Le blogue de Bibliothèque et Archives Canada

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Explorer l’histoire des peuples autochtones dans un livrel multilingue – Partie 2

À gauche, Tatânga Mânî [chef Walking Buffalo] [George McLean] monte à cheval et porte son costume traditionnel des Premières Nations. Au centre, Iggi et une fille échangent un « kunik », un baiser traditionnel dans la culture inuit. À droite, le guide métis Maxime Marion tient un fusil. À l’arrière-plan, il y a une carte du Haut et du Bas-Canada, ainsi qu’un texte de la collection Red River Settlement [colonie de la rivière Rouge].

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a lancé De Nations à Nations : voix autochtones à Bibliothèque et Archives Canada pour coïncider avec la première Journée nationale de la vérité et de la réconciliation, le 30 septembre 2021. Les essais contenus dans la première édition de ce livre électronique interactif et multilingue présentent une large sélection de documents d’archives et de publications, comme des revues, des cartes, des journaux, des œuvres d’art, des photographies, des enregistrements sonores et cinématographiques, ainsi que des publications. Les biographies des auteurs sont également incluses. Bon nombre de ces derniers ont enregistré des salutations audio personnalisées sur la page de leur biographie, dont certaines dans leur langue ancestrale. Les essais sont variés et, dans certains cas, très personnels. Les histoires que racontent les auteurs remettent en question le récit dominant. Nous avons inclus, outre les biographies, des notices biographiques des traducteurs en reconnaissance de leur expertise et de leurs contributions.

Le livrel De Nations à Nations a été créé dans le cadre de deux initiatives autochtones à BAC : Nous sommes là : Voici nos histoires et Écoutez pour entendre nos voix. Les essais ont été rédigés par Heather Campbell (Inuk), Anna Heffernan (Nishnaabe), Karyne Holmes (Anishinaabekwe), Elizabeth Kawenaa Montour (Kanien’kehá:ka), William Benoit (Nation Métisse) et Jennelle Doyle (Inuk) du bureau de BAC de la région de la capitale nationale. Ryan Courchene (Métis-Anichinabe), du bureau régional de BAC à Winnipeg, ainsi que Delia Chartrand (Nation Métisse), Angela Code (Dénée) et Samara mîkiwin Harp (nêhiyawak), archivistes de l’initiative Écoutez pour entendre nos voix, se sont joints à eux.

Cette édition comprend les langues ou dialectes autochtones suivants : anishinaabemowin, anishinabemowin, denesųłiné, kanien’kéha, mi’kmaq, nêhiyawêwin et nishnaabemowin. Les essais relatifs au patrimoine inuit sont présentés en inuttut et en inuktitut. En outre, le contenu du patrimoine inuit est présenté en inuktut qaliujaaqpait (orthographe romaine) et en inuktut qaniujaaqpait (syllabique inuktitut). Le livrel présente des enregistrements audio en mitchif patrimonial d’images sélectionnées dans des essais relatifs à la Nation Métisse.

Préparer un tel type de publication est une entreprise complexe en raison de défis techniques et linguistiques qui font appel à la créativité et à la flexibilité. Les avantages d’un contenu dirigé par des Autochtones l’emportent cependant sur toutes les complications. Avec l’espace et le temps dont ils ont bénéficié, les auteurs ont récupéré des documents pertinents pour leurs histoires et offert de nouvelles perspectives grâce à leurs interprétations. Les traducteurs ont donné un sens nouveau aux documents, en décrivant la plupart d’entre eux, sinon tous, pour la première fois dans les langues des Premières Nations, l’inuktut et le mitchif.

L’archiviste Anna Heffernan décrit ainsi l’expérience vécue lors de la recherche et de la rédaction de son essai concernant la tradition manoominikewin (récolte du riz sauvage) des Michi Saagiig Nishnaabeg (Ojibwas de Mississauga) : « J’espère que les gens de Hiawatha, de Curve Lake et des autres collectivités Michi Saagiig seront heureux et fiers de voir leurs ancêtres sur ces photos, et de les voir représentés en tant que Michi Saagiig, pas seulement en tant qu’ »Indiens ». »

Une page du livre électronique contenant trois images noir et blanc de personnes et montrant les différentes étapes de la récolte du riz sauvage.

Page tirée de l’essai d’Anna Heffernan, « Manoominikewin : la récolte du riz sauvage, tradition des Nishnaabeg », traduit en nishnaabemowin par Maanii Taylor. Image de gauche : homme des Michi Saagiig Nishnaabeg piétinant le manoomin, Pimadashkodeyong (lac Rice), Ontario, 1921 (e011303090). En haut à droite : femme des Michi Saagiig Nishnaabeg vannant du manoomin, Pimadashkodeyong (lac Rice), Ontario, 1921 (e011303089). En bas à droite : extraits de films muets montrant des hommes et des femmes ojibwas d’une collectivité non identifiée récoltant du manoomin, Manitoba, 1920-1929 (MIKAN 192664).

En réfléchissant à son expérience, l’archiviste Heather Campbell décrit ainsi l’incidence positive du processus :

« Lorsque l’on écrit sur nos collectivités, c’est rarement du point de vue d’une personne qui en fait partie. C’est un honneur d’avoir été invitée à écrire sur la culture inuit pour le livre électronique. J’ai pu choisir le thème de mon article, et on m’a fait confiance pour effectuer les recherches appropriées. En tant que personne originaire du Nunatsiavut, il était très important pour moi d’avoir la possibilité d’écrire sur ma propre région, en sachant que d’autres Nunatsiavummiut y trouveraient leur écho. »

Une page du livre électronique qui montre les pages d’un livre d’images, avec du texte écrit en inuktut qaliujaaqpait et en français.

Page tirée de l’essai de Heather Campbell, « Publications en inuktut », traduit en inuktut qaliujaaqpait par Eileen Kilabuk-Weber. On y voit des pages sélectionnées du livre Angutiup ânguanga / Anguti’s Amulet, 2010, écrit par le Central Coast of Labrador Archaeology Partnership, illustré par Cynthia Colosimo et traduit par Sophie Tuglavina (OCLC 651119106).

William Benoit, conseiller autochtone interne à BAC, a rédigé un certain nombre d’essais plus courts sur la langue et le patrimoine de la Nation Métisse. Chacun de ses textes peut être lu séparément; toutefois, collectivement, ils donnent un aperçu de divers aspects de la culture métisse. Il affirme ce qui suit : « Bien que la Nation Métisse soit le plus grand groupe autochtone au Canada, nous sommes incompris ou mal représentés dans le récit national général. Je suis reconnaissant d’avoir la possibilité de raconter quelques histoires sur mon héritage. »

Une page du livre électronique avec, à gauche, un texte en français, et à droite, une lithographie d’un paysage enneigé avec un homme assis dans une carriole (traîneau) tirée par trois chiens portant des manteaux colorés. À gauche, un homme vêtu d’une couverture et chaussé de raquettes marche devant les chiens. Un homme tenant un fouet et portant des vêtements typiques de la culture métisse (long manteau bleu, jambières rouges et chapeau décoré) marche à la droite du traîneau.

Page tirée de l’essai de William Benoit, « Carrioles et tuppies métis », avec un enregistrement audio en mitchif par Verna De Montigny, aînée métisse. Image représentant le gouverneur de la Compagnie de la Baie d’Hudson voyageant en carriole à chiens, avec un guide des Premières Nations et un meneur de chiens de la Nation Métisse, Rivière Rouge, 1825 (c001940k).

La création du livrel De Nations à Nations a été une entreprise importante et une expérience d’apprentissage positive. Ayant nécessité deux ans et demi d’élaboration, le livrel est véritablement le fruit d’un travail collectif qui a fait appel à l’expertise et à la collaboration d’auteurs des Premières Nations, des Inuit et de la Nation Métisse, des traducteurs en langues autochtones et des conseillers autochtones.

Je suis reconnaissante d’avoir eu l’occasion de collaborer avec tant de personnes formidables et dévouées. Un grand merci aux membres du Cercle consultatif autochtone, qui ont offert leurs connaissances et leurs conseils tout au long de la préparation de cette publication.

Dans le cadre du travail continu visant à soutenir les initiatives autochtones à BAC, nous présenterons les essais du livrel De Nations à Nations sous forme de billets de blogue. Nous sommes heureux d’amorcer cette série avec l’essai de Ryan Courchene, « Histoires cachées ».

De Nations à Nations : voix autochtones à Bibliothèque et Archives Canada est gratuit et peut être téléchargé sur Apple Books (format iBooks) ou sur le site Web de BAC (format EPUB). On peut aussi consulter une version en ligne au moyen d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un navigateur Web mobile; aucun module d’extension n’est requis.


Beth Greenhorn est gestionnaire principale de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Tom Thompson est spécialiste en production multimédia à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Explorer l’histoire des peuples autochtones dans un livrel multilingue – Partie 1

À gauche, Tatânga Mânî [chef Walking Buffalo] [George McLean] monte à cheval et porte son costume traditionnel des Premières Nations. Au centre, Iggi et une fille échangent un « kunik », un baiser traditionnel dans la culture inuit. À droite, le guide métis Maxime Marion tient un fusil. À l’arrière-plan, il y a une carte du Haut et du Bas-Canada, ainsi qu’un texte de la collection Red River Settlement [colonie de la rivière Rouge].Beth Greenhorn, en collaboration avec Tom Thompson

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a récemment publié le livre électronique interactif et multilingue De Nations à Nations : voix autochtones à Bibliothèque et Archives Canada. Ce livrel est le fruit de deux initiatives touchant le patrimoine documentaire autochtone, Nous sommes là : Voici nos histoires et Écoutez pour entendre nos voix. Il contient des essais rédigés par des collègues à BAC faisant partie des Premières Nations, des Inuit et de la Nation Métisse. Le processus de création de cette publication a été bien différent de tout ce que BAC a réalisé auparavant.

