Insolite et fier de l’être : l’histoire méconnue du Musée des archives

Par Geneviève Morin

Par une journée ordinaire de juin 2011, un mystère improbable atterrit sur les bureaux des archivistes en art documentaire de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Il s’agit d’une petite statuette en bronze représentant le général James Wolfe. Cette œuvre du sculpteur Vernon March vient tout juste d’être trouvée à l’hôtel Lord Elgin, à Ottawa, soigneusement emballée et discrètement laissée sans surveillance. Le seul indice est une note dans laquelle l’auteur anonyme exprime son regret d’avoir volé la statuette « dans un acte de folie » lors d’une visite aux Archives dans les années 1950. Arrivant au crépuscule de sa vie, le voleur souhaite faire amende honorable…

Les archivistes qui connaissent l’histoire des collections non textuelles de BAC se mettent immédiatement au travail, entreprennent des recherches et dénichent des documents. La provenance est confirmée : la représentation en bronze du général Wolfe avait en effet été ajoutée aux collections des Archives en 1914! La statuette, récupérée avec gratitude, est finalement envoyée au lieu qui l’abrite actuellement, le Musée canadien de l’histoire.

Une question demeure toutefois : à l’époque, pourquoi les Archives décident-elles d’inclure ce type de sculpture dans la collection? Ne se limitent-elles pas généralement aux documents bidimensionnels, notamment les ressources textuelles, les photographies, les cartes et les dessins? Bien entendu, même si de nombreux Canadiens savent que BAC et les institutions qui l’ont précédé (les Archives nationales du Canada, la Bibliothèque nationale du Canada et les Archives publiques du Canada) acquièrent des ressources non textuelles depuis plus de 130 ans, peu connaissent la raison pour laquelle nos collections étaient – et, dans certains cas, sont encore – si éclectiques.

L’audacieuse ambition d’Arthur Doughty

Disons les choses simplement : à BAC, la diversité des fonds d’archives d’hier et d’aujourd’hui est attribuable en grande partie au deuxième archiviste fédéral du Canada, Arthur Doughty. Comme il l’explique dans le Catalogue of Pictures des Archives de 1925, son ambition n’est alors rien de moins que de faire de l’institution un ministère national d’histoire où sont préservées les sources de toute nature ayant une valeur pour l’étude de l’histoire du Canada. Il s’agit d’un mandat important, c’est le moins que l’on puisse dire…

Photo noir et blanc d’un homme moustachu portant un costume sombre et des bottes. Il est assis sur une chaise de bois et lit un livre, près d’un bureau de bois recouvert de papiers. À l’arrière-plan, on voit de grandes plantes, un mur présentant de nombreuses images encadrées et un manteau de cheminée. Le fauteuil de campagne en cuir du général Wolfe est appuyé contre le mur, à la droite de l’homme.

Arthur G. Doughty, archiviste fédéral, vers 1920, studio Pittaway. (c051653)

Après sa nomination en 1904, Arthur Doughty exprime sa vision en diversifiant beaucoup les types d’acquisitions que font les Archives. L’un des exemples les plus frappants de ce changement dans les pratiques d’acquisition est sans nul doute la gargantuesque maquette de la ville de Québec préparée par Duberger (voir ci-dessous) et transférée du ministère de la Guerre britannique en 1908.

Photo noir et blanc d’une grande salle présentant des tables d’exposition de part et d’autre et des luminaires suspendus au plafond. À l’arrière-plan, on aperçoit une grande maquette de ville.

Salle Grey, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), après 1926. (a066642) (La maquette a été construite à Québec par le dessinateur Jean-Baptiste Duberger et le lieutenant-colonel John By, membre des Royal Engineers, entre 1806 et 1808. Aujourd’hui, la maquette est sous la garde de Parcs Canada.)

