Anne Heggtveit : rien comme une bonne nuit de sommeil pour remporter une médaille d’or olympique!

Par Dalton Campbell

Remontons le temps jusqu’en 1960 : Anne Heggtveit remporte la toute première médaille d’or olympique du Canada en ski alpin.

Elle participe alors aux VIIIe Jeux olympiques d’hiver à l’endroit nommé aujourd’hui Palisades Tahoe, en Californie. Elle termine 12e lors des deux premières épreuves, le slalom géant et la descente chez les femmes. La veille de la troisième épreuve, le slalom, les autres participantes tentent de se familiariser avec le parcours, mais Anne choisit plutôt de retourner dans sa chambre pour dormir. Elle dévoilera plus tard avoir eu l’impression que si elle avait étudié le parcours ce soir-là, elle se serait sentie nerveuse et n’aurait pas bien dormi. Sa décision est la bonne : elle termine au premier rang et remporte la médaille d’or au slalom, avec une avance de plus de trois secondes sur la médaillée d’argent.

Une jeune femme portant un manteau d’hiver tient une médaille dans sa main gauche.

Anne Heggtveit montrant fièrement sa médaille d’or olympique en ski alpin, remportée en 1960. Avec un diamètre de 55 mm, la médaille est l’une des plus petites ayant été décernées aux Jeux d’hiver. En comparaison, la plus petite médaille attribuée à ces jeux depuis 2000 avait un diamètre de 85 mm. (a209759)

À la suite d’une éclatante victoire aux Jeux olympiques, Anne Heggtveit surprend le monde du sport en annonçant sa retraite du ski en mars 1960. Lors d’une entrevue accordée au Globe and Mail plus tard la même année, elle mentionne que le sport et ses amitiés lui manqueront, mais précise que les années de préparation en vue de la participation aux Jeux olympiques de 1964 seraient pour elle une source de tension émotionnelle excessive. Elle parle aussi de l’importance de trouver un juste équilibre entre la confiance et l’imprudence en faisant du ski. Elle explique également que lorsqu’on se trouve au départ d’un parcours au sommet, on peut éprouver une peur bleue, avoir un sentiment d’indifférence à l’égard de ce qui peut arriver ou, encore, soudainement sentir le mélange parfait d’émotions qui peut mener à une descente de championnat.

Bien que surprenante, l’annonce de sa retraite n’est pas sans rappeler la situation similaire vécue par sa coéquipière Lucile Wheeler en 1958; cette dernière avait pris sa retraite la même année, après avoir remporté les titres mondiaux en slalom et en descente. Lors d’une entrevue accordée à L’Encyclopédie canadienne en 2019, Anne Heggtveit décrit le rôle de pionnière qu’a joué Lucile Wheeler en figurant parmi les premiers athlètes canadiens à s’entraîner en Europe. Anne s’est grandement inspirée de Lucile et a beaucoup appris de cette dernière aux Jeux olympiques d’hiver de 1956 à Cortina d’Ampezzo, en Italie. Lucile Wheeler avait remporté une médaille de bronze en descente; de son côté, Anne avait terminé parmi les 30 meilleures dans trois descentes.

Grâce à ses résultats aux Jeux olympiques de 1960, Anne Heggtveit remporte la médaille d’or de la Fédération internationale de ski (FIS) et la médaille d’or au combiné en ski alpin. À l’époque, la FIS ne tient pas de championnats distincts pendant une année olympique; elle remet plutôt des médailles selon les résultats obtenus aux Jeux olympiques. Il s’agit alors du deuxième titre d’Anne au combiné en ski alpin de la FIS, ayant également gagné en 1959.

En 1960, Anne reçoit le trophée Lou Marsh à titre d’athlète canadienne par excellence de l’année et est intronisée au Panthéon des sports canadiens. Sa victoire est aussi considérée comme l’histoire sportive de l’année au Canada. Sa médaille est l’une des quatre remportées par l’équipe canadienne.

Le père d’Anne Heggtveit immigre au Canada de la Norvège alors qu’il est encore jeune. Champion canadien de ski de fond en 1934, il n’est cependant pas en mesure de recueillir de l’argent pour participer aux Jeux olympiques de 1936 à Garmisch-Partenkirchen, en Allemagne. Anne commence à skier à l’âge de deux ans et participe à sa première course à cinq ans. Dès l’âge de huit ans, elle se fixe un but précis : remporter une médaille d’or olympique.

Au cours de sa carrière, Anne Heggtveit a reçu à deux reprises le prix Bobbie Rosenfeld remis à l’athlète féminine canadienne de l’année (1959 et 1960). Elle a été intronisée au Temple de la renommée olympique du Canada en 1971, puis décorée de l’Ordre du Canada en 1976. Après son départ à la retraite, elle s’est mariée, a fondé une famille et enseigné le ski, entre autres activités. En 1988, elle a été porte-drapeau du Canada aux Jeux olympiques de Calgary.

Recherches complémentaires


Dalton Campbell est archiviste à la section Sciences, environnement et économie dans la Division des archives privées.

Charlie Chaplin s’en va-t-en guerre, partie 2 : Aller au-delà d’un dossier de la Première Guerre mondiale pour vos recherches généalogiques

Par Emily Potter

Dans la première partie de ce billet de blogue, nous avons vu comment lancer une recherche généalogique à partir d’un dossier de la Première Guerre mondiale. Pour l’exercice, j’avais choisi au hasard le dossier de William Charles Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale de Bibliothèque et Archives Canada. En le parcourant, nous avons trouvé les renseignements généalogiques suivants :

  • Date et lieu de naissance : 23 juin 1870, Chatham, Kent, Angleterre
  • Date et lieu du mariage : Inconnus
  • Date et lieu du décès : 5 octobre 1957, lieu inconnu
  • Nom de la mère : Inconnu
  • Nom du père : Inconnu
  • Nom de l’épouse : Eliza Agnes Turton, fille d’Agnes Eliza; décédée avant le 2 mars 1916
  • Noms des enfants : Miriam, James, Richard, George, Agnes, William et Celia

Voyons maintenant si nous pouvons combler certaines lacunes en cherchant dans d’autres sources généalogiques de Bibliothèque et Archives Canada.

Cartes de décès des combattants

Commençons par la fin et voyons si nous pouvons trouver le lieu du décès de Chaplin dans les cartes de décès des combattants. Créées par Anciens Combattants Canada, ces fiches comprennent des renseignements sur les militaires décédés qui ont pris part à la Première Guerre mondiale, comme la date et le lieu du décès ainsi que le nom du plus proche parent. Habituellement, elles indiquent aussi si le décès de la personne découle d’une quelconque façon de son service militaire.

Quoique fort utile, cet outil a aussi des limites. Puisqu’Anciens Combattants Canada n’était pas toujours informé des décès, les vétérans n’ont pas tous une carte. De plus, il n’y a pas de cartes pour les décès survenus après le milieu des années 1960.

En suivant ces instructions et ces conseils, j’ai pu trouver la carte de décès de William Charles Chaplin :

Nous savons que c’est la bonne carte, puisque le numéro de régiment et la date du décès sont les mêmes que ceux indiqués sur l’enveloppe du dossier de Chaplin. (Nous avons vu cette enveloppe dans la première partie du blogue.)

On y apprend que Chaplin est décédé à Toronto. L’indication Death not [Décès : non] signifie que sa mort ne résulte pas de son service militaire.

Recensements

Explorons maintenant un autre outil important pour les recherches généalogiques : les dossiers des recensements. Ces documents du gouvernement dénombrent la population du pays et sont une source inestimable de renseignements. Pour chaque personne d’un ménage, on y trouve par exemple l’âge, le pays ou la province de naissance, l’origine ethnique, la profession, la religion et, parfois, l’année d’immigration.

Nous savons déjà que Chaplin, né en Angleterre, était au Canada au déclenchement de la Première Guerre mondiale. Le Recensement de 1911 peut nous aider à savoir quand il a immigré ici.

Après quelques tentatives, j’ai trouvé une référence à Chaplin et à sa famille en utilisant les termes de recherche qu’on peut voir dans l’image ci-dessous.

Écran de la base de données de Bibliothèque et Archives Canada pour le Recensement de 1911.

Écran de recherche de la base de données du Recensement de 1911.

Page des résultats pour « W Charles Chaplain », tirée de la base de données de Bibliothèque et Archives Canada pour le Recensement de 1911.

Base de données du Recensement de 1911, « W Charles Chaplain ».

Le nom de Chaplin y est orthographié « Chaplain » (« W Charles Chaplain »). C’est un bon exemple des variantes orthographiques qu’on retrouve souvent dans les vieux documents. Vous avez de la difficulté à trouver une référence à vos ancêtres dans un recensement? Consultez nos conseils de recherche par nom et par lieu.

Regardons de plus près l’image qui nous intéresse.

Formulaire de recensement, avec des colonnes et des entrées manuscrites.

Recensement de 1911, Toronto, quartier no 4, page 7. (e002028460)

On y apprend que la famille de Chaplin a immigré au Canada en 1904. Comme nous l’avons vu dans la partie 1 du blogue, l’aînée des enfants, Miriam (ou Marian), est née vers 1898. Or, le recensement fait plutôt référence à une enfant du nom d’Annie ou Amia. Si l’on se fie à l’année de naissance, il s’agit probablement de Miriam. Annie (ou Amia) aurait pu être un deuxième prénom, un surnom ou une erreur; et nous savons déjà à quel point il est courant de voir des variations de noms dans les anciens dossiers!

Quoi qu’il en soit, d’après ce recensement, nous constatons qu’Annie/Amia/Miriam/Marian est née en Angleterre, comme ses frères James et Richard. Agnes, William, Charles et George sont quant à eux nés en Ontario. Nous pouvons en déduire que William et Agnes se sont très probablement mariés en Angleterre. Comme leur premier enfant est vraisemblablement né en 1898, ils se sont sans doute mariés cette année-là ou avant.

Listes de passagers

Toujours selon le Recensement de 1911, la famille Chaplin a immigré au Canada en 1904. Pouvons-nous confirmer ce renseignement?

Bibliothèque et Archives Canada possède plusieurs bases de données sur l’immigration, toutes répertoriées sur sa page Web Recherche d’ancêtres. Ici, nous utiliserons la base de données Listes de passagers pour le port de Québec et pour d’autres ports, 1865-1922.

Sur l’écran de recherche, j’ai d’abord entré le premier prénom et le nom de famille de Chaplin. J’ai décidé de ne pas indiquer d’année d’arrivée, pour ratisser aussi large que possible.

Heureusement pour moi, il n’y avait que huit résultats, et le premier faisait référence à notre William Chaplin.

