Vêtir les troupes : tricoter en temps de guerre

Par Cara Downey

Les tricoteuses canadiennes ont joué un rôle important pour vêtir les militaires lors de divers conflits, dont les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Ces as du tricot (en grande majorité des femmes) fabriquaient chaussettes, chandails et autres articles pour les soldats, les pilotes, les matelots, la marine marchande, les malades et les blessés, ainsi que pour les prisonniers de guerre et les réfugiés.

Plusieurs groupes de bénévoles ont appelé la population à tricoter, comme la Société canadienne de la Croix-Rouge, l’Ordre impérial des filles de l’Empire, des corps des forces armées et leurs auxiliaires – par exemple, la ligue navale – et ainsi de suite. On imprimait des patrons spéciaux pour les bénévoles et on leur fournissait tout le matériel. L’ouvrage anglais de Shirley A. Scott, Canada Knits: Craft and Comfort in a Northern Land, vous donnera plus de détails aux pages 32 à 39.

Les patrons comprenaient des directives strictes. Ainsi, les tricoteuses devaient généralement s’en tenir au tricot de base, avec des mailles à l’endroit, puisque l’ajout de motifs non nécessaires les ralentissait et gaspillait de la laine. (À ce sujet, voyez l’ouvrage de Shirley A. Scott cité ci-dessus, à la page 39.)

La série Knitting Instructions for War Work (qu’on pourrait traduire librement par : Comment tricoter pour les militaires), publiée par la Société de la Croix-Rouge en 1940, donnait des instructions détaillées, comme celles-ci :

  • Les tricots doivent être d’une couleur précise :
    • Les chaussettes pour la Marine sont bleu marine ou grises; celles pour l’Armée sont kaki, grises ou chinées; celles des Forces aériennes sont noires ou grises; et celles pour les hôpitaux sont blanches ou grises.
    • Les tuques sont bleu marine pour la Marine et kaki pour l’Armée; pas besoin d’en tricoter pour les Forces aériennes.
  • Pour passer d’une pelote à l’autre, ne faites pas de nœud : utilisez la technique du feutrage.
  • Tricotez lâchement tous les points des bords-côtes.
  • Attachez les chaussettes par paires, avec de la laine de couleur pâle passée à travers deux épaisseurs. Faites une boucle serrée, mais pas de nœud. Attachez à l’extérieur de chaque paire une étiquette indiquant la grandeur; s’il s’agit d’un demi-point, choisissez la plus petite taille. (Knitting Instructions for War Work de la Croix-Rouge, pages 3, 13 et 15.)
Photo noir et blanc de soldats en uniforme, assis dehors en train de tricoter.

Une pause occupée. (e010963520)

Règle générale, le tricot incombait aux femmes, sur le front intérieur (peu importe leur classe sociale), aux enfants (en particulier les filles), ainsi qu’aux malades et aux blessés. La photo Une pause occupée, prise vers 1918-1925, montre des soldats convalescents en train de tricoter, une activité à la fois thérapeutique et relaxante.

On encourageait les gens à tricoter de diverses façons. Par exemple, des affiches incitaient les femmes à « tricoter pour nos hommes ». Pendant la Première Guerre mondiale, la Croix-Rouge américaine a réalisé une affiche qui disait : « Nos hommes ont besoin de chaussettes. Tricotez-en. » Et en 1942, le Comité national des finances de guerre du Canada a créé une affiche montrant une tricoteuse, où l’on pouvait lire : « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ».

Affiche sur laquelle on lit « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ». On y voit les portraits de deux hommes et de deux femmes.

Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire. (e010695660)

À l’époque, le tricot était tellement en vogue qu’il s’est faufilé jusque dans la culture populaire : songeons à des chansons comme « Knitting socks for Daddy’s men », parue en 1915, et « The pretty little mitt that Kitty knit », parue en 1940. Les livres ne font pas exception : les personnages du roman Rilla d’Ingleside (1921), de Lucy Maud Montgomery, participaient à des cercles de tricot et contribuaient à l’effort de guerre en tricotant à la maison. Quant à Katherine Hale, elle a dédié aux « tricoteuses » son livre Grey Knitting and Other Poems, publié à Toronto en 1914.

Ne passons pas sous silence l’apport de ces tricoteuses. Même si on ne connaît pas avec certitude leur nombre et leur contribution totale, la Société canadienne de la Croix-Rouge estime que pour la Deuxième Guerre mondiale seulement, 750 000 bénévoles ont tricoté 50 millions d’articles! La page Web The Monument Design: The Design for The Volunteers/Les bénévoles de la Halifax Women’s History Society (en anglais) vous donnera plus d’information à ce sujet. La section néo-écossaise de l’Ordre impérial des filles de l’Empire, quant à elle, a fabriqué pendant la même période 350 paires de chaussettes, 525 chandails, 125 couvre-chefs, 50 paires de mitaines, 12 paires de gants et 65 foulards. (Voyez à ce sujet l’ouvrage de Sharon M. H. MacDonald, Hidden Costs, Hidden Labours: Women in Nova Scotia During Two World Wars, page 141.)

Visitez l’album Flickr sur les images de tricot.


Cara Downey est analyste principale à la Division de la gouvernance, de la liaison et des partenariats.

CIL : L’histoire derrière la marque

Par François Larivée

Le sigle CIL fait partie de ces marques de commerce qui évoquent immédiatement quelque chose dans l’imaginaire populaire – dans ce cas-ci, la peinture. Or, lorsqu’on découvre l’histoire de l’entreprise derrière cette marque bien connue, on constate avec surprise que CIL tire son origine de la fabrication d’explosifs et de munitions.

Photographie noir et blanc montrant un grand panneau de forme rectangulaire ancré dans un talus et affichant une publicité de la compagnie CIL. La publicité prend la forme d’une œuvre peinte, avec une maison à chaque extrémité, le tout situé dans un paysage de banlieue. Entre les deux maisons, on aperçoit le logo ovale de la compagnie CIL, avec les mots « Peintures » en haut à gauche et « Paints » en bas à droite.

Panneau publicitaire de la compagnie CIL sur le boulevard Monkland, Ville LaSalle (Québec), vers 1950. (a069072)

Des origines explosives

En fait, les origines de la CIL remontent jusqu’en 1862, avant même la Confédération. Cette année-là, la Hamilton Powder Company voit le jour à Hamilton, en Ontario. Cette compagnie se spécialise dans la production de poudre noire, utilisée alors comme explosif pour divers usages, et plus spécialement pour la construction des voies ferrées (un secteur alors en plein essor).

Les activités de la Hamilton Powder Company culminent en 1877 avec l’obtention d’un important contrat : participer aux travaux de construction du chemin de fer national devant relier l’Est du Canada et la Colombie-Britannique. (Ce lien, comme on le sait, était une condition posée par la Colombie-Britannique pour se joindre à la Confédération.) La poudre noire produite par la compagnie est alors utilisée pour permettre le périlleux passage de la voie ferrée à travers les Rocheuses, dans les années 1884 et 1885.

À la suite de son expansion, la Hamilton Powder Company déplace son siège social à Montréal. C’est aussi dans les environs de Montréal, à Belœil, qu’elle développe à partir de 1878 ce qui deviendra son principal site de production d’explosifs.

En 1910, elle fusionne avec six autres compagnies canadiennes, majoritairement spécialisées elles aussi dans la production d’explosifs. Ensemble, elles forment une nouvelle entreprise : la Canadian Explosives Company (CXL). Bien que les explosifs demeurent l’essentiel de sa production, de nouvelles activités s’ajoutent, dont la fabrication de produits chimiques et de munitions.

L’une des compagnies ayant participé à la fusion, la Dominion Cartridge Company, se spécialisait déjà en effet dans la fabrication de munitions, et plus particulièrement de cartouches de fusils (surtout utilisées pour la chasse). Elle avait été fondée en 1886 à Brownsburg, au Québec, par deux Américains – Arthur Howard et Thomas Brainerd – et par le Canadien John Abbott, qui deviendrait plus tard le troisième premier ministre du pays. En 2017, Bibliothèque et Archives Canada a acquis une importante partie du fonds d’archives de la CIL portant sur son usine de Brownsburg.

Guerres mondiales et munitions militaires

Au cours de la première moitié du 20e siècle, la compagnie produit de plus en plus de munitions. En effet, conséquence des deux guerres mondiales, la demande est en forte hausse, et particulièrement pour les munitions militaires.

Dès 1915, l’Arsenal fédéral (responsable de la production de munitions militaires au Canada) ne peut satisfaire seul à la demande. Le gouvernement canadien sollicite donc l’aide de la Dominion Cartridge, alors l’une des plus grandes compagnies privées dans ce secteur. Elle obtient ainsi d’importants contrats pour produire des munitions militaires.

