Kahkewaquonaby, le Grand conseil et les droits des Premières Nations

Par Kelly Ferguson

Le fonds Sir John A. Macdonald comprend une série de lettres échangées entre le premier ministre canadien et le docteur Peter Edmund Jones (Kahkewaquonaby). Cette correspondance ouvre une fenêtre sur les efforts de Jones et de certains organismes – dont le Grand conseil des Indiens de l’Ontario et du Québec – pour défendre les droits des Premières Nations pendant les années 1870 et 1880.

Fils du révérend Peter Jones (Kahkewaquonaby) et d’Elizabeth Field, Peter Edmund Jones naît en 1843 en Ontario. En 1866, il obtient son diplôme en médecine du Queen’s College de Kingston, devenant ainsi l’un des premiers médecins anishinaabe et autochtone de l’Amérique du Nord britannique. Il pratique d’abord à Brantford et à Niagara, puis à New York, avant de revenir dans sa province natale et d’ouvrir une clinique à Hagersville, tout près de la réserve de New Credit. Il est élu chef des Mississaugas de New Credit (maintenant la Première Nation des Mississaugas de Credit) de 1870 à 1874 et de 1880 à 1886.

Photo sépia d’un homme assis, tenant une pipe de cérémonie et un collier de perles wampum. L’homme est vêtu d’une veste en peau de cerf; sur sa cuisse, on aperçoit un sac (également en peau de cerf) orné de motifs traditionnels.

Kahkewaquonaby (le révérend Peter Jones), père du docteur Peter Edmund Jones. Photo prise le 4 août 1845 par David Octavius Hill (photographe) et Robert Adamson (chimiste). (a215156k)

En outre, dès 1874, Jones se joint au Grand conseil des Indiens de l’Ontario et du Québec, fondé quatre ans auparavant. L’une des tâches principales du Conseil est de passer en revue la Loi sur les Indiens et d’autres mesures législatives touchant les droits des Premières Nations.

De 1884 à 1886, le Grand conseil concentre ses travaux sur l’Acte de l’avancement des Sauvages. Celui-ci impose des modifications importantes aux systèmes de réglementation et de gouvernance des Premières Nations de l’Est du Canada. Il limite entre autres la taille et les fonctions des conseils autochtones, en plus de restreindre la nomination d’agents des Indiens provenant des communautés locales pour les présider. Le Grand conseil soulève de nombreuses objections concernant ces dispositions, et concernant l’Acte de façon plus générale.

En 1887, Peter Edmund Jones, alors délégué du Grand conseil, envoie une lettre au premier ministre canadien John A. Macdonald dans laquelle il formule des suggestions et des commentaires sur la Loi sur les Indiens et sur l’Acte de l’avancement des Sauvages. Jones recommande entre autres d’accorder aux conseils locaux le pouvoir de prendre des décisions en l’absence de l’agent des Indiens, d’offrir des pouvoirs équivalents aux chefs et d’accroître le nombre de conseillers.

Microfilm noir et blanc d’une lettre manuscrite.

Lettre du docteur Peter Edmund Jones à sir John A. Macdonald, datée du 5 janvier 1887. Jones y formule des suggestions et des commentaires sur la Loi sur les Indiens et l’Acte de l’avancement des Sauvages(e007956445).

Jones soumet également à Macdonald des recommandations concernant l’Acte du cens électoral. Bien que les hommes des Premières Nations aient le droit de voter depuis 1867, ce droit leur est accordé uniquement s’ils renoncent à leur statut d’Indien inscrit en vertu de la Loi sur les Indiens, ainsi qu’aux droits ancestraux qui leur sont conférés par traités (un processus appelé « émancipation »). Jones appuie l’émancipation, mais trouve le prix à payer trop élevé. Il souhaite que l’Acte du cens électoral maintienne le droit de vote des hommes autochtones tout en leur permettant de conserver leur statut d’Indien inscrit et leurs droits issus de traités.

Version numérisée d’une lettre manuscrite, couleur sépia.

Lettre de sir John A. Macdonald au docteur et chef Peter Edmund Jones, datée du 31 août 1886 et traitant de l’Acte du cens électoral. (e011198071-001-v8) (e011198071-002-v8)

Microfilm noir et blanc montrant deux pages manuscrites, rédigées sur du papier à en-tête du ministère des Affaires indiennes.

Lettre de L. Vankoughnet, surintendant adjoint au ministère des Affaires indiennes, à sir John A. Macdonald, datée du 28 mars 1887. La lettre porte sur d’éventuelles modifications à la Loi sur les Indiens et comprend des suggestions du docteur Peter Edmund Jones. (e007956441) (e007956442)

Au bout du compte, le gouvernement conservateur de John A. Macdonald rejette les recommandations de Jones en ce qui concerne l’Acte de l’avancement des Sauvages. En outre, le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier abrogera plus tard l’Acte du cens électoral. Tout au long du 19e siècle, la Loi sur les Indiens subira d’autres modifications visant à accroître le contrôle sur la vie des Autochtones. En fait, il faudra attendre jusqu’en 1960 pour que le droit de vote soit accordé à tous les Autochtones sans restrictions.

Bref, dans les années 1880 comme aujourd’hui, les peuples autochtones souhaitent obtenir le droit à l’autodétermination et protéger leurs droits (y compris leurs droits issus de traités). La correspondance du docteur Peter Edmund Jones avec John A. Macdonald en offre un excellent exemple.


Kelly Ferguson est archiviste aux affaires politiques à la Division des archives privées sur les sciences et la gouvernance de Bibliothèque et Archives Canada.

L’Avro Canada CF-105 Arrow : une réussite canadienne en aéronautique

Par Kyle Huth

J’ai dix ans quand je vois l’Avro Canada CF-105 Arrow pour la première fois. Il apparaît sur la couverture d’un livre d’une librairie de Bobcaygeon, en Ontario, plus de 40 ans après son dernier vol. Cet avion à réaction blanc, épuré, orné d’insignes canadiens et orienté vers le ciel, a un petit quelque chose qui attire mon attention. Je passe donc le reste de mes vacances à étudier mon nouveau livre… je veux tout savoir sur l’Arrow! Comme beaucoup d’autres Canadiens, j’ai été marqué dès mon jeune âge par cet avion.

Le premier Arrow – numéro de série 25201 – sort de l’usine de construction d’aéronefs d’Avro Canada à Malton (de nos jours Mississauga), en Ontario. Il est dévoilé au grand public le 4 octobre 1957. Produit de la Guerre froide, ce gros chasseur d’interception biturbine à aile delta est conçu pour protéger les villes canadiennes contre les bombardiers soviétiques venus du pôle Nord.

Photo noir et blanc d’une foule de personnes autour d’un aéronef blanc.

La sortie du premier Avro Canada CF-105 Arrow à Malton, en Ontario, le 4 octobre 1957. La foule donne une indication de la taille de l’aéronef. (e999912501)

Avro Canada débute la conception de l’Arrow en 1953. Avant la fin de l’année, l’Aviation royale canadienne (ARC) commande deux prototypes expérimentaux. L’ARC souhaite acquérir un aéronef qui peut atteindre une vitesse de Mach 1,5 à une altitude d’au moins 50 000 pieds (plus de 15 000 m) tout en étant armé des plus récents missiles guidés. À l’époque, aucune compagnie aérienne des États-Unis, du Royaume-Uni ou de France n’est en train de produire ou de concevoir un appareil qui répond à ces exigences.

L’intérêt pour l’Arrow augmente au même rythme que les tensions causées par la Guerre froide. Le développement d’un bombardier soviétique à long rayon d’action se poursuit plus rapidement que prévu, menaçant de rendre obsolètes les chasseurs d’interception de l’ARC de l’époque. En 1955, l’ARC change sa commande et demande 5 appareils d’essai en vol Arrow Mk1 et 32 aéronefs de série Arrow Mk2. En raison du besoin urgent pour l’aéronef, celui-ci passe directement à la production, sautant l’étape traditionnelle de développement pour un avion de ce genre.

L’objectif est d’équiper l’Arrow Mk2, la version de série destinée aux escadrons de l’ARC, de deux turboréacteurs PS-13 Iroquois, fabriqués au Canada par Orenda Engines, ainsi que du système de contrôle d’armes Astra I et de missiles Sparrow II. Les trois dispositifs doivent être développés en même temps que la cellule de l’aéronef, ce qui augmente les coûts. Pour éviter les retards, les Arrow Mk1, qui servent à évaluer le vol et la maniabilité des prototypes, sont équipés de deux turboréacteurs américains Pratt & Whitney J-75.

Carte manuscrite de l’Amérique du Nord avec un cercle rouge entourant le Canada et des lignes jaune, verte et mauve.

