Comment la mort d’un premier ministre est devenue une grande source d’inspiration dans l’art canadien

Portrait en buste de l’ancien premier ministre canadien sir John Sparrow Thompson.

Sir John Sparrow David Thompson par Bonne de Bock, vers 1895 (e000000122)

La mort subite du quatrième premier ministre canadien, sir John Sparrow David Thompson (1845-1894), lors d’un déjeuner officiel au château de Windsor au Royaume-Uni, a profondément ébranlé et attristé les Canadiens de l’époque, qui furent toutefois honorés de voir la reine Victoria déposer la couronne funéraire de ses propres mains sur le cercueil de « son défunt premier ministre ».

Ce fut une période de deuil binational. Le décès, en raison de sa nature inattendue et de la splendeur des funérailles des deux côtés de l’Atlantique, fit les manchettes de l’époque au Canada . Une grande partie de la couverture médiatique prit un ton impérialiste et nationaliste.

Photographie du buste de Frederic Marlett Bell-Smith.

Portraits of Artists from Archives Of American Art, Smithsonian Institution

L’artiste canadien Frederic Marlett Bell-Smith (1846-1923) fût inspiré à capter l’émotion de cet événement par le bias d’un ambitieux projet nationaliste d’art public commémoratif.

Bell-Smith conçut donc une série de trois toiles monumentales qu’il avait l’intention de vendre au gouvernement canadien. Ultimement, il espérait que la série serait exposée à perpétuité, soit au Musée des beaux-arts du Canada, soit sur la Colline du Parlement.

Dans chacun des trois tableaux, l’artiste choisit de rendre un profond hommage au défunt. La scène du premier, Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, également connu sous le nom de « L’hommage », se passe au château de Windsor. Le sujet en est la reine Victoria déposant solennellement la couronne sur le cercueil du défunt premier ministre.

Tableau représentant les personnes qui ont assisté à la messe célébrée au château de Windsor pour le défunt premier ministre sir John Thompson. La reine Victoria dépose une couronne sur le cercueil sous le regard d’éminents invités et de membres de sa cour.

Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1896 (c141808k)

Le deuxième tableau, L’arrivée du Blenheim à Halifax, également connu sous le nom de « L’arrivée », dépeint la cérémonie tenue sur le pont du HMS Blenheim, le « navire de guerre le plus rapide » de la reine Victoria. C’est avec les plus grands honneurs que le Blenheim avait été choisi pour transporter la dépouille de Thompson au Canada, ses flancs peints en noir et sa passerelle drapée d’une étoffe tout aussi sombre.

Photographie d’une peinture à l’huile originale montrant la dépouille du défunt premier ministre Thompson sur le pont du HMS Blenheim à son arrivée à Halifax.

L’arrivée du Blenheim à Halifax, photographie du tableau original de 1895, prise vers 1902 par les studios Cunningham (e011213232)

Malheureusement, la seule trace qu’il nous reste de ce tableau est une photographie en noir et blanc, l’original ayant été détruit dans l’incendie sur la Colline du Parlement en 1916.

Les funérailles d’État de Sir John Thompson à Halifax, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1897 (c147277k)

Le troisième et dernier tableau de la série, Les funérailles d’État de sir John Thompson à Halifax, également connu sous le nom « Les funérailles d’État », dépeint les funérailles nationales canadiennes de Thompson célébrées à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 3 janvier 1896.

Les tableaux de Bell-Smith ne représentent jamais Thompson lui-même; ils dressent plutôt un tableau fidèle des personnes en deuil les plus connues. Il s’agit principalement de membres de la royauté britannique (la reine Victoria a accordé à Bell-Smith un siège à vie), et de personnalités de la cour. On y trouve entre autres le « fidèle serviteur indien » de la reine, Mohammed Abdul Karim (1863-1909) ou « Abdul », qui figure en bonne place dans la première toile. Autrement, la distribution est principalement composée de figures politiques et de citoyens éminents de Halifax et d’Ottawa, donc de gens susceptibles d’acheter les œuvres pour le peuple canadien.

Détail illustrant Mohammed Abdul Karim.

«Abdul », détail de « L’hommage » (c141808k)

Détail illustrant des personnalités politiques et des citoyens éminents de l’époque.

Détail de personnes endeuillées dans « Les funérailles d’État » (c141808k)

Malheureusement, Bell Smith a peut-être ruiné lui-même son projet commémoratif en cherchant trop ardemment à cultiver des mécènes.

En effet, le temps que les tableaux soient terminés, le gouvernement avait changé de mains. « Le nouveau gouvernement libéral n’avait pas l’intention d’acheter des portraits de ses opposants ni des tableaux les glorifiant », indique Eva Major-Marothy, ancienne conservatrice en chef et archiviste en art principale de Bibliothèque et Archives Canada, dans son importante étude sur la série.

La qualité des œuvres est peut-être aussi en cause. La composition des « Funérailles d’État » semble particulièrement maladroite et forcée, peut-être en raison de la volonté d’y faire entrer trop de figures importantes. Dans certains cas, la taille des silhouettes est exagérée et la position est peu naturelle, comme si les portraits avaient été découpés ailleurs et collés là. À l’époque, le conservateur du Musée des beaux-arts du Canada se sentait « incapable de recommander leur achat ».

En fin de compte, la série entière est tombée dans l’oubli, et deux des tableaux ont été considérés comme perdus pendant de nombreuses années. Mais qu’est-il advenu, en fait, de ces toiles monumentales?

« L’hommage » a été achetée par la Women’s Canadian Historical Society de Toronto vers 1914 et donnée aux Archives nationales (l’ancien nom de Bibliothèque et Archives Canada) un peu avant 1931. Elle est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’un inventaire de grandes œuvres roulées la mette au jour. La toile avait été gravement endommagée, mais l’équipe de restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada l’a expertement remise en état et elle reste un exemple extraordinaire de travail de conservation.

« L’arrivée », quant à elle, a été achetée par un sénateur dont le portrait y figure en bonne place. Après sa mort, sa veuve en a fait don au Musée des beaux-arts du Canada. La peinture a ensuite été transférée à la Salle des chemins de fer, sur la Colline du Parlement, où elle a été détruite dans l’incendie de 1916.

« Les funérailles d’État », troisième et dernier tableau, n’a jamais été vendu et est resté dans la famille de l’artiste, qui l’a donné à Bibliothèque et Archives Canada en 1997.

Aujourd’hui, les deux tableaux restants sont réunis dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada; ils offrent un aperçu fascinant de l’histoire de la commémoration publique au Canada.

Référence : Eva Major-Marothy, The Wrong Commemoration: Frederic Marlett Bell-Smith’s Paintings of the State Funeral of Sir John Thompson, dans Public Art in Canada, Toronto, 2009 (en anglais seulement).

Fabrication de textile au Canada : les archives de la Dominion Textile

Par Jennifer Anderson et Dalton Campbell

Les archives peuvent illustrer le quotidien des travailleurs canadiens, donner une idée aux chercheurs contemporains de la vie au travail des générations antérieures et retracer l’évolution de l’économie canadienne au fil du temps. Les nombreuses photographies sur la production et la commercialisation du textile fabriqué au Canada se trouvant dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en sont un bon exemple. Plusieurs de ces photographies ont été numérisées et peuvent être consultées sur la page Recherche dans la collection de BAC.

Photographie couleur de cinq paquets de draps Texmade, de modèles et couleurs variés.

Photographie promotionnelle de produits Texmade, une marque de la Dominion Textile (e011201409).

Pendant plusieurs générations, la Dominion Textile est synonyme du coton fabriqué au Canada. Fondée en 1905 par la fusion de quatre entreprises de textile indépendantes, la Dominion Textile possède à l’origine onze usines produisant essentiellement de la toile de coton écru et fin pour le marché canadien. Plus l’entreprise consolide sa position, plus elle diversifie ses activités dans l’industrie du textile, et ce, d’un bout à l’autre du pays. Son siège social est situé à Montréal (Québec).

À l’époque de la création des premières entreprises de textile, la plupart des Canadiens confectionnent eux-mêmes leurs vêtements. Selon Serge Gaudreau, l’industrie textile, à l’instar des chemins de fer, est un symbole tangible de la modernité du Canada à l’aube du 20e siècle, une industrie complexe qui allie le travail humain et la machinerie. Confrontées à la concurrence des États-Unis et du Royaume-Uni, les entreprises canadiennes bénéficient d’allègements fiscaux grâce à une politique nationale mise en place par le premier ministre John A. Macdonald; ces mesures permettent aux usines de textile canadiennes de tirer leur épingle du jeu dans le marché très concurrentiel des années 1870.