Au début, l’équipe du projet ne comptait que deux personnes : Tom Thompson, un spécialiste de la production multimédia, et moi-même. On m’avait demandé de coordonner un livre électronique (livrel) portant sur les documents autochtones conservés à BAC. Nous avions déterminé qu’il s’agissait d’un excellent moyen de présenter le contenu nouvellement numérisé et de la meilleure plateforme pour incorporer du matériel interactif, comme des documents audiovisuels. Un livrel offrait également la possibilité de présenter les langues et les dialectes autochtones.

Les travaux commencent peu de temps après que les Nations Unies déclarent 2019 Année internationale des langues autochtones. C’est dans cet esprit que nous amorçons alors des consultations auprès de nos collègues autochtones; les discussions sont aussitôt encourageantes.

À ce moment, notre intention de départ est de présenter du contenu d’archives et d’autres documents historiques créés par des Autochtones dans leurs langues ancestrales et conservés à BAC. Après plusieurs mois de recherches infructueuses, nous constatons qu’à l’exception d’un petit nombre de documents, il existe peu de contenu écrit dans les langues des Premières Nations ou en inuktut, la langue des Inuit. En ce qui concerne le mitchif, la langue de la Nation Métisse, il n’y a aucun document connu dans la collection préservée à BAC.

Compte tenu de cette réalité, l’équipe chargée du livrel doit alors adopter une nouvelle stratégie pour créer une publication qui appuie les langues autochtones, bien que les documents publiés et archivés aient été créés en grande partie par la société colonisatrice. Après plusieurs séances de remue-méninges, la réponse devient claire et s’avère étonnamment simple. Au lieu de mettre l’accent sur les documents historiques écrits en langue autochtone, les auteurs doivent d’abord choisir des éléments de la collection qu’ils trouvent significatifs, peu importe le média, puis en discuter dans leurs essais. L’étape suivante est de traduire chaque essai dans la langue autochtone représentée par les personnes décrites dans chaque section. Le contenu traduit dans une langue autochtone doit être présenté comme le texte principal, tandis que les versions française et anglaise deviennent secondaires.

Choisi par les auteurs, le titre De Nations à Nations : voix autochtones à Bibliothèque et Archives Canada souligne le caractère distinct de chaque nation et la diversité des voix. En plaçant la voix des auteurs au premier plan, les histoires offrent une compréhension plus riche du monde grâce à la prise en compte des connaissances et des perspectives autochtones.

Puisque de nombreuses collectivités autochtones ne disposent que d’une connectivité Internet limitée, l’équipe de projet prend soin d’intégrer dans le livrel un contenu dynamique, chaque fois que cela est possible. Il s’agit notamment d’images en haute résolution, d’épisodes de baladodiffusion, de clips audio et de séquences de films. Une connexion Internet demeure nécessaire pour télécharger le livrel et accéder à certains contenus, dont les enregistrements de la base de données, les billets de blogue et les liens externes.

Une carte de l’Amérique du Nord avec des symboles placés d’un bout à l’autre du Canada.

Carte montrant l’Amérique du Nord avant l’arrivée des Européens, sans frontières géopolitiques. Les icônes font référence aux biographies et aux essais des auteurs du livrel. Image : Eric Mineault, BAC

À la suite d’une recommandation du Cercle consultatif autochtone à BAC, l’équipe de projet engage des experts en langues autochtones et des gardiens du savoir pour traduire les essais et les textes connexes dans le livrel. De toutes les tâches liées à la création de ce livre électronique, la recherche de traducteurs qualifiés restera l’une des plus difficiles, certes, mais aussi l’une des plus gratifiantes. Beaucoup de ces langues sont en péril; dans certains cas, elles sont même sur le point de disparaître. Alors que le travail de revitalisation de la langue commence dans de nombreuses collectivités pour créer des lexiques et des dictionnaires normalisés, on se rend vite compte que de nombreux mots en anglais sont sans équivalent dans les langues autochtones. Très souvent, les traducteurs doivent consulter les aînés de leur collectivité pour confirmer la terminologie et trouver un mot ou une expression transmettant le même sens, le même message.

En créant le livrel, BAC adopte un important changement de paradigme, soit celui de présenter la langue autochtone en tant que contenu principal, et de proposer le français et l’anglais comme textes secondaires. Pour souligner ce changement, les auteurs intègrent dans leurs essais des mots dans leurs langues ancestrales pour dépeindre les lieux, donner des noms propres et fournir des descriptions. La première occurrence d’un de ces mots s’accompagne de traductions en français ou en anglais entre parenthèses. Par la suite, seuls les mots autochtones sont utilisés pour toute référence ultérieure.

De Nations à Nations : voix autochtones à Bibliothèque et Archives Canada est gratuit et peut être téléchargé sur Apple Books (format iBooks) ou sur le site Web de BAC (format EPUB). On peut aussi consulter une version en ligne au moyen d’un ordinateur, d’une tablette ou d’un navigateur Web mobile; aucun module d’extension n’est requis.


Beth Greenhorn est gestionnaire principale de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Tom Thompson est spécialiste en production multimédia à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Cinq mythes sur les armoiries du Canada

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Forrest Pass

Le 21 novembre 2021 marque le centenaire des armoiries du Canada. Emblème officiel du gouvernement fédéral, elles figurent sur les passeports, les billets de banque, les insignes militaires et les bâtiments publics canadiens. Certains éléments des armoiries ont influencé la conception d’autres emblèmes, dont le drapeau national adopté en 1964.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en cinq sections. La première a un fond rouge et trois lions dorés. La deuxième a un fonds doré avec un lion rouge dessiné dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La troisième est de couleur bleu pâle avec une harpe dorée. La quatrième, de couleur bleu royal, comporte trois fleurs de lys dorées. La cinquième, en bas, est de couleur argent et représente une branche à trois feuilles d’érable vertes. Au-dessus de l’écu se trouve un cimier composé d’un lion doré couronné, tenant une feuille d’érable rouge dans sa patte droite. Le lion se tient sur une couronne torsadée de soie rouge et blanc, au-dessus d’un heaume royal de couleur or. La devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel bleu placé sous l’écu. Le listel repose sur des roses, des chardons, des trèfles et des lys. L’écu est soutenu par un lion et une licorne. Le lion tient une lance à laquelle est attaché un drapeau britannique. La licorne tient une lance à laquelle est attaché un drapeau bleu chargé de trois fleurs de lys dorées, la bannière de la France prérévolutionnaire.

Le dessin final des armoiries du Canada, 1921. Illustration d’Alexander Scott Carter. (e008319450) Les signatures des membres du comité, dont celle de l’archiviste fédéral Arthur Doughty, apparaissent dans le coin inférieur droit.

Bibliothèque et Archives Canada conserve les documents du comité qui a conçu les armoiries. Ce comité, créé par le cabinet fédéral en 1919, comprenait notamment l’archiviste fédéral Arthur Doughty.

Contrairement au débat sur le drapeau qui s’est déroulé environ 40 ans plus tard, la question des armoiries n’a donné lieu à aucun débat parlementaire ou discussion publique de grande ampleur. Par conséquent, peu de Canadiens connaissent bien les délibérations qui ont mené à l’adoption des armoiries. Des mythes populaires sur l’histoire et la signification de l’emblème ont comblé ce vide. Voici cinq idées fausses, démenties par des sources primaires.

Mythe no 1 : Les trois feuilles d’érable sur une seule tige représentent le multiculturalisme canadien.

Les trois feuilles d’érable présentes sur l’écu sont la caractéristique canadienne par excellence sur les armoiries. Depuis les années 1960, certains suggèrent que cette disposition des feuilles représente l’unité des Canadiens de différentes origines. Par exemple, dans sa ballade Three Red Leaves, composée pendant le grand débat sur le drapeau de 1964, la chanteuse country et western Diane Leigh chante un éloge que l’on pourrait traduire ainsi :

Trois feuilles rouges jointes ensemble
Liant trois nationalités dans l’unité
Anglais, Français et nouveaux Canadiens
Vivant dans cette terre d’opportunités

Jusqu’à tout récemment, quelques publications officielles affirmaient elles aussi que les feuilles symbolisent les Canadiens de toutes origines, y compris les Premières Nations, les Inuit et la Nation Métisse, qui ne sont nullement mentionnés par Mme Leigh.

La signification d’un emblème évolue avec le pays qu’il représente. Si « l’unité dans la diversité » a la cote aujourd’hui, rien ne prouve que le comité a voulu représenter cet idéal canadien. En réalité, la tige à trois feuilles d’érable devient un emblème populaire bien avant 1921. Elle apparaît pour la première fois sur une affiche de la Saint-Jean-Baptiste en 1850. Elle figure également sur les armoiries provinciales du Québec et de l’Ontario, conçues par les hérauts du Collège d’armes à Londres, en 1868. À cette époque, comme en 1921, les trois feuilles sont probablement choisies pour des raisons esthétiques plutôt que symboliques : trois feuilles remplissent mieux qu’une la base triangulaire d’un écu héraldique.

Une page dactylographiée comportant une tige à trois feuilles d’érable. Plusieurs éléments d’un défilé, dans une variété de polices de caractères, sont énumérés sous le titre « Association Saint-Jean-Baptiste » : Drapeau britannique; Les pompiers canadiens; La Société mercantile d’économie; La Société de tempérance; et Bannière du commerce.

Affiche annonçant la procession annuelle de l’Association Saint Jean-Baptiste, Montréal, 24 juin 1850. (OCLC 1007829742) Il s’agit peut-être de la plus ancienne utilisation de trois feuilles d’érable sur une seule tige.

Mythe no 2 : Le roi George V a choisi le rouge et le blanc comme couleurs nationales du Canada.

Dans les années 1940, le colonel Archer Fortescue Duguid, historien militaire passionné d’héraldique, affirme que le roi George V a choisi le rouge et le blanc comme couleurs nationales du Canada parce que ce sont les couleurs de la torque et du lambrequin (le tissu flottant autour du heaume) sur les armoiries du Canada. Par conséquent, soutient M. Duguid, le futur drapeau canadien doit également être rouge et blanc.

