Le 50e anniversaire de la Loi sur les langues officielles au Canada

Par Normand Laplante

La Loi sur les langues officielles au Canada célèbre ses 50 ans en juillet 2019! Bibliothèque et Archives Canada possède de nombreux documents d’archives sur la genèse et l’évolution de cette loi importante pour la reconnaissance de la dualité linguistique au Canada.

En 1963, le gouvernement de Lester B. Pearson met sur pied la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme pour « faire enquête et rapport sur l’état présent du bilinguisme et du biculturalisme au Canada et recommander les mesures à prendre pour que la Confédération canadienne se développe d’après le principe de l’égalité entre les deux peuples qui l’ont fondée, compte tenu de l’apport des autres groupes ethniques à l’enrichissement culturel du Canada, ainsi que les mesures à prendre pour sauvegarder cet apport ». Les archives de la Commission témoignent des rencontres des deux coprésidents, André Laurendeau et Davidson Dunton, avec les gouvernements provinciaux, et des audiences publiques tenues en 1964 et 1965 à travers le Canada, dans lesquelles sont présentés plus de 400 mémoires d’individus et d’organisations. Un vaste programme de recherche est également mis en place pour documenter les principaux éléments de discussion. Dans le premier volume de leur rapport final déposé à Chambre des communes en décembre 1967, les membres de la Commission recommandent la création d’une loi fédérale sur les langues officielles, qui serait « la pièce maîtresse de tout programme général de bilinguisme au Canada ».

Une photo en noir et blanc montre deux hommes avec un microphone entre les deux.

André Laurendeau et Davidson Dunton, coprésidents de la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. © Bibliothèque et Archives Canada (a209871).

Dans sa réunion du 26 mars 1968, le Cabinet fédéral approuve la proposition du premier ministre Pearson de faire suite à la recommandation de la Commission et de rédiger un projet de loi sur les langues officielles à être introduit au Parlement au cours de la session parlementaire suivante. Avec pour objectif de renforcer l’unité nationale, cette proposition est l’un des derniers actes de Lester B. Pearson, qui quitte la vie politique en avril 1968, remplacé à la tête du Parti libéral et comme premier ministre du Canada par Pierre Elliott Trudeau. Les délibérations du Cabinet Trudeau sur le nouveau projet de loi sont bien documentées dans les Conclusions du Cabinet pour la période s’étalant d’août 1968 jusqu’à l’entrée en vigueur de la loi en septembre 1969.

Deux pages dactylographiées intitulées « Official Languages Bill ».

Conclusions du Cabinet, réunion du 14 août 1968, pages 6 et 7 (à noter que les conclusions du Cabinet étaient à l’époque rédigées seulement en anglais). © Gouvernement du Canada (e000836640 et e000836641).

Ces documents révèlent certains des enjeux d’envergure nationale pris en considération par le gouvernement dans la formulation du projet de loi, y compris le besoin d’amendements possibles à la Constitution canadienne, la définition de « première langue officielle parlée comme langue maternelle » comme critère pour la création de districts bilingues, et l’utilisation des langues officielles dans le cadre de l’administration de la justice dans les Cours provinciales. Le Cabinet de l’époque se penche également sur les rôles et responsabilités d’un nouveau commissaire aux langues officielles et sur la période de mise en œuvre des provisions de la loi dans la fonction publique fédérale.

La nouvelle Loi sur les langues officielles, qui entre en vigueur le 7 septembre 1969, confirme le statut de l’anglais et du français en tant que deux langues officielles du Canada. Elle reflète l’endossement par le gouvernement Trudeau de plusieurs recommandations de la Commission royale d’enquête. Tous les décrets, règlements, lois, ordonnances et autres documents publics du Parlement canadien et du gouvernement fédéral doivent maintenant être produits dans les deux langues officielles, et il incombe aux ministères, départements et organismes judiciaires ou quasi judiciaires de veiller à ce que le public puisse communiquer avec eux et obtenir leurs services dans les deux langues officielles. Dans le même esprit, toute personne témoignant devant un organisme judiciaire ou quasi judiciaire peut être entendue dans la langue officielle de son choix.

La Loi institue également le poste de commissaire aux langues officielles, redevable directement au Parlement, qui a pour rôle de faire reconnaître le statut de chacune des langues officielles et de faire respecter l’esprit de la loi dans l’administration des affaires du Parlement et du gouvernement canadien. Le commissaire a l’autorité d’enquêter sur les plaintes du public concernant l’application de la loi, de mener des études qu’il juge nécessaire, et il doit faire un rapport annuel sur le statut de la loi au Parlement. Keith Spicer devient, en 1970, le premier commissaire aux langues officielles, pour un mandat de sept ans.

Une reproduction en couleur d’une page de la trousse d’étude sur le bilinguisme avec une histoire de deux enfants apprenant le français / anglais et un dessing de deux enfants en train de remercier M. Spicer.

Une page tiré de la trousse d’étude « Oh Canada » parut en 1971. © Gouvernement du Canada (e011163973)

Maxwell Yalden (1977-1984), D’Iberville Fortier (1984-1991), Victor Goldbloom (1991-1999), Dyane Adam (1999-2006), Graham Fraser (2006-2016), Ghislaine Saikaley (par intérim, 2016-2018) et Raymond Théberge (depuis 2018) lui succéderont au poste de commissaire.

La Loi donne par ailleurs au gouvernement fédéral le pouvoir de désigner des districts bilingues, concept suggéré par la Commission, au sein desquels des bureaux fédéraux doivent offrir des services bilingues. Les démarcations de ces régions devaient être déterminées par le Conseil consultatif des districts bilingues. Cette section de la Loi n’a cependant jamais été mise en application. Malgré les recommandations de deux itérations du Conseil en 1971 et en 1975, le gouvernement abandonne le concept de districts bilingues, le considérant comme non viable dans un contexte où un consensus sur les délimitations de ces territoires s’avère impossible à recueillir.

La proclamation de la nouvelle Loi constitutionnelle de 1982 et de sa Charte canadienne des droits et libertés mènera à une modernisation de la Loi sur les langues officielles. La Charte enchâsse les droits linguistiques des Canadiens. Elle garantit la protection du français et de l’anglais en tant que langues officielles du Canada et du Nouveau-Brunswick ainsi que le droit à l’instruction dans la langue de la minorité aux communautés francophones hors Québec et à la communauté anglophone du Québec. En 1988, le gouvernement canadien adopte la nouvelle Loi sur les langues officielles qui définit plus précisément les garanties linguistiques constitutionnelles de même que le rôle et les responsabilités du gouvernement fédéral pour soutenir ces droits, y compris les services offerts à la population canadienne et les recours judiciaires possibles pour non-respect de la loi, et l’usage effectif des deux langues officielles dans le milieu de travail de la fonction publique fédérale.

Une reproduction couleur de la Charte avec un morceau de ruban gommé dans le coin gauche. Les armoiries du Canada figurent au centre dans le haut de la page, avec en dessous le titre et le drapeau canadien flanqué de silhouettes des deux côtés. Au bas, on voit une illustration de l’édifice du Parlement. Le texte de la Charte est affiché sur quatre colonnes.

Charte canadienne des droits et libertés, fonds Robert Stacey. © Gouvernement du Canada (e010758222_s1).

La partie VII de la nouvelle Loi énonce l’engagement du gouvernement fédéral, par des mesures positives, à favoriser l’épanouissement des communautés de langue officielle en situation minoritaire et à appuyer leur développement, ainsi qu’à promouvoir de façon importante le français et l’anglais dans la société canadienne.

Pour en connaître plus sur…

La Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme :

Les Conclusions du Cabinet :

La Loi sur les langues officielles :


Normand Laplante est archiviste principal à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture de la Direction générale des archives de Bibliothèque et Archives Canada.

Nouveau balado! Écoutez notre plus récente émission, « Les premiers ministres et l’art »

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) présente sa toute dernière émission de baladodiffusion, « Les premiers ministres et l’art ».

Image en couleur d’un buste en tissu qui ressemble au premier ministre John Diefenbaker.

Bibliothèque et Archives Canada est le principal service d’archives pour tous les documents en lien avec les premiers ministres du Canada. En plus de leurs archives politiques, BAC possède plusieurs objets intrigants et insolites, de nature moins officielle.

L’exposition intitulée Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses, mise sur pied par Meaghan Scanlon, invitée pour la cinquième fois à notre balado, et Madeleine Trudeau, elle aussi employée de BAC, rassemble des œuvres d’art, des artefacts, des documents, des objets, des portraits et des photographies qui révèlent une facette peu connue, mais fascinante, de nos anciens premiers ministres.

L’exposition est en cours au 395, rue Wellington, à Ottawa, jusqu’au 3 décembre 2019.

Abonnez-vous à nos émissions de baladodiffusion sur notre fil RSS, iTunes ou Google Play, ou écoutez-les sur notre site Web à Balados – Découvrez Bibliothèque et Archives Canada : votre histoire, votre patrimoine documentaire.

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Les procès de la grève générale de Winnipeg : un nouveau défi Co-Lab

Par David Cuthbert

Cette année, nous soulignons le 100e anniversaire de la grève générale de Winnipeg, qui marqua un tournant dans l’histoire des droits des travailleurs au Canada et ailleurs dans le monde. Dans un billet de blogue récent, ma collègue Kelly Anne Griffin a décrit la lutte de ces quelque 30 000 hommes et femmes de divers horizons qui, pendant six semaines, ont uni leurs voix afin de réclamer le droit à la négociation collective, des salaires décents et davantage de pouvoir pour la classe ouvrière.