Écran montrant la fiche de William Chaplin, tirée de la base de données Listes de passagers pour le port de Québec et pour d’autres ports, Listes de passagers pour le port de Québec et pour d’autres ports, 1865-1922.

Page de référence pour William Chaplin, tirée de la base de données Listes de passagers pour le port de Québec et pour d’autres ports, 1865-1922.

Comme on peut le voir, la famille est arrivée en 1905 et non en 1904. Rien de surprenant : comme nous l’avons appris dans la partie 1 du blogue, c’est tout à fait normal de voir des différences d’un ancien dossier à l’autre.

Détail agrandi d’un écran où l’on voit la famille Chaplin sur une liste de passagers.

Extrait d’une liste de passagers où l’on voit l’arrivée de William Chaplin sur le S. S. Dominion à Halifax, fonds RG76, bobine de microfilm T-499.

On peut lire les noms de William Chaplin, de son épouse Agnes et de leurs trois enfants. Une fois de plus, on trouve une variante du nom de Miriam, qui ressemble à « Amy ». Amy serait née en 1898. Cela concorde avec ce que nous avons vu pour Miriam dans le Recensement de 1911 et dans le dossier de la Première Guerre mondiale de son père.

Mis à part la variante de nom supplémentaire, la liste des passagers n’a rien ajouté à notre liste de renseignements manquants. Elle a cependant confirmé la date à laquelle la famille a immigré.

  • Date et lieu de naissance : 23 juin 1870, Chatham, Kent, Angleterre
  • Date et lieu du mariage : Angleterre, probablement 1898 ou avant
  • Date et lieu du décès : 5 octobre 1957, Toronto (Ontario)
  • Nom de la mère : Inconnu
  • Nom du père : Inconnu
  • Nom de la conjointe : Eliza Agnes Turton, fille d’Agnes Eliza; décédée avant le 2 mars 1916
  • Noms des enfants : Miriam, James, Richard, George, Agnes, William et Celia

En revoyant notre liste de renseignements sur William Charles Chaplin, nous constatons que nous y avons ajouté son lieu de décès – Toronto, en Ontario – et qu’il s’est probablement marié en Angleterre, en 1898 ou avant. Nous en avons aussi appris davantage sur sa famille, notamment les dates de naissance approximatives, le pays et la province de naissance de chaque membre, ainsi que la date à laquelle la famille a immigré au Canada.

Cela dit, il nous manque encore des renseignements clés sur Chaplin, et notamment celui-ci : qui étaient ses parents?

Jusqu’ici, nous avons fouillé dans les principales sources généalogiques de Bibliothèque et Archives Canada. Cependant, d’autres institutions offrent plusieurs sources fort utiles. Nous ne ferons pas ces recherches ici, mais je vais vous expliquer comment vous pourriez procéder.

Registres de l’état civil

Pour connaître les noms des parents de Chaplin, je chercherais d’abord son dossier de mariage. En effet, les registres de l’état civil sont des sources généalogiques extrêmement utiles : les dossiers de naissance et de mariage indiquent habituellement ces informations.

Nous connaissons le nom de l’épouse de Chaplin, ce qui est fort utile : nous pourrons ainsi nous assurer que nous avons trouvé dossier du bon William Charles Chaplin (et non celui d’un autre homme ayant le même nom).

Nous savons que Chaplin s’est marié en Angleterre; nous devrions donc chercher dans les archives anglaises.

Les dossiers britanniques pour les naissances, les mariages et les décès sont conservés au General Register Office en Angleterre. Les index, classés par année, sont accessibles à la recherche sur différents sites Web, notamment FreeBMD.

Nous pourrions aussi trouver plus d’information en cherchant les dossiers de chaque membre de la famille Chaplin dans les registres de l’état civil. Au Canada, les dossiers de naissances, de mariages et de décès relèvent des provinces et des territoires. Bibliothèque et Archives Canada ne les conserve pas, puisqu’il est une institution fédérale. Pour savoir où trouver ces dossiers et comment y accéder, consultez notre page Lieux, où vous trouverez des sources pour chaque province et territoire.

Nous pourrions sûrement pousser plus loin les recherches généalogiques sur William Chaplin et sa famille. Mais après avoir lu ces deux billets de blogue, je parie que vous avez hâte de commencer les vôtres!

Prêt à donner le coup d’envoi à vos propres recherches généalogiques? Rendez-vous sur notre page Comment débuter.

Enfin, n’oubliez pas la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale : vous pourrez y chercher des références sur le service militaire de vos ancêtres au sein du Corps expéditionnaire canadien.

Merci d’avoir pris le temps de me lire!


Emily Potter est consultante en généalogie à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Charlie Chaplin s’en va-t-en guerre, partie 1 : Lancer vos recherches généalogiques avec un dossier de la Première Guerre mondiale

Par Emily Potter

Le Charlie Chaplin dont nous allons parler n’est pas celui que vous croyez : il s’agit plutôt du soldat William Charles Chaplin. Hé oui, le titre porte à confusion… tout comme certains renseignements que vous trouverez en faisant des recherches dans les dossiers de la Première Guerre mondiale.

Aux Services de généalogie, les gens nous posent souvent des questions sur le service militaire de leurs ancêtres qui ont combattu pendant la Grande Guerre. C’est une page importante de leur histoire familiale, et ils sont curieux d’en savoir plus.

Mais saviez-vous que les dossiers du personnel militaire regorgent aussi de renseignements biographiques? Cela en fait un excellent point de départ pour vos recherches généalogiques.

Voyons quels renseignements nous pouvons tirer de ces dossiers. Ici, j’ai choisi l’exemple du soldat William Charles Chaplin.

Dans toute recherche généalogique, on veut trouver le nom des ancêtres, ainsi que les dates ou les lieux des grands événements de la vie : naissances, mariages, décès, etc. Que pourrons-nous trouver sur le soldat Chaplin, et qu’apprendrons-nous sur ses parents et son épouse?

Recherche dans le dossier du soldat

Les références aux dossiers des soldats canadiens, des infirmières militaires et des aumôniers se trouvent dans la base de données de Bibliothèque et Archives Canada intitulée Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. Les dossiers sont accessibles gratuitement en ligne.

Écran Écran montrant la recherche du nom « Charles Chaplin » dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. montrant la recherche du nom « Charles Chaplin » dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Écran de recherche de la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Interrogeons d’abord cette base de données. Sur l’écran de recherche, entrez le nom et le prénom de votre ancêtre, puis cliquez sur Recherche. Pour notre exemple, j’ai entré le nom « Charles Chaplin ».

Écran montrant les résultats de la recherche pour le nom « Charles Chaplin » dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Résultats de la recherche pour « Charles Chaplin ».

Parcourez les résultats pour trouver celui qui correspond à votre ancêtre. Si le nom de ce dernier est très courant, la recherche sera plus difficile : il pourrait y avoir des centaines de résultats. En cas de problème, consultez notre section Conseils pour la recherche.

Sur l’écran des résultats, j’ai sélectionné « Chaplin, William Charles ».

Écran montrant la page de référence pour « Chaplin, William Charles » dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Page de référence pour « Chaplin, William Charles ».

Vous verrez alors les renseignements de référence du dossier. Souvent, le document d’attestation s’affiche également en vignette. Pour voir tout le dossier, cliquez sur le lien « Dossier de service numérisé — format PDF ».

Photo de l’enveloppe contenant le dossier de service de William Charles Chaplin, provenant de la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Enveloppe du dossier de William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 1.

Dans notre exemple, les premières images du PDF nous montrent l’enveloppe qui contenait le dossier de William Charles Chaplin. Les inscriptions sur l’enveloppe nous fournissent déjà un premier renseignement : Chaplin est décédé le 5 octobre 1957.

On y trouve aussi l’inscription « over age », c’est-à-dire « dépasse l’âge limite ». Cela signifie que Chaplin a été libéré de l’armée parce qu’il était trop vieux pour servir. (Pour s’enrôler, les recrues devaient avoir entre 18 et 45 ans; mais souvent, des hommes mentaient sur leur âge.) Les dossiers n’ont pas tous une enveloppe, mais quand c’est le cas, on peut y trouver des informations utiles.

Document d’attestation du dossier de service de William Charles Chaplin, dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. On peut lire les mots « ATTESTATION PAPER. 95th Battalion. [DOCUMENT D’ATTESTATION. 95e Bataillon.] » imprimés en haut au centre. Le mot « Original » est écrit à la main dans le coin supérieur droit.

Document d’attestation pour William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 3.

À la troisième page du PDF, on trouve le document d’attestation de Chaplin. C’est le formulaire qui est rempli lorsqu’un soldat s’enrôle. On peut y lire que Chaplin est né le 23 juin 1874. Mais c’est peut-être inexact, puisque Chaplin pourrait avoir menti sur son âge pour s’enrôler : comme on l’a vu plus haut, l’enveloppe du dossier porte l’inscription « over age ».

Le document d’attestation indique aussi que Chaplin est né dans le Kent, en Angleterre, et vivait à Toronto lorsqu’il s’est enrôlé.

Habituellement, un parent ou un conjoint est inscrit en tant que proche. Ici, Chaplin a inscrit sa fille, Miriam Chaplin, puisque son épouse est décédée (ce que confirme sa réponse à la question 7).

À la deuxième page du formulaire d’attestation, on apprend que Chaplin est de confession anglicane.

Fiche d’allocation aux épouses de mobilisés tirée du dossier de service de William Charles Chaplin, dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. Les mots « SEPARATION ALLOWANCE » [allocation aux épouses de mobilisés] sont imprimés au haut de la fiche.

Fiche d’allocation aux épouses de mobilisés pour William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 17.

Cela dit, le document d’attestation n’est pas le seul à contenir des renseignements généalogiques : souvent, on trouve d’autres détails ailleurs dans le dossier.

Par exemple, pour les soldats qui se sont mariés pendant leur service, on trouve parfois un document montrant que la solde est dorénavant envoyée à l’adresse de l’épouse, et non à celle de la mère.

Dans le dossier de Chaplin, plusieurs fiches de paye montrent que sa solde a été envoyée à Agnes Eliza Chaplin, qui avait la garde de ses enfants.

Fiche d’examen médical du Standing Medical Board [comité médical permanent] de Shorncliffe, tirée du dossier de service de William Charles Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Fiche d’examen médical de William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 35.

L’image 35 nous donne un autre indice de l’âge de Chaplin (et nous montre bien qu’il avait dépassé l’âge limite lors de son enrôlement). Nous voyons qu’il avait 46 ans en octobre 1916. Si sa date de naissance est bien le 23 juin, son année de naissance serait donc 1870, et non 1874 comme le mentionne son document d’attestation.

