Les dinosaures de l’île St. George à Calgary

Par Richard Howe

Par une belle journée des années 1930, un groupe profite du soleil au parc de l’île St. George, au centre de Calgary. Hélas, son tranquille pique-nique est troublé par un homme ivre. Un agent du parc approche et l’homme, qui sent le danger, s’enfuit en chancelant. Poursuivi par l’agent, l’homme en état d’ébriété arrive à peine à traverser les chemins du parc. Puis, soudainement, il s’arrête. Il est sous le choc, obnubilé par le dinosaure vert qui se tient juste devant lui. Après une courte pause, l’homme se redresse et fait demi-tour pour se diriger vers la sortie du parc. En sortant, ses pas sont droits. L’agent abandonne sa poursuite, estimant que le choc a suffisamment dégrisé le fauteur de trouble.

Si vous doutez de l’authenticité de cette histoire, je vous comprends. Cependant, le journal The Calgary Daily Herald rapporte cet incident peu après le moment où il se serait déroulé. Les dinosaures de l’île St. George, eux, existent bel et bien. En effet, dans les années 1930, le parc héberge près de 20 créatures préhistoriques. Ce nombre s’élève à plus de 40 au cours des années 1970. Ces sculptures de béton grandeur nature font partie du parc d’histoire naturelle du zoo de Calgary. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une. Quand j’ai finalement eu l’âge de visiter le zoo de l’île St. George, je ne savais même pas qu’il y en avait eu d’autres.

Le récit de cet homme ivre se trouve à la une du journal du 28 août 1937, dans un article concernant l’aménagement des nouveaux jardins de dinosaures. Sur la photo qui accompagne l’article, trois figures humaines entourent les pattes d’une énorme sculpture de brontosaure, n’atteignant même pas son genou. Ce dinosaure de 120 tonnes qui mesure 10 mètres de haut et 32 mètres de long est rapidement nommé « Dinny ». C’est la seule sculpture de l’île St. George qui a survécu aux 80 dernières années.

Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.

« Dinny » est le seul dinosaure toujours debout sur l’île St. George (e010973614)

Comme j’ai grandi à Calgary à la fin des années 1980 et au début des années 1990, je me souviens que Dinny avait une place spéciale dans le cœur de plusieurs Calgariens. Ceux-ci parlaient souvent avec tendresse de leurs visites au zoo alors qu’ils étaient encore des enfants, et du rite de passage qui consistait à grimper sur Dinny. Le paysage urbain changeait rapidement à Calgary. Les préparations pour les Olympiques de 1988 avaient récemment transformé une grande partie du centre-ville. Dinny était spécial parce qu’il était un dinosaure, bien sûr, mais aussi parce qu’il rappelait un passé lointain de la ville.

L’idée de construire un parc de dinosaures vient de Lars Willumsen, membre de la Société zoologique de Calgary (dont il sera le président de 1959 à 1965). Il avait visité un parc semblable au zoo Tierpark Hagenbeck, à Hambourg, en Allemagne, en 1934. Le premier parc de dinosaures au monde avait été créé en 1854, au parc Crystal Palace de Londres, en Angleterre. Au cours des décennies suivantes, d’autres parcs, comme celui en Allemagne, voient le jour. Un des objectifs est de faire connaître au public, de manière divertissante, les nouvelles découvertes dans la discipline émergente qu’est la paléontologie.

Les travaux au parc d’histoire naturelle de Calgary commencent en 1935, même si l’Alberta est particulièrement touchée par la crise économique des années 1930. Malgré un maigre budget, un groupe de personnes déterminées réussissent à construire quelque chose dont la ville sera fière pendant de nombreuses années.

Le sculpteur Charles A. Beil, un artiste bien connu de la ville de Banff, est recruté pour concevoir les premiers dinosaures, avec l’aide de l’ingénieur Aarne Koskeleinen et du sculpteur John Kanerva. Celui-ci trouve une méthode de construction adéquate et finit par faire la majorité du travail physique. Le gouvernement fédéral fait appel à Charles Mortram Sternberg, un paléontologue travaillant pour le Musée national du Canada (un précurseur du Musée canadien de la nature), afin qu’il donne des conseils, oriente le projet et s’assure que les représentations sont exactes. Omer H. Patrick, fondateur et président de la Société zoologique de Calgary depuis 1929, dirige le projet.

Lorsque M. Patrick présente le parc à la Ville, l’ancien premier ministre R. B. Bennett est invité à prononcer le discours d’inauguration. « C’est grâce à son initiative, à sa vision et à ses dépenses que le projet a vu le jour, mentionne M. Bennett en parlant de M. Patrick. Il a pris les choses en main. » [Traduction]

Une femme, un enfant et un homme sous l’imposante sculpture d’un dinosaure entourée d’arbres. Le groupe regarde un autre dinosaure.

Touristes admirant des sculptures de dinosaures à l’île St. George, Calgary (Alberta), 1961 (e010976082)

Le parc remporte un grand succès et devient une populaire attraction touristique. En 1952, l’un des premiers bulletins de nouvelles diffusés présente un reportage sur le parc d’histoire naturelle. Quand le paléontologue écossais William Elgin Swinton visite le parc en 1957, il raconte l’histoire de militaires écossais qui ont rapporté des cartes postales du parc de dinosaures, après avoir servi au Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Une légende locale veut que Dinny fût l’objet le plus photographié à Calgary. Dinny devient donc le symbole officiel du zoo en 1959, apparaissant même sur la page couverture d’un numéro de la revue Maclean’s l’année suivante. Il est probablement l’attraction la plus connue de la ville jusqu’en 1967, année de la construction de la Husky Tower (renommée Calgary Tower quatre ans plus tard).

Aujourd’hui, près de Dinny, une plaque en bronze commémore le parc d’histoire naturelle et ses créateurs : MM. Patrick, Willumsen, Sternberg, Beil, Koskeleinen et Kanerva. La plaque est dévoilée en 1974, lors d’une petite cérémonie organisée près de l’entrée du parc. M. Patrick est décédé en 1947, mais les cinq autres hommes, pour la plupart octogénaires, sont présents.

Un homme dans un garage ou un atelier, près de trois sculptures de reptiles préhistoriques. Il tient dans ses mains une canne de peinture et un pinceau.

John Kanerva avec quelques-unes de ses créations. Photo prise par Jack De Lorme et publiée dans The Albertan le 14 novembre 1956. « John Kanerva, créateur de dinosaures, Calgary, Alberta », 1956-11 (CU1139955). Gracieuseté de la collection numérique des bibliothèques et des ressources culturelles de l’Université de Calgary.posing with some of his models of flesh-eating reptiles and dinosaurs.

C’est le nom de John Kanerva qui est le plus souvent mentionné. Après la construction du parc et des dinosaures, Kanerva poursuit son travail au zoo, créant de nouveaux dinosaures tout en préservant les originaux. Ils sont l’œuvre de sa vie. « C’est vrai, John a fait la majeure partie du travail », déclare M. Sternberg lors de la cérémonie. La longue association de Kanerva avec les dinosaures tant appréciés de Calgary, et surtout le rôle qu’il a joué dans la sculpture de Dinny, font de lui une sorte de célébrité locale. Assis dans son fauteuil roulant lors du dévoilement de la plaque, l’homme de 91 ans fume un cigare fin, entouré de sa famille, de ses amis et de ses anciens collègues qui applaudissent sous la musique des cornemuses. Nombreux sont ceux qui, pendant plusieurs années, ont incité la ville à honorer Kanerva et ses collègues en inaugurant un lieu d’intérêt permanent. Alderman Tom Priddle, qui dévoile la plaque, s’excuse d’ailleurs du retard.

En 1975, le zoo de Calgary annonce un plan décennal de grande envergure. Le zoo et sa réputation grandissent au même rythme que la ville. Dans le but d’améliorer les conditions de vie des animaux du zoo, on décide de faire de la place sur l’île St. George pour leur donner de plus grands habitats.

C’est la fin du parc d’histoire naturelle. Toutefois, en raison de sa popularité et de son histoire, un nouveau parc préhistorique est prévu juste au nord de l’île St. George, de l’autre côté de la rivière Bow. Le plan initial prévoit le déplacement de bon nombre des dinosaures d’origine vers le nouveau parc, ainsi que la création de quelques nouvelles sculptures. Or, plusieurs des dinosaures, y compris Dinny, commencent à prendre de l’âge et dépérissent.

Le nouveau parc ouvre en 1983. Bien que la majorité des plans aient été réalisés, les dinosaures ne sont pas déplacés et finissent par être détruits. De nouvelles sculptures en fibre de verre, plus faciles à entretenir, sont toutefois ajoutées au nouvel emplacement. Leur représentation plus moderne correspond mieux à l’image que le public se fait des dinosaures. De plus, il aurait été très coûteux de déplacer et de réparer les statues d’origine. Le climat économique difficile de l’époque exige des sacrifices pour assurer l’achèvement du parc. Les dinosaures sont assujettis au même cycle de prospérité et de récession que les autres résidents de Calgary; mais ils n’y survivent pas.

Heureusement, Dinny vit assez longtemps pour recevoir, à la demande du zoo, le statut de ressource historique provinciale en 1987, obtenant ainsi la protection accordée aux importants monuments historiques. En plus de son nouveau statut, la sculpture reçoit un peu d’amour cette année-là, certains dommages subis au cours des dernières décennies étant réparés.

Photographie noir et blanc de deux enfants grimpant sur la sculpture d’un imposant dinosaure.

Enfants grimpant sur un dinosaure au zoo de Calgary, Alberta (e010973689)

Depuis quelques années, le zoo de Calgary s’intéresse de nouveau à Dinny. Des travaux terminés en 2019 ont renforcé le cou et la patte arrière gauche de la statue. La restauration de la surface et les travaux de peinture ont commencé en juin 2021 pour se terminer à la fin de l’été.