L’histoire retient aussi de cette grève le rôle qu’a joué le gouvernement fédéral pour la réprimer, ainsi que les expulsions et poursuites pénales qu’il a ordonnées contre certains chefs de grève à la suite d’accusations fallacieuses. Parmi les nombreux documents liés à la grève générale de Winnipeg que possède Bibliothèque et Archives Canada (BAC), un volumineux dossier en deux volumes du ministère de la Justice apporte des preuves tangibles de l’implication du gouvernement dans cette grève et des réactions populaires face aux arrestations et aux procès des chefs syndicaux. Ce dossier est appelé RG 13 (ministère de la Justice), 1987-88/103, boîte 36, 9-A-1688, « William Ivens and Robert Russell the King Vs. the A/M Regarding the Winnipeg Strike [William Ivens et Robert Russell, le Roi c. A. M. concernant la grève de Winnipeg] ».

Une série de documents numérisés du premier volume sont maintenant disponibles aux fins du plus récent défi Co-Lab de BAC. Co-Lab est un outil de production participative qui invite le public à améliorer la description et la découvrabilité d’archives particulières. En participant à un défi Co-Lab pour ajouter des transcriptions, des traductions, des étiquettes et des descriptions, le public contribue à l’amélioration des outils de recherche de BAC et enrichit l’expérience de tous ceux qui consultent des documents historiques.

Télégramme daté du 29 août 1919 de la Women’s Labor League d’Elmwood, à Winnipeg, au ministre de la Justice condamnant les gestes du gouvernement à l’égard des chefs de grève et demandant leur libération.

Télégramme de la Women’s Labor League [ligue ouvrière féminine] d’Elmwood, à Winnipeg, au ministre de la Justice, 29 août 1919 (e011201449)

Arthur Meighen et Alfred J. Andrews

Le dossier 9-A-1688 du ministère de la Justice a acquis une certaine notoriété parmi les historiens étudiant la grève générale de Winnipeg à la suite de la publication, en 2010, de l’ouvrage de Reinhold Kramer et Tom Mitchell, When the State Trembled: How A.J. Andrews and the Citizens’ Committee Broke the Winnipeg General Strike [Lorsque l’État a tremblé : comment A. J. Andrews et le Citizens’ Committee ont mis fin à la grève générale de Winnipeg]. MM. Kramer et Mitchell ont épluché la correspondance du deuxième volume du dossier et démontré à quel point les interventions du gouvernement fédéral en réponse à la grève avaient été largement orientées par des représentants du Citizens’ Committee of One Thousand [le Comité des 1 000 citoyens], un groupe privé mis sur pied par l’élite commerçante et dirigeante de Winnipeg dans le but de casser la grève.

La figure d’A. J. Andrews, éminent avocat local et ancien maire de Winnipeg, émerge comme principal stratège du Comité des 1 000. Après avoir convaincu le ministre de la Justice par intérim Arthur Meighen de le nommer représentant non officiel du ministère fédéral de la Justice, M. Andrews envoie de fréquents rapports au ministre Meighen sur ce qui se passe à Winnipeg. Il soutient que des révolutionnaires étrangers sont à l’origine de la grève et il presse le gouvernement fédéral de prendre des mesures fermes. Il perçoit la grève comme une occasion politique de vaincre le mouvement ouvrier et il tente de contrecarrer toute négociation avec le Comité central de grève.

Meighen se montre tout d’abord réticent à l’idée d’empiéter sur les champs de compétence des autorités municipales et provinciales en intervenant dans le conflit. Encouragé en ce sens par M. Andrews, le ministre Meighen apporte néanmoins des modifications à la Loi sur l’immigration pour autoriser l’expulsion d’immigrants natifs du Royaume-Uni soupçonnés d’activités subversives. Ces modifications permettent au gouvernement de cibler quelques chefs éminents de la grève, nombre d’entre eux étant des syndicalistes britanniques, qui jouissaient auparavant des mêmes droits que les citoyens canadiens.

Arrestations en pleine nuit

Au petit matin du 17 juin, M. Andrews ordonne à la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest et à une brigade de « constables spéciaux » recrutés par le Comité des 1 000 citoyens de faire une descente dans le quartier général du Comité central de grève et les résidences de plusieurs chefs. Les policiers saisissent des documents et des ouvrages comme éléments de preuve et procèdent à l’arrestation des leaders de grève Robert Boyd (R. B.) Russell, William Ivens, George Armstrong, Roger E. Bray, Abraham Albert Heaps, John Queen, Max Charitonoff, Oscar Schoppelrei et Moses Almazoff. D’autres arrestations de personnes perçues comme étant des chefs de grève suivront dans les prochains jours, dont William Pritchard, James Shaver (J. S.) Woodsworth, Samuel Blumenberg et Fred Dixon. Richard J. Johns sera quant à lui arrêté dès son retour en ville.

La première page d’un document tapuscrit énumérant et résumant les documents saisis dans la salle 30 de l’Ukrainian Labour Temple. Les descriptions comprennent des résumés de procès-verbaux de réunions du Comité central de grève.

Une liste de documents confisqués à l’Ukrainian Labour Temple, qui abrite le quartier général du Comité central de grève, après la descente menée par la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest au petit matin du 17 juin 1919 (e011201486)

L’arrestation des chefs par l’État suscite immédiatement l’indignation des sympathisants à la cause des travailleurs. Un groupe d’anciens combattants organise une manifestation silencieuse afin de protester contre les arrestations. Cette marche mènera à l’énorme rassemblement sur la rue Main du 21 juin, qui sera le théâtre des événements violents du « samedi sanglant ». Un autre groupe d’anciens combattants soumet une pétition au ministre de la Justice pour réclamer leur propre expulsion du Canada, jugeant que « ce pays n’est plus gouverné selon les valeurs démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus ».

Une pétition datée du 24 juin 1919, s’ouvrant sur une déclaration tapuscrite suivie de colonnes pour la signature, l’adresse et le nombre de personnes dans la famille. Les signatures, adresses et noms des membres de la famille listés sous la déclaration sont manuscrits.

Une pétition signée par d’anciens combattants réclame leur propre expulsion du pays au motif que le Canada n’est plus « gouverné selon les valeurs démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus ». (e011201484)

Une « conspiration séditieuse »

Peu après la détention des chefs de grève, M. Meighen est surpris d’apprendre que M. Andrews souhaite porter des accusations en vertu du Code criminel, et non de la Loi sur l’immigration, contre certains de ces hommes. Aussi longtemps que possible, M. Meighen refuse d’emprunter cette voie. Cependant, la situation change au début juillet avec le retour d’Europe de Charles Doherty, le ministre de la Justice que remplaçait Meighen, en qui M. Andrews trouve une oreille plus réceptive. En fin de compte, seuls les quatre chefs de grève détenus ayant des racines en Europe de l’Est — Blumenberg, Charitonoff, Schoppelrei et Almazoff — seront convoqués à une audience en matière d’immigration, et tous, à l’exception d’Almazoff, seront expulsés.

L’intention d’Andrews de criminaliser la grève devient apparente aux auditions préliminaires de Russell, d’Ivens, d’Armstrong, de Bray, de Heaps, de Queen, de Pritchard et de Johns (les procès de Woodsworth et de Dixon auront lieu plus tard). Chaque homme fait face à six chefs d’accusation pour participation à une conspiration séditieuse et à un chef d’accusation pour nuisance publique. Plus important encore, les accusations ne visent pas uniquement les actes posés par les hommes pendant la grève, mais aussi les idées qu’ils embrassent et les déclarations publiques qu’ils ont faites durant la dernière année. La Couronne, qui nomme M. Andrews comme procureur principal, affirme que les hommes ont contribué à la grève en attisant des conflits entre les classes sociales et en prônant le renversement du gouvernement canadien. Comme Andrews le dira pendant l’audition préliminaire, « ils ont allumé un feu qui brûle toujours ».

Qui plus est, les juges présidant l’audition préliminaire se rangent aux arguments de M. Andrews selon lesquels les huit hommes ne pourront s’empêcher de faire des déclarations publiques et de militer pour leur cause. Dans une décision révoltante, ils refusent de libérer sous caution les chefs syndicaux en attendant leur procès. Même si un appel viendra annuler cette décision un mois plus tard, l’injustice subie par les chefs emprisonnés inspirera un autre mouvement de protestation, lequel est richement documenté dans les fichiers rendus disponibles pour le défi Co-Lab.

Lettre manuscrite sur papier jauni datée du 26 août 1919.

Lettre adressée au ministre de la Justice Charles Doherty par William G. Irwin de Winnipeg (e011201451)

Peu avant le début du procès, prévu pour novembre 1919, la partie plaignante décide de traiter le cas de R. B. Russell séparément des sept autres chefs accusés, en partie pour faciliter la nomination d’un jury plus enclin à le condamner. Il est effectivement déclaré coupable de tous les chefs d’accusation retenus contre lui et condamné à deux ans d’emprisonnement au pénitencier de Stony Mountain. Le procès des sept autres chefs se déroule en janvier 1920, et tous, sauf Heaps, seront condamnés.

