La vie extraordinaire de John Freemont Smith – Défi Co-Lab du Mois de l’histoire des Noirs

Par Caitlin Webster

Veuillez noter que cet article et les documents auxquels il fait référence peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Transportons-nous à la fin du 19e siècle : parmi les milliers de personnes qui émigrent vers la Colombie-Britannique, peu connaîtront le parcours remarquable de John Freemont Smith. Mû par son enthousiasme pour sa nouvelle terre d’accueil et sa soif de réussite, il mènera une fructueuse carrière d’homme d’affaires, de représentant municipal et fédéral, ainsi que de bénévole doué d’un grand sens civique. Ses réalisations seront d’autant plus exceptionnelles qu’il est alors un homme noir dans un milieu de colons blancs. Sa vie durant, il subira le racisme, mais il inspirera également le respect et l’admiration de ses contemporains. Bibliothèque et Archives Canada (BAC) détient de nombreux documents d’archives témoignant du travail de John Freemont Smith au poste d’agent des Indiens à l’Agence de Kamloops, de 1912 à 1923. Certains de ces documents ont été sélectionnés pour créer un défi Co-Lab.

Portrait en buste de John Freemont Smith.

John Freemont Smith, vers les années 1870. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 6163

John Freemont (ou Fremont) Smith voit le jour à Sainte Croix le 16 octobre 1850, quelques années après l’abolition de l’esclavage dans les Antilles danoises. Il suivra des études et une formation de cordonnier à Copenhague et à Liverpool avant de partir voyager en Europe et en Amérique du Sud. En 1872, il pose ses valises à Victoria, en Colombie-Britannique. Il y ouvre une cordonnerie, puis épouse Mary Anastasia Miller en 1877.

Portrait familial noir et blanc pris en studio montrant Mary Smith et John Freemont Smith assis, et cinq de leurs enfants debout autour d’eux.

John Freemont Smith, son épouse Mary et leurs enfants Agnes, Louise, Mary, Leo et Amy, vers 1907-1910. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 10008

Après de brefs séjours à New Westminster et à Kamloops, la famille s’installe dans la région de Louis Creek en 1886. John Freemont Smith y ouvre une boutique, se lance dans la prospection de minerais et s’exerce au journalisme à la pige. Il devient également le premier maître de poste de Louis Creek, un emploi qu’il occupera jusqu’en 1898.

Cette même année, un incendie ravage la maison familiale; les Smith quittent Louis Creek et s’installent à Kamloops.

Carte à code de couleurs représentant les rues et les bâtiments d’une partie de la ville de Kamloops.

Plan d’assurance incendie de Kamloops, Colombie-Britannique, mai 1914. (e010688881-v8)

John Freemont Smith poursuit sa carrière à Kamloops, où il œuvre comme conseiller municipal de 1902 à 1907, puis comme évaluateur municipal en 1908. Il joue également un rôle actif au sein de la collectivité par sa contribution à la création de plusieurs organismes, dont l’association agricole, la Société pour la prévention de la cruauté envers les animaux, l’association conservatrice et la chambre de commerce de Kamloops, où il occupera les fonctions de secrétaire pendant quelques années. En 1911, il fait construire sur la rue Victoria l’édifice Freemont, qui existe encore aujourd’hui.

Photographie noir et blanc de sept hommes en complet prenant la pose sur un trottoir en bois devant l’entrée d’un bâtiment. À l’arrière-plan, on voit des passants – deux hommes en complet et deux jeunes filles inconnues vêtues de robes blanches et coiffées de chapeaux blancs.

Conseil municipal de Kamloops de 1905 : le conseiller municipal J. F. Smith, le conseiller municipal D. C. McLaren, le conseiller municipal R. M. MacKay, le maire C. S. Stevens, le conseiller municipal J. M. Harper, le conseiller municipal J. Milton et le conseiller municipal A. E. McLean; à l’arrière-plan, à droite : J. H. Clements et William Charles. Photographie prise à l’angle de la rue Victoria et de la 3e Avenue. Source : Kamloops Museum and Archives, KMA 2858

En 1912, John Freemont Smith, alors âgé de 62 ans, est nommé agent des Indiens de Kamloops, un poste qu’il occupera pendant plus de dix ans. Son entrée en fonction se fait à un moment difficile. En effet, son prédécesseur, globalement connu pour son inefficacité et son manque d’assiduité, avait lésé les intérêts déjà menacés de la Première Nation locale, les Secwepemc. Cette même année, on met sur pied la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique. Mieux connue sous le nom de Commission royale McKenna-McBride, elle aura des répercussions importantes sur les terres des Premières Nations en créant, en réduisant et en éliminant des réserves dans toute la province. Les premières tâches de John Freemont Smith consistent à se rendre dans les différentes réserves de l’agence tentaculaire pour recueillir des données destinées à la Commission, puis à défendre les Secwepemc contre les tentatives d’appropriation de leurs terres les plus précieuses.

 

Carte des réserves dans les agences de Nicola et de Kamloops. Un code de couleurs indique les réserves existantes, les nouvelles réserves et les réserves réduites.

Agence de Kamloops, 1916. (e010772172)

En outre, John Freemont Smith vit alors une situation délicate. En tant que colon noir dans une société majoritairement blanche, il subit le racisme de nombre de ses concitoyens. Néanmoins, son rôle d’agent est de mener à bien la politique d’assimilation des peuples autochtones voulue par le gouvernement canadien. Selon les instructions générales de 1910 transmises aux nouveaux agents de la Colombie-Britannique, l’objectif est d’amener les Secwepemc à renoncer à leur mode de vie traditionnel pour privilégier l’agriculture et l’élevage, de remplacer leur système agraire collectiviste par un système occidental constitué de parcelles distinctes pour chaque famille, et de promouvoir un idéal d’indépendance individuelle plutôt que les valeurs d’entraide.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page six d’un « exemplaire des instructions générales transmises aux nouveaux agents des Indiens en Colombie-Britannique » [traduction], 1910. (e007817641)

Compte tenu de son statut et de son travail, John Freemont Smith est bien conscient de la nature de ces politiques, puisque son devoir est de les mettre en œuvre. La situation dans laquelle il se trouve alors est complexe : une personne racisée imposant des politiques d’assimilation à d’autres personnes racisées au nom d’un système de gouvernance colonial. Il est cependant clair que durant toutes ses années comme agent, M. Smith prendra position en faveur des Secwepemc et fera preuve d’une intelligence pragmatique et d’une déontologie remarquable.

Dans ses fonctions d’agent, il doit relever deux défis majeurs : la très grande taille de l’Agence de Kamloops et le manque constant de fonds. En outre, les difficultés posées par l’expansion de la colonie et ses conséquences sur les terres et les systèmes d’irrigation des réserves le tourmenteront pendant ses 11 années à ce poste. Les ressources de BAC – aussi bien le premier témoignage de John Freemont Smith devant la Commission royale, que ses derniers rapports rédigés dix ans plus tard – rendent bien compte du dilemme frustrant auquel il est alors confronté. Son rôle consiste à mettre en œuvre une politique visant à encourager l’agriculture et l’élevage, mais il dispose de bien peu de ressources pour mener à bien cet objectif. Pendant ce temps, les agriculteurs, les éleveurs et les entreprises locales détournent les sources d’eau, empiètent sur le territoire des Secwepemc sans autorisation et exercent des pressions pour que les terres qu’ils convoitent soient retirées des réserves.

Ce sera notamment le cas de la réserve no 1 de Kamloops, située de l’autre côté de la rivière Thompson en face de Kamloops, dont la protection et le maintien nécessiteront une vigilance et un combat de tous les instants. Des personnalités influentes de la ville insistent pour que les Secwepemc soient expulsés et leurs terres vendues. Alors qu’il occupe ses fonctions d’agent des Indiens, John Freemont Smith doit gérer plusieurs tentatives d’expulsion, dont celle, en 1913, de la chambre de commerce de Kamloops qui fait valoir auprès de la Commission royale que les Secwepemc gagneraient à vendre leurs terres et à quitter Kamloops, et que la suppression de la réserve faciliterait l’expansion de la ville.

Lettre manuscrite sur un papier à en-tête de la chambre de commerce de Kamloops, apposée sur un formulaire de la Commission royale comportant un numéro de pièce.

Demande déposée par la chambre de commerce de Kamloops auprès de la Commission concernant les terres et les affaires indiennes dans la province de la Colombie-Britannique, visant à vendre l’entièreté ou une partie de la réserve no 1 de Kamloops. (RG 10, volume 11021, dossier 538C de Canadiana Héritage)

Une autre tentative d’expulsion a lieu en 1919 quand Henry Denison, secrétaire de la section de Kamloops du Fonds patriotique canadien, propose d’utiliser les terres pour accueillir les soldats ayant combattu durant la Première Guerre mondiale. Sans surprise, John Freemont Smith s’oppose à cette nouvelle demande d’acquisition des terres de réserve. Son refus suscite une réponse raciste de M. Denison qui, dans une lettre au député H. H. Stevens [en anglais], prétend, sans preuve, que les Secwepemc sont mécontents que le poste d’agent des Indiens soit occupé par un homme noir.

Page d’une lettre dactylographiée comprenant quelques annotations manuscrites.