À une certaine époque, John Kanerva repeignait régulièrement Dinny, à quelques années. J’ignore cependant quand il l’a fait pour la dernière fois. En fait, je crois que je n’ai jamais vu Dinny fraîchement peinturé. J’ai hâte! Dinny a été construit pour transporter les gens des millions d’années en arrière. Mais pour moi, les souvenirs seront beaucoup plus récents. En redevenant la fierté de Calgary, Dinny nous donnera un aperçu du passé de la ville, dont on parle encore aujourd’hui.


Richard Howe est technicien d’imagerie numérique à la Division des services de numérisation de Bibliothèque et Archives Canada.

En direct de la salle Lowy : une quarantaine productive

Par Michael Kent

Comme bien des gens, j’ai eu des moments de frustration lorsque nous sommes entrés en confinement, au printemps 2020. Il est extrêmement épuisant d’être coupé de sa famille et de ses amis et de voir ses habitudes mises en suspens. Pour m’occuper (et garder le moral), je me suis attelé à des projets professionnels que j’avais toujours voulu entreprendre, mais qui étaient constamment retardés en raison d’autres priorités.

L’un d’eux, lié à mon perfectionnement professionnel, consistait à étudier d’importants documents de référence anciens dans mon domaine, la bibliothéconomie judaïque. Nous avons la chance d’avoir, dans la collection Jacob-M.-Lowy, plusieurs volumes de littérature hébraïque du début de l’ère moderne. Ces livres ont donné naissance aux domaines de la bibliographie hébraïque et de l’histoire des livres juifs. Bien que j’utilise toujours des documents de référence beaucoup plus modernes, ces ouvrages influencent mon travail au quotidien. J’étais donc ravi de pouvoir enfin étudier les débuts de l’histoire de ma profession.

Photo couleur montrant des livres de différentes couleurs sur une étagère en bois. De petits morceaux de papier blanc dépassent du haut des livres.

Certains des premiers documents de référence bibliographique hébraïque de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

En faisant des recherches à la maison, pendant le confinement, j’ai eu la surprise de découvrir que l’un des livres sur lesquels je travaillais avait sa propre histoire de quarantaine. Il s’agit de Shem ha-Gedolim, rédigé en 1774 par le rabbin Chaim Yosef David Azulai (également appelé le Ḥida). Nous avons la chance d’avoir une première édition dans notre collection. Cet ouvrage, dont nous pourrions traduire le titre par « Le nom des grands », comprend une bibliographie de savants juifs et une description de leurs contributions à la littérature hébraïque. En écrivant ce livre, Azulai est devenu l’un des pères de l’érudition bibliographique juive.

Azulai est né à Jérusalem en 1724. Il descendait d’une famille d’éminents rabbins qui vivait en Espagne avant que ce pays n’expulse sa population juive. En tant qu’érudit, il était reconnu pour sa curiosité intellectuelle dans le traitement des sujets religieux et mystiques. Il a écrit de nombreux livres sur divers sujets concernant le droit, l’histoire et le folklore juifs, ainsi que son propre journal et ses carnets de voyage. Il est l’auteur de plus de 120 ouvrages, dont 50 ont été publiés de son vivant.

En plus de ses études, Azulai a servi d’émissaire de la communauté juive de la terre d’Israël lors de visites dans des communautés en Italie, en Allemagne, aux Pays-Bas, en France, en Angleterre et dans toute l’Afrique du Nord. Au cours de ses voyages, il visitait des bibliothèques publiques et privées, s’intéressant de près aux manuscrits rares et aux premiers livres imprimés. Ces recherches ont jeté les bases de l’ouvrage Shem ha-Gedolim.

Photo couleur d’une page d’un livre, rédigée en hébreu.

L’exemplaire de la première édition de Shem ha-Gedolim faisant partie de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

C’est pendant l’un de ces voyages qu’a eu lieu la quarantaine dont j’ai parlé précédemment. En 1774, lors d’une mission de collecte de fonds, Azulai arrive dans le port de Livourne, en Italie. À sa descente du bateau, il est contraint de rester dans un camp de quarantaine pendant 40 jours. Il s’agit alors d’une exigence imposée à tous les visiteurs de la ville, par crainte des épidémies. Il consacre son séjour dans le camp à l’écriture du livre Shem ha-Gedolim. Une fois la quarantaine terminée, il collabore avec des membres de la communauté juive locale pour faire publier son ouvrage. Pendant son voyage en Italie, il poursuit activement le processus de publication, recevant et corrigeant des épreuves.

Savoir que le rabbin Azulai a pu écrire un livre au cours de sa quarantaine me rend certainement plus humble quant à mes propres réalisations pendant les confinements dus à la COVID-19. La découverte de cette histoire de quarantaine pendant la pandémie est vraiment un heureux hasard. En plus, cette occasion de faire des recherches m’a aidé à jeter un nouveau regard sur les origines de mon domaine.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Arthur Lismer et les cours d’art pour enfants : un défi Co-Lab

Par Brianna Fitzgerald

Depuis que les restrictions liées à la COVID-19 ont mis sur pause les programmes dédiés aux enfants, l’énergie, le bruit et la créativité qui animaient plusieurs musées des beaux-arts du pays, pendant les matinées de fin de semaine, semblent chose du passé. Comme les cours et les ateliers d’arts ont dû passer en mode virtuel pour s’adapter au contexte actuel, nous vivons une période de grand changement dans le domaine de l’éducation artistique des enfants. Susciter la créativité des jeunes en mode virtuel constitue en effet un beau défi.

Ce n’est pas la première fois que les méthodes d’éducation artistique des enfants sont bousculées. Dans les années 30, le peintre Arthur Lismer (1885-1969), membre du Groupe des Sept, a entrepris de réformer radicalement l’éducation artistique au Canada. Il voulait transformer les musées d’art en faisant de ces lieux formels des espaces communautaires animés.

Lorsque j’ai posé les yeux sur des images de cours d’art donnés par Lismer, dans le fonds Ronny Jaques conservé à Bibliothèque et Archives Canada, j’ai senti émerger en moi un flot de souvenirs de ma propre enfance passée dans les cours d’arts, et de l’enthousiasme frénétique des petites mains et des jeunes esprits au travail. Avant de trouver ces images, j’ignorais l’importance de l’enseignement dans la vie de Lismer, ainsi que ses efforts inlassables pour populariser l’éducation artistique et en faire reconnaître l’importance. J’ignorais également à quel point son modèle éducatif des années 30 ressemblait à celui que j’avais connu des décennies plus tard. Dans les années 30, les cours d’art dédiés aux enfants ont gagné en popularité partout au pays, en grande partie grâce au travail acharné et à l’innovation de Lismer.

Photographie noir et blanc d’une jeune fille aux tresses noires vêtue d’un tablier pâle et agenouillée sur le plancher avec un pinceau dans la main droite. On peut voir le bas d’un tableau encadré derrière elle.

Une jeune fille avec un pinceau pendant un cours d’art pour enfants donné par Arthur Lismer, Toronto (e010958789)

En 1929, Lismer est nommé directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Toronto (maintenant le Musée des beaux-arts de l’Ontario). Il commence à mettre en place plusieurs programmes pour concrétiser son désir de rendre l’art accessible à tous, et ainsi faire du musée un espace communautaire.

Sa première réussite consiste à organiser des visites pour les écoles, visites qui feront partie intégrante de certains programmes au conseil scolaire de Toronto. Lismer lance ensuite les cours d’art pour enfants du samedi matin. Le personnel enseignant et la direction des écoles de la région sélectionnent leurs meilleurs artistes pour que ces enfants soient invités aux cours du Musée. Ces cours ne coûtent que quelques dollars pour l’achat du matériel, et les élèves ont la chance de remporter une bourse permettant de suivre un cours élémentaire à l’Ontario College of Art (maintenant l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario).

Accueillant environ 300 élèves chaque semaine, le Musée connaît des samedis matin animés. Les enfants sont autorisés à travailler librement et encouragés à explorer leurs idées et leurs pulsions créatrices. En plus de peindre et dessiner, ils pratiquent la sculpture à l’argile, créent des costumes et participent à des spectacles. Les cours ont lieu dans les musées. Les enfants, éparpillés sur le plancher, travaillent sur de multiples moyens d’expression, entourés d’œuvres d’art célèbres accrochées aux murs. Pendant les années 30 et 40, des expositions d’œuvres créées par les enfants pendant les cours du samedi matin figurent couramment dans le programme du Musée.

Photographie noir et blanc d’enfants agenouillés dans un musée d’art, au milieu du plancher, entourés de papier et de fournitures artistiques. Une enseignante debout au milieu de la pièce aide une élève. Les murs sont parsemés de peintures encadrées, et on peut voir une galerie adjacente derrière quatre colonnes foncées. De la scène émane l’énergie des enfants qui construisent des maisons en papier.

: Participants au cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980053)

Les cours du samedi donneront finalement naissance au Centre d’art du Musée des beaux-arts de Toronto, qui appuiera les activités pédagogiques du Musée. Ce centre permettra la tenue de classes plus petites pour intensifier les interactions avec chacun des enfants, en plus d’ouvrir de nouvelles possibilités pour concrétiser les projets de Lismer.

Après plusieurs années de succès à la tête du programme du Centre d’art, Lismer est invité à faire une tournée de conférences dans l’ensemble du pays pour parler de l’art canadien et des cours d’art pour enfants. Lismer avait déjà présenté ses méthodes à des enseignants de Toronto pour que ceux-ci les intègrent dans leurs propres cours. Grâce à cette tournée de conférences, Lismer a maintenant la chance de changer la manière dont on enseigne l’art partout au pays.

Le Musée des beaux-arts de Toronto n’est ni la première ni la dernière aventure de Lismer dans le monde de l’éducation artistique pour enfants. En 1917, à Halifax, il organise des cours du samedi matin à la Victoria School of Art and Design (aujourd’hui le Nova Scotia College of Art and Design), dont il est le directeur. Après son poste à Toronto et sa tournée de conférences, Lismer est nommé, en 1940, directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Montréal. Comme à Toronto, il met sur pied un centre d’art et un programme éducatif. Même après sa retraite en 1967, et jusqu’à sa mort en 1969, à l’âge de 83 ans, il poursuit son engagement auprès du Centre d’art de Montréal.