Dans l’industrie du textile, la race, l’ethnicité, le sexe et la classe sociale ont leur importance. En effet, comme dans le reste du secteur manufacturier du Québec de l’époque, la main-d’œuvre qui marque une nouvelle ère pour l’industrie est largement francophone et irlandaise. Les dirigeants sont toutefois anglophones. Le coton lui-même provient probablement des États-Unis comme le suggèrent les photographies de certaines usines américaines.

Dans les usines de textile du Canada, la main-d’œuvre se compose en très grande majorité de femmes, comme l’indique Gail Cuthbert Brandt dans son essai Through the Mill : Girls and Women in the Quebec Cotton Textile Industry, 1881–1951 et Joy Parr dans The Gender of Breadwinners: Women, Men and Change in Two Industrial Towns, 1880–1950.

Une photographie noir et blanc montrant des hommes et des femmes posant dans une usine, de grosses machines au premier plan.

Sept ouvriers et trois ouvrières posant derrière des machines, vers 1895, Magog (Québec) (e011213545).

La Dominion Textile conserve elle-même ses archives avant leur transfert à BAC. Le fonds d’archives comprend une riche collection de photographies, de documents textuels et d’enregistrements audiovisuels documentant le travail et la culture des employés, l’architecture des usines dans diverses villes, les procédés de fabrication du textile et les produits finis. Comme dans beaucoup de villes industrielles, les usines de coton mettent sur pied des équipes sportives, dont la mémoire se perpétue dans les archives.

Une photographie noir et blanc d’une équipe de soccer montrant les joueurs en chandail rayé et les entraîneurs en costume.

L’équipe du Montmorency Association Football Club, championne de la ligue de soccer, 1915, Montmorency (Québec) (e011213574).

La collection contient les documents administratifs et opérationnels de la société mère ainsi que les procès-verbaux et documents financiers de 62 entreprises associées à la Dominion Textile. Ces dernières comprennent les quatre compagnies d’origine ayant fusionné en 1905, des sociétés filiales et les entreprises de textile indépendantes acquises par la Dominion Textile alors qu’elle prend son essor et devient la plus importante société de textile au Canada.

Pour certaines entreprises de tissu, la fusion de la Dominion Textile est une nécessité. La Montmorency Cotton Mills, fondée en 1898, fabrique une large gamme de produits (tissu écru, fil de bonneterie, tissu éponge, toile à draps et flanelle) destinés au marché domestique et à l’exportation. La fusion de l’entreprise est forcée, particulièrement en raison des répercussions de la révolte des Boxeurs de 1900 sur le commerce international. Les usines de la Montmorency restent en activité jusque dans les années 1980. Les photographies d’archives conservées à BAC illustrent la longévité de l’usine et la puissante chute d’où provient l’énergie nécessaire à son fonctionnement.

Une photographie aérienne noir et blanc montrant une usine près d’une rivière, avec une imposante chute à l’arrière-plan.

La Dominion Textile, 1925, Montmorency (Québec) (e011213592).

En 1929, dans le cadre d’une importante acquisition, la Dominion Textile acquiert ce qui s’appellera la Sherbrooke Cotton Company. Cette acquisition comprend les actions de la Sherbrooke Housing Company qui souhaite construire une ville modèle pour les employés de l’usine. La manufacture, réorganisée en 1935 aux fins de la fabrique de fibres synthétiques, poursuit ses activités jusque dans les années 1990.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine en ville, près d’une rivière, avec des statistiques imprimées sous la photo.

Sherbrooke Fabrics, vers 1980, Sherbrooke (Québec) (e011213596).

L’origine de la Penman Manufacturing Company, incorporée pour la première fois en 1882, remonte à 1868, date d’ouverture de sa première manufacture de tricots. Sous la direction de John Penman, l’entreprise devient le plus grand fabricant de tricots au Canada grâce à l’acquisition de six petites usines situées à Port Dover, à Paris et dans d’autres villes de l’Ontario et du Québec.

En 1906, l’entreprise est acquise par la Dominion Textile et restructurée sous le nom de Penmans Limited. La compagnie poursuit son expansion, produisant de la bonneterie, des sous-vêtements et d’autres articles tricotés.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine avec sa cheminée au centre, entourée d’arbres et d’une ville, avec des statistiques sous la photo.

Usine de la Penmans, vers 1980, Paris (Ontario) (e011213581).

Les photographies de la Dominion Textile montrent diverses usines dans des villages et des villes du centre et de l’est du Canada; elles témoignent de la très grande proximité qui existe entre les usines, les collectivités et la main-d’œuvre. Elles sont accompagnées d’archives provenant d’autres collections de BAC.

Les photos illustrent les changements technologiques ainsi que les mesures de protection en matière de santé et sécurité dans les milieux de travail, et reflètent aussi l’évolution de cette industrie.

Une photographie noir et blanc de deux femmes debout, utilisant des appareils dans un laboratoire; il y a une large fenêtre à l’arrière-plan, et des tuyaux et des lampes fluorescentes au plafond.

Laboratoire d’essai, vers 1945, Yarmouth (Nouvelle-Écosse) (e011213547).

Une photographie noir et blanc d’un homme portant un jean et un chandail sans manches et surveillant une machine à bobiner.

Un travailleur surveillant une machine à bobiner dans une usine de la Long Sault Fabrics, 1984 (e011213534).

La collection d’archives comprend aussi des documents textuels sur la négociation de l’accord de libre-échange de 1987 avec les États-Unis et ses incidences prévues sur l’industrie du textile.

La collection montre que la mise en marché d’articles de mode fabriqués au Canada est aussi liée à la diplomatie culturelle et au commerce international. Au fil des ans, les pressions économiques, la concurrence et les conditions de travail pénibles entraînent souvent des restructurations et des réductions de l’effectif, lesquelles se heurtent à la résistance des travailleurs. La collection contient des images de grèves et de conflits de travail dans les usines de textile.

Une photographie noir et blanc d’un groupe de personnes marchant dans la rue et portant une bannière sur laquelle est écrite : « Travailleurs et travailleuses du textile, CSD [Centrale des syndicats démocratiques], usine de Montmorency ».

Manifestants lors d’un conflit de travail, vers 1970 (e011213559).

Le fonds contient également des images promotionnelles aux couleurs vives et des images en mouvement montrant les produits finis qui font de la Dominion Textile une marque de prestige au Canada.

Une photographie couleur de deux femmes défilant sur un podium, vêtues d’une robe, d’une veste et d’un turban en coton imprimé.

Défilé de mode, 1986 (e011201412).

Nous avons très hâte de voir comment les chercheurs intégreront les photographies récemment numérisées dans de nouveaux projets liés à l’importance de l’industrie du textile au Canada et continueront à explorer l’éventail des ressources conservées à BAC. Pour obtenir de l’aide des Services de référence, communiquez avec nous.

Pour voir d’autres images sur la Dominion Textile et la fabrication des textiles, consultez notre album Flickr.

Voici quelques autres sources d’information à BAC :

Fonds Hamilton Cotton Company
Fonds S. Lennard and Sons Ltd.
Fonds Mercury-Chipman Knit Ltd.
Fonds Amalgamated Clothing and Textile Workers Union: Textile Division
Fonds Jacob Lawrence Cohen
Fonds Madeleine Parent et Kent Rowley
Fonds Margot Trevelyan
Royal Commission on the Textile Industry
Documents du ministère de l’Industrie


Jennifer Anderson était archiviste à la Division des services de référence et Dalton Campbell est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de Bibliothèque et Archives Canada. Les auteurs tiennent à remercier Kerry O’Neill pour sa contribution à ce billet.

Travail et parentalité? Ce n’est rien de nouveau, nous avons seulement perdu la main!

Par Krista Cooke

Photographie noir et blanc de deux femmes assises sur des bancs dans une cabane en bois rond. Elles travaillent à un grand métier à tisser, pendant qu’un jeune enfant s’occupe d’un bébé couché dans un berceau à leurs côtés.

Deux femmes travaillent sur un métier à tisser à côté d’un enfant qui amuse un bébé, Cap-à-l’Aigle (Québec), vers 1910. (a040744)

Partout dans le monde, la « parentalité en temps de pandémie » cause pour les familles un stress s’ajoutant à celui occasionné par la crise sanitaire mondiale. Cette période est difficile pour tout le monde, même pour ceux et celles qui ont la chance de pouvoir prendre congé ou d’avoir accès à des sources de revenu d’urgence. Le stress associé à la parentalité est considérable en ce moment pour les travailleurs des services d’urgence, les chefs de familles monoparentales, les personnes vivant dans des espaces restreints ou dans la pauvreté, ou les familles touchées par des problèmes de violence domestique ou de santé mentale. Pour d’autres familles, comme la mienne, les derniers mois ont aussi été corsés : il n’est pas toujours facile pour deux parents en télétravail de s’occuper de jeunes enfants, avec tout ce que ça implique d’attention, d’école à la maison, de ménage, de repas et de divertissement.

