appareil. Un homme porte un enfant dans un tikinagan.

Réserve Caughnawaga [Kahnawake], près de Montréal, vers 1910 [de gauche à droite : Kahentinetha Horn (née Delisle), Joseph Assenaienton Horn, Peter Ronaiakarakete Horn (père) portant Peter Horn (fils) couché dans un tikinagan, Theresa Deer (née Horn), Lilie Meloche (née Horn), anonyme, Andrew Horn, anonyme]. (e010859891)

D’un océan à l’autre, la forme et les matériaux du tikinagan varient selon la culture des Premières Nations. Typiquement, les Algonquins, les Haudenosaunee (Six Nations/Iroquois) et les Nations des plaines et de la côte Ouest préfèrent le tikinagan aux autres types de porte-bébés, comme les paniers, les sacs, les écharpes, les capuchons ou les berceaux sculptés dans le bois.

Photographie noir et blanc de trois enfants. Le plus jeune est installé dans un tikinagan au motif de broderie fleurie.

Deux jeunes filles debout sur une galerie de bois tout près d’un petit garçon dans un tikinagan, Première Nation Temagami, probablement dans la région du lac Temagami (Ontario), date inconnue. (e011156793)

La base du tikinagan est constituée d’une planche de bois à laquelle on ajoute différentes composantes. À son extrémité supérieure se trouve la poignée ou l’auvent. Cette pièce, fabriquée d’un arceau de bois ou d’écorce voûtée, sert à protéger la tête de l’enfant. Une petite planche d’écorce ou une pièce de bois plat est fixée à l’extrémité inférieure et sert de repose-pieds. C’est aussi ce qui maintient l’enfant en place quand le tikinagan est à la verticale. On utilise divers matériaux pour fabriquer un tikinagan : bois, cuir, écorce, corde, fibres de plantes, fibres tissées, ou toute combinaison de ces matériaux. On peut le personnaliser en y ajoutant de la gravure, de la sculpture, de la peinture ou des décorations. Puisque les nouveau-nés grandissent vite, on utilise parfois une deuxième planche, plus grande, pour suivre les poussées de croissance. Certaines familles se partagent une même planche qu’elles prêtent aux nouvelles mamans qui en ont besoin. Dans certains cas, les femmes enceintes demandent expressément la fabrication d’un tikinagan, qui peut être un objet simplement utilitaire ou une véritable œuvre d’art.

Photographie noir et blanc d’une femme et de deux enfants dans un canot. Un des enfants est endormi dans un tikinagan.

Une femme atikamekw, un bébé dans un tikinagan et une petite fille, tous à bord d’un canot, Sanmaur (Québec), vers 1928. (a044224)

Grâce au tikinagan, une mère peut reprendre ses activités quotidiennes plus facilement après l’accouchement, tout en gardant son nouveau-né à proximité. Il s’agit d’une méthode sécuritaire et rassurante pour transporter l’enfant, qui y est emmailloté, c’est-à-dire emmitouflé dans une couverture mince qui retient juste assez fermement ses bras. On considère que cette position est bénéfique pour la posture du bébé, dont la colonne vertébrale est maintenue droite par la planche. Quand le porte-bébé est à l’horizontale, une barre sous la planche élève la tête de l’enfant légèrement plus haut que ses pieds, ce qui, grâce à la gravité, favorise la circulation sanguine. Bien sûr, les bébés ne sont pas toujours dans un tikinagan; c’est la situation qui justifie son utilisation.

Photographie noir et blanc de huit personnes en forêt, dont un bébé dans un tikinagan. On voit un canot à l’avant-plan.

Une famille de Premières Nations au portage d’Ishkaugua [île Newton, Ontario], 1905. (a059502)

Après avoir emmailloté le bébé, on l’installe sur la planche recouverte d’un mince coussin, puis on enroule d’une écharpe l’enfant, le coussin et la planche pour que tout reste en place. On peut aussi mettre l’enfant dans un nid d’ange (aussi appelé sac de mousse) fait de cuir ou de tissu qu’on peut facilement fixer sur la planche à l’aide de lacets de cuir ou de corde; le nid d’ange est tout aussi facile à enlever. Parfois, la mère ou ses proches confectionnent des écharpes et des couvertures supplémentaires, ornées de motifs originaux de broderies, de perles et de rubans pouvant représenter des symboles traditionnels ou de clan, ou encore des plantes, des animaux ou la nature.

On fabrique aussi de petits tikinagans pour les enfants. Ainsi, les jeunes filles peuvent se préparer à prendre soin d’un bébé et développer leur instinct maternel tout en jouant. Habituellement, c’est un bout de tissu, une poupée de feuilles de maïs ou un bouquet de sauge ou d’une autre plante séchée qui sert de bébé.

Photographie noir et blanc de sept femmes, sept enfants et une adolescente sur la rive d’un lac. Deux des enfants sont dans des tikinagans.

