« On ressentait une immense fierté de le voir là » : comment le Mémorial de Vimy a survécu à la Seconde Guerre mondiale

Andrew Horrall

Le film d’actualités de l’Armée canadienne no 42 devait être captivant pour ses premiers spectateurs, en septembre 1944. À cette époque sans télévision, le public suivait les actualités de la Seconde Guerre mondiale en regardant de courts métrages au cinéma.

Dans ce film, les scènes de villes libérées indiquent que la guerre en Europe tire à sa fin. Dans un plan particulièrement émouvant, on voit le lieutenant-général Harry Crerar, commandant de l’Armée canadienne, en visite au Monument commémoratif du Canada à Vimy, érigé en mémoire de la bataille de la crête de Vimy livrée durant la Première Guerre mondiale.

Photographie noir et blanc montrant un petit avion volant près d’un mémorial de guerre en maçonnerie caractérisé par deux hautes colonnes.

L’avion du lieutenant-général Harry Crerar approchant le Mémorial de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166203)

Le Mémorial de Vimy, inauguré en 1936 devant des milliers d’anciens combattants canadiens et leurs familles, domine le champ de bataille; c’est le plus émouvant monument érigé en mémoire des sacrifices de guerre du Canada. Des photos d’Adolf Hitler le visitant peu après sa capture par les Allemands en 1940 étaient les dernières images que les Canadiens avaient vues du monument, et nombreux sont ceux qui le pensaient détruit. Le 1er septembre 1944, pendant sa visite du Mémorial récemment libéré, le correspondant de guerre canadien Ross Munro est émerveillé : « On a presque l’impression qu’il a été nettoyé et poli pour l’occasion, alors qu’il a traversé quatre années de guerre dans cet état. On ressent une immense fierté de le voir là, symbole de la bravoure et du sacrifice des nôtres durant le dernier conflit, et qui pourrait fort bien le devenir pour la présente guerre. »

Photographie en couleurs d’un militaire en uniforme debout devant un monument commémoratif de guerre en maçonnerie. Juste à gauche, un homme portant un veston en tweed et un béret est partiellement visible.

Le lieutenant-général Harry Crerar avec Paul Piroson (à gauche) à la crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e010786293)

Dans le film d’actualités, les images de membres de l’entourage du général Crerar marchant sur le terrain impeccable du Mémorial, baigné par le soleil de fin d’été, appuient les propos de Munro. Le groupe d’officiers est suivi d’un homme en veston de tweed coiffé d’un béret, qu’on voit par la suite discuter avec le général Crerar. Le narrateur précise que « même pendant l’occupation, le jardinier a eu soin de bien entretenir le terrain du Mémorial de Vimy ».

L’homme au veston de tweed se nomme Paul Piroson. Les photos de la visite montrent également le général en conversation avec George Stubbs, étrangement vieux pour son uniforme de simple soldat. Les deux hommes expliquent au général Crerar comment, avec l’aide de leurs épouses, ils ont entretenu le Mémorial pendant l’occupation.

Un groupe d’hommes en uniforme militaire discutent, sous les yeux d’un civil se tenant au loin. À l’arrière-plan se dressent les deux hautes colonnes d’un mémorial de guerre en maçonnerie.

: Le lieutenant-général Harry Crerar discute avec George Stubbs, Paul Piroson étant visible au loin. Crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166202)

George Stubbs, un Anglais boucher de son état, s’enrôle dans le Corps expéditionnaire canadien à Winnipeg en 1914. Il combat sur la crête de Vimy, puis, en 1919, il épouse une certaine Blanche et s’installe en Angleterre.

À l’instar de nombreux anciens combattants, Stubbs est bouleversé par son expérience à la guerre. Au début des années 1920, il retourne à Vimy pour rendre hommage à ses frères d’armes et aide l’État canadien à préserver le champ de bataille. Piroson, un homme de la région, est embauché à la même époque.

Stubbs devient alors connu à Vimy, travaillant à la construction du Mémorial et expliquant la valeur et le sacrifice des Canadiens à des milliers de visiteurs chaque année. À l’inauguration du monument, il devient officiellement responsable de son entretien.

George et Blanche Stubbs demeurent toujours à Vimy avec leurs quatre enfants lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939. Au printemps suivant, la France n’est pas encore occupée, et George envoie 25 $ à la Légion canadienne, voulant aider « des camarades moins chanceux que moi ». Ces mots semblent chargés d’ironie quand on connaît la suite : les Allemands envahiront la France en quelques semaines seulement. La famille Stubbs s’enfuit au port de Bordeaux dans l’espoir de s’échapper, mais il est trop tard et ils doivent vivre dans la clandestinité, avant d’être arrêtés en octobre 1940.

George Stubbs passera le reste de l’occupation dans un camp d’internement près de Paris, tandis que Blanche et les enfants retournent à la maison familiale de Vimy, où ils retrouvent Paul Piroson et sa femme Alice.

Les trois adultes veillent à ce que le Mémorial soit traité avec respect, même aux mains de l’ennemi, expliquant sa signification aux militaires allemands et le protégeant des vandales. S’ils sont courtois et respectueux aux yeux de tous, dans le plus grand secret, Paul cache des armes pour la Résistance dans les tunnels du champ de bataille.

Lorsque George Stubbs est libéré en août 1944, l’Armée canadienne lui fournit l’uniforme qu’il portera lors de sa rencontre avec le général Crerar, bien qu’il soit un civil. Ce sont probablement ses premiers vêtements neufs depuis des années. George rejoint alors Blanche et la famille Piroson à Vimy, où ils accueillent les soldats alliés, livrent leur témoignage aux journalistes et engagent des travailleurs locaux pour le nettoyage et les réparations à faire sur le site.

Photographie en couleur d’une jeune femme portant une blouse blanche et une jupe foncée, assise devant une grande statue représentant une femme en deuil.

Simone Stubbs, fille de George et Blanche Stubbs, assise sur le parapet du Mémorial de Vimy, vers 1944-1948 (e010786286-v8)

George et Blanche Stubbs resteront à Vimy jusqu’à leur retour au Canada en 1948. Après avoir traversé deux guerres mondiales, George, on peut le comprendre, annonce qu’il ne retournera plus jamais en Europe.

Paul Piroson succède à George Stubbs comme gardien et guide du Mémorial de Vimy. Les Piroson sont dévoués au Canada, même s’ils n’ont encore jamais visité le pays. Ils nomment leur maison « La feuille d’érable », symbole qu’ils portent toujours sur leur veston. Seul Paul est rémunéré, mais les deux membres du couple guident les visiteurs et font respecter un code strict à l’ancienne, par respect pour le Mémorial : interdiction pour les femmes de porter la culotte courte, digne conduite des enfants et interdiction de consommer de la nourriture. Chaque année au jour du Souvenir, Paul dépose une couronne de fleurs au nom du gouvernement canadien.

Quand Paul prend sa retraite en 1965, les anciens combattants convainquent le premier ministre canadien, Lester B. Pearson, d’accueillir les Piroson au Canada en tant qu’invités officiels à l’occasion du 50e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy. Alors que le travail des femmes est souvent passé sous silence à l’époque, le premier ministre remercie les deux époux pour leur collaboration étroite et personnelle avec un si grand nombre de militaires canadiens pendant les deux grandes guerres, soulignant leur grande bonté, leur hospitalité et l’aide qu’ils ont prodiguée aux Canadiens qui sont retournés sur la crête de Vimy.

C’est ainsi que les Piroson participent aux cérémonies commémoratives de la bataille de la crête de Vimy au Canada, en 1967. À un reporter voulant recueillir leurs impressions sur le pays qu’ils représentent depuis si longtemps, Alice répond : « Nous tenons tous deux les Canadiens en très haute estime. » Ces simples paroles expriment la profonde gratitude pour les sacrifices des Canadiens en temps de guerre, sacrifices qui amènent les familles Stubbs et Piroson à se dévouer corps et âme pour le Mémorial de Vimy.

Visitez l’album Flickr sur les images de Mémorial national du Canada à Vimy.


Andrew Horrall est archiviste à Bibliothèque et Archives Canada.

Vêtir les troupes : tricoter en temps de guerre

Par Cara Downey

Les tricoteuses canadiennes ont joué un rôle important pour vêtir les militaires lors de divers conflits, dont les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Ces as du tricot (en grande majorité des femmes) fabriquaient chaussettes, chandails et autres articles pour les soldats, les pilotes, les matelots, la marine marchande, les malades et les blessés, ainsi que pour les prisonniers de guerre et les réfugiés.

