Des montagnes de mouches noires

Par Martha Sellens

Toutes les facettes de mon travail d’archiviste me passionnent, mais la plus palpitante est la résolution de mystères, surtout quand le résultat est tout à fait imprévu. Un récent mystère que j’ai résolu combine œuvre d’art et mouches noires – et je ne parle pas ici de visiteurs inattendus (ou indésirables!) dans une chambre forte de Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

Le point de départ : deux estampes de la Commission géologique du Canada (pièces 5067117 et 5067118). Je travaillais à améliorer leur description dans notre base de données pour qu’on puisse les trouver plus facilement au moment d’effectuer une recherche dans la collection. Les estampes datent de 1883, et leur acquisition remonte à si loin – avant 1925! – qu’il n’y avait presque aucun renseignement à leur sujet dans nos dossiers.

Je me suis donc mise à prospecter. Il s’agissait d’images panoramiques aussi hautes qu’un livre format standard et presque aussi larges que l’envergure de mes bras. Toutes deux étaient des copies d’un même dessin montrant les monts Notre Dame ou Shickshock [aujourd’hui, les monts Chic-Chocs] dans la péninsule de la Gaspésie, au Québec. Mon enquête était simplifiée du fait que le titre, le nom de l’artiste et le nom de l’imprimeur figuraient sur les estampes. J’ai donc aussitôt pu faire le lien avec le rapport préparé par A. P Low au terme de son expédition pour la Commission géologique du Canada (CGC), en 1883.

Estampe noir et blanc d’un dessin montrant une série de monts arrondis. On peut voir des arbres et de l’herbe à l’avant-plan. L’estampe porte un titre, et les points cardinaux sont indiqués en petits caractères le long du bord supérieur.

Photolithographie panoramique des monts Notre Dame ou Shickshock [Chic-Chocs], péninsule de la Gaspésie, Québec. Dessin de L. Lambe réalisé à partir d’une esquisse d’A. P. Low tirée du rapport qu’il a préparé en 1883 pour la Commission géologique du Canada. Les exemplaires conservés par BAC (R214-2887-9) n’ont pas encore été numérisés. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Ressources naturelles Canada (GEOSCAN).

À l’été 1883, A. P. Low dirige une petite équipe d’arpenteurs dans la péninsule de la Gaspésie pour étudier la géologie de la région, ainsi que pour améliorer les cartes du coin et en créer de nouvelles. À l’époque, la CGC est souvent la première à envoyer des équipes d’arpentage dans une région, et elle réalise très vite que la documentation des caractéristiques géographiques passe nécessairement par la création de cartes. Dans son rapport, A. P. Low décrit certaines des tâches quotidiennes et des découvertes scientifiques de son équipe. Le rapport a été publié dans un ouvrage de 800 pages réunissant tous les rapports des activités de la CGC de 1882 à 1884. On peut télécharger une version numérique de l’ouvrage sur le site Web de Ressources naturelles Canada ou consulter l’exemplaire papier détenu par BAC.

BAC détient aussi de nombreux carnets de terrain dans lesquels les arpenteurs notaient quotidiennement leurs trouvailles et les résultats de leurs recherches. Ma curiosité étant piquée, j’ai fait venir les carnets d’A. P. Low pour y jeter un œil. N’étant pas géologue, je n’étais pas certaine de pouvoir comprendre ses notes, mais ça fait partie du plaisir! La plupart des carnets étaient remplis de chiffres et d’esquisses, mais vers la fin de l’un d’eux, j’ai décroché le gros lot.

Les gens s’imaginent souvent que les documents gouvernementaux sont synonymes de bureaucratie et d’ennui – et nos archives attestent que c’est souvent le cas. Il arrive toutefois qu’on découvre un élément passionnant qui prouve que le travail des fonctionnaires du 19e siècle pouvait être drôle et intéressant!

Vers la fin d’un des carnets d’A. P. Low, j’ai trouvé l’esquisse qu’il avait dessinée des monts Shickshock. Il s’agissait précisément de celle ayant servi à créer l’illustration qui accompagnait son rapport et dont les estampes étaient à l’origine de mon enquête. C’est un croquis plutôt simple, réparti sur deux pages lignées, mais dont les lignes et les ombres commencent à s’estomper à peu près au milieu des pages.

Pourquoi le dessin n’est-il pas terminé? Comble de chance, A. P. Low nous fournit la réponse dans son carnet de terrain [traduction] : « Incapable de terminer à cause des mouches noires »! Son commentaire s’accompagne d’une tache suspecte et d’un griffonnage représentant trois petites mouches noires à côté de la description de l’esquisse.

Photographie d’un carnet de notes en cuir rouge, ouvert à la page 98. Les pages sont lignées, et l’on voit un dessin au crayon représentant des montagnes et trois petites mouches. Il y a une note au bas de la page qui dit [traduction] : « Croquis de certains des monts qu’on peut voir en regardant vers le nord depuis le mont Albert ». À droite, une autre note indique [traduction] : « Incapable de terminer à cause des mouches noires ».

Croquis des monts Shickshock à la page 98 du carnet de terrain no 2276 d’A. P. Low, péninsule de la Gaspésie, Québec. Commission géologique du Canada (RG45, vol. 142). Photo : Martha Sellens

Je m’imagine les arpenteurs cuisant sous les rayons brûlants du soleil de juin au sommet d’un mont de la Gaspésie et maudissant le minuscule prédateur le plus agaçant du Canada! On peut facilement oublier que derrière chaque document, même le plus bureaucratique et ennuyeux, il y a des gens qui ont travaillé ensemble à sa création. Ce carnet de terrain, comme les estampes officielles qui m’ont menée à sa découverte, ramène en mémoire les personnes – et les mouches noires – qui ont laissé leur trace dans l’histoire.

Ressources connexes de BAC :

_________________________________________________________________________

Martha Sellens est archiviste pour le portefeuille sur les ressources naturelles de la Division des archives gouvernementales, à Bibliothèque et Archives Canada.

L’arrivée des réfugiés ougandais d’origine asiatique au Canada en 1972

Par Sheyfali Saujani

Photo noir et blanc d’une grande salle relativement bondée. Des valises et bagages divers jonchent le sol. Sur le mur, un drapeau canadien est surmonté d’une banderole disant « Bienvenue, Welcome ».

Arrivée de réfugiés ougandais d’origine asiatique à la base des Forces canadiennes de Longue-Pointe, au Québec (e011052358)

En septembre 1972, le Canada accueille les premiers de quelque 7 500 réfugiés ougandais d’origine asiatique. (À l’époque, les personnes qui émigraient depuis le sous-continent indien étaient désignées par le terme « Asiatiques » plutôt que « Sud-Asiatiques ».) C’est la première arrivée massive d’immigrants non européens au Canada depuis qu’une série de changements ont été apportés à la politique sur l’immigration, à partir de 1962, dans le but d’éliminer les barrières d’ordre racial à l’immigration. Ma famille a eu la chance de faire partie du lot.

Mes parents sont tous les deux nés en Afrique. Ma mère, Shanta Saujani, est née à Durban, en Afrique du Sud. Elle y est retournée en 1964 lorsqu’elle est tombée enceinte de moi, son premier enfant, pour être avec sa mère. Mon père, Rai Saujani, est quant à lui né en Ouganda, où son père s’est installé aux alentours de 1914.

À l’instar des Européens qui émigrent dans diverses colonies britanniques (dont le Canada), des Asiatiques de partout dans l’Empire se rendent dans les colonies africaines, et ce pour des raisons assez similaires : perspectives économiques, soif d’aventure et besoin de changement.

Or, tous ne sont pas traités équitablement dans le monde colonial, et les divisions établies sous le régime impérial subsistent – et sont parfois même exacerbées – quand les colonies deviennent indépendantes. En Afrique du Sud, les Asiatiques (du sous-continent indien) sont victimes de ségrégation raciale, au même titre que les Africains noirs assujettis à la fameuse politique d’apartheid. Les personnes désignées comme « blanches » peuvent circuler librement partout, tandis que les personnes « noires », « brunes » ou « de couleur » ne peuvent se déplacer, vivre, étudier et travailler où elles le veulent. Même si ma mère et moi sommes toutes les deux nées là-bas, je n’avais pas droit à la citoyenneté parce que mon père était citoyen ougandais.

En Ouganda, les divisions raciales n’étaient pas enchâssées dans la loi, mais la séparation des écoles et des services sociaux faisait obstacle au mélange des cultures. Sous la domination coloniale, il était difficile pour les Africains noirs d’obtenir des permis d’entreprise ou d’autres avantages qui les auraient mis en concurrence avec les entrepreneurs asiatiques, lesquels contrôlaient d’importants secteurs de l’économie.