L’idée selon laquelle le dessin des armoiries serait à l’origine des couleurs nationales du Canada apparaît pour la première fois en 1918. Selon le sous-ministre de la Défense Eugène Fiset, le rouge évoque la Grande-Bretagne, le sacrifice militaire et la splendeur de l’automne, tandis que le blanc représente les froids hivers canadiens. Le premier dessin proposé par le comité des armoiries comprend les feuilles d’érable rouges sur fond blanc proposées par M. Fiset, ainsi qu’une torque rouge et blanc au sommet de l’écu.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en cinq sections. La première est blanche et ornée d’une tige à trois feuilles d’érable rouges. La deuxième est rouge avec trois lions dorés. La troisième, de couleur or, comprend un lion rouge dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La quatrième est bleue avec une harpe dorée. La cinquième, bleue elle aussi, comporte trois fleurs de lys dorées. L’écu est surmonté d’un cimier composé d’un lion couronné de couleur or tenant une feuille d’érable dans sa patte droite et se tenant sur un carré d’herbe verte, le tout reposant sur une couronne torsadée de soie rouge et blanc. Sous l’écu, la devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel gris. L’écu est soutenu par un lion et une licorne.

La première proposition du comité, illustrée par Alexander Scott Carter, 1920. (e011313790) Dans la version finale, les feuilles d’érable rouges sont devenues vertes, mais la torque est restée rouge et blanche, tout comme le lambrequin ajouté plus tard.

Cette proposition ne fait pas l’unanimité. Sir Joseph Pope, sous-secrétaire d’État aux affaires extérieures, préférerait que les feuilles d’érable soient vertes plutôt que rouges, cette dernière couleur évoquant pour lui la mort et la pourriture. C’est finalement sir Pope qui aura gain de cause, mais le lambrequin rouge et blanc est resté, probablement par accident.

Personne, à commencer par le roi, ne se soucie des lambrequins en 1921. Lorsqu’un citoyen fait valoir en 1922 que ceux-ci devraient être rouge et or — les couleurs principales de l’écu — les membres du comité répondent avec indifférence qu’il est trop tard pour faire des changements. Les couleurs nationales ne sont mentionnées, ni dans la proclamation royale, ni dans la brochure officielle publiée en 1922 pour expliquer le symbolisme des armoiries.

En 1946, au cours d’audiences parlementaires sur un nouveau drapeau canadien, la thèse de M. Duguid est contestée par un passionné d’héraldique, Hugh Savage : c’est généralement le drapeau, et non les armoiries, qui détermine les couleurs nationales d’un pays. Pourtant, la théorie de M. Duguid convainc de nombreuses personnes et contribue au choix du rouge et du blanc pour le drapeau canadien en 1964.

Mythe no 3 : La licorne enchaînée commémore la conquête britannique de la Nouvelle-France.

Le lion et la licorne qui soutiennent l’écu sont empruntés aux armoiries royales du Royaume-Uni, ce qui montre les loyautés impériales du comité. À l’époque, la licorne représente l’Écosse. Sa chaîne rappelle peut-être les légendes médiévales sur la difficulté de dompter cet animal mythique.

Comme la licorne enchaînée des armoiries canadiennes tient une bannière royale française, certains y ont vu un symbole de la domination britannique sur le Canada français. Or, rien ne prouve que le comité ait voulu, ou même envisagé, cette interprétation.

Il est cependant vrai que les trois fleurs de lys dorées mises sur l’écu par les membres du comité soulèvent des inquiétudes parmi les conseillers héraldiques du roi. Le Collège d’armes craint en effet que les fleurs de lys, destinées à honorer les Canadiens français, laissent croire que le Canada revendique la souveraineté sur la France! Le commissaire général du Canada à Paris consulte discrètement des responsables français pour s’assurer que le dessin ne déclenchera pas de tensions diplomatiques.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en sept sections. La première et la quatrième sont rouges et comprennent trois lions dorés. La deuxième est de couleur or, avec un lion rouge dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La troisième est bleue et renferme une harpe dorée. Les cinquième et septième sections sont blanches et comportent chacune une seule feuille d’érable verte. La sixième est bleue avec trois fleurs de lys dorées. Au-dessus de l’écu se trouve un cimier composé d’un lion couronné de couleur or, tenant une feuille d’érable rouge dans sa patte droite. Le lion se tient sur une torque torsadée de soie rouge et blanc. Sous l’écu, la devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel bleu. L’écu est soutenu par un lion et une licorne. Le lion tient une lance à laquelle est attaché un drapeau britannique. La licorne tient une lance à laquelle est attaché un drapeau bleu chargé de trois fleurs de lys dorées, la bannière de la France prérévolutionnaire.

Contre-proposition du Collège d’armes, Londres, septembre 1921. (e011313801) Le Collège d’armes a suggéré de déplacer les fleurs de lys pour éviter de laisser entendre que le Canada règne sur la France. Les Canadiens ont rejeté cette idée.

Mythe no 4 : Le comité qui a conçu les armoiries n’a pas songé à inclure des symboles autochtones.

Les symboles de deux puissances colonisatrices, la Grande-Bretagne et la France, dominent les armoiries du Canada. Celles-ci ne comportent aucune référence aux peuples autochtones. Pourtant, sur l’une des propositions, des figures des Premières Nations soutiennent l’écu. Ce dessin a été soumis par Edward Marion Chadwick, un avocat de Toronto qui s’intéresse à la fois à l’héraldique et aux cultures des Premières Nations.

Dessin noir et blanc représentant des armoiries. L’écu central présente un lion entouré de deux feuilles d’érable, en haut, et d’une fleur de lys, en bas. Au sommet de l’écu se trouve un cimier composé d’un orignal, le sabot droit levé, debout sur une torque torsadée et des lambrequins en tissu. Le cimier repose sur un heaume d’écuyer marqué d’une croix. Sous l’écu, un listel dit « Dieu Protege Le Roy ». Deux hommes des Premières Nations soutiennent l’écu. Ils portent des coiffes à plumes et des vêtements en peau de daim à franges. Celui de gauche tient un tomahawk, et celui de droite, un calumet, c’est-à-dire une pipe de cérémonie.

Proposition d’armoiries canadiennes soumise par Edward Marion Chadwick, 1917. (e011313794) Les figures qui soutiennent l’écu dans la version de M. Chadwick représentent les Premières Nations de l’est et de l’ouest du Canada.

Ce n’est pas la première fois que des personnages et emblèmes autochtones figurent dans l’héraldique coloniale. Sur les armoiries séculaires de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador, des membres des Premières Nations soutiennent l’écu. Le sceau du Haut-Canada, avant la Confédération, comprend un calumet (une pipe de cérémonie) commémorant les traités et les alliances.

Cependant, selon sir Joseph Pope, qui s’exprime souvent au nom du comité des armoiries, les peuples autochtones constituent une partie négligeable du passé. « Pour ma part, je ne vois pas du tout la nécessité de commémorer les Indiens », écrit sir Pope en rejetant la proposition de M. Chadwick. Cette réponse raciste reflète l’opinion de nombreux Canadiens blancs de l’époque.

Aujourd’hui, rares sont les personnes qui approuveraient la proposition de M. Chadwick, mais pour des raisons très différentes. À son crédit, M. Chadwick s’est efforcé de représenter les vêtements et les insignes avec précision. Par contre, à notre époque, sa proposition serait perçue comme un stéréotype et une appropriation culturelle. Les Autochtones qui soutiennent l’écu sont de « nobles sauvages » donnant une idée romancée de l’apparence d’un membre des Premières Nations.

De plus, ces figures représentent des régions du pays; elles ne constituent pas une inclusion significative des peuples autochtones, qui n’ont d’ailleurs pas été consultés. De nos jours, de nombreux Autochtones s’opposent à juste titre à la manière dont ils apparaissent dans l’héraldique. En conséquence, le gouvernement provincial de Terre-Neuve-et-Labrador, par exemple, est en train de revoir ses armoiries dessinées en 1635. Le Canada ferait sans doute de même si la conception de M. Chadwick avait prévalu.

Mythe no 5 : Les armoiries du Canada ne peuvent être modifiées.

Le gouvernement canadien pourrait-il changer les armoiries du pays pour les rendre plus représentatives d’un pays diversifié? Les armoiries sont des symboles qui nous rattachent au passé, mais même les emblèmes très anciens peuvent évoluer.

Par exemple, les armoiries royales du Royaume-Uni, qui ont servi de modèle aux armoiries du Canada, ont été modifiées une demi-douzaine de fois depuis l’union des couronnes anglaise et écossaise, en 1603. Le dernier changement remonte à 1837.

Depuis 1921, des artistes ont réinterprété les armoiries officielles du Canada à deux reprises, en 1957 et en 1994, dans le but de moderniser leur apparence sans en modifier les éléments essentiels.

Si le gouvernement du Canada souhaite modifier ses armoiries un jour, il aura besoin de la collaboration de l’Autorité héraldique du Canada, la division du Bureau du secrétaire du gouverneur général chargée de concéder et d’enregistrer les armoiries au Canada. Il ne sera pas nécessaire de consulter les autorités héraldiques britanniques, mais la reine (ou le roi) devra approuver le projet final.

Un processus lancé à notre époque, que ce soit dans le but de modifier les armoiries actuelles ou d’en concevoir de nouvelles, serait sans aucun doute plus participatif — et transparent — que celui du siècle dernier.


Forrest Pass est conservateur au sein de l’équipe des expositions de Bibliothèque et Archives Canada.

Inuit sur le billet canadien de 2 $ de 1975

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Ellen Bond

En octobre 2020, j’ai lu un article (en anglais) dans le Nunatsiaq News portant sur le billet canadien de 2 $ imprimé par la Banque du Canada de 1975 à 1979. Ce billet de banque était le premier au Canada à mettre en valeur des Autochtones. J’ai poussé un peu plus loin mes recherches et trouvé deux autres articles à ce sujet : un également paru dans le Nunatsiaq News (en anglais) en 2018, et un publié dans le blogue du Musée de la Banque du Canada en 2020. Dans l’article de 2018 du Nunatsiaq News intitulé « Taissumani, April 7 », on voit une photo du verso du billet de 2 $, où la défunte Leah Idlout avait inscrit en écriture syllabique les noms des personnes y figurant.