Photographie noir et blanc sur laquelle six garçons sont assis dans un musée d’art. Devant chacun d’eux, une chaise sert de chevalet. Deux toiles encadrées ornent le mur en arrière-plan et du papier journal recouvre le sol.

Garçons en train de dessiner dans un cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980075)

Plus de cent images de ces enfants suivant des cours d’art peuvent être consultées en ligne. Elles témoignent de la grande variété d’activités créées par Lismer pour ses programmes éducatifs, et offrent un point de vue intéressant sur des cours tenus il y a plus de 80 ans. Elles montrent des scènes bien connues d’enfants éparpillés sur les planchers d’un musée, ramassant du matériel d’art, peignant devant des chevalets de fortune ou sculptant l’argile sur une table minutieusement recouverte de papier journal.

Bien que les cours d’art pour enfants donnés pendant la pandémie n’aient pas le même aspect, nous pouvons tous espérer que les musées d’art seront bientôt repris d’assaut par le bruit, le désordre et l’enthousiasme des cours du samedi matin.

BAC a créé un défi Co-Lab sur les cours d’art pour enfants de Lismer. Si vous reconnaissez une personne, un endroit dans le Musée ou une œuvre d’art sur les photographies, n’hésitez pas à ajouter une étiquette!


Brianna Fitzgerald est technicienne d’imagerie numérique à la Direction générale des opérations numériques et de la préservation de Bibliothèque et Archives Canada.

Étiquette, savoir-vivre, bonnes manières et compagnie : publications rétrospectives de Bibliothèque et Archives Canada

Par Euphrasie Mujawamungu

Photo noir et blanc de personnes en costume d’apparat assises autour d’une longue table ovale. La table comporte des couverts et des centres de table décoratifs.

Un groupe de personnes montrant leurs bonnes manières (a029856)

Qui cherche dans la collection de BAC ne peut partir les mains vides. Avide de savoir, je me suis intéressée à la collection de BAC sur l’étiquette. Ma fébrilité était si grande que je m’y suis préparée comme pour un grand voyage vers la destination que j’avais définie : les monographies sur l’étiquette publiées au Canada avant 1953.

Nous avons les gênes de nos ancêtres, et nous bénéficions des chemins qu’ils nous ont tracés en éloignant les obstacles qui rendaient leur quotidien intenable. Qui plus est, ils nous ont transmis le savoir-faire et le savoir-vivre.

En effet, le but de l’étiquette semble être de construire une société ordonnée, bienveillante et bien soignée. Grâce aux codes de l’étiquette, les gens se réunissant pour un événement, joyeux ou triste, vivent des moments sans heurts, car elles observent en quelque sorte des règles communes. Par ailleurs, la fréquentation et la cohabitation des peuples de différentes cultures ont eu de l’influence sur l’étiquette des uns et des autres. Ainsi, les manuels sur l’étiquette et les écoles spécialisées dans le domaine ont élargi leur champ d’expertise au fur et à mesure que différentes civilisations se sont côtoyées.

La collection sur l’étiquette est riche et très diversifiée. Loin d’être désuète, elle pourrait en intéresser plusieurs. En effet, des écrivains ou des cinéastes peuvent trouver de l’inspiration dans ces ouvrages, pour des scénarios qui se passent à l’époque susmentionnée. Certains humoristes s’intéressent aux publications rétrospectives pour produire des numéros mettant en évidence les contrastes entre les mœurs contemporaines et celles de l’époque. Cette documentation leur est donc indispensable! Même des étudiants qui effectuent des travaux de recherche sur les styles de vie de l’époque seront comblés.

De quoi il s’agit

En général, les termes étiquette et bonnes manières se distinguent en ce que l’étiquette est définie comme un ensemble de codes permettant d’avoir de bonnes manières. L’étiquette est très exhaustive et touche tous les aspects de la vie humaine. Elle s’applique aux comportements, aux gestes et aux expressions dites et non dites.

Il s’est publié beaucoup de monographies sur l’étiquette, et ce mot n’apparaît pas nécessairement sur les pages titres. Néanmoins, les termes ou mots-clés suivants font allusion aux usages exemplaires attendus en société : le savoir-vivre; l’art de vivre; l’art de se vêtir; les bonnes manières; l’art de la présentation; l’art de la correspondance; l’économie domestique; la politesse à table, dans les transports, dans les loisirs, en voyage…

L’étendue

Ce ne sont pas seulement les publications qui traitent des bonnes manières. Les écoles spécialisées, autrefois plus nombreuses, étaient souvent destinées aux jeunes femmes de l’élite bien nantie. Les Finishing Schools, ou écoles de bonnes manières, dispensent une formation intégrale sur l’étiquette.

En outre, certaines carrières exigent que les employés soient diplômés de certaines écoles, comme celles du protocole ou des majordomes.

La collection de BAC

Les publications d’époque sur l’étiquette nous donnent immensément d’informations. Elles nous renseignent entre autres sur des transformations dont notre société a été témoin. Ainsi, un manuel sur la bonne conduite des adolescents nous enseigne ce que les parents, les enseignants et toute la société attendaient des jeunes gens de cette génération. Dans certaines monographies, il est question du code vestimentaire. Par exemple, à une certaine époque, les femmes ne devaient pas sortir sans chapeau, surtout à l’église. Par contre, les hommes devaient se découvrir à l’église.

Évolution de l’étiquette

Au fil du temps, certaines pratiques ou règles de la société ont été modifiées ou abandonnées pour répondre aux nouveaux besoins ou s’adapter à une nouvelle réalité. L’étiquette s’est aussi adaptée aux changements dans le monde du travail, comme l’industrialisation et l’arrivée de la main-d’œuvre féminine. Lorsque les outils de communication ou de correspondance ont évolué, des codes sur la correspondance dactylographiée, l’art de parler au téléphone, et plus encore, ont été proposés.

Un sociologue qui s’intéresse à l’évolution de la société, des mœurs, des relations entre hommes et femmes ou de la place des jeunes gens et des enfants dans la famille, aura de la matière pour satisfaire ses recherches. Par ailleurs, quand un historien décrit un grand personnage de l’histoire, il met en relief ses habitudes, son style vestimentaire, ses conquêtes ainsi que son rapport à l’étiquette de son temps. Certains personnages menaient une vie libertine, tandis que d’autres étaient plus vertueux. Dans certains cas, ce qui était considéré comme libertin autrefois ne l’est plus de nos jours.

Photo noir et blanc d’une femme mettant la table dans une cuisine

Une femme qui met la table, 1945 (e010862357)

Quelques trouvailles dans la collection

Mille questions d’étiquette discutées, résolues et classées, par madame M. Sauvalle. Montréal : Éditions Beauchemin, 1907. OCLC 300069021

Ce livre de style encyclopédique traite différents sujets avant de fournir une liste de questions et réponses sur les bonnes manières dans une situation donnée.

Par exemple, au sujet de la maladie :

« Question — Quelle conduite doit-on tenir à l’égard d’amis intimes malades, d’une affection légère mais contagieuse et auxquels on veut prouver ses sympathies?

Réponse — Beaucoup de personnes en cas de maladie légère mais contagieuse ferment leur porte à leurs meilleurs amis. [Ainsi,] les amis ne sont pas exposés à contracter le mal : ces derniers doivent avoir dans ce cas la bonne pensée de glisser leur carte, sous la porte ou dans la boite […] »

D’autres manuels sont du style moraliste :

Traits caractéristiques d’une mauvaise éducation, ou actions et discours contraires à la politesse, et désignés comme tels par les moralistes tant anciens que modernes. L. Gaultier. Québec : Librairie de W. Cowan et fils, 1839. OCLC 49023922

Ce recueil donne 555 exemples de traits contraires à la politesse et aux bonnes manières, expliquant ce qu’une jeune personne sensée ne devrait pas faire (en ce qui concerne la tenue, la propreté, les conversations et les relations avec autrui).

Enfin, on dit que certains styles et modes de vie sont indémodables. Je dirais pour ma part que les bonnes idées sont intemporelles. Dans la publication suivante, il est question de savoir recevoir.

Manuel de l’étiquette courante parmi la bonne société canadienne-française. Evelyn Bolduc. [Ottawa] : [1937?]. OCLC 1015541211

« L’hôtesse qui doit recevoir à dîner […]

Passons maintenant au menu que l’hôtesse aura composé en tenant compte des ressources locales et de la saison. Ainsi, au mois de novembre, on se procure plus facilement du gibier qu’en avril ; le raisin est alors plus beau et meilleur que les fraises, les huîtres sont abondantes.

À cette époque, on pourrait servir les plats suivants : des huîtres, un consommé, un poisson (pas un crustacé, puisqu’il y a déjà des huîtres), une entrée, un rôti ; de grâce, que ce rôti ne soit pas invariablement du poulet ou de la dinde ; une salade, un dessert, glace ou gelée, des fruits. Le café se sert d’ordinaire au salon. »

Consommer des produits locaux et de saison : un style de vie que les nutritionnistes recommandent encore de nos jours! De plus, cela correspond à nos principes de consommation responsable.

Voici une autre publication sur l’étiquette, antérieure à 1953, qui est conservée à BAC :

Précis de bienséances à l’usage des jeunes gens et des jeunes filles d’aujourd’hui. Trois-Rivières [Québec] : Société trifluvienne de bienséances, [190-?]. OCLC 1007490729

Toute publication est unique, et l’information fournie dans ces textes est précieuse. Certains stylistes et dessinateurs de mode, rétro et contemporains, disent avoir trouvé leur créneau grâce à l’inspiration trouvée dans des bouquins d’époque ou dans les styles et les manières de leurs grands-parents. Il en est de même pour plusieurs autres métiers.

Quoi qu’il en soit, les publications dont il est question dans cet article ont quelque chose d’accrocheur. Difficile de s’arrêter quand on a commencé!