Au fil des ans, les Archives deviennent les gardiennes de milliers d’articles divers, dont les artéfacts suivants :

  • la tunique rouge que portait Isaac Brock au moment de son décès lors de la bataille des hauteurs de Queenston
  • le fauteuil de campagne de cuir de James Wolfe (photographié ci-dessus dans le bureau de Arthur Doughty, à gauche)
  • une massue casse-tête qui aurait été utilisée pendant la guerre de 1812, ainsi que plusieurs autres armes
  • des lunettes, des armes et des vêtements autochtones
  • des miroirs, des chandeliers et diverses pièces de mobilier
  • les plus vastes collections de pièces de monnaie, de jetons, de papier-monnaie, de médailles et de décorations du pays
  • des curiosités, comme un pilon à pommes de terre en bois qui aurait été utilisé dans la cuisine de sir John Johnson, et un ensemble élaboré de cloches de traîneau en laiton ayant appartenu à la princesse Louise et au marquis de Lorne

Bref, rien ne semble alors être exclu pour les Archives, tant que cela peut permettre aux Canadiens d’apprendre quelque chose sur leur histoire.

Photo noir et blanc d’une armoire en bois avec un miroir. Sur le dessus de l’armoire se trouve une horloge de cheminée ornementée. De chaque côté de l’armoire, on voit deux candélabres représentant des grues se tenant sur le dos de tortues.

Pendule de cheminée des Frères Raingo exposée dans l’édifice des Archives publiques, date inconnue. (a066643)

Un incontournable, tant pour les gens du coin que pour les visiteurs

Considérées comme une maison aux trésors pour l’historien canadien par le magazine Saturday Night en 1910, les Archives élaborent au fil du temps un programme muséal très réussi, offrant aux Canadiens l’occasion de s’immerger dans des expositions diversifiées combinant des publications, des ressources textuelles et des produits spécialisés de diverses formes, comme des cartes, des photographies, des peintures, des gravures et des artéfacts tridimensionnels. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais on peut apercevoir la tristement célèbre statuette de Wolfe dans la photo ci-dessous, prise vers 1926, sous le tableau de Benjamin West La mort du général Wolfe, dans la salle Northcliffe des Archives.

Photo noir et blanc d’une salle où se trouvent des bibliothèques et des vitrines d’exposition. À l’arrière-plan, on voit des fenêtres et des plantes.

Salle Northcliffe, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), vers 1926-1930. (a137713). On peut voir la statuette de Wolfe, sculptée par Vernon March, sur le dessus de la vitrine d’exposition se trouvant sous le grand tableau, le long du mur à droite.

Installées dans diverses aires, dont trois salles conçues sur mesure au rez-de-chaussée de l’édifice des Archives, au 330, rue Sussex, les expositions permanentes sont régulièrement complétées par des expositions spéciales soulignant des événements commémoratifs, l’arrivée d’acquisitions importantes ou la visite d’invités de marque. L’espace est restreint, mais sous la direction d’Arthur Doughty et des conservateurs MM. Weber et A.E.H. Petrie, presque chaque espace utilisable est considéré comme un endroit où mettre en valeur la collection, même les corridors et le bureau de Arthur Doughty.

Photo noir et blanc d’une grande salle où se trouvent des vitrines d’exposition, une statue, des drapeaux, des plantes, des images encadrées, des chaises et un trône.

Salle Minto, édifice des Archives publiques du Canada, aménagée pour une réception à l’intention des délégués participant à la Conférence impériale, Ottawa, août 1932 (c000029). À l’époque, le trône du monarque (au centre, à droite) est conservé au Musée des archives lorsqu’il n’est pas utilisé au Sénat du Canada.

Photo noir et blanc d’une salle longue et étroite. Il y a deux luminaires suspendus au milieu de la salle, et les murs sont couverts d’affiches.

Salle des affiches de guerre, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), vers 1944 (a066638). Nous trouvons encore des trous de punaises dans certaines affiches de guerre des collections préservées à BAC. Les pratiques de conservation et d’exposition ont beaucoup évolué depuis l’époque de la Salle des affiches de guerre!