Carte montrant la portée opérationnelle de l’Arrow Mk2 subsonique et les bases proposées au Canada, en Alaska et au Groenland, ainsi que les bases aériennes de l’ARC (en rouge). Elle montre aussi les emplacements radars du Réseau d’alerte avancé (en jaune), de la Ligne du Centre du Canada (en vert) et du Réseau Pine Tree (en mauve). (e011202368)

Après cinq mois d’essais au sol, l’Arrow 25201 s’envole le 25 mars 1958, piloté par le célèbre Janusz Zurakowski. Au cours des onze mois suivants, quatre autres Arrow Mk1 s’ajoutent au programme de vols d’essai. L’Arrow Mk2, équipé des moteurs Iroquois (encore plus puissants), doit prendre son envol en mars 1959.

Alors que le programme de vols d’essai se déroule plutôt comme prévu et que les pilotes d’essai ne tarissent pas d’éloges pour la performance et la maniabilité de l’Arrow Mk1, tout ne se passe pas aussi bien en coulisse.

Les coûts de développement augmentent, et le programme Arrow fait l’objet d’une surveillance financière accrue de la part du nouveau gouvernement progressiste-conservateur du premier ministre John Diefenbaker.  Au même moment, le développement des fusées soviétiques surpasse les avancements de l’Ouest et Spoutnik 1 est lancé le jour même où l’Arrow est dévoilé au public. Il devient alors évident que les missiles balistiques intercontinentaux soviétiques, et non les bombardiers, sont désormais la principale menace à laquelle le Canada risque d’être confronté. Ce changement technologique fait naître des doutes sur l’utilité de l’Arrow et certains, comme le ministre de la Défense nationale, George Pearkes, remettent en question la nécessité de disposer d’avions intercepteurs pilotés, estimant que les missiles antiaériens peuvent les remplacer pour une fraction du coût.  En septembre 1958, le gouvernement annonce qu’il commandera le missile surface-air à longue portée CIM-10B Super Bomarc de Boeing et annulera le programme en difficulté du système de contrôle d’armes Astra I et des missiles Sparrow II. De plus, le gouvernement avertit Avro Canada que le reste du programme Arrow sera passé en revue en mars 1959.

Le 20 février 1959, Diefenbaker annonce à la Chambre des communes que le programme Arrow est annulé. Avro Canada réagit en licenciant immédiatement les 14 500 employés qui travaillent sur ce programme, soutenant que l’entreprise a été prise par surprise par l’annonce du gouvernement.

Photo noir et blanc d’un homme tenant la boîte d’une maquette d’avion.

« Mieux vaut en acheter un si vous voulez un souvenir de l’avion qui ne volera jamais, » lance malicieusement Pat Gallacher, un des employés licenciés d’Avro Canada, alors qu’il tient une maquette de l’Arrow achetée à l’usine de Malton, le 20 février 1959. (e999911901)

Au moment de l’annulation, les cinq aéronefs Arrow ont effectué 66 vols, pour une durée totale de 69 h 50 min. Le premier Arrow équipé de moteurs Iroquois, le prototype 25206, est terminé à 98 % le jour de l’annonce du gouvernement. Les tentatives visant à sauvegarder au moins un des cinq Arrow achevés pour les utiliser dans les essais à haute vitesse échouent. Le 15 mai 1959, on ordonne la destruction de tous les aéronefs achevés et de ceux se trouvant sur la chaîne de montage, ainsi que l’élimination de tous les plans. Pour expliquer cette décision, le Cabinet et les chefs d’état-major du Canada font référence à des problèmes de sécurité liés aux caractéristiques de pointe de l’aéronef et aux documents classifiés du projet. L’Arrow 25201 effectue le dernier vol de cette gamme d’appareils le 19 février 1959 en après-midi, la veille de l’annulation du programme.

Photo noir et blanc de huit avions stationnés devant un bâtiment, vus depuis les airs.

En attendant la décision, les aéronefs Arrow 25202, 25205, 25201, 25204 et 25203 (de haut en bas) sont stationnés à l’extérieur du bâtiment expérimental d’Avro Canada situé à Malton, en Ontario, le 8 mai 1959. Trois chasseurs d’interception à voilure droite CF-100 Canuck, le type d’aéronef que l’Arrow devait remplacer, sont garés à côté. (e999911909)

L’Arrow ne sera jamais utilisé aux fins prévues : patrouiller dans l’espace aérien canadien. Il aura toutefois de nombreuses répercussions culturelles sur le Canada. Depuis son annulation, l’Arrow est le sujet d’innombrables livres, articles de magazines et documentaires. Il apparaît également dans une minisérie de la CBC mettant en vedette Dan Aykroyd en 1997. Les plus grosses parties de l’Arrow qui existent toujours sont le fuselage avant du prototype 25206 et l’extrémité d’aile du 25203, conservés par le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa. À ce jour, l’Avro Canada CF-105 Arrow est toujours un symbole de réussite canadienne, un sujet de débats et d’hypothèses et une source de fierté et de fascination pour les Canadiens.

Pour en savoir plus sur l’Arrow, consultez les ressources suivantes de Bibliothèque et Archives Canada :


Kyle Huth est archiviste adjoint à la Division des initiatives sur les documents gouvernementaux de Bibliothèque et Archives Canada.

La statue de sir Arthur Doughty, archiviste du dominion

Par David Rajotte

Il y a deux statues dédiées aux fonctionnaires à Ottawa. L’une est celle de sir Galahad, érigé sur la Colline du Parlement. Le monument rend hommage au jeune Henry Albert Harper – un ami du premier ministre William Lyon Mackenzie King – qui perdit la vie en tentant de sauver une jeune fille de la noyade. L’autre est celle de sir Arthur George Doughty, archiviste du dominion (1904-1935). Doughty dirigeait l’institution qui est devenue Bibliothèque et Archives Canada (BAC) de nombreuses décennies plus tard. Il était aussi un historien renommé à qui l’on doit plusieurs livres, dont une histoire du Canada en 23 volumes. Sa statue se trouve derrière l’édifice de BAC au 395, rue Wellington.

Photo couleur montrant une statue d’un homme assis.

Statue de sir Arthur Doughty, c. 1967. (e011309258)

Le premier ministre Mackenzie King est également à l’origine de cette statue. Lui et sir Arthur Doughty ont été des amis proches, comme l’a montré Ian Wilson, ancien bibliothécaire et archiviste du Canada, dans le recueil d’essais Mackenzie King: citizenship and community (en anglais). L’idée d’une statue est venu à l’esprit premier ministre le 2 décembre 1936, le lendemain du décès de Doughty. Dans son journal (en anglais), Mackenzie King a raconté avoir alors convaincu son cabinet d’investir dans un monument pour rendre hommage à l’archiviste du Canada. Il a expliqué que « J’ai pensé qu’il s’agissait d’une façon bien trouvée d’honorer à la fois la fonction publique et un fonctionnaire d’exception qui a consacré sa vie au travail pour son pays » [Traduction ]. En 1937, le budget fédéral a alloué 15 000 $ pour la statue, soit l’équivalent de 270 000 $ en 2020.

Mackenzie King a participé activement aux différentes étapes dans la conception de la statue, y compris le choix du sculpteur. Le projet a d’abord été confié à Robert Tait McKenzie, un artiste de renommée internationale natif de l’Ontario, mais vivant à Philadelphie, aux États-Unis. Il n’a cependant eu le temps que de compléter un modèle réduit de la statue avant de décéder subitement. Selon sa veuve, il y travaillait d’ailleurs encore une dizaine de minutes avant sa mort.

Photo noir et blanc montrant le visage d’un homme en gros plan. Il porte la moustache et de petites lunettes rondes.

Portrait de Robert Tait McKenzie, vers 1935. (a103150)

Après le décès de Tait McKenzie, le projet de conception de la statue a été confié à Emanuel Otto Hahn, professeur à l’Ontario College of Art. Il était notamment connu pour le design du navire Bluenose et du caribou qui figurent respectivement sur les pièces canadiennes de 10 et de 25 cents. Hahn a pris plusieurs mois pour compléter le travail. La Thompson Monument Company de Toronto s’est occupé de graver la base de granite, alors que la Fonderie d’art Vandevoorde de Montréal a eu pour tâche de couler la statue en bronze. Le monument a été érigé les 20 et 21 décembre 1940 devant l’édifice des Archives nationales, alors sises au 330, rue Sussex.

Photo noir et blanc montrant un homme portant un tablier, debout à côté d’un modèle d’une statue. Il porte des lunettes et tient un poing sur sa hanche.