Les Asiatiques constituaient donc une classe moyenne relativement privilégiée, situation qui suscitait le ressentiment de certains Africains. Beaucoup d’Asiatiques, comme mon père, ont obtenu leur citoyenneté ougandaise pour servir leur pays, mais de nombreux autres, craignant de perdre leur citoyenneté britannique, ont pris une autre décision.

En 1971, le général Idi Amin renverse le gouvernement ougandais par un coup d’État militaire. L’année suivante, il déclare que les Asiatiques, citoyens ou non, n’ont plus leur place en Ouganda. Il ordonne l’expulsion des quelque 80 000 Asiatiques du pays en août 1972, leur donnant 90 jours pour partir.

Photographie noir et blanc d’un groupe d’enfants en train de manger par terre.

Groupe d’enfants récemment arrivés au Canada (e011052361)

Ce fut une période terrifiante pour nous. Mes frères et moi étions trop jeunes pour saisir l’ampleur des tensions politiques, mais nous avons vite constaté à quel point les choses risquaient de dégénérer lorsque des membres de notre famille se sont retrouvés en prison.

À la suite d’une altercation dans l’une des nombreuses files d’attente pour obtenir les documents du gouvernement, l’armée a arrêté trois de mes oncles. À l’époque, mon père était chef adjoint pour la police ougandaise, et il profité de ses contacts pour faire libérer mes oncles. Je revois encore clairement leurs dos violacés des coups dont on les a roués en prison.

Mes oncles étaient maintenant libres, mais les officiers qui les avaient arrêtés se sont mis à la recherche de mon père. Nous avons donc passé nos dernières semaines en Ouganda à nous cacher, cherchant désespérément un pays qui nous donnerait asile.

En réponse à la crise des réfugiés causée par l’ordre d’expulsion du général Amin, le Canada a offert d’accueillir immédiatement 5 000 personnes ayant besoin d’un nouveau foyer (il en arrivera finalement davantage). Le Canada a aussi envoyé une équipe spéciale de conseillers en immigration en Ouganda pour accélérer la sélection des réfugiés et le traitement de leur dossier.

Photographie noir et blanc d’un homme en uniforme qui regarde un papier, devant un homme tenant des documents et vêtu d’une chemise foncée sous une veste claire, un jeune garçon, et une femme aux cheveux attachés en queue de cheval.

Un fonctionnaire canadien et une famille ougandaise d’origine asiatique tout juste arrivée au Canada (e011052346)

Ces conseillers nous ont dit que nous pourrions peut-être entrer au Canada plus rapidement en tant que réfugiés parrainés. Ma famille a alors contacté une de mes tantes, qui avait quitté la Tanzanie pour le Canada quelques années auparavant et vivait à Hamilton avec son mari et leurs trois filles.

Pour pouvoir parrainer des réfugiés, il fallait donner la preuve d’un certain revenu. La famille de ma tante n’atteignait pas tout à fait ce montant, et craignait de ne pas pouvoir nous aider. Mais un aimable conseiller en immigration a demandé à ma tante si elle recevait les allocations familiales de l’époque. Ces maigres chèques mensuels remis par le gouvernement aidaient ma tante à subvenir aux besoins de mes trois cousines; ils ont permis d’atteindre le seuil requis pour nous parrainer.

Photographie noir et blanc d’un homme en uniforme en train de servir de la nourriture à une femme qui porte un jeune enfant dans ses bras.

De la nourriture est servie aux nouveaux réfugiés ougandais (e011052348)

Photographie noir et blanc d’une femme portant un tablier et un calot de cuisine qui tend un verre en carton à un homme souriant en complet-veston, accompagné d’une femme portant un foulard et tenant un biscuit ainsi qu’un verre de carton.

Nouveaux réfugiés ougandais se faisant servir une boisson (e011052353)

Le jour de notre arrivée au Canada, nous avons ressenti un mélange d’épuisement, de soulagement et d’euphorie; ce fut probablement pareil pour les personnes que l’on voit sur ces photos.

C’est lors de la belle et fraîche journée d’automne du 28 septembre 1972, au casernement militaire près de Montréal, que des officiers ont accueilli les familles réfugiées. Mon frère et moi nous souvenons avoir été surpris par le froid : l’Afrique équatoriale ne nous y avait pas vraiment préparés! Heureusement, les conseillers en immigration s’étaient assurés qu’on puisse obtenir des vêtements d’hiver. Mon frère se rappelle que c’est la première fois qu’il a vu les emblématiques couleurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson (vert, rouge, jaune et indigo) sur certains manteaux. Nous nous souvenons aussi tous les deux du magnifique coloris du feuillage automnal.

Le plus beau souvenir reste toutefois celui de ma mère. Elle relate qu’il y avait 11 téléviseurs noir et blanc répartis un peu partout dans la pièce où on traitait nos documents. Tout d’un coup, les fonctionnaires, soldats et employés de cafétéria se sont tous mis à sauter et crier de joie et à se serrer dans leurs bras. Ce que nous ignorions – mais avons bientôt découvert –, c’est que c’était le jour du dernier match de la Série du siècle opposant le Canada à l’URSS, et que Paul Henderson venait de marquer le but gagnant. Ma mère s’est alors dit « mais quelle journée chanceuse pour notre arrivée ici! ». Nous sommes extrêmement reconnaissants d’avoir eu le Canada comme terre d’asile et la chance de devenir citoyens d’un pays pacifique qui se veut inclusif.

Pour voir d’autres images de l’arrivée au Canada des réfugiés ougandais d’origine asiatique en 1972, consultez l’album Flickr de Bibliothèque et Archives Canada.

©  Sheyfali Saujani


Écrivaine et réalisatrice vivant à Toronto, Sheyfali Saujani a réalisé des émissions radiophoniques à CBC Radio pendant 30 ans.

Le 100e anniversaire du légendaire Bluenose

Par Valerie Casbourn

L’année 2021 marque le 100e anniversaire des premiers exploits de course du Bluenose, la légendaire goélette de pêche de Lunenburg, en Nouvelle-Écosse. Mis à l’eau en mars 1921, ce voilier a remporté l’International Fishermen’s Cup Race en octobre suivant, gagnant les cœurs et marquant les esprits des gens de la Nouvelle-Écosse et d’ailleurs. Pas étonnant que cette remarquable goélette soit rapidement devenue un symbole canadien reconnu.

La première édition de l’International Fishermen’s Cup Race a lieu à l’automne 1920; le trophée remis au vainqueur est un don du Halifax Herald. Pour concourir, les embarcations doivent être des goélettes de pêche en activité, ayant à leur actif au moins une saison de pêche dans les Grands Bancs. Les courses éliminatoires pour déterminer le concurrent de chaque pays se déroulent au large d’Halifax, en Nouvelle-Écosse, et de Gloucester, au Massachusetts. Les deux finalistes s’affrontent ensuite dans un deux de trois pour le trophée. Le concurrent américain, l’Esperanto, file avec la victoire.

Un groupe de la Nouvelle-Écosse riposte en construisant une nouvelle goélette, baptisée d’après le surnom de longue date des Néo-Écossais, « Bluenosers ». Un architecte naval de la province, William Roué, conçoit le Bluenose afin d’en faire un voilier à la fois rapide pour la course et pratique pour la pêche. Celui-ci est construit sur le chantier naval Smith and Rhuland, à Lunenburg. Et le 26 mars 1921, devant une foule enthousiaste, il est mis à l’eau.

Photo noir et blanc de la goélette Bluenose à la ligne d’arrivée d’une course.

La goélette Bluenose traversant la ligne d’arrivée, W. R. MacAskill, 1921. (PA-030802)

Le 15 avril 1921, le Bluenose est inscrit au registre d’immatriculation des bâtiments de Lunenburg, où sont consignés le propriétaire, le type, les dimensions et le moyen de propulsion des embarcations. Bibliothèque et Archives Canada conserve des archives de ports d’immatriculation de partout au pays. Bon nombre d’anciens documents sont indexés dans la base de données « Immatriculation des navires (1787-1966); on y trouve le célèbre Bluenose de Lunenburg (1921) ainsi que six autres navires portant le même nom.

Certains registres plus anciens sont accessibles sur bobines de microfilms numérisées, sur le site d’une organisation partenaire, Canadiana Héritage. L’inscription du Bluenose se trouve à la page 34 du registre d’immatriculation des bâtiments de Lunenburg de 1919 à 1926 (RG42, volume 1612 [anciennement volume 399]), dont une copie numérisée figure sur la bobine de microfilm C-2441 (en anglais). Le Bluenose avait pour numéro officiel le 150404, et son propriétaire inscrit était la Bluenose Schooner Company Limited de Lunenburg, en Nouvelle-Écosse.

Deux pages montrant l’inscription du Bluenose dans le registre d’immatriculation des bâtiments de Lunenburg, en Nouvelle-Écosse.