Euphrasie Mujawamungu est bibliothécaire d’acquisitions rétrospectives au sein de l’équipe des acquisitions à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Une « épidémie » de fausses nouvelles… il y a 100 ans

Par Forrest Pass

La vaccination, ça marche. Pourtant, malgré les très nombreuses preuves, des opposants mettent en doute depuis longtemps son efficacité. Dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), on trouve une brochure centenaire illustrant l’utilisation de sources douteuses, de désinformation et de théories conspirationnistes visant à nourrir la méfiance envers les vaccins. Cette propagande ancienne, vue d’un œil critique, peut servir à nous « immuniser » contre la désinformation aujourd’hui.

En 1920 – comme en 2021 –, les maladies épidémiques faisaient la une au Canada. Alors que les autorités et la population s’efforçaient de freiner la dernière vague de la terrible grippe espagnole, ils devaient en même temps affronter la résurgence inquiétante de maladies notoires. En 1919, la variole frappe l’Ontario, possiblement introduite par des soldats rapatriés et des voyageurs étrangers. Dès août, elle se propage vers l’ouest, notamment parmi les fermiers itinérants travaillant dans les champs de houblon de la vallée du Fraser, à l’est de Vancouver. Pour stopper la propagation, le médecin-chef de la Colombie-Britannique, Henry Esson Young, demande l’aide des conseils scolaires pour vacciner tous les écoliers, sauf objection de conscience.

Young faisait face à l’opposition d’un groupe qu’il qualifiait de « minorité très active et revendicatrice ». En avril 1920, les opposants à la vaccination forment la People’s Anti-Vaccination and Medical Freedom League of British-Columbia, une ligue populaire contre la vaccination qui revendique la liberté médicale. Ada Muir, secrétaire et trésorière de la ligue, dénonçait la vaccination obligatoire, même en situation d’urgence, comme une atteinte à la liberté individuelle. Ses objections ayant été balayées par le gouvernement provincial, la ligue s’est plainte au ministère britannique des Colonies et a publié la correspondance de Muir dans une petite brochure. Les autorités britanniques ont transmis la plainte à Ottawa, la santé publique relevant du gouvernement canadien. Comme les communications entre les gouvernements canadien et britannique se faisaient souvent par l’entremise du bureau du gouverneur général du Canada, un exemplaire rare de la brochure a atterri, après un long voyage, dans le fonds du gouverneur général du Canada à BAC.

Page couverture d’une brochure publiée en 1920 dont le titre se traduit ainsi : « Correspondance relative à un appel aux autorités impériales par la ligue populaire de la Colombie-Britannique contre la vaccination et pour la liberté médicale; appel déposé pour faire reconnaître le droit que possède, en vertu de la loi constitutionnelle, chaque homme libre de contrôler son propre corps et de s’occuper raisonnablement de son bien-être ».

Page couverture de la brochure Correspondence relating to An Appeal to the Imperial Authorities, écrite par la ligue populaire de la Colombie-Britannique contre la vaccination et pour la liberté médicale, 1920

Laissant présager les arguments d’aujourd’hui contre la vaccination, le document de Muir remet en question la pureté du vaccin contre la variole et met en garde contre de graves effets secondaires. Elle cite des articles de journaux rapportant que des gens sont tombés malades après avoir reçu un vaccin ou un traitement similaire. Toutefois, les sources citées ne s’accordent pas avec les interprétations de Muir. Par exemple, elle affirme qu’une faute médicale est à l’origine des récents décès d’un chauffeur de tramway de Vancouver et de son fils, mais l’article dans le Vancouver Daily World ne porte aucune accusation de cette nature : les deux décès sont attribués à la diphtérie, une maladie autrefois courante et maintenant sous contrôle, grâce à la vaccination.

Extrait du journal Vancouver Daily World, 29 juin 1920. Article anglais ayant pour titre : « Un père et son fils succombent à la diphtérie : Feu Mark W. Freure, chauffeur de tramway très apprécié en Colombie-Britannique ».

Nécrologie pour un homme et son fils, emportés par la diphtérie. Vancouver Daily World, 29 juin 1920, p. 11 (OCLC : 20377751)

En ce qui concerne le prétendu effet secondaire le plus épeurant du vaccin contre la variole, Muir aurait dû se pencher plus sérieusement sur la question, car elle s’est appuyée sur une recherche réfutée d’un médecin britannique du 19e siècle, Charles Creighton. Celui-ci croyait que le vaccin contre la variole causait la syphilis, évoquant une augmentation des décès causés par cette maladie après la vaccination obligatoire de 1853 au Royaume-Uni. Pourtant, il n’y a pas de lien entre les deux maladies. Trente ans avant la rédaction de la brochure de Muir, des experts avaient déjà conclu que les nouvelles politiques de signalement, et non la vaccination, étaient à l’origine de la supposée augmentation des cas de syphilis. En effet, les autorités de la santé publique consignaient désormais la syphilis comme cause d’un décès, là où précédemment ils auraient indiqué « cause inconnue ». Ce changement de politique s’est fait en parallèle à la vaccination obligatoire; c’est donc une simple coïncidence.

La méfiance de Muir envers les experts en médecine l’a menée à imaginer un complot qui serait digne des théories conspirationnistes les plus farfelues de l’ère de la COVID-19. Selon Muir, une guilde secrète de docteurs malveillants contrôlait la Colombie-Britannique aux dépens de la démocratie et infectait intentionnellement les enfants avec de terribles maladies pour satisfaire la curiosité perverse de ses membres. « La race humaine n’est plus qu’un troupeau au service du monopole des médecins autorisés », affirmait Muir dans la brochure. Selon elle, les docteurs étaient des « corps étrangers » qui accordaient plus d’importance à la loyauté envers leur profession qu’à la santé de la population.

On ne s’étonnera pas que les sources appuyant la théorie du complot de Muir fussent rares. Son argument le plus solide était une citation d’un certain Dr Lockhart, de l’Hôpital de la rue Dorchester à Montréal, qui aurait avoué, en 1902, que les médecins prêtaient serment de ne jamais témoigner contre leurs collègues en cour. Un Dr F. A. L. Lockhart a en effet travaillé à l’hôpital Montreal Maternity sur la rue Dorchester, en 1902, mais je n’ai trouvé aucune source fiable qui appuie cette citation. En fait, la citation apparaît dans deux lettres écrites à des journaux : la première publiée à Winnipeg, en 1907, et la seconde parue à Vancouver, environ sept ans après la publication de la brochure. Mais dans les deux cas, l’auteur était Alan Muir, le mari d’Ada Muir, également opposé à la vaccination.

La fin de l’éclosion de variole de 1920 contredit directement la conclusion d’Ada Muir selon laquelle la vaccination ne protégeait aucunement contre la maladie. Le Dr Young a rapporté que la campagne de désinformation des opposants à la vaccination n’a eu qu’un effet négligeable : en six mois, plus de 80 % des écoliers de la Colombie-Britannique avaient été vaccinés. Comparativement aux 576 cas de variole en 1920, le gouvernement provincial ne rapporte que 137 cas en 1921, une baisse de plus de 75 %. Muir est plutôt d’avis que la baisse des cas à Vancouver prouve que l’éclosion n’était qu’un « épouvantail » et que la vaccination était inutile; mais les faits appuient plutôt la conclusion inverse : une campagne de vaccination rapide aura permis d’aplanir la courbe.

Le succès de cette initiative locale laissait présager une campagne de vaccination contre la variole coordonnée à l’échelle planétaire après la Seconde Guerre mondiale. En 1977, l’Organisation mondiale de la Santé a déclaré que la variole avait disparu : c’était la première maladie éradiquée de l’histoire de l’humanité.

Muir a continué de militer contre la vaccination jusque dans les années 1930, mais dans une moindre mesure, car elle s’adonnait à une nouvelle passion : l’astrologie. En 1930, elle écrit une lettre, publiée dans le Vancouver Sun, où elle soutient qu’un horoscope est aussi utile en médecine qu’un sérum ou un vaccin. Elle nie, comme Creighton l’avait fait, que les virus et les bactéries causent des maladies et croit plutôt que la saleté elle-même est en cause. Il n’est pas évident de déterminer les biais. Est-ce que les opinions insolites de Muir sur la santé et la maladie l’ont amenée à remettre en question les experts en médecine? Ou a-t-elle adopté d’étranges théories nouvelles parce qu’elle se méfiait déjà de la médecine?

Extrait d’une lettre écrite à l’éditeur du journal Vancouver Sun, 27 novembre 1930, dont le titre anglais peut se traduire par : « L’astrologie à la rescousse des médecins et des chirurgiens ».

Muir recommande l’astrologie médicale. Vancouver Sun, 27 novembre 1930, p. 6 (OCLC : 1081083578)

Les erreurs, le sensationnalisme et les théories réfutées qui sont au cœur de la propagande d’Ada Muir et de la ligue populaire contre la vaccination sont faciles à écarter. Pourtant, aujourd’hui, des messages semblables contre la vaccination sont propagés sur les réseaux sociaux, à l’aide de vidéos virales et de mèmes bien conçus. Vérifier la source, chercher des preuves, sonder l’opinion d’autres personnes, demander aux experts et prendre en compte ses propres biais sont des compétences utiles pour évaluer l’information médicale, hier comme aujourd’hui.


Forrest Pass travaille comme conservateur dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

En direct de la salle Lowy : les acquisitions à l’ère de la COVID-19

Par Michael Kent

Mon milieu de travail – comme celui de la plupart des Canadiens – a profondément changé à cause de la COVID-19. Les nouveaux protocoles et le télétravail ont transformé ma vie professionnelle, mais je m’estime très chanceux de pouvoir encore réaliser bon nombre de mes tâches et objectifs, malgré quelques changements. J’aimerais vous parler d’une situation qui m’est arrivée récemment et qui ne se serait probablement pas produite sans la pandémie.