Document dactylographié et manuscrit intitulé Particulars of Family of an Officer or Man Enlisted in C.E.F. (Canadian Expeditionary Force) [Renseignements sur la famille d’un officier ou d’un soldat enrôlé dans le Corps expéditionnaire canadien (CEC)]. Tiré du dossier de service de William Charles Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Document présentant des renseignements détaillés sur la famille de William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, images 45 et 46.

Les images 45 et 46 nous apportent une foule de renseignements supplémentaires. Elles sont tirées du document Particulars of Family of an Officer or Man Enlisted in C.E.F. (qui présente des renseignements détaillés sur la famille des officiers et des soldats du Corps expéditionnaire canadien).

Nous apprenons ainsi que Chaplin avait six enfants : Marian (aussi appelée Miriam ailleurs dans le dossier), James, Richard, George, Agnes et William. On voit aussi leur âge. À partir de la date du document et de l’âge des enfants, nous pouvons donc connaître l’année de naissance approximative de chacun.

À la deuxième page du document, nous apprenons que le père de Chaplin est décédé et que sa mère s’appelle Agnes Chaplin. Cela suggère qu’elle avait la garde des enfants de Chaplin, puisque son adresse ici est la même que celle indiquée à l’image 17. Le nom d’Agnes est aussi mentionné dans d’autres documents.

Document dactylographié et manuscrit ayant pour titre Canadian Expeditionary Force (Information for Separation Allowance Board) [Corps expéditionnaire canadien (CEC) : Renseignements pour le Separation Allowance Board, l’organisme responsable des allocations aux épouses de mobilisés]. Tiré du dossier de service de William Charles Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Canadian Expeditionary Force (Information for Separation Allowance Board) [Corps expéditionnaire canadien (CEC) : Renseignements pour le Separation Allowance Board, l’organisme responsable des allocations aux épouses de mobilisés]. Tiré du dossier de William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 87.

Passons maintenant aux images 87 et 88. Elles nous montrent un document intitulé Canadian Expeditionary Force (Information for Separation Allowance Board). C’est un formulaire du Corps expéditionnaire canadien (CEC) qui contient des renseignements destinés à l’organisme responsable des allocations aux épouses de mobilisés. Ce document a été rempli en 1919 par Gertrude Ada Prentice; elle y demande qu’on lui transfère l’allocation aux épouses de mobilisés et la délégation de solde de Chaplin, puisqu’elle a maintenant la garde de ses enfants.

Détail déroutant : la première page indique que la femme de Chaplin s’appelait Eliza Agnes Chaplin et qu’elle est décédée le 1er mars 1914. Pourtant, comme on l’a vu plus haut, Agnes Chaplin était le nom de sa mère. Il n’est pas impossible que les deux femmes aient eu le même nom; mais il n’est pas impossible non plus qu’il s’agisse d’erreurs faites lors de l’entrée des données.

Document dactylographié et manuscrit du dossier de service de William Charles Chaplin, tiré de la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. Les entrées manuscrites sont à l’encre rouge, noire et bleue.

Page du dossier de service de William Charles Chaplin (Corps expéditionnaire canadien), fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 88.

L’image 88, pour sa part, nous révèle qu’un fils de Chaplin s’était lui aussi enrôlé. Il s’appelait J. W. Chaplin et son numéro de régiment était le 868139. On peut supposer qu’il s’agit de son fils aîné James, dont il est question sur l’image 45.

Par ailleurs, il semble qu’Agnes et Celia, deux des filles de Chaplin, aient été adoptées par Gertrude Prentice quand leur mère est morte. Les garçons étaient aussi sous la garde de Gertrude Prentice, même si elle ne les avait pas officiellement adoptés.

On voit également que la grand-mère des enfants est décédée en février 1919.

Au bas de l’image, on peut lire cette note :

Allocation aux épouses de mobilisés et délégation de solde attribuées à la belle-mère ayant la garde des enfants pendant le service du soldat. À son retour de l’étranger, le soldat a pris la garde des enfants et a habité avec la présente tutrice (auteure de la demande), la grand-mère n’étant pas assez forte pour en prendre soin. La grand-mère est morte en février 1919… [Traduction]

Cette note nous indique que c’est la belle-mère de Chaplin qui prenait soin des enfants, et non sa mère. En un sens, ce n’est pas surprenant : à l’époque, les mêmes prénoms se transmettaient souvent au sein d’une famille, comme on le voit ici avec l’épouse et la belle-mère de Chaplin. C’était aussi le cas avec les pères et les fils.

Cela dit, pourquoi la belle-mère de Chaplin aurait-elle porté le même nom de famille que lui? Gertrude Prentice s’est peut-être trompée en écrivant que les enfants ont été pris en charge par la belle-mère de Chaplin, et non par sa mère.

Chose certaine, il y a une erreur dans ce dossier. Mais laquelle? C’est malheureusement inévitable dans les recherches généalogiques : on trouve parfois des renseignements qui ne concordent pas.

Extraits agrandis de documents dactylographiés et manuscrits du dossier de service de William Charles Chaplin; certains passages sont surlignés en jaune. Les entrées manuscrites sont à l’encre rouge et noire. Tiré de la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Dans le sens des aiguilles d’une montre, à partir de la gauche) Détails des images 21, 46, 88 et 87 du dossier de service de William Charles Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27.

Sur les images ci-dessus, Agnes Eliza Chaplin, qui vivait au 16, avenue Kipping, est parfois indiquée comme étant la mère de Chaplin, et parfois comme étant sa belle-mère.

Jetons un coup d’œil au dossier du fils aîné, James W. Chaplin, pour voir s’il peut nous éclairer sur cette question.

Écran montrant la page de référence pour James William Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Page de référence pour James William Chaplin dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Une recherche rapide dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale permet de trouver la référence montrée sur l’image ci-dessus.

Extrait du document d’attestation de James William Chaplin, avec questions numérotées à gauche, et réponses dactylographiées, corrections et ratures manuscrites à droite.

Détail du document d’attestation tiré du dossier de service de James William Chaplin, fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-14, image 3.

Nous y trouvons aussitôt des clarifications : comme proche parent, James a nommé sa grand-mère, Agnes Eliza Turton, domiciliée au 16, avenue Kipping, à Toronto (Ontario).

J’en déduis que dans le dossier, Agnes Eliza Chaplin a toujours été Agnes Eliza Turton, la belle-mère de William Charles Chaplin.

Mais alors, pourquoi lui donner le nom de famille « Chaplin » partout dans le dossier? Est-ce une simple erreur de transcription qui s’est répétée? Ou James a-t-il délibérément choisi de dire qu’Agnes était sa grand-mère, de crainte qu’on refuse d’envoyer sa solde à une personne non liée par le sang? Malheureusement, nous n’avons aucun moyen de le savoir.

Document dactylographié avec marques en rouge.

Détail d’une page du dossier de service de William Charles Chaplin (fonds RG150, acquisition 1992-93/166, boîte 1621-27, image 97).

De retour au dossier de William Charles Chaplin, nous tombons sur un dernier élément d’information utile. Sur l’image 97, on voit une autre date de naissance pour Chaplin : le 23 juin 1870. Cette date concorde avec le fait qu’il a été libéré en raison de son âge; elle est probablement plus fiable que la date qui figure sur son document d’attestation. Nous apprenons aussi que Chaplin est né dans la ville de Chatham.

Passons en revue ce que nous avons appris sur William Charles Chaplin dans son dossier :

  • Date et lieu de naissance : 23 juin 1870, Chatham, Kent, Angleterre
  • Date et lieu du mariage : Inconnus
  • Date et lieu du décès : 5 octobre 1957, lieu inconnu
  • Nom de la mère : Inconnu
  • Nom du père : Inconnu
  • Nom de l’épouse : Eliza Agnes Turton, fille d’Agnes Eliza; décédée avant le 2 mars 1916
  • Noms des enfants : Miriam, James, Richard, George, Agnes, William et Celia

C’est une bonne récolte, sans compter les renseignements que nous avons pu trouver sur les enfants de Chaplin. Nous connaissons leurs noms ainsi que leur âge, à partir duquel nous pouvons établir l’année approximative de leur naissance. Nous savons aussi que deux des filles ont été adoptées par une certaine Gertrude Ada Prentice, qui a aussi pris soin des autres enfants de Chaplin après le décès de sa belle-mère.

Les dossiers de service ne contiennent pas tous autant d’information, mais l’exemple de Chaplin nous montre qu’ils peuvent servir d’excellent point de départ pour vos recherches généalogiques… même si on y trouve parfois des renseignements contradictoires!

À partir de là, nous pouvons maintenant faire des recherches dans d’autres sources afin d’établir la généalogie de William Charles Chaplin. Pour en savoir davantage sur cette question, lisez la deuxième partie de ce billet de blogue.


Emily Potter est consultante en généalogie à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Une page de l’histoire du Canada: les bibliothèques Carnegie

Par Sara Chatfield

Photo noir et blanc d’un édifice en pierres de deux étages comportant un portique flanqué de colonnes. Du lierre pousse sur les côtés.

La Bibliothèque publique d’Ottawa a ouvert ses portes en 1905, grâce à une subvention de Carnegie. (a044774-v8)

Depuis toujours, les bibliothèques sont des endroits spéciaux pour moi. Lorsque j’étais jeune, ma grand-mère travaillait comme bibliothécaire de référence à la bibliothèque de mon quartier; mes visites y étaient donc très mémorables. J’adore encore l’étendue de ce que l’on peut trouver au sein des murs d’une bibliothèque, entre autres : livres, magazines, discussions avec les bibliothécaires au sujet des récentes acquisitions. Cependant, ce que j’aime le plus encore aujourd’hui au sujet des bibliothèques, ce sont les bâtiments qui abritent les fonds documentaires, tout particulièrement les bibliothèques Carnegie historiques, ces bâtiments distinctifs construits à la fin des années 1800 et au début des années 1900 par Andrew Carnegie, afin de faire la promotion d’un accès gratuit aux bibliothèques en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde.

Photo couleur d’un bâtiment à un étage, aux murs extérieurs en briques brunes et au toit vert. Un petit escalier et une rampe mènent à l’entrée.

La Bibliothèque publique de Renfrew, construite en 1919-1920, grâce à une subvention de Carnegie. Photo : Sara Chatfield

Je trouve que les bibliothèques Carnegie ont une apparence à la fois majestueuse et accueillante. Construits de 1901 à 1905, les premiers bâtiments ne sont pas conçus selon des plans normalisés. Les architectes viennent alors du Canada et des États-Unis et peuvent laisser libre cours à leur imagination. Les bâtiments conçus plus tard affichent des éléments de conception semblables, comme des fenêtres en arc, des coupoles, des portiques et des colonnes symétriques.

