Comment la mort d’un premier ministre est devenue une grande source d’inspiration dans l’art canadien

Portrait en buste de l’ancien premier ministre canadien sir John Sparrow Thompson.

Sir John Sparrow David Thompson par Bonne de Bock, vers 1895 (e000000122)

La mort subite du quatrième premier ministre canadien, sir John Sparrow David Thompson (1845-1894), lors d’un déjeuner officiel au château de Windsor au Royaume-Uni, a profondément ébranlé et attristé les Canadiens de l’époque, qui furent toutefois honorés de voir la reine Victoria déposer la couronne funéraire de ses propres mains sur le cercueil de « son défunt premier ministre ».

Ce fut une période de deuil binational. Le décès, en raison de sa nature inattendue et de la splendeur des funérailles des deux côtés de l’Atlantique, fit les manchettes de l’époque au Canada . Une grande partie de la couverture médiatique prit un ton impérialiste et nationaliste.

Photographie du buste de Frederic Marlett Bell-Smith.

Portraits of Artists from Archives Of American Art, Smithsonian Institution

L’artiste canadien Frederic Marlett Bell-Smith (1846-1923) fût inspiré à capter l’émotion de cet événement par le bias d’un ambitieux projet nationaliste d’art public commémoratif.

Bell-Smith conçut donc une série de trois toiles monumentales qu’il avait l’intention de vendre au gouvernement canadien. Ultimement, il espérait que la série serait exposée à perpétuité, soit au Musée des beaux-arts du Canada, soit sur la Colline du Parlement.

Dans chacun des trois tableaux, l’artiste choisit de rendre un profond hommage au défunt. La scène du premier, Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, également connu sous le nom de « L’hommage », se passe au château de Windsor. Le sujet en est la reine Victoria déposant solennellement la couronne sur le cercueil du défunt premier ministre.

Tableau représentant les personnes qui ont assisté à la messe célébrée au château de Windsor pour le défunt premier ministre sir John Thompson. La reine Victoria dépose une couronne sur le cercueil sous le regard d’éminents invités et de membres de sa cour.

Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1896 (c141808k)

Le deuxième tableau, L’arrivée du Blenheim à Halifax, également connu sous le nom de « L’arrivée », dépeint la cérémonie tenue sur le pont du HMS Blenheim, le « navire de guerre le plus rapide » de la reine Victoria. C’est avec les plus grands honneurs que le Blenheim avait été choisi pour transporter la dépouille de Thompson au Canada, ses flancs peints en noir et sa passerelle drapée d’une étoffe tout aussi sombre.

Photographie d’une peinture à l’huile originale montrant la dépouille du défunt premier ministre Thompson sur le pont du HMS Blenheim à son arrivée à Halifax.

L’arrivée du Blenheim à Halifax, photographie du tableau original de 1895, prise vers 1902 par les studios Cunningham (e011213232)

Malheureusement, la seule trace qu’il nous reste de ce tableau est une photographie en noir et blanc, l’original ayant été détruit dans l’incendie sur la Colline du Parlement en 1916.

Les funérailles d’État de Sir John Thompson à Halifax, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1897 (c147277k)

Le troisième et dernier tableau de la série, Les funérailles d’État de sir John Thompson à Halifax, également connu sous le nom « Les funérailles d’État », dépeint les funérailles nationales canadiennes de Thompson célébrées à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 3 janvier 1896.

Les tableaux de Bell-Smith ne représentent jamais Thompson lui-même; ils dressent plutôt un tableau fidèle des personnes en deuil les plus connues. Il s’agit principalement de membres de la royauté britannique (la reine Victoria a accordé à Bell-Smith un siège à vie), et de personnalités de la cour. On y trouve entre autres le « fidèle serviteur indien » de la reine, Mohammed Abdul Karim (1863-1909) ou « Abdul », qui figure en bonne place dans la première toile. Autrement, la distribution est principalement composée de figures politiques et de citoyens éminents de Halifax et d’Ottawa, donc de gens susceptibles d’acheter les œuvres pour le peuple canadien.

Détail illustrant Mohammed Abdul Karim.

«Abdul », détail de « L’hommage » (c141808k)

Détail illustrant des personnalités politiques et des citoyens éminents de l’époque.

Détail de personnes endeuillées dans « Les funérailles d’État » (c141808k)

Malheureusement, Bell Smith a peut-être ruiné lui-même son projet commémoratif en cherchant trop ardemment à cultiver des mécènes.

En effet, le temps que les tableaux soient terminés, le gouvernement avait changé de mains. « Le nouveau gouvernement libéral n’avait pas l’intention d’acheter des portraits de ses opposants ni des tableaux les glorifiant », indique Eva Major-Marothy, ancienne conservatrice en chef et archiviste en art principale de Bibliothèque et Archives Canada, dans son importante étude sur la série.

La qualité des œuvres est peut-être aussi en cause. La composition des « Funérailles d’État » semble particulièrement maladroite et forcée, peut-être en raison de la volonté d’y faire entrer trop de figures importantes. Dans certains cas, la taille des silhouettes est exagérée et la position est peu naturelle, comme si les portraits avaient été découpés ailleurs et collés là. À l’époque, le conservateur du Musée des beaux-arts du Canada se sentait « incapable de recommander leur achat ».

En fin de compte, la série entière est tombée dans l’oubli, et deux des tableaux ont été considérés comme perdus pendant de nombreuses années. Mais qu’est-il advenu, en fait, de ces toiles monumentales?

« L’hommage » a été achetée par la Women’s Canadian Historical Society de Toronto vers 1914 et donnée aux Archives nationales (l’ancien nom de Bibliothèque et Archives Canada) un peu avant 1931. Elle est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’un inventaire de grandes œuvres roulées la mette au jour. La toile avait été gravement endommagée, mais l’équipe de restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada l’a expertement remise en état et elle reste un exemple extraordinaire de travail de conservation.

« L’arrivée », quant à elle, a été achetée par un sénateur dont le portrait y figure en bonne place. Après sa mort, sa veuve en a fait don au Musée des beaux-arts du Canada. La peinture a ensuite été transférée à la Salle des chemins de fer, sur la Colline du Parlement, où elle a été détruite dans l’incendie de 1916.

« Les funérailles d’État », troisième et dernier tableau, n’a jamais été vendu et est resté dans la famille de l’artiste, qui l’a donné à Bibliothèque et Archives Canada en 1997.

Aujourd’hui, les deux tableaux restants sont réunis dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada; ils offrent un aperçu fascinant de l’histoire de la commémoration publique au Canada.

Référence : Eva Major-Marothy, The Wrong Commemoration: Frederic Marlett Bell-Smith’s Paintings of the State Funeral of Sir John Thompson, dans Public Art in Canada, Toronto, 2009 (en anglais seulement).