La blogosphère regorge de capsules vidéo maison et de réflexions personnelles — tour à tour hilarantes ou désolantes — à propos de la parentalité au temps de la COVID-19. En tant que mère, j’ai appris d’autres parents : j’ai adopté un nouveau quotidien, j’ai remercié la bonne étoile de notre famille et je me suis efforcée de prendre la vie une journée à la fois. En tant qu’historienne, j’ai saisi cette occasion pour analyser notre passé et étudier la vie des femmes figurant dans les photographies des collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Comment les familles s’y prenaient-elles autrefois? Comment en sommes-nous arrivés là? Qu’est-ce qui nous attend? Les statistiques colligées au début de la pandémie indiquent qu’au Canada, les pertes d’emploi s’additionnaient deux fois plus vite chez les femmes que chez les hommes (en anglais). Plus récemment, Statistique Canada a noté que la reprise de l’économie s’effectuait beaucoup plus rapidement dans les secteurs principalement masculins. Sur la toile, les hypothèses pullulent quant aux conséquences qu’aura cette pandémie sur la place des femmes dans le marché du travail. Comment aller « en avant toutes » (idée défendue par Sheryl Sandberg, auteure étatsunienne à succès) si nous ne pouvons compter sur les services de garde à l’enfance, à l’heure où la majorité d’entre nous passons nos journées à jouer à l’équilibriste, un portable dans une main et un cahier à colorier dans l’autre?

Les générations précédentes de Canadiennes ont très bien connu les nombreuses facettes de cette conciliation. Avant le développement industriel, la majorité des femmes conciliaient leurs responsabilités familiales et le travail à la maison (rémunéré ou non), contribuant comme elles pouvaient à l’économie du ménage. Chez les Autochtones, c’est toute la communauté qui s’occupait des enfants pendant que les jeunes mères confectionnaient des vêtements ou préparaient des aliments. Les pionnières, de leur côté, gagnaient de l’argent depuis la maison en offrant des produits frais ou artisanaux aux marchés, ou en proposant leurs services de couturière ou de buandière. Les pères de famille travaillaient de longues heures sur la terre ou dans des centres urbains en plein essor, ou occupaient des emplois saisonniers loin de la maison. Les mères de famille faisaient de leur mieux avec leurs enfants sur les bras. Il était de coutume de se marier jeune et de fonder une grande famille (les sondages de Statistique Canada indiquent qu’au milieu des années 1800, la famille canadienne moyenne comptait six enfants). On attendait des enfants qu’ils contribuent dès leur jeune âge aux travaux de la maison et de la ferme, qu’ils s’occupent de leurs jeunes frères et sœurs et qu’ils arrêtent l’école assez tôt dans leur vie pour soutenir financièrement leur famille.

: Photographie noir et blanc de quatre femmes travaillant sur la chaîne de production d’une conserverie de poisson. Deux d’entre elles ont leur bébé attaché sur leur dos dans une écharpe. Un enfant est assis dans une poussette derrière elles.

Des Japonaises travaillant dans une conserverie de poisson avec leur bébé Japonais Canadien   attaché sur leur dos, Steveston (Colombie-Britannique), 1913. (Vancouver Public Library, no 2071)

L’industrialisation donne naissance à la production en série et crée pour les femmes de nouvelles possibilités d’emploi. Les citadines de la classe ouvrière se joignent aux effectifs jusqu’alors masculins des usines, particulièrement dans les domaines du textile et de la transformation alimentaire. Au cours des années 1800, le nombre de femmes dans la population active augmente graduellement pour atteindre 13 % de la main-d’œuvre totale du pays en 1901. Les femmes dont la famille en ont les moyens ne travaillent pas en usine après leur mariage ou avant que leurs enfants grandissent; elles se consacrent plutôt à du travail à la maison pour gagner de l’argent, comme l’ouvrage à l’aiguille. Pour celles qui sont contraintes de garder leur emploi en manufacture, la garde des enfants est confiée à la famille élargie. De nombreuses mères confient ainsi leurs petits à leurs autres enfants plus âgés, ou encore à des aînés de leur famille. Celles qui n’ont d’autres choix emmènent leurs enfants au travail avec elles. Les Japonaises de la photo ci-dessus, issues de la première vague d’immigrants venus du Japon, ne pouvaient compter sur leur mère ou leurs tantes pour recevoir ce coup de main.

Photographie noir et blanc d’une mère saluant ses deux jeunes enfants, qui tiennent la main de leur éducatrice. La garderie semble être située sur un terrain clôturé, dans un quartier résidentiel. À l’arrière-plan figure un module avec des balançoires.

Mme Jack Wright, ouvrière aux munitions, dit au revoir à ses enfants, qu’elle laisse à la garderie, Toronto, 1943. (e000761764)

Les deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945) redéfinissent la présence féminine sur le marché du travail, les femmes de la classe moyenne se joignant alors aux travailleuses de la classe ouvrière dans des milieux jusque-là dominés par les hommes. La lutte pour le droit de vote des femmes et leur accession aux universités canadiennes au début du siècle dernier contribuent à accroître graduellement le nombre de femmes sur le marché du travail, une tendance qui s’accentue durant les années de guerre. Les postes d’enseignement, de soins infirmiers et de secrétariat sont donc vite principalement occupés par des femmes jeunes ou célibataires. Quelques-unes s’intègrent même aux domaines du journalisme, de la médecine et des sciences. La Deuxième Guerre mondiale provoque une pénurie criante de main-d’œuvre, tandis que les hommes s’engagent dans l’armée et que l’économie se prépare aux effets de la guerre. Les employeurs et les gouvernements n’ont d’autre choix que de régler le problème des garderies pour permettre aux femmes d’occuper les postes vacants et de participer en grand nombre à l’effort de guerre. Le nombre de travailleuses double de 1939 à 1942 et en vient à représenter le tiers de la main-d’œuvre du pays. Le gouvernement du Canada met donc en place un programme de garderie dans huit villes industrielles pour soutenir les mères à l’emploi. Le film de 1943 Before They Are Six (en anglais), conservé dans les archives de BAC et accessible sur le site Web de l’Office national du film, en fait la promotion. Selon l’historienne Lisa Pasolli, de 1942 à 1946, ce sont un peu plus de 4 000 enfants (en anglais) qui fréquentent ces garderies situées surtout en Ontario et au Québec, où se trouvent la majorité des grandes manufactures. Quelque 2 500 autres enfants sont inscrits à des programmes de dîners chauds et de service de garde en milieu scolaire. Madame Jack Wright, qui figure sur la photo ci-dessus et dans une série d’images produites par la Commission d’information en temps de guerre et conservées par BAC, est devenue la mère travailleuse en temps de guerre la plus connue du Canada. Ces photographies témoignent de l’équilibre — facilité par le programme de garderies — entre son travail et ses responsabilités familiales, soit nourrir et élever ses enfants. Par contre, la majorité des Canadiennes n’ont alors pas accès à ce service et doivent continuer à s’organiser de manière informelle ou à travailler de la maison.

Ce programme prend fin au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Les journaux et les revues de l’époque exhortent les femmes de la classe moyenne à retourner à la maison pour préparer le retour de leur mari. Les circonstances exceptionnelles de la période de la guerre — au cours de laquelle les garderies sont une priorité pour le gouvernement fédéral — ont changé, et il faudra attendre des décennies avant de revoir des services de garde subventionnés offerts à grande échelle. Au cours des années 1950, les services de garde variaient d’une région à l’autre, et souvent aussi selon les classes sociales. Les recherches sur les garderies (en anglais) de l’historien Larry Prochner montrent que des éducatrices professionnelles s’occupent des enfants de familles aisées, tandis que de nombreuses garderies s’en tiennent au modèle classique et offrent un service de garde comme solution temporaire aux familles à faible revenu. Lancé en 1966, le Régime d’assistance publique du Canada ramène les garderies à l’attention du gouvernement fédéral, qui entreprend alors d’apporter un soutien constant à ce système vu l’augmentation rapide du nombre de femmes qui intègrent le marché du travail.

Un père fait manger son enfant, qui est assis dans une chaise haute, dans la cuisine. La bouche ouverte, il imite son enfant.