C’est ainsi qu’au fil du temps, le Musée des archives accueille d’innombrables groupes d’écoliers, d’universitaires, de passionnés d’histoire et de dignitaires en visite. On compte même la visite de la princesse Elizabeth et du duc d’Édimbourg, en 1951. Le couple royal semble grandement apprécier l’expérience. En effet, comme le rapportent fièrement les responsables des Archives, au moment où le groupe signe le registre des visiteurs et part pour Rideau Hall, une période beaucoup plus longue que celle prévue dans le programme officiel s’est écoulée.

Photo noir et blanc de quatre hommes et d’une femme regardant des articles dans une vitrine d’exposition. Un homme pointe du doigt un document dans la vitrine.

Leurs Altesses Royales la princesse Elizabeth et le duc d’Édimbourg, accompagnés de l’honorable F. Gordon Bradley, secrétaire d’État (à gauche), aux Archives publiques. Rapport sur les Archives publiques pour l’année 1951.

Au milieu des années 1960, la popularité du musée connaît une hausse fulgurante. Malheureusement, comme l’observe M. Petrie en 1960, ce grand succès a des effets négatifs : un seul gardien ne semble pas suffire pour les trois salles, car on note que des larcins et des actes de vandalisme mineurs sont commis sur des objets de la collection. La sécurité a du mal à assurer une surveillance suffisante étant donné que les visiteurs sont de plus en plus nombreux. Peut-être est-ce dans ces conditions que la statuette de Wolfe disparaît, malheureusement…

L’inévitable non-durabilité

Au bout du compte, l’approche bien intentionnée d’Arthur Doughty ne peut visiblement plus fonctionner. En près de 60 années d’existence, le Musée des archives accumule une telle collection tridimensionnelle que l’édifice des Archives est plein à craquer. L’espace devient si restreint qu’en 1965, les salles d’exposition de l’édifice de la promenade Sussex [la rue est devenue promenade en 1953] doivent être déménagées dans des locaux temporaires à l’édifice Daly, près du Château Laurier. Il en est de même pour les artéfacts excédentaires, jusque-là entreposés dans l’édifice Loeb sur la rue Besserer.

Photo noir et blanc de deux édifices. À gauche, on aperçoit des personnes et des voitures floues. Au premier plan, on peut voir des lignes électriques.

Hôtel G.T.R. [Château Laurier] et édifice Ria [Daly]. Photo : William James Topley, après 1911 (a009116). En 1921, le gouvernement fédéral achète et commence à occuper l’édifice Daly, un immeuble commercial.

La question épineuse du Musée des archives est évaluée par la Commission Massey en 1951 et la Commission Glassco en 1963; elle vient ajouter le poids nécessaire à l’argument en faveur de la réduction des collections. Bien qu’à l’époque, les Archives ne se limitent pas à leur rôle traditionnel à un moment où « aucune autre solution n’est disponible », il devient évident qu’il est impossible et qu’il n’est plus nécessaire de tenir à la fois le rôle d’archives nationales et de musée. Vient alors le moment de partager le fardeau de la responsabilité avec d’autres institutions existantes.

Un nouvel édifice, mais des collections réduites

En 1967, la Bibliothèque nationale et les Archives nationales du Canada déménagent dans de nouveaux locaux au 395, rue Wellington, à Ottawa. Cet immeuble moderne, conçu sur mesure, comprend des aires d’exposition. Toutefois, il n’est pas prévu que les expositions d’antan y soient reproduites; l’accent sera plutôt mis sur la richesse des ressources qui garnissent les fonds et les collections d’archives et de bibliothèque.

Les années qui suivent le déménagement sont donc consacrées à la répartition de la collection du Musée des archives. La plupart des artéfacts tridimensionnels sont transférés au futur Musée de l’homme (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire), tandis que les trophées de guerre et les artéfacts militaires demeurent à l’édifice de la promenade Sussex pour continuer à faire partie de la collection du Musée canadien de la guerre. Environ 16 000 pièces de monnaie et autres objets liés à la numismatique sont envoyés à la Banque du Canada. Les fonds philatéliques des Archives sont pour leur part transférés au ministère des Postes. Les Archives conservent leurs collections de quelque 6 000 médailles et jetons militaires, commémoratifs et ecclésiastiques. Ces dernières, ainsi que l’importante collection de peintures, continueront à faire partie des collections d’art documentaire et d’objets des Archives publiques. M. Petrie reste en poste à titre de conservateur du musée et de la numismatique, guidant les groupes dans les expositions de tableaux et autres, ainsi que dans la découverte des impressionnants éléments décoratifs et architecturaux du nouvel immeuble.