Décret approuvé et signé le 4 mai 1915 par le Bureau du Conseil privé, sur la recommandation du ministère de la Milice et de la Défense. Il autorise l’établissement d’un contrat avec la Dominion Cartridge Company Limited de Montréal pour la production de cent millions de munitions de type .303 Mark VII, selon les spécifications du bureau britannique de la Guerre (War Office), à 36 $ par mille livres.

Décret du Bureau du Conseil privé approuvant l’établissement d’un contrat avec la Dominion Cartridge Company pour la production de munitions, mai 1915. (e010916133)

Afin de refléter la diversification progressive de ses opérations, la compagnie prend le nom, en 1927, de Canadian Industries Limited (CIL).

Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la CIL augmente encore davantage sa production de munitions militaires. En partenariat avec la Couronne, elle met sur pied en 1939 une filiale dédiée exclusivement à ce secteur d’activité : la Defence Industries Limited (DIL). La Couronne est propriétaire des usines et des équipements, mais délègue à la CIL la gestion des opérations. Elle lui fournit aussi les fonds nécessaires pour faire fonctionner les usines, bien qu’elle n’en achète pas la production.

Les Alliés ayant d’importants besoins en munitions, la DIL prend rapidement de l’expansion. Elle ouvre de nombreuses usines : en Ontario, à Pickering (Ajax), Windsor, Nobel et Cornwall; au Québec, à Montréal, Brownsburg, Verdun, Saint-Paul-l’Hermite (usine Cherrier), Sainte-Thérèse (usine Bouchard), Belœil et Shawinigan; ainsi qu’au Manitoba, à Winnipeg.

Certaines occupent des sites immenses, et la DIL devient l’un des plus importants complexes industriels. En 1943, au sommet de son activité, elle emploie plus de 32 000 personnes, en grande majorité des femmes.

Photographie noir et blanc d’une employée vêtue d’un uniforme et d’un bonnet blancs, tenant un projectile qu’elle présente à l’honorable C. D. Howe. Derrière eux, plusieurs projectiles de formats différents sont exposés sur une table. À l’arrière-plan, on voit quelques civils et militaires debout sur une estrade, derrière un lutrin.

Edna Poirier, une employée de la Defence Industries Limited (DIL), présente à l’honorable C. D. Howe le 100 000 000e projectile fabriqué à l’usine Cherrier, Saint-Paul-l’Hermite (Québec), septembre 1944. (e000762462)

Photographie noir et blanc montrant des employés devant des bâtiments d’usine, s’éloignant de ce qui semble être un vestiaire. La plupart sont vus de dos; d’autres font face à la caméra ou discutent entre eux. On aperçoit en arrière-plan quelques wagons de train.

Des ouvriers et des ouvrières quittant l’usine Cherrier de la Defence Industries Limited pour aller prendre le train, Saint-Paul-l’Hermite (Québec), juin 1944. (e000762822)

Nouveaux produits et centenaire

Après la Seconde Guerre mondiale, la CIL réduit progressivement la production de munitions, qu’elle abandonne définitivement en 1976 pour se concentrer sur les produits chimiques et synthétiques, les fertilisants agricoles et les peintures. Elle commence alors à investir une importante partie de son budget de fonctionnement dans la recherche et le développement de nouveaux produits. Son laboratoire central de recherche, mis sur pied en 1916 près de l’usine de Belœil, prend de l’ampleur, comme en témoigne une importante partie du fonds d’archives de la CIL conservé à Bibliothèque et Archives Canada.

L’essor de l’usine d’explosifs et du laboratoire dans la région de Belœil débouche sur la création, en 1917, d’une toute nouvelle municipalité : McMasterville, ainsi nommée en l’honneur de William McMaster, premier président de la Canadian Explosives Company en 1910.

Photographie noir et blanc d’un travailleur portant un équipement de protection et une visière, versant d’une machine un liquide blanc coulant en une bande uniforme dans un cylindre qu’il tient de la main droite. Un peu de fumée s’échappe du liquide.

Travailleur versant du nylon liquide à partir d’un autoclave, Canadian Industries Limited, Kingston (Ontario), vers 1960. (e011051701)

Photographie noir et blanc d’un travailleur remplissant un sac en le tenant sous le bec verseur d’une machine. Une pile de sacs vides se trouve près de lui. On peut lire sur les sacs : « CIL Fertiliser ».

Mise en sac de l’engrais chimique à l’usine de Canadian Industries Limited, Halifax (Nouvelle-Écosse), vers 1960. (e010996324)

Même si la CIL diversifie ses opérations, la production d’explosifs demeure son principal facteur de croissance et de profitabilité. Ces explosifs sont utilisés dans de nombreux projets d’envergure, dont des projets miniers à Sudbury, Elliot Lake, Thompson, Matagami et Murdochville, et des projets hydroélectriques à Manicouagan, Niagara et Churchill Falls. Ils servent aussi lors de la construction de la voie maritime du Saint-Laurent et de l’autoroute transcanadienne.

Pour souligner son centenaire, en 1962, la compagnie fait construire un important immeuble au centre-ville de Montréal : la maison CIL (aujourd’hui la tour Telus). Les travaux s’échelonnent de 1960 à 1962 et témoignent de l’essor de la CIL.

À la même époque, la compagnie achète une maison patrimoniale dans le Vieux-Montréal, qu’elle restaure et baptise d’abord la Maison du centenaire de CIL, puis la maison Del Vecchio (en hommage à celui qui la fit construire). Elle y expose périodiquement des pièces de collection venant de son musée d’armes et de munitions, à Brownsburg.

La compagnie disparaît, mais la marque demeure

En 1981, la CIL déménage son siège social de Montréal vers Toronto. Son laboratoire central de recherche, quant à lui, est transféré de McMasterville à Mississauga. L’usine d’explosifs de McMasterville reste cependant en activité, et ce, malgré les nombreux accidents de travail – certains mortels – qui y surviennent. Elle diminuera progressivement sa production, avant de fermer pour de bon en 2000.

L’époque florissante de la CIL était toutefois déjà révolue depuis un certain temps, puisque depuis 1988, la compagnie n’était qu’une simple filiale de la compagnie britannique de produits chimiques ICI (elle-même acquise en 2008 par la compagnie hollandaise AkzoNobel).

Pour clore la boucle, en 2012, la compagnie américaine PPG acheta d’AkzoNobel sa division de production de revêtements et de peintures – et, par la même occasion, la marque de peinture si bien connue CIL, qui existe encore aujourd’hui.

Ressources connexes


François Larivée est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de la Direction générale des archives.

La vie et l’héritage de Tom Cogwagee Longboat

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Elizabeth Kawenaa Montour

Vitesse, athlétisme, détermination, courage et persévérance : voilà les mots qui viennent à l’esprit lorsqu’on pense à Tom Cogwagee Longboat, dont le nom onondaga (Cogwagee) signifie « Tout ». Au cours du siècle dernier, de nombreux faits, récits et photographies ont été compilés pour tenter de mieux connaître et comprendre l’homme derrière le mythe.

Thomas Charles Cogwagee Longboat, fils de George Longboat et d’Elizabeth Skye, est né le 4 juillet 1886 (certaines sources mentionnent le 4 juin 1887). Membre du clan du Loup de la Nation onondaga du Territoire des Six Nations, il adopte le mode de vie traditionnel des Haudenosaunee (mot qui signifie « peuple de la maison longue »).

À l’âge de 12 ou 13 ans, Longboat est envoyé de force au pensionnat indien de l’Institut mohawk, une école anglaise de confession anglicane qui fut active de 1823 à 1970. C’est un choc pour ses camarades et lui, obligés d’abandonner leur langue et leurs croyances pour parler anglais et pratiquer le christianisme.

Décidé à rentrer chez lui, Longboat s’enfuit du pensionnat, mais on le rattrape et il est puni. Il tente de nouveau sa chance, se réfugiant cette fois à la ferme de son oncle, espérant ainsi mieux dissimuler ses traces. La stratégie fonctionne et met fin à son éducation officielle. Longboat travaillera ensuite comme ouvrier agricole à plusieurs endroits, ce qui l’obligera à se déplacer à pied sur de longues distances.

C’est en 1905 que Tom Longboat entame son parcours de coureur amateur. À peine deux ans plus tard, le 19 avril 1907, il remporte le marathon de Boston – le plus prestigieux au monde – en 2 heures, 24 minutes et 24 secondes, retranchant presque 5 minutes du record précédent. Cet exploit est source de grande fierté et d’inspiration pour les Autochtones et les Canadiens. Le lendemain, on peut lire dans le Boston Globe :

« Bravant la pluie et le froid, les milliers de personnes massées le long des rues, d’Ashland au B.A.A [Boston Athletic Association], ont été largement récompensées lors du passage de Tom Longboat, le plus admirable coureur ayant traversé notre ville. Il a franchi la ligne d’arrivée tout sourire. Rien n’indiquait que ce jeune homme venait de parcourir, en quelques heures, plus de kilomètres qu’une personne n’en marche en une semaine. Gagnant en vitesse à chaque foulée, porté par les acclamations de la foule, le jeune homme au teint de bronze, aux cheveux et aux yeux de jais, au corps long et souple et aux jambes élancées, a volé vers la victoire.