Plusieurs groupes de bénévoles ont appelé la population à tricoter, comme la Société canadienne de la Croix-Rouge, l’Ordre impérial des filles de l’Empire, des corps des forces armées et leurs auxiliaires – par exemple, la ligue navale – et ainsi de suite. On imprimait des patrons spéciaux pour les bénévoles et on leur fournissait tout le matériel. L’ouvrage anglais de Shirley A. Scott, Canada Knits: Craft and Comfort in a Northern Land, vous donnera plus de détails aux pages 32 à 39.

Les patrons comprenaient des directives strictes. Ainsi, les tricoteuses devaient généralement s’en tenir au tricot de base, avec des mailles à l’endroit, puisque l’ajout de motifs non nécessaires les ralentissait et gaspillait de la laine. (À ce sujet, voyez l’ouvrage de Shirley A. Scott cité ci-dessus, à la page 39.)

La série Knitting Instructions for War Work (qu’on pourrait traduire librement par : Comment tricoter pour les militaires), publiée par la Société de la Croix-Rouge en 1940, donnait des instructions détaillées, comme celles-ci :

  • Les tricots doivent être d’une couleur précise :
    • Les chaussettes pour la Marine sont bleu marine ou grises; celles pour l’Armée sont kaki, grises ou chinées; celles des Forces aériennes sont noires ou grises; et celles pour les hôpitaux sont blanches ou grises.
    • Les tuques sont bleu marine pour la Marine et kaki pour l’Armée; pas besoin d’en tricoter pour les Forces aériennes.
  • Pour passer d’une pelote à l’autre, ne faites pas de nœud : utilisez la technique du feutrage.
  • Tricotez lâchement tous les points des bords-côtes.
  • Attachez les chaussettes par paires, avec de la laine de couleur pâle passée à travers deux épaisseurs. Faites une boucle serrée, mais pas de nœud. Attachez à l’extérieur de chaque paire une étiquette indiquant la grandeur; s’il s’agit d’un demi-point, choisissez la plus petite taille. (Knitting Instructions for War Work de la Croix-Rouge, pages 3, 13 et 15.)
Photo noir et blanc de soldats en uniforme, assis dehors en train de tricoter.

Une pause occupée. (e010963520)

Règle générale, le tricot incombait aux femmes, sur le front intérieur (peu importe leur classe sociale), aux enfants (en particulier les filles), ainsi qu’aux malades et aux blessés. La photo Une pause occupée, prise vers 1918-1925, montre des soldats convalescents en train de tricoter, une activité à la fois thérapeutique et relaxante.

On encourageait les gens à tricoter de diverses façons. Par exemple, des affiches incitaient les femmes à « tricoter pour nos hommes ». Pendant la Première Guerre mondiale, la Croix-Rouge américaine a réalisé une affiche qui disait : « Nos hommes ont besoin de chaussettes. Tricotez-en. » Et en 1942, le Comité national des finances de guerre du Canada a créé une affiche montrant une tricoteuse, où l’on pouvait lire : « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ».

Affiche sur laquelle on lit « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ». On y voit les portraits de deux hommes et de deux femmes.

Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire. (e010695660)

À l’époque, le tricot était tellement en vogue qu’il s’est faufilé jusque dans la culture populaire : songeons à des chansons comme « Knitting socks for Daddy’s men », parue en 1915, et « The pretty little mitt that Kitty knit », parue en 1940. Les livres ne font pas exception : les personnages du roman Rilla d’Ingleside (1921), de Lucy Maud Montgomery, participaient à des cercles de tricot et contribuaient à l’effort de guerre en tricotant à la maison. Quant à Katherine Hale, elle a dédié aux « tricoteuses » son livre Grey Knitting and Other Poems, publié à Toronto en 1914.

Ne passons pas sous silence l’apport de ces tricoteuses. Même si on ne connaît pas avec certitude leur nombre et leur contribution totale, la Société canadienne de la Croix-Rouge estime que pour la Deuxième Guerre mondiale seulement, 750 000 bénévoles ont tricoté 50 millions d’articles! La page Web The Monument Design: The Design for The Volunteers/Les bénévoles de la Halifax Women’s History Society (en anglais) vous donnera plus d’information à ce sujet. La section néo-écossaise de l’Ordre impérial des filles de l’Empire, quant à elle, a fabriqué pendant la même période 350 paires de chaussettes, 525 chandails, 125 couvre-chefs, 50 paires de mitaines, 12 paires de gants et 65 foulards. (Voyez à ce sujet l’ouvrage de Sharon M. H. MacDonald, Hidden Costs, Hidden Labours: Women in Nova Scotia During Two World Wars, page 141.)

Visitez l’album Flickr sur les images de tricot.


Cara Downey est analyste principale à la Division de la gouvernance, de la liaison et des partenariats.

Les Canadiens et l’occupation militaire de l’Islande (1940-1941) : entre bourrasques et « mort noire »

Par Marcelle Cinq-Mars

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, la participation des militaires canadiens à l’occupation de l’Islande, alors pays neutre, est un épisode méconnu de l’histoire militaire du Canada.

Dès le début du conflit, les Alliés tentent de freiner l’expansion des troupes allemandes qui commencent à envahir les pays voisins de l’Allemagne. Après avoir envahi le Danemark, les Allemands s’apprêtent à s’emparer de la Norvège, en avril 1940. L’Islande, île voisine de la Norvège, sera-t-elle la prochaine à subir le même sort? Afin d’empêcher les Allemands d’envahir l’Islande, les Alliés décident d’y prendre position en premier et envoient des troupes pour l’occuper, malgré l’opposition du gouvernement local.

Si l’Histoire nous dit que les Allemands n’ont jamais envahi l’Islande et qu’ils n’en ont jamais eu l’intention, les Alliés n’en savent rien en 1940. Ce qui est certain, c’est que cette île représente alors un point des plus stratégiques pour les Alliés. En effet, l’Islande offre un avantage majeur pour la défense des convois maritimes transportant les troupes et le matériel de l’Amérique vers la Grande-Bretagne. Dès qu’un aéroport y sera construit, des avions pourront décoller, patrouiller le secteur et ainsi détecter les fameux U-Boots allemands. De plus, les pilotes du Ferry Command – chargés de mener vers la Grande-Bretagne les avions militaires construits en Amérique du Nord – pourront y atterrir et ravitailler les appareils en route vers leur destination finale. C’est donc dire toute la valeur stratégique de l’Islande pour les Forces alliées.

Photographie couleur d’un grand navire devant une île.

Le NCSM Assiniboine patrouillant les eaux au large de l’Islande, mai 1942. (e010777260)

L’avant-garde britannique arrive en Islande le 8 mai 1940. Une semaine plus tard, une brigade entière débarque et s’y installe; l’opération reçoit le nom de code Alabaster. Le pays est rude, les routes couvertes de gravier et il n’y a pas d’aéroport. Le port de Reykjavik doit être adapté pour permettre le débarquement des soldats et du matériel militaire.

Les Britanniques réalisent rapidement qu’il leur faut plus de soldats pour occuper et défendre l’île en cas de tentative d’invasion par les Allemands. Le 18 mai, on demande donc au gouvernement du Canada, qui accepte, d’envoyer du renfort en Islande. Le brigadier L. F. Page reçoit le commandement des troupes canadiennes composées de trois bataillons : le Royal Regiment of Canada, les Fusiliers Mont-Royal et les Cameron Highlanders of Ottawa (Machine Gun). Les troupes canadiennes et les unités de service sont désignées par le nom de code Force « Z ».

La Force « Z » canadienne se joint ainsi à l’opération Alabaster. Le journal de guerre des troupes canadiennes est une mine d’information et de détails sur cette opération; un rapport historique rédigé après les faits en présente aussi un très bon résumé.

Page couverture d’un journal de guerre. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Secret » et « War Diary ».

Page couverture du journal de guerre du quartier-général de la Force « Z », septembre 1940. On peut le consulter en ligne sur Canadiana Héritage (en anglais). (RG24, vol. 13813)

Dès leur arrivée en Islande, les Canadiens éprouvent une série de contretemps qui nuisent à leur installation. Le principal problème provient de l’exigüité du port de Reykjavik, qui ne peut accommoder qu’un navire à la fois. Or, les Britanniques insistent que leurs cargaisons ont priorité sur celles des Canadiens. Quand les navires canadiens peuvent enfin accéder au quai, il n’y a pas de grue de déchargement; tout le matériel doit être transporté par des équipes d’hommes. Le gouvernement du Canada avait expédié tout le nécessaire à la construction des cabanes de style Yukon. Or, le matériel n’a pas été embarqué sous forme de trousses : les soldats doivent donc attendre que toutes les cargaisons arrivent à bon port avant de pouvoir assembler une première cabane! Et comme si cela n’était pas assez, aucun plan n’accompagne le matériel pour en assurer la construction.