Un héritage permanent

À mesure que BAC progresse dans le 21e siècle, l’esprit ambitieux d’Arthur Doughty et l’héritage du Musée des archives se perpétuent à travers une approche purement canadienne des archives. Des documents gouvernementaux, des archives privées et des ressources non textuelles de toutes sortes ont été recueillis et conservés pendant plus de 100 ans. Cette approche est à l’origine de l’ensemble éclectique de compétences que possèdent encore aujourd’hui les professionnels de BAC. Plus important encore, elle fait en sorte qu’un patrimoine documentaire diversifié continue d’intriguer, d’informer et d’impressionner les Canadiens et les visiteurs, même si les règles de sécurité et d’accès sont devenues un peu plus strictes après l’affaire de la statuette de Wolfe.


Geneviève Morin est archiviste principale pour l’art documentaire, les objets et la photographie à la Division des archives gouvernementales, à Bibliothèque et Archives Canada.

Cinq mythes sur les armoiries du Canada

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Forrest Pass

Le 21 novembre 2021 marque le centenaire des armoiries du Canada. Emblème officiel du gouvernement fédéral, elles figurent sur les passeports, les billets de banque, les insignes militaires et les bâtiments publics canadiens. Certains éléments des armoiries ont influencé la conception d’autres emblèmes, dont le drapeau national adopté en 1964.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en cinq sections. La première a un fond rouge et trois lions dorés. La deuxième a un fonds doré avec un lion rouge dessiné dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La troisième est de couleur bleu pâle avec une harpe dorée. La quatrième, de couleur bleu royal, comporte trois fleurs de lys dorées. La cinquième, en bas, est de couleur argent et représente une branche à trois feuilles d’érable vertes. Au-dessus de l’écu se trouve un cimier composé d’un lion doré couronné, tenant une feuille d’érable rouge dans sa patte droite. Le lion se tient sur une couronne torsadée de soie rouge et blanc, au-dessus d’un heaume royal de couleur or. La devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel bleu placé sous l’écu. Le listel repose sur des roses, des chardons, des trèfles et des lys. L’écu est soutenu par un lion et une licorne. Le lion tient une lance à laquelle est attaché un drapeau britannique. La licorne tient une lance à laquelle est attaché un drapeau bleu chargé de trois fleurs de lys dorées, la bannière de la France prérévolutionnaire.

Le dessin final des armoiries du Canada, 1921. Illustration d’Alexander Scott Carter. (e008319450) Les signatures des membres du comité, dont celle de l’archiviste fédéral Arthur Doughty, apparaissent dans le coin inférieur droit.

Bibliothèque et Archives Canada conserve les documents du comité qui a conçu les armoiries. Ce comité, créé par le cabinet fédéral en 1919, comprenait notamment l’archiviste fédéral Arthur Doughty.

Contrairement au débat sur le drapeau qui s’est déroulé environ 40 ans plus tard, la question des armoiries n’a donné lieu à aucun débat parlementaire ou discussion publique de grande ampleur. Par conséquent, peu de Canadiens connaissent bien les délibérations qui ont mené à l’adoption des armoiries. Des mythes populaires sur l’histoire et la signification de l’emblème ont comblé ce vide. Voici cinq idées fausses, démenties par des sources primaires.

Mythe no 1 : Les trois feuilles d’érable sur une seule tige représentent le multiculturalisme canadien.