Photo publiée dans une revue montrant un père qui aide son enfant à manger, Star Weekly, 1960. (e010692838)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce aux mouvements de femmes des années 1960 (que certains appellent la seconde vague du féminisme), les femmes prennent une place grandissante sur le marché du travail. Le nombre de travailleuses avoisine alors celui enregistré en temps de guerre (en anglais). Étant donné l’augmentation du nombre de mères à l’emploi, les tâches ménagères et les responsabilités familiales sont désormais partagées entre les deux parents. Les pères, dont les tâches se résumaient auparavant à s’occuper du barbecue et à tondre la pelouse la fin de semaine, participent de plus en plus à l’éducation des enfants, à la préparation des repas et aux tâches ménagères. Si la photo du Star Weekly peut sembler exceptionnelle en 1960, la plupart des pères connaissent bien de nos jours les subtilités de la purée pour bébé. Même si les Canadiens consacrent encore en moyenne moins de temps aux tâches ménagères que les Canadiennes (Statistique Canada fait état d’une différence de 1,5 h par jour), les pères d’aujourd’hui sont beaucoup plus susceptibles que les pères des baby-boomers, par exemple, de participer à la vie familiale. Le modèle de la famille nucléaire des années 1950, où le mari travaille et où l’épouse reste au foyer, est maintenant assez rare. Selon ce même rapport de Statistique Canada, près de 60 % des familles du Canada peuvent aujourd’hui compter sur deux salaires, alors que cette proportion était inférieure à 40 % en 1976. Durant ce même intervalle, le nombre de ménages monoparentaux a presque doublé. Bon nombre de modèles familiaux (ménages monoparentaux, ceux où les deux adultes travaillent, coparentalité, etc.) reposent sur la fiabilité des services de garde. Dans la majorité des familles canadiennes, les deux parents travaillent à temps plein. Ainsi, les garderies, les écoles, les camps de jour et les services de garde en milieu scolaire sont devenus essentiels. Les photos du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration conservées par BAC, qui comprennent des dizaines d’images captées dans des garderies et des écoles maternelles, témoignent de l’importance grandissante accordée à l’éducation de la petite enfance. Dans le sillage de la pandémie de la COVID-19, il est probable que l’on assiste à de nouvelles discussions quant au rôle essentiel que jouent ces établissements dans l’économie du Canada.

Photographie couleur de deux jeunes enfants de dos, assis à une table dans un espace encombré. Ils jouent à travailler en tapant sur des « ordinateurs » bricolés en carton et en parlant dans un téléphone en plastique.

Deux jeunes enfants en plein « télétravail », Gatineau, Québec, mars 2020

Les familles qui trouvent interminable l’été sans camp de jour et qui s’inquiètent à l’idée d’une année scolaire marquée d’incertitudes, se demandent combien de temps la « parentalité en temps de pandémie » peut encore durer. Seul le temps nous dira si, à mesure qu’évolue la pandémie, l’écart entre l’emploi des femmes et des hommes continue de se creuser, et si les familles sont contraintes à choisir lequel des deux parents restera à la maison pour s’occuper des enfants. Dans un récent sondage de Statistique Canada, on a examiné les conséquences de la pandémie sur les familles afin de trouver des façons de soutenir les personnes qui en ont le plus besoin. Comme pour beaucoup d’autres choses dans le contexte actuel, il semble y avoir autant de solutions pour la garde d’enfants qu’il y a de circonstances familiales. Je n’apporte aujourd’hui aucune réponse, je souligne simplement que cette conciliation n’est pas nouvelle. La coparentalité communautaire des enfants, la mobilisation rapide d’un réseau de garderies que l’on a vu naître à l’époque de la guerre en raison d’une crise nationale, la participation de plus en plus importante des pères à la vie familiale, l’ouverture des employeurs aux horaires flexibles et l’existence de nouvelles technologies permettant le télétravail : voilà autant de modèles qui peuvent alimenter notre réflexion tout au long de l’été, et même après.


Krista Cooke est conservatrice dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

Archives et paperasserie

Par Leah Sander

Il y a presque 20 ans, quand j’étais une jeune archiviste, j’ai passé une année aux Archives nationales d’Écosse, à Édimbourg. La plupart des méthodes de travail ressemblaient beaucoup à celles du Canada. Bien entendu, l’Écosse conserve des documents d’archives depuis beaucoup plus longtemps que nous, ce qui se reflète dans sa collection!

Cela dit, j’ai remarqué des variantes dans la façon de nommer les choses. En Écosse, pour attacher en paquets des documents de même origine, sans les endommager, le personnel utilisait du « ruban archivistique » (en anglais, archival tape). Mais contrairement à ce que le mot tape m’avait d’abord laissé croire, ce n’était pas un ruban adhésif : c’était simplement un ruban de tissu écru, c’est-à-dire non teint.

Par la suite, j’ai travaillé sur des archives encore attachées avec leur ruban d’origine, de couleur rose foncé. Un collègue écossais m’a alors expliqué que c’est de là que venait l’expression anglaise red tape (qui désigne de nos jours la paperasserie) : autrefois, on attachait les documents en paquets à l’aide de ruban rouge ou rose.

Photo couleur d’un registre entouré d’un ruban rose.

Ruban rose d’origine autour d’un registre en attente d’un traitement de restauration. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Elise Rowsome, BAC

Le recours à du ruban rouge pour attacher des documents n’était pas une pratique exclusive à l’Écosse. Plusieurs pays européens ont fait de même au cours des 17e, 18e et 19e siècles. Ils ont ensuite exporté cette pratique dans les colonies qui, plus tard, sont devenues le Canada et les États-Unis.

Après mon séjour aux Archives nationales d’Écosse, j’ai travaillé aux Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Winnipeg. Là, j’ai appris que la Compagnie (dont le bureau principal se trouvait à Londres, en Angleterre, jusque dans les années 1970) se servait également de ruban rouge pour attacher ses dossiers.

Photo couleur de cartes enroulées, attachées avec un ruban écru.

Le ruban rose utilisé à l’origine pour attacher ces cartes a été remplacé par un ruban écru afin d’assurer la préservation adéquate des documents. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Cory Dunfield, BAC

En Occident, aux 18e et 19e siècles surtout, plusieurs organismes et gouvernements utilisaient aussi du ruban rouge pour attacher leurs documents. Ce lien entre ruban rouge et bureaucratie explique pourquoi, en anglais, l’expression red tape est devenue synonyme de paperasserie, d’excès de procédures et de retards administratifs.

De nos jours, plusieurs institutions de mémoire, dont Bibliothèque et Archives Canada, conservent des documents qui remontent à cette période et qui arborent toujours leurs rubans rouges d’origine.


Leah Sander est archiviste principale à la description à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

« Je vous laisse Éva Gauthier »

Par Isabel Larocque

Lors de la première performance professionnelle d’Éva Gauthier, à la cathédrale Notre-Dame d’Ottawa, personne n’aurait pu prédire que la jeune fille de 17 ans deviendrait l’une des plus grandes cantatrices de l’histoire du Canada.

Nièce de Zoé Lafontaine et de son époux sir Wilfrid Laurier, Éva Gauthier naît en 1885 dans un quartier francophone d’Ottawa. Elle démontre dès son plus jeune âge un talent inné pour la musique; d’ailleurs, son entourage constate très tôt son potentiel et l’encourage à poursuivre dans cette voie. En plus de suivre des cours de chant avec plusieurs enseignants renommés, Éva chante comme soliste à l’église Saint-Patrick d’Ottawa.

Elle a également le privilège de recevoir l’appui financier de son oncle, sir Wilfrid Laurier. C’est ainsi qu’à l’âge de 17 ans, elle part étudier le chant au Conservatoire de Paris avec l’un des professeurs les plus renommés de l’époque, Auguste-Jean Dubulle. Sa tante Zoé, qui croit énormément en son talent, l’accompagne pour ses premiers pas en Europe. Elle tient d’ailleurs le piano lors de l’audition d’Éva pour le Conservatoire.

Photo noir et blanc d’une jeune femme en robe de dentelle blanche, face à l’objectif.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193008)

Durant ses études et dès les débuts de sa carrière, Éva Gauthier a la chance de côtoyer les plus grands musiciens et professeurs de son temps, et ne tarde pas à se faire remarquer. En 1906, la grande interprète Emma Albani, sa mentore, la présente ainsi à son public lors de sa tournée d’adieu : « Comme legs artistique à mon pays, je vous laisse Éva Gauthier. » Avec une telle présentation, nul doute que l’avenir de la jeune Éva est très prometteur!

Photo noir et blanc d’une femme debout face à l’objectif, portant une robe de couleur sombre, un chapeau de fantaisie et une étole en fourrure.