Des femmes et des enfants cris, Little Grand Rapids (Manitoba), 1925. (a019995)

Zone de l’est

Les tikinagans des nations haudenosaunee (Six Nations/Iroquois) et algonquine ont comme base une planche de bois. À l’arrière des tikinagans des Haudenosaunee, on trouve généralement des gravures peu profondes représentant des animaux, des fleurs et des feuilles peintes dans des couleurs de base comme le rouge, le noir, le vert, le jaune et le bleu. Le haut de la planche, la poignée, le repose-pieds et la barre de bois peuvent aussi comporter d’autres gravures. En de rares occasions, on a également déjà vu de l’argent et d’autres métaux incrustés dans la barre.

Photographie couleur d’un homme portant une chemise blanche et mauve assis à une table et parlant dans un microphone. Devant lui sur la table, un bébé est couché dans un tikinagan dont le tissu est blanc et rouge.

Kenneth Atsenienton (« la flamme brûle toujours ») Deer et son petit-fils Shakowennenhawi (« il porte le message ») Deer à la Commission royale sur les peuples autochtones, Kahnawake (Québec), mai 1993. (e011207022)

Dans certains cas, des éléments de la structure sont fixés au moyen de chevilles de bois. Les poignées sont renforcées de lanières de cuir, d’intestin ou de corde; la courbe des poignées est réalisée à partir de bois dur passé à la vapeur, puis plié. Chez les Haudenosaunee, les poignées de bois sont droites; chez les Algonquins, elles sont courbées. Dans tous les cas, on peut poser une couverture sur la poignée pour protéger l’enfant des éléments ou lui offrir un endroit calme. On peut aussi y accrocher des objets à regarder comme des guirlandes de perles, des breloques ou encore des hochets. Le repose-pieds de certains porte-bébés algonquins consiste en une seule pièce de bois courbée, remontant de chaque côté de la planche.

Le tikinagan peut être porté sur le dos au moyen d’une ceinture ou de courroies attachées à la planche, puis enroulées autour de la poitrine ou du front pour libérer les mains.

Une aquarelle représentant deux femmes et un homme. Une des femmes tient une pipe et porte un enfant dans un tikanigan sur son dos. L’homme tient un fusil.

Aquarelle montrant une femme qui porte un bébé dans un tikinagan, vers 1825-1826. (e008299398)

Zone de l’ouest

Les membres des Premières Nations de la région des plaines recouvrent le cuir ou le tissu du tikinagan de leurs parures perlées traditionnelles; les nourrissons sont installés dans une sorte d’enveloppe fixée à la planche.

Sur la côte nord-ouest, on utilise plusieurs types de tikinagans ainsi que des berceaux sculptés dans le bois. Les porte-bébés y sont faits de fibres végétales tissées, de planches de cèdre et de bûches de bois évidées.

De nos jours, les graveurs et les sculpteurs des Premières Nations perpétuent la tradition des tikinagans. Pour célébrer la naissance de nouvelles générations, ils allient les savoirs d’autrefois à des conceptions plus modernes, comprenant des éléments personnalisés et des représentations stylistiques de la culture d’aujourd’hui.

Visitez l’album Flickr sur les tikinagans pour plus d’images.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division du contenu en ligne de la Direction générale des services au public, à Bibliothèque et Archives Canada.

Les drapeaux oubliés

Par Forrest Pass

L’année 2015 marquait le 50e anniversaire du drapeau national du Canada, reconnaissable à son emblématique feuille d’érable rouge. La collection de Bibliothèque et Archives Canada contient des documents liés au débat houleux qui a mené à l’adoption de l’unifolié, en 1965, mais elle jette aussi une lumière sur d’anciens drapeaux canadiens moins connus, où figurait également la feuille d’érable. Si ces drapeaux proposés en 1870 étaient toujours utilisés, on soulignerait cette année leurs 150 ans.

Les peintures de six anciens drapeaux subsistent dans les archives du Conseil privé, où elles sont rattachées à un décret de 1870. Cinq de ces drapeaux, qui sont basés sur celui de l’Union royale (le Union Jack), étaient utilisés à titre personnel par le gouverneur général et les lieutenants-gouverneurs des quatre provinces originales : l’Ontario, le Québec, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick. Le sixième, qui réunit sur fond bleu le drapeau britannique et un écusson représentant le Canada, faisait office de pavillon pour les navires du gouvernement fédéral, par exemple les bateaux de pêche.

Peinture d’un drapeau bleu comprenant le Union Jack dans le coin supérieur gauche et des armoiries dans le coin inférieur droit. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau bleu, 1870 (e011309109)

Sur le drapeau du gouverneur général est illustrée une couronne de feuilles d’érable; c’est la première fois que cette feuille orne un drapeau officiel du Canada. La couronne accueille en son centre un écusson où figurent les armoiries des quatre provinces originales. Premier emblème héraldique national, cet écusson est l’œuvre du Collège des hérauts, à Londres; il reçoit la proclamation de la reine Victoria en 1868.