Photo couleur du verso d’un billet de banque canadien de 2 $ de 1975-1979, sur lequel les noms des six personnes qui y figurent sont inscrits en écriture syllabique.

La défunte Leah Idlout a inscrit en écriture syllabique les noms des six hommes figurant au verso du billet de banque canadien de 2 $. (Image reproduite avec l’aimable autorisation de John MacDonald et de la Banque du Canada.)

Le tableau qui suit montre les diverses orthographes des noms de ces hommes inuit en inuktitut. Les noms de la première colonne sont utilisés dans ce billet de blogue.

Le billet de 2 $ a été produit à partir d’une gravure de C. Gordon Yorke, elle-même inspirée d’une photo prise en 1951 par le cinéaste Doug Wilkinson lors du tournage de son film Au pays des jours sans fin. Disponible uniquement pour consultation sur place dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le film est toutefois en ligne sur le site de l’Office national du film (ONF). Il a été tourné au camp de Joseph Idlout sur l’île Alukseevee située à environ 60 km de Mittimatalik (aussi connu sous le nom de Pond Inlet), au Nunavut (anciennement les Territoires du Nord-Ouest). La scène montre des chasseurs préparant leurs qajait (kayaks) pour poursuivre, harponner et récupérer les narvals aperçus plus tôt, nageant et se reposant parmi les floes (glaces flottantes).

Photo noir et blanc de six chasseurs inuit chargeant leurs qajaqs de matériel de chasse.

Photo ayant inspiré la gravure figurant au verso du billet canadien de 2 $ mis en circulation de 1975 à 1979. De gauche à droite : Gideonie Qitsualik gonfle un flotteur en peau de phoque; Lazarus Paniluk soulève un harpon; Herodier Kalluk charge un qajaq; Ullattitaq gonfle un flotteur en peau de phoque; Joseph Idlout met un qajaq à l’eau; et Elijah Erkloo soulève une pagaie. La photo a été prise pendant le tournage du film Au pays des jours sans fin, réalisé en 1952 par Doug Wilkinson à Nuvuruluk, au Nunavut. Source : Doug Wilkinson, île de Baffin (Canada), vers 1951, NCC 1993.56.541.

De nombreuses photos de la collection de BAC ont été acquises et cataloguées sans information détaillée ou sans les renseignements provenant des inscriptions et des légendes originales des documents connexes. Ainsi, ces photos reflètent les préjugés et les attitudes de la société non autochtone de l’époque. Mise sur pied par le programme Nunavut Sivuniksavut (en anglais), l’initiative Un visage, un nom avait d’abord pour but d’identifier les Inuit figurant sur les photos archivées. Née d’une collaboration entre le Nunavut Sivuniksavut, le gouvernement du Nunavut et les Archives nationales du Canada (maintenant BAC), l’initiative lancée en 2002 a été élargie et porte maintenant aussi sur les Premières Nations et la Nation métisse, partout au Canada. Un visage, un nom publie des photographies d’archives sur ses réseaux sociaux. L’information de base des photos – p. ex. la date, le lieu, l’activité illustrée ou toute autre donnée d’identification – peut être limitée ou manquante.

Les trois articles portant sur le billet de 2 $ ont éveillé notre intérêt. Nous étions curieux : en appliquant la démarche inverse d’Un visage, un nom, pouvions-nous trouver d’autres photos de ces hommes dans la collection de BAC? Voici les résultats de nos recherches :

Gideonie Qitsualik – Sur le billet de 2 $, Gideonie se trouve à gauche. Penché au-dessus d’un qajaq, il est en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend une autre photo (ci-dessous) de Gideonie prise à peu près à la même époque. Sur cette photo, il est la deuxième personne à partir de la gauche. Gideonie deviendra plus tard un pasteur anglican bien connu à Gjoa Haven, au Nunavut.

Photo noir et blanc montrant quatre adultes et trois enfants qui dépècent des phoques sur une plage rocheuse. À l’arrière-plan, on voit des tentes en toile.

À droite à l’avant-plan, Joseph Idlout est penché. Les autres personnes sont, de gauche à droite : Herodier Kalluk, Gideonie Qitsualik, Daniel Komangaapik, Uirngut, Ullattitaq (Paul Idlout) et Rebecca Qillaq Idlout. Ils dépècent des phoques. (PA18905)

Lazarus Paniluk – Lazarus est le deuxième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $. Il soulève un harpon. Nous n’avons pas encore trouvé de photos de lui dans la collection de BAC.

Herodier Kalluk – Il est le troisième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $, s’affairant à charger un qajaq. La collection de BAC comprend deux autres photos d’Herodier. Sur celle ci-dessous prise en 1952, Herodier (à gauche) est en compagnie de Joseph Idlout, qui vient tout juste de harponner un phoque. Herodier est le grand-père de la chanteuse Tanya Tagaq  (en anglais), lauréate d’un prix Juno.

Herodier Kalluk (à gauche) et Joseph Idlout observent un phoque harponné et étendu sur la glace au large de Button Point, près de Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut. (PA145172)

Ullattitaq – Aussi connu sous le nom de Paul Idlout, Ullattitaq est le quatrième homme à partir de la gauche au verso du billet de 2 $. On le voit en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend deux autres photos de lui. Sur celle ci-dessous prise en septembre 1945 à Mittimatalik/Tununiq, Ullattitaq est alors un jeune garçon. Il deviendra plus tard l’évêque de l’Arctique.

Photo noir et blanc d’un jeune garçon portant un capuchon bordé de fourrure.

Ullattitaq (Paul Idlout) à Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut, septembre 1945. (e002344212)

Joseph Idlout – Au verso du billet de 2 $, Joseph est le cinquième homme à partir de la gauche; on le voit en train de mettre un qajaq à l’eau. À l’époque, il était le chef d’une petite communauté de familles qui comprenait le camp de chasse Aulatsivik, où Doug Wilkinson a tourné son film. Joseph est celui que l’on retrouve le plus souvent dans la collection de BAC : il apparaît sur au moins neuf photos! Il est au centre sur la photo ci-dessous.

Photo noir et blanc de trois hommes inuit debout à l’extérieur pendant l’hiver. Ils portent tous des vêtements traditionnels.

De gauche à droite : Daniel N. Salluviniq (Saudlovenick), Joseph Idlout et Zebeddie Amarualik, tenant tous des appareils photo Brownie en attendant l’arrivée du gouverneur général Vincent Massey, Qausuittuq (Resolute Bay), Nunavut, mars 1956. (e002265651)

Photo noir et blanc montrant un homme assis dans un qajaq, sur le point de lancer un harpon. À l’arrière-plan, on aperçoit des montagnes enneigées.

Assis dans son qajaq, Joseph Idlout se prépare à lancer un harpon en ivoire, Mittimatalik/Tununiq, Nunavut, juillet 1951. (R002169)

Elijah Erkloo – Elijah est l’homme complètement à droite sur l’image au verso du billet de 2 $; il est en train de préparer une pagaie. Il ne semble y avoir aucune photo d’Elijah dans la collection de BAC, mais nous en avons trouvé une de son grand-père. Selon l’article « Taissumani, April 7 », Elijah était un jeune garçon lors du tournage du film; il deviendra plus tard le député d’Amittuq (anciennement Foxe Basin). Elijah mentionne que Joseph Idlout, son oncle, était le chef du camp, ce qui explique probablement pourquoi BAC possède autant de photos de ce dernier.

Photo noir et blanc d’un homme aux cheveux longs et portant une moustache.

Akomalee de l’île de Baffin, 1924. Akomalee, le grand-père d’Elijah Erkloo, était un Aîné de Mittimatalik, au Nunavut. (PA102276)

Il est important de bien identifier les gens et d’inscrire leur nom correctement. Le projet Un visage, un nom a permis d’identifier de nombreuses personnes et de redonner aux collectivités de l’ensemble du Canada ce qui leur revient. Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, avez plus d’information sur les hommes figurant sur ce billet de 2 $, communiquez avec nous. L’information peut aussi concerner d’autres photos dans la collection de BAC sur lesquelles ces hommes ne sont pas encore identifiés. Il peut même s’agir de simples détails permettant d’en savoir un peu plus sur eux. Toute nouvelle information sera ensuite ajoutée aux documents d’archives.

Médias sociaux d’Un visage, un nom :

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Ellen Bond est adjointe de projet dans l’équipe du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Frederick W. Waugh au Nunatsiavut

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Jennelle Doyle

Les fonds d’archives cachent souvent bien des surprises! Il est important de s’informer sur la vie des explorateurs, des chercheurs, des anthropologues et des autres personnes ayant donné leurs archives afin de connaître la portée d’une collection.

Frederick W. Waugh est un ethnologue ayant travaillé à la Division d’anthropologie de la Commission géologique du Canada. Sa visite de 1921-1922 dans la communauté inuit de Nain, au Nunatsiavut (région de l’Inuit Nunangat située dans le nord du Labrador), est illustrée dans un album de photos que son fils, R. F. Waugh, a donné à Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

Frederick Waugh se rend au Labrador en 1921. Selon son journal, il souhaite photographier et étudier les Montagnais (maintenant la Nation innue Naskapi–Montagnais). Cependant, il aboutit plutôt à Nain, où il photographie surtout des Inuit. Ses photos, rassemblées dans un album de BAC, offrent un aperçu de la vie quotidienne des Nainimiut : traîneaux à chiens, cueillette de bois de grève, enlèvement de la peau de phoque, pêche blanche, etc.

Photo noir et blanc de trois hommes autour d’une meute de chiens de traîneau qui mangent. Il y a un bâtiment blanc en arrière-plan.

Trois hommes inuit nourrissent des chiens de traîneau (e011369232-025)

L’album retrace une époque intéressante pour la communauté. Au Nunatsiavut, les relations avec les Moraves (lien en anglais) sont solides, si bien que de nombreux Nunatsiavummiut (les Inuit du Nunatsiavut) suivent toujours les pratiques moraves.

Les missionnaires moraves germanophones de l’Europe commencent à s’installer au Labrador à la fin des années 1700. Ils établissent huit missions le long de la côte, dont une à Nain en 1771. En 1921, l’église morave de Nain est réduite en cendres.