Page d’inscription du Bluenose datant de 1921, dans les archives du registre d’immatriculation des bâtiments de Lunenburg, Nouvelle-Écosse. (Bobine C-2441, image 615; RG42, volume 1612 [anciennement volume 399], page 34, en anglais)

Le Bluenose prend le large pour sa première saison de pêche, dirigé par le capitaine Angus Walters et son équipage. Puis, en octobre 1921, il s’inscrit à la deuxième édition de l’International Fishermen’s Cup Race. (Une description de la course se trouve dans le rapport annuel 1921-1922 de la Direction de la pêche du ministère de la Marine et des Pêcheries.)

Le Bluenose remporte les éliminatoires, devenant ainsi le concurrent canadien. À deux reprises, il se mesure ensuite à la goélette américaine Elsie, gagnant chaque fois. Les courses se déroulent au large d’Halifax, le samedi 22 octobre et le lundi 24 octobre, suscitant un vif intérêt et attirant de nombreux visiteurs (documents parlementaires du Dominion du Canada, 1923, volume 59, numéro 6, document parlementaire numéro 29, page 38, en anglais). Le rapport annuel décrit ainsi la deuxième et dernière course :

Lors de la deuxième course, le lundi 24 octobre, l’Elsie a encore une fois été le premier à franchir la ligne de départ, à 9 h 00 et 32 secondes, suivi du Bluenose, à 9 h 01 et 52 secondes. Pendant près de trois heures, la goélette de Gloucester a été talonnée par celle de Lunenburg, mais le Bluenose a montré de quoi il est capable au retour, franchissant la ligne d’arrivée à 14 h 21 et 41 secondes, soit dix minutes avant l’Elsie.

Les courses ont attiré énormément de spectateurs, et mèneront sans aucun doute à la conception de goélettes bien adaptées à la pêche aux poissons d’eau salée et d’eau douce. [Traduction]

Photo noir et blanc de voiliers au départ d’une course.

Début de la course éliminatoire, W. R. MacAskill, 1921. (PA-030801)

La victoire du Bluenose insuffle une profonde fierté et un grand intérêt en Nouvelle-Écosse, des sentiments qui font rapidement boule de neige au-delà des frontières de la province. L’année suivante, l’International Fishermen’s Cup Race se déroule au large de Gloucester, au Massachusetts. Le Bluenose y participe, accompagné d’une délégation de la Nouvelle-Écosse. Le gouvernement du Canada y envoie également un représentant, George Kyte, député de Cap-Breton-Sud et de Richmond, escorté du NCSM Patriot. Le premier ministre Mackenzie King avait écrit à Kyte le 23 septembre 1922 pour lui annoncer la nouvelle, une décision entérinée par un décret du Conseil privé. (PC 1922-1937)

Page du décret PC 1922-1937 du Conseil privé datée du 21 septembre 1922.

Décret PC 1922-1937 du Conseil privé nommant George Kyte (député de Cap-Breton-Sud et de Richmond) représentant du gouvernement du Canada à l’International Fishermen’s Cup Race de 1922. (Bobine C-2246, image 211; MG26-J1, volume 75, page 64113, en anglais)

 

Le Bluenose remporte de nouveau l’International Fishermen’s Cup Race en 1922. Il concourt dans les trois éditions suivantes, soit en 1923, 1931 et 1938, et sa renommée ne cesse de grandir.

En 1928, le ministère des Postes commence à représenter des éléments canadiens sur les timbres réguliers. Le Bluenose est alors choisi pour représenter la pêche, la construction navale et le matelotage de la Nouvelle-Écosse. Le 6 janvier 1929, moins de dix ans après la mise à l’eau de la goélette, le ministère des Postes émet le timbre de 50 cents du Bluenose, une conception composite inspirée de photos de Wallace R. MacAskill illustrant le Bluenose dans une course au large du port d’Halifax.

Timbre de 50 cents de Postes Canada montrant la goélette Bluenose sous deux angles différents.

Timbre de 50 cents du Bluenose, émis le 6 janvier 1929. Droit d’auteur : Société canadienne des postes (s000218k)

Le Bluenose continue d’être utilisé pour pêcher le long des côtes de l’Atlantique Nord; son équipage rapporte même la plus grosse prise de Lunenburg. Il représente aussi la Nouvelle-Écosse et le Canada sur la scène internationale : en 1933, il navigue vers Chicago pour l’exposition universelle, et en 1935, il se rend en Angleterre pour le jubilé d’argent du roi George V.

Mais les temps changent, et la célèbre goélette est vendue en 1942. Malheureusement, elle coule quatre ans plus tard, en 1946, après avoir heurté un récif au large d’Haïti.

Surnommé « la reine de l’Atlantique Nord », le Bluenose est resté gravé dans les mémoires, et on le célèbre encore de diverses façons. Par exemple, le capitaine Angus Walters et l’architecte naval William J. Roué ont tous deux un timbre commémoratif à leur effigie, émis respectivement en 1988 et en 1998. La goélette apparaît quant à elle sur les pièces de dix cents depuis 1937, et est mentionnée dans une chanson du chanteur folk canadien Stan Rogers. Et le Bluenose II, une réplique du navire original ancrée au port de Lunenburg, vogue toujours comme ambassadeur de la province.

Autres ressources

Exposition virtuelle des Archives de la Nouvelle-Écosse : Le Bluenose, symbole canadien

Musée canadien de l’histoire : Articles de la collection de William James Roué

_________________________________________________________________________

Valerie Casbourn est archiviste à la Division des services de référence du bureau d’Halifax de Bibliothèque et Archives Canada.

Les Inuit sur le billet canadien de 2 $ de 1975

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Ellen Bond

En octobre 2020, j’ai lu un article (en anglais) dans le Nunatsiaq News portant sur le billet canadien de 2 $ imprimé par la Banque du Canada de 1975 à 1979. Ce billet de banque était le premier au Canada à mettre en valeur des Autochtones. J’ai poussé un peu plus loin mes recherches et trouvé deux autres articles à ce sujet : un également paru dans le Nunatsiaq News (en anglais) en 2018, et un publié dans le blogue du Musée de la Banque du Canada en 2020. Dans l’article de 2018 du Nunatsiaq News intitulé « Taissumani, April 7 », on voit une photo du verso du billet de 2 $, où la défunte Leah Idlout avait inscrit en écriture syllabique les noms des personnes y figurant.

Photo couleur du verso d’un billet de banque canadien de 2 $ de 1975-1979, sur lequel les noms des six personnes qui y figurent sont inscrits en écriture syllabique.

La défunte Leah Idlout a inscrit en écriture syllabique les noms des six hommes figurant au verso du billet de banque canadien de 2 $. (Image reproduite avec l’aimable autorisation de John MacDonald et de la Banque du Canada.)

Le tableau qui suit montre les diverses orthographes des noms de ces hommes inuit en inuktitut. Les noms de la première colonne sont utilisés dans ce billet de blogue.

Le billet de 2 $ a été produit à partir d’une gravure de C. Gordon Yorke, elle-même inspirée d’une photo prise en 1951 par le cinéaste Doug Wilkinson lors du tournage de son film Au pays des jours sans fin. Disponible uniquement pour consultation sur place dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le film est toutefois en ligne sur le site de l’Office national du film (ONF). Il a été tourné au camp de Joseph Idlout sur l’île Alukseevee située à environ 60 km de Mittimatalik (aussi connu sous le nom de Pond Inlet), au Nunavut (anciennement les Territoires du Nord-Ouest). La scène montre des chasseurs préparant leurs qajait (kayaks) pour poursuivre, harponner et récupérer les narvals aperçus plus tôt, nageant et se reposant parmi les floes (glaces flottantes).

Photo noir et blanc de six chasseurs inuit chargeant leurs qajaqs de matériel de chasse.

Photo ayant inspiré la gravure figurant au verso du billet canadien de 2 $ mis en circulation de 1975 à 1979. De gauche à droite : Gideonie Qitsualik gonfle un flotteur en peau de phoque; Lazarus Paniluk soulève un harpon; Herodier Kalluk charge un qajaq; Ullattitaq gonfle un flotteur en peau de phoque; Joseph Idlout met un qajaq à l’eau; et Elijah Erkloo soulève une pagaie. La photo a été prise pendant le tournage du film Au pays des jours sans fin, réalisé en 1952 par Doug Wilkinson à Nuvuruluk, au Nunavut. Source : Doug Wilkinson, île de Baffin (Canada), vers 1951, NCC 1993.56.541.