À la mi-septembre alors qu’il commence à geler la nuit, seulement la moitié des membres de la Force « Z » ont un toit; les autres dorment encore sous la tente depuis juin. Et ce ne sont pas des cabanes Yukon qui hébergent les Canadiens, mais plutôt des cabanes Nissen obtenues des Britanniques! Les forts vents, la pluie abondante et les bourrasques qui font constamment rage en Islande à l’approche de l’automne balaient même les tentes et les ballots de vêtements des unités cantonnées près des côtes. Il s’agit là d’un souci constant pour le brigadier L. F. Page qui a à cœur le bien-être des troupes sous son commandement.

Les soldats, quant à eux, s’acclimatent tant bien que mal aux conditions de vie en Islande. Entre les corvées de travail et les exercices de tir, ils profitent de leurs moments libres pour aller en ville. Dans le rapport mensuel qu’il présente aux autorités militaires, le brigadier Page rapporte que ces sorties en ville sont source d’indiscipline liée à l’ivresse. Dépourvus d’alcool canadien sur leurs campements, les soldats prennent rapidement goût à un alcool local surnommé la « mort noire » par les Islandais : il s’agit très probablement de l’aquavit, une eau-de-vie aromatisée à forte teneur en alcool. Afin de remédier à cette situation, la Force « Z » passe sa commande de produits (en anglais) dont les soldats ont besoin chaque semaine :

  • 100 000 cigarettes en paquets de 10
  • 12 000 tablettes de chocolat de marque populaire et de qualité standard
  • 120 bouteilles de whisky, 60 bouteilles de brandy et 18 000 bouteilles de bonne bière, soit 12 000 John Labatt (India Pale) et 6 000 Molson
  • 75 livres de café de marque populaire et de bonne qualité

Grâce aux interventions répétées du brigadier Page, les conditions de vie des soldats canadiens s’améliorent en Islande. Pendant ce temps, le premier ministre britannique, sir Winston Churchill, visite les troupes canadiennes restées en entraînement en Grande-Bretagne. C’est alors qu’il apprend qu’une partie des Canadiens a été envoyée en Islande pour servir de troupes d’occupation et de défense. Le 7 juillet 1940, il écrit au secrétaire d’État à la Guerre :

« Vous avez partagé mon étonnement quand le général McNaughton a déclaré que l’ensemble de la 2e Division canadienne devait aller en Islande. Ce serait certainement une grande erreur de permettre l’utilisation de ces excellentes troupes dans un théâtre (d’opérations) aussi éloigné. Il semble que les trois premiers bataillons y soient déjà. Personne n’en a été informé. Nous requérons que deux divisions canadiennes travaillent ensemble en un seul corps, le plus rapidement possible. » [Traduction]

Le premier ministre britannique a une si haute opinion des soldats canadiens, qu’il ne peut comprendre qu’on les sous-utilise dans la défense de l’Islande, un rôle qu’il préfère voir remplir par les territoriaux britanniques. Après des discussions à ce sujet avec le gouvernement du Canada, la décision est prise : les troupes canadiennes iront rejoindre le reste du corps canadien en Grande-Bretagne. Le brigadier L. F. Page quitte donc l’Islande en octobre 1940 avec la majorité des troupes de la Force « Z »; les derniers éléments canadiens quitteront l’île en avril 1941. Le mois suivant, les Américains acceptent la demande des autorités islandaises et britanniques de prendre la relève pour la défense de l’Islande. Ils y sont présents, à divers degrés, depuis cette époque.

Page dactylographiée d’un rapport historique. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Cancelled » et « Declassified » dans le coin supérieur droit.

Première page du rapport historique no 33 sur les opérations de la Force « Z » en Islande, décembre 1949. (RG24, vol. 6924)

Le journal de guerre et le rapport historique sont des sources incontournables pour documenter ce chapitre peu connu de l’histoire militaire canadienne.


Marcelle Cinq-Mars est archiviste principale des affaires militaires, Archives gouvernementales, Bibliothèque et Archives Canada.

La statue de sir Arthur Doughty, archiviste du dominion

Par David Rajotte

Il y a deux statues dédiées aux fonctionnaires à Ottawa. L’une est celle de sir Galahad, érigé sur la Colline du Parlement. Le monument rend hommage au jeune Henry Albert Harper – un ami du premier ministre William Lyon Mackenzie King – qui perdit la vie en tentant de sauver une jeune fille de la noyade. L’autre est celle de sir Arthur George Doughty, archiviste du dominion (1904-1935). Doughty dirigeait l’institution qui est devenue Bibliothèque et Archives Canada (BAC) de nombreuses décennies plus tard. Il était aussi un historien renommé à qui l’on doit plusieurs livres, dont une histoire du Canada en 23 volumes. Sa statue se trouve derrière l’édifice de BAC au 395, rue Wellington.

Photo couleur montrant une statue d’un homme assis.

Statue de sir Arthur Doughty, c. 1967. (e011309258)

Le premier ministre Mackenzie King est également à l’origine de cette statue. Lui et sir Arthur Doughty ont été des amis proches, comme l’a montré Ian Wilson, ancien bibliothécaire et archiviste du Canada, dans le recueil d’essais Mackenzie King: citizenship and community (en anglais). L’idée d’une statue est venu à l’esprit premier ministre le 2 décembre 1936, le lendemain du décès de Doughty. Dans son journal (en anglais), Mackenzie King a raconté avoir alors convaincu son cabinet d’investir dans un monument pour rendre hommage à l’archiviste du Canada. Il a expliqué que « J’ai pensé qu’il s’agissait d’une façon bien trouvée d’honorer à la fois la fonction publique et un fonctionnaire d’exception qui a consacré sa vie au travail pour son pays » [Traduction ]. En 1937, le budget fédéral a alloué 15 000 $ pour la statue, soit l’équivalent de 270 000 $ en 2020.

Mackenzie King a participé activement aux différentes étapes dans la conception de la statue, y compris le choix du sculpteur. Le projet a d’abord été confié à Robert Tait McKenzie, un artiste de renommée internationale natif de l’Ontario, mais vivant à Philadelphie, aux États-Unis. Il n’a cependant eu le temps que de compléter un modèle réduit de la statue avant de décéder subitement. Selon sa veuve, il y travaillait d’ailleurs encore une dizaine de minutes avant sa mort.

Photo noir et blanc montrant le visage d’un homme en gros plan. Il porte la moustache et de petites lunettes rondes.

Portrait de Robert Tait McKenzie, vers 1935. (a103150)

Après le décès de Tait McKenzie, le projet de conception de la statue a été confié à Emanuel Otto Hahn, professeur à l’Ontario College of Art. Il était notamment connu pour le design du navire Bluenose et du caribou qui figurent respectivement sur les pièces canadiennes de 10 et de 25 cents. Hahn a pris plusieurs mois pour compléter le travail. La Thompson Monument Company de Toronto s’est occupé de graver la base de granite, alors que la Fonderie d’art Vandevoorde de Montréal a eu pour tâche de couler la statue en bronze. Le monument a été érigé les 20 et 21 décembre 1940 devant l’édifice des Archives nationales, alors sises au 330, rue Sussex.

Photo noir et blanc montrant un homme portant un tablier, debout à côté d’un modèle d’une statue. Il porte des lunettes et tient un poing sur sa hanche.

Emanuel Otto Hahn debout devant un modèle de la statue de sir Arthur Doughty, vers 1940. (e010979771)

La statue montre Sir Doughty assis. Mackenzie King voulait un monument ressemblant à celui de John Harvard érigé à Cambridge, au Massachussetts. Doughty est représenté avec une plume à la main parce qu’il préférait la plume au crayon. Au fil des années, cette plume a souvent été brisée par des vandales. Arthur Doughty porte une toge de l’Université Laval, les concepteurs souhaitant rappeler le doctorat honoris causa qu’il avait reçu de cette université en 1901. La statue est déposée sur un piédestal arborant plusieurs inscriptions. L’avant montre le blason et la devise de la famille Doughty, Palma non sine pulvere (aucun succès sans effort). L’arrière rappelle les diplômes et la carrière de l’éminent archiviste. Les deux côtés comportent une citation tirée de l’ouvrage de sir Arthur Doughty, Les archives canadiennes et leur champ d’action :

« Dans l’actif d’un peuple, les archives constituent la valeur la plus précieuse : elles sont le don d’une génération à l’autre et le degré des soins que nous en prenons mesure le degré de notre civilisation. »

Croquis d’un plan. On peut y lire certaines inscriptions en anglais : « Sussex St » [rue Sussex] en bas, « Roadway » [chemin d’accès] à droite, « Grass » [gazon] au centre, et « Entrance » [entrée] en haut. Un carré marque l’emplacement désiré d’une statue à l’extrémité d’un chemin d’accès menant à l’entrée d’un édifice.