Les photos de Waugh illustrent les premiers travaux de rénovation de l’église effectués avec les débris de la structure originale (voir la photo ci-dessous). Les Archives de l’Université Memorial (lien en anglais) possèdent des images de l’église morave avant l’incendie ainsi que d’autres photos de Nain prises à cette époque.

Photo noir et blanc des ruines d’un bâtiment avec des articles couverts de neige éparpillés un peu partout.

Ruines de la mission morave à Nain, qui a brûlé à l’automne 1921, Nunatsiavut. Photo : Frederick W. Waugh (e011369232-018)

Le Musée canadien de l’histoire conserve des copies de photos semblables ainsi que des journaux de Waugh intitulés Labrador Eskimo Notes (Notes sur les Esquimaux du Labrador). Ceux-ci décrivent en détail des médicaments, des pratiques de chasse, la gastronomie et des coutumes. Waugh précise dans ces journaux qu’une de ses principales sources est Amos Voisey.

Photo noir et blanc de quatre garçons vêtus de parkas regardant vers l’appareil photo. Il y a deux bâtiments en arrière-plan.

Quatre garçons vêtus de parkas et de kamek à semelles noires (bottes en peau de phoque) (e011369232-009)

J’espère qu’en mettant en valeur cet album photo, il aidera à relier certains points pour d’autres personnes intéressées par le contenu concernant Nain ou Fredrik W. Waugh lui-même, car d’aussi magnifiques photos méritent d’être vues. Les archives sont parfois quelque peu désordonnées et difficiles à explorer. Si vous remarquez que certaines notices sont incomplètes ou inexactes, nous vous encourageons à communiquer avec nous pour nous transmettre des renseignements qui pourraient les améliorer.

Si Nain, le Nunatsiavut et les Nunatsiavummiut vous intéressent, vous pouvez aussi lire le billet de Heather Campbell sur Judith-Pauline White.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Jennelle Doyle est archiviste pour l’initiative Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada. Elle a grandi à Churchill Falls, au Labrador. Sa famille vient de la côte sud du Labrador et de l’île de Terre-Neuve. Elle habite à Ottawa depuis 2019 et travaille actuellement sur sa maîtrise à l’Université d’Ottawa, tout en continuant ses travaux dans le cadre de l’initiative.

Tunniit : la photographie des tatouages inuits, une histoire compliquée

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Heather Campbell

L’an dernier, j’ai discuté avec ma collègue Beth Greenhorn d’une photo sur laquelle elle était tombée. On y voyait deux femmes inuuk avec un enfant. Installées devant une toile, ces femmes sont vêtues d’un atigi (parka intérieur). L’une d’entre elles porte des mitaines dépareillées : une noire et l’autre carreautée. J’étais certaine d’avoir déjà vu cette femme.

J’effectue des recherches sur les tatouages inuits depuis plus de 10 ans dans le cadre de ma propre pratique artistique. Au départ, je collectionnais les images sans en noter la source, ce que je regrette amèrement depuis! Il y a quelques années, j’ai entrepris de créer une collection plus détaillée et je note maintenant le numéro de référence des images originales. Quand j’ai commencé à travailler à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), en 2018, je me suis mise à chercher d’autres images dans notre collection et j’ai créé une liste pour consultation ultérieure. Dans cette liste, j’ai trouvé « Hattie ».

Photographie noir et blanc montrant deux femmes et un enfant vêtus de parkas devant une toile.
Deux femmes inuuk et un enfant. La femme à gauche se nomme Ooktook (Niviaqsarjuk, aussi appelée Uuttuq); elle fait partie des Qairnirmiut. Son nom signifie « couchée sur la glace ». Les photographes Geraldine et Douglas Moodie l’appelaient Hattie. Le garçon se nomme Harry Unainuk Gibbons. La femme à la droite se nomme Taptaqut; c’est la mère de Harry. Photo : George Comer, 1905 (e011310102). Les noms ont été fournis par Hassan Bosta par l’intermédiaire du projet Un visage, un nom.

Au moins quatre personnes ont photographié cette femme : George Comer, Geraldine Moodie, Albert Peter Low et J. E. Bernier. Je crois que, sur certaines photos, on l’a mal identifiée. Sur d’autres, une autre femme est appelée Hattie, Ooktook ou Niviaqsarjuk. C’est peut-être parce que les deux femmes ont un nom similaire ou se ressemblent, ou encore parce que le photographe s’est trompé en développant les photos, à son retour dans le sud.

J’ai aussi eu recours à une autre institution essentielle pour mes travaux : le musée Glenbow. Celui-ci abrite la collection Geraldine Moodie, qui comprend des photos de femmes ayant habité dans la même région à la même époque. Dans les descriptions du Glenbow et dans un commentaire sur la page Facebook du projet Un visage, un nom, la femme en question a été identifiée par le nom d’Ooktook. Dans le cadre de ce projet, les personnes photographiées sont identifiées par des membres de leur communauté. Je considère donc cette source comme la plus fiable.

Photographie noir et blanc de six femmes en parka arborant des tatouages faciaux, devant une toile.
Photographie de six femmes en parka qui arborent des tatouages faciaux, devant une toile. Niviaqsarjuk est assise au centre de la première rangée. De gauche à droite, deuxième rangée : femme non identifiée, Atunuck et Uckonuck; première rangée : une femme surnommée « Pikey », Niviaqsajuk/Shoofly (?) et Taptaqut, 8 mars 1905. Source : J. E. Bernier (C-001499).

Dans l’image ci-dessus, on aperçoit Ooktook/Niviaqsarjuk/Hattie au centre de la première rangée. Elle porte le même parka que dans la photo de Comer et la même mitaine à carreaux sur la main gauche. Sur cette photo, par contre, elle arbore un tatouage facial. Dans la photo originale que Beth m’a montrée, le visage n’est pas tatoué! Que doit-on en penser? S’agit-il bien de la même femme? Les tatouages ont-ils été dessinés? Est-ce que le tatoueur suivait des modèles préexistants ou créait-il de nouveaux motifs?

Je suis récemment tombée sur un article intéressant portant sur le travail du photographe Michael Bradley et son projet intitulé « Puaki », qui réunit des photos de Maoris. Ce peuple néo-zélandais est célèbre pour ses tatouages faciaux, appelés Tā moko. Pour ce projet, Bradley a utilisé le procédé du collodion humide, populaire dans les années 1800. Et sur les photos, les Tā moko ont disparu, car ce procédé ne rend pas correctement les bleus et les verts! Est-ce pour cela qu’on ne voit pas les tatouages des femmes inuites dans les photos du début des années 1900?

Avec l’aide de Joanne Rycaj Guillemette, archiviste du portefeuille autochtone aux Archives privées, à BAC, nous avons fait enquête pour savoir quel procédé avait été utilisé pour produire cette photo de Niviaqsarjuk. Nous n’avons pas trouvé de réponse dans MIKAN (le catalogue interne de BAC pour les recherches dans les archives) ni dans l’ancien système de classement en format papier.

Les photos de la collection Comer sont en fait des copies; les exemplaires originaux se trouvent au musée Mystic Seaport, au Connecticut. En fouillant ma collection personnelle, j’ai trouvé une photo qui m’était familière, après quoi j’ai déniché le numéro d’identification au Musée. J’ai ainsi pu identifier la femme que Comer appelait « Jumbo ». L’information que je cherchais figurait dans la description :

Négatif sur plaque de verre d’une photo prise par le capitaine George Comer au cap Fullerton, sur les rives de la baie d’Hudson, le 16 février 1904. La jeune fille, qui présente des tatouages typiques des Autochtones de l’île Southampton, s’appelle Jumbo, selon Comer. Il s’agit de l’une des photos qu’il a prises pour recenser les tatouages faciaux de différents groupes inuits de la baie d’Hudson. Il demandait aux femmes des Aivilik de se peindre le visage de sorte à imiter les tatouages de différents groupes. L’enveloppe originale indique qu’il s’agit de la photo 55, no 33. Le numéro « 30 » a été inscrit dans une couche d’émulsion sur la plaque. La diapositive sur verre 1966.339.15 a été créée à partir de ce négatif. Identique à la diapositive 1963.1767.112. La diapositive 1963.339.58 montre la même jeune femme dans une pose semblable.[Traduction]

J’avais ainsi la confirmation que les motifs étaient peints et non tatoués sur le visage, et qu’ils représentaient d’autres régions! Je ne sais pas si c’est arrivé souvent, mais le seul fait d’avoir trouvé des images similaires dans d’autres collections m’a amenée à douter de l’authenticité des motifs des tatouages sur les photographies prises entre cette période et les années 1950. En fouillant davantage dans la collection de Comer, j’ai trouvé plusieurs photographies de femmes avec et sans tatouage, dont celle d’une femme appelée « Shoofly », la « compagne » de Comer, Nivisanaaq de son vrai nom.

Photo noir et blanc de cinq femmes inuites arborant des tatouages faciaux, devant une toile blanche.
Femmes des Aivilik, 1903-1904. Photo : Albert Peter Low (a038271). Nivisanaaq (surnommée « Shoofly ») se trouve au centre; elle est vêtue d’un atigi perlé et arbore des tatouages. À noter la femme à sa droite, qu’on voit aussi dans la photo ci-dessous.
Photographie noir et blanc de 15 femmes accompagnées de deux bébés et réparties sur trois rangées.
Femmes et enfants d’Aivillik à bord du navire Era. Photo : Albert Peter Low, 1888-1909, lieu inconnu (a053565). On peut encore voir Nivisanaaq, cinquième à partir de la droite dans la deuxième rangée, portant son atigi perlé à motif de bottes. À noter que la femme à sa droite dans l’image précédente est maintenant devant elle, au centre. Ni l’une ni l’autre n’a de tatouage sur cette photo.