Les trois feuilles d’érable présentes sur l’écu sont la caractéristique canadienne par excellence sur les armoiries. Depuis les années 1960, certains suggèrent que cette disposition des feuilles représente l’unité des Canadiens de différentes origines. Par exemple, dans sa ballade Three Red Leaves, composée pendant le grand débat sur le drapeau de 1964, la chanteuse country et western Diane Leigh chante un éloge que l’on pourrait traduire ainsi :

Trois feuilles rouges jointes ensemble
Liant trois nationalités dans l’unité
Anglais, Français et nouveaux Canadiens
Vivant dans cette terre d’opportunités

Jusqu’à tout récemment, quelques publications officielles affirmaient elles aussi que les feuilles symbolisent les Canadiens de toutes origines, y compris les Premières Nations, les Inuit et la Nation Métisse, qui ne sont nullement mentionnés par Mme Leigh.

La signification d’un emblème évolue avec le pays qu’il représente. Si « l’unité dans la diversité » a la cote aujourd’hui, rien ne prouve que le comité a voulu représenter cet idéal canadien. En réalité, la tige à trois feuilles d’érable devient un emblème populaire bien avant 1921. Elle apparaît pour la première fois sur une affiche de la Saint-Jean-Baptiste en 1850. Elle figure également sur les armoiries provinciales du Québec et de l’Ontario, conçues par les hérauts du Collège d’armes à Londres, en 1868. À cette époque, comme en 1921, les trois feuilles sont probablement choisies pour des raisons esthétiques plutôt que symboliques : trois feuilles remplissent mieux qu’une la base triangulaire d’un écu héraldique.

Une page dactylographiée comportant une tige à trois feuilles d’érable. Plusieurs éléments d’un défilé, dans une variété de polices de caractères, sont énumérés sous le titre « Association Saint-Jean-Baptiste » : Drapeau britannique; Les pompiers canadiens; La Société mercantile d’économie; La Société de tempérance; et Bannière du commerce.

Affiche annonçant la procession annuelle de l’Association Saint Jean-Baptiste, Montréal, 24 juin 1850. (OCLC 1007829742) Il s’agit peut-être de la plus ancienne utilisation de trois feuilles d’érable sur une seule tige.

Mythe no 2 : Le roi George V a choisi le rouge et le blanc comme couleurs nationales du Canada.

Dans les années 1940, le colonel Archer Fortescue Duguid, historien militaire passionné d’héraldique, affirme que le roi George V a choisi le rouge et le blanc comme couleurs nationales du Canada parce que ce sont les couleurs de la torque et du lambrequin (le tissu flottant autour du heaume) sur les armoiries du Canada. Par conséquent, soutient M. Duguid, le futur drapeau canadien doit également être rouge et blanc.

L’idée selon laquelle le dessin des armoiries serait à l’origine des couleurs nationales du Canada apparaît pour la première fois en 1918. Selon le sous-ministre de la Défense Eugène Fiset, le rouge évoque la Grande-Bretagne, le sacrifice militaire et la splendeur de l’automne, tandis que le blanc représente les froids hivers canadiens. Le premier dessin proposé par le comité des armoiries comprend les feuilles d’érable rouges sur fond blanc proposées par M. Fiset, ainsi qu’une torque rouge et blanc au sommet de l’écu.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en cinq sections. La première est blanche et ornée d’une tige à trois feuilles d’érable rouges. La deuxième est rouge avec trois lions dorés. La troisième, de couleur or, comprend un lion rouge dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La quatrième est bleue avec une harpe dorée. La cinquième, bleue elle aussi, comporte trois fleurs de lys dorées. L’écu est surmonté d’un cimier composé d’un lion couronné de couleur or tenant une feuille d’érable dans sa patte droite et se tenant sur un carré d’herbe verte, le tout reposant sur une couronne torsadée de soie rouge et blanc. Sous l’écu, la devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel gris. L’écu est soutenu par un lion et une licorne.

La première proposition du comité, illustrée par Alexander Scott Carter, 1920. (e011313790) Dans la version finale, les feuilles d’érable rouges sont devenues vertes, mais la torque est restée rouge et blanche, tout comme le lambrequin ajouté plus tard.

Cette proposition ne fait pas l’unanimité. Sir Joseph Pope, sous-secrétaire d’État aux affaires extérieures, préférerait que les feuilles d’érable soient vertes plutôt que rouges, cette dernière couleur évoquant pour lui la mort et la pourriture. C’est finalement sir Pope qui aura gain de cause, mais le lambrequin rouge et blanc est resté, probablement par accident.