Premier croquis montrant l’emplacement désiré de la statue de sir Arthur Doughty devant l’édifice du 330, rue Sussex, vers 1938. (e011442899)

Dans les années 1960, les Archives nationales ont quitté l’édifice de la rue Sussex pour déménager au 395, rue Wellington, avec la Bibliothèque nationale. La statue de sir Arthur Doughty est alors installée à l’arrière du bâtiment. Wilfred Smith, archiviste du dominion de 1968 à 1984, a raconté que l’espace manquait pour placer le monument à l’avant. D’après lui, le poids de la statue rendait impossible son déplacement dans les rues d’Ottawa. On a donc dû placer le monument sur une barge et le transporter par la rivière. Encore aujourd’hui, on peut admirer la statue de sir Arthur Doughty surplombant la rivière des Outaouais à l’arrière de l’édifice de BAC au 395, rue Wellington, à Ottawa.


David Rajotte est archiviste à la Direction générale des archives, Bibliothèque et Archives Canada.

Comment la mort d’un premier ministre est devenue une grande source d’inspiration dans l’art canadien

Portrait en buste de l’ancien premier ministre canadien sir John Sparrow Thompson.

Sir John Sparrow David Thompson par Bonne de Bock, vers 1895 (e000000122)

La mort subite du quatrième premier ministre canadien, sir John Sparrow David Thompson (1845-1894), lors d’un déjeuner officiel au château de Windsor au Royaume-Uni, a profondément ébranlé et attristé les Canadiens de l’époque, qui furent toutefois honorés de voir la reine Victoria déposer la couronne funéraire de ses propres mains sur le cercueil de « son défunt premier ministre ».

Ce fut une période de deuil binational. Le décès, en raison de sa nature inattendue et de la splendeur des funérailles des deux côtés de l’Atlantique, fit les manchettes de l’époque au Canada . Une grande partie de la couverture médiatique prit un ton impérialiste et nationaliste.

Photographie du buste de Frederic Marlett Bell-Smith.

Portraits of Artists from Archives Of American Art, Smithsonian Institution

L’artiste canadien Frederic Marlett Bell-Smith (1846-1923) fût inspiré à capter l’émotion de cet événement par le bias d’un ambitieux projet nationaliste d’art public commémoratif.

Bell-Smith conçut donc une série de trois toiles monumentales qu’il avait l’intention de vendre au gouvernement canadien. Ultimement, il espérait que la série serait exposée à perpétuité, soit au Musée des beaux-arts du Canada, soit sur la Colline du Parlement.

Dans chacun des trois tableaux, l’artiste choisit de rendre un profond hommage au défunt. La scène du premier, Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, également connu sous le nom de « L’hommage », se passe au château de Windsor. Le sujet en est la reine Victoria déposant solennellement la couronne sur le cercueil du défunt premier ministre.

Tableau représentant les personnes qui ont assisté à la messe célébrée au château de Windsor pour le défunt premier ministre sir John Thompson. La reine Victoria dépose une couronne sur le cercueil sous le regard d’éminents invités et de membres de sa cour.

Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1896 (c141808k)

Le deuxième tableau, L’arrivée du Blenheim à Halifax, également connu sous le nom de « L’arrivée », dépeint la cérémonie tenue sur le pont du HMS Blenheim, le « navire de guerre le plus rapide » de la reine Victoria. C’est avec les plus grands honneurs que le Blenheim avait été choisi pour transporter la dépouille de Thompson au Canada, ses flancs peints en noir et sa passerelle drapée d’une étoffe tout aussi sombre.

Photographie d’une peinture à l’huile originale montrant la dépouille du défunt premier ministre Thompson sur le pont du HMS Blenheim à son arrivée à Halifax.

L’arrivée du Blenheim à Halifax, photographie du tableau original de 1895, prise vers 1902 par les studios Cunningham (e011213232)

Malheureusement, la seule trace qu’il nous reste de ce tableau est une photographie en noir et blanc, l’original ayant été détruit dans l’incendie sur la Colline du Parlement en 1916.

Les funérailles d’État de Sir John Thompson à Halifax, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1897 (c147277k)

Le troisième et dernier tableau de la série, Les funérailles d’État de sir John Thompson à Halifax, également connu sous le nom « Les funérailles d’État », dépeint les funérailles nationales canadiennes de Thompson célébrées à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 3 janvier 1896.

Les tableaux de Bell-Smith ne représentent jamais Thompson lui-même; ils dressent plutôt un tableau fidèle des personnes en deuil les plus connues. Il s’agit principalement de membres de la royauté britannique (la reine Victoria a accordé à Bell-Smith un siège à vie), et de personnalités de la cour. On y trouve entre autres le « fidèle serviteur indien » de la reine, Mohammed Abdul Karim (1863-1909) ou « Abdul », qui figure en bonne place dans la première toile. Autrement, la distribution est principalement composée de figures politiques et de citoyens éminents de Halifax et d’Ottawa, donc de gens susceptibles d’acheter les œuvres pour le peuple canadien.

Détail illustrant Mohammed Abdul Karim.

«Abdul », détail de « L’hommage » (c141808k)

Détail illustrant des personnalités politiques et des citoyens éminents de l’époque.

Détail de personnes endeuillées dans « Les funérailles d’État » (c141808k)

Malheureusement, Bell Smith a peut-être ruiné lui-même son projet commémoratif en cherchant trop ardemment à cultiver des mécènes.

En effet, le temps que les tableaux soient terminés, le gouvernement avait changé de mains. « Le nouveau gouvernement libéral n’avait pas l’intention d’acheter des portraits de ses opposants ni des tableaux les glorifiant », indique Eva Major-Marothy, ancienne conservatrice en chef et archiviste en art principale de Bibliothèque et Archives Canada, dans son importante étude sur la série.

La qualité des œuvres est peut-être aussi en cause. La composition des « Funérailles d’État » semble particulièrement maladroite et forcée, peut-être en raison de la volonté d’y faire entrer trop de figures importantes. Dans certains cas, la taille des silhouettes est exagérée et la position est peu naturelle, comme si les portraits avaient été découpés ailleurs et collés là. À l’époque, le conservateur du Musée des beaux-arts du Canada se sentait « incapable de recommander leur achat ».

En fin de compte, la série entière est tombée dans l’oubli, et deux des tableaux ont été considérés comme perdus pendant de nombreuses années. Mais qu’est-il advenu, en fait, de ces toiles monumentales?

« L’hommage » a été achetée par la Women’s Canadian Historical Society de Toronto vers 1914 et donnée aux Archives nationales (l’ancien nom de Bibliothèque et Archives Canada) un peu avant 1931. Elle est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’un inventaire de grandes œuvres roulées la mette au jour. La toile avait été gravement endommagée, mais l’équipe de restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada l’a expertement remise en état et elle reste un exemple extraordinaire de travail de conservation.

« L’arrivée », quant à elle, a été achetée par un sénateur dont le portrait y figure en bonne place. Après sa mort, sa veuve en a fait don au Musée des beaux-arts du Canada. La peinture a ensuite été transférée à la Salle des chemins de fer, sur la Colline du Parlement, où elle a été détruite dans l’incendie de 1916.

« Les funérailles d’État », troisième et dernier tableau, n’a jamais été vendu et est resté dans la famille de l’artiste, qui l’a donné à Bibliothèque et Archives Canada en 1997.

Aujourd’hui, les deux tableaux restants sont réunis dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada; ils offrent un aperçu fascinant de l’histoire de la commémoration publique au Canada.

Référence : Eva Major-Marothy, The Wrong Commemoration: Frederic Marlett Bell-Smith’s Paintings of the State Funeral of Sir John Thompson, dans Public Art in Canada, Toronto, 2009 (en anglais seulement).

Fabrication de textile au Canada : les archives de la Dominion Textile

Par Jennifer Anderson et Dalton Campbell

Les archives peuvent illustrer le quotidien des travailleurs canadiens, donner une idée aux chercheurs contemporains de la vie au travail des générations antérieures et retracer l’évolution de l’économie canadienne au fil du temps. Les nombreuses photographies sur la production et la commercialisation du textile fabriqué au Canada se trouvant dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en sont un bon exemple. Plusieurs de ces photographies ont été numérisées et peuvent être consultées sur la page Recherche dans la collection de BAC.

Photographie couleur de cinq paquets de draps Texmade, de modèles et couleurs variés.

Photographie promotionnelle de produits Texmade, une marque de la Dominion Textile (e011201409).

Pendant plusieurs générations, la Dominion Textile est synonyme du coton fabriqué au Canada. Fondée en 1905 par la fusion de quatre entreprises de textile indépendantes, la Dominion Textile possède à l’origine onze usines produisant essentiellement de la toile de coton écru et fin pour le marché canadien. Plus l’entreprise consolide sa position, plus elle diversifie ses activités dans l’industrie du textile, et ce, d’un bout à l’autre du pays. Son siège social est situé à Montréal (Québec).