Emanuel Otto Hahn debout devant un modèle de la statue de sir Arthur Doughty, vers 1940. (e010979771)

La statue montre Sir Doughty assis. Mackenzie King voulait un monument ressemblant à celui de John Harvard érigé à Cambridge, au Massachussetts. Doughty est représenté avec une plume à la main parce qu’il préférait la plume au crayon. Au fil des années, cette plume a souvent été brisée par des vandales. Arthur Doughty porte une toge de l’Université Laval, les concepteurs souhaitant rappeler le doctorat honoris causa qu’il avait reçu de cette université en 1901. La statue est déposée sur un piédestal arborant plusieurs inscriptions. L’avant montre le blason et la devise de la famille Doughty, Palma non sine pulvere (aucun succès sans effort). L’arrière rappelle les diplômes et la carrière de l’éminent archiviste. Les deux côtés comportent une citation tirée de l’ouvrage de sir Arthur Doughty, Les archives canadiennes et leur champ d’action :

« Dans l’actif d’un peuple, les archives constituent la valeur la plus précieuse : elles sont le don d’une génération à l’autre et le degré des soins que nous en prenons mesure le degré de notre civilisation. »

Croquis d’un plan. On peut y lire certaines inscriptions en anglais : « Sussex St » [rue Sussex] en bas, « Roadway » [chemin d’accès] à droite, « Grass » [gazon] au centre, et « Entrance » [entrée] en haut. Un carré marque l’emplacement désiré d’une statue à l’extrémité d’un chemin d’accès menant à l’entrée d’un édifice.

Premier croquis montrant l’emplacement désiré de la statue de sir Arthur Doughty devant l’édifice du 330, rue Sussex, vers 1938. (e011442899)

Dans les années 1960, les Archives nationales ont quitté l’édifice de la rue Sussex pour déménager au 395, rue Wellington, avec la Bibliothèque nationale. La statue de sir Arthur Doughty est alors installée à l’arrière du bâtiment. Wilfred Smith, archiviste du dominion de 1968 à 1984, a raconté que l’espace manquait pour placer le monument à l’avant. D’après lui, le poids de la statue rendait impossible son déplacement dans les rues d’Ottawa. On a donc dû placer le monument sur une barge et le transporter par la rivière. Encore aujourd’hui, on peut admirer la statue de sir Arthur Doughty surplombant la rivière des Outaouais à l’arrière de l’édifice de BAC au 395, rue Wellington, à Ottawa.


David Rajotte est archiviste à la Direction générale des archives, Bibliothèque et Archives Canada.

Igor Gouzenko et le début de la Guerre froide

Par Daniel German

La Deuxième Guerre mondiale, une « guerre chaude », prend officiellement fin le 2 septembre 1945 avec la capitulation du Japon. Trois jours plus tard, le 5 septembre au soir, la Guerre froide – ou du moins ce qui deviendra la Guerre froide aux yeux du grand public – commence. Ce jour-là, un agent subalterne de l’ambassade de l’Union soviétique à Ottawa tente de faire défection au Canada en emportant avec lui divers documents de l’ambassade.

Cet homme, Igor Sergeyevich Gouzenko, est bien plus qu’un simple diplomate subalterne: il est membre de la Glavnoye razvedyvatel’noye upravleniye (GRU), soit l’organisme du renseignement militaire à l’étranger des forces armées soviétiques. Ses principales fonctions au sein de la légation soviétique d’Ottawa incluent le cryptage et le décryptage de messages pour le chef local de la GRU. Ce dernier, le colonel Nikolai Zabotin, assume le rôle d’attaché militaire soviétique tout en gérant plusieurs agents au Canada qui s’affairent à obtenir des renseignements pour l’Union soviétique.

Gouzenko, qui vient d’apprendre l’annonce de son retour dans l’Union soviétique, en craint les conséquences. Il décide donc de faire défection, rassemblant des documents qui, il l’espère, prouveront aux autorités canadiennes qu’il est une source d’information précieuse sur les activités du renseignement des Soviétiques. Mauvaise nouvelle pour son anxiété et celle de sa femme : les débuts de sa défection relèvent de la farce et du mélodrame, discréditant l’information qu’il souhaite communiquer.

Au cours des 24 heures suivant son départ de l’ambassade, Gouzenko passe du coq-à-l’âne, tentant de raconter son histoire aux médias, à la police et au gouvernement. Tous ses efforts sont contrecarrés. On pense qu’il invente des choses, on l’envoie ailleurs ou on décide simplement que toute interaction avec lui causera trop de problèmes avec les Soviétiques.

Une photo couleur d’un immeuble résidentiel en briques brunes avec une porte blanche.

Photo de l’immeuble résidentiel où habitent Igor Gouzenko et sa femme en 1945. Source : BAC.

Le soir du 6 septembre 1945 commence de la même façon. Gouzenko et sa femme se cachent dans leur appartement, vivant dans la peur puisque personne ne les prend au sérieux. Leurs inquiétudes grandissent lorsqu’ils aperçoivent deux hommes surveillant leur résidence et entendent des coups et une voix à la porte. Gouzenko reconnaît alors la voix d’un autre agent soviétique. Les Gouzenko se rendent chez des voisins, soit un membre de l’Aviation royale du Canada (ARC) et sa femme, pour y trouver refuge. Le membre de l’ARC offre de partir à vélo pour aller chercher l’aide de la police.

Après le départ de ce voisin serviable, cette histoire digne d’un vaudeville se poursuit. Il semble que la demande du membre de l’ARC ait porté ses fruits puisque deux agents du Service de police d’Ottawa arrivent et questionnent Gouzenko, qui leur dit qu’il est en possession de renseignements secrets extrêmement importants pour les Soviétiques. Les agents, peut-être pour tenter d’apaiser Gouzenko qui est possiblement dans tous ses états à ce moment, affirment qu’ils surveilleront le bâtiment pendant la nuit et qu’il n’aura qu’à fermer la lumière de la salle de bain de la famille de l’ARC s’il y a un problème. Les agents partent ensuite, laissant les Gouzenko terrés dans cet appartement.

Photo noir et blanc d’une femme et d’un homme, une capuche lui recouvrant le visage, regardant un livre intitulé The Fall of a Titan. Sur la couverture, on voit une photo de Joseph Stalin et le nom de l’auteur, Igor Gouzenko.

Igor Gouzenko à la télévision, tenant son livre La chute d’un titan [The Fall of a Titan] (a129625).

Peu avant minuit, les occupants nerveux de l’appartement voisin s’aperçoivent qu’une personne s’est introduite dans l’appartement des Gouzenko et s’y promène. À leur arrivée, les policiers y trouvent quatre représentants de l’ambassade soviétique, y compris le deuxième secrétaire (qui est en fait le chef canadien de la Naródnyy Komissariát Vnútrennikh Del ou NKVD [Commissariat du peuple aux Affaires intérieures], aussi connue comme étant la Sécurité interne soviétique). Il est accompagné de l’attaché militaire adjoint et deux subalternes (l’un d’eux est également un membre de la NKVD). Les quatre hommes affirment qu’ils sont là pour une raison légitime, mais n’arrivent pas à expliquer pourquoi ils ont brisé la serrure pour entrer dans l’appartement. Même si on demande aux Soviétiques de rester pour répondre à des questions, ces derniers s’en vont peu après l’arrivée d’un agent de police de niveau supérieur qui souhaite lancer une enquête dans cette affaire, laquelle semble maintenant beaucoup plus sérieuse.

Le lendemain matin, des policiers d’Ottawa escortent Igor Gouzenko aux bureaux de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), où il raconte son histoire et remet les documents qu’il a volés à l’ambassade. La GRC, qui croit maintenant à l’importance du témoignage de Gouzenko, étudie les documents avec soin.

À l’insu de Gouzenko, ses actions du 6 septembre sont déjà connues des échelons supérieurs du gouvernement canadien. Il n’aurait certainement pas été aussi optimiste s’il avait appris l’opinion originale du premier ministre (W. L. M. King) au sujet de ce dossier. Selon une note personnelle se trouvant dans les journaux de M. King, ce dernier avait appris le désir de Gouzenko de faire défection au matin du 6 septembre ainsi que l’existence des documents volés. M. King avait décidé que cela causerait trop de problèmes et que, de toute façon, la déclaration d’un espion soviétique au Canada était sûrement exagérée. Lorsqu’il apprend l’état de détresse de Gouzenko et le fait qu’il pense au suicide, le premier ministre ordonne qu’un membre de la sécurité canadienne surveille son appartement. Si Gouzenko passe à l’acte, l’affaire devra être remise au service de police local après l’obtention des documents secrets par le gouvernement.

Cette affaire est précipitée par les événements survenus cette nuit-là et les documents montrés à la GRC le lendemain. Confrontés à l’information figurant dans ces documents, le premier ministre et les services de sécurité du Canada, de la Grande-Bretagne et des États-Unis sont stupéfaits par la portée et la complexité des activités d’espionnage des Soviétiques.