La Cour d’appel du Manitoba confirme le verdict de culpabilité de M. Russell. Puisqu’il n’y a aucune opinion divergente à la Cour d’appel provinciale, l’affaire ne peut être portée à la Cour suprême du Canada. Malgré tout, les sympathisants de Robert Russell décident de soumettre son cas au Comité judiciaire du Conseil privé en Grande-Bretagne. Ce dernier hésite à s’immiscer dans une affaire pénale étrangère et de fait, rejettera la pétition pour un nouvel appel même si les documents soumis à l’appui décrivent en détail les accusations et les preuves fournies contre M. Russell et les autres chefs. Ils comprenaient également de longs extraits de la transcription du procès ainsi qu’un résumé de quelques indiscrétions juridiques qui, selon les pétitionnaires, avaient contribué à la condamnation injustifiée de Russell.

Une page tapuscrite avec une note manuscrite dans la marge gauche, au haut de la page.

Première page de la demande pour une autorisation spéciale d’appel (e011201487)

Selon la secrétaire de longue date de Robert Russell, Mary V. Jordan, le juge ayant présidé le premier procès de celui-ci, peut-être rongé par quelque remords quant à l’issue du procès, a demandé à lui parler sur son lit de mort. Russell a refusé de se présenter.

Un appel à la collaboration

Le plus récent défi Co-Lab de BAC offre l’occasion aux participants d’examiner en détail certaines des réactions publiques et juridiques en lien avec la grève générale de Winnipeg. Comme il est mentionné plus haut, l’essai de Kramer et Mitchell When the State Trembled analyse longuement les tractations menées en coulisses par A. J. Andrews pour briser la grève, qui sont documentées dans le deuxième volume du dossier 9-A-1688 du ministère de la Justice. En s’attardant au contenu du premier volume de ce dossier, ce défi Co-Lab met en lumière quelques-unes des manifestations du soutien public à l’égard des chefs de grève et invite les participants à reconsidérer les verdicts prononcés lors des procès de la grève générale de Winnipeg.


David Cuthbert est archiviste à la Division des services de référence de la Direction générale des services au public du bureau de Winnipeg de Bibliothèque et Archives Canada.

Traités passés et actuels avec les peuples autochtones

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Elizabeth Kawenaa Montour

Des traités entre les peuples autochtones et les colons ont été conclus durant la période des premiers contacts et continuent d’être négociés de nos jours. Le paragraphe 35(1) de la Loi constitutionnelle de 1982 reconnaît et confirme les droits existants — ancestraux ou issus de traités — des peuples autochtones au Canada. Les collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) comprennent des traités autochtones antérieurs et postérieurs à la Confédération et des documents liés aux traités. Notre site Web présente un éventail de ce contenu afin que le public en ait une meilleure connaissance et puisse y avoir accès. Les traités modernes se trouvent dans le sous-fonds du Programme des affaires indiennes et inuit. BAC conserve bon nombre de traités, mais ne les possède pas tous. Notre catalogue contient des descriptions des traités modernes, mais certains ne sont pas encore accessibles au public. Bon nombre des premiers traités et accords conclus dans les régions de l’Ouest et des Maritimes sont archivés dans d’autres institutions.

Illustration en grisaille d’un coteau où sont plantés une tente et des drapeaux, de soldats à cheval, de gens d’une Première Nation, de nombreux tipis s’élevant dans une vallée et d’un chariot. L’image est encadrée par des arbres au premier plan et des nuages en arrière-plan. Les mots « Canadian Illustrated News » [Nouvelles illustrées du Canada] et « December 16, 1876 » [16 décembre 1876] apparaissent sur le côté de l’image.

Traité avec les Sakâwiyiniwak (Cris des bois) de Saskatchewan à Fort Carlton (Traité nᵒ 6 de l’Ouest) (e002140161)

Le mot « traité » semble appartenir à un langage diplomatique désuet. En fait, les traités sont des accords, reconnus par la Constitution, entre la Couronne et les peuples autochtones. On continue de nos jours à négocier et à signer de tels accords. Les traités documentent la façon dont le Canada s’est développé dans sa forme actuelle. L’évolution historique des traités est très complexe, et chacun est unique. Idéalement, l’intention et la portée d’un traité devraient reposer sur une compréhension claire et commune des intérêts et des résultats pour les parties prenantes. En réalité, les premiers traités étaient des ententes entre deux parties de cultures fort différentes, ce qui a eu une incidence sur la compréhension et les résultats. Bon nombre de ces types de documents ont été néfastes pour les peuples autochtones, entraînant l’érosion de leur culture et la perte de leurs assises territoriales.

Une page manuscrite qui comprend le lieu, la date, les parties, les signataires et une partie du texte du Traité nᵒ 5 de l’Ouest.

Traité nᵒ 5 de l’Ouest – Traité et traités supplémentaires avec les Premières Nations à la rivière Berens, à Norway House, à Grand Rapids et à Wapang – IT 285 (e002995143)

Photo en noir et blanc d’un obélisque avec un chariot sur roues à proximité.

Monument du traité des Premières Nations à Fort Qu’Appelle, Saskatchewan (Traité nᵒ 4 de l’Ouest) (a019282)

Les traités d’avant la Confédération, depuis les contacts jusqu’à 1867

Les traités conclus avant la Confédération impliquaient divers acteurs politiques changeants. Les colons concernés pouvaient être d’origine néerlandaise, française, britannique ou autre; les terres étaient classées sous des noms comme la Nouvelle-France, l’Amérique du Nord britannique, la Terre de Rupert, le Haut-Canada, le Bas-Canada, l’Ouest canadien (l’Ontario), le Canada de l’Est (le Québec) et l’Amérique coloniale (les Treize colonies). Les premiers traités de l’Est étaient des traités « de paix et d’amitié », qui visaient à prévenir les conflits. Certains définissaient des protocoles ayant trait aux traditions orales, aux objets symboliques et à des coutumes comme l’utilisation de pipes, de tabac et de ceintures wampum. Ils ont permis de transmettre et de souligner l’importance d’un message commun. À partir de 1818, des paiements annuels en vertu de traités ont été effectués aux Premières Nations qui avaient signé des traités. Cette pratique se poursuit, et certains versements sont encore faits de nos jours à celles qui y sont admissibles.

Les traités d’après la Confédération, de 1867 à 1975

Les traités numérotés de l’Ouest, de 1 à 11, couvraient des régions allant de la pointe sud de la baie James vers l’ouest jusqu’aux montagnes Rocheuses, de la frontière des États-Unis vers le nord jusqu’à la mer de Beaufort. Ils ne doivent pas être confondus avec les cessions de terres du Haut-Canada, qui sont elles aussi numérotées. Les plaines de l’Ouest ont pour la plupart été cédées au gouvernement canadien au moyen de traités, ce qui était important parce que la Proclamation royale de 1763 stipulait que les colons ne pouvaient s’établir sur des terres à moins qu’elles n’aient été cédées à la Couronne par les Premières Nations. En 1871, la Colombie‑Britannique est entrée dans la Confédération avec la promesse qu’un chemin de fer transcontinental serait construit dans les 10 années suivantes. Le Manitoba a été créé à partir de la Terre de Rupert en 1870, suivi de l’Alberta et de la Saskatchewan en 1905.

Une photographie en noir et blanc où des hommes des Premières Nations et des représentants du gouvernement posent devant des documents du traité, avec un drapeau en arrière-plan.

Signature du traité à Windigo (Ontario) le 18 juillet 1930 (Traité nᵒ 9 de l’Ouest) (C068920)

Photographie en noir et blanc d’une rangée de danseurs des Premières Nations, avec un bâtiment et des tentes en arrière-plan.

1937 : « 6 h du matin et la danse du traité continue de plus belle » à Fort Rae, dans les Territoires du Nord-Ouest; Tlichos (Flancs-de-chien) de la collectivité de Behchoko (anciennement Rae-Edzo) (a073741)

Photographie aérienne en noir et blanc d’une rive avec des routes étroites, des tentes et des gens qui marchent. À droite, il y a des arbres et un bâtiment qui ressemble à une grange.

Des Maskêkowiyiniwak (Cris Moskégons) campent sur les rives de Moose Factory (Ontario) en 1935 pour recevoir les paiements du Traité no 9 (a094977)

Les traités modernes, de 1975 à aujourd’hui

La Convention de la Baie James et du Nord québécois (1975) est une entente historique, la première d’importance conclue entre la Couronne et les peuples autochtones au Canada depuis les traités numérotés. Elle a été modifiée en 1978 par les Naskapis, qui ont adhéré à l’entente dans le cadre de la Convention du Nord-Est québécois. D’autres accords ont suivi, notamment l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut (1993), l’Accord définitif nisga’a (2000), l’Accord sur les revendications territoriales des Inuit du Labrador – Nunatsiavut (2005) et des Inuit du Nunavik – Nord du Québec (2006), l’Accord sur les revendications territoriales concernant la région marine d’Eeyou (2010), l’Entente Tshash Petapen [ou « Nouveau jour »] avec les Innus du Labrador (2011) et plus encore.

Loi de 2016 sur la Semaine de reconnaissance des traités (Ontario)

Une page manuscrite à l’encre noire avec lettrine et bordures en rouge, titrée « Indian Treaty » (Traité avec les Indiens), qui comprend la date, les parties prenantes et les signataires.