Igor Gouzenko et le début de la Guerre froide

Par Daniel German

La Deuxième Guerre mondiale, une « guerre chaude », prend officiellement fin le 2 septembre 1945 avec la capitulation du Japon. Trois jours plus tard, le 5 septembre au soir, la Guerre froide – ou du moins ce qui deviendra la Guerre froide aux yeux du grand public – commence. Ce jour-là, un agent subalterne de l’ambassade de l’Union soviétique à Ottawa tente de faire défection au Canada en emportant avec lui divers documents de l’ambassade.

Cet homme, Igor Sergeyevich Gouzenko, est bien plus qu’un simple diplomate subalterne: il est membre de la Glavnoye razvedyvatel’noye upravleniye (GRU), soit l’organisme du renseignement militaire à l’étranger des forces armées soviétiques. Ses principales fonctions au sein de la légation soviétique d’Ottawa incluent le cryptage et le décryptage de messages pour le chef local de la GRU. Ce dernier, le colonel Nikolai Zabotin, assume le rôle d’attaché militaire soviétique tout en gérant plusieurs agents au Canada qui s’affairent à obtenir des renseignements pour l’Union soviétique.

Gouzenko, qui vient d’apprendre l’annonce de son retour dans l’Union soviétique, en craint les conséquences. Il décide donc de faire défection, rassemblant des documents qui, il l’espère, prouveront aux autorités canadiennes qu’il est une source d’information précieuse sur les activités du renseignement des Soviétiques. Mauvaise nouvelle pour son anxiété et celle de sa femme : les débuts de sa défection relèvent de la farce et du mélodrame, discréditant l’information qu’il souhaite communiquer.

Au cours des 24 heures suivant son départ de l’ambassade, Gouzenko passe du coq-à-l’âne, tentant de raconter son histoire aux médias, à la police et au gouvernement. Tous ses efforts sont contrecarrés. On pense qu’il invente des choses, on l’envoie ailleurs ou on décide simplement que toute interaction avec lui causera trop de problèmes avec les Soviétiques.

Une photo couleur d’un immeuble résidentiel en briques brunes avec une porte blanche.

Photo de l’immeuble résidentiel où habitent Igor Gouzenko et sa femme en 1945. Source : BAC.

Le soir du 6 septembre 1945 commence de la même façon. Gouzenko et sa femme se cachent dans leur appartement, vivant dans la peur puisque personne ne les prend au sérieux. Leurs inquiétudes grandissent lorsqu’ils aperçoivent deux hommes surveillant leur résidence et entendent des coups et une voix à la porte. Gouzenko reconnaît alors la voix d’un autre agent soviétique. Les Gouzenko se rendent chez des voisins, soit un membre de l’Aviation royale du Canada (ARC) et sa femme, pour y trouver refuge. Le membre de l’ARC offre de partir à vélo pour aller chercher l’aide de la police.

Après le départ de ce voisin serviable, cette histoire digne d’un vaudeville se poursuit. Il semble que la demande du membre de l’ARC ait porté ses fruits puisque deux agents du Service de police d’Ottawa arrivent et questionnent Gouzenko, qui leur dit qu’il est en possession de renseignements secrets extrêmement importants pour les Soviétiques. Les agents, peut-être pour tenter d’apaiser Gouzenko qui est possiblement dans tous ses états à ce moment, affirment qu’ils surveilleront le bâtiment pendant la nuit et qu’il n’aura qu’à fermer la lumière de la salle de bain de la famille de l’ARC s’il y a un problème. Les agents partent ensuite, laissant les Gouzenko terrés dans cet appartement.

Photo noir et blanc d’une femme et d’un homme, une capuche lui recouvrant le visage, regardant un livre intitulé The Fall of a Titan. Sur la couverture, on voit une photo de Joseph Stalin et le nom de l’auteur, Igor Gouzenko.

Igor Gouzenko à la télévision, tenant son livre La chute d’un titan [The Fall of a Titan] (a129625).

Peu avant minuit, les occupants nerveux de l’appartement voisin s’aperçoivent qu’une personne s’est introduite dans l’appartement des Gouzenko et s’y promène. À leur arrivée, les policiers y trouvent quatre représentants de l’ambassade soviétique, y compris le deuxième secrétaire (qui est en fait le chef canadien de la Naródnyy Komissariát Vnútrennikh Del ou NKVD [Commissariat du peuple aux Affaires intérieures], aussi connue comme étant la Sécurité interne soviétique). Il est accompagné de l’attaché militaire adjoint et deux subalternes (l’un d’eux est également un membre de la NKVD). Les quatre hommes affirment qu’ils sont là pour une raison légitime, mais n’arrivent pas à expliquer pourquoi ils ont brisé la serrure pour entrer dans l’appartement. Même si on demande aux Soviétiques de rester pour répondre à des questions, ces derniers s’en vont peu après l’arrivée d’un agent de police de niveau supérieur qui souhaite lancer une enquête dans cette affaire, laquelle semble maintenant beaucoup plus sérieuse.

Le lendemain matin, des policiers d’Ottawa escortent Igor Gouzenko aux bureaux de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), où il raconte son histoire et remet les documents qu’il a volés à l’ambassade. La GRC, qui croit maintenant à l’importance du témoignage de Gouzenko, étudie les documents avec soin.

À l’insu de Gouzenko, ses actions du 6 septembre sont déjà connues des échelons supérieurs du gouvernement canadien. Il n’aurait certainement pas été aussi optimiste s’il avait appris l’opinion originale du premier ministre (W. L. M. King) au sujet de ce dossier. Selon une note personnelle se trouvant dans les journaux de M. King, ce dernier avait appris le désir de Gouzenko de faire défection au matin du 6 septembre ainsi que l’existence des documents volés. M. King avait décidé que cela causerait trop de problèmes et que, de toute façon, la déclaration d’un espion soviétique au Canada était sûrement exagérée. Lorsqu’il apprend l’état de détresse de Gouzenko et le fait qu’il pense au suicide, le premier ministre ordonne qu’un membre de la sécurité canadienne surveille son appartement. Si Gouzenko passe à l’acte, l’affaire devra être remise au service de police local après l’obtention des documents secrets par le gouvernement.

Cette affaire est précipitée par les événements survenus cette nuit-là et les documents montrés à la GRC le lendemain. Confrontés à l’information figurant dans ces documents, le premier ministre et les services de sécurité du Canada, de la Grande-Bretagne et des États-Unis sont stupéfaits par la portée et la complexité des activités d’espionnage des Soviétiques.