Photo noir et blanc d’un édifice de deux étages comportant un portique flanqué de colonnes. Devant l’édifice, on peut voir des lignes électriques et un homme qui marche.

La Bibliothèque publique de Galt a été construite en 1903, grâce à une subvention Carnegie octroyée en 1902. (a031832)

Je ne suis pas la seule à adorer les bibliothèques Carnegie. Une ancienne ministre de la Citoyenneté et de la Culture de l’Ontario a déjà écrit que les bibliothèques Carnegie représentent un aspect considérable de l’histoire culturelle et du patrimoine architectural en Ontario.

Les bibliothèques Carnegie n’auraient jamais vu le jour sans Andrew Carnegie et son amour indéfectible des bibliothèques et de l’apprentissage. Né en Écosse, Andrew Carnegie (1835-1919) immigre aux États-Unis en 1848, en compagnie de sa famille. Au fil des ans, il amasse une fortune en fondant son entreprise Carnegie Steel Company, qu’il vend en 1901. Il investit alors le fruit de la vente dans une fiducie à des fins philanthropiques, ce qui devient sa principale occupation. En tout, le mécène octroiera des subventions pour la construction de 2 509 bibliothèques publiques gratuites à des collectivités anglophones partout dans le monde. Tout au long de sa vie, Andrew Carnegie reste convaincu que le meilleur moyen de permettre l’accès gratuit à l’éducation et d’encourager les collectivités en pleine expansion réside dans la construction de bibliothèques publiques.

Photo noir et blanc de deux édifices ornementaux, dont un est doté d’un portique flanqué de colonnes et d’une coupole. Au premier plan, on peut voir des marcheurs, un tramway et des lignes électriques.

La Bibliothèque publique de Vancouver (à droite) a ouvert ses portes en 1903, grâce à une subvention de Carnegie. Depuis 1980, cet édifice est le Carnegie Community Centre, qui héberge une succursale de la bibliothèque à l’étage principal. (a009531)

Carnegie accorde une subvention pour la construction de chacune de ces bibliothèques, mais ne fournit pas de fonds pour l’achat de livres ou le versement des salaires du personnel. Pour obtenir une subvention Carnegie pour une bibliothèque, les villes et villages doivent alors respecter la « formule Carnegie », dont l’un des critères est l’obligation de fournir un emplacement, de garantir un budget annuel et d’assurer un accès public gratuit. De nombreuses demandes de subvention sont refusées au fil des ans, p. ex. lorsqu’une ville ou un village dispose déjà de services de bibliothèque adéquats ou n’est pas en mesure de garantir les fonds annuels requis pour assurer l’entretien des installations. Certaines collectivités ne présentent pas de demande à la fondation Carnegie ni n’acceptent de sommes de celles-ci, car elles considèrent Andrew Carnegie comme un requin de la finance et désapprouvent ses méthodes opérationnelles.

Au début des années 1900, 125 des 2 509 bibliothèques Carnegie sont construites au Canada, dont 111 en Ontario. La majorité des bibliothèques sont construites aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Irlande. D’autres sont également construites en Afrique du Sud, en Australie, en Serbie, en Nouvelle-Zélande, aux Fidji, à Maurice, à la Barbade et en Guyane, entre autres.

Photo couleur d’un édifice en briques brunes doté de nombreuses colonnes décoratives beiges, de frontons et de fenêtres en arc. À l’avant-plan gauche, on aperçoit des fleurs rouges.

L’ancienne bibliothèque Carnegie de Perth, portant maintenant le nom d’édifice Macmillan. La bibliothèque à deux étages de style Beaux-Arts a été conçue par l’architecte de renom, Frank Darling. Fortement endommagé par un incendie en 1980, l’édifice a été restauré en 1982. Photo : Emily Tregunno

J’ai toujours trouvé intéressant que la fondation Carnegie ait accordé des subventions pour la construction de bibliothèques dans les petits villages et les grandes villes. Par exemple, en 1901, une subvention est octroyée à la communauté d’Ayr, en Ontario, qui compte alors 807 résidents. Au moment de la construction de sa bibliothèque Carnegie, la ville de Perth, en Ontario, compte un peu plus de 3 500 résidents.

Édifice en briques brunes de deux étages doté de fenêtres en arc à l’étage supérieur. L’entrée est en verre. On peut voir une borne-fontaine jaune au premier plan.

Succursale Rosemount de la Bibliothèque publique d’Ottawa, construite en 1918. D’importantes rénovations pour mettre à niveau la succursale ont récemment été réalisées. Photo : Sara Chatfield

De nombreuses collections de bibliothèques sont devenues beaucoup trop imposantes pour les édifices Carnegie originaux. Certains édifices ont été démolis, d’autres ont été endommagés par un incendie. Différents édifices ont été transformés; certaines municipalités ont choisi de les agrandir et de les rénover. À l’origine connue sous le nom de succursale Ouest de la Bibliothèque d’Ottawa, la succursale Rosemount est un exemple d’édifice Carnegie ayant fait l’objet de rénovations considérables. Fait intéressant à souligner, la subvention de 1917 pour la construction de la succursale Ouest/Rosemount, à Ottawa, est la dernière de ce type accordée au Canada.

Photo noir et blanc d’un édifice carré à deux étages doté d’un grand nombre de fenêtres à frontons, d’un portique flanqué de colonnes et d’un petit balcon. Au bas, on peut lire « HJW, 1788, Dawson Yukon, Carnegie Library July 1907 ».

La Bibliothèque Carnegie de Dawson, au Yukon, a été conçue par Robert Montcrieff. La subvention pour ce bâtiment a été octroyée en 1903. La construction a été achevée en 1904. (a016721-v8)

Malheureusement, certaines collectivités ne peuvent composer avec le fardeau financier que représente l’entretien d’une bibliothèque à l’époque. Construite en 1903-1904, la bibliothèque de Dawson est populaire et fortement fréquentée. Cependant, en 1920, ne comptant plus qu’un peu moins de mille habitants, la ville est incapable de continuer à financer la bibliothèque et décide de vendre l’édifice à la Loge maçonnique.

Photo noir et blanc d’un édifice carré à deux étages dotés de nombreuses fenêtres, dont certaines en forme d’arc, d’une entrée en arc et de colonnes. L’édifice est entouré d’une barrière métallique décorative. On peut lire la mention « Carnegie Library » au bas de la photo.

Bibliothèque Carnegie de Winnipeg, construite en 1904-1905. Il s’agissait de la première bibliothèque publique de la ville. Elle a servi de succursale principale jusqu’en 1977. (a031593)

De 1995 à 2013, la Bibliothèque Carnegie de Winnipeg héberge les archives de la Ville de Winnipeg. Selon un rapport publié en 2019 par l’Association manitobaine des archives, les travaux pour transformer l’ancienne Bibliothèque Carnegie en des installations de pointe pour les archives municipales se déroulent en 2013, lorsque de fortes pluies endommagent le toit. Le personnel et les fonds archivistiques sont alors hébergés temporairement dans un entrepôt.

Quelque 20 des 125 bibliothèques Carnegie construites au Canada de 1904 à 1922 ont été démolies. Plusieurs édifices servent encore de bibliothèques, comme prévu au départ.

  • Photo couleur d’un édifice en briques brunes avec entrée incurvée. Deux petits escaliers mènent à l’entrée de l’édifice.
  • Photo couleur de l’intérieur d’une bibliothèque. On peut apercevoir dans la salle un grand puits de lumière, des étagères et des terminaux informatiques. On compte quatre fenêtres à l’arrière-plan.
  • Photo couleur d’un édifice beige doté d’une entrée flanquée de colonnes et d’un fronton surplombant la porte d’entrée. Un seul escalier mène au bâtiment. Les mots « Public Library » sont gravés au-dessus de l’entrée.
  • Photo couleur d’une grande salle où l’on voit trois fenêtres, deux luminaires suspendus, un tapis noir et des étagères.

Restez à l’affût : vous pourriez voir un de ces bâtiments historiques dans une petite ville près de chez vous!

Ressources additionnelles :

  • Local Library, Global Passport: The Evolution of a Carnegie Library; J. Patrick Boyer (OCLC 191759655)
  • The Man Who Loved Libraries: The Story of Andrew Carnegie; Andrew Larsen et Katty Maurey (OCLC 970404908)
  • The Best Gift: A Record of the Carnegie Libraries in Ontario; Margaret Beckman, Stephen Langmead et John Black (OCLC 11546081)
  • Bibliothèque Carnegie d’Ottawa – Demande de documents d’État (RG2, Bureau du Conseil privé, Séries A-1-a, vol. 964)

Sara Chatfield est chef de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Les dinosaures de l’île St. George à Calgary

Par Richard Howe

Par une belle journée des années 1930, un groupe profite du soleil au parc de l’île St. George, au centre de Calgary. Hélas, son tranquille pique-nique est troublé par un homme ivre. Un agent du parc approche et l’homme, qui sent le danger, s’enfuit en chancelant. Poursuivi par l’agent, l’homme en état d’ébriété arrive à peine à traverser les chemins du parc. Puis, soudainement, il s’arrête. Il est sous le choc, obnubilé par le dinosaure vert qui se tient juste devant lui. Après une courte pause, l’homme se redresse et fait demi-tour pour se diriger vers la sortie du parc. En sortant, ses pas sont droits. L’agent abandonne sa poursuite, estimant que le choc a suffisamment dégrisé le fauteur de trouble.

Si vous doutez de l’authenticité de cette histoire, je vous comprends. Cependant, le journal The Calgary Daily Herald rapporte cet incident peu après le moment où il se serait déroulé. Les dinosaures de l’île St. George, eux, existent bel et bien. En effet, dans les années 1930, le parc héberge près de 20 créatures préhistoriques. Ce nombre s’élève à plus de 40 au cours des années 1970. Ces sculptures de béton grandeur nature font partie du parc d’histoire naturelle du zoo de Calgary. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une. Quand j’ai finalement eu l’âge de visiter le zoo de l’île St. George, je ne savais même pas qu’il y en avait eu d’autres.

Le récit de cet homme ivre se trouve à la une du journal du 28 août 1937, dans un article concernant l’aménagement des nouveaux jardins de dinosaures. Sur la photo qui accompagne l’article, trois figures humaines entourent les pattes d’une énorme sculpture de brontosaure, n’atteignant même pas son genou. Ce dinosaure de 120 tonnes qui mesure 10 mètres de haut et 32 mètres de long est rapidement nommé « Dinny ». C’est la seule sculpture de l’île St. George qui a survécu aux 80 dernières années.

Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.