Assourdi par le plus grand vacarme entendu depuis des années, Longboat a franchi la ligne d’arrivée, déchirant le ruban alors que les chronométreurs arrêtaient leur montre et que retentissaient les déclics de dizaines d’appareils photo. Il venait de remporter le plus important des marathons modernes. Des bras se sont tendus, prêts à soutenir le gagnant, mais Longboat n’en a pas eu besoin.

Repoussant ceux qui souhaitaient l’étreindre, il a embrassé la foule du regard et remercié tous ses supporteurs. De nombreuses personnes se sont avancées pour lui serrer la main; si ce n’était du fait que les policiers avaient installé de solides cordons pour retenir le public, il aurait reçu de longues accolades. Il s’est ensuite élancé vers le club d’un pas solide et robuste. »

The Boston Globe, 20 avril 1907 [Traduction]

Un an après cette éclatante victoire, Longboat participe au marathon des Jeux olympiques de Londres, en Angleterre. La course totalise 42,2 km, mais il ne peut la compléter, s’effondrant au 32e kilomètre. Il bifurque alors vers la course professionnelle, décrochant en 1909 le titre de champion professionnel du monde lors de la course du Madison Square Garden à New York.

Page noir et blanc du Recensement de 1911, avec du texte dans chacune des 38 colonnes. Les renseignements recueillis se divisent en plusieurs catégories : nom, lieu du domicile, renseignements sur la personne, pays ou lieu de naissance, emploi principal ou métier, citoyenneté, langue et scolarité.

Page du Recensement de 1911 sur laquelle figurent Thomas C. Longboat et sa femme Loretta [Lauretta], comté de York (Ontario). Sous la catégorie « Emploi principal ou métier », on peut lire « Runner » (Coureur). (e002039395)

Photo noir et blanc de deux militaires portant un uniforme de la Première Guerre mondiale. Assis, sourire aux lèvres, ils achètent un journal d’un jeune garçon. Le militaire à droite prend le journal d’une main et donne l’argent au garçon de l’autre.

Le soldat Tom Longboat, coureur de fond onondaga, achète un journal d’un garçon français, juin 1917. (a001479)

En 1916, alors que la Première Guerre mondiale fait rage, Longboat est envoyé outre-mer avec le Corps expéditionnaire canadien. Ses aptitudes physiques hors du commun lui sont d’un grand secours pour accomplir ses fonctions d’estafette, qui l’amènent régulièrement à se déplacer à la course.

Mais après un bombardement intensif en Belgique, Longboat se retrouve prisonnier des décombres. À tort, on le croit décédé; une méprise qui ne sera pas sans conséquence puisque, se croyant veuve, son épouse kanienkenha:ka (mohawk), Lauretta Maracle, se remarie. Le couple avait convolé en justes noces en 1908.

Après la guerre, Tom Longboat se remariera lui aussi, épousant Martha Silversmith, une femme onondaga avec qui il aura quatre enfants.

La carrière militaire de Tom Longboat se poursuit lors de la Deuxième Guerre mondiale, plus précisément au sein de la Garde des anciens combattants, située dans un camp militaire près de Brantford (Ontario). La famille Longboat s’établit ensuite à Toronto, où Tom occupe un poste dans la fonction publique municipale. À sa retraite, il retourne vivre sur le Territoire des Six Nations. Il décède le 9 janvier 1949.

En 1951, on crée à titre posthume un prestigieux prix destiné à perpétuer la mémoire de ce grand athlète : le trophée Tom Longboat, remis chaque année à des athlètes autochtones qui incarnent le travail acharné et la détermination. Le trophée est conservé au Panthéon des sports canadiens, à Calgary; une réplique se trouve actuellement au Cercle autochtone des sports, à Ottawa.

En 1955, Tom Longboat est introduit au Panthéon des sports canadiens et au Indian Hall of Fame.

Plaque rouge rectangulaire arborant un texte doré, surmonté de l’emblème du Canada et de l’inscription « Tom Longboat 1886-1949 ».

Plaque de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada créée en l’honneur de Tom Longboat. On peut la voir sur la 4th Line Road, dans la réserve des Six Nations de la rivière Grand, à Ohsweken, en Ontario. (Photo : Gracieuseté de Parcs Canada)

Les exploits de Longboat sont honorés encore de nos jours. En 1976, le gouvernement du Canada installe une plaque en son honneur sur la 4th Line Road, dans la réserve des Six Nations de la rivière Grand, à Ohsweken (Ontario). En 1999, le magazine Maclean’s nomme Tom Longboat plus grand athlète canadien du 20e siècle. En 2000, Postes Canada émet un timbre soulignant ses victoires. Puis, en 2008, l’Ontario adopte une loi provinciale faisant du 4 juin le Jour Tom Longboat. Ce jour-là, la course Tom Longboat se tient aux Six Nations, tandis qu’en septembre on organise à Toronto la course Longboat Toronto Island Run.

Plusieurs endroits portent également le nom de Tom Longboat: une intersection aux Six Nations, un sentier à Brantford (Ontario), une voie à Toronto et une école élémentaire publique à Scarborough (Ontario). Au 1087, rue Queens Ouest, à Toronto, on retrouve un Longboat Hall au YMCA où l’athlète s’entraînait.

On peut aussi admirer au Centre culturel Woodland des Six Nations une statue de Longboat intitulée « Challenge and Triump » (Défis et triomphe) réalisée par le sculpteur David General, et visiter une exposition consacrée à l’athèlte. Plus récemment, en 2019, on a publié un livre jeunesse sur sa vie : Voici Tom Longboat.

Le destin et les exploits de Tom Cogwagee Longboat sont aussi fascinants qu’inspirants. Pour en savoir plus à son sujet, écoutez notre balado Il s’appelait Tom Longboat, Cogwagee, Tout.  Jetez aussi un coup d’œil à l’album Tom Longboat sur Flickr.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction générale des services au public à Bibliothèque et Archives Canada.

Partitions du Canada d’antan : la Grande Guerre

Par Emilie Gin

Saviez-vous que dans la collection de BAC, on peut visualiser, télécharger et imprimer des partitions numériques? Une partie de la collection, dont des pièces datant de la Première Guerre mondiale, a été numérisée et est accessible en ligne dans Aurora, le catalogue de bibliothèque de BAC. Voici la marche à suivre pour faire une recherche dans les collections spéciales.

Les partitions du Canada d’antan sont une excellente façon d’explorer les sons et les paroles qui ont marqué l’expérience canadienne de la Première Guerre mondiale, que l’on appelle aussi la Grande Guerre. Grâce à cette musique, tant les Canadiens restés au pays que ceux partis combattre à l’étranger ont pu trouver réconfort et courage et voir leur sentiment de patriotisme ravivé.

Qu’est-ce qu’une partition?

Une partition, ou musique en feuilles, désigne les feuillets sur lesquels étaient imprimées les œuvres musicales populaires. Habituellement composées d’une ou de plusieurs feuilles pliées, les partitions étaient publiées et vendues par des compositeurs professionnels ou amateurs. Comme elles n’étaient pas reliées, elles étaient faciles à produire et vendues aux consommateurs à prix relativement abordables.

La musique de ces partitions joue un rôle important dans la vie des Canadiens d’autrefois. Si, au début du 20e siècle, certaines familles aisées possèdent des phonographes ou des gramophones, de nombreux ménages n’ont en revanche pas les moyens de profiter de ces nouvelles technologies. Pour beaucoup de gens, le seul moyen d’écouter de la musique est d’aller dans une salle de spectacle ou d’en jouer eux-mêmes avec des partitions.

Musique et discours national

Pendant la période difficile et tumultueuse de la Grande Guerre, on considère la musique comme un divertissement et comme un élément pouvant produire un effet purificateur. Or, c’est aussi un moyen de communication idéal pour un gouvernement souhaitant faire la promotion d’un certain discours national.

Dessin en couleur d'un soldat debout tenant un fusil devant le drapeau britannique, une médaille de guerre et le portrait de H.W. Ellerton en uniforme.