Page deux d’une lettre de Henry Denison à H. H. Stevens contenant des propos racistes et anticatholiques. (RG 10, volume 7538, dossier 26 154-1 de Canadiana Héritage)

Grâce à ces expériences et à sa grande connaissance des autorités et des politiques locales, John Freemont Smith est bien placé pour repérer les manœuvres injustes contre les Secwepemc. Bien au fait du clientélisme ayant cours dans de nombreuses petites villes, il sait reconnaître les pratiques discriminatoires de certaines collectivités locales. Par exemple, tandis qu’il tente de faire rembourser au chef Titlanetza de la bande de Cook’s Ferry une amende infligée pour colportage, John Freemont Smith explique ainsi la tactique d’une administration municipale [traduction] : « Il est de notoriété publique que les frais d’entretien indirects de la Ville de Merritt sont en grande partie couverts grâce à l’argent extorqué aux Indiens sous forme d’amendes et par d’autres moyens. »

John Freemont Smith travaillera comme agent jusqu’en 1923 et restera à Kamloops jusqu’à la fin de sa vie. Il continuera d’écrire pour le journal local et poursuivra ses activités bénévoles dans diverses organisations civiques comme le club Rotary local. Il rendra l’âme dans son bureau, dans l’édifice Freemont, le 5 octobre 1934.

Co-Lab est un outil en ligne par lequel BAC permet aux utilisateurs d’étiqueter, de transcrire, de traduire et de décrire les documents numérisés sur son site Web. À l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, BAC a créé un défi Co-Lab afin de transcrire les documents relatifs au travail de John Freemont Smith comme agent de Kamloops. Veuillez noter que certains de ces documents peuvent contenir des termes dépassés, indélicats ou offensants.

Pour en savoir plus sur John Freemont Smith et sur la vie des Secwepemc à cette époque, nous vous invitons à consulter les ressources suivantes [en anglais] :


Caitlin Webster est archiviste principale à la Division des services de référence au bureau de Vancouver de Bibliothèque et Archives Canada.

Kirkina Mucko à un mariage à Rigolet, au Labrador

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Avertissement : Le présent billet de blogue comprend du contenu explicite (décès, acte médical, amputation) qui pourrait constituer un élément déclencheur chez certains lecteurs ou les offenser.

Photo noir et blanc d’un groupe d’hommes, de femmes et d’enfants assis ou debout dans un champ où poussent des fleurs. On voit derrière eux une étendue d’eau et des terres, au loin. Un chien se trouve à gauche dans l’avant-plan.

Mariage de Wilfred et Beatrice Shiwak; titre original : A wedding party, at Rigolet [réception de mariage à Rigolet]. Wilfred et Beatrice sont debout au centre; Kirkina Mucko est agenouillée entre Wilfred et la mère de ce dernier. (e011439717)

Lorsque j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en 2018, j’ai tout naturellement fait une recherche rapide pour voir si notre collection contenait des documents liés à ma ville natale, au Labrador. En recherchant simplement « Rigolet », j’ai obtenu quelques résultats, dont un document qui n’avait pas encore été numérisé : A wedding in Rigolet, 1923 [un mariage à Rigolet, 1923]. Comme la photo n’avait pas été numérisée, je l’ai mise de côté et ne m’en suis souvenue que l’été dernier, lorsque je cherchais dans la collection de l’International Grenfell Association (IGA) pour cette même période. Je me suis dit que je tenterais le coup et j’ai commandé la boîte pour en examiner le contenu. Lorsque les photos sont arrivées, je les ai feuilletées rapidement pour trouver celle que je cherchais; j’avais le pressentiment que j’allais y découvrir quelque chose d’intéressant. Après tout, je viens d’une collectivité de seulement 320 habitants; j’étais donc certaine de connaître les membres de la famille et leurs proches.

J’ai enfin trouvé la photo au fond de la pile.

Les visages me semblaient familiers…

Et j’ai fini par reconnaître l’un d’entre eux!

Je connaissais bien l’homme sur la photo, puisque j’avais dessiné son portrait pour l’offrir comme cadeau de Noël à ma grand-mère, de nombreuses années auparavant. C’était bien lui, mon arrière-grand-père « Papa Wilfred » et, à sa gauche, mon arrière-grand-mère, Beatrice! Pendant toutes ces années, la photo était cachée dans les archives, et je pouvais enfin la montrer à ma famille au Labrador!

J’ai publié l’image sur Facebook en y étiquetant Un visage, un nom dans l’espoir de pouvoir identifier d’autres personnes sur la photo. En quelques minutes, j’ai reçu une réponse. La femme se tenant debout à la droite de Wilfred est sa mère, Sarah Susanna, et la femme agenouillée entre les deux est la célèbre infirmière inuk Kirkina Mucko (née Elizabeth Jeffries). Les rapports diffèrent, mais d’après les dires des habitants locaux, le père d’Elizabeth est allé chercher une sage-femme pendant l’accouchement de sa femme. À son retour, il découvre que sa femme et le nouveau-né sont décédés pendant son absence, et que la petite Elizabeth, âgée de deux ans, souffre d’engelures graves aux jambes et est atteinte de gangrène. Aucun médecin ne se trouve à proximité. Il prend alors l’éprouvante et pénible décision d’amputer lui-même les jambes d’Elizabeth au moyen d’une hache. Afin d’arrêter l’hémorragie, il met les jambes de sa fille dans un baril de farine! Un article publié des années plus tard raconte que le médecin local, Wilfred Grenfell (nommé plus tard sir Wilfred Grenfell), a pleuré lorsqu’il a entendu l’histoire de la fillette. Dès lors, Wilfred Grenfell amène Elizabeth à un orphelinat à St. Anthony, à Terre-Neuve, et réussit à recueillir assez de fonds pour lui procurer des jambes artificielles. Elle accompagnera le médecin aux États-Unis et au Mexique afin de recueillir des fonds pour l’IGA. À l’époque, l’IGA fournit des soins de santé à toute la population du Labrador et réalise diverses activités de bienfaisance.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants sur un quai. On aperçoit au loin une étendue d’eau, un bateau et des montagnes.

Certaines de ces personnes ont parcouru plus de 30 km pour écouter la messe annuelle du révérend anglican Parson Gordon, qu’on voit ici à droite, vêtu d’une robe religieuse. (e011439717)

Plus tard, pour des raisons inconnues, un médecin de Boston la renommera Kirkina. Des Inuit expliquent qu’à l’époque, les enfants inuit qui se trouvaient dans des hôpitaux du Sud se faisaient parfois traiter comme des animaux de compagnie. Dans de tels cas, ces enfants ne revoyaient plus jamais leur famille dans l’Arctique après avoir été emmenés et élevés par le personnel des hôpitaux. Je présume que c’est ce genre d’attitude qui a amené le médecin à changer le nom d’Elizabeth. À son mariage, son nom change encore une fois et devient Kirkina Mucko.

Pendant la pandémie de grippe espagnole de 1918, son mari et trois à six de ses enfants décèdent (certains témoignages pourraient avoir inclus ses beaux-enfants, ce qui explique l’écart). Motivée par cette perte énorme, Kirkina Mucko décide de devenir infirmière. Elle suit une formation et décide plus tard de se spécialiser dans la profession de sage-femme. Sa carrière durera 36 ans! De nombreux articles de journaux et textes de l’IGA mentionnent Kirkina Mucko et son histoire exceptionnelle, et bon nombre de ces écrits se trouvent maintenant dans les fonds documentaires à BAC. En 2008, le refuge pour femmes de Rigolet a été nommé Kirkina House en hommage à la force et à la persévérance de l’infirmière.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell est une artiste inuk originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a été recherchiste dans l’équipe du projet Nous sommes là : Voici nos histoires, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

N’ayez pas peur des conférences virtuelles!

Par Sarah Potts

J’ai réalisé dernièrement que le personnel de Bibliothèque et Archives Canada fait du télétravail à temps plein depuis presque un an, comme beaucoup de Canadiens. J’ai aussi réfléchi aux conséquences de la pandémie sur ma vie professionnelle. En fait, mes tâches de bibliothécaire aux acquisitions n’ont jamais arrêté, contrairement à ma routine habituelle et à mes interactions avec le milieu. J’ai donc sauté sur l’occasion quand on m’a offert de participer à une activité en ligne.

Photo couleur d’un ordinateur portable sur une table en bois, avec une lampe et des stylos dans un pot.
Je vous présente mon bureau! (Ou plutôt ma table de cuisine…)

Là mais pas là

J’ai pris part à un événement qui existe depuis plus de 20 ans : la Journée du dialogue du Library Journal (en anglais). Normalement, la Journée se tient quelques fois par année, en personne. Bibliothécaires et éditeurs peuvent alors réseauter et discuter des dernières tendances littéraires.

Cette fois, à cause de la COVID-19, la Journée s’est déroulée gratuitement en ligne. Motivée par l’idée de suivre des ateliers en direct et d’échanger avec les autres, j’ai découvert que la plupart des séances étaient préenregistrées.

Cela dit, un certain degré d’interaction demeurait possible. Par exemple, nous avons pu clavarder et échanger des idées entre participants. Nous avons aussi discuté en groupe avec des auteurs. C’était exigeant : mes onglets Internet – et ma capacité mentale – se sont retrouvés sollicités à leur maximum! J’ai passé tellement de temps à vérifier certains concepts que j’en ai parfois oublié de suivre le fil de la conversation. Devant l’abondance de possibilités, j’avais peur de ne pas en faire assez.

Même en sachant que je pourrais réécouter les séances plus tard, je me suis inquiétée. Allais-je manquer quelque chose d’important si je ne suivais pas un atelier en temps réel? C’est à peine si j’ai osé m’éloigner de mon ordinateur pour prendre des pauses. Je suis même allée sur les médias sociaux pour m’assurer de ne rien manquer. Et soudain, j’ai compris : je vivais ce qu’on appelle le syndrome FOMO.

Trop à faire, trop peu de temps

L’expression FOMO vient de l’anglais fear of missing out, c’est-à-dire la peur de manquer quelque chose. Elle a été popularisée au début des années 2000 par Patrick McGinnis, un auteur et chercheur américain. En gros, dès qu’on se retire d’un événement ou d’une discussion, on a peur de manquer quelque chose d’important ou d’intéressant. (Cet article en anglais du Time traite du FOMO.)