Personne, à commencer par le roi, ne se soucie des lambrequins en 1921. Lorsqu’un citoyen fait valoir en 1922 que ceux-ci devraient être rouge et or — les couleurs principales de l’écu — les membres du comité répondent avec indifférence qu’il est trop tard pour faire des changements. Les couleurs nationales ne sont mentionnées, ni dans la proclamation royale, ni dans la brochure officielle publiée en 1922 pour expliquer le symbolisme des armoiries.

En 1946, au cours d’audiences parlementaires sur un nouveau drapeau canadien, la thèse de M. Duguid est contestée par un passionné d’héraldique, Hugh Savage : c’est généralement le drapeau, et non les armoiries, qui détermine les couleurs nationales d’un pays. Pourtant, la théorie de M. Duguid convainc de nombreuses personnes et contribue au choix du rouge et du blanc pour le drapeau canadien en 1964.

Mythe no 3 : La licorne enchaînée commémore la conquête britannique de la Nouvelle-France.

Le lion et la licorne qui soutiennent l’écu sont empruntés aux armoiries royales du Royaume-Uni, ce qui montre les loyautés impériales du comité. À l’époque, la licorne représente l’Écosse. Sa chaîne rappelle peut-être les légendes médiévales sur la difficulté de dompter cet animal mythique.

Comme la licorne enchaînée des armoiries canadiennes tient une bannière royale française, certains y ont vu un symbole de la domination britannique sur le Canada français. Or, rien ne prouve que le comité ait voulu, ou même envisagé, cette interprétation.

Il est cependant vrai que les trois fleurs de lys dorées mises sur l’écu par les membres du comité soulèvent des inquiétudes parmi les conseillers héraldiques du roi. Le Collège d’armes craint en effet que les fleurs de lys, destinées à honorer les Canadiens français, laissent croire que le Canada revendique la souveraineté sur la France! Le commissaire général du Canada à Paris consulte discrètement des responsables français pour s’assurer que le dessin ne déclenchera pas de tensions diplomatiques.

Peinture en couleur représentant des armoiries. L’écu au centre est divisé en sept sections. La première et la quatrième sont rouges et comprennent trois lions dorés. La deuxième est de couleur or, avec un lion rouge dans un cadre rouge orné de fleurs de lys. La troisième est bleue et renferme une harpe dorée. Les cinquième et septième sections sont blanches et comportent chacune une seule feuille d’érable verte. La sixième est bleue avec trois fleurs de lys dorées. Au-dessus de l’écu se trouve un cimier composé d’un lion couronné de couleur or, tenant une feuille d’érable rouge dans sa patte droite. Le lion se tient sur une torque torsadée de soie rouge et blanc. Sous l’écu, la devise « A mari usque ad mare » est inscrite sur un listel bleu. L’écu est soutenu par un lion et une licorne. Le lion tient une lance à laquelle est attaché un drapeau britannique. La licorne tient une lance à laquelle est attaché un drapeau bleu chargé de trois fleurs de lys dorées, la bannière de la France prérévolutionnaire.

Contre-proposition du Collège d’armes, Londres, septembre 1921. (e011313801) Le Collège d’armes a suggéré de déplacer les fleurs de lys pour éviter de laisser entendre que le Canada règne sur la France. Les Canadiens ont rejeté cette idée.

Mythe no 4 : Le comité qui a conçu les armoiries n’a pas songé à inclure des symboles autochtones.

Les symboles de deux puissances colonisatrices, la Grande-Bretagne et la France, dominent les armoiries du Canada. Celles-ci ne comportent aucune référence aux peuples autochtones. Pourtant, sur l’une des propositions, des figures des Premières Nations soutiennent l’écu. Ce dessin a été soumis par Edward Marion Chadwick, un avocat de Toronto qui s’intéresse à la fois à l’héraldique et aux cultures des Premières Nations.