En 1946, une commission royale d’enquête lancée mentionne plusieurs noms, dont ceux de scientifiques, de soldats, de bureaucrates et de politiciens. À la fin de l’enquête publique, les citoyens de l’Alliance occidentale sont sidérés puisque des scientifiques éminents, et même un député, ont trahi le Canada. L’espoir de notre paisible royaume s’évapore : il n’y aura pas de tranquillité d’après-guerre et de bonne entente entre les alliés. Les relations entre l’Union soviétique et l’Occident se refroidissent et mènent à la Guerre froide.

Une plaque rouge avec des écritures dorées et les armoiries du Canada dans le coin supérieur gauche.

Une photo d’une plaque commémorant Igor Gouzenko et décrivant l’affaire Gouzenko. Source : BAC.


Daniel German est archiviste principal à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

Élections Canada : 100 ans d’histoire

Par Michael Dufresne

De la partisanerie à l’impartialité

Un siècle s’est écoulé depuis l’entrée en vigueur de la Loi des élections fédérales, en 1920, et la création du Bureau du directeur général des élections (aujourd’hui Élections Canada).

La Loi des élections fédérales a changé de façon importante le système électoral de notre pays, entraînant des effets durables et positifs. Selon le politologue John C. Courtney, doyen des études électorales, notre système est alors passé de la partisanerie à l’impartialité, notamment grâce à la création du Bureau du directeur général des élections.

Adoptée le 1er juillet 1920, la Loi des élections fédérales entraîne des changements radicaux : elle centralise l’administration des élections au Canada et crée le poste de directeur général des élections. En outre, elle sert de tremplin au Parlement pour mettre en œuvre d’autres réformes. Afin d’empêcher la manipulation du processus électoral à des fins partisanes, le directeur général des élections devient un haut fonctionnaire du Parlement, conservant ainsi une indépendance totale. De plus, il ne peut être démis de ses fonctions sans motif valable.

 « Afin que le Canada ne soit pas déshonoré » : la Loi des électeurs militaires et la Loi des élections en temps de guerre (1917)

Deux autres lois canadiennes ont précédé la Loi des élections fédérales. Elles font partie d’une stratégie cousue de fil blanc qui vise la réélection du premier ministre Robert Borden et de son gouvernement unioniste. Borden avait accédé à la tête du pays en 1911. En 1917, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, il n’a encore subi aucune défaite. Il se rend en Europe, sur le front de l’Ouest, d’où il revient fortement ébranlé par l’ampleur des pertes humaines. À ses yeux, la conscription est l’unique solution pour recruter un plus grand nombre de soldats. « Notre premier devoir est de gagner à tout prix », confie-t-il à son journal, « afin que le Canada puisse continuer à appuyer l’effort de guerre et ne soit pas déshonoré. » [Traduction]

C’est ainsi que la Loi des électeurs militaires est adoptée en septembre 1917, juste à temps pour les élections fédérales de décembre. Elle donne le droit de vote à tous les sujets britanniques faisant partie des Forces armées canadiennes, peu importe leur statut (en service ou à la retraite), leur âge, leur origine ethnique ou leur sexe. Elle donne aussi le droit de vote aux sujets britanniques qui vivent au Canada mais qui servent en Europe au sein d’une armée alliée. Enfin, lorsqu’un électeur vote pour un parti mais ne coche aucune circonscription sur son bulletin de vote, la Loi permet au parti de comptabiliser ce vote dans la circonscription de son choix. Cette dernière mesure, nettement en faveur du gouvernement, est appliquée rétroactivement (31 jours après les élections) dans les circonscriptions qui en ont besoin pour remporter la victoire.

Photo noir et blanc d’un soldat en uniforme, lisant une affiche de propagande sur laquelle est écrit : « Un vote contre le gouvernement : vous restez ici pour toujours. Un vote pour le gouvernement : un autre homme prendra votre place ». [Traduction]

Propagande outremer au sujet des élections fédérales canadiennes, affichée sur une benne à rebuts d’une entreprise de récupération, 1917. (a008158)

La deuxième loi canadienne sur les élections est elle aussi adoptée à l’automne 1917. Équivalent civil de la Loi des électeurs militaires, elle a pour nom la Loi des élections en temps de guerre. Elle donne le droit de vote aux épouses, aux veuves, aux mères, aux sœurs et aux filles des membres de l’armée canadienne (hommes ou femmes, vivants ou décédés), pourvu qu’elles se conforment à certaines exigences, dont l’âge, la nationalité et le lieu de résidence. La Loi des élections en temps de guerre prive aussi certaines personnes du droit de vote, notamment les objecteurs de conscience et certaines catégories de sujets britanniques : ceux qui, naturalisés après le 31 mars 1902, sont nés dans des pays contre lesquels le Canada est en guerre ou ont pour langue maternelle la langue d’un pays ennemi.

Élargir le droit de vote

En 1920, trois ans après les élections fédérales de 1917, le gouvernement unioniste promulgue une loi qui accorde le droit de vote à la plupart des femmes. L’opposition libérale appuie majoritairement cette loi, même si on lui reproche de laisser place au favoritisme, puisque le gouvernement se conserve le droit de choisir lui-même les agents de révision électoraux (qu’on appelle aujourd’hui « directeurs de scrutin »). Selon John C. Courtney, le gouvernement se dote ainsi d’un outil extrêmement utile pour continuer à user de favoritisme jusque dans les communautés. Maintes fois critiquée, cette pratique demeure pourtant valide jusqu’en 2006, lorsque la Loi fédérale sur la responsabilité vient l’abolir.

Malgré l’entrée en vigueur de la Loi des élections fédérales, un autre grand problème persiste : le découpage arbitraire des circonscriptions dans le but de favoriser un candidat. Pour mettre fin à cette pratique partisane, on confiera éventuellement à des commissions la responsabilité de délimiter les circonscriptions électorales. Toutefois, cette pratique ne sera pas utilisée de façon régulière avant le début des années 1960.

Le droit de vote accordé aux femmes et l’élimination des restrictions concernant la propriété ont pour effet de doubler d’un seul coup la taille de l’électorat. Mais des lacunes subsistent. Selon le politologue John C. Courtney, les plus graves demeurent l’exclusion de certains groupes, à qui l’on refuse le droit de vote pour des motifs raciaux, religieux ou économiques.

La Loi des élections fédérales permet néanmoins aux femmes d’être candidates aux élections fédérales. En décembre 1921, une enseignante ontarienne, Agnes Macphail, devient la première femme élue à la Chambre des communes. Elle représentait le parti progressiste dans la circonscription rurale de Grey South East.

Mais cet élargissement du droit de vote ne fait pas l’unanimité. Le député J. J. Denis, par exemple, soutient que la place des femmes n’est pas dans l’arène politique, mais bien au foyer. Henri Bourassa, l’un des premiers à préconiser une nouvelle nationalité française-anglaise pour les Canadiens, exprime un point de vue sans doute partagé ailleurs : selon lui, accorder le droit de vote aux femmes aurait pour effet de réduire le taux de natalité, de saper l’autorité des parents et de détruire cette institution qu’est la famille.

Si ces craintes ne se matérialisent pas, le droit de vote accordé aux femmes ne répond pas toujours aux attentes de ses partisans, qui espéraient voir des répercussions importantes sur la composition du Parlement et, par ricochet, sur les lois et les programmes du gouvernement. Mais en réalité, peu de choses changent.

On avait aussi présumé – à tort – que les femmes voteraient pour des femmes, mais c’est sans compter sur l’importance d’autres facteurs. Comme l’explique John C. Courtney, les femmes ne votent pas en bloc, comme les féministes le leur demandaient et comme les politiciens le craignaient. Elles répartissent plutôt leurs votes parmi les candidats conservateurs, libéraux, progressistes et travaillistes, à peu près dans les mêmes proportions que les hommes. Bref, les femmes ne votent pas en fonction du sexe des candidats : elles votent en fonction de leur sentiment d’appartenance à une classe sociale, une région ou un groupe ethnique.

Photo noir et blanc d’une femme souriante, tenant son chien en laisse et déposant son bulletin de vote dans une boîte de scrutin. À l’arrière-plan, d’autres femmes attendent pour voter, tandis que deux femmes vérifient la liste électorale.

Femme votant lors des élections fédérales de 1953. (e011200969)

La réflexion se poursuit

La Loi des élections fédérales de 1920 entraîne plusieurs bénéfices importants, notamment grâce à l’une de ses clauses qui oblige le directeur général des élections à présenter un rapport postélectoral au Parlement. Concrètement, cela signifie que le directeur doit poser un regard critique sur la plus récente élection, cerner les problèmes et les défis rencontrés et proposer des solutions pour l’avenir. Grâce à cette obligation, le système électoral fait l’objet d’une réflexion continue.

Ainsi, après les élections fédérales de 1921, le tout premier directeur général des élections, Oliver Mowat Biggar, constate que certaines personnes ont eu de la difficulté à exercer leur droit de vote parce que leurs noms n’apparaissaient pas sur les listes électorales. D’autres n’ont pu voter parce que la date des élections leur posait problème. Pour remédier à ces situations, M. Biggar recommande d’engager davantage d’agents de révision pour préparer les listes électorales et en garantir l’exactitude. Il recommande aussi de mettre sur pied davantage de bureaux de vote par anticipation. Le Parlement accepte ces deux propositions.