De mon côté, je me suis posé plein de questions. Si je pars, vais-je manquer une discussion avec quelqu’un? Si je prends une pause, suis-je une mauvaise participante? Si je ne pose pas de questions, mes collègues vont-ils me juger? Bref, j’ai passé plus de temps à m’inquiéter qu’à profiter de l’événement.

Mon anxiété s’est aussi manifestée en dehors des ateliers : j’ai eu du mal à ignorer mes tâches habituelles. Quand j’assiste en personne à une conférence, je ne passe pas mon temps à vérifier mes courriels, mes textos et ma boîte vocale. Pourtant, ce fut le cas pendant la Journée du dialogue. Si un client ou un collègue m’écrivait, je répondais illico. J’étais incapable de délaisser mes tâches ne serait-ce qu’un instant sans me sentir coupable (un sentiment déjà exacerbé par le télétravail). Je savais que c’était malsain, mais je n’arrivais pas à déconnecter.

Ottawa, nous avons un problème

Il a fallu quelqu’un d’autre – ma mère, pour ne pas la nommer – pour me sortir de ce tourbillon. Elle m’a rappelé l’importance de prendre des pauses et de penser à moi pour préserver ma santé. Sans compter qu’en revenant plus reposée, j’aurais de meilleurs échanges avec les participants.

Photo couleur d’un parc urbain avec des arbres et des sentiers.
J’étais tellement obsédée par ma présence en ligne que j’ai fini par utiliser ma « pause » pour aller marcher dans un parc… tout en continuant à suivre la conférence! Ci-dessus : Lieu historique national des Hauteurs-de-Queenston, Niagara-on-the-Lake (Ontario).

Bref. Ce n’est pas que les conférences virtuelles sont horribles… mais disons qu’elles posent de nouveaux défis. J’ai beaucoup aimé discuter avec des bibliothécaires du monde entier, des auteurs étrangers et leurs éditeurs. Et à bien y penser, pouvoir réécouter des ateliers préenregistrés, ça a ses avantages. On peut apprendre à son rythme et revoir des concepts qu’on avait mal compris. Toute cette expérience m’a permis de cheminer et d’en apprendre plus sur mon style de travail.

Plusieurs Canadiens ont publié, en français et en anglais, des articles en ligne (ironique, n’est-ce pas?) et des idées sur la façon de vaincre le syndrome FOMO. La solution qui revient le plus souvent? Prenez une pause et profitez du moment présent. Ce n’est pas toujours facile – j’en suis la preuve –, mais vous reviendrez frais et dispos, et la suite sera plus agréable.  

Bibliothèque et Archives Canada possède quelques ouvrages sur ce thème. Voici des suggestions :

Pour des suggestions de titre en anglais, voyez la version originale de ce billet.


Sarah Potts est bibliothécaire aux acquisitions à la Section du dépôt légal de la Direction générale du patrimoine publié, à Bibliothèque et Archives Canada.

Plans de lots riverains de la Nation métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par William Benoit

Peinture à l’huile illustrant une personne sur une charrette de la rivière Rouge tirée par un bœuf sur un chemin de terre. Une petite maison blanche et deux autres petits bâtiments se trouvent en arrière-plan.
Maison d’un colon manitobain et charrette de la rivière Rouge (c013965k)

Bibliothèque et Archives Canada détient des plans de lots riverains métis produits par le gouvernement du Canada, conformément à la Loi sur le Manitoba et aux accords sur le transfert de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest. Ces plans sont importants pour comprendre la Nation métisse. Ils sont d’une valeur inestimable pour tous les Métis puisqu’ils indiquent où leurs ancêtres habitaient avant que la région ne soit intégrée au Canada.

Bien que ces cartes de lots riverains n’utilisent pas le mitchif, elles montrent clairement d’où la langue est originaire et indique dans quelle région de la rivière Rouge les familles parlaient cette langue propre à la culture métisse.

Grande carte représentant des lots riverains rectangulaires et étroits. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Une rose des vents indiquant le nord se trouve dans le haut de la carte.
Plan des lots riverains dans la paroisse de Lorette, au Manitoba. Arpentage effectué par G. McPhillips, arpenteur adjoint; revu et certifié par A. H. Whitcher, inspecteur des arpentages. Bureau d’arpentage des terres fédérales, Winnipeg, 16 février 1878. (e011213852)

La colonie de la Rivière-Rouge est le berceau de la patrie de la Nation métisse. En 1869, on y compte 12 000 habitants, dont 10 000 sont des Métis, et 7 000 de ces Métis sont des enfants.

En 1670, le roi Charles II octroie la Terre de Rupert à la Compagnie de la Baie d’Hudson. Ce territoire comprend toutes les terres irriguées par les rivières qui s’écoulent dans la baie d’Hudson. Il recouvre aussi ce qui est devenu le Manitoba, la majeure partie de la Saskatchewan, le sud de l’Alberta, le sud du Nunavut et le nord du Québec et de l’Ontario. La Terre de Rupert s’étend jusqu’aux États-Unis actuels, couvrant une partie du Minnesota, du Dakota du Nord, du Dakota du Sud et du Montana.

Le 19 novembre 1869, la Compagnie de la Baie d’Hudson cède la Terre de Rupert et le Territoire du Nord-Ouest (qui lui avaient été octroyés par lettres patentes) à la Couronne britannique. Par un décret daté du 23 juin 1870, le gouvernement britannique admet le territoire au Canada au titre de l’article 146 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, 1867 (maintenant la Loi constitutionnelle de 1867). Le transfert entre en vigueur le 15 juillet 1870.

Cette cession fait l’objet de traités avec les nations autochtones souveraines. Selon les conditions établies dans les documents et les traités concernant la Terre de Rupert, celles-ci doivent donner leur consentement pour que la Couronne impériale puisse exercer sa souveraineté.

Or, les Métis de la Rivière-Rouge rejettent ce transfert, y voyant une menace pour leur mode de vie. Ils s’inquiètent de voir leur territoire et leurs droits démocratiques menacés par le nouveau régime proposé. Le gouvernement fédéral envoie des équipes d’arpentage avant le transfert de la Terre de Rupert. Leurs levés doivent être effectués selon le système d’arpentage ontarien, en carrés, alors que les Métis utilisent des lots longs et étroits, dont l’extrémité donne sur la rivière. Par conséquent, le nouveau système découpe les propriétés existantes.

Le 11 octobre 1869, proclamant que le gouvernement fédéral n’a pas le droit d’agir sans autorisation, 16 Métis empêchent une équipe d’arpenteurs d’accéder à un lot riverain. La remise en question des méthodes adoptées par le gouvernement du Canada signifie à ce dernier qu’il doit consulter les résidents et respecter leurs droits.

En novembre 1869, les Métis s’emparent d’Upper Fort Garry et établissent un gouvernement provisoire. Celui-ci rédige une liste de demandes que le Canada doit satisfaire avant que les Métis acceptent l’incorporation de leurs terres au pays. La Loi sur le Manitoba découle de ces demandes. Cet « accord » est l’un des pactes fondamentaux qui conduisent à l’expansion du Canada vers l’ouest.

L’intention derrière la Loi sur le Manitoba consiste à respecter les préoccupations des Métis à l’égard de leurs terres traditionnelles. Elle prend deux formes : une disposition visant à protéger les propriétés foncières existantes des 3 000 propriétaires métis adultes (article 32), et une disposition visant à donner aux 7 000 enfants métis une « longueur d’avance » dans la province avec une concession de 1,4 million d’acres de terre (article 31).

Dans le Manitoba d’après la Confédération, la position des Métis se détériore. Les nouveaux pionniers provenant de l’Ontario se montrent hostiles. Pendant plusieurs générations, des aînés décriront cette période comme un « règne de terreur » contre les Métis. L’application des articles 31 et 32 sur la gestion des terres est un processus très long, gangrené par la corruption. En conséquence, de nombreux Métis vendent les droits fonciers qui leur ont été promis et quittent la province qu’ils ont contribué à créer.

La carte ci-dessous, dessinée en 1874, montre les lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital. Elle illustre la situation à l’époque où la diaspora métisse vient de se former. Elle documente également les spéculations foncières de personnes telles que Donald Smith, célèbre pour son implication dans la construction du chemin de fer national, ainsi que les efforts du clergé catholique visant à créer et maintenir une enclave francophone en prévision de la vague d’immigration à venir.

Les cartes des lots riverains métis sont des documents très importants aujourd’hui, car elles aident à identifier et à recenser les citoyens de la nation métisse.

Grande carte représentant des lots riverains étroits et rectangulaires. Les noms des propriétaires des lots sont écrits à l’encre rouge. Un chemin de fer et une rivière sont dessinés sur la carte.
Plan des lots riverains dans les paroisses St-Norbert et St-Vital, au Manitoba (e011205909)

Visitez l’album Flickr sur les images des plans de lots riverains de la Nation métisse


William Benoit est conseiller en engagement autochtone interne au bureau du bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint à Bibliothèque et Archives Canada.

Les timbres-poste conçus par Helen Roberta Fitzgerald

Par James Bone

Helen Roberta Fitzgerald (Helen Bacon, dans certains documents) est la première femme à concevoir des timbres-poste pour le Canada. Son premier timbre est Union mondiale de femmes rurales (1959). Elle en concevra ensuite six autres, tous acceptés par le ministère des Postes de l’époque. Si l’on compte son concept de Noël apparu sur deux timbres différents, ses œuvres seront utilisées pour illustrer huit timbres-poste canadiens.

Née en 1919 à Edmonton (Alberta), Helen Roberta Fitzgerald grandit à Toronto et passe la plus grande partie de sa vie en Ontario. Elle étudie l’art et le design dès son plus jeune âge, puis termine son éducation à l’École d’art de l’Ontario (maintenant l’Université de l’EADO), où elle enseignera plus tard. En plus d’enseigner, elle participe aux travaux d’art commercial du catalogue Eaton et fait de la pige dans les domaines de l’infographie et de la maquette. Elle participe très activement aux techniques artistiques faisant appel au textile, à la mosaïque et à la broderie. Plusieurs églises de l’Ontario l’embauchent d’ailleurs pour réaliser des œuvres ecclésiastiques.