Dessin noir et blanc représentant des armoiries. L’écu central présente un lion entouré de deux feuilles d’érable, en haut, et d’une fleur de lys, en bas. Au sommet de l’écu se trouve un cimier composé d’un orignal, le sabot droit levé, debout sur une torque torsadée et des lambrequins en tissu. Le cimier repose sur un heaume d’écuyer marqué d’une croix. Sous l’écu, un listel dit « Dieu Protege Le Roy ». Deux hommes des Premières Nations soutiennent l’écu. Ils portent des coiffes à plumes et des vêtements en peau de daim à franges. Celui de gauche tient un tomahawk, et celui de droite, un calumet, c’est-à-dire une pipe de cérémonie.

Proposition d’armoiries canadiennes soumise par Edward Marion Chadwick, 1917. (e011313794) Les figures qui soutiennent l’écu dans la version de M. Chadwick représentent les Premières Nations de l’est et de l’ouest du Canada.

Ce n’est pas la première fois que des personnages et emblèmes autochtones figurent dans l’héraldique coloniale. Sur les armoiries séculaires de la Nouvelle-Écosse et de Terre-Neuve-et-Labrador, des membres des Premières Nations soutiennent l’écu. Le sceau du Haut-Canada, avant la Confédération, comprend un calumet (une pipe de cérémonie) commémorant les traités et les alliances.

Cependant, selon sir Joseph Pope, qui s’exprime souvent au nom du comité des armoiries, les peuples autochtones constituent une partie négligeable du passé. « Pour ma part, je ne vois pas du tout la nécessité de commémorer les Indiens », écrit sir Pope en rejetant la proposition de M. Chadwick. Cette réponse raciste reflète l’opinion de nombreux Canadiens blancs de l’époque.

Aujourd’hui, rares sont les personnes qui approuveraient la proposition de M. Chadwick, mais pour des raisons très différentes. À son crédit, M. Chadwick s’est efforcé de représenter les vêtements et les insignes avec précision. Par contre, à notre époque, sa proposition serait perçue comme un stéréotype et une appropriation culturelle. Les Autochtones qui soutiennent l’écu sont de « nobles sauvages » donnant une idée romancée de l’apparence d’un membre des Premières Nations.

De plus, ces figures représentent des régions du pays; elles ne constituent pas une inclusion significative des peuples autochtones, qui n’ont d’ailleurs pas été consultés. De nos jours, de nombreux Autochtones s’opposent à juste titre à la manière dont ils apparaissent dans l’héraldique. En conséquence, le gouvernement provincial de Terre-Neuve-et-Labrador, par exemple, est en train de revoir ses armoiries dessinées en 1635. Le Canada ferait sans doute de même si la conception de M. Chadwick avait prévalu.

Mythe no 5 : Les armoiries du Canada ne peuvent être modifiées.

Le gouvernement canadien pourrait-il changer les armoiries du pays pour les rendre plus représentatives d’un pays diversifié? Les armoiries sont des symboles qui nous rattachent au passé, mais même les emblèmes très anciens peuvent évoluer.

Par exemple, les armoiries royales du Royaume-Uni, qui ont servi de modèle aux armoiries du Canada, ont été modifiées une demi-douzaine de fois depuis l’union des couronnes anglaise et écossaise, en 1603. Le dernier changement remonte à 1837.

Depuis 1921, des artistes ont réinterprété les armoiries officielles du Canada à deux reprises, en 1957 et en 1994, dans le but de moderniser leur apparence sans en modifier les éléments essentiels.

Si le gouvernement du Canada souhaite modifier ses armoiries un jour, il aura besoin de la collaboration de l’Autorité héraldique du Canada, la division du Bureau du secrétaire du gouverneur général chargée de concéder et d’enregistrer les armoiries au Canada. Il ne sera pas nécessaire de consulter les autorités héraldiques britanniques, mais la reine (ou le roi) devra approuver le projet final.

Un processus lancé à notre époque, que ce soit dans le but de modifier les armoiries actuelles ou d’en concevoir de nouvelles, serait sans aucun doute plus participatif — et transparent — que celui du siècle dernier.


Forrest Pass est conservateur au sein de l’équipe des expositions de Bibliothèque et Archives Canada.