De nombreuses photos de la collection de BAC ont été acquises et cataloguées sans information détaillée ou sans les renseignements provenant des inscriptions et des légendes originales des documents connexes. Ainsi, ces photos reflètent les préjugés et les attitudes de la société non autochtone de l’époque. Mise sur pied par le programme Nunavut Sivuniksavut (en anglais), l’initiative Un visage, un nom avait d’abord pour but d’identifier les Inuit figurant sur les photos archivées. Née d’une collaboration entre le Nunavut Sivuniksavut, le gouvernement du Nunavut et les Archives nationales du Canada (maintenant BAC), l’initiative lancée en 2002 a été élargie et porte maintenant aussi sur les Premières Nations et la Nation métisse, partout au Canada. Un visage, un nom publie des photographies d’archives sur ses réseaux sociaux. L’information de base des photos – p. ex. la date, le lieu, l’activité illustrée ou toute autre donnée d’identification – peut être limitée ou manquante.

Les trois articles portant sur le billet de 2 $ ont éveillé notre intérêt. Nous étions curieux : en appliquant la démarche inverse d’Un visage, un nom, pouvions-nous trouver d’autres photos de ces hommes dans la collection de BAC? Voici les résultats de nos recherches :

Gideonie Qitsualik – Sur le billet de 2 $, Gideonie se trouve à gauche. Penché au-dessus d’un qajaq, il est en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend une autre photo (ci-dessous) de Gideonie prise à peu près à la même époque. Sur cette photo, il est la deuxième personne à partir de la gauche. Gideonie deviendra plus tard un pasteur anglican bien connu à Gjoa Haven, au Nunavut.

Photo noir et blanc montrant quatre adultes et trois enfants qui dépècent des phoques sur une plage rocheuse. À l’arrière-plan, on voit des tentes en toile.

À droite à l’avant-plan, Joseph Idlout est penché. Les autres personnes sont, de gauche à droite : Herodier Kalluk, Gideonie Qitsualik, Daniel Komangaapik, Uirngut, Ullattitaq (Paul Idlout) et Rebecca Qillaq Idlout. Ils dépècent des phoques. (PA18905)

Lazarus Paniluk – Lazarus est le deuxième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $. Il soulève un harpon. Nous n’avons pas encore trouvé de photos de lui dans la collection de BAC.

Herodier Kalluk – Il est le troisième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $, s’affairant à charger un qajaq. La collection de BAC comprend deux autres photos d’Herodier. Sur celle ci-dessous prise en 1952, Herodier (à gauche) est en compagnie de Joseph Idlout, qui vient tout juste de harponner un phoque. Herodier est le grand-père de la chanteuse Tanya Tagaq  (en anglais), lauréate d’un prix Juno.

Herodier Kalluk (à gauche) et Joseph Idlout observent un phoque harponné et étendu sur la glace au large de Button Point, près de Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut. (PA145172)

Ullattitaq – Aussi connu sous le nom de Paul Idlout, Ullattitaq est le quatrième homme à partir de la gauche au verso du billet de 2 $. On le voit en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend deux autres photos de lui. Sur celle ci-dessous prise en septembre 1945 à Mittimatalik/Tununiq, Ullattitaq est alors un jeune garçon. Il deviendra plus tard l’évêque de l’Arctique.

Photo noir et blanc d’un jeune garçon portant un capuchon bordé de fourrure.

Ullattitaq (Paul Idlout) à Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut, septembre 1945. (e002344212)

Joseph Idlout – Au verso du billet de 2 $, Joseph est le cinquième homme à partir de la gauche; on le voit en train de mettre un qajaq à l’eau. À l’époque, il était le chef d’une petite communauté de familles qui comprenait le camp de chasse Aulatsivik, où Doug Wilkinson a tourné son film. Joseph est celui que l’on retrouve le plus souvent dans la collection de BAC : il apparaît sur au moins neuf photos! Il est au centre sur la photo ci-dessous.

Photo noir et blanc de trois hommes inuit debout à l’extérieur pendant l’hiver. Ils portent tous des vêtements traditionnels.

De gauche à droite : Daniel N. Salluviniq (Saudlovenick), Joseph Idlout et Zebeddie Amarualik, tenant tous des appareils photo Brownie en attendant l’arrivée du gouverneur général Vincent Massey, Qausuittuq (Resolute Bay), Nunavut, mars 1956. (e002265651)

Photo noir et blanc montrant un homme assis dans un qajaq, sur le point de lancer un harpon. À l’arrière-plan, on aperçoit des montagnes enneigées.

Assis dans son qajaq, Joseph Idlout se prépare à lancer un harpon en ivoire, Mittimatalik/Tununiq, Nunavut, juillet 1951. (R002169)

Elijah Erkloo – Elijah est l’homme complètement à droite sur l’image au verso du billet de 2 $; il est en train de préparer une pagaie. Il ne semble y avoir aucune photo d’Elijah dans la collection de BAC, mais nous en avons trouvé une de son grand-père. Selon l’article « Taissumani, April 7 », Elijah était un jeune garçon lors du tournage du film; il deviendra plus tard le député d’Amittuq (anciennement Foxe Basin). Elijah mentionne que Joseph Idlout, son oncle, était le chef du camp, ce qui explique probablement pourquoi BAC possède autant de photos de ce dernier.

Photo noir et blanc d’un homme aux cheveux longs et portant une moustache.

Akomalee de l’île de Baffin, 1924. Akomalee, le grand-père d’Elijah Erkloo, était un Aîné de Mittimatalik, au Nunavut. (PA102276)

Il est important de bien identifier les gens et d’inscrire leur nom correctement. Le projet Un visage, un nom a permis d’identifier de nombreuses personnes et de redonner aux collectivités de l’ensemble du Canada ce qui leur revient. Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, avez plus d’information sur les hommes figurant sur ce billet de 2 $, communiquez avec nous. L’information peut aussi concerner d’autres photos dans la collection de BAC sur lesquelles ces hommes ne sont pas encore identifiés. Il peut même s’agir de simples détails permettant d’en savoir un peu plus sur eux. Toute nouvelle information sera ensuite ajoutée aux documents d’archives.

Médias sociaux d’Un visage, un nom :

_________________________________________________________________________

Ellen Bond est adjointe de projet dans l’équipe du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pour de meilleures notices : l’exemple des boîtes en écorce de bouleau

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par Vasanthi Pendakur et Elizabeth Kawenaa Montour

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné d’un homme des Premières Nations. Ce dernier est assis de profil et fume la pipe au milieu d’un cercle placé au centre. Des fleurs rouge, blanc et bleu sont brodées de part et d’autre du cercle, et un motif de losange figure au-dessus et en dessous du cercle.
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des carreaux et un homme des Premières Nations fumant la pipe (e010948522)

Les boîtes en écorce de bouleau sont des artefacts extrêmement rares de la collection de Bibliothèque et Archives Canada. De forme tridimensionnelle, elles sont ornées de broderies réalisées à partir de poils d’orignaux insérés dans des trous percés dans l’écorce. Les Premières Nations utilisaient les poils d’orignaux pour décorer des objets avant l’arrivée des Européens.

Les boîtes de cet ensemble s’apparentent à celles créées dans les couvents des Ursulines de Québec. Elles ont probablement été fabriquées pour être vendues aux touristes qui visitaient Québec au 18e siècle. Les boîtes de ce type étaient des souvenirs prisés, d’abord par l’élite française, puis par l’armée britannique. Ces boîtes en particulier appartenaient à un officier stationné à Niagara durant la guerre de l’Indépendance des États-Unis. Selon la notice, elles datent de 1780 à 1800 et ont été acquises par Henry Powell (décédé en 1815), du 53e Régiment de fantassins.

Un côté d’une boîte en écorce de bouleau (e010948522_s6)

Après avoir observé ces artefacts et lu leur description, nous avons découvert de l’information supplémentaire qui a permis d’en améliorer la description.

Au moment de créer une notice pour décrire des archives, un agent du contrôle de la qualité saisit l’information dans le catalogue et vérifie son exactitude, souvent en collaboration avec l’archiviste responsable. Dans le cas présent, l’archiviste a validé la nature des matériaux utilisés pour fabriquer et décorer la boîte : l’écorce de bouleau et les poils d’orignaux.

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des motifs de piques et un homme des Premières Nations fumant la pipe (e010948521)
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau sur lequel figure une femme des Premières Nations. Celle-ci se tient de profil au milieu d’un cercle placé au centre, portant un enfant sur son dos. Des fleurs rouge, blanc et bleu sont brodées de part et d’autre du cercle, et un motif de trèfle figure au-dessus et en dessous du cercle.
Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des trèfles et une femme des Premières Nations; cette dernière se tient de profil et porte un enfant sur son dos (e010948523)

Les boîtes de cet ensemble sont toutes de la même taille. Si les broderies se ressemblent à première vue, chaque boîte présente un motif unique basé sur l’une des couleurs du jeu de cartes : cœur, carreau, trèfle ou pique. Chaque couvercle est orné de deux motifs brodés de l’une des quatre couleurs.