Photo noir et blanc d’une femme qui sourit.
Helen Roberta Fitzgerald, en 1978. Photo fournie par l’artiste elle-même pour le projet de base de données des Archives postales canadiennes.

Helen Roberta Fitzgerald conçoit ensuite d’autres timbres, dont Association des Guides (1960), L’instruction fait la force (1962), Victoria, 1862-1962 (1962), Noël : offrandes des Rois mages (1965) et Sécurité routière (1966). Contrairement à d’autres concepteurs, elle dessine souvent ses timbres selon la grandeur et l’échelle réelles du résultat final plutôt que d’opter pour un grand format qui nécessite par la suite une réduction. Le timbre L’instruction fait la force montre les avantages de cette méthode, les éléments de conception occupant avec précision l’espace disponible.

Timbre à deux tons montrant un garçon et une fille tenant des diplômes et regardant au loin. Plusieurs symboles orange représentent des domaines du savoir : bâtiment classique, couronne, marteau, mécanismes, machine à écrire, équation scientifique, violon, globe, livre, microscope, etc.
La force par l’éducation (e001218439), droit d’auteur de la Société canadienne des postes. Notons que le timbre a été émis sous un nom différent en français (L’instruction fait la force).

Ce n’est que pendant une courte période de sa vie qu’Helen Roberta Fitzgerald conçoit des timbres-poste, soit de 1959 à 1967. Le concept de son dernier timbre canadien, La femme doit voter, 1917-1967 (1967), reçoit un accueil défavorable, ce qui contribue peut-être à la fin de sa collaboration avec le ministère des Postes.

Outre les timbres-poste qu’elle conçoit pour le Canada, l’artiste soumet des concepts pour l’emblème du Centenaire du Canada (1967) et peint des poissons qui servent entre autres à illustrer une série de timbres des Maldives, en 1963.

Dessin couleur montrant un poisson aux couleurs vives avec des rayures jaunes, bleues et noires sur un arrière-plan bleu.
Pygoplites diacanthus (poisson-ange duc), concept peint pour un timbre-poste des Maldives (e011202373).

Helen Roberta Fitzgerald prendra sa retraite à King City (Ontario), où elle continuera à pratiquer les arts. Elle y vivra avec son époux Wilfred Bacon jusqu’à son décès en 2009.

Bibliothèque et Archives Canada a reçu un don de quelques documents d’archives liés à Helen Roberta Fitzgerald, comprenant des peintures de la série des Maldives, des diapositives montrant une mosaïque de concepts pour le timbre Union mondiale de femmes rurales, des concepts pour l’emblème du Centenaire du Canada, des essais de concept pour le timbre-poste Sécurité routière, de la correspondance, des plis postaux et des coupures de journaux portant sur son travail. Tous les documents du fonds Helen Roberta Fitzgerald sont ouverts à la consultation.


James Bone est archiviste en philatélie et en art au sein de la Section des supports spécialisés privés, à Bibliothèque et Archives Canada.

Tunniit : la photographie des tatouages inuits, une histoire compliquée

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par Heather Campbell

L’an dernier, j’ai discuté avec ma collègue Beth Greenhorn d’une photo sur laquelle elle était tombée. On y voyait deux femmes inuuk avec un enfant. Installées devant une toile, ces femmes sont vêtues d’un atigi (parka intérieur). L’une d’entre elles porte des mitaines dépareillées : une noire et l’autre carreautée. J’étais certaine d’avoir déjà vu cette femme.

J’effectue des recherches sur les tatouages inuits depuis plus de 10 ans dans le cadre de ma propre pratique artistique. Au départ, je collectionnais les images sans en noter la source, ce que je regrette amèrement depuis! Il y a quelques années, j’ai entrepris de créer une collection plus détaillée et je note maintenant le numéro de référence des images originales. Quand j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), en 2018, je me suis mise à chercher d’autres images dans notre collection et j’ai créé une liste pour consultation ultérieure. Dans cette liste, j’ai trouvé « Hattie ».

Photographie noir et blanc montrant deux femmes et un enfant vêtus de parkas devant une toile.
Deux femmes inuuk et un enfant. La femme à gauche se nomme Ooktook (Niviaqsarjuk, aussi appelée Uuttuq); elle fait partie des Qairnirmiut. Son nom signifie « couchée sur la glace ». Les photographes Geraldine et Douglas Moodie l’appelaient Hattie. Le garçon se nomme Harry Unainuk Gibbons. La femme à la droite se nomme Taptaqut; c’est la mère de Harry. Photo : George Comer, 1905 (e011310102). Les noms ont été fournis par Hassan Bosta par l’intermédiaire du projet Un visage, un nom.

Au moins quatre personnes ont photographié cette femme : George Comer, Geraldine Moodie, Albert Peter Low et J. E. Bernier. Je crois que, sur certaines photos, on l’a mal identifiée. Sur d’autres, une autre femme est appelée Hattie, Ooktook ou Niviaqsarjuk. C’est peut-être parce que les deux femmes ont un nom similaire ou se ressemblent, ou encore parce que le photographe s’est trompé en développant les photos, à son retour dans le sud.

J’ai aussi eu recours à une autre institution essentielle pour mes travaux : le musée Glenbow. Celui-ci abrite la collection Geraldine Moodie, qui comprend des photos de femmes ayant habité dans la même région à la même époque. Dans les descriptions du Glenbow et dans un commentaire sur la page Facebook du projet Un visage, un nom, la femme en question a été identifiée par le nom d’Ooktook. Dans le cadre de ce projet, les personnes photographiées sont identifiées par des membres de leur communauté. Je considère donc cette source comme la plus fiable.

Photographie noir et blanc de six femmes en parka arborant des tatouages faciaux, devant une toile.
Photographie de six femmes en parka qui arborent des tatouages faciaux, devant une toile. Niviaqsarjuk est assise au centre de la première rangée. De gauche à droite, deuxième rangée : femme non identifiée, Atunuck et Uckonuck; première rangée : une femme surnommée « Pikey », Niviaqsajuk/Shoofly (?) et Taptaqut, 8 mars 1905. Source : J. E. Bernier (C-001499).

Dans l’image ci-dessus, on aperçoit Ooktook/Niviaqsarjuk/Hattie au centre de la première rangée. Elle porte le même parka que dans la photo de Comer et la même mitaine à carreaux sur la main gauche. Sur cette photo, par contre, elle arbore un tatouage facial. Dans la photo originale que Beth m’a montrée, le visage n’est pas tatoué! Que doit-on en penser? S’agit-il bien de la même femme? Les tatouages ont-ils été dessinés? Est-ce que le tatoueur suivait des modèles préexistants ou créait-il de nouveaux motifs?

Je suis récemment tombée sur un article intéressant portant sur le travail du photographe Michael Bradley et son projet intitulé « Puaki », qui réunit des photos de Maoris. Ce peuple néo-zélandais est célèbre pour ses tatouages faciaux, appelés Tā moko. Pour ce projet, Bradley a utilisé le procédé du collodion humide, populaire dans les années 1800. Et sur les photos, les Tā moko ont disparu, car ce procédé ne rend pas correctement les bleus et les verts! Est-ce pour cela qu’on ne voit pas les tatouages des femmes inuites dans les photos du début des années 1900?

Avec l’aide de Joanne Rycaj Guillemette, archiviste du portefeuille autochtone aux Archives privées, à BAC, nous avons fait enquête pour savoir quel procédé avait été utilisé pour produire cette photo de Niviaqsarjuk. Nous n’avons pas trouvé de réponse dans MIKAN (le catalogue interne de BAC pour les recherches dans les archives) ni dans l’ancien système de classement en format papier.

Les photos de la collection Comer sont en fait des copies; les exemplaires originaux se trouvent au musée Mystic Seaport, au Connecticut. En fouillant ma collection personnelle, j’ai trouvé une photo qui m’était familière, après quoi j’ai déniché le numéro d’identification au Musée. J’ai ainsi pu identifier la femme que Comer appelait « Jumbo ». L’information que je cherchais figurait dans la description :

Négatif sur plaque de verre d’une photo prise par le capitaine George Comer au cap Fullerton, sur les rives de la baie d’Hudson, le 16 février 1904. La jeune fille, qui présente des tatouages typiques des Autochtones de l’île Southampton, s’appelle Jumbo, selon Comer. Il s’agit de l’une des photos qu’il a prises pour recenser les tatouages faciaux de différents groupes inuits de la baie d’Hudson. Il demandait aux femmes des Aivilik de se peindre le visage de sorte à imiter les tatouages de différents groupes. L’enveloppe originale indique qu’il s’agit de la photo 55, no 33. Le numéro « 30 » a été inscrit dans une couche d’émulsion sur la plaque. La diapositive sur verre 1966.339.15 a été créée à partir de ce négatif. Identique à la diapositive 1963.1767.112. La diapositive 1963.339.58 montre la même jeune femme dans une pose semblable.[Traduction]

J’avais ainsi la confirmation que les motifs étaient peints et non tatoués sur le visage, et qu’ils représentaient d’autres régions! Je ne sais pas si c’est arrivé souvent, mais le seul fait d’avoir trouvé des images similaires dans d’autres collections m’a amenée à douter de l’authenticité des motifs des tatouages sur les photographies prises entre cette période et les années 1950. En fouillant davantage dans la collection de Comer, j’ai trouvé plusieurs photographies de femmes avec et sans tatouage, dont celle d’une femme appelée « Shoofly », la « compagne » de Comer, Nivisanaaq de son vrai nom.