En 1946, une commission royale d’enquête lancée mentionne plusieurs noms, dont ceux de scientifiques, de soldats, de bureaucrates et de politiciens. À la fin de l’enquête publique, les citoyens de l’Alliance occidentale sont sidérés puisque des scientifiques éminents, et même un député, ont trahi le Canada. L’espoir de notre paisible royaume s’évapore : il n’y aura pas de tranquillité d’après-guerre et de bonne entente entre les alliés. Les relations entre l’Union soviétique et l’Occident se refroidissent et mènent à la Guerre froide.

Une plaque rouge avec des écritures dorées et les armoiries du Canada dans le coin supérieur gauche.

Une photo d’une plaque commémorant Igor Gouzenko et décrivant l’affaire Gouzenko. Source : BAC.


Daniel German est archiviste principal à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

« Je vous laisse Éva Gauthier »

Par Isabel Larocque

Lors de la première performance professionnelle d’Éva Gauthier, à la cathédrale Notre-Dame d’Ottawa, personne n’aurait pu prédire que la jeune fille de 17 ans deviendrait l’une des plus grandes cantatrices de l’histoire du Canada.

Nièce de Zoé Lafontaine et de son époux sir Wilfrid Laurier, Éva Gauthier naît en 1885 dans un quartier francophone d’Ottawa. Elle démontre dès son plus jeune âge un talent inné pour la musique; d’ailleurs, son entourage constate très tôt son potentiel et l’encourage à poursuivre dans cette voie. En plus de suivre des cours de chant avec plusieurs enseignants renommés, Éva chante comme soliste à l’église Saint-Patrick d’Ottawa.

Elle a également le privilège de recevoir l’appui financier de son oncle, sir Wilfrid Laurier. C’est ainsi qu’à l’âge de 17 ans, elle part étudier le chant au Conservatoire de Paris avec l’un des professeurs les plus renommés de l’époque, Auguste-Jean Dubulle. Sa tante Zoé, qui croit énormément en son talent, l’accompagne pour ses premiers pas en Europe. Elle tient d’ailleurs le piano lors de l’audition d’Éva pour le Conservatoire.

Photo noir et blanc d’une jeune femme en robe de dentelle blanche, face à l’objectif.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193008)

Durant ses études et dès les débuts de sa carrière, Éva Gauthier a la chance de côtoyer les plus grands musiciens et professeurs de son temps, et ne tarde pas à se faire remarquer. En 1906, la grande interprète Emma Albani, sa mentore, la présente ainsi à son public lors de sa tournée d’adieu : « Comme legs artistique à mon pays, je vous laisse Éva Gauthier. » Avec une telle présentation, nul doute que l’avenir de la jeune Éva est très prometteur!

Photo noir et blanc d’une femme debout face à l’objectif, portant une robe de couleur sombre, un chapeau de fantaisie et une étole en fourrure.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193009)

Malgré sa petite taille, Éva Gauthier est dotée d’une puissance vocale qui fait tourner les têtes. En 1909, elle décroche le rôle de Micaela dans l’opéra Carmen, en Italie, où elle performe avec brio. Mais sa carrière dans ce domaine est très brève : alors qu’elle se prépare pour un deuxième rôle, cette fois au Covent Garden dans l’opéra Lakmé, le directeur la retire de la distribution, craignant que son talent ne vole la vedette à l’interprète principale. Dévastée, Éva Gauthier tourne le dos à l’opéra et décide de quitter l’Europe.

Elle part donc en Indonésie rejoindre Frans Knoot, qui deviendra éventuellement son époux. Elle demeurera quatre ans en Asie, une aventure qui donne un nouveau tournant à sa vie. Durant son séjour, elle étudie la musique javanaise avec des gamelans indonésiens et s’immerge dans une culture et un style musical exotiques qui lui étaient inconnus. Elle donne plusieurs concerts, notamment en Chine et au Japon, où elle reçoit des critiques élogieuses : « Malgré sa stature délicate, cette chanteuse canadienne possède une voix dont la souplesse et la puissance n’ont d’égal que la portée. Toute la soirée fut un véritable enchantement. Les applaudissements, longs et nourris, furent bien mérités. »

Cette expérience en Asie donnera au répertoire d’Éva une sonorité bien particulière ainsi qu’un style unique, qui lui permettront de se démarquer à son retour en Amérique du Nord, où la musique orientale est encore méconnue. Ce refus de s’en tenir aux traditions est d’ailleurs l’un des traits qui caractérisent Éva. Elle ne s’est jamais arrêtée aux conventions, apportant ainsi un renouveau à la culture musicale du 20e siècle.

Photo en noir et blanc d’une femme faisant face à l’appareil photo et portant une robe traditionnelle javanaise.

Éva Gauthier portant un des costumes javanais grâce auxquels elle s’est fait connaître. (ncl002461)

Après son retour en Amérique du Nord, Éva Gauthier, qui profite alors d’une certaine notoriété, donne plusieurs concerts par an. Les plus grands musiciens l’approchent pour qu’elle interprète leurs compositions. Igor Stravinsky ne jure que par elle, et exige qu’elle soit la première à donner vie à toutes ses œuvres. Éva côtoie plusieurs personnalités du milieu musical et se lie d’amitié avec un bon nombre, entre autres avec les pianistes et compositeurs Maurice Ravel et George Gerswhin.

C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’elle donne un concert mémorable au Aeolian Hall de New York, en 1923, concert au cours duquel musiques classique et moderne se chevauchent. Gershwin accompagne la chanteuse au piano durant cette première plutôt audacieuse. Éva Gauthier va même jusqu’à intégrer de la musique jazz au programme, un style qu’elle apprécie grandement mais qui est encore mal perçu. Bien que la critique ne soit pas tendre, le public apprécie ce vent de fraîcheur, et l’événement restera ainsi gravé dans l’histoire.

Éva Gauthier donne des centaines de spectacles durant le reste de sa carrière, tant en Amérique qu’en Europe, intégrant plusieurs styles à ses performances toujours très divertissantes. Elle consacre les dernières années de sa vie à l’enseignement du chant, et, malgré son absence de la scène, demeure très active dans le milieu de la musique, agissant à titre de mentore pour une nouvelle génération d’artistes. Sa technique impeccable, son audace et son refus d’adhérer aux conventions ont ouvert la voie aux futurs interprètes et ont contribué à faire d’Éva Gauthier une véritable légende de la musique moderne.

Si vous souhaitez écouter quelques extraits musicaux interprétés par Éva Gauthier, visitez le Gramophone virtuel de Bibliothèque et Archives Canada. Vous y trouverez plusieurs classiques du folklore francophone canadien interprétés par la cantatrice.

Vous pouvez également écouter notre baladodiffusion et parcourir notre album Flickr consacrés à Éva Gauthier.