À l’époque de la création des premières entreprises de textile, la plupart des Canadiens confectionnent eux-mêmes leurs vêtements. Selon Serge Gaudreau, l’industrie textile, à l’instar des chemins de fer, est un symbole tangible de la modernité du Canada à l’aube du 20e siècle, une industrie complexe qui allie le travail humain et la machinerie. Confrontées à la concurrence des États-Unis et du Royaume-Uni, les entreprises canadiennes bénéficient d’allègements fiscaux grâce à une politique nationale mise en place par le premier ministre John A. Macdonald; ces mesures permettent aux usines de textile canadiennes de tirer leur épingle du jeu dans le marché très concurrentiel des années 1870.

Dans l’industrie du textile, la race, l’ethnicité, le sexe et la classe sociale ont leur importance. En effet, comme dans le reste du secteur manufacturier du Québec de l’époque, la main-d’œuvre qui marque une nouvelle ère pour l’industrie est largement francophone et irlandaise. Les dirigeants sont toutefois anglophones. Le coton lui-même provient probablement des États-Unis comme le suggèrent les photographies de certaines usines américaines.

Dans les usines de textile du Canada, la main-d’œuvre se compose en très grande majorité de femmes, comme l’indique Gail Cuthbert Brandt dans son essai Through the Mill : Girls and Women in the Quebec Cotton Textile Industry, 1881–1951 et Joy Parr dans The Gender of Breadwinners: Women, Men and Change in Two Industrial Towns, 1880–1950.

Une photographie noir et blanc montrant des hommes et des femmes posant dans une usine, de grosses machines au premier plan.

Sept ouvriers et trois ouvrières posant derrière des machines, vers 1895, Magog (Québec) (e011213545).

La Dominion Textile conserve elle-même ses archives avant leur transfert à BAC. Le fonds d’archives comprend une riche collection de photographies, de documents textuels et d’enregistrements audiovisuels documentant le travail et la culture des employés, l’architecture des usines dans diverses villes, les procédés de fabrication du textile et les produits finis. Comme dans beaucoup de villes industrielles, les usines de coton mettent sur pied des équipes sportives, dont la mémoire se perpétue dans les archives.

Une photographie noir et blanc d’une équipe de soccer montrant les joueurs en chandail rayé et les entraîneurs en costume.

L’équipe du Montmorency Association Football Club, championne de la ligue de soccer, 1915, Montmorency (Québec) (e011213574).

La collection contient les documents administratifs et opérationnels de la société mère ainsi que les procès-verbaux et documents financiers de 62 entreprises associées à la Dominion Textile. Ces dernières comprennent les quatre compagnies d’origine ayant fusionné en 1905, des sociétés filiales et les entreprises de textile indépendantes acquises par la Dominion Textile alors qu’elle prend son essor et devient la plus importante société de textile au Canada.

Pour certaines entreprises de tissu, la fusion de la Dominion Textile est une nécessité. La Montmorency Cotton Mills, fondée en 1898, fabrique une large gamme de produits (tissu écru, fil de bonneterie, tissu éponge, toile à draps et flanelle) destinés au marché domestique et à l’exportation. La fusion de l’entreprise est forcée, particulièrement en raison des répercussions de la révolte des Boxeurs de 1900 sur le commerce international. Les usines de la Montmorency restent en activité jusque dans les années 1980. Les photographies d’archives conservées à BAC illustrent la longévité de l’usine et la puissante chute d’où provient l’énergie nécessaire à son fonctionnement.

Une photographie aérienne noir et blanc montrant une usine près d’une rivière, avec une imposante chute à l’arrière-plan.

La Dominion Textile, 1925, Montmorency (Québec) (e011213592).

En 1929, dans le cadre d’une importante acquisition, la Dominion Textile acquiert ce qui s’appellera la Sherbrooke Cotton Company. Cette acquisition comprend les actions de la Sherbrooke Housing Company qui souhaite construire une ville modèle pour les employés de l’usine. La manufacture, réorganisée en 1935 aux fins de la fabrique de fibres synthétiques, poursuit ses activités jusque dans les années 1990.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine en ville, près d’une rivière, avec des statistiques imprimées sous la photo.

Sherbrooke Fabrics, vers 1980, Sherbrooke (Québec) (e011213596).

L’origine de la Penman Manufacturing Company, incorporée pour la première fois en 1882, remonte à 1868, date d’ouverture de sa première manufacture de tricots. Sous la direction de John Penman, l’entreprise devient le plus grand fabricant de tricots au Canada grâce à l’acquisition de six petites usines situées à Port Dover, à Paris et dans d’autres villes de l’Ontario et du Québec.

En 1906, l’entreprise est acquise par la Dominion Textile et restructurée sous le nom de Penmans Limited. La compagnie poursuit son expansion, produisant de la bonneterie, des sous-vêtements et d’autres articles tricotés.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine avec sa cheminée au centre, entourée d’arbres et d’une ville, avec des statistiques sous la photo.

Usine de la Penmans, vers 1980, Paris (Ontario) (e011213581).

Les photographies de la Dominion Textile montrent diverses usines dans des villages et des villes du centre et de l’est du Canada; elles témoignent de la très grande proximité qui existe entre les usines, les collectivités et la main-d’œuvre. Elles sont accompagnées d’archives provenant d’autres collections de BAC.

Les photos illustrent les changements technologiques ainsi que les mesures de protection en matière de santé et sécurité dans les milieux de travail, et reflètent aussi l’évolution de cette industrie.

Une photographie noir et blanc de deux femmes debout, utilisant des appareils dans un laboratoire; il y a une large fenêtre à l’arrière-plan, et des tuyaux et des lampes fluorescentes au plafond.

Laboratoire d’essai, vers 1945, Yarmouth (Nouvelle-Écosse) (e011213547).

Une photographie noir et blanc d’un homme portant un jean et un chandail sans manches et surveillant une machine à bobiner.

Un travailleur surveillant une machine à bobiner dans une usine de la Long Sault Fabrics, 1984 (e011213534).

La collection d’archives comprend aussi des documents textuels sur la négociation de l’accord de libre-échange de 1987 avec les États-Unis et ses incidences prévues sur l’industrie du textile.

La collection montre que la mise en marché d’articles de mode fabriqués au Canada est aussi liée à la diplomatie culturelle et au commerce international. Au fil des ans, les pressions économiques, la concurrence et les conditions de travail pénibles entraînent souvent des restructurations et des réductions de l’effectif, lesquelles se heurtent à la résistance des travailleurs. La collection contient des images de grèves et de conflits de travail dans les usines de textile.

Une photographie noir et blanc d’un groupe de personnes marchant dans la rue et portant une bannière sur laquelle est écrite : « Travailleurs et travailleuses du textile, CSD [Centrale des syndicats démocratiques], usine de Montmorency ».

Manifestants lors d’un conflit de travail, vers 1970 (e011213559).

Le fonds contient également des images promotionnelles aux couleurs vives et des images en mouvement montrant les produits finis qui font de la Dominion Textile une marque de prestige au Canada.

Une photographie couleur de deux femmes défilant sur un podium, vêtues d’une robe, d’une veste et d’un turban en coton imprimé.

Défilé de mode, 1986 (e011201412).

Nous avons très hâte de voir comment les chercheurs intégreront les photographies récemment numérisées dans de nouveaux projets liés à l’importance de l’industrie du textile au Canada et continueront à explorer l’éventail des ressources conservées à BAC. Pour obtenir de l’aide des Services de référence, communiquez avec nous.

Pour voir d’autres images sur la Dominion Textile et la fabrication des textiles, consultez notre album Flickr.

Voici quelques autres sources d’information à BAC :

Fonds Hamilton Cotton Company
Fonds S. Lennard and Sons Ltd.
Fonds Mercury-Chipman Knit Ltd.
Fonds Amalgamated Clothing and Textile Workers Union: Textile Division
Fonds Jacob Lawrence Cohen
Fonds Madeleine Parent et Kent Rowley
Fonds Margot Trevelyan
Royal Commission on the Textile Industry
Documents du ministère de l’Industrie


Jennifer Anderson était archiviste à la Division des services de référence et Dalton Campbell est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de Bibliothèque et Archives Canada. Les auteurs tiennent à remercier Kerry O’Neill pour sa contribution à ce billet.

Travail et parentalité? Ce n’est rien de nouveau, nous avons seulement perdu la main!