De plus, les quatre couvercles montrent un personnage des Premières Nations de profil au milieu du cercle au centre : deux représentent un homme fumant la pipe; le troisième, un homme armé d’un arc et d’une flèche; et le quatrième, une femme portant un enfant dans un tikinagan. De part et d’autre des cercles figurent des motifs brodés de fleurs, de feuilles et de tiges colorées. De longs poils d’orignaux sont fixés aux rebords de la boîte.

Un couvercle de boîte en écorce de bouleau orné de broderies représentant des cœurs et un homme des Premières Nations armé d’un arc et d’une flèche, debout de profil (e010948520)

En faisant des recherches, nous avons découvert dans les collections du Musée McCord un panier en écorce de bouleau orné de broderies en poils d’orignaux. Il porte la description suivante :

« En 1714, […] mère St-Joseph, ursuline de Trois-Rivières, enseigne l’art de la broderie sur l’écorce. Nous possédons également des informations sur mère Sainte-Marie-Madeleine (Anne Du Bos), née à Sillery en 1678, d’un père français et d’une mère huronne-wendate. Selon la nécrologie de cette religieuse ursuline (1734), celle-ci consacra les dernières années de sa vie à l’enseignement de la broderie, notamment la broderie en poil d’orignal. Dès 1720, la broderie en poil d’orignal est reconnue comme une forme de travail d’aiguille très raffinée et élégante. »

Les boîtes figurant dans la collection de BAC semblent être du même style.

Même après la propagation des matériaux européens, les ressources locales ont continué d’être utilisées dans la fabrication de souvenirs. Les Premières Nations et les sœurs ursulines auraient toutes deux pu fabriquer ce type de boîtes pour l’industrie du tourisme : c’est pourquoi une certaine confusion entoure l’origine de l’ensemble de boîtes conservées à BAC.

Dans la notice, l’archiviste a indiqué que la provenance était inconnue. Puisque ce style de boîtes était répandu, on ne peut pas dire avec certitude si ce sont des sœurs, des filles des Premières Nations ou des femmes françaises qui les ont fabriquées. En fin de compte, la description a été revue pour refléter l’incertitude entourant l’identité des artistes. C’est ainsi que j’ai appris qu’on pouvait améliorer les notices et les rendre plus accessibles grâce à de nouvelles recherches.

Cet exemple donne un très bref aperçu de la tâche de révision des descriptions historiques. Des archivistes réexaminent actuellement des descriptions existantes afin de les rendre plus exactes, mais il reste encore beaucoup à faire.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Vasanthi Pendakur est une ancienne gestionnaire de projet de la Division des expositions et du contenu en ligne. Elle était responsable de la recherche et de la publication des albums Flickr de BAC. Elizabeth Kawenaa Montour est une archiviste et recherchiste autochtone qui travaille au sein de la Division des expositions et du contenu en ligne. Elle s’occupe de la recherche et de la rédaction de contenu autochtone pour les billets de blogue et les albums Flickr.

La vie extraordinaire de John Freemont Smith – Défi Co-Lab du Mois de l’histoire des Noirs

Par Caitlin Webster

Veuillez noter que cet article et les documents auxquels il fait référence peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Transportons-nous à la fin du 19e siècle : parmi les milliers de personnes qui émigrent vers la Colombie-Britannique, peu connaîtront le parcours remarquable de John Freemont Smith. Mû par son enthousiasme pour sa nouvelle terre d’accueil et sa soif de réussite, il mènera une fructueuse carrière d’homme d’affaires, de représentant municipal et fédéral, ainsi que de bénévole doué d’un grand sens civique. Ses réalisations seront d’autant plus exceptionnelles qu’il est alors un homme noir dans un milieu de colons blancs. Sa vie durant, il subira le racisme, mais il inspirera également le respect et l’admiration de ses contemporains. Bibliothèque et Archives Canada (BAC) détient de nombreux documents d’archives témoignant du travail de John Freemont Smith au poste d’agent des Indiens à l’Agence de Kamloops, de 1912 à 1923. Certains de ces documents ont été sélectionnés pour créer un défi Co-Lab.

Portrait en buste de John Freemont Smith.

John Freemont Smith, vers les années 1870. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 6163

John Freemont (ou Fremont) Smith voit le jour à Sainte Croix le 16 octobre 1850, quelques années après l’abolition de l’esclavage dans les Antilles danoises. Il suivra des études et une formation de cordonnier à Copenhague et à Liverpool avant de partir voyager en Europe et en Amérique du Sud. En 1872, il pose ses valises à Victoria, en Colombie-Britannique. Il y ouvre une cordonnerie, puis épouse Mary Anastasia Miller en 1877.

Portrait familial noir et blanc pris en studio montrant Mary Smith et John Freemont Smith assis, et cinq de leurs enfants debout autour d’eux.

John Freemont Smith, son épouse Mary et leurs enfants Agnes, Louise, Mary, Leo et Amy, vers 1907-1910. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 10008

Après de brefs séjours à New Westminster et à Kamloops, la famille s’installe dans la région de Louis Creek en 1886. John Freemont Smith y ouvre une boutique, se lance dans la prospection de minerais et s’exerce au journalisme à la pige. Il devient également le premier maître de poste de Louis Creek, un emploi qu’il occupera jusqu’en 1898.

Cette même année, un incendie ravage la maison familiale; les Smith quittent Louis Creek et s’installent à Kamloops.

Carte à code de couleurs représentant les rues et les bâtiments d’une partie de la ville de Kamloops.

Plan d’assurance incendie de Kamloops, Colombie-Britannique, mai 1914. (e010688881-v8)

John Freemont Smith poursuit sa carrière à Kamloops, où il œuvre comme conseiller municipal de 1902 à 1907, puis comme évaluateur municipal en 1908. Il joue également un rôle actif au sein de la collectivité par sa contribution à la création de plusieurs organismes, dont l’association agricole, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, l’association conservatrice et la chambre de commerce de Kamloops, où il occupera les fonctions de secrétaire pendant quelques années. En 1911, il fait construire sur la rue Victoria l’édifice Freemont, qui existe encore aujourd’hui.

Photographie noir et blanc de sept hommes en complet prenant la pose sur un trottoir en bois devant l’entrée d’un bâtiment. À l’arrière-plan, on voit des passants – deux hommes en complet et deux jeunes filles inconnues vêtues de robes blanches et coiffées de chapeaux blancs.

Conseil municipal de Kamloops de 1905 : le conseiller municipal J. F. Smith, le conseiller municipal D. C. McLaren, le conseiller municipal R. M. MacKay, le maire C. S. Stevens, le conseiller municipal J. M. Harper, le conseiller municipal J. Milton et le conseiller municipal A. E. McLean; à l’arrière-plan, à droite : J. H. Clements et William Charles. Photographie prise à l’angle de la rue Victoria et de la 3e Avenue. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 2858

En 1912, John Freemont Smith, alors âgé de 62 ans, est nommé agent des Indiens de Kamloops, un poste qu’il occupera pendant plus de dix ans. Son entrée en fonction se fait à un moment difficile. En effet, son prédécesseur, globalement connu pour son inefficacité et son manque d’assiduité, avait lésé les intérêts déjà menacés de la Première Nation locale, les Secwepemc. Cette même année, on met sur pied la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique. Mieux connue sous le nom de Commission royale McKenna-McBride, elle aura des répercussions importantes sur les terres des Premières Nations en créant, en réduisant et en éliminant des réserves dans toute la province. Les premières tâches de John Freemont Smith consistent à se rendre dans les différentes réserves de l’agence tentaculaire pour recueillir des données destinées à la Commission, puis à défendre les Secwepemc contre les tentatives d’appropriation de leurs terres les plus précieuses.

 

Carte des réserves dans les agences de Nicola et de Kamloops. Un code de couleurs indique les réserves existantes, les nouvelles réserves et les réserves réduites.

Agence de Kamloops, 1916. (e010772172)

En outre, John Freemont Smith vit alors une situation délicate. En tant que colon noir dans une société majoritairement blanche, il subit le racisme de nombre de ses concitoyens. Néanmoins, son rôle d’agent est de mener à bien la politique d’assimilation des peuples autochtones voulue par le gouvernement canadien. Selon les instructions générales de 1910 transmises aux nouveaux agents de la Colombie-Britannique, l’objectif est d’amener les Secwepemc à renoncer à leur mode de vie traditionnel pour privilégier l’agriculture et l’élevage, de remplacer leur système agraire collectiviste par un système occidental constitué de parcelles distinctes pour chaque famille, et de promouvoir un idéal d’indépendance individuelle plutôt que les valeurs d’entraide.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page six d’un « exemplaire des instructions générales transmises aux nouveaux agents des Indiens en Colombie-Britannique » [traduction], 1910. (e007817641)

Compte tenu de son statut et de son travail, John Freemont Smith est bien conscient de la nature de ces politiques, puisque son devoir est de les mettre en œuvre. La situation dans laquelle il se trouve alors est complexe : une personne racisée imposant des politiques d’assimilation à d’autres personnes racisées au nom d’un système de gouvernance colonial. Il est cependant clair que durant toutes ses années comme agent, M. Smith prendra position en faveur des Secwepemc et fera preuve d’une intelligence pragmatique et d’une déontologie remarquable.