Éva Gauthier, 1906. Photo : William James Topley (a193009)

Malgré sa petite taille, Éva Gauthier est dotée d’une puissance vocale qui fait tourner les têtes. En 1909, elle décroche le rôle de Micaela dans l’opéra Carmen, en Italie, où elle performe avec brio. Mais sa carrière dans ce domaine est très brève : alors qu’elle se prépare pour un deuxième rôle, cette fois au Covent Garden dans l’opéra Lakmé, le directeur la retire de la distribution, craignant que son talent ne vole la vedette à l’interprète principale. Dévastée, Éva Gauthier tourne le dos à l’opéra et décide de quitter l’Europe.

Elle part donc en Indonésie rejoindre Frans Knoot, qui deviendra éventuellement son époux. Elle demeurera quatre ans en Asie, une aventure qui donne un nouveau tournant à sa vie. Durant son séjour, elle étudie la musique javanaise avec des gamelans indonésiens et s’immerge dans une culture et un style musical exotiques qui lui étaient inconnus. Elle donne plusieurs concerts, notamment en Chine et au Japon, où elle reçoit des critiques élogieuses : « Malgré sa stature délicate, cette chanteuse canadienne possède une voix dont la souplesse et la puissance n’ont d’égal que la portée. Toute la soirée fut un véritable enchantement. Les applaudissements, longs et nourris, furent bien mérités. »

Cette expérience en Asie donnera au répertoire d’Éva une sonorité bien particulière ainsi qu’un style unique, qui lui permettront de se démarquer à son retour en Amérique du Nord, où la musique orientale est encore méconnue. Ce refus de s’en tenir aux traditions est d’ailleurs l’un des traits qui caractérisent Éva. Elle ne s’est jamais arrêtée aux conventions, apportant ainsi un renouveau à la culture musicale du 20e siècle.

Photo en noir et blanc d’une femme faisant face à l’appareil photo et portant une robe traditionnelle javanaise.

Éva Gauthier portant un des costumes javanais grâce auxquels elle s’est fait connaître. (ncl002461)

Après son retour en Amérique du Nord, Éva Gauthier, qui profite alors d’une certaine notoriété, donne plusieurs concerts par an. Les plus grands musiciens l’approchent pour qu’elle interprète leurs compositions. Igor Stravinsky ne jure que par elle, et exige qu’elle soit la première à donner vie à toutes ses œuvres. Éva côtoie plusieurs personnalités du milieu musical et se lie d’amitié avec un bon nombre, entre autres avec les pianistes et compositeurs Maurice Ravel et George Gerswhin.

C’est d’ailleurs avec ce dernier qu’elle donne un concert mémorable au Aeolian Hall de New York, en 1923, concert au cours duquel musiques classique et moderne se chevauchent. Gershwin accompagne la chanteuse au piano durant cette première plutôt audacieuse. Éva Gauthier va même jusqu’à intégrer de la musique jazz au programme, un style qu’elle apprécie grandement mais qui est encore mal perçu. Bien que la critique ne soit pas tendre, le public apprécie ce vent de fraîcheur, et l’événement restera ainsi gravé dans l’histoire.

Éva Gauthier donne des centaines de spectacles durant le reste de sa carrière, tant en Amérique qu’en Europe, intégrant plusieurs styles à ses performances toujours très divertissantes. Elle consacre les dernières années de sa vie à l’enseignement du chant, et, malgré son absence de la scène, demeure très active dans le milieu de la musique, agissant à titre de mentore pour une nouvelle génération d’artistes. Sa technique impeccable, son audace et son refus d’adhérer aux conventions ont ouvert la voie aux futurs interprètes et ont contribué à faire d’Éva Gauthier une véritable légende de la musique moderne.

Si vous souhaitez écouter quelques extraits musicaux interprétés par Éva Gauthier, visitez le Gramophone virtuel de Bibliothèque et Archives Canada. Vous y trouverez plusieurs classiques du folklore francophone canadien interprétés par la cantatrice.

Vous pouvez également écouter notre baladodiffusion et parcourir notre album Flickr consacrés à Éva Gauthier.


Isabel Larocque est agente de projet pour l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

Récit sur la collection Lowy : une histoire d’heureux hasards

Par Michael Kent

Un des aspects les plus excitants du travail avec les livres rares est de découvrir l’histoire de chacune des pièces de nos collections. Le parcours d’un document avant son arrivée à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) est souvent tout aussi intéressant que son contenu. Dans certains cas, on peut établir des parallèles étonnants entre l’histoire d’un document et le texte qu’il renferme. Le rouleau contenant le livre d’Esther, maintenant conservé dans la collection Jacob-M.-Lowy, en est un bon exemple.

Une photographie couleur d’un manuscrit hébraïque rédigé sur un parchemin d’une longueur approximative de sept pieds, entièrement déroulé sur une table. L’étui en métal qui contenait le manuscrit se trouve aussi sur la table.

Le livre d’Esther déroulé dans la salle Jacob-M.-Lowy, située au 395, rue Wellington à Ottawa (Ontario). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Le rouleau porte un texte manuscrit en hébreu, dans un format adapté au rituel entourant la fête juive de Pourim. L’histoire qui a mené à l’acquisition de ce document par Bibliothèque et Archives Canada m’a été transmise par mes prédécesseurs. Elle est trop belle pour ne pas la raconter.

Les visiteurs qui voient le rouleau sont immédiatement frappés par le mauvais état de son étui métallique. On fait souvent remarquer que celui-ci semble avoir connu la guerre, et les apparences ne sont pas trompeuses.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un soldat britannique découvre cet étui en Europe continentale, dans les décombres d’un édifice bombardé. Lorsqu’il réalise que l’étui contient un rouleau de parchemin, il décide de le conserver comme souvenir de guerre. Plus tard, il déménage au Canada, emportant le rouleau avec lui.

Le deuxième chapitre de l’histoire du rouleau commence après le décès du soldat. Ce militaire n’ayant pas d’enfants, des voisins se portent volontaires pour vider son appartement après sa mort. Ils y découvrent le rouleau et se souviennent que le soldat le leur avait déjà montré. Conscients qu’il s’agit d’un document de valeur, ils décident de lui trouver un lieu de conservation approprié. Par un heureux hasard, ces voisins ont un parent qui travaille pour ce qui était à l’époque les Archives nationales. Ils envoient le rouleau à cette personne, qui le transmet à un archiviste. Quelques années plus tard, la collection d’ouvrages judaïques rares Jacob-M.-Lowy est offerte à la Bibliothèque nationale du Canada. Le rouleau est alors transféré dans cette collection pour qu’il soit conservé avec les autres documents judaïques.

Mais pourquoi ai-je l’impression que l’histoire du rouleau reflète celle que son texte raconte? Parce que le livre d’Esther a une caractéristique bien particulière : c’est l’un des deux seuls livres des écritures hébraïques à ne pas mentionner Dieu. Selon la tradition rabbinique, le nom de Dieu a été omis dans le livre pour mettre l’accent sur la nature secrète du miracle raconté, qui est composé d’une série de petits et improbables événements aboutissant à la survie du peuple juif.

Quand je regarde le rouleau, je vois un document qui a lui aussi survécu grâce à une série de petits événements improbables : le propriétaire d’origine qui le range dans un solide étui protecteur; le document qui survit à un bombardement et tombe à un endroit bien visible; un soldat qui s’arrête pour l’examiner et décide qu’il vaut la peine d’être sauvé; les voisins du soldat qui offrent de vider son appartement après son décès; ces mêmes voisins qui examinent avec soin le contenu de l’appartement, puis cherchent un endroit approprié pour conserver le rouleau; et le fait qu’ils ont un parent travaillant aux Archives nationales. Tous ces événements improbables s’enchaînent pour former la captivante histoire de survie de ce rouleau et le fabuleux voyage qui le mena jusqu’à BAC.

Si je ne suis pas en mesure de proposer des réflexions spirituelles sur la survie de ce rouleau, je peux dire qu’elle est le fruit d’une remarquable suite d’heureux hasards. Cette histoire, et d’autres du même genre, mettent en lumière le formidable passé des documents conservés dans nos collections. Ces histoires vont bien au-delà de l’écrit; je suis très reconnaissant de pouvoir les découvrir et les faire connaître.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Des nouvelles de Kigali!

Par Alison Harding-Hlady

En février 2020, je suis arrivée avec mon collègue Karl-Xavier Thomas à Kigali, au Rwanda, où nous sommes les invités de la Rwanda Archives and Library Services Authority (RALSA). Après près de deux semaines sur place, nous avons du mal à croire que nous arrivons déjà à la moitié de notre voyage! Grâce à une préparation qui a duré des mois, nous avons accompli beaucoup de choses pendant ces deux premières semaines.