Photo noir et blanc de cinq femmes inuites arborant des tatouages faciaux, devant une toile blanche.
Femmes des Aivilik, 1903-1904. Photo : Albert Peter Low (a038271). Nivisanaaq (surnommée « Shoofly ») se trouve au centre; elle est vêtue d’un atigi perlé et arbore des tatouages. À noter la femme à sa droite, qu’on voit aussi dans la photo ci-dessous.
Photographie noir et blanc de 15 femmes accompagnées de deux bébés et réparties sur trois rangées.
Femmes et enfants d’Aivillik à bord du navire Era. Photo : Albert Peter Low, 1888-1909, lieu inconnu (a053565). On peut encore voir Nivisanaaq, cinquième à partir de la droite dans la deuxième rangée, portant son atigi perlé à motif de bottes. À noter que la femme à sa droite dans l’image précédente est maintenant devant elle, au centre. Ni l’une ni l’autre n’a de tatouage sur cette photo.

Le fonds Donald Benjamin Marsh, aussi conservé par BAC, fournit un autre exemple de tatouages peints. Les deux photographies de M. Benjamin Marsh ci-dessous montrent probablement la même femme non identifiée de la communauté d’Arviat. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les traits, surtout la dent brisée ou manquante du côté gauche de la bouche. La photographie de droite nous la montre sans tatouage, alors qu’ils sont proéminents sur celle de gauche, avec de longues lignes foncées. Il est facile de constater la différence si on compare ces images à des photographies de femmes arborant des tatouages authentiques. Ici, les lignes sont plus fines et discrètes.

À gauche – Photographie couleur d’une femme inuk arborant des tatouages faciaux et portant un parka blanc avec des courroies rouges. À droite – Photographie noir et blanc d’une femme inuk debout dans la neige, portant un parka orné.
À gauche – Femme inuk arborant des tatouages faciaux et des tresses. Fonds Donald Benjamin Marsh, Arviat, date inconnue (e007914459). À droite – Femme inuk souriante, habillée d’un amauti perlé. Légende originale : Femme inuite souriante, habillée d’un amauti orné. Fonds Donald Benjamin Marsh, lieu inconnu, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), vers 1926-1943 (e004922736).
À gauche – Photographie noir et blanc d’une Inuk arborant des tatouages sur le visage et les bras, tressant ses cheveux en souriant. À droite – Photographie noir et blanc d’une Inuk portant un parka de fourrure.
À gauche – Mary Edetoak, une patiente, qui arbore toujours les tatouages inuits traditionnels, 1958 (e011176882). À droite – Femme inuk d’un certain âge aux cheveux détachés, 1929. Légende originale : Veille Esquimaude dont les nombreux tatouages ne paraissent pas sur la photo. Photo : G. H. Blanchet (e004665345).

Cette découverte n’est pas sans rappeler les méthodes d’Edward S. Curtis, un photographe bien connu qui parcourait l’Amérique du Nord pour photographier des Autochtones. Il manipulait souvent la mise en scène en habillant les sujets de vêtements d’une autre époque, éliminant tout caractère contemporain et ajoutant des accessoires, ce qui tendait à fausser et à romancer la réalité. Ce type de manipulation déshumanisante perpétue la désinformation.

En contrepoids aux politiques de colonisation et d’assimilation, la culture des Autochtones connaît aujourd’hui une résurgence. Ceux d’entre nous qui souhaitent s’en réapproprier certains pans, comme le tatouage, voient ces images et présument que les motifs viennent de la région d’origine des sujets. Par exemple, si une personne d’Arviat voit une photo de son arrière-grand-mère, elle pourrait vouloir porter les mêmes marques, sans savoir qu’elles peuvent appartenir à une tout autre famille ou région. Il est facile d’imaginer le bouleversement que pourrait provoquer une telle révélation.

L’initiative Nous sommes là : Voici nos histoires vise à mettre à jour les descriptions de façon à ce qu’elles soient exactes et adaptées aux réalités culturelles. Nous comptons donc actualiser les descriptions des collections en corrigeant les noms des femmes, si nous les connaissons, et en ajoutant une note explicative sur la signification des tatouages. Cette note décrit aussi les pratiques de certains photographes de l’époque afin d’expliquer pourquoi les motifs des tatouages ne correspondent peut-être pas à ceux de la région d’où venaient les femmes qui les arboraient. Nous ne pouvons rien changer au passé, mais mon souhait est que cette démarche rectifie dorénavant les faits pour les chercheurs et les membres des communautés. Nakurmiik (merci).

Photographie noir et blanc d’une femme inuk qui sourit. Elle porte des tatouages au visage.
Kila, une femme inuk tatouée, secteur du détroit Dolphin et Union, golfe Coronation, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), 1916 (a165665).

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell, Nunatsiavummiuk, est archiviste pour Nous sommes là : Voici nos histoires, un projet de Bibliothèque et Archives Canada visant à numériser le contenu autochtone de ses collections.

L’art des jeux de mains dénés / Jeu de bâtonnets / ᐅᐨᘛ / oodzi

Par Angela Code

Les Dénés, aussi appelés Athabascans ou Athapascans, forment un groupe autochtone appartenant à la famille de langues na-déné. C’est l’un des plus importants groupes autochtones en Amérique du Nord. Son territoire couvre plus de quatre millions de kilomètres carrés, s’étendant du nord du Canada jusqu’au sud-ouest des États-Unis.
Les Dénés se divisent en trois groupes distincts : le groupe du Nord, le groupe de la côte Pacifique et le groupe du Sud et de l’apache. Quant à la famille de langues na-déné, elle compte une cinquantaine de langues différentes, ainsi que divers dialectes.
Depuis longtemps, les Dénés du Nord jouent à des jeux de mains, une activité aussi connue sous le nom de jeu de bâtonnets. En dialecte Sayisi Dënesųłiné, les jeux de mains dénés sont appelés ᐅᐨᘛ (oodzi). (La langue dënesųłiné yatiyé, aussi appelée chipewyan déné, est l’une des plus parlées dans la famille de langues na-déné.)
Selon la région du Nord où l’on se trouve, les règles du jeu et les signes de la main diffèrent; cependant, le but du jeu et son déroulement sont essentiellement les mêmes. Les jeux de mains dénés sont en fait des jeux complexes de devinettes : un passe-temps amusant où l’on doit être doué à la fois pour la dissimulation et pour « lire les gens ». Le plaisir est rehaussé d’un cran lorsque les participants font preuve de dynamisme, d’humour et d’esprit sportif – et d’habileté, bien entendu!

Comment jouer

Les jeux de mains dénés se jouent entre équipes, chacune comptant le même nombre de joueurs. (Ce nombre est précisé à chaque tournoi, et varie d’une région à l’autre : 4, 6, 8, 10 ou 12, le plus souvent.) Chaque joueur apporte un objet qui se cache bien dans la main : une petite pierre, une pièce de monnaie, un bouton, une cartouche de calibre .22, etc.
Deux équipes à la fois s’affrontent. Les joueurs qui attendent leur tour frappent des tambours en peau de caribou sur une cadence rapide et rythmée, en utilisant des baguettes de bois faites à la main; des spectateurs peuvent les accompagner. Le son des tambours, les cris, les acclamations et les chants dynamisent le jeu. Souvent, les joueurs de tambours se placent derrière l’équipe qu’ils soutiennent. Ils jouent de leur instrument quand celle-ci cache ses objets, à la fois pour l’encourager et pour empêcher les autres de deviner leurs gestes.

Photo noir et blanc d’une vingtaine d’hommes et de garçons, certains debout, d’autres agenouillés au sol. Au centre, un homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Il porte une chemise blanche et un pantalon sombre, et tient une pipe en bois à la bouche. À l’arrière-plan, on voit une tente rectangulaire en toile blanche, et de la viande qui sèche sur un poteau de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant à des jeux de mains dénés, accompagnés par un homme au tambour, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest. (a102486)

Chaque équipe a son capitaine ; ce sont eux qui ouvrent le jeu. Ils cachent d’abord un objet dans une de leurs mains. Puis, en même temps, ils pointent la main où, selon eux, leur adversaire a caché son objet.

Photo couleur de huit hommes et d’un bambin. Les hommes jouent à des jeux de mains dénés. Trois d’entre eux frappent des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois. Deux autres font des signes propres aux jeux de mains dénés.

Hommes jouant à des jeux de mains dénés. Photo prise lors de la visite de la Commission royale sur les peuples autochtones à Tadoule Lake (Manitoba), dans la collectivité des Dénés sayisi (Dénésulines), 1992-1993. Au fond (de gauche à droite) : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Jimmy Clipping, Fred Duck, Ernie Bussidor et Tony Duck. Devant (de gauche à droite) : Personne inconnue, Evan Yassie, Thomas Cutlip et Ray Ellis. (e011300424)

Dès que l’un des capitaines a bien deviné, les autres joueurs se joignent à la partie. L’équipe du capitaine gagnant est la première à pouvoir marquer des points.

Les membres de l’équipe se mettent en ligne côte à côte, à genoux au sol, face à l’équipe adverse. Comme les jeux de mains peuvent durer longtemps, ils s’agenouillent sur une surface molle (un tapis ou un lit de branches d’épinette, par exemple).

Souvent, un ou deux marqueurs ou arbitres gardent un œil sur les joueurs et veillent à ce que les points soient bien comptés, à ce que personne ne triche et à ce que toute contestation soit réglée de manière équitable; mais ce n’est pas obligatoire. Ils s’assoient alors sur les côtés, entre les deux équipes, pour bien voir les joueurs et pouvoir distribuer les bâtonnets aux gagnants.