« Dinny » est le seul dinosaure toujours debout sur l’île St. George (e010973614)

Comme j’ai grandi à Calgary à la fin des années 1980 et au début des années 1990, je me souviens que Dinny avait une place spéciale dans le cœur de plusieurs Calgariens. Ceux-ci parlaient souvent avec tendresse de leurs visites au zoo alors qu’ils étaient encore des enfants, et du rite de passage qui consistait à grimper sur Dinny. Le paysage urbain changeait rapidement à Calgary. Les préparations pour les Olympiques de 1988 avaient récemment transformé une grande partie du centre-ville. Dinny était spécial parce qu’il était un dinosaure, bien sûr, mais aussi parce qu’il rappelait un passé lointain de la ville.

L’idée de construire un parc de dinosaures vient de Lars Willumsen, membre de la Société zoologique de Calgary (dont il sera le président de 1959 à 1965). Il avait visité un parc semblable au zoo Tierpark Hagenbeck, à Hambourg, en Allemagne, en 1934. Le premier parc de dinosaures au monde avait été créé en 1854, au parc Crystal Palace de Londres, en Angleterre. Au cours des décennies suivantes, d’autres parcs, comme celui en Allemagne, voient le jour. Un des objectifs est de faire connaître au public, de manière divertissante, les nouvelles découvertes dans la discipline émergente qu’est la paléontologie.

Les travaux au parc d’histoire naturelle de Calgary commencent en 1935, même si l’Alberta est particulièrement touchée par la crise économique des années 1930. Malgré un maigre budget, un groupe de personnes déterminées réussissent à construire quelque chose dont la ville sera fière pendant de nombreuses années.

Le sculpteur Charles A. Beil, un artiste bien connu de la ville de Banff, est recruté pour concevoir les premiers dinosaures, avec l’aide de l’ingénieur Aarne Koskeleinen et du sculpteur John Kanerva. Celui-ci trouve une méthode de construction adéquate et finit par faire la majorité du travail physique. Le gouvernement fédéral fait appel à Charles Mortram Sternberg, un paléontologue travaillant pour le Musée national du Canada (un précurseur du Musée canadien de la nature), afin qu’il donne des conseils, oriente le projet et s’assure que les représentations sont exactes. Omer H. Patrick, fondateur et président de la Société zoologique de Calgary depuis 1929, dirige le projet.

Lorsque M. Patrick présente le parc à la Ville, l’ancien premier ministre R. B. Bennett est invité à prononcer le discours d’inauguration. « C’est grâce à son initiative, à sa vision et à ses dépenses que le projet a vu le jour, mentionne M. Bennett en parlant de M. Patrick. Il a pris les choses en main. » [Traduction]

Une femme, un enfant et un homme sous l’imposante sculpture d’un dinosaure entourée d’arbres. Le groupe regarde un autre dinosaure.

Touristes admirant des sculptures de dinosaures à l’île St. George, Calgary (Alberta), 1961 (e010976082)

Le parc remporte un grand succès et devient une populaire attraction touristique. En 1952, l’un des premiers bulletins de nouvelles diffusés présente un reportage sur le parc d’histoire naturelle. Quand le paléontologue écossais William Elgin Swinton visite le parc en 1957, il raconte l’histoire de militaires écossais qui ont rapporté des cartes postales du parc de dinosaures, après avoir servi au Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Une légende locale veut que Dinny fût l’objet le plus photographié à Calgary. Dinny devient donc le symbole officiel du zoo en 1959, apparaissant même sur la page couverture d’un numéro de la revue Maclean’s l’année suivante. Il est probablement l’attraction la plus connue de la ville jusqu’en 1967, année de la construction de la Husky Tower (renommée Calgary Tower quatre ans plus tard).

Aujourd’hui, près de Dinny, une plaque en bronze commémore le parc d’histoire naturelle et ses créateurs : MM. Patrick, Willumsen, Sternberg, Beil, Koskeleinen et Kanerva. La plaque est dévoilée en 1974, lors d’une petite cérémonie organisée près de l’entrée du parc. M. Patrick est décédé en 1947, mais les cinq autres hommes, pour la plupart octogénaires, sont présents.

Un homme dans un garage ou un atelier, près de trois sculptures de reptiles préhistoriques. Il tient dans ses mains une canne de peinture et un pinceau.

John Kanerva avec quelques-unes de ses créations. Photo prise par Jack De Lorme et publiée dans The Albertan le 14 novembre 1956. « John Kanerva, créateur de dinosaures, Calgary, Alberta », 1956-11 (CU1139955). Gracieuseté de la collection numérique des bibliothèques et des ressources culturelles de l’Université de Calgary.posing with some of his models of flesh-eating reptiles and dinosaurs.

C’est le nom de John Kanerva qui est le plus souvent mentionné. Après la construction du parc et des dinosaures, Kanerva poursuit son travail au zoo, créant de nouveaux dinosaures tout en préservant les originaux. Ils sont l’œuvre de sa vie. « C’est vrai, John a fait la majeure partie du travail », déclare M. Sternberg lors de la cérémonie. La longue association de Kanerva avec les dinosaures tant appréciés de Calgary, et surtout le rôle qu’il a joué dans la sculpture de Dinny, font de lui une sorte de célébrité locale. Assis dans son fauteuil roulant lors du dévoilement de la plaque, l’homme de 91 ans fume un cigare fin, entouré de sa famille, de ses amis et de ses anciens collègues qui applaudissent sous la musique des cornemuses. Nombreux sont ceux qui, pendant plusieurs années, ont incité la ville à honorer Kanerva et ses collègues en inaugurant un lieu d’intérêt permanent. Alderman Tom Priddle, qui dévoile la plaque, s’excuse d’ailleurs du retard.

En 1975, le zoo de Calgary annonce un plan décennal de grande envergure. Le zoo et sa réputation grandissent au même rythme que la ville. Dans le but d’améliorer les conditions de vie des animaux du zoo, on décide de faire de la place sur l’île St. George pour leur donner de plus grands habitats.

C’est la fin du parc d’histoire naturelle. Toutefois, en raison de sa popularité et de son histoire, un nouveau parc préhistorique est prévu juste au nord de l’île St. George, de l’autre côté de la rivière Bow. Le plan initial prévoit le déplacement de bon nombre des dinosaures d’origine vers le nouveau parc, ainsi que la création de quelques nouvelles sculptures. Or, plusieurs des dinosaures, y compris Dinny, commencent à prendre de l’âge et dépérissent.

Le nouveau parc ouvre en 1983. Bien que la majorité des plans aient été réalisés, les dinosaures ne sont pas déplacés et finissent par être détruits. De nouvelles sculptures en fibre de verre, plus faciles à entretenir, sont toutefois ajoutées au nouvel emplacement. Leur représentation plus moderne correspond mieux à l’image que le public se fait des dinosaures. De plus, il aurait été très coûteux de déplacer et de réparer les statues d’origine. Le climat économique difficile de l’époque exige des sacrifices pour assurer l’achèvement du parc. Les dinosaures sont assujettis au même cycle de prospérité et de récession que les autres résidents de Calgary; mais ils n’y survivent pas.

Heureusement, Dinny vit assez longtemps pour recevoir, à la demande du zoo, le statut de ressource historique provinciale en 1987, obtenant ainsi la protection accordée aux importants monuments historiques. En plus de son nouveau statut, la sculpture reçoit un peu d’amour cette année-là, certains dommages subis au cours des dernières décennies étant réparés.

Photographie noir et blanc de deux enfants grimpant sur la sculpture d’un imposant dinosaure.

Enfants grimpant sur un dinosaure au zoo de Calgary, Alberta (e010973689)

Depuis quelques années, le zoo de Calgary s’intéresse de nouveau à Dinny. Des travaux terminés en 2019 ont renforcé le cou et la patte arrière gauche de la statue. La restauration de la surface et les travaux de peinture ont commencé en juin 2021 pour se terminer à la fin de l’été.

À une certaine époque, John Kanerva repeignait régulièrement Dinny, à quelques années. J’ignore cependant quand il l’a fait pour la dernière fois. En fait, je crois que je n’ai jamais vu Dinny fraîchement peinturé. J’ai hâte! Dinny a été construit pour transporter les gens des millions d’années en arrière. Mais pour moi, les souvenirs seront beaucoup plus récents. En redevenant la fierté de Calgary, Dinny nous donnera un aperçu du passé de la ville, dont on parle encore aujourd’hui.


Richard Howe est technicien d’imagerie numérique à la Division des services de numérisation de Bibliothèque et Archives Canada.

En direct de la salle Lowy : une quarantaine productive

Par Michael Kent

Comme bien des gens, j’ai eu des moments de frustration lorsque nous sommes entrés en confinement, au printemps 2020. Il est extrêmement épuisant d’être coupé de sa famille et de ses amis et de voir ses habitudes mises en suspens. Pour m’occuper (et garder le moral), je me suis attelé à des projets professionnels que j’avais toujours voulu entreprendre, mais qui étaient constamment retardés en raison d’autres priorités.

L’un d’eux, lié à mon perfectionnement professionnel, consistait à étudier d’importants documents de référence anciens dans mon domaine, la bibliothéconomie judaïque. Nous avons la chance d’avoir, dans la collection Jacob-M.-Lowy, plusieurs volumes de littérature hébraïque du début de l’ère moderne. Ces livres ont donné naissance aux domaines de la bibliographie hébraïque et de l’histoire des livres juifs. Bien que j’utilise toujours des documents de référence beaucoup plus modernes, ces ouvrages influencent mon travail au quotidien. J’étais donc ravi de pouvoir enfin étudier les débuts de l’histoire de ma profession.

Photo couleur montrant des livres de différentes couleurs sur une étagère en bois. De petits morceaux de papier blanc dépassent du haut des livres.

Certains des premiers documents de référence bibliographique hébraïque de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

En faisant des recherches à la maison, pendant le confinement, j’ai eu la surprise de découvrir que l’un des livres sur lesquels je travaillais avait sa propre histoire de quarantaine. Il s’agit de Shem ha-Gedolim, rédigé en 1774 par le rabbin Chaim Yosef David Azulai (également appelé le Ḥida). Nous avons la chance d’avoir une première édition dans notre collection. Cet ouvrage, dont nous pourrions traduire le titre par « Le nom des grands », comprend une bibliographie de savants juifs et une description de leurs contributions à la littérature hébraïque. En écrivant ce livre, Azulai est devenu l’un des pères de l’érudition bibliographique juive.

Azulai est né à Jérusalem en 1724. Il descendait d’une famille d’éminents rabbins qui vivait en Espagne avant que ce pays n’expulse sa population juive. En tant qu’érudit, il était reconnu pour sa curiosité intellectuelle dans le traitement des sujets religieux et mystiques. Il a écrit de nombreux livres sur divers sujets concernant le droit, l’histoire et le folklore juifs, ainsi que son propre journal et ses carnets de voyage. Il est l’auteur de plus de 120 ouvrages, dont 50 ont été publiés de son vivant.