La RALSA nous a demandé de donner une formation sur les activités professionnelles, les normes internationales et les pratiques exemplaires à trois bibliothécaires et quatre archivistes. Cette équipe – petite, mais solide – est pleinement consciente des responsabilités et des obligations de la bibliothèque et des archives nationales. Elle est impatiente d’adopter des pratiques exemplaires, non seulement afin de bien gérer et décrire sa propre collection, mais aussi pour guider les autres institutions de mémoire du Rwanda.

Comme je représente le volet « bibliothèque », j’ai mis l’accent sur le catalogage (ma spécialité!), tout en répondant à d’autres questions. J’ai aussi contribué à l’élaboration de politiques sur divers sujets allant de l’administration du programme national d’ISBN à la gestion des droits numériques en passant par la production de contenu pour les médias sociaux. C’est une expérience inédite pour moi, une employée d’une grande institution. Les diverses parties de la collection et des services de BAC sont gérées par différentes sections composées de grands groupes. Ici, quelques personnes s’efforcent de remplir tous ces rôles. Le personnel est ambitieux et travaille d’arrache-pied; j’ai une immense admiration pour tout ce qu’il tente d’accomplir.

Photo couleur d’archive sur des étagères.

Une partie de la collection d’archives de la RALSA. Photo : Karl-Xavier Thomas.

Profitant de notre présence, la RALSA a invité des bibliothécaires et des archivistes d’un peu partout au Rwanda à une conférence de quatre jours à Kigali. Karl-Xavier et moi y offrirons de nouveau notre formation des deux dernières semaines, mais devant un public plus nombreux! Pour nous, ce sera l’occasion parfaite de réseauter avec beaucoup de professionnels rwandais. Quant à eux, ils pourront acquérir des compétences pour offrir de meilleurs services à leurs clients et mieux s’occuper de leurs collections.

J’ai toujours été fière de mon travail et de son importance, mais c’est vraiment spécial d’observer l’influence que mes connaissances et mon expertise peuvent avoir ici. Je me sens utile en aidant des professionnels d’un peu partout au pays à mieux décrire leurs collections et à en améliorer l’accès. Ce sont des notions qu’ils pourront utiliser longtemps après mon retour au Canada.

Notre échange culturel comprenait aussi une autre activité intéressante : l’Umuganda, c’est-à-dire la journée nationale de nettoyage communautaire. Tous les citoyens âgés de 16 à 65 ans doivent participer à cet événement qui se déroule le dernier samedi de chaque mois. Les gens se rassemblent dans leur village ou leur quartier et contribuent à un projet ayant des répercussions positives pour la communauté locale. L’objectif est d’améliorer les conditions de vie, petit à petit. J’ai participé à l’enlèvement de broussailles poussant autour d’arbres récemment plantés et au déterrement d’un canal de drainage envahi par les mauvaises herbes.

Après ces tâches manuelles, les villageois ont pris part à un rassemblement communautaire. Ils ont partagé nouvelles et rappels avant d’aborder certaines préoccupations. J’ai été impressionnée par le respect témoigné tout au long de la réunion. Tous étaient à l’aise à l’idée de s’exprimer, et l’écoute était au rendez-vous afin de trouver des solutions communes.

D’une certaine façon, ce que nous faisons ici reste dans l’esprit de l’Umuganda. Nous contribuons également au bien de la communauté, et nous repartirons après avoir amélioré certaines choses.

Photo couleur d’un immeuble de bureaux.

La RALSA déménagera l’année prochaine dans un immeuble bâti spécialement pour elle, mais elle occupe actuellement l’étage supérieur d’un immeuble de bureaux à Kigali, au Rwanda. Photo : Alison Harding-Hlady.


Alison Harding-Hlady est bibliothécaire principale au catalogage, responsable des livres rares et des collections spéciales, à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Hockey féminin : elle lance… et compte!

Par Ellen Bond

Remporter une compétition internationale et entendre son hymne national dans l’aréna, c’est le rêve de bien des hockeyeurs canadiens. En janvier 2020, le Canada s’est couvert d’or en défaisant la Russie en finale du Championnat mondial junior de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF). Chaudement disputé, le tournoi masculin a été suivi par des millions de personnes dans le monde entier. Pourtant, à peine quelques jours plus tôt, c’est un auditoire beaucoup plus petit qui a regardé le duel entre le Canada et les États-Unis au Championnat du monde de hockey sur glace féminin des moins de 18 ans.

Contrairement au basketball, où l’on réduit la taille du ballon pour les femmes, et au volleyball, où l’on abaisse le filet, le hockey se pratique de la même façon chez les deux sexes. Certes, les femmes jouent « sans contact », mais on ne change ni le format de la patinoire, ni les dimensions des buts, ni la taille ou le poids de la rondelle. D’ailleurs, si le hockey a vu le jour au début des années 1870, les femmes ont adopté ce sport à peine deux décennies plus tard. Une question s’impose donc : comment se fait-il que le hockey féminin, après des débuts prometteurs, n’ait pas progressé comme le hockey masculin?

: Photographie noir et blanc, prise à l’extérieur, montrant des femmes en jupe longue.

Groupe de femmes réunies pour jouer au hockey, Ottawa (Ontario), 1906. (PA-042256)

Enfant, tout ce que je voulais faire, c’était de jouer au hockey. Je me souviens d’avoir regardé mon frère jouer sur la glace avec plein d’autres garçons. Ils installaient de longs boyaux sur les lignes rouge et bleues pour diviser la patinoire en trois petites surfaces de jeu. Je voulais me joindre à eux, mais on ne laissait pas les filles jouer. Les choses ont toutefois changé dans les années 1970, quand nous avons déménagé à Campbellford, en Ontario. Un jour, au début de l’automne, un homme s’est présenté chez moi et a demandé à mon père s’il voulait être l’entraîneur de l’équipe des filles. Mon père a dit oui, et au début de ma huitième année scolaire, j’ai commencé à jouer dans une ligue.

Photographie sépia d’une équipe de jeunes hockeyeuses portant un chandail où l’on peut lire « Campbellford Minor Hockey ».

Mon équipe la première année où j’ai eu le droit de jouer au hockey. Nous avons remporté le championnat. Je suis la troisième à partir de la gauche dans la rangée du haut; on voit mon père à droite et mon frère accroupi devant lui. (Photo fournie par l’auteure)

Une question m’est donc venue en tête : si les femmes et les hommes ont commencé à pratiquer ce sport à la fin du 19e siècle, pourquoi n’avais-je pas eu le droit de jouer avant mon arrivée à Campbellford, même si j’ai grandi dans une ville relativement grande?

Photographie noir et blanc d’une femme vêtue d’une jupe pour une partie de hockey en plein air.

« La reine de la glace ». Une femme en patins de figure sur une patinoire avec un bâton de hockey dans les mains, 1903. (C-3192610)

Selon l’Association de hockey féminin de l’Ontario, la première partie opposant des femmes a eu lieu en 1891 à Ottawa, en Ontario. À l’époque, l’Université de Toronto, l’Université Queen’s et l’Université McGill avaient des équipes féminines, mais celles-ci étaient tenues de jouer à l’abri des regards masculins. En effet, mis à part les arbitres, aucun homme ne pouvait assister à la partie. En 1914, le premier championnat provincial féminin s’est déroulé à Picton, en Ontario. Il a mis aux prises six équipes, dont certaines représentaient des universités. Ensuite, en 1921, l’Université de Toronto a vaincu l’Université McGill pour remporter le premier championnat universitaire féminin au Canada. Grâce à ces équipes et à d’autres, le sport a continué de croître, bien que de façon irrégulière, pendant les années 1920 et 1930.

Puis, tout s’est arrêté net. Peut-être était-ce parce qu’on jugeait le hockey trop violent pour les filles, comme l’a affirmé Clarence Campbell, président de la Ligue nationale de hockey, en 1946. Ou parce qu’à certains endroits, il était interdit de regarder les femmes jouer. Ou parce qu’on trouvait la chose frivole, ou les joueuses trop passionnées. Ou encore, comme l’avance Wayne Norton dans le livre Women on Ice : The Early Years of Women’s Hockey in Western Canada, parce qu’à l’issue d’un vote en 1923, l’Association canadienne de hockey amateur s’est opposée à la reconnaissance officielle du hockey féminin. Dans le livre Too Many Men on the Ice : Women’s Hockey in North America, Joanna Avery et Julie Stevens soutiennent que la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale a entraîné le déclin du hockey féminin. Quand la majorité des hommes sont partis combattre, beaucoup de femmes se sont mises à travailler dans les usines, ce qui leur laissait peu de temps pour s’amuser. Bref, quelle que fût la raison, notre sport de prédilection a été difficilement accessible aux femmes et aux filles pendant plusieurs décennies, et bon nombre d’entre elles n’ont jamais eu l’occasion de jouer au hockey.