Par Krista Cooke

Photographie noir et blanc de deux femmes assises sur des bancs dans une cabane en bois rond. Elles travaillent à un grand métier à tisser, pendant qu’un jeune enfant s’occupe d’un bébé couché dans un berceau à leurs côtés.

Deux femmes travaillent sur un métier à tisser à côté d’un enfant qui amuse un bébé, Cap-à-l’Aigle (Québec), vers 1910. (a040744)

Partout dans le monde, la « parentalité en temps de pandémie » cause pour les familles un stress s’ajoutant à celui occasionné par la crise sanitaire mondiale. Cette période est difficile pour tout le monde, même pour ceux et celles qui ont la chance de pouvoir prendre congé ou d’avoir accès à des sources de revenu d’urgence. Le stress associé à la parentalité est considérable en ce moment pour les travailleurs des services d’urgence, les chefs de familles monoparentales, les personnes vivant dans des espaces restreints ou dans la pauvreté, ou les familles touchées par des problèmes de violence domestique ou de santé mentale. Pour d’autres familles, comme la mienne, les derniers mois ont aussi été corsés : il n’est pas toujours facile pour deux parents en télétravail de s’occuper de jeunes enfants, avec tout ce que ça implique d’attention, d’école à la maison, de ménage, de repas et de divertissement.

La blogosphère regorge de capsules vidéo maison et de réflexions personnelles — tour à tour hilarantes ou désolantes — à propos de la parentalité au temps de la COVID-19. En tant que mère, j’ai appris d’autres parents : j’ai adopté un nouveau quotidien, j’ai remercié la bonne étoile de notre famille et je me suis efforcée de prendre la vie une journée à la fois. En tant qu’historienne, j’ai saisi cette occasion pour analyser notre passé et étudier la vie des femmes figurant dans les photographies des collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Comment les familles s’y prenaient-elles autrefois? Comment en sommes-nous arrivés là? Qu’est-ce qui nous attend? Les statistiques colligées au début de la pandémie indiquent qu’au Canada, les pertes d’emploi s’additionnaient deux fois plus vite chez les femmes que chez les hommes (en anglais). Plus récemment, Statistique Canada a noté que la reprise de l’économie s’effectuait beaucoup plus rapidement dans les secteurs principalement masculins. Sur la toile, les hypothèses pullulent quant aux conséquences qu’aura cette pandémie sur la place des femmes dans le marché du travail. Comment aller « en avant toutes » (idée défendue par Sheryl Sandberg, auteure étatsunienne à succès) si nous ne pouvons compter sur les services de garde à l’enfance, à l’heure où la majorité d’entre nous passons nos journées à jouer à l’équilibriste, un portable dans une main et un cahier à colorier dans l’autre?

Les générations précédentes de Canadiennes ont très bien connu les nombreuses facettes de cette conciliation. Avant le développement industriel, la majorité des femmes conciliaient leurs responsabilités familiales et le travail à la maison (rémunéré ou non), contribuant comme elles pouvaient à l’économie du ménage. Chez les Autochtones, c’est toute la communauté qui s’occupait des enfants pendant que les jeunes mères confectionnaient des vêtements ou préparaient des aliments. Les pionnières, de leur côté, gagnaient de l’argent depuis la maison en offrant des produits frais ou artisanaux aux marchés, ou en proposant leurs services de couturière ou de buandière. Les pères de famille travaillaient de longues heures sur la terre ou dans des centres urbains en plein essor, ou occupaient des emplois saisonniers loin de la maison. Les mères de famille faisaient de leur mieux avec leurs enfants sur les bras. Il était de coutume de se marier jeune et de fonder une grande famille (les sondages de Statistique Canada indiquent qu’au milieu des années 1800, la famille canadienne moyenne comptait six enfants). On attendait des enfants qu’ils contribuent dès leur jeune âge aux travaux de la maison et de la ferme, qu’ils s’occupent de leurs jeunes frères et sœurs et qu’ils arrêtent l’école assez tôt dans leur vie pour soutenir financièrement leur famille.

: Photographie noir et blanc de quatre femmes travaillant sur la chaîne de production d’une conserverie de poisson. Deux d’entre elles ont leur bébé attaché sur leur dos dans une écharpe. Un enfant est assis dans une poussette derrière elles.

Des Japonaises travaillant dans une conserverie de poisson avec leur bébé Japonais Canadien   attaché sur leur dos, Steveston (Colombie-Britannique), 1913. (Vancouver Public Library, no 2071)

L’industrialisation donne naissance à la production en série et crée pour les femmes de nouvelles possibilités d’emploi. Les citadines de la classe ouvrière se joignent aux effectifs jusqu’alors masculins des usines, particulièrement dans les domaines du textile et de la transformation alimentaire. Au cours des années 1800, le nombre de femmes dans la population active augmente graduellement pour atteindre 13 % de la main-d’œuvre totale du pays en 1901. Les femmes dont la famille en ont les moyens ne travaillent pas en usine après leur mariage ou avant que leurs enfants grandissent; elles se consacrent plutôt à du travail à la maison pour gagner de l’argent, comme l’ouvrage à l’aiguille. Pour celles qui sont contraintes de garder leur emploi en manufacture, la garde des enfants est confiée à la famille élargie. De nombreuses mères confient ainsi leurs petits à leurs autres enfants plus âgés, ou encore à des aînés de leur famille. Celles qui n’ont d’autres choix emmènent leurs enfants au travail avec elles. Les Japonaises de la photo ci-dessus, issues de la première vague d’immigrants venus du Japon, ne pouvaient compter sur leur mère ou leurs tantes pour recevoir ce coup de main.

Photographie noir et blanc d’une mère saluant ses deux jeunes enfants, qui tiennent la main de leur éducatrice. La garderie semble être située sur un terrain clôturé, dans un quartier résidentiel. À l’arrière-plan figure un module avec des balançoires.

Mme Jack Wright, ouvrière aux munitions, dit au revoir à ses enfants, qu’elle laisse à la garderie, Toronto, 1943. (e000761764)

Les deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945) redéfinissent la présence féminine sur le marché du travail, les femmes de la classe moyenne se joignant alors aux travailleuses de la classe ouvrière dans des milieux jusque-là dominés par les hommes. La lutte pour le droit de vote des femmes et leur accession aux universités canadiennes au début du siècle dernier contribuent à accroître graduellement le nombre de femmes sur le marché du travail, une tendance qui s’accentue durant les années de guerre. Les postes d’enseignement, de soins infirmiers et de secrétariat sont donc vite principalement occupés par des femmes jeunes ou célibataires. Quelques-unes s’intègrent même aux domaines du journalisme, de la médecine et des sciences. La Deuxième Guerre mondiale provoque une pénurie criante de main-d’œuvre, tandis que les hommes s’engagent dans l’armée et que l’économie se prépare aux effets de la guerre. Les employeurs et les gouvernements n’ont d’autre choix que de régler le problème des garderies pour permettre aux femmes d’occuper les postes vacants et de participer en grand nombre à l’effort de guerre. Le nombre de travailleuses double de 1939 à 1942 et en vient à représenter le tiers de la main-d’œuvre du pays. Le gouvernement du Canada met donc en place un programme de garderie dans huit villes industrielles pour soutenir les mères à l’emploi. Le film de 1943 Before They Are Six (en anglais), conservé dans les archives de BAC et accessible sur le site Web de l’Office national du film, en fait la promotion. Selon l’historienne Lisa Pasolli, de 1942 à 1946, ce sont un peu plus de 4 000 enfants (en anglais) qui fréquentent ces garderies situées surtout en Ontario et au Québec, où se trouvent la majorité des grandes manufactures. Quelque 2 500 autres enfants sont inscrits à des programmes de dîners chauds et de service de garde en milieu scolaire. Madame Jack Wright, qui figure sur la photo ci-dessus et dans une série d’images produites par la Commission d’information en temps de guerre et conservées par BAC, est devenue la mère travailleuse en temps de guerre la plus connue du Canada. Ces photographies témoignent de l’équilibre — facilité par le programme de garderies — entre son travail et ses responsabilités familiales, soit nourrir et élever ses enfants. Par contre, la majorité des Canadiennes n’ont alors pas accès à ce service et doivent continuer à s’organiser de manière informelle ou à travailler de la maison.

Ce programme prend fin au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Les journaux et les revues de l’époque exhortent les femmes de la classe moyenne à retourner à la maison pour préparer le retour de leur mari. Les circonstances exceptionnelles de la période de la guerre — au cours de laquelle les garderies sont une priorité pour le gouvernement fédéral — ont changé, et il faudra attendre des décennies avant de revoir des services de garde subventionnés offerts à grande échelle. Au cours des années 1950, les services de garde variaient d’une région à l’autre, et souvent aussi selon les classes sociales. Les recherches sur les garderies (en anglais) de l’historien Larry Prochner montrent que des éducatrices professionnelles s’occupent des enfants de familles aisées, tandis que de nombreuses garderies s’en tiennent au modèle classique et offrent un service de garde comme solution temporaire aux familles à faible revenu. Lancé en 1966, le Régime d’assistance publique du Canada ramène les garderies à l’attention du gouvernement fédéral, qui entreprend alors d’apporter un soutien constant à ce système vu l’augmentation rapide du nombre de femmes qui intègrent le marché du travail.