Ces bâtonnets servent à compter les points. On les place entre les équipes. Leur nombre varie en fonction du nombre de joueurs : ainsi, il faut 12 bâtonnets si on joue avec des équipes de 4 personnes; 14 bâtonnets avec des équipes de 6; 21 avec des équipes de 8; 24 ou 25 avec des équipes de 10; et 28 ou 29 avec des équipes de 12.

Photo couleur d’un homme âgé vu de dos, regardant une partie de jeux de mains dénés. Il porte une veste avec l’inscription « Sayisi Dene Traditional Handgame Club » (Club de jeux de mains traditionnels des Dénés sayisi).

L’aîné Charlie Learjaw regarde une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300421)

L’équipe qui commence cache ses objets sous un tissu quelconque (comme une couverture ou des manteaux). Chaque joueur passe alors son objet d’une main à l’autre, jusqu’à ce qu’il décide dans quelle main le cacher. Ensuite, les joueurs sortent leurs poings de la couverture et les montrent à leurs adversaires. Souvent, ils gardent les bras droits devant eux ou les croisent sur leur poitrine, mais ils sont libres de positionner leurs mains à leur guise. Ils font aussi des mimiques, des gestes et des sons pour tenter d’induire en erreur le capitaine de l’équipe adverse, qui devra deviner où sont cachés les objets.

Photo couleur de six hommes et d’un bambin. Les hommes jouent aux jeux de mains dénés. Trois d’entre eux chantent en frappant des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois.

Hommes jouant du tambour pendant des jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. De gauche à droite : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Fred Duck, Jimmy Clipping, Ernie Bussidor, Tony Duck et Ray Ellis. (e011300426)

Quand le capitaine pense avoir deviné où sont cachés les objets, il fait d’abord un grand bruit (par exemple, en tapant fort dans ses mains ou sur le sol) pour avertir tout le monde qu’il est prêt. Puis il fait un signe particulier de la main pour désigner son choix. Plusieurs signes existent, mais les Jeux d’hiver de l’Arctique en emploient quatre (source en anglais).

Les joueurs adverses doivent alors ouvrir la main désignée par le capitaine, pour que tout le monde puisse voir si l’objet est là. Si le capitaine s’est trompé, les joueurs de l’équipe adverse doivent alors montrer l’autre main qui contient l’objet.

Chaque fois que le capitaine se trompe, on donne un bâtonnet à l’équipe adverse. Supposons par exemple que le capitaine fait face à quatre joueurs. S’il devine une fois et se trompe trois fois, l’équipe adverse reçoit trois bâtonnets; le joueur dont le capitaine a deviné la main est éliminé, et le jeu se poursuit avec les autres joueurs, jusqu’à ce que le capitaine ait réussi à trouver tous les objets restants, ou jusqu’à ce que l’équipe adverse remporte tous les bâtonnets. Si le capitaine trouve tous les objets restants, on inverse les rôles : c’est au tour de son équipe de cacher ses objets, et à l’autre capitaine d’essayer de deviner. L’équipe qui remporte tous les bâtonnets gagne la partie.

Photo composite noir et blanc montrant une quinzaine de garçons jouant aux jeux de mains dénés, debout ou agenouillés au sol. Un jeune homme debout frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant aux jeux de mains dénés, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest, vers 1930. (a102488)

Tournois de jeux de mains

Dans le Nord, on organise souvent de petits tournois de jeux de mains dénés. Ma collectivité d’origine, Tadoule Lake, au Manitoba, essaie d’en faire tous les vendredis soir. De très grands tournois se tiennent aussi quelques fois par an dans différentes régions. On peut parfois y remporter des prix valant des milliers de dollars!

On raconte que dans le passé, certains joueurs pariaient différents objets comme des armes à feu, des balles, des haches, etc. J’ai même entendu parler d’hommes qui perdaient leur femme à un jeu et devaient la regagner à un autre!

Controverse entourant le genre

Les enfants – filles et garçons – apprennent à jouer aux jeux de mains dénés, tant à la maison que pendant des tournois. Dans certaines régions, ces jeux sont enseignés à l’école, durant les cours d’éducation physique.

Photo couleur d’un homme, d’un adolescent et d’un bambin regardant une partie de jeux de mains dénés. L’homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Le bambin tient son propre petit tambour.

Peter Cheekie frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois pendant qu’un adolescent (Christopher Yassie) et un bambin (Brandon Cheekie) regardent une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300429)

Cependant, chez les adultes, ce jeu est surtout pratiqué par les hommes, certaines régions (notamment dans les Territoires du Nord-Ouest) ne permettant pas aux femmes de jouer. Néanmoins, au Yukon et dans certaines régions du nord des Prairies, les femmes ne sont pas seulement autorisées à jouer : elles y sont encouragées et largement soutenues. Leur participation accroît l’envergure des jeux et les rend plus amusants, tant pour les participants que pour les spectateurs.

Ce sont les organisateurs des tournois qui précisent si les équipes mixtes sont permises ou non. À ma connaissance, il n’y a eu qu’un seul tournoi entièrement féminin, qui s’est tenu à Whitehorse, au Yukon, en 2016.

La participation des femmes aux jeux de mains est un sujet délicat dans le Nord. Certains disent qu’il n’est pas dans la tradition de permettre aux femmes de jouer, et qu’elles gagneraient tout le temps parce qu’elles sont « trop puissantes ». Dans certaines collectivités, on n’autorise même pas les femmes à jouer du tambour.

D’autres soutiennent plutôt que les femmes jouaient aux jeux de mains dénés autrefois, mais que cela a changé depuis l’imposition du christianisme. Des missionnaires chrétiens ont déjà complètement interdit le tambour et les jeux de mains dénés; dans certaines collectivités, ils ont même brûlé des tambours, considérés comme païens (donc inacceptables). Or, cet instrument occupe une place très importante dans la culture et la spiritualité dénées.

Si certains Dénés ont toujours continué à jouer en secret, dans d’autres collectivités, les jeux de mains refont surface depuis quelques années seulement. Dans une collectivité en particulier, j’ai entendu dire que les jeux de mains avaient disparu depuis longtemps, mais que les femmes les faisaient renaître et encourageaient les hommes et les autres à y jouer de nouveau.

Je crois qu’à notre époque, exclure les femmes des jeux de mains dénés est injuste, tout comme les empêcher de jouer du tambour, d’ailleurs. La dynamique entre les sexes évolue dans toutes les cultures. Inclure davantage les femmes dans ce passe-temps amusant n’apporte que du positif pour tout le monde.

Pour ma part, j’adore regarder les jeux de mains dénés, mais je préfère de loin y participer, et j’aimerais voir plus de femmes le faire et en tirer du plaisir.

Visitez l’album Flickr sur les images des Dénés.


Angela Code est archiviste dans le cadre du projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.

Le Conseil canadien des arts esquimaux : Définir l’art inuit

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge. Par Heather Campbell

En 1961, le ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada finance la création du Conseil canadien des arts esquimaux. L’objectif de cet organisme : remédier à la soi-disant baisse de la qualité de l’art inuit et instaurer un système pour approuver les images destinées à la gravure inuite (alors une nouvelle pratique). Le Conseil doit notamment créer un jury pour choisir les œuvres qui feront partie des collections annuelles de gravures inuites. La sélection se fait surtout à Cape Dorset et à Baker Lake, dans les Territoires du Nord-Ouest (aujourd’hui le Nunavut). Le Conseil monte également l’exposition Chefs-d’œuvre de l’Arctique canadien, qui fait le tour du monde de novembre 1971 à juin 1973 et connaît un franc succès.

Photo noir et blanc de sept hommes en complet, debout en train de regarder des œuvres étalées sur une table.

Les membres du Conseil canadien des arts esquimaux, 1962. (e011177569-v8)

En outre, le Conseil est chargé d’approuver les collections annuelles de gravures du Conseil des arts esquimaux de Cape Dorset, ainsi que les collections d’autres communautés, dont Ulukhaktok (anciennement Holman), dans les Territoires du Nord-Ouest; Pangnirtung, sur le territoire actuel du Nunavut; et Povungnituk et Inukjuak, au Nunavik, dans le Nord-du-Québec. Il crée également le programme de l’étiquette Igloo pour authentifier les sculptures inuites; il s’agit d’apposer sur l’œuvre une étiquette ou un autocollant qui donne de l’information sur l’artiste. Nous vous présentons une image de l’étiquette à la fin de ce billet.

Bref, le Conseil fait connaître l’art inuit sur la scène mondiale et aide à élargir ce marché, contribuant à façonner l’art inuit tel que nous le connaissons aujourd’hui.

La collection du Conseil canadien des arts esquimaux a été confiée à Bibliothèque et Archives Canada en 1991. Elle comprend des archives de diverses natures : documents opérationnels, rapports, demandes de droit d’auteur, correspondance, enregistrements audio de réunions, transcriptions d’entrevues et documents liés à l’exposition Chefs-d’œuvre de l’Arctique canadien (aussi connue sous le titre Sculpture/Inuit). Elle nous permet de mieux comprendre comment le marché de l’art inuit a été développé, des années 1960 jusqu’à la fin des années 1980.

Photo noir et blanc de quatre adultes et d’un enfant souriant à la caméra.

Photo de groupe prise au Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, avec Ruby Arngn’naaq (à droite) et Osuitok Ipeelee (au centre), 1973. (e011312911)

La collection du Conseil comprend également plusieurs catalogues de gravures et de sculptures inuites, classés selon leur communauté d’origine. On y trouve aussi des enregistrements audio de conférences et d’ateliers sur la sculpture et la gravure, où l’on peut entendre des témoignages d’artistes inuits exprimant directement leurs préoccupations. Ces enregistrements nous aident à mieux comprendre la dynamique de l’époque entre les artistes et le Conseil.