Le fonds Donald Benjamin Marsh, aussi conservé par BAC, fournit un autre exemple de tatouages peints. Les deux photographies de M. Benjamin Marsh ci-dessous montrent probablement la même femme non identifiée de la communauté d’Arviat. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer les traits, surtout la dent brisée ou manquante du côté gauche de la bouche. La photographie de droite nous la montre sans tatouage, alors qu’ils sont proéminents sur celle de gauche, avec de longues lignes foncées. Il est facile de constater la différence si on compare ces images à des photographies de femmes arborant des tatouages authentiques. Ici, les lignes sont plus fines et discrètes.

À gauche – Photographie couleur d’une femme inuk arborant des tatouages faciaux et portant un parka blanc avec des courroies rouges. À droite – Photographie noir et blanc d’une femme inuk debout dans la neige, portant un parka orné.
À gauche – Femme inuk arborant des tatouages faciaux et des tresses. Fonds Donald Benjamin Marsh, Arviat, date inconnue (e007914459). À droite – Femme inuk souriante, habillée d’un amauti perlé. Légende originale : Femme inuite souriante, habillée d’un amauti orné. Fonds Donald Benjamin Marsh, lieu inconnu, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), vers 1926-1943 (e004922736).
À gauche – Photographie noir et blanc d’une Inuk arborant des tatouages sur le visage et les bras, tressant ses cheveux en souriant. À droite – Photographie noir et blanc d’une Inuk portant un parka de fourrure.
À gauche – Mary Edetoak, une patiente, qui arbore toujours les tatouages inuits traditionnels, 1958 (e011176882). À droite – Femme inuk d’un certain âge aux cheveux détachés, 1929. Légende originale : Veille Esquimaude dont les nombreux tatouages ne paraissent pas sur la photo. Photo : G. H. Blanchet (e004665345).

Cette découverte n’est pas sans rappeler les méthodes d’Edward S. Curtis, un photographe bien connu qui parcourait l’Amérique du Nord pour photographier des Autochtones. Il manipulait souvent la mise en scène en habillant les sujets de vêtements d’une autre époque, éliminant tout caractère contemporain et ajoutant des accessoires, ce qui tendait à fausser et à romancer la réalité. Ce type de manipulation déshumanisante perpétue la désinformation.

En contrepoids aux politiques de colonisation et d’assimilation, la culture des Autochtones connaît aujourd’hui une résurgence. Ceux d’entre nous qui souhaitent s’en réapproprier certains pans, comme le tatouage, voient ces images et présument que les motifs viennent de la région d’origine des sujets. Par exemple, si une personne d’Arviat voit une photo de son arrière-grand-mère, elle pourrait vouloir porter les mêmes marques, sans savoir qu’elles peuvent appartenir à une tout autre famille ou région. Il est facile d’imaginer le bouleversement que pourrait provoquer une telle révélation.

L’initiative Nous sommes là : Voici nos histoires vise à mettre à jour les descriptions de façon à ce qu’elles soient exactes et adaptées aux réalités culturelles. Nous comptons donc actualiser les descriptions des collections en corrigeant les noms des femmes, si nous les connaissons, et en ajoutant une note explicative sur la signification des tatouages. Cette note décrit aussi les pratiques de certains photographes de l’époque afin d’expliquer pourquoi les motifs des tatouages ne correspondent peut-être pas à ceux de la région d’où venaient les femmes qui les arboraient. Nous ne pouvons rien changer au passé, mais mon souhait est que cette démarche rectifie dorénavant les faits pour les chercheurs et les membres des communautés. Nakurmiik (merci).

Photographie noir et blanc d’une femme inuk qui sourit. Elle porte des tatouages au visage.
Kila, une femme inuk tatouée, secteur du détroit Dolphin et Union, golfe Coronation, Territoires du Nord-Ouest (Nunavut), 1916 (a165665).

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell, Nunatsiavummiuk, est archiviste pour Nous sommes là : Voici nos histoires, un projet de Bibliothèque et Archives Canada visant à numériser le contenu autochtone de ses collections.

Les soldats inuits de la Première Guerre mondiale : le caporal suppléant John Shiwak

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Heather Campbell

Photo noir et blanc d’un jeune homme inuit vêtu d’un uniforme militaire, qui regarde l’objectif.

Le caporal suppléant John Shiwak, du First Royal Newfoundland Regiment, vers 1915. Source : Anciens Combattants Canada

En cette période où nous nous rappelons les sacrifices des soldats qui ont participé à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, nous pensons notamment aux Métis et aux membres des Premières Nations qui se sont battus pour notre pays. Or, peu de gens savent que des soldats inuits ont aussi livré bataille aux côtés des soldats autochtones et non autochtones. Mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, était l’un d’eux. Chasseur doué, il est devenu tireur d’élite, « l’un des meilleurs de l’armée britannique » selon un frère d’armes.

Mon arrière-grand-oncle venait du Nunatsiavut, territoire inuit couvrant le Nord et le centre du Labrador, qui faisait partie du Dominion de Terre-Neuve de l’Empire britannique en 1914. Lorsqu’on a invité les hommes de Terre-Neuve à s’enrôler, l’appel a aussi été entendu dans les établissements inuits le long de la côte nord du Labrador.

Dans la culture inuite, on cherche généralement à éviter les affrontements; c’était le cas à l’époque, et ce l’est encore aujourd’hui. Des personnes en situation d’autorité, comme le docteur Harry Paddon, médecin de l’International Grenfell Association, ont donc incité de nombreux jeunes hommes inuits à aller sous les drapeaux. Une quinzaine d’entre eux se sont ainsi enrôlés, pour différentes raisons, et ont mis le cap sur l’Angleterre à l’été 1915.

Photo noir et blanc de deux femmes et d’un enfant inuits, debout à côté d’une maison en bois.

Hopedale, Terre-Neuve-et-Labrador, 1913. Source : Edith S. Watson (e010791418)

Le choc culturel a dû être immense pour ces hommes qui, comme mon arrière-grand-oncle, venaient de petits hameaux isolés comptant quelques centaines d’habitants tout au plus. Outre la taille et le tumulte des villes et des villages européens, ils faisaient face à une vision du monde tout à fait différente. Les Inuits chassent pour survivre, mais ils respectent chaque vie sacrifiée; dès notre enfance, on nous apprend qu’il ne faut jamais faire souffrir un animal ni lui causer de détresse. Ainsi, chaque tir doit être précis et efficace. C’était encore plus vrai au début du 20e siècle, époque où l’on ne pouvait se permettre de gaspiller des munitions, vu leur coût et leur rareté. Parfois, cela signifiait qu’on revenait à la maison bredouille.

J’imagine que ces soldats inuits se sentaient exactement de la même façon lorsqu’ils utilisaient leurs armes au front. Comme cela a dû être difficile pour eux de tirer à la hâte, sachant qu’ils avaient peut-être blessé quelqu’un! Mais ils comprenaient qu’il fallait arrêter les hommes de l’autre côté des tranchées pour que d’autres puissent vivre, tout comme ils avaient dû tuer des animaux au Labrador pour que leur famille survive. C’est sans doute ce qu’ils se disaient pour pouvoir accepter les horreurs de la guerre.

Photo noir et blanc d’un paysage d’arbres et de maisons aux toits noirs. À l’arrière-plan, on voit un bateau sur l’eau.

Bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Rigolet, Labrador, septembre 1926. Photo : L. T. Burwash (a099501)

L’histoire de mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, est particulière parce qu’en plus de ses occupations traditionnelles (chasseur, trappeur et pêcheur), il était aussi écrivain, poète et artiste. Du front, il a écrit de nombreuses lettres à son ami Lacey Amy, un journaliste et auteur ontarien. Celui-ci a d’ailleurs raconté leur amitié dans un article intitulé « Un patriote esquimau » (An Eskimo Patriot), paru en juillet 1918 dans The Canadian Magazine. Il y témoigne des émotions vécues par son ami durant la guerre :

La durée de la guerre commençait à le miner. Il n’avait aucun ami proche, personne avec qui entretenir le lien avec son lointain patelin. En septembre, il se plaignit : « Je n’ai reçu aucune lettre de chez moi depuis juillet. Et il n’y en aura plus jusqu’à la débâcle. » Dans sa dernière lettre, il exprimait sa nostalgie des bons vieux jours de chasse. Le Labrador, qui n’avait jamais pu satisfaire ses ambitions, lui apparaissait alors comme un lieu chaleureux et accueillant… On était à la mi-novembre. Un mois plus tard, je recevais une enveloppe officielle, contenant ma dernière lettre. Sur le dessus, le damné tampon : « Décédé ». [Traduction]

Chaque année, durant le jour du Souvenir, ma famille parle de cet oncle John avec un respect solennel, se rappelant le grand deuil vécu lorsqu’il n’est pas revenu de la guerre. Tous les Labradoriens expatriés que j’ai rencontrés m’ont dit vouloir retourner au Labrador. Notre rapport avec cette terre est difficile à exprimer. Nous voyons de nos propres yeux comment elle nous fournit toutes les ressources nécessaires pour survivre. Des générations d’histoires sont imprégnées dans la communauté, mais aussi dans chaque site de pêche, chaque ligne de piégeage, chaque sentier de bûchage, chaque aire de chasse et chaque lieu où nous cueillons des baies. C’est ce qui explique le lien très spécial que nous avons avec notre terre. Ceux qui sont loin du Labrador sont déconnectés d’une partie d’eux-mêmes.

La première fois que je suis allée au Musée canadien de la guerre, j’ai été attirée par la reconstitution d’une tranchée de la Première Guerre mondiale. Les visiteurs pouvaient y entrer et se mettre dans la peau des soldats au front. Je l’ai parcourue lentement, en proie à l’émotion. Les larmes coulaient sur mes joues alors que j’imaginais mon arrière-grand-oncle accroupi dans la boue, en train d’écrire dans son journal ou de dessiner la terre et les animaux, souhaitant plus que tout retrouver la paix et la solitude de sa terre ancestrale. Une terre qu’il ne reverrait plus jamais.

Photo noir et blanc d’un cimetière derrière une clôture, avec quelques petits arbres sans feuilles, près de Cambrai, en France. À l’arrière-plan, on aperçoit une maison et une ferme.