Au début du confinement, en mars 2020, j’avais de grands projets : me mettre en forme, suivre des cours en ligne et trouver de nouveaux passe-temps. J’ai eu tôt fait d’abandonner mes plans, passant plutôt le plus clair de mon temps sur Internet. Comme beaucoup, je me suis vite mis à magasiner en ligne. Comme j’avais beaucoup de temps libres, je pouvais parcourir Kijiji, Facebook Marketplace et les groupes Facebook d’achat et de vente. Le bibliophile que je suis a pu mettre la main sur de nombreux ouvrages depuis longtemps recherchés.

Un jour, je suis tombé sur un exemplaire gratuit du livre A Descriptive Catalogue of the Bension Collection of Sephardic Manuscripts and Texts, de Saul Aranov. Ce catalogue présente une collection de manuscrits en hébreu détenus par l’Université de l’Alberta. J’étais très heureux d’avoir trouvé ce livre, que je cherchais depuis longtemps. Il se rattache évidemment à mon travail de bibliothécaire spécialisé en ouvrages judaïques, mais il m’intriguait aussi parce que Saul Aranov a travaillé sur la collection Jacob-M.-Lowy de la Bibliothèque nationale du Canada, dont je suis maintenant responsable.

J’ai écrit à la donatrice pour lui manifester mon intérêt. Elle se souvenait d’une présentation sur la collection Lowy que j’avais donnée à son groupe d’aînés; une pure coïncidence. Nous avons vite convenu d’un rendez-vous pour que je prenne possession du volume. Puis elle m’a écrit pour me dire, à mon grand étonnement, que son mari avait en sa possession un talmud ayant appartenu à l’ancien grand rabbin de la Silésie orientale. Elle m’a demandé si j’aimerais le voir. J’ai dit oui, bien sûr!

Quelques jours plus tard, je me suis rendu chez le couple. Dans le cadre de mon travail à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), j’ai eu à rendre visite à plusieurs personnes pour examiner des livres rares, mais c’était ma première sortie du genre depuis le début de la pandémie. Nous portions tous un masque, et le couple avait placé les volumes sur la grande table à dîner pour nous permettre de garder nos distances.

Les ouvrages me firent une forte impression. Le talmud se composait de volumes de l’édition berlinoise du Talmud de Babylone, publiée dans les années 1860. J’étais emballé de les voir, car ils sont issus d’une période très importante dans l’impression du Talmud, période qui est à la fois un sujet d’intérêt personnel et un domaine de spécialisation de la collection Lowy. Le couple m’a aussi montré d’autres objets ayant appartenu au rabbin, comme des codes civils juifs et des commentaires sur les Écritures juives.

Photographie couleur sur laquelle figurent de vieux livres à couverture rigide placés sur un chariot, devant une vitrine remplie de livres.

Une partie des volumes qui ont été donnés récemment, dans la salle Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

Parmi les volumes de leur collection, mon préféré est Bet Aharon ṿe-hosafot, un ouvrage de 1880 de l’auteur Abraham David ben Judah Leib Lawat, qui s’appuie sur un ouvrage antérieur, Toledot Aharon d’Aaron de Pesaro, publié en 1583. Ces documents constituent en quelque sorte un index qui lie le discours juridique du Talmud aux sources dans les Écritures juives. Je connais bien le Toledot Aharon pour l’avoir consulté alors que j’étudiais le Talmud, et j’ai toujours été fier de la première édition que nous avons dans la collection Jacob-M.-Lowy. Pourtant, je ne connaissais pas le Bet Aharon ṿe-hosafot. C’est là l’un des aspects les plus passionnants du travail de bibliothécaire : on apprend tous les jours!

Photographie couleur d’une page écrite en hébreu.

Le Bet Aharon ṿe-hosafot, qui fait maintenant partie de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

J’étais ravi quand le couple a généreusement offert de donner les livres à la collection Jacob-M.-Lowy. La pandémie nous a forcés à modifier le processus : le donateur s’est rendu à notre édifice public au 395, rue Wellington à Ottawa, où un membre de notre équipe de la circulation a pris les articles directement dans le coffre de la voiture, sans que le donateur doive sortir.

Les livres ont ensuite été mis en quarantaine dans une salle d’entreposage pour éviter toute exposition à la COVID-19. Puis, les livres ont été confiés à l’équipe de la restauration pour vérifier la présence éventuelle de moisissure. Après cette inspection, j’ai transporté les livres dans la salle Jacob-M.-Lowy. Jamais il ne s’était écoulé autant de temps entre le moment où un don franchit nos portes et celui de son arrivée dans la salle de la collection! J’étais très heureux que nous puissions préserver ces remarquables ouvrages malgré la pandémie.

Quand j’ai commencé à magasiner en ligne dans mes temps libres, je ne m’imaginais pas que ça mènerait à l’acquisition d’une collection de livres rares en hébreu pour BAC! Je suis fier que nous puissions continuer d’acquérir et de préserver des fragments d’histoire dans un contexte si particulier.

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Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Donald Nelson Baird et le comité parlementaire du drapeau de 1945-1946

Par James Bone

Entre la formation de la Confédération et le grand débat sur le drapeau canadien de 1964, la quête d’un drapeau officiel reflétant l’identité canadienne demeure dans l’impasse. Tour à tour, l’Union Jack du Royaume-Uni et le Red Ensign du Canada servent d’emblème officiel pendant cette période. Cependant, les tentatives de création d’un drapeau proprement canadien frappent toujours un écueil.

Le premier ministre Mackenzie King mène un projet en ce sens entre 1924 et 1931. On observe un regain d’intérêt pendant la Seconde Guerre mondiale, mais des querelles partisanes empêchent le Parlement de progresser. Après la guerre, Mackenzie King revient à la charge : en novembre 1945, son gouvernement forme un comité mixte de la Chambre des communes et du Sénat ayant pour mission de produire une étude et un rapport sur le choix d’un drapeau canadien distinctif. Ce comité annonce qu’il étudiera les dessins proposés par les membres du public.

Dessins étudiés

Le comité du drapeau croule bientôt sous les suggestions, et c’est peu dire! À la date limite, on compte officiellement 2 695 dessins, et les suggestions continuent d’arriver à pleine vapeur. Les documents du comité, qui comprennent un échantillon d’une correspondance dans laquelle on remercie les citoyens de leurs contributions, nous apprennent que des personnalités comme l’artiste David Milne et l’archiviste du Dominion Gustave Lanctôt comptent parmi les contributeurs. Arrivent aussi des dessins d’enfants, de vétérans et d’autres Canadiens de tous les horizons. Durant son mandat, le comité reçoit et conserve également des lettres du public.

Afin de faciliter les débats, le vote et la sélection, le comité crée un processus pour dénombrer et classer les suggestions. Les éléments dominants sont la feuille d’érable, le castor, l’Union Jack et la fleur de lys.

Si certains Canadiens apprécient l’idée de nous doter d’un drapeau véritablement national, d’autres estiment que ce changement déshonorerait la mémoire des victimes de la toute récente Seconde Guerre mondiale. De la même manière, d’aucuns jugent inadmissible l’inclusion de tout élément d’identité française, tandis que d’autres prennent position pour un drapeau reflétant les héritages français et britannique du Canada.

Le dessin de Donald Nelson Baird

Une proposition arrive au comité par l’entremise de Dorothy Baird, de Truro, en Nouvelle-Écosse, qui soumet le dessin de son frère cadet, Donald Nelson Baird (1920-2001). Originaire de Glace Bay, en Nouvelle-Écosse, Donald souffre des séquelles de la poliomyélite depuis son enfance; il n’a qu’un usage limité de ses bras, de ses mains et de ses jambes. Malgré ce handicap, il apprend le dessin et l’aquarelle, et se retrouve bientôt au centre d’un débat national sur le futur drapeau canadien.

Photo noir et blanc d’un homme regardant l’objectif, près d’un dessin de son drapeau, visible en arrière-plan.

Donald Nelson Baird, Abbass Studio Limited, 1946 (MIKAN 5082349)

Le dessin de Baird n’est pas particulièrement élaboré. Comme le comité le décrit dans son procès-verbal, il s’agit simplement d’un Red Ensign où une feuille d’érable d’un doré automnal remplace les armoiries du Canada. Ce dessin est proposé sous la forme d’une petite aquarelle sur papier. Comme toutes les suggestions, il reçoit un numéro de la part du comité.

Dessin de drapeau arborant l’Union Jack en haut à gauche et une feuille d’érable dorée à droite, le tout sur arrière-plan rouge.

Dessin du drapeau proposé par Donald Nelson Baird, 1946, aquarelle sur papier (e011213692)

Ce dessin fait de nombreux adeptes au sein du comité, qui a déjà reçu des dessins analogues. Toutefois, en raison de la place d’honneur occupée par l’Union Jack, du rouge dominant et de l’absence de tout symbole français, il est loin de faire l’unanimité.

Délibérations du comité

Au premier trimestre de 1946, le comité délibère pour opérer une sélection finale parmi les nombreux dessins reçus. Des votes éliminatoires sont tenus périodiquement. Le 17 mai 1946, il ne reste plus que cinq dessins. Peu de temps après, les finalistes se trouvent au nombre de deux : le dessin de Baird et celui – sans Union Jack – de la Ligue du drapeau national.

Au sein du comité, le plus chaud partisan du dessin de Baird s’appelle R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud (en Ontario). Convaincu que le comité va choisir ce dessin, il écrit à Dorothy Baird pour lui demander une photo de son frère Donald à des fins publicitaires. La lettre nous apprend aussi que le comité a reçu de nombreux dessins similaires, mais qu’aux yeux de Gladstone, celui de Donald est le meilleur et le plus représentatif de ce que recherche la majorité du comité.

Comme on le verra plus loin, le dessin définitif soumis au Parlement est une version légèrement modifiée du dessin de Donald. Officiellement, c’est la création du comité lui-même, qui ne fait aucune mention de M. Baird dans ses rapports et ses procès-verbaux. La lettre de M. Gladstone à Dorothy Baird est donc la meilleure preuve restante que c’est bel et bien le dessin de Baird qui reçoit la faveur ultime du comité.

Page dactylographiée portant l’en-tête de la Chambre des communes.