Par exemple, les rapports sur les visites du Conseil nous apprennent que les membres ont rencontré des artistes qui souhaitaient que leurs œuvres soient mises en valeur dans le Sud, œuvres qui étaient jugées comme ayant un potentiel commercial. On peut aussi y lire les critères généraux justifiant l’acceptation ou le rejet de certaines gravures. Une lecture attentive des procès-verbaux et de la correspondance révèle quant à elle les préférences artistiques du Conseil, ce qui permet de comprendre pourquoi celui-ci avait décidé de ne pas promouvoir certaines œuvres.

Page d’un document où figurent trois paragraphes dactylographiés sous le titre "Rejected Prints" (Gravures « rejetées »).

Critères du jury du Conseil canadien des arts esquimaux pour sélectionner les gravures de la collection, 1980, p. 5. (e011270883)

Lorsqu’on considère le Conseil consultatif des arts esquimaux dans son ensemble, on comprend qu’il était représentatif de son époque, et qu’il incarnait les attitudes sociétales qui dominaient à l’égard des peuples autochtones et de leurs œuvres.

À la lecture des entrevues menées auprès d’artistes, il est évident que les membres du Conseil avaient une conception bien différente de ce qui constituait une « bonne » œuvre d’art inuite. De façon générale, les Inuits valorisaient les œuvres figuratives ayant une grande finesse dans l’exécution. Contrairement à maints collectionneurs de l’époque et aux membres du Conseil, ils ne tenaient pas en haute estime les sculptures qui manquaient de finition ou qui étaient perçues par les gens du Sud comme étant « primitives ».

On peut donc affirmer que, par son influence sur l’art inuit, le Conseil consultatif des arts esquimaux a contribué à créer une esthétique « primitive » qui ne correspondait pas tout à fait aux principes esthétiques traditionnels de la culture inuite. Par exemple, des entrevues réalisées avec des artistes du Nunavik montrent que ceux-ci, perplexes, ne comprenaient pas pourquoi les œuvres de certains artistes étaient si populaires auprès de la population du Sud.

Et pourquoi tant d’artistes inuits étaient-ils obligés d’entrer dans ce moule répressif et inauthentique? Il faut dire que bien souvent, l’artiste inuit était vu uniquement comme cela : « un artiste inuit », et non une personne ayant sa propre conception de l’esthétisme, ou ses propres idées dignes d’être couchées sur papier, ciselées dans le roc ou immortalisées dans un matériau de son choix.

Comme le montre l’image ci-dessous, tirée d’un livret sur les prix rédigé par le gouvernement des Territoires du Nord-Ouest, les grossistes en art achetaient uniquement des matériaux dits « traditionnels ». Aujourd’hui, on n’oserait jamais imposer de telles restrictions à un artiste non autochtone habitant au centre-ville de Toronto, par exemple. Mais à cette époque, on les imposait couramment aux artistes autochtones.

Heureusement, certains membres du Conseil s’opposaient à cette approche. Il faudra quand même plusieurs décennies pour que les attentes changent envers le milieu de l’art inuit, pour que l’on délaisse enfin la lentille anthropologique, et pour que les gens cessent de considérer les artistes inuits comme des représentants d’une quelconque conscience collective, reconnaissant plutôt leurs façons bien personnelles d’exprimer leur art.

Page d’un document où figurent des listes et du texte dactylographié sous le titre « Avoid Using » (Matériaux à éviter).

« Survey of Price Guide » (Rapport sur le guide des prix), K. C. Crassweller, 1971, p. 30. (e011270066)

Natan Obed, président de l’Inuit Tapiriit Kanatami, a d’ailleurs traité de ce sujet dans son allocution principale prononcée en anglais au Congrès d’études inuites de 2019 :

« Nous nous battons pour le droit à une société diversifiée. […] Il n’est pas nécessaire de passer sans cesse au vote pour décider si un Inuit a le droit ou non de créer quelque chose, et si cette création cadre avec les attentes de la société. Chaque personne a ses propres croyances. Elle peut choisir de rejeter ou d’honorer les traditions et l’histoire des Inuits. Libre à elle de se spécialiser en informatique ou dans la chasse. Si nous encourageons les Inuits à vivre une vie saine à même l’Inuit Nunangat et à pratiquer des activités traditionnelles, nous respectons aussi le fait que certains Inuits ne sentent pas que cette vie leur correspond. Et nous sommes capables d’avoir des discussions sans dévaloriser ces personnes, sans les dénigrer ou les marginaliser, car on a le droit dans notre société, en tant que peuple, de faire ce dont on a envie et de choisir sa voie, quelle qu’elle soit. » [Traduction]

Aucun cadre formel n’était en place dans les premières années du mouvement artistique inuit; cela explique en grande partie que les artistes se soient fait imposer une certaine définition de leur art. Ajoutons à cela que la communication avec les personnes qui commercialisaient leurs œuvres était minime, voire inexistante. Or, comment bien se comprendre si on ne discute jamais du processus de création? Et comment répondre aux besoins des artistes si on ne leur demande jamais ce dont ils ont vraiment besoin?

Rappelons que le Conseil canadien des arts esquimaux n’a compté aucun membre inuit avant 1973; cette année-là, on en nomme deux, Joanasie Salomonie (1938-1977) et Armand Tagoona (1926-1991), qui démissionnent avant même d’avoir assisté à une seule réunion. Il faudra attendre les dernières années d’existence du Conseil pour que d’autres Inuits y siègent.

La situation change avec la création de la Fondation de l’art inuit, en 1988 (ou Inuit Art Foundation, en anglais). Six ans plus tard, le conseil de gouvernance de la Fondation est majoritairement composé d’Inuits. Cette dernière mène des efforts concertés pour offrir aux artistes inuits de la formation sur la commercialisation, la promotion et les droits d’auteur. En 1995, elle crée un programme de formation sur les industries culturelles pour enseigner l’histoire de l’art à des élèves inuits et les initier au processus de conception d’une exposition.

Peu à peu, entre autres grâce à la Fondation et à ses programmes, les Inuits commencent à prendre leur place dans le secteur de l’administration des arts. En 1997, July Papatsie, l’un des premiers conservateurs inuits, codirige l’exposition itinérante internationale Transitions au Centre d’art indien et inuit du ministère des Affaires indiennes et du Nord Canada (aujourd’hui le Centre d’art autochtone du ministère des Relations Couronne-Autochtones et des Affaires du Nord Canada). En 2015, Heather Igloliorte devient la première Inuite rédactrice en chef d’un numéro de l’Inuit Art Quarterly, le périodique de la Fondation de l’art inuit.

Dessin d’une carte pliée à laquelle est attachée une cordelette. Sur la carte, on voit l’image d’un igloo ainsi que les mentions « Canada » en haut et « esquimau art » (art esquimau) en bas.

Image d’une étiquette Igloo, tirée de la brochure du programme (rédigée en syllabaire inuktitut). Extrait du fichier « Igloo Tag Information » (Renseignements sur l’étiquette Igloo), 1972, p. 81. (e011270680)

En 2017, la Fondation de l’art inuit prend en charge le programme de l’étiquette Igloo, qui authentifie les œuvres inuites. L’année suivante, Carvings Nunavut Inc., une galerie d’art d’Iqaluit appartenant à Lori Idlout, devient la toute première galerie dirigée par une personne inuite à pouvoir authentifier des œuvres avec l’étiquette Igloo. Enfin, les Inuits peuvent décider eux-mêmes ce qu’est une authentique œuvre d’art inuite!

Cette même année, quatre personnes inuites – Kablusiak, Krista Ulujuk Zawadski, Asinnajaq et Heather Igloliorte – sont nommées conservatrices invitées de la première exposition tenue au Musée des beaux-arts de Winnipeg pour le compte de l’ancien Centre d’art inuit (Inuit Art Centre, en anglais), récemment rebaptisé Qaumajuq. Cette exposition devrait être inaugurée en février 2021.

Bref, les Inuits ouvrent, orientent et élargissent le dialogue sur leur propre vision de l’art inuit. J’ai bien hâte de voir ce qui se passera dans ce domaine au cours des 50 prochaines années.

Bibliothèque et Archives Canada possède d’autres collections sur des thèmes connexes :

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell est une artiste inuite originaire du Nunatsiavut, à Terre-Neuve-et-Labrador. Elle a été recherchiste dans l’équipe du projet Nous sommes là : Voici nos histoires de Bibliothèque et Archives Canada.

Noël dans les archives

Par Jennifer Anderson

En ce mois de décembre, bon nombre de nos clients, donateurs et lecteurs se préparent pour Noël. Le temps des Fêtes est riche en traditions, souvent liées au sentiment d’anticipation : préparer des surprises pour nos êtres chers, rêver de projets à accomplir après le Nouvel An, et offrir des moments de réconfort à notre famille, nos amis et, pourquoi pas, des étrangers.

Photo noir et blanc montrant des clients devant de grandes vitrines décorées pour Noël et se dirigeant vers l’entrée principale d’un magasin Simpson’s. Des enseignes au-dessus des portes indiquent « Simpson’s » et « The Christmas Tree Store » (Boutique d’arbres de Noël).

Simpson’s, la boutique d’arbres de Noël, vers 1955 (e011172111)

Ce sentiment d’anticipation est courant chez les archivistes. L’ambiance est toujours un peu festive dans les archives : on ouvre des boîtes, on fait des découvertes et on prévoit l’intérêt du public pour les articles de la collection. Le travail d’un archiviste de référence ressemble au service à la clientèle puisque nous aidons les chercheurs avec un grand plaisir. Le traitement archivistique inspire également un sentiment de gratitude auprès de nos collègues, qui collaborent avec nous pour faire de belles choses.

Photo noir et blanc montrant des enfants et trois femmes autour d’un père Noël. Tout le monde sourit, même si certains enfants semblent nerveux.