Isabel Larocque est agente de projet pour l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

Madge Macbeth, ou l’écriture sous toutes ses formes

Par Vasanthi Pendakur

Photographie de type portrait d’une femme portant un chemisier en dentelle, un collier de perles de jade et une broche en diamant, et regardant l’appareil photo.

Portrait de Madge Macbeth (e010935318)

Madge Macbeth, prolifique auteure canadienne d’origine américaine, écrit un grand nombre de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre, de livres de voyage, d’articles de journaux et d’entrevues tout au long de la première moitié du 20e siècle. Elle s’engage à fond dans les associations d’auteurs et dans le monde du théâtre : membre fondatrice de l’Ottawa Little Theatre, elle est aussi la première femme à occuper la présidence de la Canadian Authors Association, où elle assure trois mandats.

Madge Macbeth, née Madge Hamilton Lyons le 6 novembre 1878 à Philadelphie, est la fille de Bessie Maffitt et d’Hymen Hart Lyons. Enfant, elle écrit des pièces de théâtre et produit même ses propres journaux. Elle marche sans doute sur les traces de sa grand-mère, Louisa Hart Maffitt, une suffragette et l’une des premières femmes américaines à faire carrière dans la presse.

La famille s’installe à Baltimore, et Madge Lyons est envoyée au Collège Hellmuth de London, en Ontario, pour y poursuivre ses études. Dans son mémoire intitulé Boulevard Career, l’auteure mentionne que dans les années 1890, on n’y enseignait pas la littérature canadienne; on se concentrait plutôt sur les classiques. Après ses études, elle passe quelques années à travailler comme mandoliniste et comédienne de vaudeville, avant d’épouser Charles Macbeth en 1901.

Le couple déménage d’abord à Détroit, puis s’installe à Ottawa, ville dont Madge Macbeth s’éprend instantanément, écrivant que « l’endroit lui donne l’occasion d’apaiser son amour inné et insatiable pour les gens ». Aucun doute ne subsiste à cet égard : elle se fait de nombreux amis parmi les grands noms d’Ottawa, dont le photographe Yousuf Karsh et la mairesse Charlotte Whitton.

Vue de profil de Madge Macbeth portant une robe noire avec une veste de dentelle et un chapeau orné de plumes.

Portrait de Madge Macbeth dans les jeunes années de sa vie adulte à Ottawa (e008406101)

Le malheur frappe vers 1908 : le mari de Madge Macbeth contracte la tuberculose et en meurt, son jeune fils tombe malade, et sa mère perd tout son argent. L’écriture est l’une des seules avenues professionnelles ouvertes aux femmes à l’époque. L’auteure en parlera plus tard dans une entrevue accordée au magazine Maclean’s : « J’ai commencé à écrire […] avec l’illusion que je pourrais le faire à la maison. J’ai compris depuis longtemps que s’il y a un endroit où l’on ne peut écrire en paix, c’est bien chez soi » [traduction]. À l’époque, le marché canadien de la littérature est restreint. Les maisons d’édition recherchent des auteurs américains ou britanniques. Bien souvent, leurs collègues canadiens sont affectés à la rédaction de publicités ou relégués au deuxième rang.

Madge Macbeth commence par écrire de courts textes pour des magazines et connaît un certain succès en début de carrière avec deux romans, The Changeling (1909) et The Winning Game (1910). Vient ensuite une période creuse. Marjorie MacMurchy, l’une des premières femmes dans le domaine de la presse au Canada, joue alors un précieux rôle de sage conseillère. Elle suggère à la jeune écrivaine d’essayer d’obtenir des entrevues avec des députés, parce que les magazines s’intéressent davantage aux politiciens qu’à la fiction.

La chance vient à tourner : une maison d’édition canadienne accepte un texte de Madge Macbeth, et d’autres commandes suivent bientôt. L’auteure écrit tout ce qu’elle peut : publicités, dépliants et brochures pour le Chemin de fer Canadien Pacifique, publications en série, romans, livres de voyage, pièces de théâtre, feuilletons radiophoniques, propagande (pendant la Deuxième Guerre mondiale), articles de journaux et chroniques. Elle signe de son propre nom et utilise divers pseudonymes masculins et féminins. Son style et les sujets qu’elle aborde varient d’un livre à l’autre, mais la plupart de ses textes exploitent un filon humoristique ou satirique, et ses personnages principaux sont généralement des femmes. Elle aborde divers thèmes : mariage, sexualité, voyages, aventure, religion, complots politiques. Plus tard dans sa carrière, elle voyage beaucoup, principalement seule, pour donner des séries de conférences et trouver matière à écrire de nouveaux livres.

Madge Macbeth tenant un document, le regard tourné vers le côté.

Madge Macbeth tenant un document (e010935329)

Madge Macbeth consacre beaucoup de ses romans aux classes moyenne et supérieure. De fait, certains de ses romans de satire politique populaires, comme The Kinder Bees (1935) et The Land of Afternoon (1924), se basent sur sa connaissance de la haute société d’Ottawa. Tous deux sont publiés sous un pseudonyme, Gilbert Knox, dont le secret est bien gardé. L’un des plus célèbres romans de l’auteure, Shackles (1926), présente la pensée de la première vague féministe en racontant l’histoire de Naomi Lennox, une femme de la classe moyenne qui lutte pour le respect en tant qu’écrivaine et défend sa liberté au sein de la religion et du mariage. Le livre est encensé par certains et condamné par d’autres, en raison de sa représentation des rapports sexuels dans le mariage.

Les articles de Madge Macbeth portent sur des thèmes similaires et présentent des femmes dans les domaines de l’art, des affaires, de l’éducation et du militantisme pour le vote des femmes. Dans un article publié en 1947, « How much sex should be put into novels? » (Quelle importance devrait-on accorder à la sexualité dans les romans?), l’auteure soutient que les écrivains sont des reporters qui décrivent leur monde. Elle est critique à l’égard de ceux qui donnent trop de poids à la sexualité dans leurs romans, mais affirme néanmoins que de l’ignorer est un manque de respect pour la réalité et la littérature. Elle relate un échange avec un réformiste [traduction] : « “Pourquoi vous, les écrivains, ne traitez-vous pas de belles choses?”, se plaignit-il. […] “Aimez-vous personnellement les livres édifiants, lui lançai-je, ou ne sont-ils bons que pour les autres?” »

Tout au long de sa carrière, Madge Macbeth s’implique beaucoup auprès des associations d’auteurs et dans le monde du théâtre. Première femme à la présidence de la Canadian Authors Association, elle cumule en plus trois mandats dans ces fonctions, un record à l’époque. Elle en profite pour faire la promotion de la littérature canadienne et offre un appui sans faille aux jeunes auteurs. Qui plus est, son intérêt pour le théâtre mène à la création de l’Ottawa Drama League, qui deviendra l’Ottawa Little Theatre. Dans ce projet, elle se fixe l’objectif de sevrer les enfants des films bas de gamme, pour leur faire découvrir et aimer la littérature dramatique de qualité. Elle insiste sans relâche auprès des députés pour obtenir du financement, jusqu’à la réalisation du projet. Aujourd’hui, la compagnie de théâtre est l’une des plus vieilles du Canada.