Photographie noir et blanc d’une hockeyeuse professionnelle.

Mademoiselle Eva Ault. Quand la Première Guerre mondiale a conduit les hommes en Europe, les femmes ont eu leur première chance de jouer au hockey dans un contexte professionnel. Eva Ault est devenue une favorite de la foule, mais la fin de la guerre a marqué la fin de la carrière des pionnières du hockey professionnel féminin. (PA-043029)

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les huit joueuses, en uniforme, sont placées côte à côte et tiennent leur bâton la palette vers le haut.

Une équipe de hockey féminin de Gore Bay, sur l’île Manitoulin (Ontario), 1921. Le nom des joueuses figure dans la notice. (PA-074583)

J’ai pu jouer au hockey de la huitième à la treizième année, aussi bien dans un cadre communautaire que scolaire à Peterborough, en Ontario. J’ai aussi eu la chance de faire partie des équipes universitaires à McMaster et à Queen’s. C’est le plus près que je me suis approchée du niveau professionnel. On nous fournissait l’équipement, une patinoire pour les entraînements et les parties, et le transport pour chaque affrontement. À l’Université McMaster, le budget total de mon équipe était inférieur à ce que l’équipe masculine dépensait juste pour les bâtons, mais je me considérais chanceuse de pouvoir représenter mon université et de jouer avec et contre certaines des meilleures hockeyeuses au monde.

Parmi ces athlètes d’exception, il y avait Margot (Verlaan) Page et Andria Hunter. Toutes deux ont représenté le Canada aux championnats du monde. J’ai joué avec Margot pendant trois ans à l’Université McMaster. C’était la capitaine et la meilleure sur la glace. À l’époque, c’était le plus haut niveau qu’il lui était possible d’atteindre. Elle a par la suite défendu les couleurs du Canada aux championnats du monde de l’IIHF de 1987 (événement non sanctionné), 1990, 1992 et 1994. Puis, de 2000 à 2007, elle a dirigé les équipes féminines canadiennes aux championnats de l’IIHF et aux Jeux olympiques. Aujourd’hui, Margot est entraîneuse en chef de l’équipe féminine des Badgers de l’Université Brock. Quant à Andria, je l’ai rencontrée lorsque nous vivions toutes deux à Peterborough. Je travaillais comme monitrice au camp Quin-Mo-Lac alors qu’elle était campeuse. Comme nous vivions dans une petite ville, nous nous croisions souvent. J’ai demandé à Andria comment se sont déroulés ses débuts au hockey. Voici son histoire, traduite en français :

J’ai commencé à jouer au hockey en 1976. C’était plutôt rare, à l’époque, de voir des filles pratiquer ce sport. J’ai eu la chance de me trouver à Peterborough au moment où le hockey féminin commençait à se développer. À ce moment-là, bien des petites villes n’avaient aucune équipe féminine. La première année, j’ai joué avec des garçons dans une ligue locale, mais par la suite, j’ai toujours pu jouer avec des filles.

Toute mon enfance, j’ai rêvé de jouer au niveau universitaire, parce que c’était le plus haut niveau à l’époque. Il n’y avait pas d’équipe nationale, donc il fallait évidemment oublier les championnats du monde et les Jeux olympiques. J’ai toutefois été très chanceuse que le hockey féminin connaisse des changements majeurs au bon moment pour moi.

Je me suis retrouvée dans une équipe universitaire américaine grâce à une bourse d’études; c’était seulement la deuxième fois aux États-Unis qu’une femme étrangère recevait une bourse pour jouer au hockey. J’ai aussi pu faire partie d’Équipe Canada en 1992 et en 1994! Je me suis toujours dit que si j’étais née à peine cinq ans plus tôt, je n’aurais possiblement pas vécu ces merveilleuses expériences.

De 1990 à 1996, j’ai joué à l’Université de Toronto, où je faisais mes études supérieures. C’était une période de transition tumultueuse pour le programme. À ma première année, nous rangions notre équipement dans un petit casier. Les parties se divisaient en trois périodes de seulement quinze minutes, et la surfaceuse passait une seule fois. Puis, pendant la saison 1993-1994 (j’étais alors partie jouer en Suisse), le programme de hockey féminin a failli être éliminé, mais de nombreuses personnes se sont ralliées pour le sauver. À mon retour à l’Université de Toronto, l’année suivante, le hockey féminin était devenu un sport de haute performance. Nous avions maintenant quatre entraînements de deux heures par semaine, et nous ne rangions plus notre équipement dans des casiers!

J’ai aussi joué dans la Ligue nationale de hockey féminin (LNHF) à ses débuts. Quand je portais le chandail des Ice Bears de Mississauga, notre propriétaire enthousiaste a trouvé le moyen de nous faire jouer au Hershey Centre [aujourd’hui le Paramount Centre], où nous avions même notre propre vestiaire. Malheureusement, nous n’attirions pas assez de spectateurs pour rester dans un aréna aussi cher, ce qui a entraîné notre déménagement à Oakville après deux saisons.

Depuis que j’ai quitté la LNHF, en 2001, le hockey féminin a poursuivi sa croissance. Aujourd’hui, la société voit assurément le sport féminin d’un bien meilleur œil que lorsque j’étais enfant. Le niveau de jeu est rehaussé parce que les filles ont plus d’occasions de se développer. La qualité des entraîneurs, le degré de compétitivité et le temps de glace au niveau amateur y sont certainement aussi pour quelque chose. Il y a également plus d’équipes universitaires au Canada et aux États-Unis, et plus de ressources pour les joueuses. Malheureusement, on a encore de la difficulté à attirer les foules, et les débouchés professionnels sont limités. Heureusement, il y a de plus en plus de place pour les femmes derrière les bancs.

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les joueuses portent des chandails d’équipe et tiennent chacune un bâton.

Photographie de l’équipe de hockey féminin de l’Université Queen’s, 1917. Certains noms figurent dans la notice. (PA-127274)

Comme l’a dit Andria, les filles qui veulent jouer au hockey aujourd’hui ont maintes possibilités. Il y a beaucoup d’équipes partout au Canada. Les jeunes hockeyeuses peuvent viser de nombreuses équipes universitaires, la première division de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), aux États-Unis, et des équipes dans plusieurs pays d’Europe. Elles peuvent rêver de représenter leur pays aux Jeux olympiques et aux championnats du monde. Des millions de téléspectateurs ont pu voir l’élite des joueuses canadiennes et américaines s’affronter à 3 contre 3 pendant le week-end des étoiles de la LNH à Saint-Louis, au Missouri. À mesure que le hockey féminin poursuivra sa croissance, les rivalités entre pays se développeront. Et qui sait, la LNH lancera peut-être un jour une division féminine?

Dans tous les cas, l’avenir s’annonce prometteur pour les jeunes filles qui rêvent de jouer au hockey. Margot, Andria et moi avons tiré bien des leçons de vie de ce sport dans notre jeunesse, et nous sommes enchantées pour les filles d’aujourd’hui quand nous voyons toutes les perspectives que leur réserve le merveilleux sport qu’est le hockey.


Ellen Bond est assistante de projet à la Division du contenu en ligne de Bibliothèque et Archives Canada.

Lire, en toute liberté

Par Liane Belway

Photographie couleur montrant le dos de livres empilés sur fond noir.

Échantillon de livres variés provenant de la collection de Bibliothèque et Archives Canada qui ont été contestés. Photo : Tom Thompson

Au Canada, nous sommes libres de lire ce qui nous plaît – à un point tel que nous oublions parfois l’importance de ce droit. L’idée que celui-ci pourrait être bafoué dans un pays comme le nôtre ne nous vient même pas à l’esprit. Après tout, notre liberté intellectuelle est garantie par la Charte canadienne des droits et libertés. Pourtant, la liberté de lire ne peut jamais être tenue pour acquise. Même au Canada, des livres et des magazines sont fréquemment contestés dans les bibliothèques et les écoles, comme l’expliquent de nombreux ouvrages sur la liberté d’expression et la censure au Canada. Ces pressions portent atteinte au droit des Canadiens de décider eux-mêmes ce qu’ils lisent.