Encore aujourd’hui, aux dires du politologue John C. Courtney, la création d’Élections Canada marque un important pas en avant dans la mise en place de pratiques électorales neutres, où les gouvernements au pouvoir n’interfèrent pas dans les élections. Sans être une première, l’Acte des élections fédérales de 1920 (renommée Loi électorale du Canada en 1951) constitue une avancée importante pour la démocratie parlementaire au Canada, et a fait progresser la réflexion sur la nature, le caractère et les limites de celle-ci.

En somme, la création du Bureau du directeur général des élections – un organisme indépendant essentiel à l’exercice légitime du pouvoir – constitue une remarquable avancée dans l’histoire électorale canadienne.

Pour des images d’élections de notre collection, visitez l’album Flickr.

Pour en savoir plus

David J. Bercuson et J. L. Granatstein, Dictionary of Canadian Military History, Oxford University Press, Toronto, 1992.

John C. Courtney, Elections, UBC Press, Vancouver, 2004.

L’Acte des élections fédérales, La période de 1920-1997 à la loupe. Chronique en ligne du Musée canadien de l’histoire.

Le système électoral du Canada, 4e édition.

L’histoire du vote au Canada (2007)

Commission royale sur la réforme électorale et le financement de partis (commission Lortie)

John Herd Thompson et Allen Seager, Canada, 1922–1939: Decades of Discord, McClelland and Stewart, Toronto, 1985.


Auparavant archiviste responsable des dossiers d’Élections Canada, Michael Dufresne est maintenant archiviste à la Division de l’AIPRP (accès à l’information et protection des renseignements personnels) à Bibliothèque et Archives Canada.

La mort d’Albert « Ginger » Goodwin

par Sarah Bellefleur Bondu

L’histoire du Canada est remplie de personnages fascinants. En tant qu’archivistes de référence, nous découvrons certains d’entre eux ou de nouveaux faits historiques chaque fois que des chercheurs demandent notre aide pour trouver et localiser des documents d’archives sur un sujet ou une personne. Ce fut le cas pour moi avec l’histoire d’Albert « Ginger » Goodwin.

Albert Goodwin est né le 10 mai 1887 dans le petit village de Treeton, en Angleterre. Il commence à travailler dans les mines de charbon à l’âge de 15 ans, suivant les traces de son père Walter. En 1906, Albert quitte son pays natal pour émigrer au Canada. Il travaille alors pour la Dominion Coal Company Limited à Glace Bay, en Nouvelle-Écosse.

En 1909, les difficiles conditions de travail poussent les travailleurs de nombreuses mines du Cap-Breton à déclarer une grève, à laquelle participe Albert Goodwin. C’est le début pour lui d’une implication soutenue auprès des syndicats de mineurs. Le rouquin est alors connu de ses collègues comme « Ginger » ou « Red » Goodwin.

Photo noir et blanc d’un document dactylographié.

Chronologie du conflit à la Dominion Coal Company, à Glace Bay, en Nouvelle-Écosse. RG 27, volume 296, dossier 3163, contenant T-2686

L’année suivante, en 1910, il s’installe en Colombie-Britannique où il deviendra rapidement une figure emblématique des mouvements ouvriers. Il sera, entre autres, délégué local pour la United Mine Workers of America et participera au forum de la British Columbia Federation of Labour en 1914. Son implication l’amène à participer à d’autres grèves, à publier des textes d’opinion sur les conditions de travail dans le Western Clarion (le journal du Parti socialiste du Canada), puis à devenir organisateur pour ce parti politique.

Vue générale de la mine no 5 montrant un culbuteur de wagon et une sous-station, Cumberland (Colombie-Britannique) (a017472)

Quelques mois avant la fin de la Première Guerre mondiale, ce sont fort probablement ses positions et idéaux qui poussent Albert Goodwin à soumettre une demande d’exemption contre la conscription. La Loi du Service Militaire a été promulguée, non sans remous sur la scène politique nationale et dans l’opinion publique, à l’été 1917. Le tribunal refuse provisoirement la demande de « Ginger » Goodwin en janvier 1918, puis il la rejette définitivement en avril. Goodwin décide alors de se cacher dans les montagnes de Cumberland, sur l’île de Vancouver, avec d’autres opposants à la conscription.

Le 27 juillet 1918, alors que des officiers de la Police du Dominion effectuent des recherches pour trouver les déserteurs, l’agent Daniel Campbell tombe face à face avec Albert Goodwin dans la forêt. Les rapports de l’événement racontent que le policier, ayant à peine le temps de sortir son arme, fait feu sur le déserteur, le tuant sur le coup. Les circonstances nébuleuses entourant la mort de Goodwin entraînent un procès contre l’agent Campbell, qui est finalement acquitté du meurtre.

La mort soudaine et tragique de Goodwin déclenche, dans les jours qui suivent, ce qui est considéré par plusieurs comme la première grève générale des travailleurs de la Colombie-Britannique. En effet, un « congé » est déclaré pour tous les syndicats associés au Metal Trades Council le 2 août 1918. Les journaux de l’époque soulignent que près de 200 hommes, dont plusieurs soldats revenus au pays, saccagent les bureaux des organisateurs syndicaux pour protester contre cette journée de grève en l’honneur d’un contestataire.

Même si cette grève fut controversée, l’histoire fascinante d’Albert « Ginger » Goodwin aura marqué les esprits et son implication syndicale aura contribué à la mise en place de la journée de travail de huit heures pour les travailleurs de fonderie de la province.

 

Autres ressources (en anglais) détenues par BAC :


Sarah Bellefleur Bondu est archiviste à la Division des services de référence de Bibliothèque et Archives Canada.

John Colin et Kenneth Keith Forbes, portraitistes officiels en série!

Par Geneviève Couture

Les carrières des peintres John Colin Forbes (1846-1925) et de son fils Kenneth Keith Forbes (1892-1980) illustrent brillamment en quoi certains premiers ministres ont été leurs muses et leurs mécènes. En effet, à eux deux, ils ont peint sept premiers ministres canadiens, deux gouverneurs généraux, cinq juges en chef de la Cour suprême, onze présidents de la Chambre des communes et quatorze présidents du Sénat. Ils ont également peint un roi et une reine d’Angleterre au nom du gouvernement canadien. On peut affirmer sans gêne que sur une période de plus de 90 ans, le père et le fils ont contribué à édifier le patrimoine artistique et visuel représentant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire du gouvernement canadien.

John Colin Forbes

John Colin Forbes est né à Toronto en 1846. Dans les années 1860, il étudie la peinture à Paris et à Londres avant de revenir au Canada. Il est un membre fondateur de l’Ontario Society of Artists (1872) et de l’Académie royale des arts du Canada (1880).

Rapidement reconnu comme portraitiste, John Colin reçoit de nombreuses commandes. Il peint lord Dufferin et le marquis de Lansdowne, tous deux gouverneurs généraux du Canada. Entre 1878 et 1893, il réalise les portraits de sir John A. Macdonald, d’Alexander Mackenzie, de sir Charles Tupper et de Wilfrid Laurier. Aucun de ces tableaux ne sera un portrait officiel, mais celui de Tupper se trouve au Parlement du Canada, alors que celui de Macdonald et un portrait de Laurier se trouvent aujourd’hui au Musée des beaux-arts du Canada. On commande également à John Colin Forbes quatre portraits officiels de présidents de la Chambre des communes et six portraits officiels de présidents du Sénat.

L’artiste entretient une relation privilégiée avec sir Wilfrid Laurier, que ce dernier appelle son « ami ». Il le peint une première fois en 1885, d’après une photo prise vers 1882 par le studio de William Topley à Ottawa.

Photo noir et blanc d’un homme assis, vêtu d’un complet.

Wilfrid Laurier, député. Studio Topley, 1882. (a013133-v8 )

Le second tableau de Laurier peint par John Colin est offert au premier ministre par ses amis et admirateurs du Parti libéral le 15 mai 1902. Dans son discours à la Chambre des communes (en anglais), Laurier déclare : « C’est avec un cœur très sincère que j’accepte de la part d’amis inconnus, en mon propre nom et au nom de ma femme, ce souvenir, qui est l’œuvre d’un grand artiste canadien. »

Déplorant qu’à cette époque Forbes ait choisir d’aller exercer son art aux États-Unis, Laurier ajoute :

« Malheureusement, le Canada, qui est encore un jeune pays, n’a pas offert aux artistes toute l’aide qu’il aurait pu donner par le passé. J’espère qu’à l’avenir, les artistes et les talents canadiens seront davantage encouragés par la population canadienne qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent. Pour ma part, je reconnais avec un certain regret que le gouvernement aurait peut-être pu en faire davantage pour encourager les talents artistiques du Canada. » [Traduction]

Enfin, regrettant ne pas avoir d’enfant à qui léguer ce tableau, Laurier fait le vœu suivant : « J’espère qu’un jour, ce tableau sera conservé dans un musée national, non pour me rappeler à la postérité, mais pour la gloire de M. Forbes, l’artiste qui l’a peint. » [Traduction] Quelques années plus tard, en 1906, Laurier offre lui-même le tableau au Musée des beaux-arts du Canada.