Le Traité Williams no 2, conclu avec les chefs et dirigeants mississaugas d’Alderville et des lacs Rice, Mud et Scugog – IT 488 (e011185581)

La Loi de 2016 sur la Semaine de reconnaissance des traités a été adoptée récemment par le gouvernement de l’Ontario. À l’occasion de la Semaine de reconnaissance des traités de 2018, BAC a présenté, à l’Université d’Ottawa, le manuscrit du traité Williams original de 1923, le dernier traité historique de cession de terres au Canada.

Le règlement des revendications territoriales de Lubicon (Sakâwiyiniwak) (2018)

Un règlement de revendication territoriale a été conclu avec les Sakâwiyiniwak (Cris des bois) du lac Lubicon dans le nord de l’Alberta en 2018. Exclus par inadvertance du Traité no 8 en 1899, ils ont demandé pendant des décennies aux gouvernements fédéral et provincial de leur attribuer une réserve. Dans les années 1980, l’exploration pétrolière et le forage de puits sur leur territoire traditionnel ont donné à leurs revendications un caractère d’urgence. Ils ont capté l’attention du public en 1988, à la veille de la tenue des Jeux olympiques d’hiver à Calgary (Alberta), en boycottant une exposition historique sur l’art et la culture autochtones, « The Spirit Sings » [Quand chante l’esprit] – laquelle, ironiquement, s’intitulait à l’origine « Forget Not My Land » [N’oublie pas notre terre].


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction des services au public de Bibliothèque et Archives Canada. 

La grève générale de Winnipeg de 1919 : six semaines de lutte solidaire pour les droits des travailleurs

Par Kelly Anne Griffin

Printemps 1919. La tension est à son comble à Winnipeg. Les classes sociales sont divisées par la richesse et le statut. Les travailleurs forment un front commun, et la notion de droits des travailleurs se répand.

La plus importante grève au Canada, qui constitue aussi le plus grand affrontement entre classes, débute le 15 mai. Même si les changements surviendront lentement après les six semaines de grève générale, celle-ci marque un tournant dans le mouvement ouvrier, non seulement pour les travailleurs de la ville de Winnipeg, mais aussi ceux de l’ensemble de notre vaste pays.

Au cours de ces semaines cruciales de 1919 au Manitoba, les travailleurs manifestent pacifiquement et sans relâche pour l’obtention de droits fondamentaux comme un salaire décent, la sécurité au travail et le droit de s’exprimer, droits que de nos jours, nous tenons souvent pour acquis. La grève générale de Winnipeg est une révolte de citoyens ordinaires de la classe ouvrière, frustrés par un marché du travail instable, l’inflation et de mauvaises conditions de travail. Ensemble, ils luttent, debout pour une même cause.

Tous les ingrédients rassemblés

Le marché du travail canadien est précaire en 1919. Les temps sont difficiles pour la main-d’œuvre qualifiée et, en raison de l’inflation, les travailleurs arrivent difficilement à joindre les deux bouts. Rien qu’en 1913, le coût de la vie augmente de 64 %. En plus des emplois instables et de l’inflation, la réussite de la Révolution russe de 1917 contribue à l’agitation des travailleurs.

Le syndicalisme gagne en popularité au Canada, et le nombre de syndicats croît rapidement. Profitant de cet essor, les dirigeants syndicaux se rencontrent et tentent de former une grande coalition ouvrière, la One Big Union. Même si les syndicats sont devenus chose courante, les employeurs ne reconnaissent toujours pas le droit à la négociation.

La Première Guerre mondiale a également joué un rôle dans ce qui surviendra à Winnipeg au printemps 1919. La durée et l’ampleur de la guerre avaient inévitablement dopé l’économie et gonflé l’emploi au pays. Avec la fin de la guerre, la production chute, et l’on assiste à un afflux de soldats revenus du front qui peinent non seulement à s’adapter à la vie civile, mais aussi à trouver un emploi.

Les emplois sont rares dans cette ville des Prairies autrefois en plein essor. Certains soldats de retour au pays estiment que les immigrants ont pris les emplois qui devraient leur revenir. De nombreux Canadiens, soldats ou civils, avaient fait d’énormes sacrifices pendant la guerre et croyaient qu’ils obtiendraient de meilleures conditions de vie comme récompense. Or, c’est le chômage, l’inflation et des perspectives économiques peu reluisantes qui les attendent.

Le 1er mai 1919, les ouvriers du bâtiment du Manitoba déclenchent une grève après plusieurs vaines tentatives de négociation. Le lendemain, les ouvriers de la métallurgie emboîtent le pas. Deux semaines plus tard, le Congrès des métiers et du travail de Winnipeg lance un ordre de grève générale.

Le 15 mai au matin, les téléphonistes de Winnipeg ne rentrent pas au travail. Les usines et les magasins de détail demeurent fermés, le service postal est interrompu, et les services de transport cessent. Au cours des six semaines suivantes, près de 30 000 travailleurs — syndiqués ou non — descendront dans la rue et feront les sacrifices nécessaires pour le bien de tous.

Photo noir et blanc de grévistes tenant des affiches dans une rue bondée.

En 1919, les grévistes se rassemblent pacifiquement dans la rue pendant six semaines, unis dans leur lutte visant à obtenir les droits du travail fondamentaux que nous tenons souvent pour acquis de nos jours. (a202201).

L’union fait la force d’une ville

Les grévistes défilent pacifiquement et dans l’ordre, mais les réactions du gouvernement et des employeurs sont souvent hostiles. Comme dans tout conflit de travail, les opinions de la classe ouvrière et de la classe dirigeante divergent. Quelques tentatives de réconcilier les points de vue avant l’escalade vers la grève échouent.

Le contexte social de l’époque n’aide en rien la situation. Bien qu’il ne s’agisse pas de la première grève — en 1918, par exemple, il y avait eu un nombre record de grèves en Amérique du Nord —, celle de Winnipeg est sans précédent par rapport à son envergure, sa nature et la détermination apparente des grévistes.

Pancarte sur laquelle il est inscrit « Permitted by authority of strike committee [Permis par le comité de grève] », avec un timbre dateur et une signature autorisant l’avis.

Le Comité central de grève, qui représentait tous les syndicats affiliés au Congrès des métiers et du travail de Winnipeg, était chargé des communications et du maintien de l’ordre dans la ville. La grève pénalise de nombreuses familles pauvres en les privant de services; pour résoudre ce problème, le comité délivre des permis d’exploitation, comme celui-ci, pour la prestation de services essentiels. (e000008173)

Le Comité central de grève, composé de représentants de chaque syndicat, est mis sur pied afin de négocier au nom des travailleurs et de coordonner les services essentiels à offrir pendant la grève. Le Citizens’ Committee of One Thousand (Comité des 1 000 citoyens) regroupe l’opposition formée par le gouvernement et les employeurs. D’emblée, ce comité ignore les demandes des grévistes. Il dépeint ces derniers dans les médias comme des conspirateurs révolutionnaires et radicaux, de dangereux insurgés inspirés par l’extrémisme bolchevique.

De nombreuses grèves de solidarité sont déclenchées ailleurs au pays. Les problèmes ayant mené au bouillonnement des esprits à Winnipeg sont également présents dans le reste du Canada, et ces manifestations de soutien inquiètent grandement le gouvernement et les employeurs canadiens. C’est cette crainte qui poussera finalement le gouvernement à intervenir.

Le Citizens’ Committee croit fermement que les immigrants sont les principaux responsables de la grève. Par conséquent, le gouvernement canadien modifie la Loi sur l’immigration pour permettre l’expulsion d’immigrants natifs du Royaume-Uni. Il élargit la définition du terme « sédition » dans le Code criminel (l’article controversé 98, abrogé en 1936) afin d’augmenter le nombre d’accusations pouvant être portées. Le gouvernement fait également arrêter sept chefs syndicaux à Winnipeg le 17 juin, qu’il accusera de conspiration visant à renverser le gouvernement et condamnera à l’incarcération pour une durée allant de six mois à deux ans.

Le samedi sanglant

Le 21 juin 1919, la grève atteint un sommet tragique. La rue Main, à Winnipeg, est la scène d’un soulèvement sans précédent.

Photo noir et blanc de grévistes envahissant une rue devant un imposant édifice.

Le 21 juin 1919, la foule se rassemble devant l’Union Bank of Canada, sur la rue Main. Le bilan de la journée, que l’on surnommera le « samedi sanglant », est lourd : 2 morts et 34 blessés parmi les grévistes. (a163001).

Les manifestations, habituellement pacifiques, virent à la violence. Les grévistes renversent un tram et y mettent le feu. Les membres de la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest et de la toute nouvelle force policière spéciale, lourdement armés sur leurs chevaux, chargent la foule à coups de bâtons et de rayons de roue de chariot. Ils ont aussi recours à des mitrailleuses. Deux grévistes perdent la vie, 34 sont blessés et 94 sont arrêtés par la police. Le Western Labor News, la publication officielle du mouvement, est fermé. Cinq jours plus tard, démoralisés et préoccupés par ce qu’ils ont vu pendant le samedi sanglant, les grévistes mettent fin à leur combat.

Photo noir et blanc d’un tram d’où s’échappe de la fumée, avec des spectateurs amassés à l’avant-plan.