Dans ses fonctions d’agent, il doit relever deux défis majeurs : la très grande taille de l’Agence de Kamloops et le manque constant de fonds. En outre, les difficultés posées par l’expansion de la colonie et ses conséquences sur les terres et les systèmes d’irrigation des réserves le tourmenteront pendant ses 11 années à ce poste. Les ressources de BAC – aussi bien le premier témoignage de John Freemont Smith devant la Commission royale, que ses derniers rapports rédigés dix ans plus tard – rendent bien compte du dilemme frustrant auquel il est alors confronté. Son rôle consiste à mettre en œuvre une politique visant à encourager l’agriculture et l’élevage, mais il dispose de bien peu de ressources pour mener à bien cet objectif. Pendant ce temps, les agriculteurs, les éleveurs et les entreprises locales détournent les sources d’eau, empiètent sur le territoire des Secwepemc sans autorisation et exercent des pressions pour que les terres qu’ils convoitent soient retirées des réserves.

Ce sera notamment le cas de la réserve no 1 de Kamloops, située de l’autre côté de la rivière Thompson en face de Kamloops, dont la protection et le maintien nécessiteront une vigilance et un combat de tous les instants. Des personnalités influentes de la ville insistent pour que les Secwepemc soient expulsés et leurs terres vendues. Alors qu’il occupe ses fonctions d’agent des Indiens, John Freemont Smith doit gérer plusieurs tentatives d’expulsion, dont celle, en 1913, de la chambre de commerce de Kamloops qui fait valoir auprès de la Commission royale que les Secwepemc gagneraient à vendre leurs terres et à quitter Kamloops, et que la suppression de la réserve faciliterait l’expansion de la ville.

Lettre manuscrite sur un papier à en-tête de la chambre de commerce de Kamloops, apposée sur un formulaire de la Commission royale comportant un numéro de pièce.

Demande déposée par la chambre de commerce de Kamloops auprès de la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique, visant à vendre l’entièreté ou une partie de la réserve no 1 de Kamloops. (RG 10, volume 11021, dossier 538C de Canadiana Héritage)

Une autre tentative d’expulsion a lieu en 1919 quand Henry Denison, secrétaire de la section de Kamloops du Fonds patriotique canadien, propose d’utiliser les terres pour accueillir les soldats ayant combattu durant la Première Guerre mondiale. Sans surprise, John Freemont Smith s’oppose à cette nouvelle demande d’acquisition des terres de réserve. Son refus suscite une réponse raciste de M. Denison qui, dans une lettre au député H. H. Stevens [en anglais], prétend, sans preuve, que les Secwepemc sont mécontents que le poste d’agent des Indiens soit occupé par un homme noir.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page deux d’une lettre de Henry Denison à H. H. Stevens contenant des propos racistes et anticatholiques. (RG 10, volume 7538, dossier 26 154-1 de Canadiana Héritage)

Grâce à ces expériences et à sa grande connaissance des autorités et des politiques locales, John Freemont Smith est bien placé pour repérer les manœuvres injustes contre les Secwepemc. Bien au fait du clientélisme ayant cours dans de nombreuses petites villes, il sait reconnaître les pratiques discriminatoires de certaines collectivités locales. Par exemple, tandis qu’il tente de faire rembourser au chef Titlanetza de la bande de Cook’s Ferry une amende infligée pour colportage, John Freemont Smith explique ainsi la tactique d’une administration municipale [traduction] : « Il est de notoriété publique que les frais d’entretien indirects de la Ville de Merritt sont en grande partie couverts grâce à l’argent extorqué aux Indiens sous forme d’amendes et par d’autres moyens. »

John Freemont Smith travaillera comme agent jusqu’en 1923 et restera à Kamloops jusqu’à la fin de sa vie. Il continuera d’écrire pour le journal local et poursuivra ses activités bénévoles dans diverses organisations civiques comme le club Rotary local. Il rendra l’âme dans son bureau, dans l’édifice Freemont, le 5 octobre 1934.

Co-Lab est un outil en ligne par lequel BAC permet aux utilisateurs d’étiqueter, de transcrire, de traduire et de décrire les documents numérisés sur son site Web. À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, BAC a créé un défi Co-Lab afin de transcrire les documents relatifs au travail de John Freemont Smith comme agent de Kamloops. Veuillez noter que certains de ces documents peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Pour en savoir plus sur John Freemont Smith et sur la vie des Secwepemc à cette époque, nous vous invitons à consulter les ressources suivantes [en anglais] :


Caitlin Webster est archiviste principale à la Division des services de référence au bureau de Vancouver de Bibliothèque et Archives Canada.

Kirkina Mucko à un mariage à Rigolet, au Labrador

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Avertissement : Le présent billet de blogue comprend du contenu explicite (décès, acte médical, amputation) qui pourrait constituer un élément déclencheur chez certains lecteurs ou les offenser.

Photo noir et blanc d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants assis ou debout dans un champ où poussent des fleurs. On voit derrière eux une étendue d’eau et des terres, au loin. Un chien se trouve à gauche dans l’avant-plan.

Mariage de Wilfred et Beatrice Shiwak; titre original : A wedding party, at Rigolet [réception de mariage à Rigolet]. Wilfred et Beatrice sont debout au centre; Kirkina Mucko est agenouillée entre Wilfred et la mère de ce dernier. (e011439717)

Lorsque j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en 2018, j’ai tout naturellement fait une recherche rapide pour voir si notre collection contenait des documents liés à ma ville natale, au Labrador. En recherchant simplement « Rigolet », j’ai obtenu quelques résultats, dont un document qui n’avait pas encore été numérisé : A wedding in Rigolet, 1923 [un mariage à Rigolet, 1923]. Comme la photo n’avait pas été numérisée, je l’ai mise de côté et ne m’en suis souvenue que l’été dernier, lorsque je cherchais dans la collection de l’International Grenfell Association (IGA) pour cette même période. Je me suis dit que je tenterais le coup et j’ai commandé la boîte pour en examiner le contenu. Lorsque les photos sont arrivées, je les ai feuilletées rapidement pour trouver celle que je cherchais; j’avais le pressentiment que j’allais y découvrir quelque chose d’intéressant. Après tout, je viens d’une collectivité de seulement 320 habitants; j’étais donc certaine de connaître les membres de la famille et leurs proches.

J’ai enfin trouvé la photo au fond de la pile.

Les visages me semblaient familiers…

Et j’ai fini par reconnaître l’un d’entre eux!

Je connaissais bien l’homme sur la photo, puisque j’avais dessiné son portrait pour l’offrir comme cadeau de Noël à ma grand-mère, de nombreuses années auparavant. C’était bien lui, mon arrière-grand-père « Papa Wilfred » et, à sa gauche, mon arrière-grand-mère, Beatrice! Pendant toutes ces années, la photo était cachée dans les archives, et je pouvais enfin la montrer à ma famille au Labrador!

J’ai publié l’image sur Facebook en y étiquetant Un visage, un nom dans l’espoir de pouvoir identifier d’autres personnes sur la photo. En quelques minutes, j’ai reçu une réponse. La femme se tenant debout à la droite de Wilfred est sa mère, Sarah Susanna, et la femme agenouillée entre les deux est la célèbre infirmière inuk Kirkina Mucko (née Elizabeth Jeffries). Les rapports diffèrent, mais d’après les dires des habitants locaux, le père d’Elizabeth est allé chercher une sage-femme pendant l’accouchement de sa femme. À son retour, il découvre que sa femme et le nouveau-né sont décédés pendant son absence, et que la petite Elizabeth, âgée de deux ans, souffre d’engelures graves aux jambes et est atteinte de gangrène. Aucun médecin ne se trouve à proximité. Il prend alors l’éprouvante et pénible décision d’amputer lui-même les jambes d’Elizabeth au moyen d’une hache. Afin d’arrêter l’hémorragie, il met les jambes de sa fille dans un baril de farine! Un article publié des années plus tard raconte que le médecin local, Wilfred Grenfell (nommé plus tard sir Wilfred Grenfell), a pleuré lorsqu’il a entendu l’histoire de la fillette. Dès lors, Wilfred Grenfell amène Elizabeth à un orphelinat à St. Anthony, à Terre-Neuve, et réussit à recueillir assez de fonds pour lui procurer des jambes artificielles. Elle accompagnera le médecin aux États-Unis et au Mexique afin de recueillir des fonds pour l’IGA. À l’époque, l’IGA fournit des soins de santé à toute la population du Labrador et réalise diverses activités de bienfaisance.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants sur un quai. On aperçoit au loin une étendue d’eau, un bateau et des montagnes.