Une commande royale

C’est grâce à ses bonnes relations avec le premier ministre Laurier que John Colin Forbes obtient sa commande la plus prestigieuse : peindre le roi Edward VII et la reine Alexandra. Forbes sera le premier peintre canadien à obtenir une séance de pose avec un souverain britannique, et les portraits officiels d’Edward VII orneront la Chambre des communes.

Les échanges de correspondance entre Forbes et Laurier à ce sujet font partie du fonds sir Wilfrid Laurier  conservé à Bibliothèque et Archives Canada. On y constate que Forbes demande la commande à Laurier, avec qui il en a préalablement discuté.

Photo noir et blanc d’une page dactylographiée.

Lettre de John Colin Forbes à Wilfrid Laurier datée du 14 avril 1904, dans laquelle il lui demande d’obtenir la commande pour peindre le roi et la reine au nom du gouvernement canadien. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 312, page 84516, microfilm C-810)

Laurier accepte, après avoir reçu une pétition à cet effet signée par 92 des 214 députés fédéraux.

Image noir et blanc d’une page numérisée tirée d’un microfilm.

Première des trois pages de la pétition adressée par des députés de la Chambre des communes au premier ministre Wilfrid Laurier, afin qu’une commande soit faite au peintre John Colin Forbes pour réaliser un portrait du roi destiné à la Chambre des communes. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 312, page 84518, microfilm C-810)

Il fait suivre la requête au gouverneur général, lord Minto, qui facilitera l’accès de Forbes aux souverains.

Image noir et blanc d’une page numérisée tirée d’un microfilm.

Lettre du premier ministre Wilfrid Laurier au gouverneur général lord Minto, recommandant que la commande soit faite au peintre John Colin Forbes et que des démarches soient entreprises à cet effet auprès du roi. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 326, page 87632, microfilm C-813)

La séance de pose est accordée, et John Colin Forbes se rend en Angleterre afin de peindre les tableaux. Malheureusement, ceux-ci seront détruits lors de l’incendie du Parlement en 1916, moins de douze ans après leur création. Cependant, les quatre portraits officiels des présidents de la Chambre des communes et les six portraits officiels des présidents du Sénat peints par Forbes échappent à l’incendie.

Photo noir et blanc d’un édifice en proie aux flammes.

La partie Est de l’Édifice du Centre en proie aux flammes, Ottawa, 1916. (a052822-v8 )

Sir John A. Macdonald et sir Wilfrid Laurier : des portraits inspirants

Deux des portraits de premiers ministres peints par John Colin Forbes seront à leur tour une source d’inspiration pour leurs successeurs. En effet, dans un article du Winnipeg Free Press publié le 20 mars 1965 (en anglais), le journaliste Peter C. Newman relate que chaque nouveau premier ministre en poste à Ottawa s’empresse de faire installer, dans son bureau de l’édifice de l’Est, soit le tableau de sir John A. Macdonald, soit le tableau de sir Wilfrid Laurier – dépendamment de ses allégeances politiques. Cette pratique change toutefois sous Lester B. Pearson, alors que le premier ministre demande à ce que les deux tableaux ornent les murs de son bureau.

Quelques photographies prises par Duncan Cameron (dont nous avons récemment parlé dans un billet de blogue sur les photographes de presse et les premiers ministres) confirment que John Diefenbaker, Lester B. Pearson et Pierre E. Trudeau ont eu des tableaux de Forbes dans leurs bureaux. Le bureau de Paul Martin, quant à lui, était orné du premier tableau de Laurier par Forbes, datant de 1885.

Photo noir et blanc d’un homme en train de photographier un photographe qui le photographie en retour.

Pierre Elliott Trudeau prenant une photographie avec l’appareil du journaliste de presse Duncan Cameron, 28 juin 1968. Photo : Duncan Cameron (a175919 )

Kenneth Keith Forbes

Le fils de John Colin, Kenneth Keith Forbes, devient également un portraitiste de renom. Né à Toronto en 1892, il commence à dessiner dès l’âge de quatre ans sous la gouverne de son père. Entre 1908 et 1913, il étudie les arts en Angleterre et en Écosse. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914, Kenneth Keith s’enrôle dans l’armée britannique comme simple soldat. Il combat en France, où il est blessé et gazé. Promu capitaine, il est transféré en 1918 au sein de l’armée canadienne (plus précisément au Bureau canadien des archives de guerre) en tant que peintre de guerre. Il y peint des scènes de batailles ainsi que quelques portraits d’officiers canadiens, comme celui du brigadier général D. Draper.

BAC détient le dossier militaire récemment numérisé de Kenneth Keith Forbes.

Peinture à l’huile réalisée par Kenneth Keith Forbes en 1918. La scène montre la défense du Bois du Sanctuaire par les militaires canadiens, près d’Ypres, en Belgique, en 1916.

La défense du Bois du Sanctuaire (1916), Kenneth K. Forbes, 1918. (e010751163-v8 )

Portraitiste officiel

Quelques années plus tard, Kenneth Keith revient s’établir à Toronto où, poursuivant la tradition familiale, il réalise principalement des portraits.

Il peint, entre autres, les portraits officiels de sept présidents de la Chambre des communes, de huit présidents du Sénat et de cinq juges en chef de la Cour suprême.

Il effectuera également les portraits des premiers ministres Robert Borden, Richard B. Bennett et John Diefenbaker. Le premier tableau de R. B. Bennett peint en 1938 par Kenneth Keith sera d’ailleurs offert au premier ministre par les députés, les sénateurs et les membres du Parti conservateur à son départ de la vie politique. Il se trouve aujourd’hui au Musée du Nouveau-Brunswick, à qui R. B. Bennett l’a légué par testament.

Par la suite, Kenneth Keith réalise le portrait officiel de sir Robert Borden pour la Chambre des communes. Le tableau est commandé par le président de la Chambre, Gaspard Fauteux, dont Forbes avait peint le portrait l’année précédente. L’objectif est de compléter la collection de tableaux officiels représentant les premiers ministres du Canada à la Chambre des communes. Ce tableau est dévoilé au Parlement le 11 juin 1947, dix ans après le décès de Borden, en même temps que lui de William Lyon Mackenzie King et en présence du président américain Harry Truman.

Dans son journal intime (en anglais), Mackenzie King explique comment il en est venu à suggérer que l’on dévoile son portrait ainsi que celui de Borden, tous deux premiers ministres lors des grandes guerres, à l’occasion d’une même cérémonie.

Image noir et blanc d’une page dactylographiée du journal intime de William Lyon Mackenzie King datée du 19 mai 1947.

Extrait du journal intime de William Lyon Mackenzie King daté du 19 mai 1947, dans lequel il explique comment il en est venu à suggérer qu’on dévoile son portrait ainsi que celui de Borden, tous deux premiers ministres lors des grandes guerres, à l’occasion d’une même cérémonie. (Fonds William Lyon Mackenzie King, MG 26 J 13, 19 mai 1947)

Une décennie plus tard, Forbes peint deux portraits de John Diefenbaker. Le premier est offert au politicien par les membres de son conseil des ministres et orne les murs du 24, Sussex, puis de Stornoway, la résidence officielle du chef de l’opposition. Le second est commandé par des francs-maçons de Washington et se trouve à Arlington, en Virginie.

En 1962, Kenneth Keith peint le portrait officiel de Bennett pour la Chambre des communes. La commande survient près de 25 ans après qu’il ait réalisé un premier tableau du politicien, et 15 ans après le décès de celui-ci. Elle émane du premier ministre John Diefenbaker et du président de la Chambre, Roland Michener. Une fois encore, on cherche à combler les lacunes de la collection de tableaux officiels représentant les premiers ministres du Canada à la Chambre.

Conclusion

Les carrières de portraitistes de John Colin et de Kenneth Keith Forbes révèlent les liens parfois insoupçonnés entre les arts et la politique. Les Forbes ont clairement tiré profit de leurs bonnes relations avec les parlementaires, particulièrement avec les premiers ministres, en obtenant de nombreuses commandes très prestigieuses.