Lors du samedi sanglant, les manifestations, habituellement pacifiques, virent à la violence. Les grévistes renversent un tram et y mettent le feu, et la réaction des autorités attise les tensions. (e004666106)

La misère à court terme pour des gains à long terme

Tout gréviste peut témoigner de la difficulté à vivre en ne touchant que des indemnités de grève. La durée et l’ampleur de la grève générale de Winnipeg attestent l’intensité de la passion et de la colère face à leur sort qui animait les travailleurs de l’époque.

Alors que nous rouvrons cette page d’histoire 100 ans plus tard, que reste-t-il des événements qui, pendant ces six semaines, ont secoué Winnipeg?

À la fin de la grève, les travailleurs gagneront bien peu pour leurs efforts courageux. Certains sont même emprisonnés. Il faudra près de 30 ans pour que les ouvriers canadiens obtiennent la reconnaissance syndicale et le droit à la négociation collective. Pire encore, la situation immédiate de Winnipeg se détériore en raison du déclin de l’économie. Les tensions et les ressentiments ayant mené à ce soulèvement persistent, ce qui vient pourrir davantage le climat des relations de travail à Winnipeg.

Pourtant, il ne fait aucun doute que la lutte des grévistes de 1919 a pavé la voie aux conditions d’aujourd’hui. L’élection provinciale au Manitoba, l’année suivante, permet d’élire 11 candidats du Parti travailliste, un pas positif en vue de futures modifications législatives. Un des chefs de file de la grève, J. S. Woodsworth, emprisonné pendant un an pour son rôle dans le soulèvement, participe à la fondation de la Fédération du commonwealth coopératif, qui deviendra l’actuel Nouveau Parti démocratique.

Photo noir et blanc de manifestants dans la rue, avec une pancarte sur laquelle est inscrit « Prison bars cannot confine ideas [Les barreaux d’une prison n’enferment pas les idées] ».

L’arrestation, le 17 juin, des chefs syndicaux de la grève générale de Winnipeg mène au samedi sanglant. Ici, un groupe de manifestants protestent contre les procès intentés aux hommes arrêtés. (C-037329)

Même si la grève n’obtient pas les résultats espérés, les idéaux sur lesquels elle s’appuyait subsistent. Les travailleurs de Winnipeg se sont ralliés autour de luttes communes, peu importe leur race, leur langue ou leurs croyances. Un siècle plus tard, le Canada a fait d’importants progrès en ce qui a trait aux droits des travailleurs. Nous devons principalement ces avancées à la solidarité et à la résilience des grévistes de Winnipeg pendant ce fatidique printemps de 1919.


Kelly Anne Griffin est archiviste adjointe à la Division des archives privées sur les sciences et la gouvernance de la Direction générale des archives de Bibliothèque et Archives Canada.

Les premiers ministres canadiens dans l’objectif des photographes de presse

Par Maude-Emmanuelle Lambert

L’exposition de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) Les premiers ministres et l’art explore les liens parfois inusités entre différentes expressions artistiques et nos premiers ministres canadiens. On y découvre notamment les photographies d’éléments architecturaux de Pierre Elliott Trudeau (1958), le selfie cabotin de Jean Chrétien (Andrew Danson, Unofficial Portraits, 1985) ou bien encore la grande toile en tons jaune et orangé de l’artiste Carl Beam (2000) inspirée par Lester B. Pearson.

Ces œuvres permettent d’entrevoir une sensibilité artistique — parfois insoupçonnée — chez nos premiers ministres, mais aussi de quelle manière la fonction, voire la personnalité d’un premier ministre a inspiré, sans égard à sa couleur politique, un ou plusieurs artistes. Le portraitiste Yousuf Karsh par exemple, dont les photographies sont conservées par BAC, a vu défiler devant son objectif des premiers ministres d’allégeances et de générations différentes comme William Lyon Mackenzie King, Robert Borden, Pierre Elliott Trudeau et Joe Clark.

Photographie en noir et blanc montrant le premier ministre William Lyon Mackenzie King à son bureau. À l’arrière-plan, par une fenêtre, on aperçoit un des édifices du Parlement.

William Lyon Mackenzie King à son bureau, 15 mars 1947. King a été le mécène de Yousuf Karsh à partir de 1936. Photographie de Yousuf Karsh (e010752289).

Toutefois, les photographies les plus célèbres, voire « iconiques » de nos premiers ministres ne sont pas que l’œuvre de photographes portraitistes. Plusieurs d’entre elles ont été prises par des photographes de presse dont le nom est moins bien connu du grand public. Contrairement aux portraitistes qui ont tout le temps voulu pour planifier la composition de leur arrière-plan ou pour étudier leur sujet, les photographes de presse doivent faire preuve à la fois de patience et de rapidité. En effet, il n’est pas rare qu’ils doivent faire le pied de grue pendant des heures afin de prendre « le cliché » qui permettra de raconter un événement, de transmettre une émotion ou encore de croquer sur le vif un aspect de la personnalité d’un premier ministre.

Peut-être avez-vous déjà vu la photographie de Pierre Elliott Trudeau glissant comme un enfant sur une rampe d’escalier? Prise en 1968, lors du congrès à la chefferie du Parti libéral du Canada, elle est l’une des photos marquantes de la carrière du photographe de presse Ted Grant. Dans un livre consacré à son œuvre, signé Thelma Fayle, le photographe précise que s’il n’avait pas entendu les rires des gens sur place, il aurait probablement raté ce moment : « Je me suis retourné, car des éclats de rire ont attiré mon attention. J’ai pu prendre rapidement trois clichés avant que Trudeau n’atterrisse presque sur moi » [traduction] (Thelma Fayle, Ted Grant: Sixty Years of Legendary Photojournalism, Victoria, Heritage House Publishing, 2013, p. 67-68).

Né en 1929 à Toronto, Ted Grant entreprend sa carrière de photographe au milieu des années 1950. Vu par plusieurs comme un véritable pionnier de la photographie de presse au Canada (certains le présentent même comme le « père du photojournalisme canadien »), il travaille, entre autres, comme contractuel pour différents imprimés (dont l’Ottawa Citizen), l’Office national du film et l’Office de tourisme du gouvernement canadien. Au cours de sa carrière, il photographie plusieurs courses à la direction, élections (tant fédérales que provinciales) et conférences des premiers ministres. Invité à suivre sur la route Robert Stanfield, chef du Parti progressiste-conservateur, il en vient à tisser des liens étroits avec le jeune et futur premier ministre Joe Clark, son entourage politique et sa famille. Conservées dans le fonds Joe Clark et dans le fonds Ted Grant, de nombreuses photographies en noir et blanc nous montrent Joe Clark lors de ses apparitions publiques telles que sa cérémonie d’assermentation ou encore dans des moments plus privés comme des réunions de travail avec ses principaux conseillers.

Photographie en noir et blanc de Joe Clark, debout, prêtant serment à titre de premier ministre du Canada. On peut voir à ses côtés, assis, le gouverneur général Edward Schreyer.

Assermentation de Joe Clark à titre de 16e premier ministre du Canada, 4 juin 1979. Photographie de Ted Grant (e010764766).

La relation privilégiée qu’entretient Ted Grant avec les Clark lui donne accès à la vie privée et familiale du premier ministre. Celui qui a pris les tout premiers clichés de Catherine, seule enfant du couple, est aussi des fêtes familiales en plein air et dans l’intimité du salon. Bien que Ted Grant soit dans la pièce avec eux, les Clark semblent ne pas remarquer sa présence. Selon l’épouse de Joe Clark, Maureen McTeer, le photographe était patient et discret : « Si vous étiez conscient de sa présence, il attendait que vous ne le soyez plus [avant de prendre une photo] » [traduction] (Fayle, p. 75). Mais à ces moments joyeux où le photographe regarde à travers sa lentille le premier ministre détendu, assis sur le plancher du 24 Sussex avec sa fille et son épouse, se greffent des instants où la déception est manifeste sur les visages, comme à l’occasion de la soirée électorale de 1980.

Photographie en noir et blanc sur laquelle on voit le premier ministre Joe Clark, son épouse et sa fille assis par terre dans le salon devant le foyer.

Le premier ministre Joe Clark et sa famille (son épouse Maureen McTeer et sa fille Catherine) à la résidence du 24 Sussex (e002712822). Cette photographie est un bon exemple de la relation exceptionnelle et de la confiance qui se sont établies entre la famille Clark et le photographe Ted Grant. Ce dernier a documenté de nombreux moments importants de la carrière de Joe Clark, mais aussi des moments intimes de la famille sur plusieurs décennies.

Puisque les photographes de presse sont appelés à saisir l’instant, il n’est guère surprenant de voir dans leurs collections des clichés montrant les premiers ministres dans le feu de l’action politique. On pense notamment à la photographie réalisée par Louis Jaques d’un jeune John Diefenbaker intervenant en chambre alors qu’il est député et aspire à devenir le chef du Parti conservateur, ou bien à celle prise par Robert Cooper de John Turner qui s’adresse à une foule pendant la course à la chefferie du Parti libéral du Canada.

Photographie en noir et blanc qui montre le député John Diefenbaker, debout, s’adressant à la Chambre des communes. Autour de lui, on peut voir des députés assis à leurs pupitres.

John Diefenbaker, député, intervenant en chambre en 1948. Photographie de Louis Jaques (C-080883).