Couverture de The Khaki Lads (OCLC 25442742)

Aux termes de la Loi sur les mesures de guerre de 1914, toutes les publications (y compris les partitions et d’autres documents imprimés comme les romans ou les affiches) doivent être approuvées par le ministère de la Milice et de la Défense. Bien qu’il soit difficile à l’époque de mesurer les véritables effets de la musique et des messages qu’elle porte, il reste que ces partitions nous ouvrent une fenêtre sur le quotidien des Canadiens pendant la Première Guerre mondiale.

Identité canadienne : feuille d’érable et Grande-Bretagne

L’expression du patriotisme canadien et l’allégeance à la Grande-Bretagne sont des thèmes omniprésents dans les partitions publiées pendant la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas surprenant : les œuvres présentant un discours d’unité nationale renforcent le sentiment de patriotisme et remontent le moral des soldats et de leurs proches restés à la maison. Ces pièces donnent du courage à chacun et rappellent aux soldats leur devoir et le but de leur mission. Elles présentent une certaine vision de l’identité canadienne qui est alors presque exclusivement anglophone et encore très étroitement rattachée à l’identité britannique.

Dessin en couleur d'un soldat tenant un fusil avec une feuille d'érable verte à l'arrière-plan.

Couverture de They Heard the Call of the Motherland (The Men of the Maple Leaf), d’Edward W. Miller (OCLC 123910582)

La participation du pays à d’importantes batailles de la Première Guerre mondiale comme celles de la crête de Vimy, de la Somme et de Passchendaele marque un changement important dans le regard que pose le peuple canadien sur son statut : il ne se perçoit non plus comme une colonie, mais bien comme une nation. La crise de la conscription de 1917 soulève toutefois de grandes questions quant aux liens unissant le Canada à la Grande-Bretagne et au rapport entre les citoyens anglophones et francophones du pays.

Une image en noir et blanc où les mots « The King Will Be Proud of Canada » sont entourés d'une couronne de feuilles et d'un castor.

Couverture de The King Will Be Proud of Canada: Canadian Military Song, de S. G. Smith et Frank Eboral (OCLC 123910650)

Voici quelques exemples de partitions d’œuvres patriotiques téléchargeables depuis la collection de BAC :

Chacun contribue à l’effort de guerre

La musique est un aspect important du quotidien des gens qui contribuent à l’effort de guerre au Canada. On retrouve d’ailleurs très souvent ce thème dans les pièces populaires, qui suggèrent aux citoyens de contribuer, soit en tricotant des vêtements pour les soldats, en donnant de l’argent, en achetant des obligations pour financer la guerre ou en offrant leurs services comme infirmiers. Des morceaux tels que He’s Doing His Bit, Are You?, assortis de paroles comme « si on ne peut se battre, on peut contribuer financièrement », renforcent le sentiment du devoir de citoyen des Canadiens à l’endroit de leur pays et de la Couronne.

Dessin en couleur d'un soldat vêtu d'un uniforme bronze tenant un fusil au-dessus de sa tête.

Couverture de He’s Doing His Bit, Are You? If We Cannot Do the Fighting—We Can Pay, de W. St. J. Miller (OCLC 1007491809)

Voici quelques morceaux illustrant les messages présentés aux Canadiens contribuant à l’effort de guerre :

La musique en temps de guerre : dualité

En temps de guerre, la musique de ces partitions joue en quelque sorte un double rôle dans l’univers collectif : il s’agit à la fois d’un divertissement et d’un moyen pour le gouvernement de diffuser des messages subliminaux. Il est donc difficile de savoir quel sentiment entretiennent alors les Canadiens face à ces œuvres. Elles offrent probablement un moment de répit bienvenu, permettant d’oublier momentanément les atrocités et les nouvelles troublantes émanant du front, mais il ne fait aucun doute que la musique diffusée par ces producteurs passe les messages du gouvernement.

Une image en couleur composée d'un grand navire, d'une colombe, d'une femme accueillant le navire et d'un portrait de S. M. Hallam.

Couverture de When Jack Comes Back, de Gordon V. Thompson (OCLC 1007593602)

Quoi qu’il en soit, cette note que l’on peut lire sur la couverture de The Canadian War Song: When Jack Comes Back, une œuvre de Gordon V. Thompson, sonnait certainement assez juste pour de nombreux Canadiens pendant la Première Guerre mondiale :

« Ces temps-ci, nous avons tous besoin de belle musique pour adoucir la vie et nous aider à assécher nos larmes. » [Traduction]

Pour en savoir plus sur les partitions canadiennes, consultez notre balado « Entre les feuilles ».

Emilie Gin travaille comme bibliothécaire stagiaire aux acquisitions à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Les soldats inuits de la Première Guerre mondiale : le caporal suppléant John Shiwak

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Photo noir et blanc d’un jeune homme inuit vêtu d’un uniforme militaire, qui regarde l’objectif.

Le caporal suppléant John Shiwak, du First Royal Newfoundland Regiment, vers 1915. Source : Anciens Combattants Canada

En cette période où nous nous rappelons les sacrifices des soldats qui ont participé à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, nous pensons notamment aux Métis et aux membres des Premières Nations qui se sont battus pour notre pays. Or, peu de gens savent que des soldats inuits ont aussi livré bataille aux côtés des soldats autochtones et non autochtones. Mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, était l’un d’eux. Chasseur doué, il est devenu tireur d’élite, « l’un des meilleurs de l’armée britannique » selon un frère d’armes.

Mon arrière-grand-oncle venait du Nunatsiavut, territoire inuit couvrant le Nord et le centre du Labrador, qui faisait partie du Dominion de Terre-Neuve de l’Empire britannique en 1914. Lorsqu’on a invité les hommes de Terre-Neuve à s’enrôler, l’appel a aussi été entendu dans les établissements inuits le long de la côte nord du Labrador.

Dans la culture inuite, on cherche généralement à éviter les affrontements; c’était le cas à l’époque, et ce l’est encore aujourd’hui. Des personnes en situation d’autorité, comme le docteur Harry Paddon, médecin de l’International Grenfell Association, ont donc incité de nombreux jeunes hommes inuits à aller sous les drapeaux. Une quinzaine d’entre eux se sont ainsi enrôlés, pour différentes raisons, et ont mis le cap sur l’Angleterre à l’été 1915.

Photo noir et blanc de deux femmes et d’un enfant inuits, debout à côté d’une maison en bois.

Hopedale, Terre-Neuve-et-Labrador, 1913. Source : Edith S. Watson (e010791418)

Le choc culturel a dû être immense pour ces hommes qui, comme mon arrière-grand-oncle, venaient de petits hameaux isolés comptant quelques centaines d’habitants tout au plus. Outre la taille et le tumulte des villes et des villages européens, ils faisaient face à une vision du monde tout à fait différente. Les Inuits chassent pour survivre, mais ils respectent chaque vie sacrifiée; dès notre enfance, on nous apprend qu’il ne faut jamais faire souffrir un animal ni lui causer de détresse. Ainsi, chaque tir doit être précis et efficace. C’était encore plus vrai au début du 20e siècle, époque où l’on ne pouvait se permettre de gaspiller des munitions, vu leur coût et leur rareté. Parfois, cela signifiait qu’on revenait à la maison bredouille.

J’imagine que ces soldats inuits se sentaient exactement de la même façon lorsqu’ils utilisaient leurs armes au front. Comme cela a dû être difficile pour eux de tirer à la hâte, sachant qu’ils avaient peut-être blessé quelqu’un! Mais ils comprenaient qu’il fallait arrêter les hommes de l’autre côté des tranchées pour que d’autres puissent vivre, tout comme ils avaient dû tuer des animaux au Labrador pour que leur famille survive. C’est sans doute ce qu’ils se disaient pour pouvoir accepter les horreurs de la guerre.

Photo noir et blanc d’un paysage d’arbres et de maisons aux toits noirs. À l’arrière-plan, on voit un bateau sur l’eau.

Bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Rigolet, Labrador, septembre 1926. Photo : L. T. Burwash (a099501)

L’histoire de mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, est particulière parce qu’en plus de ses occupations traditionnelles (chasseur, trappeur et pêcheur), il était aussi écrivain, poète et artiste. Du front, il a écrit de nombreuses lettres à son ami Lacey Amy, un journaliste et auteur ontarien. Celui-ci a d’ailleurs raconté leur amitié dans un article intitulé « Un patriote esquimau » (An Eskimo Patriot), paru en juillet 1918 dans The Canadian Magazine. Il y témoigne des émotions vécues par son ami durant la guerre :

La durée de la guerre commençait à le miner. Il n’avait aucun ami proche, personne avec qui entretenir le lien avec son lointain patelin. En septembre, il se plaignit : « Je n’ai reçu aucune lettre de chez moi depuis juillet. Et il n’y en aura plus jusqu’à la débâcle. » Dans sa dernière lettre, il exprimait sa nostalgie des bons vieux jours de chasse. Le Labrador, qui n’avait jamais pu satisfaire ses ambitions, lui apparaissait alors comme un lieu chaleureux et accueillant… On était à la mi-novembre. Un mois plus tard, je recevais une enveloppe officielle, contenant ma dernière lettre. Sur le dessus, le damné tampon : « Décédé ». [Traduction]

Chaque année, durant le jour du Souvenir, ma famille parle de cet oncle John avec un respect solennel, se rappelant le grand deuil vécu lorsqu’il n’est pas revenu de la guerre. Tous les Labradoriens expatriés que j’ai rencontrés m’ont dit vouloir retourner au Labrador. Notre rapport avec cette terre est difficile à exprimer. Nous voyons de nos propres yeux comment elle nous fournit toutes les ressources nécessaires pour survivre. Des générations d’histoires sont imprégnées dans la communauté, mais aussi dans chaque site de pêche, chaque ligne de piégeage, chaque sentier de bûchage, chaque aire de chasse et chaque lieu où nous cueillons des baies. C’est ce qui explique le lien très spécial que nous avons avec notre terre. Ceux qui sont loin du Labrador sont déconnectés d’une partie d’eux-mêmes.

La première fois que je suis allée au Musée canadien de la guerre, j’ai été attirée par la reconstitution d’une tranchée de la Première Guerre mondiale. Les visiteurs pouvaient y entrer et se mettre dans la peau des soldats au front. Je l’ai parcourue lentement, en proie à l’émotion. Les larmes coulaient sur mes joues alors que j’imaginais mon arrière-grand-oncle accroupi dans la boue, en train d’écrire dans son journal ou de dessiner la terre et les animaux, souhaitant plus que tout retrouver la paix et la solitude de sa terre ancestrale. Une terre qu’il ne reverrait plus jamais.

Photo noir et blanc d’un cimetière derrière une clôture, avec quelques petits arbres sans feuilles, près de Cambrai, en France. À l’arrière-plan, on aperçoit une maison et une ferme.

Le cimetière britannique Raillencourt près de Cambrai. John Shiwak n’a pas été enterré dans ce cimetière, mais il est tout aussi loin de chez lui. (a004409)

Mon arrière-grand-oncle et six autres soldats ont été tués par un obus durant la bataille de Cambrai, le 20 novembre 1917. Quatre-vingt-huit ans plus tard, en 2005, mon cousin Jason Sikoak (patronyme qui s’écrivait autrefois « Shiwak ») a participé à la Tournée spirituelle autochtone, lors de laquelle il a parcouru l’Europe avec un groupe pour rendre hommage aux soldats autochtones. Mon cousin m’a confié que durant le voyage, il a vu notre arrière-grand-oncle en songe. Nous espérons qu’il a suivi Jason jusqu’au rivage de Rigolet et qu’il est en paix.

Photo noir et blanc de bateaux dans une baie. On voit des arbres à l’avant-plan.

Une langue de terre, vue de loin, s’avance dans une baie. Des bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson sont érigés le long de sa côte. Des bateaux ont jeté l’ancre dans la baie. Rigolet, vers 1930. Photo : Fred. C. Sears (e010771588)

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell travaille comme archiviste à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Hommage et souvenir : un soldat métis dans le Corps expéditionnaire canadien, 1917-1918

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par David Horky

Plus de 5 000 noms sont gravés pour la postérité sur le Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis, à Batoche, en Saskatchewan. Dévoilé en 2014, ce monument rend hommage aux anciens combattants de la Nation métisse ayant servi le Canada au cours de son histoire. Leur mémoire est également perpétuée dans la liste des vétérans métis (PDF) conservée par l’Institut Gabriel-Dumont. Celle-ci décline, en plus de leur identité, leur numéro de matricule, leur période de service (c’est-à-dire la guerre ou la mission à laquelle ils ont participé) et l’emplacement de leur nom sur le monument, par colonne et par rang.

Cette liste fut une ressource précieuse lorsque j’ai entamé mes recherches sur un lointain parent ayant combattu et péri pendant la Première Guerre mondiale. En effet, j’ai récemment découvert des branches métisses dans mon arbre généalogique, grâce aux sources généalogiques sur les Métis trouvées sur le site Web de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Je suis alors tombé sur le dossier de service militaire d’un parent éloigné, le soldat Arthur Carriere.

J’ai eu la fierté de trouver son nom dans la liste de l’Institut Gabriel-Dumont, ce qui confirme qu’il apparaît bien sur le Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis. J’ai aussi constaté que le numéro de matricule donné dans la liste – 2293697 – correspond au numéro de régiment se rapportant au soldat Arthur Carriere sur le site Web de BAC. Cet exemple illustre la grande valeur de la liste pour les familles et les chercheurs qui désirent répertorier les vétérans métis parmi les 600 000 soldats dont les dossiers ont été numérisés et versés dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Grâce au dossier de service numérisé d’Arthur – une preuve tangible de sa participation au conflit, – j’ai pu honorer, de façon très personnelle, la mémoire d’un de mes ancêtres qui a servi son pays et s’est sacrifié pour lui. Même si, individuellement, les documents contenus dans le dossier fournissent relativement peu de renseignements sur Arthur, ils brossent ensemble un tableau impressionniste de son bref et tragique séjour au front.

Page dactylographiée ayant comme titre « Particulars of Recruit, Drafted under Military Service Act, 1917 » (Renseignements sur le conscrit, rédigés en vertu de la Loi du service militaire, 1917). On y voit des inscriptions au tampon encreur et à la plume.

La feuille d’engagement tirée du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Même si le dossier ne mentionnait pas explicitement l’ascendance métisse d’Arthur, j’ai cru en détecter les traces dans certains documents, et particulièrement sa feuille d’engagement. Celle-ci fournit des renseignements de base sur le conscrit au moment de son enrôlement : son âge, sa profession, son lieu de résidence, le nom et l’adresse du plus proche parent, etc.

Né en 1893 à Saint-Adolphe, au Manitoba, Arthur a 24 ans lorsqu’il s’enrôle. Agriculteur célibataire, il réside alors à Saint-Vital, dans la même province. Sa plus proche parente est sa mère, A. (Angèle) Carriere, domiciliée à Sainte-Rose, au Manitoba. (L’information sur le parent proche est très utile pour retracer les origines métisses, puisque l’origine ethnique est habituellement omise dans le dossier.) Les noms des localités ont particulièrement attiré mon attention : ce sont toutes des communautés franco-manitobaines avec de profondes racines métisses qui perdurent à ce jour.

La feuille mentionne aussi les circonstances de l’enrôlement d’Arthur, la plus importante étant qu’il ne se porte pas volontaire, mais qu’il est enrôlé en vertu de la Loi du service militaire. Il se soumet à un examen médical le 14 novembre 1917 à Fort Frances, en Ontario, et est appelé sous les drapeaux le 11 janvier 1918 à Winnipeg, comme soldat au sein du régiment de fusiliers à cheval Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians).

Formulaire dactylographié et manuscrit ayant pour titre « Casualty Form – Active Service » (Formulaire des pertes – service actif). Le numéro de régiment, le rang et le nom du militaire sont tapés à l’encre bleue, accompagnés de notes manuscrites.

Le formulaire des pertes (« Casualty Form ») tiré du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, (CEC 2293697)

Le formulaire des pertes pendant le service actif nous donne un aperçu des activités d’Arthur après son enrôlement. Ayant quitté Halifax avec son régiment le 15 avril 1918 à bord du S.S. Melita, il débarque à Liverpool, en Angleterre, le 28 avril. Le 20 août, peu après son arrivée en France, il entre au Camp de renfort du Corps canadien, où les troupes sont stationnées en attendant d’aller prêter main-forte aux unités sur le terrain.

Quelques semaines plus tard, le 13 septembre 1918, Arthur est muté aux Royal Canadian Dragoons, un régiment rattaché à la Brigade de cavalerie canadienne, mais qui joue surtout un rôle d’infanterie durant la guerre. Moins d’un mois plus tard, il perd tragiquement la vie. Dans le dossier, on indique simplement qu’il a été « tué au combat » le 10 octobre 1918. Il ne restait qu’un mois et un jour avant la signature de l’Armistice, le 11 novembre 1918, qui allait sonner le glas de la Première Guerre mondiale.

Un autre document militaire nous donne quelques détails supplémentaires sur le décès d’Arthur. Il s’agit des Registres de circonstances du décès, Première Guerre mondiale, dans lesquels le Corps expéditionnaire canadien (CEC) consigne la cause, l’endroit et le moment du décès des soldats, ainsi que l’emplacement de leur sépulture. Le document sur le soldat Arthur Carriere indique que le 10 octobre 1918, « alors qu’il agit comme aide-soignant au quartier général de la brigade, à Troisvilles, il est tué au combat par un obus ennemi ». L’emplacement de son dernier repos est la tombe no 8, lot 11, rangée C dans le Highland British Cemetery, situé à environ un kilomètre et demi au sud de Le Coteau, selon le registre de la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth.