« Secrets du père Noël », 1952 (e011172113)

À titre d’exemple, les journées où mes collègues et moi avons travaillé sur le fonds de Sears Canada nous ont procuré beaucoup de joie. La collection inclut des documents sur les magasins Sears de l’ensemble du pays ainsi que sur les sociétés mères de Sears Canada, toutes très connues dans notre pays : Simpson’s, Simpsons-Sears et Sears-Roebuck. Le fonds comprend des documents textuels, des photos, des albums de coupures, des documents audiovisuels, des dessins et des plans architecturaux. On y trouve aussi 200 boîtes de catalogues publiés qui s’ajouteront à la riche et populaire collection de catalogues que Bibliothèque et Archives Canada possède déjà.

Photo noir et blanc montrant des clients, surtout des femmes, avec des manteaux d’hiver et des chapeaux. Elles consultent des catalogues pendant que des employés se tiennent derrière le comptoir. Une inscription sur le mur, entourée de décorations de Noël, dit : « Catalogue Shopping Centre » (Centre de ventes par catalogue).

Achats par catalogue dans le temps des Fêtes, vers 1955 (e011172120)

Une surprise très intéressante se trouve dans ce fonds : plusieurs milliers de photos d’archives d’une qualité et d’un intérêt incroyables. Les photos, qui documentent le plaisir du magasinage ainsi que les éléments pratiques de l’économie de détail et du travail des employés, intéresseront certainement le public. En plus, elles sont amusantes! Elles donnent aussi un aperçu des activités sociales et culturelles organisées par l’entreprise, dont des parties de curling et de quilles, des soirées de danse et des concerts.

Photo noir et blanc montrant un grand magasin bondé et décoré pour Noël. Des clientes et des employées se trouvent au comptoir des bas, des collants et des accessoires.

Achats de Noël, Regina (Saskatchewan), vers 1950 (e011172152)

Merci à nos collègues de Bibliothèque et Archives Canada et aux autres organismes qui ont participé à l’acquisition, au classement, à la description et à la numérisation de ce fonds. C’est grâce à eux qu’il est maintenant possible d’effectuer des recherches dans le fonds de Sears Canada.

Photo noir et blanc montrant un grand groupe d’hommes, de femmes et d’enfants regardant un train électrique dans un magasin.

Une foule regarde un train électrique, Regina, vers 1950 (e011172147)

Au cours des prochaines années, nous pourrons utiliser ces documents pour produire de nouveaux résultats de recherche. N’hésitez pas à communiquer avec nous si vous avez besoin d’aide pour lancer votre propre recherche.

Photo noir et blanc montrant un garçon parlant avec le père Noël alors que d’autres enfants et de nombreux parents, vêtus pour affronter l’hiver, font la file à proximité. En arrière-plan, deux affiches disent « Trains » et « Meccano ».

Visite du père Noël, vers 1955 (e011172112)


Jennifer Anderson était archiviste à la Direction générale des services au public. Avant cela, elle a œuvré à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Coup d’œil dans les archives de l’ancienne gouverneure générale Adrienne Clarkson

Par Thora Gustafsson et Rebecca Sykes

La très honorable Adrienne Clarkson est surtout connue pour avoir été gouverneure générale du Canada de 1999 à 2005, mais sa vie entière est jalonnée de grandes réalisations. Arrivée au pays en tant que réfugiée, elle devient une personnalité de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) et la première déléguée générale de l’Ontario en France, influençant la vie des Canadiens bien avant son entrée à Rideau Hall.

Adrienne Clarkson (née Poy) voit le jour à Hong Kong en 1939. Après la capitulation de la ville devant les forces japonaises, le jour de Noël 1941, la famille Poy connaît des temps difficiles; les denrées se font rares sous l’occupation. Le père d’Adrienne, William Poy (Ng Ying Choi), est un ancien courrier de la milice volontaire pour la Grande-Bretagne. Pour tenter de faire évacuer sa famille, il joue de ses contacts et envoie une lettre aux délégués commerciaux du Canada. L’entreprise porte ses fruits : William, sa femme Ethel Lam (Lam May Ngo), Adrienne et son grand frère Neville se retrouvent sur une liste de la Croix-Rouge, aux côtés de citoyens canadiens à rapatrier.

La famille Poy a seulement dix heures de préavis avant de s’embarquer pour l’Amérique du Nord; chaque personne ne peut emporter qu’une valise. On peut voir dans le fonds Adrienne L. Clarkson une photographie publicitaire d’Adrienne, âgée de quelques années à peine, en train de manger un cornet de crème glacée à son arrivée en sol canadien, à Montréal. Dans son autobiographie Le Cœur au poing, publiée en 2009, Mme Clarkson raconte qu’elle n’oubliera jamais le moment où sa famille a appris qu’elle allait être évacuée, un épisode marquant de sa vie.

Jeune fille sur un canapé en train de lire un livre.

Adrienne Poy en train de lire. (R12308, vol. 189, fichier 1)

Enfant, Adrienne Clarkson est déjà une lectrice insatiable. Elle a souvent dit en entrevue qu’être privée de lecture serait pour elle l’équivalent de l’enfer, et qu’elle pouvait lire plus de sept livres par semaine. « Je lis comme d’autres se rongent les ongles, voracement et compulsivement. » (R12308, vol. 159, dossier 13)

À neuf ans, elle reçoit en cadeau un exemplaire d’Anne, la maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery, qui devient l’un de ses livres préférés. Comme beaucoup d’immigrants, elle s’y réfère pour comprendre le Canada et son peuple. Plus tard, elle fait sa maîtrise en littérature anglaise à l’Université de Toronto, où elle enseigne par la suite au département d’anglais.

La littérature lui ouvre les portes de la télévision : embauchée par la CBC en 1965 comme critique littéraire à l’émission Take 30, Adrienne Clarkson est rapidement promue coanimatrice. À l’écran, elle discute avec Paul Soles d’une panoplie de sujets, des livres à la maternité en passant par la cuisine et les enjeux sociaux du moment, comme l’avortement et la consommation de drogues. Elle aborde également des thèmes qui lui tiennent encore à cœur aujourd’hui, comme les premières écoles d’immersion française et l’expérience des immigrants au Canada.

En parcourant les archives d’Adrienne Clarkson, on constate le lien profond qui l’unissait à son public. Dans un article du Winnipeg Free Press paru en 1966, elle écrit qu’elle voit souvent le fameux téléspectateur moyen comme « un troisième interlocuteur, une personne qu’on rencontrerait dans une soirée et qui serait avenante et intéressée ». Et le courant passe des deux côtés, comme en témoigne la collection de lettres envoyées par les téléspectateurs. Une dame qui écrit en son nom et en celui de son mari affirme que regarder Take 30, c’est comme « recevoir une amie dans sa demeure ». Par ailleurs, plusieurs épisodes traitant de la maternité sont enregistrés à l’époque où la coanimatrice attend elle-même un enfant. Les adeptes de l’émission comptant de nombreuses mères, beaucoup des lettres adressées à Mme Clarkson contiennent des conseils et des suggestions de lecture à ce sujet.

En 1982, l’animatrice met un terme à une carrière télévisuelle de 17 ans à la CBC pour devenir déléguée générale de l’Ontario en France. Adrienne Clarkson étant une francophile de longue date, son fonds contient des photographies de sa famille en compagnie de voisins francophones, ainsi que des photographies de ses voyages en France, à l’époque de sa jeunesse. Elle a aussi étudié le français, qu’elle a appris à parler couramment durant ses études supérieures à la Sorbonne, à Paris, en 1962.

En tant que déléguée générale, Mme Clarkson est chargée de défendre les intérêts économiques et culturels de l’Ontario en France et dans d’autres pays européens. L’une de ses plus grandes fiertés est la sélection du Canadien Carlos Ott pour la construction de la nouvelle salle de l’Opéra de Paris. Cet architecte émergent, établi à Toronto et originaire de l’Uruguay, est choisi au terme d’un concours international mené en 1983. Mme Clarkson avait réussi à obtenir le budget nécessaire pour recevoir les juges du concours à Toronto, afin de changer leur perception du Canada anglo-saxon et de leur montrer la ville dans toute sa splendeur et sa diversité.

Groupe de personnes en train d’observer la maquette d’un bâtiment.

Adrienne Clarkson (au centre) derrière une maquette de l’opéra Bastille, Paris. (R12308, vol. 190, dossier 5)

En 1999, Adrienne Clarkson devient la 26e gouverneure générale du Canada. Elle est la deuxième femme, mais aussi la première immigrante et la première personne de couleur à occuper cette fonction. Reconnue pour avoir modernisé le poste, elle continue dans ses fonctions de tisser des liens avec les Canadiens, voyageant d’un bout à l’autre du pays pour discuter avec eux, aussi bien en français qu’en anglais.

Les archives du fonds Adrienne L. Clarkson couvrent sa jeunesse, sa carrière télévisuelle, son travail en tant que déléguée générale de l’Ontario en France ainsi que ses années à titre de gouverneure générale. Elles font foi de la constance dont Mme Clarkson a fait preuve toute sa vie dans les domaines qui lui tenaient à cœur.

Comme immigrante, animatrice, déléguée générale de l’Ontario, gouverneure générale et cofondatrice de l’Institut pour la citoyenneté canadienne (le legs de son mandat de gouverneure générale), elle a mûrement réfléchi aux questions d’identité et d’appartenance au pays. Les recherches qu’elle a effectuées pour l’émission Take 30 ont clairement influencé son travail et les causes qu’elle allait défendre plus tard dans sa vie. Quant à son amour indéfectible pour la langue française, il lui a permis de se rapprocher des Canadiens pendant sa carrière dans la fonction publique.

Les archives d’Adrienne Clarkson conservées à Bibliothèque et Archives Canada sont une riche source d’information qui font la chronique d’une vie remplie de passion et d’aventure.


Thora Gustafsson et Rebecca Sykes sont archivistes à la Section de la gouvernance, des affaires militaires et des affaires politiques de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.