Photographie en noir et blanc montrant John Turner qui s’exprime au micro devant une foule. On peut apercevoir le drapeau du Canada.

John Turner s’adressant à la foule à Ottawa, lors du congrès à la chefferie du Parti libéral du Canada en 1984. Photographie de Robert Cooper (a152415).

Fait intéressant, près de la moitié des photographies conservées par BAC font partie de collections photojournalistiques. À elle seule, la collection du photographe Ted Grant comprend près de 216 000 photographies en noir et blanc et en couleurs, négatifs et planches-contacts, alors que celle de Duncan Cameron en compte 175 000. Tout comme Ted Grant, Duncan Cameron a commencé sa carrière de journaliste de presse dans les années 1950. Né à Glasgow en Écosse, il a immigré au Canada en 1954 et a couvert la Colline parlementaire pendant de nombreuses années, photographiant différentes personnalités politiques et nouant des liens avec elles. Duncan Cameron a aussi été photographe contractuel pour Time Life Inc. de 1963 à 1976 et a terminé sa carrière aux Archives publiques du Canada, auxquelles il a fait don de sa collection.

Photographie en noir et blanc sur laquelle on peut voir quatre anciens premiers ministres canadiens, soit Pierre Elliott Trudeau, John Turner, Jean Chrétien et Lester B. Pearson.

Pierre Elliott Trudeau, John Turner, Jean Chrétien et le premier ministre Lester B. Pearson après un remaniement ministériel, 4 avril 1967. Photographie de Duncan Cameron (a117107).

En somme, les collections constituées par les photographes de presse documentent de manière exceptionnelle l’histoire politique canadienne, mais aussi des facettes plus intimes des premiers ministres canadiens dans l’exercice de leur fonction. En les photographiant dans le feu de l’action ou dans leurs moments de détente, en pleine ascension ou en situation d’échec, ces artistes ont réussi à capter un ou plusieurs aspects de la personnalité des premiers ministres.

Photographie en noir et blanc du premier ministre Pierre Elliott Trudeau en train de prendre une photographie.

Pierre Elliott Trudeau prenant une photographie avec l’appareil du journaliste de presse Duncan Cameron, 28 juin 1968. Photographie de Duncan Cameron (a175919).


Maude-Emmanuelle Lambert est archiviste à la Division des archives privées du monde de la science et de la gouvernance à Bibliothèque et Archives Canada.

De l’assimilation à la négociation : documents numérisés de la Commission des revendications des Indiens (années 1970)

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Par Marko Davidovic

La création de la Commission des revendications des Indiens, dans les années 1970, a l’effet d’un coup de tonnerre. Pourtant, elle est annoncée dans une simple note de bas de page du Livre blanc de 1969 rédigé par l’administration de Pierre Elliott Trudeau (intitulé La politique indienne du gouvernement du Canada). Ce document d’assimilation explosif décrit l’intention du gouvernement d’abolir le statut d’Indien, la Loi sur les Indiens et les réserves.

Sa publication soulève un tollé et mobilise la résistance d’un océan à l’autre. Soudainement, toutes les communautés des Premières nations au Canada, sans exception, font face à une menace concrète. Leur assimilation dans le système politique canadien est annoncée : il n’y aura plus de traitement spécial, ni de ministère des Indiens, ni de « problèmes de l’Indien ».

Les vagues soulevées par les organismes panautochtones se transforment en raz de marée qui balaye le Livre blanc sur son passage (la politique est retirée, non sans embarras, en 1970). Le mouvement ne s’arrête pas là, et les Inuits et les Métis unissent leurs voix à celles des Premières Nations.

Les événements de cette période ont encore des conséquences aujourd’hui. Par exemple, l’affaire Calder mène à la reconnaissance du titre foncier autochtone, et on assiste à la création d’organismes autochtones provinciaux et nationaux, dont les ancêtres de l’Assemblée des Premières Nations, de l’Inuit Tapiriit Kanatami et du Ralliement national des Métis. Ces années sont marquées par des mouvements de résistance, voire des conflits ouverts, découlant de l’opposition toujours croissante contre les politiques et les mesures gouvernementales.

Une note de service tapuscrite, datée du 12 mars 1973, rédigée par Andrew Rickard, président du Grand conseil du traité no 9, au nom de son peuple. L’auteur dévoile ses intentions et ses attentes relatives à une collaboration avec tous les ordres de gouvernement.

Une note de service d’Andrew Rickard, président du Grand conseil du traité no 9 (de nos jours la Nation nishnawbe-aski), datée du 12 mars 1973. Bibliothèque et Archives Canada, page 3 (e011267219)

Ironiquement, la Commission des revendications des Indiens, une simple procédure inscrite dans une note de bas de page pour régler des détails et mettre fin aux revendications des Autochtones, est possiblement le legs le plus important de la politique de 1969. Des sources primaires récemment numérisées décrivent la période tumultueuse des années 1970 et l’étonnant succès de la Commission. Celle-ci s’adapte au contexte politique et assume un rôle de médiateur entre l’État et les communautés autochtones, préparant ainsi le terrain pour les processus de revendication modernes au Canada.

La collection

La Commission est essentiellement le travail d’un seul homme.

Une page de texte tapuscrit avec une photo de Lloyd I. Barber en haut au centre. C’est un homme d’âge moyen avec les cheveux coupés en brosse, portant un complet-cravate et parlant au téléphone.

Notice biographique et photo de Lloyd I. Barber pour un discours prononcé lors d’une conférence. Bibliothèque et Archives Canada, page 77 (e011267331)

Le chercheur Lloyd I. Barber est né à Regina et vit à Saskatoon. Quand il prend ses fonctions de commissaire des revendications des Indiens, son mandat a déjà changé. Plutôt que de traiter et conclure des revendications, il étudie des histoires, évalue des griefs et établit des relations. Il écrit constamment à Ottawa ainsi qu’aux chefs autochtones les plus éminents.

Dans bon nombre de ses lettres, il montre qu’une partie importante de son travail consiste à limiter les dégâts. Sa relative indépendance face à Ottawa lui offre une marge de manœuvre pour faire entendre les demandes de justice et d’équité formulées par les communautés autochtones, un rôle qu’il assume sans hésiter.

Lettre tapuscrite datée du 22 novembre 1974 envoyée par le commissaire des revendications des Indiens, Lloyd I. Barber, au sous-ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, Judd Buchanan. L’auteur demande au gouvernement fédéral de défendre les droits autochtones issus de traités contre les violations provinciales.

Lettre du commissaire Lloyd I. Barber à Judd Buchanan, sous-ministre des Affaires indiennes et du Nord canadien, portant sur les droits de chasse, de pêche et de trappe des Premières Nations des Prairies. Bibliothèque et Archives Canada, page 35 (e011267232)

Barber, un professeur de commerce expérimenté, adopte dans toutes ses lettres un ton patient, calme, rassurant et souvent contrit. Il incarne la sensibilité et la sympathie, prenant soin d’utiliser un langage simple qui se démarque de celui des bureaucrates et des fonctionnaires. Sa personnalité ressort de tous les documents du fonds; elle est intimement liée aux réussites de la Commission.

Une coupure de journal du Native Press, datée du 18 novembre 1974, portant sur un discours prononcé par Lloyd Barber à Yellowknife. La démarche d’assimilation du gouvernement envers les Autochtones y est décrite comme insuffisante et dangereuse.

Coupure de journal du Native Press datée du 18 novembre 1974, portant sur un discours prononcé par Lloyd Barber à Yellowknife. Bibliothèque et Archives Canada, page 59 (e011267332)

La réussite de la Commission repose sur les dialogues établis par Barber. À cet égard, les documents de recherche et de référence sont révélateurs. La Commission a recueilli de nombreux documents classés par province, par bande et par revendication : des sources historiques remontant jusqu’au début du 19e siècle, des transcriptions de débats parlementaires et d’innombrables coupures de journaux, provenant souvent de quotidiens autochtones locaux.

Ces coupures offrent un aperçu des enjeux qui entourent les relations houleuses entre les Autochtones et les non-Autochtones dans les années 1970. Elles reflètent également une autre fonction de la Commission : celle-ci ne se contente pas d’évaluer les politiques et la logistique liées aux revendications territoriales; elle examine aussi la perception de ces enjeux au sein du public, en particulier dans les communautés autochtones. Les articles publiés dans les médias montrent dans quel contexte s’inscrivent les recommandations générales de la Commission et ses interventions concrètes dans le cadre de certains griefs.

Un exemple de coupure de journal recueillie par le commissaire Barber dans des médias locaux.

Coupure de journal portant sur la Déclaration des Dénés de 1975. Bibliothèque et Archives Canada, page 21 (e011267159)

En 1977, la Commission des revendications des Indiens dépose un rapport percutant résumant ses constatations et ses recommandations. Elle est ensuite remplacée par la Commission des droits des Indiens du Canada, qui poursuit le travail de Barber et renforce les relations établies.

La Commission Barber, entourée de conflits et de contradictions, parvient non seulement à gérer la situation précaire entre le gouvernement et les communautés autochtones, mais aussi à transformer les protestations des années 1970 en occasions de dialogue et de négociation. Elle demeure un facteur déterminant dans cette période cruciale des relations entre l’État et les Autochtones.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Marko Davidovic est adjoint aux archives pour l’initiative de numérisation du patrimoine autochtone Nous sommes là : Voici nos histoires au sein de la Direction générale des services au public à Bibliothèque et Archives Canada.