Les premiers ministres ont également bénéficié du travail de peintres tels que les Forbes, dont les tableaux ont aidé à commémorer et à glorifier ces hommes qui ont détenu la plus haute fonction politique au pays ainsi qu’à inspirer leurs successeurs. Aussi, on l’a vu, c’est sans égard à la couleur politique qu’on a demandé aux Forbes de contribuer à cette entreprise de mémoire en produisant les portraits de premiers ministres en fonction ainsi que de leurs prédécesseurs. Ce faisant, ils ont contribué à asseoir la fonction de premier ministre dans la mémoire politique du pays.

Par ailleurs, le talent pour le portrait ne s’est pas arrêté à John Colin et à son fils Kenneth Keith. En effet, la fille de Kenneth, Laura June McCormack (1921-1961), dont la mère Jean Mary Edgell est également peintre, a réalisé quelques portraits qui se retrouvent à l’Assemblée législative de l’Ontario, et notamment un tableau représentant Louis-Hippolyte La Fontaine.

Pour en savoir plus sur les portraits de premiers ministres, voyez la thèse d’Andrew Kear, Governing Likenesses: The Production History of the Official Portraits of Canadian Prime Ministers, 1889-2002.


Geneviève Couture est archiviste au sein du projet des Archives du premier ministre, à la Division des archives privées du monde de la science et de la gouvernance de Bibliothèque et Archives Canada.

Le poids des mots : la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme

Par Deniz Çevik

La Loi sur les langues officielles célèbre ses 50 ans en 2019. Son adoption est une étape cruciale dans l’histoire du Canada, car elle confère au français et à l’anglais un même statut : celui de langues officielles du gouvernement canadien. Nous avons d’ailleurs publié un billet de blogue sur l’histoire de la Loi et l’évolution du bilinguisme vues à travers le prisme de nos archives.

La Loi sur les langues officielles fait suite à l’une des recommandations de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Cette dernière est mise sur pied en 1963 par le gouvernement de Lester B. Pearson en vue de « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme ». Coprésidée par André Laurendeau et A. Davidson Dunton, elle tient plusieurs audiences publiques au cours de ses deux premières années.

Le Rapport préliminaire de la Commission, publié en 1965, souligne la dualité culturelle et linguistique de la société canadienne. La Commission elle-même est souvent surnommée « la Commission du B et B », en référence au bilinguisme et au biculturalisme. Or, si le bilinguisme est admis de la majorité, le biculturalisme soulève bien des controverses. Le Canada n’a-t-il pas plus de deux cultures? Dans les communautés n’ayant aucun ancêtre français ou anglais, l’idée de mettre sur un pied d’égalité les « deux peuples fondateurs » et leurs cultures ne soulève guère d’enthousiasme.

Photo noir et blanc de huit hommes en complets, souriant devant l’objectif, dans une salle de conférence aux murs clairs.

Personnel de recherche de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, 1965. (e011166427)

Le sénateur Paul Yuzyk, surnommé « le père du multiculturalisme », soulève lui aussi des préoccupations quant à l’exclusion des autres groupes ethniques. Dans son discours au Sénat du 3 mars 1964, il déclare :

« Tout d’abord, le mot biculturel, que je n’ai trouvé dans aucun dictionnaire, est inapproprié. Le Canada n’a jamais été biculturel. Les Amérindiens et les Esquimaux nous accompagnent depuis toujours. Même les Britanniques sont multiculturels : Anglais, Écossais, Irlandais et Gallois. Ensuite, d’autres groupes ethniques se sont établis au Canada; ils forment maintenant près du tiers de la population. Bref, notre pays est définitivement multiculturel. En fait, si le biculturalisme se concrétisait dans son sens premier, c’est-à-dire la coexistence de deux nations, il faudrait que tous les Canadiens deviennent français ou anglais. C’est chose impossible et, selon moi, c’est loin d’être le souhait de la population. » [Traduction]

Esquisse d’un timbre dessiné sur fond turquoise, avec, au centre, une grande feuille d’érable orange ornée d’un lis blanc en son centre. On peut y lire : « Unity in Canada/Unité au Canada » et « English–French Biculturalism/Anglais-Français Bi-culturalisme ».

Peinture d’un motif de timbre portant l’inscription « Unité au Canada; Anglais-Français; Bi-culturalisme ». (e001217565)

Yuzyk n’est pas le seul à s’opposer à la notion de biculturalisme. Bibliothèque et Archives Canada possède des fonds d’archives qui documentent la façon dont divers groupes ethniques ont accueilli les rapports et les recommandations de la Commission; mentionnons entre autres le fonds Jaroslav Bohdan Rudnyckyj.

Par ailleurs, la publication du Rapport définitif de la Commission et la sanction royale de la Loi sur les langues officielles, en 1969, donnent lieu à divers congrès et conférences un peu partout au Canada, dont le Mosaic Congress, tenu au Manitoba, et la conférence Canada: Multicultural.

Un livret du fonds Rudnyckyj, publié en 1970 dans la foulée d’une conférence tenue à l’Université de Toronto, offre un aperçu de la réaction des communautés ethniques quant au quatrième volume du Rapport de la Commission. En résumé, les débats publics entourant le biculturalisme démontrent que les participants voient plutôt le Canada comme un pays multiculturel.

Le président de l’Ukrainian Canadian University Students’ Union, Bohdan Krawchenko, présente un article à ce sujet au Congrès de l’organisme, en 1973. Il y décrit la différence de perception entre ces deux concepts que sont le bilinguisme et le biculturalisme.

« Imaginons les deux extrêmes : un pays composé d’un seul groupe ethnique homogène, ou un pays pluriethnique. Le Canada, à titre de nation multiculturelle, se situe quelque part au milieu. Il y a de nombreuses langues canadiennes. Il n’y a, toutefois, que deux langues officielles : le français et l’anglais. Le Canada n’est pas biculturel; il ne l’a jamais été et ne le sera jamais. En plus d’être une insulte à nos valeurs (comme l’est chaque tentative de réglementer des normes culturelles), la notion de biculturalisme au Canada ne reflète pas la réalité. Le Canada est multiculturel, et ce fait doit être reconnu dans toute discussion sur la constitution du pays. » [Traduction]

Petit à petit, le dialogue autour du biculturalisme est remplacé par un dialogue sur le multiculturalisme, jusqu’à ce que Pierre Elliott Trudeau intègre le concept aux politiques du gouvernement, en 1971.


Deniz Çevik est archiviste stagiaire à la Direction générale des archives de Bibliothèque et Archives Canada.

Premiers ministres et grands lecteurs

Par Meaghan Scanlon

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses présentée par Bibliothèque et Archives Canada explore les liens que nos premiers ministres ont entretenus avec les arts, notamment à titre de collectionneurs et d’amateurs. On peut entre autres y découvrir la correspondance échangée entre sir Wilfrid Laurier et le peintre Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, admirer un tableau tiré de la collection personnelle de William Lyon Mackenzie King et lire une missive élogieuse adressée à l’artiste Alma Duncan par nul autre que John Diefenbaker.

L’exposition fait aussi une grande place aux bibliothèques personnelles des premiers ministres canadiens. Si vous avez lu quelques-unes de leurs biographies, vous aurez remarqué que ceux-ci ont un point en commun : leur passion pour la lecture. Une biographie d’Alexander Mackenzie (no OCLC 20920624) nous apprend que l’homme était un insatiable lecteur, et que les membres de sa famille passaient les soirées d’hiver :

« (…) assis autour du feu qui crépitait dans l’âtre, lisant et discutant joyeusement de sujets littéraires et d’auteurs, surtout de Shakespeare et Byron. La stimulation et la vie intellectuelle qu’on y retrouvait furent une excellente préparation à ses fonctions d’homme d’État. Tous ceux qui ont pu entendre M. Mackenzie ont remarqué qu’il pouvait facilement citer des poètes et des auteurs contemporains. Ses discours étaient de la haute voltige; ils supposaient toujours que ses auditeurs étaient bien instruits. » [Traduction]

Selon ses biographes, sir John A. Macdonald était lui aussi connu pour citer de grands auteurs dans ses discours. Joseph Pope (no OCLC 2886256) affirme qu’il était un lecteur « omnivore », lisant de tout, mais ayant une préférence pour les mémoires d’hommes politiques.

Sir Robert Borden, quant à lui, avait étudié les langues classiques. La Bibliothèque de livres rares Thomas-Fisher de l’Université de Toronto conserve quelques anciens ouvrages grecs et latins lui ayant appartenu et comportant son ex-libris. On y retrouve notamment une édition des écrits de Cicéron publiée en 1725 et prêtée à Bibliothèque et Archives Canada pour l’exposition.

Mackenzie King, pour sa part, commentait régulièrement ses nombreuses lectures dans son journal intime. Nous conservons une bonne partie de sa bibliothèque personnelle dans notre collection; on peut également en admirer une partie dans son bureau de la maison Laurier.

Bien entendu, chaque premier ministre avait des livres et des auteurs préférés. Macdonald était un fervent amateur des romans d’Anthony Trollope, et Mackenzie King admirait Matthew Arnold au point de se procurer les mêmes livres que ce poète.