Grand groupe de femmes et d’hommes debout devant la porte d’entrée d’un bâtiment.

Portrait de groupe de la Canadian Authors Association (e008406116)

L’œuvre de Madge Macbeth est très progressiste, mais des éléments de son écriture trahissent son éducation victorienne. Si les sujets qu’elle aborde sont visionnaires, ses livres ont toutefois tendance à suivre les conventions de l’époque. Elle soutient les écrivains émergents, et elle est fière de ne dépendre financièrement de personne et d’ouvrir cette même possibilité à d’autres femmes. Néanmoins, elle signe des articles où elle soutient que les femmes ont oublié leurs responsabilités domestiques et qualifie le célibat de vie à moitié vécue. Madge Macbeth écrit comme une femme de son milieu, et une partie du langage qu’elle utilise serait désuet aujourd’hui. Ces contradictions représentent bien sa longue carrière et les changements qui ont secoué la société entre son enfance dans l’univers victorien et sa mort dans les années 1960. D’ailleurs, Boulevard Career se termine sur une réflexion sur l’évolution de la société – celle d’Ottawa tout particulièrement – au fil de sa carrière, surtout pour les femmes. Son écriture et sa vie s’inscrivent dans ces changements : un pied dans l’avenir et l’autre dans le passé.

L’auteure a fait don de ses archives aux Archives nationales du Canada en 1958. Le fonds Madge Macbeth contient les manuscrits de bon nombre de ses livres, des renseignements sur le droit d’auteur, et de la correspondance sur divers sujets, y compris les conférences de l’auteure et ses activités au sein de l’Ottawa Drama League et de la Canadian Authors Association. Le fonds comprend également des journaux intimes, des albums de coupures et une grande collection de photos représentant Madge Macbeth à divers moments de sa vie et montrant son côté théâtral et son amour de la scène. Le fonds Madge Macbeth permet de mieux comprendre la longue carrière de l’auteure et d’assurer que son œuvre ne sera pas oubliée.

Portrait de Madge Macbeth vue de profil, vêtue d’une cape à motifs de couleur pâle.

Portrait de Madge Macbeth portant une cape (e010935313)

Autres ressources :


Vasanthi Pendakur est gestionnaire de projet à la Division du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Tommy Burns, le héros de Hanover

Par Isabel Larocque

En 1906, alors que les boxeurs américains s’échangeaient à tour de rôle le titre de champion du monde poids lourds, personne n’aurait pu prédire la victoire du Canadien Tommy Burns. Du haut de ses 170 cm, ce boxeur fut non seulement le plus petit à remporter le titre de champion du monde, mais également le seul Canadien à y parvenir. Souvent sous-estimé par ses adversaires à cause de sa taille, Burns possédait pourtant une technique exemplaire qui lui permettait d’écraser le plus costaud des opposants.

Né Noah Brusso, cet athlète originaire de Hanover, en Ontario, était le douzième d’une famille de treize enfants. Il grandit dans un milieu modeste et, très jeune, se voit retiré de l’école par sa mère à la suite d’une bagarre contre un camarade de classe.

Celle-ci désapprouve totalement la boxe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à l’âge adulte, après un combat qui met l’un de ses adversaires dans le coma, Noah choisit de changer de nom. Il croit qu’ainsi, sa mère ne pourra pas suivre ses exploits. Puisque les boxeurs irlandais ont une excellente réputation, il choisit un nom à consonance irlandaise, Tommy Burns, dans l’espoir de propulser sa carrière.

Photo noir et blanc d’un homme portant des gants, un short et des chaussures de boxe.

Le boxeur Tommy Burns, date inconnue. (c014091)

Photo noir et blanc d’un homme portant des gants, un short et des chaussures de boxe.

Le boxeur Tommy Burns, 1912. (c014094)

Dans le ring, Tommy Burns use de stratégie; chacun de ses gestes est calculé. Il insulte ses adversaires afin de les déstabiliser, évite les coups, puis, lorsqu’il passe à l’attaque, parvient à les éliminer grâce à sa rapidité et à son crochet. Ses nombreuses années d’entraînement au hockey et à la crosse lui ont légué de fortes jambes, tandis que ses longs bras lui procurent une portée qui surprend ses adversaires. Sa technique irréprochable lui vaut de nombreuses victoires, puisque la majorité de ses compétiteurs misent seulement sur la force physique.

Burns considère d’ailleurs la technique de la boxe comme une science en soi. Il rédige même un bouquin à ce sujet, intitulé Scientific Boxing and Self Defence (Science de la boxe et de l’autodéfense). Publié en 1908, l’ouvrage fait partie de la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

Photo noir et blanc d’une main tenant un livre ouvert à la page de titre.

L’ouvrage rédigé par Tommy Burns, Scientific Boxing and Self Defence (Science de la boxe et de l’autodéfense). Photo : David Knox

Mais ce qui distingue réellement Tommy Burns des boxeurs de son époque, c’est sa volonté d’affronter des adversaires de toutes les nationalités. Alors que la majorité des boxeurs refusent de compétitionner contre des athlètes de différentes origines, Burns voit plutôt cela comme une occasion de prendre de l’expérience et de prouver qu’il est le meilleur de tous. Il sera d’ailleurs le premier champion du monde des poids lourds à défendre son titre contre un Afro-américain.

Durant son ascension vers le sommet, Burns affronte des champions des quatre coins du globe. Devenir le meilleur boxeur blanc ou canadien ne lui suffit pas : il veut être le meilleur au monde. C’est ce qui le pousse à affronter en 1908 Jack Johnson, un boxeur à la stature imposante. Burns perd ce combat, et Johnson devient le premier boxeur noir de l’histoire à remporter le titre de champion du monde. La performance audacieuse de Burns lui vaut une ovation debout lorsqu’il quitte l’arène.

Tommy Burns livrera quelques combats par la suite, mais il ne réussira jamais à reconquérir son titre de champion du monde. Après sa carrière en boxe, il devient promoteur et entraîneur, avant de se tourner vers la religion et de se convertir à l’évangélisme. Il décède en 1955 à Vancouver, des suites d’un malaise cardiaque. Sa confiance et son audace légendaires font de lui l’un des boxeurs les plus renommés de tous les temps.

Si les exploits de Tommy Burns vous intéressent, consultez Le boxeur Tommy Burns : un champion du monde légendaire.