Le cimetière britannique Raillencourt près de Cambrai. John Shiwak n’a pas été enterré dans ce cimetière, mais il est tout aussi loin de chez lui. (a004409)

Mon arrière-grand-oncle et six autres soldats ont été tués par un obus durant la bataille de Cambrai, le 20 novembre 1917. Quatre-vingt-huit ans plus tard, en 2005, mon cousin Jason Sikoak (patronyme qui s’écrivait autrefois « Shiwak ») a participé à la Tournée spirituelle autochtone, lors de laquelle il a parcouru l’Europe avec un groupe pour rendre hommage aux soldats autochtones. Mon cousin m’a confié que durant le voyage, il a vu notre arrière-grand-oncle en songe. Nous espérons qu’il a suivi Jason jusqu’au rivage de Rigolet et qu’il est en paix.

Photo noir et blanc de bateaux dans une baie. On voit des arbres à l’avant-plan.

Une langue de terre, vue de loin, s’avance dans une baie. Des bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson sont érigés le long de sa côte. Des bateaux ont jeté l’ancre dans la baie. Rigolet, vers 1930. Photo : Fred. C. Sears (e010771588)

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell travaille comme archiviste à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Force et puissance : les soldats autochtones, de l’Égypte à l’Europe de la Première Guerre mondiale

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Elizabeth Kawenaa Montour et Sara Chatfield

 Lorsque des membres des Premières Nations, de la Nation inuite et de la Nation métisse ont été recrutés pour participer à la Première Guerre mondiale, en 1914, aucun ne connaissait le nouveau visage des combats au 20e siècle.

En 1884, lors de ce qu’on pourrait qualifier de prélude à la Grande Guerre, environ 56 Kanyen’kehà:kas (Mohawks), 30 Ojibwés et 19 Métis avaient pris part à une expédition britannique de six mois sur le Nil, en Égypte. Ils avaient été choisis pour leur force, leur endurance et leur habileté à manœuvrer embarcations et radeaux; des qualités nécessaires pour naviguer dans les cataractes et les rapides du Nil. Mais les 400 hommes du groupe n’ont pas combattu activement, puisqu’ils sont arrivés deux jours après la prise de Khartoum, au Soudan, et le décès du major britannique Charles G. Gordon.

Les membres de l’expédition sont donc rentrés au bercail, 16 hommes en moins. Ils ont pu témoigner de tout ce qu’ils avaient vu pendant leur voyage sur le Nil : temples monolithiques et statues sculptées dans les collines d’Abou Simbel, sphinx de Gizeh, pyramides, marchés exotiques et scènes de la vie égyptienne au Caire.

Photo noir et blanc d’un grand groupe d’hommes posant devant les édifices du Parlement.

Voyageurs canadiens devant le Parlement (détail du contingent canadien du Nil), 1884. (c002877)

Trois décennies plus tard, on retrouve à nouveau les soldats autochtones sous les drapeaux : alors que la Première Guerre mondiale fait rage, ils participent à une expédition militaire outre-mer avec le Corps expéditionnaire canadien (CEC). C’est pour eux une occasion de voir le monde, de prouver leur courage et de démontrer leurs aptitudes au combat. Mais ces combats ainsi que les stratégies ont grandement changé. Les soldats sont dorénavant confrontés aux armes chimiques, aux mitrailleuses, aux avions de chasse, aux véhicules blindés et à la guerre de tranchées.

Notre nouveau défi Co-Lab, Correspondance sur les soldats des Premières Nations rapatriés après la Première Guerre mondiale met en lumière le vécu des soldats autochtones pendant la guerre et après leur rapatriement, ainsi que l’impact de leur absence dans leurs communautés. En fait, ils contiennent davantage de renseignements que les traditionnels dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale. On peut y apprendre, par exemple, ce qu’un soldat comptait faire après la guerre, s’il possédait des terres ou des animaux de ferme, ou s’il était apte à pratiquer l’agriculture; ou encore, s’il souffrait d’incapacités, avec qui il vivait, et s’il avait des personnes à sa charge.

La présence de ces informations additionnelles s’explique par le fait que ces dossiers ont été créés par l’ancien ministère des Affaires indiennes, où un « agent des Indiens » fédéral a inclus des renseignements personnels et des commentaires sur les soldats des Premières Nations qui rentraient au pays. Tel n’était pas le cas pour les soldats non autochtones : il n’existe aucune série de dossiers semblables pour le reste du Corps expéditionnaire canadien.

Page du Indian Agent’s Office (Bureau de l’agent des Indiens), Chippewa Hill, bureau de Saugeen, 14 février 1919.

Document fournissant des renseignements sur John Besito, envoyé à Duncan Campbell Scott par T. A. Stout le 14 février 1919; RG 10, vol. 6771, dossier 452-30. (Image trouvée sur Canadiana)

Tous ces renseignements ont été intégrés aux dossiers du gouvernement fédéral conservés à Ottawa.

Autre particularité : les « agents des Indiens » se sont penchés sur la vie des soldats après leur service. L’information recueillie comprend des renseignements privés obtenus à titre gratuit et des jugements personnels sur les anciens combattants et leur retour à la vie civile. Par exemple, les notes du Bureau de l’agent des Indiens pour le soldat John Besito, recueillies en février 1919 par le bureau de Saugeen, en Ontario, indiquent : « Il possède un terrain de 50 acres dans la réserve. Il a une maison et quelques améliorations sur son terrain. »

En plus de renseignements administratifs (comme les numéros de matricule des soldats et leur appartenance à des organismes ou à des bandes des Premières Nations), ces dossiers nous donnent des renseignements généalogiques.

Par exemple, dans une lettre adressée le 12 février 1919 au ministère des Affaires indiennes, on trouve les noms de trois soldats décédés. Rédigée par l’« agent des Indiens » du bureau de Griswold, au Manitoba, la lettre indique que ces soldats viennent des réserves d’Oak River et d’Oak Lake. Elle précise le numéro de matricule de l’un des défunts (le soldat John Taylor) et indique que le ministère des Affaires indiennes a versé une pension à sa femme et à ses deux enfants.

D’autres lettres nous informent que le soldat Gilbert Moore, tué au combat le 24 mars 1918, a laissé ses parents dans des conditions difficiles et que ceux-ci ont fait une demande de pension; ou encore, que le soldat Thomas Kasto a laissé derrière lui sa mère, et que cette dernière a touché une pension.

Portrait studio en noir et blanc d’un soldat de la Première Guerre mondiale, vêtu d’un uniforme, qui tient une carabine.

Michael Ackabee, soldat membre du Corps expéditionnaire canadien. (e005176082)

Par ailleurs, les dossiers font aussi mention des femmes des Premières Nations qui ont appuyé l’effort de guerre, par exemple en versant des fonds à des organismes comme la Croix-Rouge, le Girls Overseas Comfort Club et le Fonds patriotique canadien. Des femmes ont également tricoté des chaussettes et cousu des chemises, envoyées par colis à l’étranger pour offrir un peu de réconfort aux leurs. D’autres ont amassé des fonds en fabriquant et en vendant des parures perlées, des paniers tissés et des courtepointes.

Les soldats autochtones qui ont survécu à la guerre sont souvent rentrés chez eux transformés, tant positivement que négativement. Jusqu’à son décès en 1955, le sapeur Peter Taylor, un soldat de Kahnawake, a souffert de complications causées par l’empoisonnement au gaz moutarde. Le soldat Tom Longboat, coureur de fond olympique et membre de la réserve des Six Nations de la rivière Grand, est rentré de France pour constater que sa femme s’était remariée après avoir été informée à tort de son décès.

Photo noir et blanc de deux militaires portant un uniforme de la Première Guerre mondiale. Assis, sourire aux lèvres, ils achètent un journal d’un jeune garçon. Le militaire à droite prend le journal d’une main et donne l’argent au garçon de l’autre.

Le soldat Tom Longboat, coureur de fond onondaga, achète un journal d’un garçon français, juin 1917. (a001479)

Bon nombre de soldats rapatriés ont souffert tant physiquement que mentalement. Nous leur sommes reconnaissants de leurs sacrifices et de leur service, et ils seront à jamais reconnus, honorés et respectés.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet et Sara Chatfield est gestionnaire de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Judith-Pauline White, photographe du Nunatsiavut

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Photographie noir et blanc d’une Inuite faisant face à l’appareil photo. La jeune fille porte un amauti blanc (un manteau de femme ou de fille muni d’un grand capuchon) et se tient devant un bâtiment, tandis qu’une femme regarde par une fenêtre derrière elle.

Jeune Inuite devant un bâtiment; une femme regarde par une fenêtre derrière elle, entre 1900 et 1950. (e011307844)

Judith-Pauline White (née Hunter) est une Inuite née en 1905 à Hebron, Terre-Neuve (maintenant Terre-Neuve-et-Labrador), environ 200 kilomètres au nord de Nain, au Labrador. En 1922, elle épouse un propriétaire de poste de traite bien connu, Richard White, et devient ainsi la belle-mère de la fille de White. Le couple aura cinq enfants. Le poste de traite Richard (Dick) White, qui est devenu un édifice patrimonial, est situé à Kauk, environ 4 kilomètres au sud de Nain et 34 kilomètres au nord de la baie de Voisey.

Mme White, une photographe amateur, prend des photos dans la région à partir des années 1920. Dans les années 1950, elle rencontre l’anthropologue Alika Podolinsky Webber, venue au Labrador pour mener des recherches dans le cadre de sa thèse sur l’art des Innus Mushuau (de la Nation innue). Podolinsky Webber se rend à Kauk, car ce poste de traite est un lieu de rencontre pour les Innus et les Inuits sur la côte nord du Labrador.

Mme White expédie des documents à Podolinsky Webber après le décès de Richard White, en 1960. Ces documents comprennent des photographies et des négatifs de plus de 200 scènes de la vie quotidienne et des environs du poste de traite. Les photographies prises par White (voir les niveaux hiérarchiques inférieurs) représentent des Innus et des Inuits, et constituent des documents visuels authentiques de la vie au Labrador des années 1920 aux années 1950. Cette mine d’information, bien dissimulée pendant des décennies avant d’être offerte à Bibliothèque et Archives Canada en 2007, est maintenant accessible au public.