Louis Riel à Ottawa : un séjour difficile

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Anna Heffernan

De son vivant, Louis David Riel était un personnage controversé. Chef de deux rébellions, il était perçu soit comme un héros, soit comme un traître. De nos jours, il est reconnu pour sa contribution au développement de la Nation métisse, du Manitoba et du Canada. En 1992, il est désigné comme l’un des fondateurs du Manitoba. Près de 25 ans plus tard, en 2016, il est reconnu comme le premier dirigeant de la province. En 2008, le troisième lundi de février devient le jour de Louis Riel au Manitoba.

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) possède une vaste gamme de documents concernant Louis Riel et les mouvements qu’il dirige. Dans le cadre du projet Nous sommes là : Voici nos histoires, qui vise à numériser les documents relatifs aux Autochtones dans les collections de BAC, une de nos priorités consiste à numériser l’héritage documentaire de Riel pour que les communautés de la Nation métisse et les chercheurs y aient accès plus facilement.

Bien que Riel soit l’un des plus célèbres personnages de l’histoire du Canada, certaines facettes de sa vie sont peu connues. La plupart des Canadiens savent que Louis Riel dirige la résistance de la rivière Rouge en 1869-1870. La Compagnie de la Baie d’Hudson vient de vendre ses droits sur la Terre de Rupert au Dominion du Canada, droits qui lui ont été octroyés par la Couronne britannique. Mais la Nation métisse et les Premières Nations qui habitent cette région ne reconnaissent pas les droits de la Compagnie de la Baie d’Hudson sur ce territoire et considèrent la vente de leurs terres ancestrales comme illégitime. Louis Riel et ses compatriotes réagissent en mettant sur pied un gouvernement provisoire dont les membres sont représentés dans la photo ci-dessous, prise à Fort Garry.

Une photographie noir et blanc de 14 hommes disposés en trois rangées (assis dans les deux premières et debout dans la dernière). Louis Riel est assis au centre.

Louis Riel (au centre) avec les membres du gouvernement provisoire en 1870 (a012854)

Cependant, le gouvernement provisoire de Riel ne fait pas l’unanimité. Ses forces capturent un groupe de colons ontariens qui se prépare à attaquer Fort Garry. Un des membres du groupe, Thomas Scott, est exécuté pour insubordination le 4 mars 1870. Malgré cet incident, les pourparlers avec le Canada se poursuivent, et Riel négocie avec succès les conditions de l’entrée du Manitoba dans la Confédération. Une fois les négociations terminées, une expédition militaire est lancée à partir de l’Ontario pour renforcer le contrôle du Canada sur le Manitoba. Après l’exécution de Thomas Scott, nombreux sont les Ontariens qui voient en Riel un traître et un assassin. Craignant pour sa vie, Riel se réfugie à Saint Paul, au Minnesota.

Un événement moins connu de la vie de Louis Riel est son séjour difficile à Ottawa. Riel est élu député de Provencher (Manitoba) à la Chambre des communes en 1873, puis réélu à deux reprises en 1874. Il se rend à Ottawa pour occuper son siège, mais son passage en politique fédérale sera de courte durée. Notre collection contient des documents intéressants sur l’aventure de Riel à la Chambre des communes. Le premier est un registre que tout député doit signer lors de son assermentation; il porte la signature de Louis Riel (voir l’image ci-dessous).

Page avec six colonnes de signatures. La signature de Louis Riel est visible en bas à droite.

Image de la page d’un registre d’assermentation de la Chambre des communes signée par Louis Riel (e010771238)

Riel court d’énormes risques en se rendant en Ontario à ce moment-là. L’exécution de Thomas Scott a provoqué la colère des Ontariens, surtout des protestants, car Scott était membre de la fraternité protestante de l’ordre d’Orange. Le premier ministre de l’Ontario offre 5 000 $ de récompense pour la capture de Riel, et un mandat d’arrêt est lancé contre lui. Au Parlement, l’orangiste ontarien Mackenzie Bowell présente une motion visant à expulser Riel. Celle-ci est adoptée et Riel ne reviendra pas à la Chambre des communes, bien qu’il soit réélu une troisième fois. Le document ci-dessous témoigne du passage de Riel dans la capitale. Avant de partir précipitamment, il se fait prendre en photo à Ottawa; la photographie porte l’inscription « Louis Riel, MP » (c’est-à-dire Louis Riel, député fédéral).

Photographie de couleur sépia montrant Louis Riel face à l’objectif; elle porte l’inscription manuscrite « Louis Riel, MP ».

Portrait réalisé en studio à Ottawa après l’élection de Riel comme député de Provencher (Manitoba) (e003895129)

En 1875, Riel s’exile aux États-Unis. À partir de 1879, il vit dans le territoire du Montana, où il épouse Marguerite Monet, dite Bellehumeur, en 1881. Le couple aura trois enfants. Riel chasse le bison et exerce divers métiers : agent, marchand, bûcheron, puis instituteur. Il retourne au Canada, à Batoche, dans l’actuelle Saskatchewan, en juillet 1884.

Le registre d’assermentation et la photographie de Riel prise à Ottawa le montrent bien : même des documents en apparence anodins peuvent en dire long sur certains épisodes de l’histoire canadienne. L’exploration et la numérisation du patrimoine documentaire autochtone conservé dans nos collections visent à faire connaître l’histoire de personnages célèbres comme Louis Riel, mais aussi celle de nombreux Autochtones au Canada.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Anna Heffernan est archiviste et recherchiste du projet Nous sommes là : voici nos histoires, qui consiste à numériser le contenu relatif aux Autochtones à Bibliothèque et Archives Canada.

Nominations de conseillers de la reine ou du roi au Canada

Par Rebecca Murray

« Être nommé [conseiller de la reine] est une marque de reconnaissance visant à rendre hommage aux avocats ayant fait preuve d’un service exemplaire à l’égard de la société canadienne grâce à leur dévouement envers le droit et notre système de justice. » (Cahier d’information à l’intention de la ministre de la Justice du Canada)

Les membres du barreau qui sont ainsi nommés disent parfois, en anglais, qu’ils « prennent alors la soie [taking silk] ». En effet, ils peuvent porter une toge de soie dont la coupe est différente de celle de la toge noire régulière.

De nos jours, les nominations fédérales sont limitées aux fonctionnaires. Toutefois, avant la Confédération, les nominations étaient accordées par lettres patentes; celles-ci se trouvent aujourd’hui dans le sous-fonds du registraire général (RG68) de Bibliothèque et Archives Canada.

Pour trouver ces nominations par lettres patentes, suivez les étapes suivantes :


Étape 1

Trouvez l’index général (General Index) pertinent. Pour la période précédant la Confédération, consultez l’un des deux index suivants :

Étape 2

Trouvez l’entrée dans la table des matières alphabétique :

Étape 3

Rendez-vous à la page correspondante du General Index. Par exemple, vous trouverez l’index des nominations pour les documents antérieurs à 1841, pour le Haut-Canada et le Bas-Canada, aux pages 539 et 540. Les index visant la période suivant 1841 se trouvent aux pages 316 à 318 pour le Bas-Canada et aux pages 318 à 320 pour le Haut-Canada.

Étape 4

Regardons un exemple : à la page 540 des volumes 894 et 895, RG68, « General Index », C-2883, nous pouvons examiner une liste de noms et choisir ceux qui nous intéressent. Choisissons Alexander Buchanan pour l’instant. La lettre patente lui accordant la désignation de conseiller du roi (c. r.) a été émise le 19 juin 1835. Elle se trouve dans le registre (liber) 14, à la page (folio) 279.

PIC

Étape 5

Pour trouver le registre en question (dans le fonds RG68), utilisez la Recherche dans la collection et suivez les directives qui suivent. Les première et deuxième saisies d’écran montrent l’écran de recherche et les termes utilisés. La troisième montre les résultats.

Saisie d’écran en couleur des résultats d’une recherche; le titre de la page est « Recherche dans la collection (bêta) ».

Saisie d’écran montrant les termes de recherche et la première page de résultats dans la fonction Recherche dans la collection (bêta).

Saisie d’écran en couleur des résultats d’une recherche; le titre de la page est « Recherche dans la collection (bêta) ».

Saisie d’écran montrant les résultats triés par date.

Saisie d’écran en couleur des données se trouvant sur la page « Collections et fonds – 1336219 ».

Saisie d’écran montrant les résultats d’une notice individuelle.

Étape 6

Sur la page des résultats, nous voyons que le document peut être consulté sur microfilm (et, dans ce cas précis, sur microfilm numérisé).

Nous pouvons alors parcourir la bobine de microfilm jusqu’à ce que nous trouvions le document et la page qui nous intéressent.

Page en noir et blanc d’un texte manuscrit dans un carnet ligné.

Extrait du texte de la commission ayant nommé Alexander Buchanan à titre de conseiller du roi, dans le volume 110 du fonds RG68, registre 14, page 179, trouvé à l’image 514 de la bobine de microfilm numérisé C-3926.