Lettre à Dorothy Baird de R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud, Ontario (MIKAN 5082237)

Page dactylographiée se terminant par la signature de M. Gladstone.

Lettre à Dorothy Baird de R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud, Ontario (MIKAN 5082237)

Avec seulement deux dessins toujours en lice, M. Gladstone propose la version de Baird comme nouveau drapeau du Canada. Mais les débats s’enlisent, et un sous-comité est créé pour savoir si un autre symbole que l’Union Jack pourrait satisfaire la majorité du comité.

La presse s’empare de la question; la majorité des journaux anglophones appuient la proposition de Baird, tandis que leurs homologues francophones, notamment La Presse, se rangent derrière le dessin de la Ligue du drapeau national. Dans un éditorial du Chronicle Herald d’Halifax, le caricaturiste Bob Chambers représente Baird élevé en triomphe vers les livres d’histoire par Betsy Ross, la créatrice apocryphe d’une des premières versions du drapeau américain. Le nom de Baird paraît même dans le supplément du numéro de novembre 1946 du dictionnaire biographique Who’s Who.

Le 10 juillet 1946, le sous-comité rapporte n’avoir trouvé aucun autre symbole que l’Union Jack. Deux membres du comité restent opposés au dessin de Baird parce qu’il arbore l’Union Jack et est exempt de tout élément du patrimoine canadien-français.

Quand le comité se réunit de nouveau le soir suivant, le sous-comité a négocié un compromis : la feuille d’érable dorée sera encadrée d’un liséré blanc. Selon le procès-verbal, ce liséré représente la présence française au Canada. Cette modification mineure est essentiellement la seule apportée au dessin original de Baird.

La version modifiée du futur drapeau national reçoit l’aval du comité à vingt-deux voix contre une. Puis, le comité produit un rapport final pour les deux chambres du Parlement et recommande l’octroi de crédits pour que le secrétaire d’État puisse produire des prototypes du nouveau drapeau. L’artiste Frances Gage en peint des versions miniatures, dont une se trouve toujours au Musée canadien de l’histoire. Un nombre inconnu de prototypes grandeur nature sont produits et utilisés dans des photos publicitaires.

Photographie couleur de deux femmes tenant un drapeau sur le toit d’un édifice.

Photographie du drapeau prototype, prise par Louis Jacques pour le Weekend Magazine, 1946 (MIKAN 5082300)

D’hier à aujourd’hui

Malgré tous les efforts du comité pour sélectionner un dessin, le rapport final ne sera jamais présenté au Parlement. Des calculs politiques et la recherche de l’unité nationale incitent le premier ministre Mackenzie King, que l’on dit en faveur du dessin retenu, à laisser cet épisode sombrer tout doucement dans l’oubli sous prétexte que le vote définitif du comité n’a pas été unanime.

Le nom de Baird n’étant mentionné nulle part dans les procès-verbaux du comité, et le tout dernier dessin étant techniquement la création de celui-ci, M. Baird reste à peu près inconnu comme source de ce prototype, en dehors de son cercle social. Comme pour la plupart des contributeurs dont le comité possède l’adresse, l’ouvrage de Baird est retourné à sa sœur Dorothy et reste dans la famille.

Pendant les deux décennies suivantes, Dorothy écrit fréquemment à des députés provinciaux et fédéraux chaque fois que la question du drapeau national refait surface, les pressant de réexaminer le dessin de son frère. Son ultime tentative remonte à avril 1964, quand un bienveillant député nommé Robert Muir l’informe que le dessin de Baird sera fort probablement rejeté par le gouvernement, le premier ministre Lester B. Pearson ayant promis un nouveau drapeau national du Canada sans Union Jack.

L’auteur de ces lignes est d’avis que, si le dessin de Baird avait été adopté comme drapeau national en 1946, il n’aurait probablement pas survécu au regain d’intérêt pour l’établissement d’une identité nationale proprement canadienne auquel on assiste dans les années 1960, et qui donne naissance à notre drapeau national actuel. Quoi qu’il en soit, le dessin de Baird et le travail accompli par le comité du drapeau national en 1945-1946 brossent un intéressant portrait du sentiment d’identité canadienne de l’époque. Aujourd’hui, on peut trouver des répliques du drapeau de Baird dans des boutiques spécialisées, mais rares sont les personnes qui connaissent bien son histoire.

Bibliothèque et Archives Canada a récemment fait l’acquisition du fonds Donald Nelson Baird, qui contient le dessin original à l’aquarelle, de la correspondance du comité et de membres du public, des coupures de journaux au sujet de Baird ainsi que des photos de famille.

À l’extérieur, un homme en jeans et en chemise à carreaux rouge fait face à l’objectif, debout près d’un drapeau qu’il tient par le coin.

L’auteur James Bone à côté du drapeau de Baird, sur le terrain de la Dominion City Brewing, à Ottawa, en juin 2019. © James Bone


James Bone est archiviste en philatélie et en art au sein de la Section des supports spécialisés privés, à Bibliothèque et Archives Canada.

L’arrivée des réfugiés ougandais d’origine asiatique au Canada en 1972

Par Sheyfali Saujani

Photo noir et blanc d’une grande salle relativement bondée. Des valises et bagages divers jonchent le sol. Sur le mur, un drapeau canadien est surmonté d’une banderole disant « Bienvenue, Welcome ».

Arrivée de réfugiés ougandais d’origine asiatique à la base des Forces canadiennes de Longue-Pointe, au Québec (e011052358)

En septembre 1972, le Canada accueille les premiers de quelque 7 500 réfugiés ougandais d’origine asiatique. (À l’époque, les personnes qui émigraient depuis le sous-continent indien étaient désignées par le terme « Asiatiques » plutôt que « Sud-Asiatiques ».) C’est la première arrivée massive d’immigrants non européens au Canada depuis qu’une série de changements ont été apportés à la politique sur l’immigration, à partir de 1962, dans le but d’éliminer les barrières d’ordre racial à l’immigration. Ma famille a eu la chance de faire partie du lot.

Mes parents sont tous les deux nés en Afrique. Ma mère, Shanta Saujani, est née à Durban, en Afrique du Sud. Elle y est retournée en 1964 lorsqu’elle est tombée enceinte de moi, son premier enfant, pour être avec sa mère. Mon père, Rai Saujani, est quant à lui né en Ouganda, où son père s’est installé aux alentours de 1914.

À l’instar des Européens qui émigrent dans diverses colonies britanniques (dont le Canada), des Asiatiques de partout dans l’Empire se rendent dans les colonies africaines, et ce pour des raisons assez similaires : perspectives économiques, soif d’aventure et besoin de changement.

Or, tous ne sont pas traités équitablement dans le monde colonial, et les divisions établies sous le régime impérial subsistent – et sont parfois même exacerbées – quand les colonies deviennent indépendantes. En Afrique du Sud, les Asiatiques (du sous-continent indien) sont victimes de ségrégation raciale, au même titre que les Africains noirs assujettis à la fameuse politique d’apartheid. Les personnes désignées comme « blanches » peuvent circuler librement partout, tandis que les personnes « noires », « brunes » ou « de couleur » ne peuvent se déplacer, vivre, étudier et travailler où elles le veulent. Même si ma mère et moi sommes toutes les deux nées là-bas, je n’avais pas droit à la citoyenneté parce que mon père était citoyen ougandais.

En Ouganda, les divisions raciales n’étaient pas enchâssées dans la loi, mais la séparation des écoles et des services sociaux faisait obstacle au mélange des cultures. Sous la domination coloniale, il était difficile pour les Africains noirs d’obtenir des permis d’entreprise ou d’autres avantages qui les auraient mis en concurrence avec les entrepreneurs asiatiques, lesquels contrôlaient d’importants secteurs de l’économie.

Les Asiatiques constituaient donc une classe moyenne relativement privilégiée, situation qui suscitait le ressentiment de certains Africains. Beaucoup d’Asiatiques, comme mon père, ont obtenu leur citoyenneté ougandaise pour servir leur pays, mais de nombreux autres, craignant de perdre leur citoyenneté britannique, ont pris une autre décision.

En 1971, le général Idi Amin renverse le gouvernement ougandais par un coup d’État militaire. L’année suivante, il déclare que les Asiatiques, citoyens ou non, n’ont plus leur place en Ouganda. Il ordonne l’expulsion des quelque 80 000 Asiatiques du pays en août 1972, leur donnant 90 jours pour partir.

Photographie noir et blanc d’un groupe d’enfants en train de manger par terre.

Groupe d’enfants récemment arrivés au Canada (e011052361)

Ce fut une période terrifiante pour nous. Mes frères et moi étions trop jeunes pour saisir l’ampleur des tensions politiques, mais nous avons vite constaté à quel point les choses risquaient de dégénérer lorsque des membres de notre famille se sont retrouvés en prison.

À la suite d’une altercation dans l’une des nombreuses files d’attente pour obtenir les documents du gouvernement, l’armée a arrêté trois de mes oncles. À l’époque, mon père était chef adjoint pour la police ougandaise, et il profité de ses contacts pour faire libérer mes oncles. Je revois encore clairement leurs dos violacés des coups dont on les a roués en prison.

Mes oncles étaient maintenant libres, mais les officiers qui les avaient arrêtés se sont mis à la recherche de mon père. Nous avons donc passé nos dernières semaines en Ouganda à nous cacher, cherchant désespérément un pays qui nous donnerait asile.

En réponse à la crise des réfugiés causée par l’ordre d’expulsion du général Amin, le Canada a offert d’accueillir immédiatement 5 000 personnes ayant besoin d’un nouveau foyer (il en arrivera finalement davantage). Le Canada a aussi envoyé une équipe spéciale de conseillers en immigration en Ouganda pour accélérer la sélection des réfugiés et le traitement de leur dossier.

Photographie noir et blanc d’un homme en uniforme qui regarde un papier, devant un homme tenant des documents et vêtu d’une chemise foncée sous une veste claire, un jeune garçon, et une femme aux cheveux attachés en queue de cheval.