En plus de ses études, Azulai a servi d’émissaire de la communauté juive de la terre d’Israël lors de visites dans des communautés en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en France, en Angleterre et dans toute l’Afrique du Nord. Au cours de ses voyages, il visitait des bibliothèques publiques et privées, s’intéressant de près aux manuscrits rares et aux premiers livres imprimés. Ces recherches ont jeté les bases de l’ouvrage Shem ha-Gedolim.

Photo couleur d’une page d’un livre, rédigée en hébreu.

L’exemplaire de la première édition de Shem ha-Gedolim faisant partie de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

C’est pendant l’un de ces voyages qu’a eu lieu la quarantaine dont j’ai parlé précédemment. En 1774, lors d’une mission de collecte de fonds, Azulai arrive dans le port de Livourne, en Italie. À sa descente du bateau, il est contraint de rester dans un camp de quarantaine pendant 40 jours. Il s’agit alors d’une exigence imposée à tous les visiteurs de la ville, par crainte des épidémies. Il consacre son séjour dans le camp à l’écriture du livre Shem ha-Gedolim. Une fois la quarantaine terminée, il collabore avec des membres de la communauté juive locale pour faire publier son ouvrage. Pendant son voyage en Italie, il poursuit activement le processus de publication, recevant et corrigeant des épreuves.

Savoir que le rabbin Azulai a pu écrire un livre au cours de sa quarantaine me rend certainement plus humble quant à mes propres réalisations pendant les confinements dus à la COVID-19. La découverte de cette histoire de quarantaine pendant la pandémie est vraiment un heureux hasard. En plus, cette occasion de faire des recherches m’a aidé à jeter un nouveau regard sur les origines de mon domaine.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Arthur Lismer et les cours d’art pour enfants : un défi Co-Lab

Par Brianna Fitzgerald

Depuis que les restrictions liées à la COVID-19 ont mis sur pause les programmes dédiés aux enfants, l’énergie, le bruit et la créativité qui animaient plusieurs musées des beaux-arts du pays, pendant les matinées de fin de semaine, semblent chose du passé. Comme les cours et les ateliers d’arts ont dû passer en mode virtuel pour s’adapter au contexte actuel, nous vivons une période de grand changement dans le domaine de l’éducation artistique des enfants. Susciter la créativité des jeunes en mode virtuel constitue en effet un beau défi.

Ce n’est pas la première fois que les méthodes d’éducation artistique des enfants sont bousculées. Dans les années 30, le peintre Arthur Lismer (1885-1969), membre du Groupe des Sept, a entrepris de réformer radicalement l’éducation artistique au Canada. Il voulait transformer les musées d’art en faisant de ces lieux formels des espaces communautaires animés.

Lorsque j’ai posé les yeux sur des images de cours d’art donnés par Lismer, dans le fonds Ronny Jaques conservé à Bibliothèque et Archives Canada, j’ai senti émerger en moi un flot de souvenirs de ma propre enfance passée dans les cours d’arts, et de l’enthousiasme frénétique des petites mains et des jeunes esprits au travail. Avant de trouver ces images, j’ignorais l’importance de l’enseignement dans la vie de Lismer, ainsi que ses efforts inlassables pour populariser l’éducation artistique et en faire reconnaître l’importance. J’ignorais également à quel point son modèle éducatif des années 30 ressemblait à celui que j’avais connu des décennies plus tard. Dans les années 30, les cours d’art dédiés aux enfants ont gagné en popularité partout au pays, en grande partie grâce au travail acharné et à l’innovation de Lismer.

Photographie noir et blanc d’une jeune fille aux tresses noires vêtue d’un tablier pâle et agenouillée sur le plancher avec un pinceau dans la main droite. On peut voir le bas d’un tableau encadré derrière elle.

Une jeune fille avec un pinceau pendant un cours d’art pour enfants donné par Arthur Lismer, Toronto (e010958789)

En 1929, Lismer est nommé directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Toronto (maintenant le Musée des beaux-arts de l’Ontario). Il commence à mettre en place plusieurs programmes pour concrétiser son désir de rendre l’art accessible à tous, et ainsi faire du musée un espace communautaire.

Sa première réussite consiste à organiser des visites pour les écoles, visites qui feront partie intégrante de certains programmes au conseil scolaire de Toronto. Lismer lance ensuite les cours d’art pour enfants du samedi matin. Le personnel enseignant et la direction des écoles de la région sélectionnent leurs meilleurs artistes pour que ces enfants soient invités aux cours du Musée. Ces cours ne coûtent que quelques dollars pour l’achat du matériel, et les élèves ont la chance de remporter une bourse permettant de suivre un cours élémentaire à l’Ontario College of Art (maintenant l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario).

Accueillant environ 300 élèves chaque semaine, le Musée connaît des samedis matin animés. Les enfants sont autorisés à travailler librement et encouragés à explorer leurs idées et leurs pulsions créatrices. En plus de peindre et dessiner, ils pratiquent la sculpture à l’argile, créent des costumes et participent à des spectacles. Les cours ont lieu dans les musées. Les enfants, éparpillés sur le plancher, travaillent sur de multiples moyens d’expression, entourés d’œuvres d’art célèbres accrochées aux murs. Pendant les années 30 et 40, des expositions d’œuvres créées par les enfants pendant les cours du samedi matin figurent couramment dans le programme du Musée.

Photographie noir et blanc d’enfants agenouillés dans un musée d’art, au milieu du plancher, entourés de papier et de fournitures artistiques. Une enseignante debout au milieu de la pièce aide une élève. Les murs sont parsemés de peintures encadrées, et on peut voir une galerie adjacente derrière quatre colonnes foncées. De la scène émane l’énergie des enfants qui construisent des maisons en papier.

: Participants au cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980053)

Les cours du samedi donneront finalement naissance au Centre d’art du Musée des beaux-arts de Toronto, qui appuiera les activités pédagogiques du Musée. Ce centre permettra la tenue de classes plus petites pour intensifier les interactions avec chacun des enfants, en plus d’ouvrir de nouvelles possibilités pour concrétiser les projets de Lismer.

Après plusieurs années de succès à la tête du programme du Centre d’art, Lismer est invité à faire une tournée de conférences dans l’ensemble du pays pour parler de l’art canadien et des cours d’art pour enfants. Lismer avait déjà présenté ses méthodes à des enseignants de Toronto pour que ceux-ci les intègrent dans leurs propres cours. Grâce à cette tournée de conférences, Lismer a maintenant la chance de changer la manière dont on enseigne l’art partout au pays.

Le Musée des beaux-arts de Toronto n’est ni la première ni la dernière aventure de Lismer dans le monde de l’éducation artistique pour enfants. En 1917, à Halifax, il organise des cours du samedi matin à la Victoria School of Art and Design (aujourd’hui le Nova Scotia College of Art and Design), dont il est le directeur. Après son poste à Toronto et sa tournée de conférences, Lismer est nommé, en 1940, directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Montréal. Comme à Toronto, il met sur pied un centre d’art et un programme éducatif. Même après sa retraite en 1967, et jusqu’à sa mort en 1969, à l’âge de 83 ans, il poursuit son engagement auprès du Centre d’art de Montréal.

Photographie noir et blanc sur laquelle six garçons sont assis dans un musée d’art. Devant chacun d’eux, une chaise sert de chevalet. Deux toiles encadrées ornent le mur en arrière-plan et du papier journal recouvre le sol.

Garçons en train de dessiner dans un cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980075)

Plus de cent images de ces enfants suivant des cours d’art peuvent être consultées en ligne. Elles témoignent de la grande variété d’activités créées par Lismer pour ses programmes éducatifs, et offrent un point de vue intéressant sur des cours tenus il y a plus de 80 ans. Elles montrent des scènes bien connues d’enfants éparpillés sur les planchers d’un musée, ramassant du matériel d’art, peignant devant des chevalets de fortune ou sculptant l’argile sur une table minutieusement recouverte de papier journal.

Bien que les cours d’art pour enfants donnés pendant la pandémie n’aient pas le même aspect, nous pouvons tous espérer que les musées d’art seront bientôt repris d’assaut par le bruit, le désordre et l’enthousiasme des cours du samedi matin.

BAC a créé un défi Co-Lab sur les cours d’art pour enfants de Lismer. Si vous reconnaissez une personne, un endroit dans le Musée ou une œuvre d’art sur les photographies, n’hésitez pas à ajouter une étiquette!


Brianna Fitzgerald est technicienne d’imagerie numérique à la Direction générale des opérations numériques et de la préservation de Bibliothèque et Archives Canada.

Étiquette, savoir-vivre, bonnes manières et compagnie : publications rétrospectives de Bibliothèque et Archives Canada

Par Euphrasie Mujawamungu

Photo noir et blanc de personnes en costume d’apparat assises autour d’une longue table ovale. La table comporte des couverts et des centres de table décoratifs.

Un groupe de personnes montrant leurs bonnes manières (a029856)

Qui cherche dans la collection de BAC ne peut partir les mains vides. Avide de savoir, je me suis intéressée à la collection de BAC sur l’étiquette. Ma fébrilité était si grande que je m’y suis préparée comme pour un grand voyage vers la destination que j’avais définie : les monographies sur l’étiquette publiées au Canada avant 1953.

Nous avons les gênes de nos ancêtres, et nous bénéficions des chemins qu’ils nous ont tracés en éloignant les obstacles qui rendaient leur quotidien intenable. Qui plus est, ils nous ont transmis le savoir-faire et le savoir-vivre.

En effet, le but de l’étiquette semble être de construire une société ordonnée, bienveillante et bien soignée. Grâce aux codes de l’étiquette, les gens se réunissant pour un événement, joyeux ou triste, vivent des moments sans heurts, car elles observent en quelque sorte des règles communes. Par ailleurs, la fréquentation et la cohabitation des peuples de différentes cultures ont eu de l’influence sur l’étiquette des uns et des autres. Ainsi, les manuels sur l’étiquette et les écoles spécialisées dans le domaine ont élargi leur champ d’expertise au fur et à mesure que différentes civilisations se sont côtoyées.

La collection sur l’étiquette est riche et très diversifiée. Loin d’être désuète, elle pourrait en intéresser plusieurs. En effet, des écrivains ou des cinéastes peuvent trouver de l’inspiration dans ces ouvrages, pour des scénarios qui se passent à l’époque susmentionnée. Certains humoristes s’intéressent aux publications rétrospectives pour produire des numéros mettant en évidence les contrastes entre les mœurs contemporaines et celles de l’époque. Cette documentation leur est donc indispensable! Même des étudiants qui effectuent des travaux de recherche sur les styles de vie de l’époque seront comblés.