Un père fait manger son enfant, qui est assis dans une chaise haute, dans la cuisine. La bouche ouverte, il imite son enfant.

Photo publiée dans une revue montrant un père qui aide son enfant à manger, Star Weekly, 1960. (e010692838)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce aux mouvements de femmes des années 1960 (que certains appellent la seconde vague du féminisme), les femmes prennent une place grandissante sur le marché du travail. Le nombre de travailleuses avoisine alors celui enregistré en temps de guerre (en anglais). Étant donné l’augmentation du nombre de mères à l’emploi, les tâches ménagères et les responsabilités familiales sont désormais partagées entre les deux parents. Les pères, dont les tâches se résumaient auparavant à s’occuper du barbecue et à tondre la pelouse la fin de semaine, participent de plus en plus à l’éducation des enfants, à la préparation des repas et aux tâches ménagères. Si la photo du Star Weekly peut sembler exceptionnelle en 1960, la plupart des pères connaissent bien de nos jours les subtilités de la purée pour bébé. Même si les Canadiens consacrent encore en moyenne moins de temps aux tâches ménagères que les Canadiennes (Statistique Canada fait état d’une différence de 1,5 h par jour), les pères d’aujourd’hui sont beaucoup plus susceptibles que les pères des baby-boomers, par exemple, de participer à la vie familiale. Le modèle de la famille nucléaire des années 1950, où le mari travaille et où l’épouse reste au foyer, est maintenant assez rare. Selon ce même rapport de Statistique Canada, près de 60 % des familles du Canada peuvent aujourd’hui compter sur deux salaires, alors que cette proportion était inférieure à 40 % en 1976. Durant ce même intervalle, le nombre de ménages monoparentaux a presque doublé. Bon nombre de modèles familiaux (ménages monoparentaux, ceux où les deux adultes travaillent, coparentalité, etc.) reposent sur la fiabilité des services de garde. Dans la majorité des familles canadiennes, les deux parents travaillent à temps plein. Ainsi, les garderies, les écoles, les camps de jour et les services de garde en milieu scolaire sont devenus essentiels. Les photos du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration conservées par BAC, qui comprennent des dizaines d’images captées dans des garderies et des écoles maternelles, témoignent de l’importance grandissante accordée à l’éducation de la petite enfance. Dans le sillage de la pandémie de la COVID-19, il est probable que l’on assiste à de nouvelles discussions quant au rôle essentiel que jouent ces établissements dans l’économie du Canada.

Photographie couleur de deux jeunes enfants de dos, assis à une table dans un espace encombré. Ils jouent à travailler en tapant sur des « ordinateurs » bricolés en carton et en parlant dans un téléphone en plastique.

Deux jeunes enfants en plein « télétravail », Gatineau, Québec, mars 2020

Les familles qui trouvent interminable l’été sans camp de jour et qui s’inquiètent à l’idée d’une année scolaire marquée d’incertitudes, se demandent combien de temps la « parentalité en temps de pandémie » peut encore durer. Seul le temps nous dira si, à mesure qu’évolue la pandémie, l’écart entre l’emploi des femmes et des hommes continue de se creuser, et si les familles sont contraintes à choisir lequel des deux parents restera à la maison pour s’occuper des enfants. Dans un récent sondage de Statistique Canada, on a examiné les conséquences de la pandémie sur les familles afin de trouver des façons de soutenir les personnes qui en ont le plus besoin. Comme pour beaucoup d’autres choses dans le contexte actuel, il semble y avoir autant de solutions pour la garde d’enfants qu’il y a de circonstances familiales. Je n’apporte aujourd’hui aucune réponse, je souligne simplement que cette conciliation n’est pas nouvelle. La coparentalité communautaire des enfants, la mobilisation rapide d’un réseau de garderies que l’on a vu naître à l’époque de la guerre en raison d’une crise nationale, la participation de plus en plus importante des pères à la vie familiale, l’ouverture des employeurs aux horaires flexibles et l’existence de nouvelles technologies permettant le télétravail : voilà autant de modèles qui peuvent alimenter notre réflexion tout au long de l’été, et même après.


Krista Cooke est conservatrice dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

Archives et paperasserie

Par Leah Sander

Il y a presque 20 ans, quand j’étais une jeune archiviste, j’ai passé une année aux Archives nationales d’Écosse, à Édimbourg. La plupart des méthodes de travail ressemblaient beaucoup à celles du Canada. Bien entendu, l’Écosse conserve des documents d’archives depuis beaucoup plus longtemps que nous, ce qui se reflète dans sa collection!

Cela dit, j’ai remarqué des variantes dans la façon de nommer les choses. En Écosse, pour attacher en paquets des documents de même origine, sans les endommager, le personnel utilisait du « ruban archivistique » (en anglais, archival tape). Mais contrairement à ce que le mot tape m’avait d’abord laissé croire, ce n’était pas un ruban adhésif : c’était simplement un ruban de tissu écru, c’est-à-dire non teint.

Par la suite, j’ai travaillé sur des archives encore attachées avec leur ruban d’origine, de couleur rose foncé. Un collègue écossais m’a alors expliqué que c’est de là que venait l’expression anglaise red tape (qui désigne de nos jours la paperasserie) : autrefois, on attachait les documents en paquets à l’aide de ruban rouge ou rose.

Photo couleur d’un registre entouré d’un ruban rose.

Ruban rose d’origine autour d’un registre en attente d’un traitement de restauration. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Elise Rowsome, BAC

Le recours à du ruban rouge pour attacher des documents n’était pas une pratique exclusive à l’Écosse. Plusieurs pays européens ont fait de même au cours des 17e, 18e et 19e siècles. Ils ont ensuite exporté cette pratique dans les colonies qui, plus tard, sont devenues le Canada et les États-Unis.

Après mon séjour aux Archives nationales d’Écosse, j’ai travaillé aux Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Winnipeg. Là, j’ai appris que la Compagnie (dont le bureau principal se trouvait à Londres, en Angleterre, jusque dans les années 1970) se servait également de ruban rouge pour attacher ses dossiers.

Photo couleur de cartes enroulées, attachées avec un ruban écru.

Le ruban rose utilisé à l’origine pour attacher ces cartes a été remplacé par un ruban écru afin d’assurer la préservation adéquate des documents. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Cory Dunfield, BAC

En Occident, aux 18e et 19e siècles surtout, plusieurs organismes et gouvernements utilisaient aussi du ruban rouge pour attacher leurs documents. Ce lien entre ruban rouge et bureaucratie explique pourquoi, en anglais, l’expression red tape est devenue synonyme de paperasserie, d’excès de procédures et de retards administratifs.

De nos jours, plusieurs institutions de mémoire, dont Bibliothèque et Archives Canada, conservent des documents qui remontent à cette période et qui arborent toujours leurs rubans rouges d’origine.


Leah Sander est archiviste principale à la description à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

« Je vous laisse Éva Gauthier »

Par Isabel Larocque

Lors de la première performance professionnelle d’Éva Gauthier, à la cathédrale Notre-Dame d’Ottawa, personne n’aurait pu prédire que la jeune fille de 17 ans deviendrait l’une des plus grandes cantatrices de l’histoire du Canada.

Nièce de Zoé Lafontaine et de son époux sir Wilfrid Laurier, Éva Gauthier naît en 1885 dans un quartier francophone d’Ottawa. Elle démontre dès son plus jeune âge un talent inné pour la musique; d’ailleurs, son entourage constate très tôt son potentiel et l’encourage à poursuivre dans cette voie. En plus de suivre des cours de chant avec plusieurs enseignants renommés, Éva chante comme soliste à l’église Saint-Patrick d’Ottawa.

Elle a également le privilège de recevoir l’appui financier de son oncle, sir Wilfrid Laurier. C’est ainsi qu’à l’âge de 17 ans, elle part étudier le chant au Conservatoire de Paris avec l’un des professeurs les plus renommés de l’époque, Auguste-Jean Dubulle. Sa tante Zoé, qui croit énormément en son talent, l’accompagne pour ses premiers pas en Europe. Elle tient d’ailleurs le piano lors de l’audition d’Éva pour le Conservatoire.