Certaines de ces personnes ont parcouru plus de 30 km pour écouter la messe annuelle du révérend anglican Parson Gordon, qu’on voit ici à droite, vêtu d’une robe religieuse. (e011439717)

Plus tard, pour des raisons inconnues, un médecin de Boston la renommera Kirkina. Des Inuit expliquent qu’à l’époque, les enfants inuit qui se trouvaient dans des hôpitaux du Sud se faisaient parfois traiter comme des animaux de compagnie. Dans de tels cas, ces enfants ne revoyaient plus jamais leur famille dans l’Arctique après avoir été emmenés et élevés par le personnel des hôpitaux. Je présume que c’est ce genre d’attitude qui a amené le médecin à changer le nom d’Elizabeth. À son mariage, son nom change encore une fois et devient Kirkina Mucko.

Pendant la pandémie de grippe espagnole de 1918, son mari et trois à six de ses enfants décèdent (certains témoignages pourraient avoir inclus ses beaux-enfants, ce qui explique l’écart). Motivée par cette perte énorme, Kirkina Mucko décide de devenir infirmière. Elle suit une formation et décide plus tard de se spécialiser dans la profession de sage-femme. Sa carrière durera 36 ans! De nombreux articles de journaux et textes de l’IGA mentionnent Kirkina Mucko et son histoire exceptionnelle, et bon nombre de ces écrits se trouvent maintenant dans les fonds documentaires à BAC. En 2008, le refuge pour femmes de Rigolet a été nommé Kirkina House en hommage à la force et à la persévérance de l’infirmière.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell est une artiste inuk originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a été recherchiste dans l’équipe du projet Nous sommes là : Voici nos histoires, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

N’ayez pas peur des conférences virtuelles!

Par Sarah Potts

J’ai réalisé dernièrement que le personnel de Bibliothèque et Archives Canada fait du télétravail à temps plein depuis presque un an, comme beaucoup de Canadiens. J’ai aussi réfléchi aux conséquences de la pandémie sur ma vie professionnelle. En fait, mes tâches de bibliothécaire aux acquisitions n’ont jamais arrêté, contrairement à ma routine habituelle et à mes interactions avec le milieu. J’ai donc sauté sur l’occasion quand on m’a offert de participer à une activité en ligne.

Photo couleur d’un ordinateur portable sur une table en bois, avec une lampe et des stylos dans un pot.
Je vous présente mon bureau! (Ou plutôt ma table de cuisine…)

Là mais pas là

J’ai pris part à un événement qui existe depuis plus de 20 ans : la Journée du dialogue du Library Journal (en anglais). Normalement, la Journée se tient quelques fois par année, en personne. Bibliothécaires et éditeurs peuvent alors réseauter et discuter des dernières tendances littéraires.

Cette fois, à cause de la COVID-19, la Journée s’est déroulée gratuitement en ligne. Motivée par l’idée de suivre des ateliers en direct et d’échanger avec les autres, j’ai découvert que la plupart des séances étaient préenregistrées.

Cela dit, un certain degré d’interaction demeurait possible. Par exemple, nous avons pu clavarder et échanger des idées entre participants. Nous avons aussi discuté en groupe avec des auteurs. C’était exigeant : mes onglets Internet – et ma capacité mentale – se sont retrouvés sollicités à leur maximum! J’ai passé tellement de temps à vérifier certains concepts que j’en ai parfois oublié de suivre le fil de la conversation. Devant l’abondance de possibilités, j’avais peur de ne pas en faire assez.

Même en sachant que je pourrais réécouter les séances plus tard, je me suis inquiétée. Allais-je manquer quelque chose d’important si je ne suivais pas un atelier en temps réel? C’est à peine si j’ai osé m’éloigner de mon ordinateur pour prendre des pauses. Je suis même allée sur les médias sociaux pour m’assurer de ne rien manquer. Et soudain, j’ai compris : je vivais ce qu’on appelle le syndrome FOMO.

Trop à faire, trop peu de temps

L’expression FOMO vient de l’anglais fear of missing out, c’est-à-dire la peur de manquer quelque chose. Elle a été popularisée au début des années 2000 par Patrick McGinnis, un auteur et chercheur américain. En gros, dès qu’on se retire d’un événement ou d’une discussion, on a peur de manquer quelque chose d’important ou d’intéressant. (Cet article en anglais du Time traite du FOMO.)

De mon côté, je me suis posé plein de questions. Si je pars, vais-je manquer une discussion avec quelqu’un? Si je prends une pause, suis-je une mauvaise participante? Si je ne pose pas de questions, mes collègues vont-ils me juger? Bref, j’ai passé plus de temps à m’inquiéter qu’à profiter de l’événement.

Mon anxiété s’est aussi manifestée en dehors des ateliers : j’ai eu du mal à ignorer mes tâches habituelles. Quand j’assiste en personne à une conférence, je ne passe pas mon temps à vérifier mes courriels, mes textos et ma boîte vocale. Pourtant, ce fut le cas pendant la Journée du dialogue. Si un client ou un collègue m’écrivait, je répondais illico. J’étais incapable de délaisser mes tâches ne serait-ce qu’un instant sans me sentir coupable (un sentiment déjà exacerbé par le télétravail). Je savais que c’était malsain, mais je n’arrivais pas à déconnecter.

Ottawa, nous avons un problème

Il a fallu quelqu’un d’autre – ma mère, pour ne pas la nommer – pour me sortir de ce tourbillon. Elle m’a rappelé l’importance de prendre des pauses et de penser à moi pour préserver ma santé. Sans compter qu’en revenant plus reposée, j’aurais de meilleurs échanges avec les participants.

Photo couleur d’un parc urbain avec des arbres et des sentiers.
J’étais tellement obsédée par ma présence en ligne que j’ai fini par utiliser ma « pause » pour aller marcher dans un parc… tout en continuant à suivre la conférence! Ci-dessus : Lieu historique national des Hauteurs-de-Queenston, Niagara-on-the-Lake (Ontario).

Bref. Ce n’est pas que les conférences virtuelles sont horribles… mais disons qu’elles posent de nouveaux défis. J’ai beaucoup aimé discuter avec des bibliothécaires du monde entier, des auteurs étrangers et leurs éditeurs. Et à bien y penser, pouvoir réécouter des ateliers préenregistrés, ça a ses avantages. On peut apprendre à son rythme et revoir des concepts qu’on avait mal compris. Toute cette expérience m’a permis de cheminer et d’en apprendre plus sur mon style de travail.

Plusieurs Canadiens ont publié, en français et en anglais, des articles en ligne (ironique, n’est-ce pas?) et des idées sur la façon de vaincre le syndrome FOMO. La solution qui revient le plus souvent? Prenez une pause et profitez du moment présent. Ce n’est pas toujours facile – j’en suis la preuve –, mais vous reviendrez frais et dispos, et la suite sera plus agréable.  

Bibliothèque et Archives Canada possède quelques ouvrages sur ce thème. Voici des suggestions :

Pour des suggestions de titre en anglais, voyez la version originale de ce billet.


Sarah Potts est bibliothécaire aux acquisitions à la Section du dépôt légal de la Direction générale du patrimoine publié, à Bibliothèque et Archives Canada.

Plans de lots riverains de la Nation métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par William Benoit

Peinture à l’huile illustrant une personne sur une charrette de la rivière Rouge tirée par un bœuf sur un chemin de terre. Une petite maison blanche et deux autres petits bâtiments se trouvent en arrière-plan.
Maison d’un colon manitobain et charrette de la rivière Rouge (c013965k)

Bibliothèque et Archives Canada détient des plans de lots riverains métis produits par le gouvernement du Canada, conformément à la Loi sur le Manitoba et aux accords sur le transfert de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest. Ces plans sont importants pour comprendre la Nation métisse. Ils sont d’une valeur inestimable pour tous les Métis puisqu’ils indiquent où leurs ancêtres habitaient avant que la région ne soit intégrée au Canada.

Bien que ces cartes de lots riverains n’utilisent pas le mitchif, elles montrent clairement d’où la langue est originaire et indique dans quelle région de la rivière Rouge les familles parlaient cette langue propre à la culture métisse.