De quoi il s’agit

En général, les termes étiquette et bonnes manières se distinguent en ce que l’étiquette est définie comme un ensemble de codes permettant d’avoir de bonnes manières. L’étiquette est très exhaustive et touche tous les aspects de la vie humaine. Elle s’applique aux comportements, aux gestes et aux expressions dites et non dites.

Il s’est publié beaucoup de monographies sur l’étiquette, et ce mot n’apparaît pas nécessairement sur les pages titres. Néanmoins, les termes ou mots-clés suivants font allusion aux usages exemplaires attendus en société : le savoir-vivre; l’art de vivre; l’art de se vêtir; les bonnes manières; l’art de la présentation; l’art de la correspondance; l’économie domestique; la politesse à table, dans les transports, dans les loisirs, en voyage…

L’étendue

Ce ne sont pas seulement les publications qui traitent des bonnes manières. Les écoles spécialisées, autrefois plus nombreuses, étaient souvent destinées aux jeunes femmes de l’élite bien nantie. Les Finishing Schools, ou écoles de bonnes manières, dispensent une formation intégrale sur l’étiquette.

En outre, certaines carrières exigent que les employés soient diplômés de certaines écoles, comme celles du protocole ou des majordomes.

La collection de BAC

Les publications d’époque sur l’étiquette nous donnent immensément d’informations. Elles nous renseignent entre autres sur des transformations dont notre société a été témoin. Ainsi, un manuel sur la bonne conduite des adolescents nous enseigne ce que les parents, les enseignants et toute la société attendaient des jeunes gens de cette génération. Dans certaines monographies, il est question du code vestimentaire. Par exemple, à une certaine époque, les femmes ne devaient pas sortir sans chapeau, surtout à l’église. Par contre, les hommes devaient se découvrir à l’église.

Évolution de l’étiquette

Au fil du temps, certaines pratiques ou règles de la société ont été modifiées ou abandonnées pour répondre aux nouveaux besoins ou s’adapter à une nouvelle réalité. L’étiquette s’est aussi adaptée aux changements dans le monde du travail, comme l’industrialisation et l’arrivée de la main-d’œuvre féminine. Lorsque les outils de communication ou de correspondance ont évolué, des codes sur la correspondance dactylographiée, l’art de parler au téléphone, et plus encore, ont été proposés.

Un sociologue qui s’intéresse à l’évolution de la société, des mœurs, des relations entre hommes et femmes ou de la place des jeunes gens et des enfants dans la famille, aura de la matière pour satisfaire ses recherches. Par ailleurs, quand un historien décrit un grand personnage de l’histoire, il met en relief ses habitudes, son style vestimentaire, ses conquêtes ainsi que son rapport à l’étiquette de son temps. Certains personnages menaient une vie libertine, tandis que d’autres étaient plus vertueux. Dans certains cas, ce qui était considéré comme libertin autrefois ne l’est plus de nos jours.

Photo noir et blanc d’une femme mettant la table dans une cuisine

Une femme qui met la table, 1945 (e010862357)

Quelques trouvailles dans la collection

Mille questions d’étiquette discutées, résolues et classées, par madame M. Sauvalle. Montréal : Éditions Beauchemin, 1907. OCLC 300069021

Ce livre de style encyclopédique traite différents sujets avant de fournir une liste de questions et réponses sur les bonnes manières dans une situation donnée.

Par exemple, au sujet de la maladie :

« Question — Quelle conduite doit-on tenir à l’égard d’amis intimes malades, d’une affection légère mais contagieuse et auxquels on veut prouver ses sympathies?

Réponse — Beaucoup de personnes en cas de maladie légère mais contagieuse ferment leur porte à leurs meilleurs amis. [Ainsi,] les amis ne sont pas exposés à contracter le mal : ces derniers doivent avoir dans ce cas la bonne pensée de glisser leur carte, sous la porte ou dans la boite […] »

D’autres manuels sont du style moraliste :

Traits caractéristiques d’une mauvaise éducation, ou actions et discours contraires à la politesse, et désignés comme tels par les moralistes tant anciens que modernes. L. Gaultier. Québec : Librairie de W. Cowan et fils, 1839. OCLC 49023922

Ce recueil donne 555 exemples de traits contraires à la politesse et aux bonnes manières, expliquant ce qu’une jeune personne sensée ne devrait pas faire (en ce qui concerne la tenue, la propreté, les conversations et les relations avec autrui).

Enfin, on dit que certains styles et modes de vie sont indémodables. Je dirais pour ma part que les bonnes idées sont intemporelles. Dans la publication suivante, il est question de savoir recevoir.

Manuel de l’étiquette courante parmi la bonne société canadienne-française. Evelyn Bolduc. [Ottawa] : [1937?]. OCLC 1015541211

« L’hôtesse qui doit recevoir à dîner […]

Passons maintenant au menu que l’hôtesse aura composé en tenant compte des ressources locales et de la saison. Ainsi, au mois de novembre, on se procure plus facilement du gibier qu’en avril ; le raisin est alors plus beau et meilleur que les fraises, les huîtres sont abondantes.

À cette époque, on pourrait servir les plats suivants : des huîtres, un consommé, un poisson (pas un crustacé, puisqu’il y a déjà des huîtres), une entrée, un rôti ; de grâce, que ce rôti ne soit pas invariablement du poulet ou de la dinde ; une salade, un dessert, glace ou gelée, des fruits. Le café se sert d’ordinaire au salon. »

Consommer des produits locaux et de saison : un style de vie que les nutritionnistes recommandent encore de nos jours! De plus, cela correspond à nos principes de consommation responsable.

Voici une autre publication sur l’étiquette, antérieure à 1953, qui est conservée à BAC :

Précis de bienséances à l’usage des jeunes gens et des jeunes filles d’aujourd’hui. Trois-Rivières [Québec] : Société trifluvienne de bienséances, [190-?]. OCLC 1007490729

Toute publication est unique, et l’information fournie dans ces textes est précieuse. Certains stylistes et dessinateurs de mode, rétro et contemporains, disent avoir trouvé leur créneau grâce à l’inspiration trouvée dans des bouquins d’époque ou dans les styles et les manières de leurs grands-parents. Il en est de même pour plusieurs autres métiers.

Quoi qu’il en soit, les publications dont il est question dans cet article ont quelque chose d’accrocheur. Difficile de s’arrêter quand on a commencé!


Euphrasie Mujawamungu est bibliothécaire d’acquisitions rétrospectives au sein de l’équipe des acquisitions à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Une « épidémie » de fausses nouvelles… il y a 100 ans

Par Forrest Pass

La vaccination, ça marche. Pourtant, malgré les très nombreuses preuves, des opposants mettent en doute depuis longtemps son efficacité. Dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), on trouve une brochure centenaire illustrant l’utilisation de sources douteuses, de désinformation et de théories conspirationnistes visant à nourrir la méfiance envers les vaccins. Cette propagande ancienne, vue d’un œil critique, peut servir à nous « immuniser » contre la désinformation aujourd’hui.

En 1920 – comme en 2021 –, les maladies épidémiques faisaient la une au Canada. Alors que les autorités et la population s’efforçaient de freiner la dernière vague de la terrible grippe espagnole, ils devaient en même temps affronter la résurgence inquiétante de maladies notoires. En 1919, la variole frappe l’Ontario, possiblement introduite par des soldats rapatriés et des voyageurs étrangers. Dès août, elle se propage vers l’ouest, notamment parmi les fermiers itinérants travaillant dans les champs de houblon de la vallée du Fraser, à l’est de Vancouver. Pour stopper la propagation, le médecin-chef de la Colombie-Britannique, Henry Esson Young, demande l’aide des conseils scolaires pour vacciner tous les écoliers, sauf objection de conscience.

Young faisait face à l’opposition d’un groupe qu’il qualifiait de « minorité très active et revendicatrice ». En avril 1920, les opposants à la vaccination forment la People’s Anti-Vaccination and Medical Freedom League of British-Columbia, une ligue populaire contre la vaccination qui revendique la liberté médicale. Ada Muir, secrétaire et trésorière de la ligue, dénonçait la vaccination obligatoire, même en situation d’urgence, comme une atteinte à la liberté individuelle. Ses objections ayant été balayées par le gouvernement provincial, la ligue s’est plainte au ministère britannique des Colonies et a publié la correspondance de Muir dans une petite brochure. Les autorités britanniques ont transmis la plainte à Ottawa, la santé publique relevant du gouvernement canadien. Comme les communications entre les gouvernements canadien et britannique se faisaient souvent par l’entremise du bureau du gouverneur général du Canada, un exemplaire rare de la brochure a atterri, après un long voyage, dans le fonds du gouverneur général du Canada à BAC.

Page couverture d’une brochure publiée en 1920 dont le titre se traduit ainsi : « Correspondance relative à un appel aux autorités impériales par la ligue populaire de la Colombie-Britannique contre la vaccination et pour la liberté médicale; appel déposé pour faire reconnaître le droit que possède, en vertu de la loi constitutionnelle, chaque homme libre de contrôler son propre corps et de s’occuper raisonnablement de son bien-être ».

Page couverture de la brochure Correspondence relating to An Appeal to the Imperial Authorities, écrite par la ligue populaire de la Colombie-Britannique contre la vaccination et pour la liberté médicale, 1920

Laissant présager les arguments d’aujourd’hui contre la vaccination, le document de Muir remet en question la pureté du vaccin contre la variole et met en garde contre de graves effets secondaires. Elle cite des articles de journaux rapportant que des gens sont tombés malades après avoir reçu un vaccin ou un traitement similaire. Toutefois, les sources citées ne s’accordent pas avec les interprétations de Muir. Par exemple, elle affirme qu’une faute médicale est à l’origine des récents décès d’un chauffeur de tramway de Vancouver et de son fils, mais l’article dans le Vancouver Daily World ne porte aucune accusation de cette nature : les deux décès sont attribués à la diphtérie, une maladie autrefois courante et maintenant sous contrôle, grâce à la vaccination.

Extrait du journal Vancouver Daily World, 29 juin 1920. Article anglais ayant pour titre : « Un père et son fils succombent à la diphtérie : Feu Mark W. Freure, chauffeur de tramway très apprécié en Colombie-Britannique ».