Un fonctionnaire canadien et une famille ougandaise d’origine asiatique tout juste arrivée au Canada (e011052346)

Ces conseillers nous ont dit que nous pourrions peut-être entrer au Canada plus rapidement en tant que réfugiés parrainés. Ma famille a alors contacté une de mes tantes, qui avait quitté la Tanzanie pour le Canada quelques années auparavant et vivait à Hamilton avec son mari et leurs trois filles.

Pour pouvoir parrainer des réfugiés, il fallait donner la preuve d’un certain revenu. La famille de ma tante n’atteignait pas tout à fait ce montant, et craignait de ne pas pouvoir nous aider. Mais un aimable conseiller en immigration a demandé à ma tante si elle recevait les allocations familiales de l’époque. Ces maigres chèques mensuels remis par le gouvernement aidaient ma tante à subvenir aux besoins de mes trois cousines; ils ont permis d’atteindre le seuil requis pour nous parrainer.

Photographie noir et blanc d’un homme en uniforme en train de servir de la nourriture à une femme qui porte un jeune enfant dans ses bras.

De la nourriture est servie aux nouveaux réfugiés ougandais (e011052348)

Photographie noir et blanc d’une femme portant un tablier et un calot de cuisine qui tend un verre en carton à un homme souriant en complet-veston, accompagné d’une femme portant un foulard et tenant un biscuit ainsi qu’un verre de carton.

Nouveaux réfugiés ougandais se faisant servir une boisson (e011052353)

Le jour de notre arrivée au Canada, nous avons ressenti un mélange d’épuisement, de soulagement et d’euphorie; ce fut probablement pareil pour les personnes que l’on voit sur ces photos.

C’est lors de la belle et fraîche journée d’automne du 28 septembre 1972, au casernement militaire près de Montréal, que des officiers ont accueilli les familles réfugiées. Mon frère et moi nous souvenons avoir été surpris par le froid : l’Afrique équatoriale ne nous y avait pas vraiment préparés! Heureusement, les conseillers en immigration s’étaient assurés qu’on puisse obtenir des vêtements d’hiver. Mon frère se rappelle que c’est la première fois qu’il a vu les emblématiques couleurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson (vert, rouge, jaune et indigo) sur certains manteaux. Nous nous souvenons aussi tous les deux du magnifique coloris du feuillage automnal.

Le plus beau souvenir reste toutefois celui de ma mère. Elle relate qu’il y avait 11 téléviseurs noir et blanc répartis un peu partout dans la pièce où on traitait nos documents. Tout d’un coup, les fonctionnaires, soldats et employés de cafétéria se sont tous mis à sauter et crier de joie et à se serrer dans leurs bras. Ce que nous ignorions – mais avons bientôt découvert –, c’est que c’était le jour du dernier match de la Série du siècle opposant le Canada à l’URSS, et que Paul Henderson venait de marquer le but gagnant. Ma mère s’est alors dit « mais quelle journée chanceuse pour notre arrivée ici! ». Nous sommes extrêmement reconnaissants d’avoir eu le Canada comme terre d’asile et la chance de devenir citoyens d’un pays pacifique qui se veut inclusif.

Pour voir d’autres images de l’arrivée au Canada des réfugiés ougandais d’origine asiatique en 1972, consultez l’album Flickr de Bibliothèque et Archives Canada.

©  Sheyfali Saujani


Écrivaine et réalisatrice vivant à Toronto, Sheyfali Saujani a réalisé des émissions radiophoniques à CBC Radio pendant 30 ans.

La vie extraordinaire de John Freemont Smith – Défi Co-Lab du Mois de l’histoire des Noirs

Par Caitlin Webster

Veuillez noter que cet article et les documents auxquels il fait référence peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Transportons-nous à la fin du 19e siècle : parmi les milliers de personnes qui émigrent vers la Colombie-Britannique, peu connaîtront le parcours remarquable de John Freemont Smith. Mû par son enthousiasme pour sa nouvelle terre d’accueil et sa soif de réussite, il mènera une fructueuse carrière d’homme d’affaires, de représentant municipal et fédéral, ainsi que de bénévole doué d’un grand sens civique. Ses réalisations seront d’autant plus exceptionnelles qu’il est alors un homme noir dans un milieu de colons blancs. Sa vie durant, il subira le racisme, mais il inspirera également le respect et l’admiration de ses contemporains. Bibliothèque et Archives Canada (BAC) détient de nombreux documents d’archives témoignant du travail de John Freemont Smith au poste d’agent des Indiens à l’Agence de Kamloops, de 1912 à 1923. Certains de ces documents ont été sélectionnés pour créer un défi Co-Lab.

Portrait en buste de John Freemont Smith.

John Freemont Smith, vers les années 1870. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 6163

John Freemont (ou Fremont) Smith voit le jour à Sainte Croix le 16 octobre 1850, quelques années après l’abolition de l’esclavage dans les Antilles danoises. Il suivra des études et une formation de cordonnier à Copenhague et à Liverpool avant de partir voyager en Europe et en Amérique du Sud. En 1872, il pose ses valises à Victoria, en Colombie-Britannique. Il y ouvre une cordonnerie, puis épouse Mary Anastasia Miller en 1877.

Portrait familial noir et blanc pris en studio montrant Mary Smith et John Freemont Smith assis, et cinq de leurs enfants debout autour d’eux.

John Freemont Smith, son épouse Mary et leurs enfants Agnes, Louise, Mary, Leo et Amy, vers 1907-1910. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 10008

Après de brefs séjours à New Westminster et à Kamloops, la famille s’installe dans la région de Louis Creek en 1886. John Freemont Smith y ouvre une boutique, se lance dans la prospection de minerais et s’exerce au journalisme à la pige. Il devient également le premier maître de poste de Louis Creek, un emploi qu’il occupera jusqu’en 1898.

Cette même année, un incendie ravage la maison familiale; les Smith quittent Louis Creek et s’installent à Kamloops.

Carte à code de couleurs représentant les rues et les bâtiments d’une partie de la ville de Kamloops.

Plan d’assurance incendie de Kamloops, Colombie-Britannique, mai 1914. (e010688881-v8)

John Freemont Smith poursuit sa carrière à Kamloops, où il œuvre comme conseiller municipal de 1902 à 1907, puis comme évaluateur municipal en 1908. Il joue également un rôle actif au sein de la collectivité par sa contribution à la création de plusieurs organismes, dont l’association agricole, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, l’association conservatrice et la chambre de commerce de Kamloops, où il occupera les fonctions de secrétaire pendant quelques années. En 1911, il fait construire sur la rue Victoria l’édifice Freemont, qui existe encore aujourd’hui.

Photographie noir et blanc de sept hommes en complet prenant la pose sur un trottoir en bois devant l’entrée d’un bâtiment. À l’arrière-plan, on voit des passants – deux hommes en complet et deux jeunes filles inconnues vêtues de robes blanches et coiffées de chapeaux blancs.

Conseil municipal de Kamloops de 1905 : le conseiller municipal J. F. Smith, le conseiller municipal D. C. McLaren, le conseiller municipal R. M. MacKay, le maire C. S. Stevens, le conseiller municipal J. M. Harper, le conseiller municipal J. Milton et le conseiller municipal A. E. McLean; à l’arrière-plan, à droite : J. H. Clements et William Charles. Photographie prise à l’angle de la rue Victoria et de la 3e Avenue. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 2858

En 1912, John Freemont Smith, alors âgé de 62 ans, est nommé agent des Indiens de Kamloops, un poste qu’il occupera pendant plus de dix ans. Son entrée en fonction se fait à un moment difficile. En effet, son prédécesseur, globalement connu pour son inefficacité et son manque d’assiduité, avait lésé les intérêts déjà menacés de la Première Nation locale, les Secwepemc. Cette même année, on met sur pied la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique. Mieux connue sous le nom de Commission royale McKenna-McBride, elle aura des répercussions importantes sur les terres des Premières Nations en créant, en réduisant et en éliminant des réserves dans toute la province. Les premières tâches de John Freemont Smith consistent à se rendre dans les différentes réserves de l’agence tentaculaire pour recueillir des données destinées à la Commission, puis à défendre les Secwepemc contre les tentatives d’appropriation de leurs terres les plus précieuses.

 

Carte des réserves dans les agences de Nicola et de Kamloops. Un code de couleurs indique les réserves existantes, les nouvelles réserves et les réserves réduites.

Agence de Kamloops, 1916. (e010772172)

En outre, John Freemont Smith vit alors une situation délicate. En tant que colon noir dans une société majoritairement blanche, il subit le racisme de nombre de ses concitoyens. Néanmoins, son rôle d’agent est de mener à bien la politique d’assimilation des peuples autochtones voulue par le gouvernement canadien. Selon les instructions générales de 1910 transmises aux nouveaux agents de la Colombie-Britannique, l’objectif est d’amener les Secwepemc à renoncer à leur mode de vie traditionnel pour privilégier l’agriculture et l’élevage, de remplacer leur système agraire collectiviste par un système occidental constitué de parcelles distinctes pour chaque famille, et de promouvoir un idéal d’indépendance individuelle plutôt que les valeurs d’entraide.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page six d’un « exemplaire des instructions générales transmises aux nouveaux agents des Indiens en Colombie-Britannique » [traduction], 1910. (e007817641)

Compte tenu de son statut et de son travail, John Freemont Smith est bien conscient de la nature de ces politiques, puisque son devoir est de les mettre en œuvre. La situation dans laquelle il se trouve alors est complexe : une personne racisée imposant des politiques d’assimilation à d’autres personnes racisées au nom d’un système de gouvernance colonial. Il est cependant clair que durant toutes ses années comme agent, M. Smith prendra position en faveur des Secwepemc et fera preuve d’une intelligence pragmatique et d’une déontologie remarquable.