Grande carte représentant des lots riverains rectangulaires et étroits. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Une rose des vents indiquant le nord se trouve dans le haut de la carte.
Plan des lots riverains dans la paroisse de Lorette, au Manitoba. Arpentage effectué par G. McPhillips, arpenteur adjoint; revu et certifié par A. H. Whitcher, inspecteur des arpentages. Bureau d’arpentage des terres fédérales, Winnipeg, 16 février 1878. (e011213852)

La colonie de la Rivière-Rouge est le berceau de la patrie de la Nation métisse. En 1869, on y compte 12 000 habitants, dont 10 000 sont des Métis, et 7 000 de ces Métis sont des enfants.

En 1670, le roi Charles II octroie la Terre de Rupert à la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ce territoire comprend toutes les terres irriguées par les rivières qui s’écoulent dans la baie d’Hudson. Il recouvre aussi ce qui est devenu le Manitoba, la majeure partie de la Saskatchewan, le sud de l’Alberta, le sud du Nunavut et le nord du Québec et de l’Ontario. La Terre de Rupert s’étend jusqu’aux États-Unis actuels, couvrant une partie du Minnesota, du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana.

Le 19 novembre 1869, la Compagnie de la Baie d’Hudson cède la Terre de Rupert et le Territoire du Nord-Ouest (qui lui avaient été octroyés par lettres patentes) à la Couronne britannique. Par un décret daté du 23 juin 1870, le gouvernement britannique admet le territoire au Canada au titre de l’article 146 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, 1867 (maintenant la Loi constitutionnelle de 1867). Le transfert entre en vigueur le 15 juillet 1870.

Cette cession fait l’objet de traités avec les nations autochtones souveraines. Selon les conditions établies dans les documents et les traités concernant la Terre de Rupert, celles-ci doivent donner leur consentement pour que la Couronne impériale puisse exercer sa souveraineté.

Or, les Métis de la Rivière-Rouge rejettent ce transfert, y voyant une menace pour leur mode de vie. Ils s’inquiètent de voir leur territoire et leurs droits démocratiques menacés par le nouveau régime proposé. Le gouvernement fédéral envoie des équipes d’arpentage avant le transfert de la Terre de Rupert. Leurs levés doivent être effectués selon le système d’arpentage ontarien, en carrés, alors que les Métis utilisent des lots longs et étroits, dont l’extrémité donne sur la rivière. Par conséquent, le nouveau système découpe les propriétés existantes.

Le 11 octobre 1869, proclamant que le gouvernement fédéral n’a pas le droit d’agir sans autorisation, 16 Métis empêchent une équipe d’arpenteurs d’accéder à un lot riverain. La remise en question des méthodes adoptées par le gouvernement du Canada signifie à ce dernier qu’il doit consulter les résidents et respecter leurs droits.

En novembre 1869, les Métis s’emparent d’Upper Fort Garry et établissent un gouvernement provisoire. Celui-ci rédige une liste de demandes que le Canada doit satisfaire avant que les Métis acceptent l’incorporation de leurs terres au pays. La Loi sur le Manitoba découle de ces demandes. Cet « accord » est l’un des pactes fondamentaux qui conduisent à l’expansion du Canada vers l’ouest.

L’intention derrière la Loi sur le Manitoba consiste à respecter les préoccupations des Métis à l’égard de leurs terres traditionnelles. Elle prend deux formes : une disposition visant à protéger les propriétés foncières existantes des 3 000 propriétaires métis adultes (article 32), et une disposition visant à donner aux 7 000 enfants métis une « longueur d’avance » dans la province avec une concession de 1,4 million d’acres de terre (article 31).

Dans le Manitoba d’après la Confédération, la position des Métis se détériore. Les nouveaux pionniers provenant de l’Ontario se montrent hostiles. Pendant plusieurs générations, des aînés décriront cette période comme un « règne de terreur » contre les Métis. L’application des articles 31 et 32 sur la gestion des terres est un processus très long, gangrené par la corruption. En conséquence, de nombreux Métis vendent les droits fonciers qui leur ont été promis et quittent la province qu’ils ont contribué à créer.

La carte ci-dessous, dessinée en 1874, montre les lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital. Elle illustre la situation à l’époque où la diaspora métisse vient de se former. Elle documente également les spéculations foncières de personnes telles que Donald Smith, célèbre pour son implication dans la construction du chemin de fer national, ainsi que les efforts du clergé catholique visant à créer et maintenir une enclave francophone en prévision de la vague d’immigration à venir.

Les cartes des lots riverains métis sont des documents très importants aujourd’hui, car elles aident à identifier et à recenser les citoyens de la nation métisse.

Grande carte représentant des lots riverains étroits et rectangulaires. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Un chemin de fer et une rivière sont dessinés sur la carte.
Plan des lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital, au Manitoba (e011205909)

Visitez l’album Flickr sur les images des plans de lots riverains de la Nation métisse


William Benoit est conseiller en engagement autochtone interne au bureau du bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint à Bibliothèque et Archives Canada.

Les timbres-poste conçus par Helen Roberta Fitzgerald

Par James Bone

Helen Roberta Fitzgerald (Helen Bacon, dans certains documents) est la première femme à concevoir des timbres-poste pour le Canada. Son premier timbre est Union mondiale de femmes rurales (1959). Elle en concevra ensuite six autres, tous acceptés par le ministère des Postes de l’époque. Si l’on compte son concept de Noël apparu sur deux timbres différents, ses œuvres seront utilisées pour illustrer huit timbres-poste canadiens.

Née en 1919 à Edmonton (Alberta), Helen Roberta Fitzgerald grandit à Toronto et passe la plus grande partie de sa vie en Ontario. Elle étudie l’art et le design dès son plus jeune âge, puis termine son éducation à l’École d’art de l’Ontario (maintenant l’Université de l’EADO), où elle enseignera plus tard. En plus d’enseigner, elle participe aux travaux d’art commercial du catalogue Eaton et fait de la pige dans les domaines de l’infographie et de la maquette. Elle participe très activement aux techniques artistiques faisant appel au textile, à la mosaïque et à la broderie. Plusieurs églises de l’Ontario l’embauchent d’ailleurs pour réaliser des œuvres ecclésiastiques.

Photo noir et blanc d’une femme qui sourit.
Helen Roberta Fitzgerald, en 1978. Photo fournie par l’artiste elle-même pour le projet de base de données des Archives postales canadiennes.

Helen Roberta Fitzgerald conçoit ensuite d’autres timbres, dont Association des Guides (1960), L’instruction fait la force (1962), Victoria, 1862-1962 (1962), Noël : offrandes des Rois mages (1965) et Sécurité routière (1966). Contrairement à d’autres concepteurs, elle dessine souvent ses timbres selon la grandeur et l’échelle réelles du résultat final plutôt que d’opter pour un grand format qui nécessite par la suite une réduction. Le timbre L’instruction fait la force montre les avantages de cette méthode, les éléments de conception occupant avec précision l’espace disponible.

Timbre à deux tons montrant un garçon et une fille tenant des diplômes et regardant au loin. Plusieurs symboles orange représentent des domaines du savoir : bâtiment classique, couronne, marteau, mécanismes, machine à écrire, équation scientifique, violon, globe, livre, microscope, etc.
La force par l’éducation (e001218439), droit d’auteur de la Société canadienne des postes. Notons que le timbre a été émis sous un nom différent en français (L’instruction fait la force).

Ce n’est que pendant une courte période de sa vie qu’Helen Roberta Fitzgerald conçoit des timbres-poste, soit de 1959 à 1967. Le concept de son dernier timbre canadien, La femme doit voter, 1917-1967 (1967), reçoit un accueil défavorable, ce qui contribue peut-être à la fin de sa collaboration avec le ministère des Postes.

Outre les timbres-poste qu’elle conçoit pour le Canada, l’artiste soumet des concepts pour l’emblème du Centenaire du Canada (1967) et peint des poissons qui servent entre autres à illustrer une série de timbres des Maldives, en 1963.

Dessin couleur montrant un poisson aux couleurs vives avec des rayures jaunes, bleues et noires sur un arrière-plan bleu.
Pygoplites diacanthus (poisson-ange duc), concept peint pour un timbre-poste des Maldives (e011202373).

Helen Roberta Fitzgerald prendra sa retraite à King City (Ontario), où elle continuera à pratiquer les arts. Elle y vivra avec son époux Wilfred Bacon jusqu’à son décès en 2009.

Bibliothèque et Archives Canada a reçu un don de quelques documents d’archives liés à Helen Roberta Fitzgerald, comprenant des peintures de la série des Maldives, des diapositives montrant une mosaïque de concepts pour le timbre Union mondiale de femmes rurales, des concepts pour l’emblème du Centenaire du Canada, des essais de concept pour le timbre-poste Sécurité routière, de la correspondance, des plis postaux et des coupures de journaux portant sur son travail. Tous les documents du fonds Helen Roberta Fitzgerald sont ouverts à la consultation.


James Bone est archiviste en philatélie et en art au sein de la Section des supports spécialisés privés, à Bibliothèque et Archives Canada.