Isabel Larocque est agente de projet pour l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

La mort d’Albert « Ginger » Goodwin

par Sarah Bellefleur Bondu

L’histoire du Canada est remplie de personnages fascinants. En tant qu’archivistes de référence, nous découvrons certains d’entre eux ou de nouveaux faits historiques chaque fois que des chercheurs demandent notre aide pour trouver et localiser des documents d’archives sur un sujet ou une personne. Ce fut le cas pour moi avec l’histoire d’Albert « Ginger » Goodwin.

Albert Goodwin est né le 10 mai 1887 dans le petit village de Treeton, en Angleterre. Il commence à travailler dans les mines de charbon à l’âge de 15 ans, suivant les traces de son père Walter. En 1906, Albert quitte son pays natal pour émigrer au Canada. Il travaille alors pour la Dominion Coal Company Limited à Glace Bay, en Nouvelle-Écosse.

En 1909, les difficiles conditions de travail poussent les travailleurs de nombreuses mines du Cap-Breton à déclarer une grève, à laquelle participe Albert Goodwin. C’est le début pour lui d’une implication soutenue auprès des syndicats de mineurs. Le rouquin est alors connu de ses collègues comme « Ginger » ou « Red » Goodwin.

Photo noir et blanc d’un document dactylographié.

Chronologie du conflit à la Dominion Coal Company, à Glace Bay, en Nouvelle-Écosse. RG 27, volume 296, dossier 3163, contenant T-2686

L’année suivante, en 1910, il s’installe en Colombie-Britannique où il deviendra rapidement une figure emblématique des mouvements ouvriers. Il sera, entre autres, délégué local pour la United Mine Workers of America et participera au forum de la British Columbia Federation of Labour en 1914. Son implication l’amène à participer à d’autres grèves, à publier des textes d’opinion sur les conditions de travail dans le Western Clarion (le journal du Parti socialiste du Canada), puis à devenir organisateur pour ce parti politique.

Vue générale de la mine no 5 montrant un culbuteur de wagon et une sous-station, Cumberland (Colombie-Britannique) (a017472)

Quelques mois avant la fin de la Première Guerre mondiale, ce sont fort probablement ses positions et idéaux qui poussent Albert Goodwin à soumettre une demande d’exemption contre la conscription. La Loi du Service Militaire a été promulguée, non sans remous sur la scène politique nationale et dans l’opinion publique, à l’été 1917. Le tribunal refuse provisoirement la demande de « Ginger » Goodwin en janvier 1918, puis il la rejette définitivement en avril. Goodwin décide alors de se cacher dans les montagnes de Cumberland, sur l’île de Vancouver, avec d’autres opposants à la conscription.

Le 27 juillet 1918, alors que des officiers de la Police du Dominion effectuent des recherches pour trouver les déserteurs, l’agent Daniel Campbell tombe face à face avec Albert Goodwin dans la forêt. Les rapports de l’événement racontent que le policier, ayant à peine le temps de sortir son arme, fait feu sur le déserteur, le tuant sur le coup. Les circonstances nébuleuses entourant la mort de Goodwin entraînent un procès contre l’agent Campbell, qui est finalement acquitté du meurtre.

La mort soudaine et tragique de Goodwin déclenche, dans les jours qui suivent, ce qui est considéré par plusieurs comme la première grève générale des travailleurs de la Colombie-Britannique. En effet, un « congé » est déclaré pour tous les syndicats associés au Metal Trades Council le 2 août 1918. Les journaux de l’époque soulignent que près de 200 hommes, dont plusieurs soldats revenus au pays, saccagent les bureaux des organisateurs syndicaux pour protester contre cette journée de grève en l’honneur d’un contestataire.

Même si cette grève fut controversée, l’histoire fascinante d’Albert « Ginger » Goodwin aura marqué les esprits et son implication syndicale aura contribué à la mise en place de la journée de travail de huit heures pour les travailleurs de fonderie de la province.

 

Autres ressources (en anglais) détenues par BAC :


Sarah Bellefleur Bondu est archiviste à la Division des services de référence de Bibliothèque et Archives Canada.

George Mully : fixer sur pellicule le quotidien des Autochtones

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Annabelle Schattmann

George Mully (1926-1999) est un dramaturge et un réalisateur de films documentaires américain. Il débute sa carrière comme dramaturge en contribuant à des spectacles Off-Broadway, à des productions itinérantes et à des opéras, tant aux États-Unis qu’en Europe. Il est tour à tour machiniste, régisseur, éclairagiste, metteur en scène et même marionnettiste. Après son mariage, il s’établit en Angleterre avec sa femme Ann et délaisse la scène pour se tourner vers la production audiovisuelle, mettant sur pied son propre studio de production éducative. Il écrit, réalise et produit des documentaires sur des sujets et des enjeux qui le passionnent. En 1979, la famille immigre au Canada et s’installe à Ottawa.

La collection George Mully, conservée à Bibliothèque et Archives Canada, se compose de photographies personnelles et de photos documentaires professionnelles que Mully a prises vers la fin de sa carrière. Celles-ci témoignent de la diversité de ses intérêts : le développement international, l’environnement, l’histoire, les questions socioculturelles, la musique et l’art. Au Canada, Mully a étroitement collaboré avec l’Office national du film et plusieurs musées de la région de la capitale nationale, réalisant de nombreux documentaires, dont le remarquable film Une pluie acide du ciel (1981), qui fait partie de la collection George Mully.

Jeune fille regardant l’appareil photo

Une jeune Inuite portant des lunettes de soleil jaunes, un manteau rouge et des mitaines multicolores. Crédit : George Mully (e011218259)

La collection contient 363 photographies, prises de 1978 à 1988, qui présentent un intérêt particulier pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires. Les photos mettent en scène des membres de Premières Nations et des Inuits de partout au Canada, ainsi que des membres des Nations Diné (Navajo) et Indé (Apache), aux États-Unis. Les œuvres de Mully documentent les modes de vie et les habitudes de travail des Autochtones. La plupart montrent des personnes dans leur vie quotidienne, souvent en train d’accomplir une tâche. Il s’agit parfois d’une activité traditionnelle, comme la chasse, la cueillette, la création artistique ou l’artisanat, ou d’une activité contemporaine, comme le travail dans une industrie. Certaines photos montrent la superposition de la tradition et de la modernité.

Photographie couleur montrant quatre hommes assis sur des chaises de bois, entourés de microphones et se faisant face. Ils chantent et jouent du tambour.