BAC possède une multitude de documents datés de la Première Guerre mondiale (trop nombreux pour être tous énumérés ici), ainsi que des sources d’information externes qui fournissent d’autres renseignements importants sur les soldats qui y ont participé et les unités du Corps expéditionnaire canadien qui ont combattu en France et dans les Flandres.

Fiche qui énumère le numéro de régiment, le rang, le nom de famille, le nom de baptême, l’unité, le théâtre d’opérations, la date du service, des remarques ainsi que la dernière adresse du soldat. Dans le coin supérieur droit sont inscrites les lettres B et V, superposées à un crochet bleu.

Le certificat d’obtention de médailles du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Fiche sur laquelle est écrit « Soldat Arthur Carriere » et « 649-C25592 », avec un crochet dans le haut. On y voit aussi un grand M écrit à l’encre bleue.

Le certificat d’obtention de la Croix du Souvenir qui figure dans le dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Le décès d’Arthur ne marque pas la fin de son histoire. Les médailles qu’il a reçues, telles que la Médaille de guerre britannique et la Médaille de la victoire (comme l’indiquent les lettres B et V écrites en majuscules avec un crochet sur son certificat d’obtention de médailles), ont été remises à sa mère endeuillée par une nation reconnaissante, accompagnées de la Croix du Souvenir, du Parchemin commémoratif et de sa plaque.

La mort d’Arthur s’est aussi fait ressentir dans la communauté métisse franco-manitobaine de Saint-Norbert. Peu après la fin de la guerre, le Monument commémoratif de guerre de Saint-Norbert fut érigé en hommage au sacrifice suprême fait par Arthur et 12 autres résidents.

De l’érection du monument de Saint-Norbert, à la fin de la Grande Guerre, jusqu’au dévoilement récent du Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis, à Batoche, l’histoire d’Arthur témoigne de la volonté de reconnaître les services rendus au Canada par des vétérans de la Nation métisse et de perpétuer leur souvenir.

L’Institut Gabriel Dumont est conscient que de nombreux combattants métis demeurent sans doute inconnus, alors qu’ils méritent qu’on les honore et qu’on se souvienne d’eux. Grâce à son formulaire, il est possible de soumettre les noms et les renseignements militaires d’autres vétérans métis afin qu’ils soient inscrits sur le Monument commémoratif, et que le Canada et la Nation métisse leur rendent les honneurs qui leur sont dus.


David Horky est archiviste principal au bureau de Winnipeg de Bibliothèque et Archives Canada.

Force et puissance : les soldats autochtones, de l’Égypte à l’Europe de la Première Guerre mondiale

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Elizabeth Kawenaa Montour et Sara Chatfield

 Lorsque des membres des Premières Nations, de la Nation inuite et de la Nation métisse ont été recrutés pour participer à la Première Guerre mondiale, en 1914, aucun ne connaissait le nouveau visage des combats au 20e siècle.

En 1884, lors de ce qu’on pourrait qualifier de prélude à la Grande Guerre, environ 56 Kanyen’kehà:kas (Mohawks), 30 Ojibwés et 19 Métis avaient pris part à une expédition britannique de six mois sur le Nil, en Égypte. Ils avaient été choisis pour leur force, leur endurance et leur habileté à manœuvrer embarcations et radeaux; des qualités nécessaires pour naviguer dans les cataractes et les rapides du Nil. Mais les 400 hommes du groupe n’ont pas combattu activement, puisqu’ils sont arrivés deux jours après la prise de Khartoum, au Soudan, et le décès du major britannique Charles G. Gordon.

Les membres de l’expédition sont donc rentrés au bercail, 16 hommes en moins. Ils ont pu témoigner de tout ce qu’ils avaient vu pendant leur voyage sur le Nil : temples monolithiques et statues sculptées dans les collines d’Abou Simbel, sphinx de Gizeh, pyramides, marchés exotiques et scènes de la vie égyptienne au Caire.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes posant devant les édifices du Parlement.

Voyageurs canadiens devant le Parlement (détail du contingent canadien du Nil), 1884. (c002877)

Trois décennies plus tard, on retrouve à nouveau les soldats autochtones sous les drapeaux : alors que la Première Guerre mondiale fait rage, ils participent à une expédition militaire outre-mer avec le Corps expéditionnaire canadien (CEC). C’est pour eux une occasion de voir le monde, de prouver leur courage et de démontrer leurs aptitudes au combat. Mais ces combats ainsi que les stratégies ont grandement changé. Les soldats sont dorénavant confrontés aux armes chimiques, aux mitrailleuses, aux avions de chasse, aux véhicules blindés et à la guerre de tranchées.

Notre nouveau défi Co-Lab, Correspondance sur les soldats des Premières Nations rapatriés après la Première Guerre mondiale met en lumière le vécu des soldats autochtones pendant la guerre et après leur rapatriement, ainsi que l’impact de leur absence dans leurs communautés. En fait, ils contiennent davantage de renseignements que les traditionnels dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. On peut y apprendre, par exemple, ce qu’un soldat comptait faire après la guerre, s’il possédait des terres ou des animaux de ferme, ou s’il était apte à pratiquer l’agriculture; ou encore, s’il souffrait d’incapacités, avec qui il vivait, et s’il avait des personnes à sa charge.

La présence de ces informations additionnelles s’explique par le fait que ces dossiers ont été créés par l’ancien ministère des Affaires indiennes, où un « agent des Indiens » fédéral a inclus des renseignements personnels et des commentaires sur les soldats des Premières Nations qui rentraient au pays. Tel n’était pas le cas pour les soldats non autochtones : il n’existe aucune série de dossiers semblables pour le reste du Corps expéditionnaire canadien.

Page du Indian Agent’s Office (Bureau de l’agent des Indiens), Chippewa Hill, bureau de Saugeen, 14 février 1919.

Document fournissant des renseignements sur John Besito, envoyé à Duncan Campbell Scott par T. A. Stout le 14 février 1919; RG 10, vol. 6771, dossier 452-30. (Image trouvée sur Canadiana)

Tous ces renseignements ont été intégrés aux dossiers du gouvernement fédéral conservés à Ottawa.

Autre particularité : les « agents des Indiens » se sont penchés sur la vie des soldats après leur service. L’information recueillie comprend des renseignements privés obtenus à titre gratuit et des jugements personnels sur les anciens combattants et leur retour à la vie civile. Par exemple, les notes du Bureau de l’agent des Indiens pour le soldat John Besito, recueillies en février 1919 par le bureau de Saugeen, en Ontario, indiquent : « Il possède un terrain de 50 acres dans la réserve. Il a une maison et quelques améliorations sur son terrain. »

En plus de renseignements administratifs (comme les numéros de matricule des soldats et leur appartenance à des organismes ou à des bandes des Premières Nations), ces dossiers nous donnent des renseignements généalogiques.

Par exemple, dans une lettre adressée le 12 février 1919 au ministère des Affaires indiennes, on trouve les noms de trois soldats décédés. Rédigée par l’« agent des Indiens » du bureau de Griswold, au Manitoba, la lettre indique que ces soldats viennent des réserves d’Oak River et d’Oak Lake. Elle précise le numéro de matricule de l’un des défunts (le soldat John Taylor) et indique que le ministère des Affaires indiennes a versé une pension à sa femme et à ses deux enfants.

D’autres lettres nous informent que le soldat Gilbert Moore, tué au combat le 24 mars 1918, a laissé ses parents dans des conditions difficiles et que ceux-ci ont fait une demande de pension; ou encore, que le soldat Thomas Kasto a laissé derrière lui sa mère, et que cette dernière a touché une pension.

Portrait studio en noir et blanc d’un soldat de la Première Guerre mondiale, vêtu d’un uniforme, qui tient une carabine.

Michael Ackabee, soldat membre du Corps expéditionnaire canadien. (e005176082)

Par ailleurs, les dossiers font aussi mention des femmes des Premières Nations qui ont appuyé l’effort de guerre, par exemple en versant des fonds à des organismes comme la Croix-Rouge, le Girls Overseas Comfort Club et le Fonds patriotique canadien. Des femmes ont également tricoté des chaussettes et cousu des chemises, envoyées par colis à l’étranger pour offrir un peu de réconfort aux leurs. D’autres ont amassé des fonds en fabriquant et en vendant des parures perlées, des paniers tissés et des courtepointes.

Les soldats autochtones qui ont survécu à la guerre sont souvent rentrés chez eux transformés, tant positivement que négativement. Jusqu’à son décès en 1955, le sapeur Peter Taylor, un soldat de Kahnawake, a souffert de complications causées par l’empoisonnement au gaz moutarde. Le soldat Tom Longboat, coureur de fond olympique et membre de la réserve des Six Nations de la rivière Grand, est rentré de France pour constater que sa femme s’était remariée après avoir été informée à tort de son décès.