La Semaine de la liberté d’expression encourage la population canadienne à parler de sa liberté intellectuelle et à la célébrer. Tous les ans, le Book and Periodical Council se sert de cette période pour lever le voile sur l’histoire souvent méconnue de la censure et de la mise à l’index au Canada, et sur les luttes menées pour maintenir certains ouvrages sur les tablettes des écoles et des bibliothèques. Partout au pays, pendant une semaine, des événements sensibilisent le public à l’importance de protéger son droit à la lecture.

Le droit à la liberté intellectuelle signifie que chaque personne est libre de choisir ce qu’elle lit, dans les limites permises par la loi canadienne. En contestant la présence d’un titre sur les tablettes, on fait plus qu’exprimer ses propres goûts ou son refus de prendre part au dialogue sur une question controversée : on tente carrément, souvent pour des raisons politiques ou morales, d’empêcher le public de lire des ouvrages offerts dans les écoles, les bibliothèques ou les librairies. Les bibliothèques ont le devoir de protéger la liberté de lire et doivent refléter ce devoir dans leurs politiques.

Chaque cas est particulier, et les bibliothèques réagissent différemment en fonction de leur mandat et de leurs responsabilités envers les usagers. Dans la plupart des bibliothèques publiques, des politiques sur la liberté intellectuelle sont en place pour orienter le traitement des préoccupations individuelles tout en protégeant le droit collectif à la lecture. Par exemple, les ouvrages peuvent être classés selon l’âge du lectorat auquel ils s’adressent. Quant aux bibliothèques scolaires, elles sont généralement chargées d’appliquer le programme scolaire pour les élèves de l’école. Enfin, Bibliothèque et Archives Canada a le mandat d’acquérir, de décrire et de rendre accessibles toutes les publications canadiennes pour les lecteurs et les chercheurs d’ici et d’ailleurs dans le monde.

Ce ne sont pas tous les livres contestés qui finissent frappés d’interdit. Quand une auteure de la trempe de Margaret Atwood voit un roman comme La servante écarlate remis en question, on assiste souvent, au contraire, à une augmentation de l’attention médiatique, des ventes et du lectorat. L’œuvre Lives of Girls and Women d’Alice Munro, par exemple, a fait l’objet de contestations, et l’auteure a remporté quelques décennies plus tard le prix Nobel de la littérature.

Néanmoins, la tentative de faire bannir un ouvrage peut avoir un effet plus insidieux, surtout dans les écoles et les bibliothèques publiques. Un livre pour enfants controversé peut tout simplement être retiré des listes de lecture et des programmes scolaires pour éviter la confrontation. Mais il arrive aussi qu’une réclamation d’interdiction soit refusée, notamment pour des ouvrages à thème comme L’arbre de Maxine. Grâce à une décision prise en 1992, ce livre illustré au message écologiste a continué d’être lu dans les écoles primaires. Aujourd’hui, on tient pour acquise la possibilité de présenter aux enfants des livres sur l’environnement, les familles homoparentales, les croyances religieuses et toutes sortes d’autres sujets, mais la réalité n’a pas toujours été ainsi.

Qui sait combien d’ouvrages n’ont pas été achetés (ou même écrits) au fil des décennies en raison d’une culture de l’interdiction? Nous aimons à penser que, de nos jours, nous sommes plus ouverts au point de vue des autres. En tant que Canadiens, nous devons demeurer conscients de la grande valeur de notre droit à la lecture, et protéger ce droit pour nous-mêmes et pour les autres.


Liane Belway est bibliothécaire à la Division des acquisitions de la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Web de la Semaine de la liberté d’expression.

Les publications rétrospectives : mieux vaut tard que jamais

Par Euphrasie Mujawamungu

Le mandat de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) consiste entre autres à acquérir tous les documents publiés au Canada, sans restriction de format, de sujet ou de langue. S’y ajoutent les œuvres étrangères dont les auteurs, les éditeurs, les traducteurs, les illustrateurs ou les interprètes sont Canadiens, ou dont le sujet a un lien avec le Canada. Nous appelons ces publications « Canadiana ».

La collection rétrospective Canadiana englobe divers types de documents publiés entre 1867 et cinq ans avant l’année courante, soit :

  • les documents publiés avant l’établissement du dépôt légal, en 1953;
  • les documents publiés depuis l’adoption du dépôt légal, mais n’ayant pas été acquis au moment de leur publication;
  • les documents non assujettis au dépôt légal, comme les œuvres publiées à l’étranger par des auteurs canadiens ou portant sur des sujets canadiens.

Puisque BAC se veut une source de savoir permanent accessible à tous, il doit, pour accomplir cette mission, se doter d’une collection aussi exhaustive que possible.

Un passé qui nous façonne

Le présent est tributaire du passé : à chaque époque, son histoire… une histoire aussi vaste que riche en événements. Pensons par exemple à la première Coupe Stanley, au premier premier ministre canadien-français, à la ruée vers l’or du Klondike, à la première députée, à l’obtention du droit de vote pour les femmes, aux deux guerres mondiales ou au roman à succès Anne… La maison aux pignons verts, de l’auteure prince-édouardienne Lucy Maud Montgomery.

Le quotidien d’autrefois a laissé des empreintes sur de nombreux domaines : l’art, la littérature, la mode, le transport, la cuisine, et plus encore. Les publications rétrospectives de la collection de BAC en témoignent, ouvrant des fenêtres tantôt sur la belle époque, tantôt sur les périodes de vaches maigres, et abordant des sujets aussi variés que les voyages, les recettes de nos arrière-arrière-grand-mères, les épidémies, les famines, les coupes gagnées ou les matchs perdus.

Gardien de ce passé aussi bien que de l’histoire récente, BAC est une ressource incontournable pour tous les Canadiens. Il facilite leur recherche au sein de sa riche collection, les aide à y découvrir les documents les plus pertinents et leur permet d’y accéder. C’est là le cœur de son mandat.

Cela dit, les lacunes au sein de la collection nationale doivent être comblées afin de s’assurer qu’aucun aspect de notre histoire n’est négligé ou sous-estimé. Et ce n’est pas un travail d’un jour ni une activité ponctuelle. Au contraire : une attention et une vigilance perpétuelles sont requises pour repérer les occasions d’enrichir la collection.

Photo couleur d’une variété de livres à couvertures souples.

Quelques titres acquis rétrospectivement par BAC pendant l’automne 2019. Photo: David Knox

Les outils

De près ou de loin, l’histoire nous interpelle sans cesse, ce qui rend la recherche de publications vraiment excitante. À titre de bibliothécaire, je dispose de plusieurs ressources pour repérer les publications rétrospectives à acquérir :

  • les catalogues des vendeurs de livres d’occasion
  • les catalogues des antiquaires
  • les sites Web spécialisés dans la vente de livres d’occasion
  • les publications données à BAC (je cherche alors parmi les dons pour y trouver les documents qui manquent à la collection)

L’acquisition de publications d’époque est soumise à de rigoureuses conditions : chaque ouvrage doit être en son édition originale et en bon état. Cette exigence n’est pas un caprice, car des publications contaminées ou moisies vont non seulement se détériorer, mais aussi endommager les autres publications.

En outre, pour qu’un ouvrage garde toute sa valeur, il importe d’en conserver toutes les composantes originales, comme la couverture, les illustrations et les mentions d’édition.

Si BAC ne l’acquiert pas, qui le fera ?

BAC recueille le patrimoine documentaire canadien et assure sa pérennité, avec l’objectif ultime de répondre aux besoins de ses usagers.

Qu’il s’agisse de publications d’époque ou contemporaines, ce patrimoine constitue un héritage pour les générations actuelles et futures. Et il y a encore de la place dans le trousseau!

Véritable carrefour de connaissances, BAC dispose de professionnels compétents, au service de la population et dévoués à la collection. Chaque trésor acquis par l’institution est traité avec toute la délicatesse requise, et nos installations ultramodernes garantissent leur conservation dans des conditions optimales.

De plus, BAC se tient à la fine pointe de la technologie, ce qui facilite la collaboration avec d’autres organisations et les interactions avec la clientèle.

Le métier de bibliothécaire des collections en est un dynamique et gratifiant, qui demande un travail soutenu. En harmonie avec les services offerts à la collectivité, il évolue en suivant la cadence de cette société du savoir qui est la nôtre. Je peux affirmer que BAC, loin d’être un entrepôt de bouquins pêle-mêle, enrichit véritablement la mémoire collective. Chercheurs aguerris, étudiants, mélomanes ou tout simplement citoyens curieux et avides d’information : tous y trouvent leur compte.

Photo couleur d’une variété de livres à couvertures souples.

Quelques titres acquis rétrospectivement par BAC pendant l’automne 2019. Photo: David Knox


Euphrasie Mujawamungu est bibliothécaire au sein de l’équipe du dépôt légal à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.