Quatre membres des Premières Nations non identifiés jouant du tambour sous une tente. Crédit : George Mully (e011218157)

L’intérêt de Mully pour les droits de la personne apparaît clairement dans une série de photos prises en juillet 1979, au moment où la marche pour les droits des femmes autochtones arrive à Ottawa. Cette marche, menée par les Malécites Sandra Lovelace et Caroline Ennis, vise à dénoncer la discrimination subie par les femmes qui perdent leur statut d’Autochtone en mariant un homme non inscrit. En juin 1985, le projet de loi C-31 modifie la Loi sur les Indiens, notamment en retirant les dispositions concernées et en rétablissant le statut de ceux et celles qui l’avaient perdu. Ces modifications ont été critiquées parce qu’elles ne réglaient pas adéquatement le problème.

Photographie couleur d’une personne assise sur une pelouse verte derrière une pancarte où sont écrits les mots « Save our sisters », ou « Sauvez nos sœurs ».

Personne non identifiée assise sur la pelouse de la Colline du Parlement, à Ottawa, tenant une pancarte pour protester. Crédit : George Mully (e011218140)

Dans certains cas, il est difficile de comprendre pourquoi les photos ont été prises ou à quoi elles auraient pu servir. Ces clichés ont peut-être été pris en vue d’un éventuel documentaire ou dans le cadre d’une recherche pour un projet. Le nom des personnes représentées, le lieu et la date sont inconnus. Aucune légende détaillée n’est fournie et très peu de documents textuels accompagnent la collection.

Pour tenter de pallier ces lacunes, une sélection de plus de 300 photographies sera intégrée à un défi Co-Lab sur George Mully et à un album Flickr. Si vous reconnaissez une personne ou un endroit, ou si vous savez quand l’événement a eu lieu, allez étiqueter les photos sur le défi Co-Lab. Vous aiderez ainsi d’autres personnes à trouver des images de leurs parents et amis ou de leur communauté. Grâce à vous, ces personnes et ces lieux ne tomberont pas dans l’oubli! Merci de partager vos connaissances et de nous aider dans ce travail.

Photographie d’un homme portant des vêtements bleu foncé et des lunettes de soleil. Il est assis sur un banc de bois et sculpte un vase.

Artiste inuit non identifié sculptant un motif abstrait sur un vase en céramique lors d’un événement artistique. Crédit : George Mully (e011218140)

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Annabelle Schattmann est adjointe en archivistique pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires, qui vise à numériser les documents relatifs aux Autochtones conservés à Bibliothèque et Archives Canada.

Premiers ministres et grands lecteurs

Par Meaghan Scanlon

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses présentée par Bibliothèque et Archives Canada explore les liens que nos premiers ministres ont entretenus avec les arts, notamment à titre de collectionneurs et d’amateurs. On peut entre autres y découvrir la correspondance échangée entre sir Wilfrid Laurier et le peintre Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, admirer un tableau tiré de la collection personnelle de William Lyon Mackenzie King et lire une missive élogieuse adressée à l’artiste Alma Duncan par nul autre que John Diefenbaker.

L’exposition fait aussi une grande place aux bibliothèques personnelles des premiers ministres canadiens. Si vous avez lu quelques-unes de leurs biographies, vous aurez remarqué que ceux-ci ont un point en commun : leur passion pour la lecture. Une biographie d’Alexander Mackenzie (no OCLC 20920624) nous apprend que l’homme était un insatiable lecteur, et que les membres de sa famille passaient les soirées d’hiver :

« (…) assis autour du feu qui crépitait dans l’âtre, lisant et discutant joyeusement de sujets littéraires et d’auteurs, surtout de Shakespeare et Byron. La stimulation et la vie intellectuelle qu’on y retrouvait furent une excellente préparation à ses fonctions d’homme d’État. Tous ceux qui ont pu entendre M. Mackenzie ont remarqué qu’il pouvait facilement citer des poètes et des auteurs contemporains. Ses discours étaient de la haute voltige; ils supposaient toujours que ses auditeurs étaient bien instruits. » [Traduction]

Selon ses biographes, sir John A. Macdonald était lui aussi connu pour citer de grands auteurs dans ses discours. Joseph Pope (no OCLC 2886256) affirme qu’il était un lecteur « omnivore », lisant de tout, mais ayant une préférence pour les mémoires d’hommes politiques.

Sir Robert Borden, quant à lui, avait étudié les langues classiques. La Bibliothèque de livres rares Thomas-Fisher de l’Université de Toronto conserve quelques anciens ouvrages grecs et latins lui ayant appartenu et comportant son ex-libris. On y retrouve notamment une édition des écrits de Cicéron publiée en 1725 et prêtée à Bibliothèque et Archives Canada pour l’exposition.

Mackenzie King, pour sa part, commentait régulièrement ses nombreuses lectures dans son journal intime. Nous conservons une bonne partie de sa bibliothèque personnelle dans notre collection; on peut également en admirer une partie dans son bureau de la maison Laurier.

Bien entendu, chaque premier ministre avait des livres et des auteurs préférés. Macdonald était un fervent amateur des romans d’Anthony Trollope, et Mackenzie King admirait Matthew Arnold au point de se procurer les mêmes livres que ce poète.

Livre ouvert montrant l’intérieur de la page couverture. Collé sur le côté gauche, on aperçoit l’ex-libris de Matthew Arnold. La page de droite est vierge et retenue par un poids.

Ex-libris de Matthew Arnold à l’intérieur de la page couverture de la Sainte Bible (Oxford, Clarendon Press, 1828) conservée dans la collection de livres de la bibliothèque de William Lyon Mackenzie King (no OCLC 1007776528). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Arthur Meighen était particulièrement attaché à l’œuvre de William Shakespeare, pouvant en réciter de longs passages de mémoire. En 1934, alors qu’il naviguait vers l’Australie, il composa un discours sur le célèbre écrivain, intitulé « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). Il l’apprit par cœur et le prononça à quelques reprises, notamment au Canadian Club de Toronto, en février 1936, où sa prestation fut enregistrée. L’allocution fut ensuite offerte sur disque vinyle (no OCLC 981934627), faisant de Meighen le premier premier ministre canadien à lancer un album.

Disque vinyle noir de 12 pouces (30 cm) avec étiquette jaune.

Photo du disque vinyle d’Arthur Meighen, « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). (OCLC 270719760) Source : Bibliothèque et Archives Canada

Vous pouvez entendre un extrait de ce discours dans le balado de Bibliothèque et Archives Canada intitulé « Les premiers ministres et l’art ».

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses est à l’affiche au 395, rue Wellington, à Ottawa, jusqu’au 3 décembre 2019.


Meaghan Scanlon est bibliothécaire principale des collections spéciales à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Dave Heath : sexualité, mort et autres démons

Par Lisandra Cortina de la Noval

 « Ses thèmes de prédilection sont l’éros et Dieu, ou les mystères de la femme et de la mort. »

Cynthia Ozick

Séquence de deux photographies du visage de l’artiste Dave Heath portant des lunettes.