Alexander Buchanan reçoit la désignation de conseiller du roi en 1835, quelques années seulement avant l’arrivée de la reine Victoria sur le trône britannique. S’il avait continué d’être un membre en règle jusqu’au moment de son couronnement, Buchanan serait alors devenu un conseiller de la reine. (De façon semblable, les conseillers actuels de la reine du Canada actuels deviendront des conseillers du roi lors du prochain couronnement d’un roi.

Bibliothèque et Archives Canada possède également les fonds privés de nombreux conseillers du roi ou de la reine, dont le fonds Ramon J. Hnatyshyn (R10945) et le fonds John Duggan (MG29-E88). Nous avons un défi pour les lecteurs : pouvez-vous identifier la lettre patente accordant le titre de c. r. à Duggan en 1858?

Si l’histoire de ces nominations vous intéresse, je vous invite à consulter nos fonds pour trouver des documents connexes, et à faire des recherches pour découvrir comment les nominations sont aujourd’hui accordées dans votre province ou votre territoire.


Rebecca Murray est archiviste à la Division des services de référence de Bibliothèque et Archives Canada.

 

 

Les archives au service des droits de la personne

Par R. L. Gabrielle Nishiguchi

Au moment de nommer l’une des institutions démocratiques fondamentales du Canada, combien penseraient d’emblée à Bibliothèque et Archives Canada (BAC)? Pourtant, c’est dans les archives d’une nation que les preuves de sa gouvernance sont à jamais préservées.

L’histoire du redressement à l’égard des Canadiens japonais nous apprend que les documents conservés par BAC – et l’usage déterminant qu’en ont fait des citoyens engagés – ont contribué à tenir le gouvernement fédéral responsable d’actions qui sont désormais universellement condamnées.

Du silence au mouvement citoyen

Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les survivants affligés n’ont d’autre choix que d’étouffer leur traumatisme pour se concentrer à refaire leur vie. Le mutisme enveloppe ainsi la communauté japonaise du Canada.

Ce n’est que vers la fin des années 1970 et le début des années 1980, lors de petites réunions privées où les survivants se sentent à l’aise de raconter leurs malheurs de guerre, qu’un mouvement de redressement local voit le jour.

Aujourd’hui, l’Entente de redressement énonce qu’entre 1941 et 1949, « les Canadiens d’origine japonaise, dont la majorité étaient citoyens du pays, ont souffert d’actions sans précédent menées par le gouvernement du Canada à l’encontre de leur communauté » [traduction]. Ces actions étaient la privation du droit de vote, la détention dans des camps d’internement, la confiscation et la vente des biens personnels et communautaires, la déportation et l’entrave à la liberté de mouvement. Exercées par l’administration fédérale jusqu’en 1949, ces actions témoignent de l’attitude discriminatoire adoptée à l’endroit d’une communauté entière sur la seule base de l’origine ethnique de ses membres.

Photographie en noir et blanc montrant un Canadien japonais, en position accroupie, avec quatre enfants devant un commerce.

Sutekichi Miyagawa et ses quatre enfants, Kazuko, Mitsuko, Michio et Yoshiko, devant son épicerie, le Davie Confectionary, à Vancouver, en Colombie-Britannique, en mars 1933. (a103544)

Photographie en noir et blanc montrant douze Canadiens japonais déchargeant un camion.

Arrivée d’internés canadiens japonais à Slocan, en Colombie-Britannique, en 1942. Source : Tak Toyota (c047396)

L’action citoyenne et la déclassification de documents gouvernementaux

En 1981, Ann Gomer Sunahara épluche les dossiers récemment déclassifiés du gouvernement du Canada, rendus publics par ce qui s’appelait alors les Archives publiques du Canada. Dans son livre The Politics of Racism, Sunahara documente les décisions destructives et pratiquement incontestées qui ont été prises à l’égard de la communauté canadienne japonaise par le premier ministre Mackenzie King, son cabinet et certains fonctionnaires influents.

Photographie en noir et blanc montrant deux hommes debout près d’une haute clôture en fer. Un agent de police londonien est visible derrière eux.

Le très honorable W. L. Mackenzie King (à droite) et Norman Robertson (à gauche) à la Conférence des premiers ministres du Commonwealth, à Londres, en Angleterre, le 1er mai 1944. C’est à cette époque que Norman Robertson, alors sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, et son adjoint spécial, Gordon Robertson (aucun lien de parenté), élaborent le plan qui mènera à la déportation au Japon de 3 964 Canadiens japonais en 1946. (c015134)

La National Association of Japanese Canadians (NAJC), qui en vient à représenter l’opinion de la communauté sur le redressement, reconnaît avec perspicacité l’importance cruciale de l’accès aux documents gouvernementaux des années 1940, qui peuvent servir de preuve tangible des fautes du gouvernement.

Le 4 décembre 1984, le journal canado-japonais The New Canadian rapporte que la NAJC a passé des mois à fouiller les archives gouvernementales pour produire un rapport intitulé Democracy Betrayed. Selon le résumé de ce rapport : « Le gouvernement a affirmé que le non-respect des droits de la personne [des Canadiens japonais] était nécessaire pour des motifs de sécurité. Les documents gouvernementaux montrent que cette affirmation est complètement fausse » [traduction].

L’action citoyenne et les registres du Bureau du séquestre des biens ennemis

En 1942, tous les Canadiens japonais de plus de 15 ans sont forcés par le gouvernement fédéral de déclarer leurs avoirs financiers à un représentant du Bureau du séquestre des biens ennemis. Les formulaires « JP », qui dressent la liste détaillée des possessions des internés, forment le noyau des 17 135 dossiers des Canadiens japonais.

Pour poursuivre les négociations avec le gouvernement fédéral en vue d’arriver à une entente, la NAJC a besoin d’une estimation crédible et vérifiable des pertes financières subies par la communauté japonaise canadienne. Le 16 mai 1985, elle annonce que le cabinet comptable Price Waterhouse accepte d’effectuer cette étude, par la suite publiée sous le titre Economic losses of Japanese Canadians after 1941: a study.

L’échantillonnage des dossiers du séquestre en 1985

Une équipe de chercheurs d’Ottawa, principalement issus de la communauté japonaise du Canada, est engagée par Bob Elton de Price Waterhouse pour faire l’échantillonnage statistique de 15 630 dossiers du séquestre ayant été conservés par les Archives publiques du Canada. Ces documents gouvernementaux contiennent des informations protégées en vertu de la Loi sur la protection des renseignements personnels (L.R.C. 1985, ch. P-21), mais l’alinéa 8(2)j) autorise l’équipe à y accéder pour des « travaux de recherche ou de statistique ».

Le 20 septembre 1985, le journal Ottawa Citizen cite Art Miki, alors président de la NAJC, qui soutient que « les dossiers du séquestre sont la matière première la plus précieuse pour l’étude des pertes financières, car chaque transaction y est méticuleusement inscrite, qu’il s’agisse de la vente d’une ferme, d’un bateau de pêche, d’une maison ou d’une voiture » [traduction].

Photographie en noir et blanc, portrait en buste d’Art Miki.

Art Miki, éducateur, militant pour les droits de la personne et président de la National Association of Japanese Canadians (NAJC) de 1984 à 1992. Il était stratège et négociateur en chef pendant la campagne de redressement, dont le point culminant a été l’Entente de redressement à l’égard des Canadiens japonais, signée le 22 septembre 1988 par la NAJC et le gouvernement du Canada. En 1991, il a été décoré de l’Ordre du Canada. Photographe : Andrew Danson (e010944697)

Molly et Akira Watanabe, des citoyens engagés

Pour le dernier échantillonnage, 1 482 dossiers doivent être examinés : un éreintant travail de moine que certains chercheurs sont incapables de mener à bien, souffrant de nausée et de fatigue oculaire en raison des nombreuses heures passées à scruter des microformes, parfois de piètre qualité.

Un brillant exemple d’action citoyenne est celui d’Akira Watanabe, président du comité de redressement d’Ottawa, et de son épouse Molly. Voyant que des centaines de dossiers doivent encore être traités, que les effectifs fondent et qu’il ne reste que quatre semaines pour finir le travail, ces deux chercheurs dévoués d’Ottawa se rendent aux Archives publiques du Canada, après le travail, pour un total de 20 soirées. Molly Watanabe décédera en 2007.

Le 8 mai 1986, l’étude est rendue publique. Price Waterhouse estime les pertes financières de la communauté canadienne japonaise à 443 millions de dollars (de 1986).

À elles seules, les archives ne protègent pas les droits de la personne

Ce ne sont pas les papiers empilés dans des boîtes de carton sur les tablettes qui protègent les droits de la personne, ni les microfilms rangés dans des contenants dans les tiroirs, mais bien les individus. L’histoire du redressement à l’égard des Canadiens japonais l’illustre bien : il faut des citoyens engagés et motivés à poser des gestes concrets pour repérer ces archives et les exploiter.

C’est ainsi que les archives gouvernementales et privées des années 1940 conservées par BAC, puis utilisées par des citoyens, ont pu jouer un rôle déterminant en faveur des Canadiens japonais demandant un redressement. En préservant les documents qui prouvent la responsabilité de notre gouvernement devant l’injustice, BAC demeure l’une des grandes institutions démocratiques de notre pays.


R.L. Gabrielle Nishiguchi est archiviste à la section Société, emploi, affaires autochtones et gouvernementales de la Division des archives gouvernementales, à Bibliothèque et Archives Canada.