Livre ouvert montrant l’intérieur de la page couverture. Collé sur le côté gauche, on aperçoit l’ex-libris de Matthew Arnold. La page de droite est vierge et retenue par un poids.

Ex-libris de Matthew Arnold à l’intérieur de la page couverture de la Sainte Bible (Oxford, Clarendon Press, 1828) conservée dans la collection de livres de la bibliothèque de William Lyon Mackenzie King (no OCLC 1007776528). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Arthur Meighen était particulièrement attaché à l’œuvre de William Shakespeare, pouvant en réciter de longs passages de mémoire. En 1934, alors qu’il naviguait vers l’Australie, il composa un discours sur le célèbre écrivain, intitulé « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). Il l’apprit par cœur et le prononça à quelques reprises, notamment au Canadian Club de Toronto, en février 1936, où sa prestation fut enregistrée. L’allocution fut ensuite offerte sur disque vinyle (no OCLC 981934627), faisant de Meighen le premier premier ministre canadien à lancer un album.

Disque vinyle noir de 12 pouces (30 cm) avec étiquette jaune.

Photo du disque vinyle d’Arthur Meighen, « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). (OCLC 270719760) Source : Bibliothèque et Archives Canada

Vous pouvez entendre un extrait de ce discours dans le balado de Bibliothèque et Archives Canada intitulé « Les premiers ministres et l’art ».

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses est à l’affiche au 395, rue Wellington, à Ottawa, jusqu’au 3 décembre 2019.


Meaghan Scanlon est bibliothécaire principale des collections spéciales à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles au Canada

Par Normand Laplante

La Loi sur les langues officielles au Canada célèbre ses 50 ans en juillet 2019! Bibliothèque et Archives Canada possède de nombreux documents d’archives sur la genèse et l’évolution de cette loi importante pour la reconnaissance de la dualité linguistique au Canada.

En 1963, le gouvernement de Lester B. Pearson met sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme pour « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport ». Les archives de la Commission témoignent des rencontres des deux coprésidents, André Laurendeau et Davidson Dunton, avec les gouvernements provinciaux, et des audiences publiques tenues en 1964 et 1965 à travers le Canada, dans lesquelles sont présentés plus de 400 mémoires d’individus et d’organisations. Un vaste programme de recherche est également mis en place pour documenter les principaux éléments de discussion. Dans le premier volume de leur rapport final déposé à Chambre des communes en décembre 1967, les membres de la Commission recommandent la création d’une loi fédérale sur les langues officielles, qui serait « la pièce maîtresse de tout programme général de bilinguisme au Canada ».

Une photo en noir et blanc montre deux hommes avec un microphone entre les deux.

André Laurendeau et Davidson Dunton, coprésidents de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. © Bibliothèque et Archives Canada (a209871).

Dans sa réunion du 26 mars 1968, le Cabinet fédéral approuve la proposition du premier ministre Pearson de faire suite à la recommandation de la Commission et de rédiger un projet de loi sur les langues officielles à être introduit au Parlement au cours de la session parlementaire suivante. Avec pour objectif de renforcer l’unité nationale, cette proposition est l’un des derniers actes de Lester B. Pearson, qui quitte la vie politique en avril 1968, remplacé à la tête du Parti libéral et comme premier ministre du Canada par Pierre Elliott Trudeau. Les délibérations du Cabinet Trudeau sur le nouveau projet de loi sont bien documentées dans les Conclusions du Cabinet pour la période s’étalant d’août 1968 jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi en septembre 1969.

Deux pages dactylographiées intitulées « Official Languages Bill ».

Conclusions du Cabinet, réunion du 14 août 1968, pages 6 et 7 (à noter que les conclusions du Cabinet étaient à l’époque rédigées seulement en anglais). © Gouvernement du Canada (e000836640 et e000836641).

Ces documents révèlent certains des enjeux d’envergure nationale pris en considération par le gouvernement dans la formulation du projet de loi, y compris le besoin d’amendements possibles à la Constitution canadienne, la définition de « première langue officielle parlée comme langue maternelle » comme critère pour la création de districts bilingues, et l’utilisation des langues officielles dans le cadre de l’administration de la justice dans les Cours provinciales. Le Cabinet de l’époque se penche également sur les rôles et responsabilités d’un nouveau commissaire aux langues officielles et sur la période de mise en œuvre des provisions de la loi dans la fonction publique fédérale.

La nouvelle Loi sur les langues officielles, qui entre en vigueur le 7 septembre 1969, confirme le statut de l’anglais et du français en tant que deux langues officielles du Canada. Elle reflète l’endossement par le gouvernement Trudeau de plusieurs recommandations de la Commission royale d’enquête. Tous les décrets, règlements, lois, ordonnances et autres documents publics du Parlement canadien et du gouvernement fédéral doivent maintenant être produits dans les deux langues officielles, et il incombe aux ministères, départements et organismes judiciaires ou quasi judiciaires de veiller à ce que le public puisse communiquer avec eux et obtenir leurs services dans les deux langues officielles. Dans le même esprit, toute personne témoignant devant un organisme judiciaire ou quasi judiciaire peut être entendue dans la langue officielle de son choix.

La Loi institue également le poste de commissaire aux langues officielles, redevable directement au Parlement, qui a pour rôle de faire reconnaître le statut de chacune des langues officielles et de faire respecter l’esprit de la loi dans l’administration des affaires du Parlement et du gouvernement canadien. Le commissaire a l’autorité d’enquêter sur les plaintes du public concernant l’application de la loi, de mener des études qu’il juge nécessaire, et il doit faire un rapport annuel sur le statut de la loi au Parlement. Keith Spicer devient, en 1970, le premier commissaire aux langues officielles, pour un mandat de sept ans.

Une reproduction en couleur d’une page de la trousse d’étude sur le bilinguisme avec une histoire de deux enfants apprenant le français / anglais et un dessing de deux enfants en train de remercier M. Spicer.

Une page tiré de la trousse d’étude « Oh Canada » parut en 1971. © Gouvernement du Canada (e011163973)

Maxwell Yalden (1977-1984), D’Iberville Fortier (1984-1991), Victor Goldbloom (1991-1999), Dyane Adam (1999-2006), Graham Fraser (2006-2016), Ghislaine Saikaley (par intérim, 2016-2018) et Raymond Théberge (depuis 2018) lui succéderont au poste de commissaire.

La Loi donne par ailleurs au gouvernement fédéral le pouvoir de désigner des districts bilingues, concept suggéré par la Commission, au sein desquels des bureaux fédéraux doivent offrir des services bilingues. Les démarcations de ces régions devaient être déterminées par le Conseil consultatif des districts bilingues. Cette section de la Loi n’a cependant jamais été mise en application. Malgré les recommandations de deux itérations du Conseil en 1971 et en 1975, le gouvernement abandonne le concept de districts bilingues, le considérant comme non viable dans un contexte où un consensus sur les délimitations de ces territoires s’avère impossible à recueillir.

La proclamation de la nouvelle Loi constitutionnelle de 1982 et de sa Charte canadienne des droits et libertés mènera à une modernisation de la Loi sur les langues officielles. La Charte enchâsse les droits linguistiques des Canadiens. Elle garantit la protection du français et de l’anglais en tant que langues officielles du Canada et du Nouveau-Brunswick ainsi que le droit à l’instruction dans la langue de la minorité aux communautés francophones hors Québec et à la communauté anglophone du Québec. En 1988, le gouvernement canadien adopte la nouvelle Loi sur les langues officielles qui définit plus précisément les garanties linguistiques constitutionnelles de même que le rôle et les responsabilités du gouvernement fédéral pour soutenir ces droits, y compris les services offerts à la population canadienne et les recours judiciaires possibles pour non-respect de la loi, et l’usage effectif des deux langues officielles dans le milieu de travail de la fonction publique fédérale.

Une reproduction couleur de la Charte avec un morceau de ruban gommé dans le coin gauche. Les armoiries du Canada figurent au centre dans le haut de la page, avec en dessous le titre et le drapeau canadien flanqué de silhouettes des deux côtés. Au bas, on voit une illustration de l’édifice du Parlement. Le texte de la Charte est affiché sur quatre colonnes.

Charte canadienne des droits et libertés, fonds Robert Stacey. © Gouvernement du Canada (e010758222_s1).

La partie VII de la nouvelle Loi énonce l’engagement du gouvernement fédéral, par des mesures positives, à favoriser l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire et à appuyer leur développement, ainsi qu’à promouvoir de façon importante le français et l’anglais dans la société canadienne.

Pour en connaître plus sur…

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme :

Les Conclusions du Cabinet :

La Loi sur les langues officielles :


Normand Laplante est archiviste principal à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture de la Direction générale des archives de Bibliothèque et Archives Canada.