Photo noir et blanc de deux militaires portant un uniforme de la Première Guerre mondiale. Assis, sourire aux lèvres, ils achètent un journal d’un jeune garçon. Le militaire à droite prend le journal d’une main et donne l’argent au garçon de l’autre.

Le soldat Tom Longboat, coureur de fond onondaga, achète un journal d’un garçon français, juin 1917. (a001479)

Bon nombre de soldats rapatriés ont souffert tant physiquement que mentalement. Nous leur sommes reconnaissants de leurs sacrifices et de leur service, et ils seront à jamais reconnus, honorés et respectés.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet et Sara Chatfield est gestionnaire de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Le navire Bellas, une prise de guerre en 1914

Par Johanne Noël

Le tribunal des prises au Canada

En 1914, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le tribunal des prises n’avait pas siégé au Canada depuis la guerre de 1812. Le tribunal des prises est utilisé en temps de guerre pour entendre les causes concernant la capture de bateaux ennemis ou appartenant à des puissances ennemies. Pour gérer ces cas, selon les époques, il a fallu tenir compte des ordres des amirautés, des proclamations royales, des décrets, des lois du Parlement, des traités et des lois internationales, écrites et parfois non écrites, en matière de guerres maritimes. L’idée est de saisir les navires ennemis en territoire canadien sans impliquer le pays dans une dispute avec une autre puissance.

La procédure

Lors d’un conflit international, les navires marchands ennemis font l’objet d’une saisie. Le capitaine ou le second, ou les deux, subissent un interrogatoire sous serment devant le registraire. Ensuite, les parties témoignent devant le juge en audience publique où les pièces à conviction sont lues et mises au dossier. S’il est prouvé que le sujet est britannique, allié ou neutre, la propriété du navire sera libérée ou restituée.

Si la propriété est déclarée « bonne et légitime prise », elle est livrée au maître de prises et vendue à l’encan public. Un jour de grâce doit normalement être laissé au navire marchand ennemi pour quitter le port canadien et éviter ainsi d’être saisi comme prise de guerre.

La saisie du Bellas en 1914

Le 4 août 1914, un décret impérial entraîne l’Angleterre et le Canada dans la Première Guerre mondiale. Le Bellas, navire marchand battant pavillon allemand, était dans le port de Rimouski depuis le 29 juillet 1914 en train de décharger sa cargaison de bois en provenance du Portugal. Il était le seul navire ennemi en territoire canadien à la déclaration de la guerre. D’ailleurs, le tribunal des prises a révisé ses procédures datant du XIXe siècle, à la lumière de ce cas.

Au port de Rimouski, un bref de saisie est donné au capitaine du navire par un officier de la Cour, le 7 août 1914. Le capitaine déclare qu’il a vu l’original et que l’officier lui a remis une copie.

Le 10 août, le navire est conduit au port de Québec par le commandant Atwood, du ministère du Service naval, et laissé à la charge du collecteur des douanes du port. Atwood n’ayant pas reçu le bref de saisie produit à Rimouski, il en a rédigé un autre en prenant le contrôle du navire. Le collecteur des douanes, ignorant alors qu’il y avait eu un premier bref, a pris les papiers du navire et les a envoyés à Ottawa, où ils ont été traduits de l’allemand et portés au dossier.

Le 16 septembre, le sous-ministre de la Justice émet un bref de saisie par la Cour de l’échiquier qui est présenté aux autorités du Bellas à Québec, le 22 septembre. Ce bref amorce la cause no 1 au tribunal des prises sous la responsabilité de la Cour de l’échiquier. Le bref est publié dans le Montreal Gazette et dans le Quebec Chronicle par le registraire de la Cour. Le bateau reste détenu par le shérif jusqu’à nouvel ordre de la Cour. Un second ordre de la Cour, signé le 15 décembre 1914 par le juge Cassels, en prolonge la détention.

Au moment de la saisie, la saison de navigation était terminée à Québec. Le bateau et sa cargaison resteront au port de Québec, en attente d’une décision.

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada ». Deux timbres canadiens de un dollar et un de cinquante cents sont collés dans la marge gauche en bas du document pour attester que les frais exigés pour ce document ont été acquittés à la Cour.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Le shérif doit se présenter sur le bateau avec le bref original, l’épingler au mât de misaine quelques minutes et le remplacer par une copie certifiée avant de quitter le bateau. (e011312628)

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada » et un cordon rouge dans le coin supérieur droit. Il y a deux signatures.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Note qui indique que le bref d’assignation a été remis le 22 septembre 1914. (e011312628)

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada No. 1 ». Il y a une marque de tampon à l’encre bleue avec la date du 24 septembre 1914, et une signature.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Note qui indique que le bref d’assignation a été remis le 22 septembre 1914. (e011312628)

Navire portugais ou allemand?

Dans son témoignage devant la Cour, le capitaine du Bellas, Conrad Bollen, admet avoir quitté le port d’Oporto (l’actuelle ville de Porto), au Portugal, le 24 juin 1914. Aucune communication à propos du Bellas n’a eu lieu avec le capitaine entre le port d’Oporto et Rimouski, au Québec. Au moment du départ à Oporto, le propriétaire du navire est J. Wimmer and Company, une société enregistrée en Allemagne. Le capitaine apprend la vente du navire le 7 août par un télégramme reçu de la compagnie Wimmer. Le contrat de vente est fait bona fide (de bonne foi) alors que le navire est en pleine traversée.

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique). Le titre du document est Deutsches Reich suivi des armoiries de l’Empire germanique et, au-dessous, Schiffs-Zertifikat.

Le certificat d’enregistrement du Bellas indique que son port d’attache est Hambourg, en Allemagne, et que le propriétaire est l’armateur allemand Johannes Alfred Eduard Wimmer (e011312630)

Document dactylographié et manuscrit écrit en allemand.

Le certificat d’enregistrement du Bellas indique que son port d’attache est Hambourg, en Allemagne, et que le propriétaire est l’armateur allemand Johannes Alfred Eduard Wimmer (e011312630)

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique). Le titre du document est Deutsches Reich suivi des armoiries de l’Empire germanique et, au-dessous, Musterrolle der Mannschaft des deutschen Bellas.

Le rôle d’équipage du Bellas liste les membres de l’équipage embarqués au port de Lisbonne à partir du 28 août 1912. On peut lire que le navire est parti d’Oporto au Portugal pour Rimouski au Canada. (e011312629)

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique).

Le rôle d’équipage du Bellas liste les membres de l’équipage embarqués au port de Lisbonne à partir du 28 août 1912. On peut y lire que le navire est parti d’Oporto, au Portugal, pour Rimouski, au Canada. (e011312629)

Le consul du Portugal au Canada tente de régulariser la situation du navire en faisant venir des documents pour attester la certification du navire sous pavillon portugais, ce qui lui permettrait de retourner au Portugal. Un document en portugais explique que la vente a été conclue et que le nouveau propriétaire du bateau, Orlando de Mello do Rogo, en a pris possession le 3 juillet. Ce document est daté du 10 novembre 1914, trois mois après la saisie. La plainte est rejetée, et l’on considère que le bateau est allemand et donc ennemi et saisissable.

Le Bellas au service de Sa Majesté durant la guerre

Le 17 juillet 1915, le navire est réquisitionné pour le service impérial durant la guerre. La même journée, on émet une notice de réquisition et une commission pour l’évaluation du navire et de la cargaison. Le bateau a servi au transport du bois durant la guerre, à laquelle il a survécu. La cargaison de bois initiale du navire a été vendue pour plus de mille livres. Il n’y a eu aucune réclamation pour la marchandise de la part des anciens propriétaires.

Référence

Les règles pour le tribunal des prises

Bibliothèque et Archives Canada, RG13, vol. 1926, dossier 1916-244 (en anglais seulement)

Bibliothèque et Archives Canada, RG13, vol. 1925, dossier 1914-1239 (en anglais seulement)


Johanne Noël est archiviste au sein de la Direction des Archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Le hockey et la Première Guerre mondiale

Par Ellen Bond

Au début des années 1900, le hockey forge des soldats. Les qualités du bon hockeyeur – force, endurance, patience et robustesse – sont recherchées par l’armée. Ce sport rude et intense est donc perçu comme une préparation au combat. De nombreux hockeyeurs se portent volontaires pour aller au front pendant la Grande Guerre et deviennent souvent des soldats d’exception.