Dans ses fonctions d’agent, il doit relever deux défis majeurs : la très grande taille de l’Agence de Kamloops et le manque constant de fonds. En outre, les difficultés posées par l’expansion de la colonie et ses conséquences sur les terres et les systèmes d’irrigation des réserves le tourmenteront pendant ses 11 années à ce poste. Les ressources de BAC – aussi bien le premier témoignage de John Freemont Smith devant la Commission royale, que ses derniers rapports rédigés dix ans plus tard – rendent bien compte du dilemme frustrant auquel il est alors confronté. Son rôle consiste à mettre en œuvre une politique visant à encourager l’agriculture et l’élevage, mais il dispose de bien peu de ressources pour mener à bien cet objectif. Pendant ce temps, les agriculteurs, les éleveurs et les entreprises locales détournent les sources d’eau, empiètent sur le territoire des Secwepemc sans autorisation et exercent des pressions pour que les terres qu’ils convoitent soient retirées des réserves.

Ce sera notamment le cas de la réserve no 1 de Kamloops, située de l’autre côté de la rivière Thompson en face de Kamloops, dont la protection et le maintien nécessiteront une vigilance et un combat de tous les instants. Des personnalités influentes de la ville insistent pour que les Secwepemc soient expulsés et leurs terres vendues. Alors qu’il occupe ses fonctions d’agent des Indiens, John Freemont Smith doit gérer plusieurs tentatives d’expulsion, dont celle, en 1913, de la chambre de commerce de Kamloops qui fait valoir auprès de la Commission royale que les Secwepemc gagneraient à vendre leurs terres et à quitter Kamloops, et que la suppression de la réserve faciliterait l’expansion de la ville.

Lettre manuscrite sur un papier à en-tête de la chambre de commerce de Kamloops, apposée sur un formulaire de la Commission royale comportant un numéro de pièce.

Demande déposée par la chambre de commerce de Kamloops auprès de la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique, visant à vendre l’entièreté ou une partie de la réserve no 1 de Kamloops. (RG 10, volume 11021, dossier 538C de Canadiana Héritage)

Une autre tentative d’expulsion a lieu en 1919 quand Henry Denison, secrétaire de la section de Kamloops du Fonds patriotique canadien, propose d’utiliser les terres pour accueillir les soldats ayant combattu durant la Première Guerre mondiale. Sans surprise, John Freemont Smith s’oppose à cette nouvelle demande d’acquisition des terres de réserve. Son refus suscite une réponse raciste de M. Denison qui, dans une lettre au député H. H. Stevens [en anglais], prétend, sans preuve, que les Secwepemc sont mécontents que le poste d’agent des Indiens soit occupé par un homme noir.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page deux d’une lettre de Henry Denison à H. H. Stevens contenant des propos racistes et anticatholiques. (RG 10, volume 7538, dossier 26 154-1 de Canadiana Héritage)

Grâce à ces expériences et à sa grande connaissance des autorités et des politiques locales, John Freemont Smith est bien placé pour repérer les manœuvres injustes contre les Secwepemc. Bien au fait du clientélisme ayant cours dans de nombreuses petites villes, il sait reconnaître les pratiques discriminatoires de certaines collectivités locales. Par exemple, tandis qu’il tente de faire rembourser au chef Titlanetza de la bande de Cook’s Ferry une amende infligée pour colportage, John Freemont Smith explique ainsi la tactique d’une administration municipale [traduction] : « Il est de notoriété publique que les frais d’entretien indirects de la Ville de Merritt sont en grande partie couverts grâce à l’argent extorqué aux Indiens sous forme d’amendes et par d’autres moyens. »

John Freemont Smith travaillera comme agent jusqu’en 1923 et restera à Kamloops jusqu’à la fin de sa vie. Il continuera d’écrire pour le journal local et poursuivra ses activités bénévoles dans diverses organisations civiques comme le club Rotary local. Il rendra l’âme dans son bureau, dans l’édifice Freemont, le 5 octobre 1934.

Co-Lab est un outil en ligne par lequel BAC permet aux utilisateurs d’étiqueter, de transcrire, de traduire et de décrire les documents numérisés sur son site Web. À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, BAC a créé un défi Co-Lab afin de transcrire les documents relatifs au travail de John Freemont Smith comme agent de Kamloops. Veuillez noter que certains de ces documents peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Pour en savoir plus sur John Freemont Smith et sur la vie des Secwepemc à cette époque, nous vous invitons à consulter les ressources suivantes [en anglais] :


Caitlin Webster est archiviste principale à la Division des services de référence au bureau de Vancouver de Bibliothèque et Archives Canada.

Kirkina Mucko à un mariage à Rigolet, au Labrador

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Avertissement : Le présent billet de blogue comprend du contenu explicite (décès, acte médical, amputation) qui pourrait constituer un élément déclencheur chez certains lecteurs ou les offenser.

Photo noir et blanc d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants assis ou debout dans un champ où poussent des fleurs. On voit derrière eux une étendue d’eau et des terres, au loin. Un chien se trouve à gauche dans l’avant-plan.

Mariage de Wilfred et Beatrice Shiwak; titre original : A wedding party, at Rigolet [réception de mariage à Rigolet]. Wilfred et Beatrice sont debout au centre; Kirkina Mucko est agenouillée entre Wilfred et la mère de ce dernier. (e011439717)

Lorsque j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en 2018, j’ai tout naturellement fait une recherche rapide pour voir si notre collection contenait des documents liés à ma ville natale, au Labrador. En recherchant simplement « Rigolet », j’ai obtenu quelques résultats, dont un document qui n’avait pas encore été numérisé : A wedding in Rigolet, 1923 [un mariage à Rigolet, 1923]. Comme la photo n’avait pas été numérisée, je l’ai mise de côté et ne m’en suis souvenue que l’été dernier, lorsque je cherchais dans la collection de l’International Grenfell Association (IGA) pour cette même période. Je me suis dit que je tenterais le coup et j’ai commandé la boîte pour en examiner le contenu. Lorsque les photos sont arrivées, je les ai feuilletées rapidement pour trouver celle que je cherchais; j’avais le pressentiment que j’allais y découvrir quelque chose d’intéressant. Après tout, je viens d’une collectivité de seulement 320 habitants; j’étais donc certaine de connaître les membres de la famille et leurs proches.

J’ai enfin trouvé la photo au fond de la pile.

Les visages me semblaient familiers…

Et j’ai fini par reconnaître l’un d’entre eux!

Je connaissais bien l’homme sur la photo, puisque j’avais dessiné son portrait pour l’offrir comme cadeau de Noël à ma grand-mère, de nombreuses années auparavant. C’était bien lui, mon arrière-grand-père « Papa Wilfred » et, à sa gauche, mon arrière-grand-mère, Beatrice! Pendant toutes ces années, la photo était cachée dans les archives, et je pouvais enfin la montrer à ma famille au Labrador!

J’ai publié l’image sur Facebook en y étiquetant Un visage, un nom dans l’espoir de pouvoir identifier d’autres personnes sur la photo. En quelques minutes, j’ai reçu une réponse. La femme se tenant debout à la droite de Wilfred est sa mère, Sarah Susanna, et la femme agenouillée entre les deux est la célèbre infirmière inuk Kirkina Mucko (née Elizabeth Jeffries). Les rapports diffèrent, mais d’après les dires des habitants locaux, le père d’Elizabeth est allé chercher une sage-femme pendant l’accouchement de sa femme. À son retour, il découvre que sa femme et le nouveau-né sont décédés pendant son absence, et que la petite Elizabeth, âgée de deux ans, souffre d’engelures graves aux jambes et est atteinte de gangrène. Aucun médecin ne se trouve à proximité. Il prend alors l’éprouvante et pénible décision d’amputer lui-même les jambes d’Elizabeth au moyen d’une hache. Afin d’arrêter l’hémorragie, il met les jambes de sa fille dans un baril de farine! Un article publié des années plus tard raconte que le médecin local, Wilfred Grenfell (nommé plus tard sir Wilfred Grenfell), a pleuré lorsqu’il a entendu l’histoire de la fillette. Dès lors, Wilfred Grenfell amène Elizabeth à un orphelinat à St. Anthony, à Terre-Neuve, et réussit à recueillir assez de fonds pour lui procurer des jambes artificielles. Elle accompagnera le médecin aux États-Unis et au Mexique afin de recueillir des fonds pour l’IGA. À l’époque, l’IGA fournit des soins de santé à toute la population du Labrador et réalise diverses activités de bienfaisance.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants sur un quai. On aperçoit au loin une étendue d’eau, un bateau et des montagnes.

Certaines de ces personnes ont parcouru plus de 30 km pour écouter la messe annuelle du révérend anglican Parson Gordon, qu’on voit ici à droite, vêtu d’une robe religieuse. (e011439717)

Plus tard, pour des raisons inconnues, un médecin de Boston la renommera Kirkina. Des Inuit expliquent qu’à l’époque, les enfants inuit qui se trouvaient dans des hôpitaux du Sud se faisaient parfois traiter comme des animaux de compagnie. Dans de tels cas, ces enfants ne revoyaient plus jamais leur famille dans l’Arctique après avoir été emmenés et élevés par le personnel des hôpitaux. Je présume que c’est ce genre d’attitude qui a amené le médecin à changer le nom d’Elizabeth. À son mariage, son nom change encore une fois et devient Kirkina Mucko.

Pendant la pandémie de grippe espagnole de 1918, son mari et trois à six de ses enfants décèdent (certains témoignages pourraient avoir inclus ses beaux-enfants, ce qui explique l’écart). Motivée par cette perte énorme, Kirkina Mucko décide de devenir infirmière. Elle suit une formation et décide plus tard de se spécialiser dans la profession de sage-femme. Sa carrière durera 36 ans! De nombreux articles de journaux et textes de l’IGA mentionnent Kirkina Mucko et son histoire exceptionnelle, et bon nombre de ces écrits se trouvent maintenant dans les fonds documentaires à BAC. En 2008, le refuge pour femmes de Rigolet a été nommé Kirkina House en hommage à la force et à la persévérance de l’infirmière.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell est une artiste inuk originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a été recherchiste dans l’équipe du projet Nous sommes là : Voici nos histoires, à Bibliothèque et Archives Canada.