Peinture d’un drapeau qui consiste en une représentation du Union Jack au centre duquel sont superposées des armoiries entourées d’une couronne de feuilles d’érable. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau pour le gouverneur général, 1870 (e011309110)

Les drapeaux des lieutenants-gouverneurs des provinces portent les armoiries nouvellement redessinées de leur province respective, entourées dans chaque cas d’une guirlande de feuilles d’érable. Les armoiries de l’Ontario et du Nouveau-Brunswick demeurent inchangées à ce jour, mais le temps a légèrement altéré la couleur du drapeau proposé pour le lieutenant-gouverneur de l’Ontario. L’artiste, anonyme, avait possiblement coloré la partie supérieure des armoiries (appelée le « chef ») avec de la peinture faite d’argent véritable. Celle-ci s’est ternie au fil des ans pour prendre une teinte gris foncé. De nos jours, la plupart des artistes héraldiques utilisent de la peinture blanche pour représenter l’argent afin d’éviter une telle altération.

Peinture d’un drapeau qui consiste en une représentation du Union Jack au centre duquel sont superposées des armoiries cernées d’une couronne de feuilles d’érable. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau pour le lieutenant-gouverneur de l’Ontario, 1870 (e011309113)

Peinture d’un drapeau qui consiste en une représentation du Union Jack au centre duquel se trouvent des armoiries entourées d’une couronne de feuilles d’érable. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau pour le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick, 1870 (e011309111)

La fleur de lis, le léopard et les feuilles d’érable sur les armoiries du Québec représentent trois périodes de l’histoire de la province : le Régime français, le Régime britannique et la Confédération. Le gouvernement provincial utilise encore aujourd’hui ces armoiries, mais il y a ajouté une fleur de lis et a modifié légèrement les couleurs en 1939 pour accentuer l’allusion visuelle aux anciennes armoiries royales de France.

Peinture d’un drapeau qui consiste en une représentation du Union Jack au centre duquel se trouvent des armoiries entourées d’une couronne de feuilles d’érable. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau pour le lieutenant-gouverneur du Québec, 1870 (e011309114)

Les armoiries sur le drapeau utilisé en 1870 par le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse diffèrent des armoiries actuelles de la province et rappellent un malentendu. Les armoiries que nous connaissons aujourd’hui résultent de la tentative infructueuse, menée par sir William Alexander dans les années 1620, de fonder une colonie écossaise en Amérique du Nord. En 1868, les hérauts anglais, qui ne connaissaient possiblement pas l’existence des armoiries d’inspiration écossaise, en ont dessiné de toutes nouvelles, où figuraient trois chardons écossais ainsi qu’un saumon symbolisant les pêcheries de la province. Ce sont donc ces nouvelles armoiries qui se sont retrouvées sur le drapeau du lieutenant-gouverneur. En 1929, à la demande des gouvernements provincial et fédéral, le Collège des hérauts a restauré les armoiries originales de la Nouvelle-Écosse.

Peinture d’un drapeau qui consiste en une représentation du Union Jack au centre duquel se trouvent des armoiries entourées d’une couronne de feuilles d’érable. Des inscriptions manuscrites figurent à la droite et en dessous du drapeau.

Proposition de drapeau pour le lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Écosse, 1870 (e011309112)

Comme le suggère le choix des emblèmes, ce n’est pas le Canada mais la Grande-Bretagne qui est à l’origine de ces drapeaux. En 1869, la reine Victoria a autorisé le gouverneur de chaque colonie britannique à utiliser comme drapeau personnel distinctif un Union Jack portant l’emblème de la colonie. Au Canada, un artiste inconnu du ministère de la Marine et des Pêcheries a réalisé les peintures présentées dans ce billet à la demande du Cabinet fédéral.

Les Canadiens n’ont pas vu ces drapeaux très souvent; à l’origine, ceux-ci n’étaient déployés que sur des navires. En 1911, le lieutenant-gouverneur de la Saskatchewan a jugé qu’il n’avait pas besoin d’un drapeau officiel parce que sa province n’avait pas accès à la mer. Au fil du temps, les gouvernements fédéral et provinciaux ont adopté, pour le gouverneur général et les lieutenants-gouverneurs, de nouveaux drapeaux qui évoquent moins le statut de colonies. Ces drapeaux flottent chaque jour sur les résidences officielles des représentants en question, et sur d’autres édifices quand ces personnes s’y trouvent. Les peintures préservées dans nos archives rappellent les origines britanniques de certains de nos emblèmes nationaux et provinciaux.


Forrest Pass travaille comme conservateur au sein de l’équipe des expositions de Bibliothèque et Archives Canada.