Nécrologie pour un homme et son fils, emportés par la diphtérie. Vancouver Daily World, 29 juin 1920, p. 11 (OCLC : 20377751)

En ce qui concerne le prétendu effet secondaire le plus épeurant du vaccin contre la variole, Muir aurait dû se pencher plus sérieusement sur la question, car elle s’est appuyée sur une recherche réfutée d’un médecin britannique du 19e siècle, Charles Creighton. Celui-ci croyait que le vaccin contre la variole causait la syphilis, évoquant une augmentation des décès causés par cette maladie après la vaccination obligatoire de 1853 au Royaume-Uni. Pourtant, il n’y a pas de lien entre les deux maladies. Trente ans avant la rédaction de la brochure de Muir, des experts avaient déjà conclu que les nouvelles politiques de signalement, et non la vaccination, étaient à l’origine de la supposée augmentation des cas de syphilis. En effet, les autorités de la santé publique consignaient désormais la syphilis comme cause d’un décès, là où précédemment ils auraient indiqué « cause inconnue ». Ce changement de politique s’est fait en parallèle à la vaccination obligatoire; c’est donc une simple coïncidence.

La méfiance de Muir envers les experts en médecine l’a menée à imaginer un complot qui serait digne des théories conspirationnistes les plus farfelues de l’ère de la COVID-19. Selon Muir, une guilde secrète de docteurs malveillants contrôlait la Colombie-Britannique aux dépens de la démocratie et infectait intentionnellement les enfants avec de terribles maladies pour satisfaire la curiosité perverse de ses membres. « La race humaine n’est plus qu’un troupeau au service du monopole des médecins autorisés », affirmait Muir dans la brochure. Selon elle, les docteurs étaient des « corps étrangers » qui accordaient plus d’importance à la loyauté envers leur profession qu’à la santé de la population.

On ne s’étonnera pas que les sources appuyant la théorie du complot de Muir fussent rares. Son argument le plus solide était une citation d’un certain Dr Lockhart, de l’Hôpital de la rue Dorchester à Montréal, qui aurait avoué, en 1902, que les médecins prêtaient serment de ne jamais témoigner contre leurs collègues en cour. Un Dr F. A. L. Lockhart a en effet travaillé à l’hôpital Montreal Maternity sur la rue Dorchester, en 1902, mais je n’ai trouvé aucune source fiable qui appuie cette citation. En fait, la citation apparaît dans deux lettres écrites à des journaux : la première publiée à Winnipeg, en 1907, et la seconde parue à Vancouver, environ sept ans après la publication de la brochure. Mais dans les deux cas, l’auteur était Alan Muir, le mari d’Ada Muir, également opposé à la vaccination.

La fin de l’éclosion de variole de 1920 contredit directement la conclusion d’Ada Muir selon laquelle la vaccination ne protégeait aucunement contre la maladie. Le Dr Young a rapporté que la campagne de désinformation des opposants à la vaccination n’a eu qu’un effet négligeable : en six mois, plus de 80 % des écoliers de la Colombie-Britannique avaient été vaccinés. Comparativement aux 576 cas de variole en 1920, le gouvernement provincial ne rapporte que 137 cas en 1921, une baisse de plus de 75 %. Muir est plutôt d’avis que la baisse des cas à Vancouver prouve que l’éclosion n’était qu’un « épouvantail » et que la vaccination était inutile; mais les faits appuient plutôt la conclusion inverse : une campagne de vaccination rapide aura permis d’aplanir la courbe.

Le succès de cette initiative locale laissait présager une campagne de vaccination contre la variole coordonnée à l’échelle planétaire après la Seconde Guerre mondiale. En 1977, l’Organisation mondiale de la Santé a déclaré que la variole avait disparu : c’était la première maladie éradiquée de l’histoire de l’humanité.

Muir a continué de militer contre la vaccination jusque dans les années 1930, mais dans une moindre mesure, car elle s’adonnait à une nouvelle passion : l’astrologie. En 1930, elle écrit une lettre, publiée dans le Vancouver Sun, où elle soutient qu’un horoscope est aussi utile en médecine qu’un sérum ou un vaccin. Elle nie, comme Creighton l’avait fait, que les virus et les bactéries causent des maladies et croit plutôt que la saleté elle-même est en cause. Il n’est pas évident de déterminer les biais. Est-ce que les opinions insolites de Muir sur la santé et la maladie l’ont amenée à remettre en question les experts en médecine? Ou a-t-elle adopté d’étranges théories nouvelles parce qu’elle se méfiait déjà de la médecine?

Extrait d’une lettre écrite à l’éditeur du journal Vancouver Sun, 27 novembre 1930, dont le titre anglais peut se traduire par : « L’astrologie à la rescousse des médecins et des chirurgiens ».

Muir recommande l’astrologie médicale. Vancouver Sun, 27 novembre 1930, p. 6 (OCLC : 1081083578)

Les erreurs, le sensationnalisme et les théories réfutées qui sont au cœur de la propagande d’Ada Muir et de la ligue populaire contre la vaccination sont faciles à écarter. Pourtant, aujourd’hui, des messages semblables contre la vaccination sont propagés sur les réseaux sociaux, à l’aide de vidéos virales et de mèmes bien conçus. Vérifier la source, chercher des preuves, sonder l’opinion d’autres personnes, demander aux experts et prendre en compte ses propres biais sont des compétences utiles pour évaluer l’information médicale, hier comme aujourd’hui.


Forrest Pass travaille comme conservateur dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

En direct de la salle Lowy : les acquisitions à l’ère de la COVID-19

Par Michael Kent

Mon milieu de travail – comme celui de la plupart des Canadiens – a profondément changé à cause de la COVID-19. Les nouveaux protocoles et le télétravail ont transformé ma vie professionnelle, mais je m’estime très chanceux de pouvoir encore réaliser bon nombre de mes tâches et objectifs, malgré quelques changements. J’aimerais vous parler d’une situation qui m’est arrivée récemment et qui ne se serait probablement pas produite sans la pandémie.

Au début du confinement, en mars 2020, j’avais de grands projets : me mettre en forme, suivre des cours en ligne et trouver de nouveaux passe-temps. J’ai eu tôt fait d’abandonner mes plans, passant plutôt le plus clair de mon temps sur Internet. Comme beaucoup, je me suis vite mis à magasiner en ligne. Comme j’avais beaucoup de temps libres, je pouvais parcourir Kijiji, Facebook Marketplace et les groupes Facebook d’achat et de vente. Le bibliophile que je suis a pu mettre la main sur de nombreux ouvrages depuis longtemps recherchés.

Un jour, je suis tombé sur un exemplaire gratuit du livre A Descriptive Catalogue of the Bension Collection of Sephardic Manuscripts and Texts, de Saul Aranov. Ce catalogue présente une collection de manuscrits en hébreu détenus par l’Université de l’Alberta. J’étais très heureux d’avoir trouvé ce livre, que je cherchais depuis longtemps. Il se rattache évidemment à mon travail de bibliothécaire spécialisé en ouvrages judaïques, mais il m’intriguait aussi parce que Saul Aranov a travaillé sur la collection Jacob-M.-Lowy de la Bibliothèque nationale du Canada, dont je suis maintenant responsable.

J’ai écrit à la donatrice pour lui manifester mon intérêt. Elle se souvenait d’une présentation sur la collection Lowy que j’avais donnée à son groupe d’aînés; une pure coïncidence. Nous avons vite convenu d’un rendez-vous pour que je prenne possession du volume. Puis elle m’a écrit pour me dire, à mon grand étonnement, que son mari avait en sa possession un talmud ayant appartenu à l’ancien grand rabbin de la Silésie orientale. Elle m’a demandé si j’aimerais le voir. J’ai dit oui, bien sûr!

Quelques jours plus tard, je me suis rendu chez le couple. Dans le cadre de mon travail à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), j’ai eu à rendre visite à plusieurs personnes pour examiner des livres rares, mais c’était ma première sortie du genre depuis le début de la pandémie. Nous portions tous un masque, et le couple avait placé les volumes sur la grande table à dîner pour nous permettre de garder nos distances.

Les ouvrages me firent une forte impression. Le talmud se composait de volumes de l’édition berlinoise du Talmud de Babylone, publiée dans les années 1860. J’étais emballé de les voir, car ils sont issus d’une période très importante dans l’impression du Talmud, période qui est à la fois un sujet d’intérêt personnel et un domaine de spécialisation de la collection Lowy. Le couple m’a aussi montré d’autres objets ayant appartenu au rabbin, comme des codes civils juifs et des commentaires sur les Écritures juives.

Photographie couleur sur laquelle figurent de vieux livres à couverture rigide placés sur un chariot, devant une vitrine remplie de livres.

Une partie des volumes qui ont été donnés récemment, dans la salle Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

Parmi les volumes de leur collection, mon préféré est Bet Aharon ṿe-hosafot, un ouvrage de 1880 de l’auteur Abraham David ben Judah Leib Lawat, qui s’appuie sur un ouvrage antérieur, Toledot Aharon d’Aaron de Pesaro, publié en 1583. Ces documents constituent en quelque sorte un index qui lie le discours juridique du Talmud aux sources dans les Écritures juives. Je connais bien le Toledot Aharon pour l’avoir consulté alors que j’étudiais le Talmud, et j’ai toujours été fier de la première édition que nous avons dans la collection Jacob-M.-Lowy. Pourtant, je ne connaissais pas le Bet Aharon ṿe-hosafot. C’est là l’un des aspects les plus passionnants du travail de bibliothécaire : on apprend tous les jours!

Photographie couleur d’une page écrite en hébreu.

Le Bet Aharon ṿe-hosafot, qui fait maintenant partie de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

J’étais ravi quand le couple a généreusement offert de donner les livres à la collection Jacob-M.-Lowy. La pandémie nous a forcés à modifier le processus : le donateur s’est rendu à notre édifice public au 395, rue Wellington à Ottawa, où un membre de notre équipe de la circulation a pris les articles directement dans le coffre de la voiture, sans que le donateur doive sortir.

Les livres ont ensuite été mis en quarantaine dans une salle d’entreposage pour éviter toute exposition à la COVID-19. Puis, les livres ont été confiés à l’équipe de la restauration pour vérifier la présence éventuelle de moisissure. Après cette inspection, j’ai transporté les livres dans la salle Jacob-M.-Lowy. Jamais il ne s’était écoulé autant de temps entre le moment où un don franchit nos portes et celui de son arrivée dans la salle de la collection! J’étais très heureux que nous puissions préserver ces remarquables ouvrages malgré la pandémie.

Quand j’ai commencé à magasiner en ligne dans mes temps libres, je ne m’imaginais pas que ça mènerait à l’acquisition d’une collection de livres rares en hébreu pour BAC! Je suis fier que nous puissions continuer d’acquérir et de préserver des fragments d’histoire dans un contexte si particulier.

_________________________________________________________________________

Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.