Allan McLean « Scotty » Davidson est de ceux-là. Né le 6 mars 1891 à Kingston, en Ontario, il entreprend son parcours de hockeyeur avec l’équipe junior des Frontenacs, dans sa ville natale. Il remporte le championnat junior de l’Association de hockey de l’Ontario en 1910 et 1911 à titre de capitaine. Il déménage ensuite à Calgary pour rallier l’équipe senior Athletic Club. Celle-ci gagne la Coupe de l’Alberta en 1911-1912 et accède au Championnat canadien de hockey senior, mais ne parvient pas à ravir la Coupe Allan aux Victorias de Winnipeg.

En 1912, Davidson fait ses débuts professionnels avec les Blueshirts de Toronto (qui deviendront les Maple Leafs) dans l’Association nationale de hockey. L’année suivante, il est capitaine et premier marqueur de son équipe. Puis, en 1914, il mène ses troupes à leur premier sacre de la Coupe Stanley. En deux saisons avec les Blueshirts, Davidson inscrit 46 buts en 44 rencontres. Aux dires d’Edward Allan, chroniqueur de hockey pour le journal torontois The Mail and Empire, il patine plus vite à reculons que la plupart des joueurs vers l’avant.

Photographie en noir et blanc des Blueshirts de Toronto en 1914.

Les Blueshirts de Toronto, champions de la Coupe Stanley en 1914. Scotty Davidson est assis au centre de la première rangée. Source : Musée McCord

En tant que joueur étoile, Davidson a toutes les qualités que l’armée recherche. En septembre 1914, il devient possiblement le premier hockeyeur professionnel à s’enrôler dans le Corps expéditionnaire canadien. Il se porte volontaire comme « lanceur de bombes » (le soldat chargé d’envoyer les grenades sur l’ennemi). Des journaux racontent son séjour dans l’armée et font état de sa bravoure devant le danger.

Scotty Davidson tombe au combat le 16 juin 1915. Son dossier de service indique qu’il a été tué instantanément par un obus qui a atterri dans sa tranchée et l’a pratiquement réduit en charpie. Un journal qui rapporte sa mort affirme que Davidson se serait vu décerner la Médaille de conduite distinguée ou la Croix de Victoria s’il avait survécu à la bataille. Le capitaine George Richardson, son frère d’armes habitant lui aussi à Kingston, le présente comme l’un des hommes les plus braves de sa compagnie. C’est un soldat courageux et dévoué, toujours prêt à secourir ses camarades. Le nom de Davidson est gravé à jamais sur le Mémorial national du Canada à Vimy, en France.

Une page du dossier de service de Scotty Davidson décrivant sa mort au combat.

Une page du dossier de service numérisé de Scotty Davidson décrivant sa mort au combat (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 280738).

Scotty Davidson est un patineur fluide, un excellent marqueur et un grand meneur d’hommes; le type d’athlète que j’aurais beaucoup aimé voir jouer. En 1925, la revue Maclean’s le choisit comme premier ailier droit de son équipe de rêve. Ernie Hamilton, l’entraîneur d’une équipe adverse, affirme que Davidson possède le tir le plus puissant qu’il a jamais vu. Si nous jouissons aujourd’hui de la liberté, c’est grâce à des héros comme lui, un athlète illustre dont la vie a été fauchée beaucoup trop tôt.

Scotty Davidson est intronisé au Temple de la renommée du hockey en 1950. Le Mémorial virtuel de guerre du Canada honore son sacrifice.


Ellen Bond est adjointe de projet au sein de l’équipe du contenu en ligne de Bibliothèque et Archives Canada.

L’épidémie de grippe espagnole de 1918

Par Marcelle Cinq-Mars

À la fin de la Première Guerre mondiale, au moment où les troupes canadiennes participent aux cent jours du Canada, un nouvel ennemi – encore plus coriace que l’Allemagne du kaiser – s’attaque aux soldats et aux civils, faisant fi des frontières.

En quelques mois à peine, l’épidémie de grippe de 1918 s’étend à pratiquement toute la planète, prenant ainsi les proportions d’une pandémie. On l’appelle « grippe espagnole » car les journaux espagnols, non restreints par la censure en temps de guerre, sont les premiers à rapporter publiquement les signes de l’épidémie en Europe.

Les historiens ne s’entendent pas sur le lieu d’origine exact de la grippe de 1918. Ils s’accordent cependant pour dire que la contagion fulgurante du fléau est alors amplifiée par la présence d’un très grand nombre de soldats dans les camps militaires, lieux qui deviennent ainsi des foyers par excellence d’incubation du virus. Le retour des soldats dans leur pays d’origine intensifie la propagation de la grippe.

Le Canada connaît ses premiers cas graves de grippe vers la fin de l’été 1918, alors que la Première Guerre mondiale fait encore rage. Les autorités portuaires d’Halifax et de Québec, où accostent les navires ramenant les blessés et les malades, notent les premiers cas et avertissent les autorités sanitaires fédérales de la situation.

Rapidement, les autorités fédérales procèdent à l’examen médical des passagers des navires en provenance d’Europe et imposent la quarantaine à ceux sur lesquels on trouvait des cas de grippe. En gros, ils prennent alors les mêmes mesures sanitaires que celles mises en place au 19e siècle lors des épidémies de choléra. Mais les navires à voile ont fait place aux transatlantiques remplis de milliers de soldats partant vers le front ou en revenant. Les quatre stations de quarantaine du Canada ne suffisent donc pas à freiner l’épidémie, malgré tous les efforts des médecins qui tentent de la contenir.

Dès l’automne 1918, la grippe se répand dans la population comme une traînée de poudre. Les hôpitaux débordent bientôt et peuvent difficilement recevoir plus de patients. Beaucoup de personnes sont donc soignées à la maison ou dans des installations de fortune, comme des hôpitaux militaires mobiles. Le personnel médical, débordé, est également touché par la grippe. Ainsi, ce sont souvent les
parents ou les amis qui doivent prendre soin des malades, ce qui n’aide pas à enrayer la contagion.

Croquis montrant les différentes composantes d’un hôpital mobile.

Plan d’un hôpital mobile proposé par la firme I. H. Bogart & Son de Boston, aux États-Unis. RG29 vol. 300 (e011165378-045)

Mais bientôt, le nombre de morts augmente si rapidement qu’il y a même une liste d’attente pour… les inhumations au cimetière. Partout au pays, les autorités sanitaires mettent en place des règlements pour tenter de freiner la propagation de la terrible grippe. Les écoles, les salles de spectacle et les cinémas, les bibliothèques, bref, presque tous les lieux publics – et parfois même les églises – ferment leurs portes. Beaucoup de personnes portent un masque pour tenter de se protéger, et ceux qui osent cracher sont vertement réprimandés. Car bien qu’on ne puisse stopper l’épidémie, on sait déjà que c’est une grippe et que le virus se propage dans l’air pour se transmettre d’un individu à un autre.

Photo noir et blanc montrant trois hommes portant des masques hygiéniques.

Hommes portant un masque durant l’épidémie de grippe espagnole. (a025025)

Foudroyante, la grippe s’attaque aux personnes dans la fleur de l’âge : elle provoque une importante poussée de fièvre qui affaiblit le système immunitaire et diminue les résistances naturelles du corps. La majorité des décès surviennent à la suite de complications, notamment la pneumonie.

Des soldats revenus au pays après la fin de la guerre trouvent leur famille décimée. C’est le cas du soldat Arthur-Joseph Lapointe, le père de Jean Lapointe, sénateur à la retraite. Dans ses mémoires intitulés Souvenirs et impressions de ma vie de soldat, 1916-1919, il raconte son retour à la maison, où son père, dont le visage s’est infiniment assombri, l’attend avec une bien triste nouvelle :

« Nous n’avons pas voulu te faire connaître toute l’étendue du malheur qui nous a frappés, car nous ignorions quand tu pourrais nous revenir et cela t’aurait rendu la vie trop pénible. La terrible épidémie de grippe t’a enlevé trois frères et deux sœurs dans l’espace de neuf jours. »

Après plusieurs mois tragiques, on dénombre les victimes : la grippe espagnole a fait plus de 20 millions de morts dans le monde, dont 50 000 au Canada – presque autant que pendant les quatre années de combat de la Première Guerre mondiale.

On reproche amplement aux autorités sanitaires fédérales l’application de mesures de quarantaine désuètes et inadéquates, ainsi que le manque de vision et de leadership. Après avoir dressé le bilan d’une intervention inefficace lors de la pandémie de grippe, le gouvernement fédéral crée le ministère de la Santé en 1919.

Des documents témoins de cette tragédie se trouvent à Bibliothèque et Archives Canada, qui s’en est inspiré pour créer un guide thématique consacré à l’épidémie de grippe espagnole.


Marcelle Cinq-Mars est archiviste principale des affaires militaires, Archives gouvernementales, Bibliothèque et Archives Canada.