Photo noir et blanc d’une jeune femme en robe de dentelle blanche, face à l’objectif.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193008)

Durant ses études et dès les débuts de sa carrière, Éva Gauthier a la chance de côtoyer les plus grands musiciens et professeurs de son temps, et ne tarde pas à se faire remarquer. En 1906, la grande interprète Emma Albani, sa mentore, la présente ainsi à son public lors de sa tournée d’adieu : « Comme legs artistique à mon pays, je vous laisse Éva Gauthier. » Avec une telle présentation, nul doute que l’avenir de la jeune Éva est très prometteur!

Photo noir et blanc d’une femme debout face à l’objectif, portant une robe de couleur sombre, un chapeau de fantaisie et une étole en fourrure.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193009)

Malgré sa petite taille, Éva Gauthier est dotée d’une puissance vocale qui fait tourner les têtes. En 1909, elle décroche le rôle de Micaela dans l’opéra Carmen, en Italie, où elle performe avec brio. Mais sa carrière dans ce domaine est très brève : alors qu’elle se prépare pour un deuxième rôle, cette fois au Covent Garden dans l’opéra Lakmé, le directeur la retire de la distribution, craignant que son talent ne vole la vedette à l’interprète principale. Dévastée, Éva Gauthier tourne le dos à l’opéra et décide de quitter l’Europe.

Elle part donc en Indonésie rejoindre Frans Knoot, qui deviendra éventuellement son époux. Elle demeurera quatre ans en Asie, une aventure qui donne un nouveau tournant à sa vie. Durant son séjour, elle étudie la musique javanaise avec des gamelans indonésiens et s’immerge dans une culture et un style musical exotiques qui lui étaient inconnus. Elle donne plusieurs concerts, notamment en Chine et au Japon, où elle reçoit des critiques élogieuses : « Malgré sa stature délicate, cette chanteuse canadienne possède une voix dont la souplesse et la puissance n’ont d’égal que la portée. Toute la soirée fut un véritable enchantement. Les applaudissements, longs et nourris, furent bien mérités. »

Cette expérience en Asie donnera au répertoire d’Éva une sonorité bien particulière ainsi qu’un style unique, qui lui permettront de se démarquer à son retour en Amérique du Nord, où la musique orientale est encore méconnue. Ce refus de s’en tenir aux traditions est d’ailleurs l’un des traits qui caractérisent Éva. Elle ne s’est jamais arrêtée aux conventions, apportant ainsi un renouveau à la culture musicale du 20e siècle.

Photo en noir et blanc d’une femme faisant face à l’appareil photo et portant une robe traditionnelle javanaise.

Éva Gauthier portant un des costumes javanais grâce auxquels elle s’est fait connaître. (ncl002461)

Après son retour en Amérique du Nord, Éva Gauthier, qui profite alors d’une certaine notoriété, donne plusieurs concerts par an. Les plus grands musiciens l’approchent pour qu’elle interprète leurs compositions. Igor Stravinsky ne jure que par elle, et exige qu’elle soit la première à donner vie à toutes ses œuvres. Éva côtoie plusieurs personnalités du milieu musical et se lie d’amitié avec un bon nombre, entre autres avec les pianistes et compositeurs Maurice Ravel et George Gerswhin.

C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’elle donne un concert mémorable au Aeolian Hall de New York, en 1923, concert au cours duquel musiques classique et moderne se chevauchent. Gershwin accompagne la chanteuse au piano durant cette première plutôt audacieuse. Éva Gauthier va même jusqu’à intégrer de la musique jazz au programme, un style qu’elle apprécie grandement mais qui est encore mal perçu. Bien que la critique ne soit pas tendre, le public apprécie ce vent de fraîcheur, et l’événement restera ainsi gravé dans l’histoire.

Éva Gauthier donne des centaines de spectacles durant le reste de sa carrière, tant en Amérique qu’en Europe, intégrant plusieurs styles à ses performances toujours très divertissantes. Elle consacre les dernières années de sa vie à l’enseignement du chant, et, malgré son absence de la scène, demeure très active dans le milieu de la musique, agissant à titre de mentore pour une nouvelle génération d’artistes. Sa technique impeccable, son audace et son refus d’adhérer aux conventions ont ouvert la voie aux futurs interprètes et ont contribué à faire d’Éva Gauthier une véritable légende de la musique moderne.

Si vous souhaitez écouter quelques extraits musicaux interprétés par Éva Gauthier, visitez le Gramophone virtuel de Bibliothèque et Archives Canada. Vous y trouverez plusieurs classiques du folklore francophone canadien interprétés par la cantatrice.

Vous pouvez également écouter notre baladodiffusion et parcourir notre album Flickr consacrés à Éva Gauthier.


Isabel Larocque est agente de projet pour l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

Récit sur la collection Lowy : une histoire d’heureux hasards

Par Michael Kent

Un des aspects les plus excitants du travail avec les livres rares est de découvrir l’histoire de chacune des pièces de nos collections. Le parcours d’un document avant son arrivée à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) est souvent tout aussi intéressant que son contenu. Dans certains cas, on peut établir des parallèles étonnants entre l’histoire d’un document et le texte qu’il renferme. Le rouleau contenant le livre d’Esther, maintenant conservé dans la collection Jacob-M.-Lowy, en est un bon exemple.

Une photographie couleur d’un manuscrit hébraïque rédigé sur un parchemin d’une longueur approximative de sept pieds, entièrement déroulé sur une table. L’étui en métal qui contenait le manuscrit se trouve aussi sur la table.

Le livre d’Esther déroulé dans la salle Jacob-M.-Lowy, située au 395, rue Wellington à Ottawa (Ontario). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Le rouleau porte un texte manuscrit en hébreu, dans un format adapté au rituel entourant la fête juive de Pourim. L’histoire qui a mené à l’acquisition de ce document par Bibliothèque et Archives Canada m’a été transmise par mes prédécesseurs. Elle est trop belle pour ne pas la raconter.

Les visiteurs qui voient le rouleau sont immédiatement frappés par le mauvais état de son étui métallique. On fait souvent remarquer que celui-ci semble avoir connu la guerre, et les apparences ne sont pas trompeuses.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un soldat britannique découvre cet étui en Europe continentale, dans les décombres d’un édifice bombardé. Lorsqu’il réalise que l’étui contient un rouleau de parchemin, il décide de le conserver comme souvenir de guerre. Plus tard, il déménage au Canada, emportant le rouleau avec lui.

Le deuxième chapitre de l’histoire du rouleau commence après le décès du soldat. Ce militaire n’ayant pas d’enfants, des voisins se portent volontaires pour vider son appartement après sa mort. Ils y découvrent le rouleau et se souviennent que le soldat le leur avait déjà montré. Conscients qu’il s’agit d’un document de valeur, ils décident de lui trouver un lieu de conservation approprié. Par un heureux hasard, ces voisins ont un parent qui travaille pour ce qui était à l’époque les Archives nationales. Ils envoient le rouleau à cette personne, qui le transmet à un archiviste. Quelques années plus tard, la collection d’ouvrages judaïques rares Jacob-M.-Lowy est offerte à la Bibliothèque nationale du Canada. Le rouleau est alors transféré dans cette collection pour qu’il soit conservé avec les autres documents judaïques.

Mais pourquoi ai-je l’impression que l’histoire du rouleau reflète celle que son texte raconte? Parce que le livre d’Esther a une caractéristique bien particulière : c’est l’un des deux seuls livres des écritures hébraïques à ne pas mentionner Dieu. Selon la tradition rabbinique, le nom de Dieu a été omis dans le livre pour mettre l’accent sur la nature secrète du miracle raconté, qui est composé d’une série de petits et improbables événements aboutissant à la survie du peuple juif.

Quand je regarde le rouleau, je vois un document qui a lui aussi survécu grâce à une série de petits événements improbables : le propriétaire d’origine qui le range dans un solide étui protecteur; le document qui survit à un bombardement et tombe à un endroit bien visible; un soldat qui s’arrête pour l’examiner et décide qu’il vaut la peine d’être sauvé; les voisins du soldat qui offrent de vider son appartement après son décès; ces mêmes voisins qui examinent avec soin le contenu de l’appartement, puis cherchent un endroit approprié pour conserver le rouleau; et le fait qu’ils ont un parent travaillant aux Archives nationales. Tous ces événements improbables s’enchaînent pour former la captivante histoire de survie de ce rouleau et le fabuleux voyage qui le mena jusqu’à BAC.

Si je ne suis pas en mesure de proposer des réflexions spirituelles sur la survie de ce rouleau, je peux dire qu’elle est le fruit d’une remarquable suite d’heureux hasards. Cette histoire, et d’autres du même genre, mettent en lumière le formidable passé des documents conservés dans nos collections. Ces histoires vont bien au-delà de l’écrit; je suis très reconnaissant de pouvoir les découvrir et les faire connaître.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.