Une photographie noir et blanc d’un Innu regardant l’appareil photo, vêtu de vêtements traditionnels et assis sur une pile de provisions. À l’arrière-plan, plusieurs personnes se tiennent debout devant une maison de couleur foncée percée de deux petites fenêtres.

Innus en déplacement entre 1925 et 1940. (e011305800)

Étant moi-même une Inuite du Nunatsiavut, une artiste et une ancienne conservatrice, je m’intéresse beaucoup à la vie et à l’œuvre de cette photographe. Je ne peux m’empêcher de penser au célèbre photographe inuit Peter Pitseolak, de Cape Dorset. Avec ses instantanés de la vie inuite pris dans les années 1940 et 1950, il fut l’un des premiers Inuits à tourner l’appareil photo vers sa propre communauté, au lieu de faire lui-même l’objet d’études ethnographiques. À l’insu de Pitseolak et de ceux qui ont suivi ses traces, quelque part au Nunatsiavut, une femme inuite prenait elle aussi des photos de la vie quotidienne. Pourquoi n’avons-nous jamais entendu parler d’elle?

La chercheuse inuite Heather Igloliorte explique dans le numéro automne-hiver 2015 de la revue Inuit Art Quarterly que, lorsque Terre-Neuve a joint la Confédération en 1949, la Loi sur les Indiens excluait les Inuits du Nunatsiavut :

Les artistes inuits du Labrador ont malheureusement été exclus de presque tous les projets découlant des efforts concertés de James Houston (qui a « découvert » l’art inuit moderne), du gouvernement, de la Canadian Guild of Crafts, de la Compagnie de la Baie d’Hudson et de bien d’autres intervenants, car il a fallu attendre des décennies avant que le gouvernement fédéral ne reconnaisse officiellement qu’il y avait des Inuits au Labrador. Nous n’avons établi aucun studio ou coopérative, ni tissé de relations avec le milieu des arts dans le sud du Canada, ni développé de marchés nationaux ou internationaux pour vendre nos œuvres. Avant 1991, nous n’avions même pas le droit d’utiliser la très répandue « étiquette L’Igloo » pour authentifier nos œuvres. [Traduction]

Une photographie noir et blanc d’une femme debout à la fenêtre d’un bâtiment en bois, portant une robe avec un collet blanc et une chaîne ornée d’une grande croix. Dans le coin inférieur gauche de la fenêtre, un enfant regarde en direction de l’appareil photo.

Femme debout à la fenêtre, vers 1900-1950. (e011307849)

White prenait encore des photos lorsque Terre-Neuve a joint la Confédération. Mais à l’époque, les musées et les expositions ne présentaient pas d’artistes inuits du Nunatsiavut. Ces derniers vendaient leurs œuvres de porte à porte, dans des boutiques d’artisanat locales ou à des visiteurs occasionnels. Nous ne pouvons qu’imaginer comment le milieu de l’art inuit aurait réagi à l’œuvre de White si les gouvernements provincial et fédéral de l’époque avaient soutenu et reconnu les artistes inuits du Nunatsiavut.

Nous sommes reconnaissants envers la succession d’Alika Podolinsky Webber pour son précieux don. Ce témoignage visuel de la passion de Judith-Pauline White pour la photographie, et de sa volonté de documenter la culture des Innus et des Inuits du Labrador, est maintenant accessible en ligne pour le grand public.

Une photographie noir et blanc d’un Innu avec trois membres de sa famille. Les hommes et un jeune garçon portent un manteau et des mitaines en fourrure. Il y a une tente et des arbres à l’arrière-plan.

Un Innu nommé Pasna et sa famille, vers 1920-1940. (e008299593)

Allez visiter le site Flickr pour voir une plus grande sélection des photos de Judith-Pauline White.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell travaille comme archiviste à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Charles Gimpel et l’Arctique canadien – 1958-1968

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

par Miranda Virginillo

Photographe et collectionneur d’œuvres d’art anglais, Charles Gimpel s’est souvent rendu dans l’Arctique canadien, entre 1958 et 1968, pour immortaliser la vie inuite. En 1958, la Compagnie de la Baie d’Hudson a financé ses déplacements de Winnipeg à Churchill, au Manitoba, et vers différents ports dans le bassin Foxe et au nord de la baie d’Hudson. En contrepartie, l’artiste a pris pour la Compagnie des photographies de ses magasins et des produits utilisés à Kangiqtiniq (Rankin Inlet), à Igluligaarjuk (Chesterfield Inlet), à Pangnirtung et ailleurs. Le ministère des Affaires du Nord et des Ressources naturelles du Canada a ensuite subventionné, à divers degrés, d’autres séjours de l’artiste en Arctique.

Les commanditaires de Gimpel déterminaient largement la nature de ses activités dans les Territoires du Nord-Ouest (aujourd’hui le Nunavut). La correspondance, les articles, les journaux, les carnets et les nombreuses diapositives composant le fonds Charles Gimpel témoignent du début d’une ère de production artistique dans l’Arctique canadien. Les carnets du premier voyage de Gimpel, en 1958, décrivent en détail ses activités, mais aussi les personnes et les choses qui influenceront le reste de sa carrière. Les carnets et les photographies de Gimpel décrivent les endroits visités, les personnes rencontrées et ses conversations avec elles.

Photographie couleur de Kove, un Inuit, et de Charles Gimpel, tous deux vêtus d’une parka en fourrure brun et blanc. La photo est très floue à cause d’une tempête de neige.

: Charles Gimpel (à droite), dont le surnom inuit était « Ukjuk », accompagné de Kove, son ami et guide, pendant une tempête de neige près d’Inuksugalait (Inuksuk Point, Enukso Point), ou possiblement Kinngait (Cape Dorset), en mai 1968. (e011212607)

Dans le cadre d’un stage étudiant à l’Université Carleton, j’ai relevé les lieux où Gimpel s’est rendu et les personnes qu’il a rencontrées durant ses périples, déchiffré ses carnets rédigés selon sa sténographie personnelle et identifié l’endroit que représentait une carte dessinée à la main. La première tâche n’était pas une mince affaire. Le trajet en train de Gimpel entre Winnipeg et Churchill a duré cinq jours et le voyageur s’intéressait à tous ceux qu’il croisait. Lors de son premier voyage en solo, il a noté des renseignements de diverses natures sur environ 40 personnes dont il a cité le nom, et sur beaucoup d’autres restées anonymes.

En m’attardant aux notes de Gimpel, j’ai constaté qu’elles suivaient toujours le même modèle : date, lieu, détails sur le film, sujets et – ajouté plus tard – le code à quatre chiffres attribué au rouleau de pellicule dans sa collection. Par exemple, « 6241 » signifie « rouleau 41 de l’année 1962 ».

La carte indique un ensemble d’inukshuks à Inuksugalait (Inuksuk Point, Enukso Point). Les inukshuks sont des cairns marquant un endroit pour autrui ou pour soi-même. Ils ont plusieurs fonctions, servant notamment à se repérer dans les déplacements ou à indiquer un bon coin de pêche ou une cache de nourriture.

Gimpel a consigné en pieds la taille des inukshuks et la distance entre eux. Il a aussi nommé ces empilements de pierres d’après ses amis et compagnons. Ainsi, les plus petits ont reçu le nom d’enfants qu’il a rencontrés dans ses aventures : Nuvuolia (Nuvuoliak, Nuvoalia), Irhalook, son frère adoptif, et Iali, le fils de Kove. Quant aux plus grands, Gimpel leur a donné le nom de ses interprètes – Pingwartok et Johanessie – et d’un sculpteur, Tunu. Le photographe a même donné son propre surnom inuit, « Ukjuk » ou « phoque barbu », à un des inukshuks.

Carte dessinée à la main, sur papier blanc dans un carnet à spirale, composée de points rouges reliés par des traits noirs. Il y a les noms des inukshuks, des chiffres entre parenthèses, ainsi qu’une boussole indiquant les points cardinaux.

Carte indiquant les inukshuks à Inuksuk Point, à la page 10 d’un carnet daté de 1964. (e011307430)

À la fin de son journal de 1958, Gimpel note sa rencontre avec James (Jim) Houston, rencontre qui a raffermi son intérêt pour l’Arctique canadien jusqu’à la fin de sa vie. Au cours de la décennie qui a suivi, les deux hommes ont travaillé de concert avec Terry Ryan, de la West Baffin Island Eskimo Co-operative (WBIEC), ainsi qu’avec les dirigeants d’autres coopératives dans l’Arctique, pour développer le potentiel économique de la filière artistique chez les Inuits.

Gimpel a fourni à différents lieux d’exposition, comme le musée d’art Gimpel Fils (Londres), la Smithsonian Institution (Washington) et le musée national Bezalel (Jérusalem), des œuvres d’art provenant de Kinngait (Cape Dorset), d’Iqaluit (anciennement Frobisher Bay) et de campements environnants. Les photographies de Gimpel, prises lors de ses séjours de 1964 et 1968, montrent des sculpteurs sur pierre au travail, à Iqaluit et à la WBIEC.

Photographie couleur d’un homme inuit portant une veste et une casquette foncées, en train de sculpter des statues blanches.

Henry Evaluardjuk en train de sculpter, Iqaluit, avril 1964. (e011212063)

Photographie couleur montrant un homme inuit assis derrière une sculpture de pierre et des outils.

Sculpteur anonyme à Iqaluit, en avril 1964. (e011212065)

Gimpel a fait ses voyages dans l’Arctique au moment où de nombreuses personnes dans le sud du Canada et ailleurs dans le monde découvrent l’art et la culture uniques des Inuits. Ses journaux et ses photographies de cette époque sont désormais accessibles en ligne. Le fonds Rosemary Gilliat Eaton, le fonds James Houston et la série Conseil canadien des arts esquimaux, qui font partie du fonds du ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien, rendent compte de ce moment important de l’histoire.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Étudiante à l’École des arts et de la culture de l’Université Carleton, Miranda Virginillo est stagiaire de premier cycle à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

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