Diptyque de Dave Heath, 2005, par Michael Schreier (e008299923)

Qui est Dave Heath?

Le regretté David Martin Heath est né le 27 juin 1931 à Philadelphie, en Pennsylvanie. Abandonné par ses parents à l’âge de 4 ans et rejeté par le reste de sa famille, Heath grandit dans divers foyers d’accueil juifs avant d’être placé dans un orphelinat à l’âge de 12 ans. Trois ans plus tard, il commence à s’adonner à la photographie pour tromper l’ennui, amorçant une longue et brillante carrière qui fera de lui une figure marquante de la photographie moderne. En 1970, il immigre au Canada et s’installe à Toronto.

Un autodidacte en bonne partie, Heath a été photographe, graveur, écrivain, critique, éditeur et professeur. Surtout connu pour son livre A Dialogue with Solitude [Un dialogue avec la solitude] publié en 1965, il a expérimenté avec différentes formes d’expression artistique : la traditionnelle chambre noire, les diaporamas, la technologie Polaroid, la photographie couleur numérique et les journaux artistiques. Les journaux de Heath, échelonnés de 1974 à 2016, font maintenant partie de la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

Marchant dans les traces de Walker Evans et Robert Frank, Heath considère la séquence photographique comme une forme d’art et place la relation entre les mots et les images au centre de son œuvre. Dans l’un de ses journaux, Heath compare la photographie à de la « poésie sans mots ». Bien qu’extrêmement personnel, son art demeure une exploration de la condition humaine.

Une âme douce mais tourmentée

D’une nature solitaire, Heath mènera sa vie comme un perpétuel combat. L’abandon vécu durant sa prime enfance, par sa mère en particulier, ouvre en lui une brèche qu’il sera incapable de combler, même à l’âge adulte. Adopter le prénom « Dave » a été pour lui une façon de se redonner la place, la présence et l’identité si essentielles qu’on lui a refusées lorsqu’il était enfant. Ce prénom deviendra son nom d’artiste.

Malgré ses blessures liées à l’abandon et son incapacité à communiquer avec les autres ou à entretenir des relations durables, Heath témoigne dans son art de son amour pour les femmes. Dans un de ses journaux, il se demande : « Cet intérêt récurrent pour la femme dans mon œuvre serait-il un moyen de fuir le traumatisme originel en cherchant à comprendre la femme, à dévoiler son mystère afin qu’elle devienne rassurante plutôt que dangereuse, la transformant ainsi en quelque chose de gratifiant en soi, une œuvre d’art? » Cette interrogation pourrait expliquer sa fascination pour le corps de la femme, les seins en particulier, perçus non seulement comme objets sexuels, mais aussi comme « source de chaleur aimante et cœur d’une femme — indulgents, réconfortants, consolants et vivifiants » (auto-entrevue par le peintre Paul Matthews, 26 septembre 2006, citée dans un de ses journaux). La sexualité est pour lui une étincelle artistique. Il crée et rassemble au fil des ans une impressionnante collection d’images érotiques. Son dernier livre, Eros and the Wounded Self [Éros et l’ego blessé], réunit une sélection de ses photos Polaroid de femmes.

Être solitaire, Heath compte très peu d’amis, qu’il aime toutefois profondément. Ses journaux laissent transparaître une âme douce, un homme qui n’hésite jamais à aider ses amis et collègues artistes, financièrement et psychologiquement. Comme il l’a écrit dans l’un de ses journaux, « il faut persévérer sans aucune garantie de reconnaissance, de célébrité, de fortune ou de postérité. Tel est le fardeau de celui qui est un véritable artiste et non une imitation trompeuse. »

“Waiting for the end, boys, waiting for the end” [« Attendre la fin, les gars, attendre la fin »]

(tiré de « Just A Smack At Auden », poème de William Empson cité dans un journal de Dave Heath)

« On vit, on meurt. La mort et l’oubli sont notre véritable destinée. »

Dave Heath

La mort est largement représentée dans l’œuvre de Heath, mais pas sous la forme traditionnelle de « la crainte de mourir ». Il avoue penser à la mort depuis l’âge de sept ans, voire de quatre ans, quand sa mère l’a abandonné. Son œuvre, fondée sur un sentiment de perte immense, explore le caractère inéluctable de la mort. Nous sommes tous voués à la mort, mais ce qui importe réellement pour Heath, c’est ce que nous faisons avant de mourir, ce que nous sommes capables d’accomplir durant notre vie : un legs pour déjouer l’oubli.

Les dernières années de Heath sont une véritable course contre la mort, alors qu’il travaille sans relâche pour achever ses dernières œuvres, son chant du cygne. Malgré quelques problèmes de santé, il réussit à terminer et à publier ses deux derniers livres : Dave Heath’s Art Show [L’exposition visuelle de Dave Heath] (2007), montrant une sélection de ses photographies numériques, et Eros and the Wounded Self (2010).

Heath est mort le 27 juin 2016, le jour de son 85e anniversaire, dans sa résidence de Toronto. Toute sa vie, il a voulu effacer la souillure du rejet grâce à la création artistique. « Cela a toujours été mon souhait, mon intention, mon désir, mon ambition, que mon œuvre soit la trace de mon passage sur terre, le véritable mémorial de ma venue ici-bas », a-t-il écrit dans l’un de ses journaux.

Si vous passez dans la région de la capitale nationale cet été et que vous souhaitez voir son œuvre, visitez l’exposition Multitude, Solitude. Les photographies de Dave Heath au Musée des beaux-arts du Canada, présentée jusqu’au 2 septembre 2019.


Lisandra Cortina de la Noval est archiviste en photographie à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture à Bibliothèque et Archives Canada.

Nouveau balado! Écoutez notre plus récente émission, « Les premiers ministres et l’art »

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) présente sa toute dernière émission de baladodiffusion, « Les premiers ministres et l’art ».

Image en couleur d’un buste en tissu qui ressemble au premier ministre John Diefenbaker.

Bibliothèque et Archives Canada est le principal service d’archives pour tous les documents en lien avec les premiers ministres du Canada. En plus de leurs archives politiques, BAC possède plusieurs objets intrigants et insolites, de nature moins officielle.

L’exposition intitulée Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses, mise sur pied par Meaghan Scanlon, invitée pour la cinquième fois à notre balado, et Madeleine Trudeau, elle aussi employée de BAC, rassemble des œuvres d’art, des artefacts, des documents, des objets, des portraits et des photographies qui révèlent une facette peu connue, mais fascinante, de nos anciens premiers ministres.

L’exposition est en cours au 395, rue Wellington, à Ottawa, jusqu’au 3 décembre 2019.

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