Les Inuit sur le billet canadien de 2 $ de 1975

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Ellen Bond

En octobre 2020, j’ai lu un article (en anglais) dans le Nunatsiaq News portant sur le billet canadien de 2 $ imprimé par la Banque du Canada de 1975 à 1979. Ce billet de banque était le premier au Canada à mettre en valeur des Autochtones. J’ai poussé un peu plus loin mes recherches et trouvé deux autres articles à ce sujet : un également paru dans le Nunatsiaq News (en anglais) en 2018, et un publié dans le blogue du Musée de la Banque du Canada en 2020. Dans l’article de 2018 du Nunatsiaq News intitulé « Taissumani, April 7 », on voit une photo du verso du billet de 2 $, où la défunte Leah Idlout avait inscrit en écriture syllabique les noms des personnes y figurant.

Photo couleur du verso d’un billet de banque canadien de 2 $ de 1975-1979, sur lequel les noms des six personnes qui y figurent sont inscrits en écriture syllabique.

La défunte Leah Idlout a inscrit en écriture syllabique les noms des six hommes figurant au verso du billet de banque canadien de 2 $. (Image reproduite avec l’aimable autorisation de John MacDonald et de la Banque du Canada.)

Le tableau qui suit montre les diverses orthographes des noms de ces hommes inuit en inuktitut. Les noms de la première colonne sont utilisés dans ce billet de blogue.

Le billet de 2 $ a été produit à partir d’une gravure de C. Gordon Yorke, elle-même inspirée d’une photo prise en 1951 par le cinéaste Doug Wilkinson lors du tournage de son film Au pays des jours sans fin. Disponible uniquement pour consultation sur place dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), le film est toutefois en ligne sur le site de l’Office national du film (ONF). Il a été tourné au camp de Joseph Idlout sur l’île Alukseevee située à environ 60 km de Mittimatalik (aussi connu sous le nom de Pond Inlet), au Nunavut (anciennement les Territoires du Nord-Ouest). La scène montre des chasseurs préparant leurs qajait (kayaks) pour poursuivre, harponner et récupérer les narvals aperçus plus tôt, nageant et se reposant parmi les floes (glaces flottantes).

Photo noir et blanc de six chasseurs inuit chargeant leurs qajaqs de matériel de chasse.

Photo ayant inspiré la gravure figurant au verso du billet canadien de 2 $ mis en circulation de 1975 à 1979. De gauche à droite : Gideonie Qitsualik gonfle un flotteur en peau de phoque; Lazarus Paniluk soulève un harpon; Herodier Kalluk charge un qajaq; Ullattitaq gonfle un flotteur en peau de phoque; Joseph Idlout met un qajaq à l’eau; et Elijah Erkloo soulève une pagaie. La photo a été prise pendant le tournage du film Au pays des jours sans fin, réalisé en 1952 par Doug Wilkinson à Nuvuruluk, au Nunavut. Source : Doug Wilkinson, île de Baffin (Canada), vers 1951, NCC 1993.56.541.

De nombreuses photos de la collection de BAC ont été acquises et cataloguées sans information détaillée ou sans les renseignements provenant des inscriptions et des légendes originales des documents connexes. Ainsi, ces photos reflètent les préjugés et les attitudes de la société non autochtone de l’époque. Mise sur pied par le programme Nunavut Sivuniksavut (en anglais), l’initiative Un visage, un nom avait d’abord pour but d’identifier les Inuit figurant sur les photos archivées. Née d’une collaboration entre le Nunavut Sivuniksavut, le gouvernement du Nunavut et les Archives nationales du Canada (maintenant BAC), l’initiative lancée en 2002 a été élargie et porte maintenant aussi sur les Premières Nations et la Nation métisse, partout au Canada. Un visage, un nom publie des photographies d’archives sur ses réseaux sociaux. L’information de base des photos – p. ex. la date, le lieu, l’activité illustrée ou toute autre donnée d’identification – peut être limitée ou manquante.

Les trois articles portant sur le billet de 2 $ ont éveillé notre intérêt. Nous étions curieux : en appliquant la démarche inverse d’Un visage, un nom, pouvions-nous trouver d’autres photos de ces hommes dans la collection de BAC? Voici les résultats de nos recherches :

Gideonie Qitsualik – Sur le billet de 2 $, Gideonie se trouve à gauche. Penché au-dessus d’un qajaq, il est en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend une autre photo (ci-dessous) de Gideonie prise à peu près à la même époque. Sur cette photo, il est la deuxième personne à partir de la gauche. Gideonie deviendra plus tard un pasteur anglican bien connu à Gjoa Haven, au Nunavut.

Photo noir et blanc montrant quatre adultes et trois enfants qui dépècent des phoques sur une plage rocheuse. À l’arrière-plan, on voit des tentes en toile.

À droite à l’avant-plan, Joseph Idlout est penché. Les autres personnes sont, de gauche à droite : Herodier Kalluk, Gideonie Qitsualik, Daniel Komangaapik, Uirngut, Ullattitaq (Paul Idlout) et Rebecca Qillaq Idlout. Ils dépècent des phoques. (PA18905)

Lazarus Paniluk – Lazarus est le deuxième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $. Il soulève un harpon. Nous n’avons pas encore trouvé de photos de lui dans la collection de BAC.

Herodier Kalluk – Il est le troisième homme à partir de la gauche sur le billet de 2 $, s’affairant à charger un qajaq. La collection de BAC comprend deux autres photos d’Herodier. Sur celle ci-dessous prise en 1952, Herodier (à gauche) est en compagnie de Joseph Idlout, qui vient tout juste de harponner un phoque. Herodier est le grand-père de la chanteuse Tanya Tagaq  (en anglais), lauréate d’un prix Juno.

Herodier Kalluk (à gauche) et Joseph Idlout observent un phoque harponné et étendu sur la glace au large de Button Point, près de Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut. (PA145172)

Ullattitaq – Aussi connu sous le nom de Paul Idlout, Ullattitaq est le quatrième homme à partir de la gauche au verso du billet de 2 $. On le voit en train de gonfler un flotteur en peau de phoque. La collection de BAC comprend deux autres photos de lui. Sur celle ci-dessous prise en septembre 1945 à Mittimatalik/Tununiq, Ullattitaq est alors un jeune garçon. Il deviendra plus tard l’évêque de l’Arctique.

Photo noir et blanc d’un jeune garçon portant un capuchon bordé de fourrure.

Ullattitaq (Paul Idlout) à Mittimatalik/Tununiq, au Nunavut, septembre 1945. (e002344212)

Joseph Idlout – Au verso du billet de 2 $, Joseph est le cinquième homme à partir de la gauche; on le voit en train de mettre un qajaq à l’eau. À l’époque, il était le chef d’une petite communauté de familles qui comprenait le camp de chasse Aulatsivik, où Doug Wilkinson a tourné son film. Joseph est celui que l’on retrouve le plus souvent dans la collection de BAC : il apparaît sur au moins neuf photos! Il est au centre sur la photo ci-dessous.

Photo noir et blanc de trois hommes inuit debout à l’extérieur pendant l’hiver. Ils portent tous des vêtements traditionnels.

De gauche à droite : Daniel N. Salluviniq (Saudlovenick), Joseph Idlout et Zebeddie Amarualik, tenant tous des appareils photo Brownie en attendant l’arrivée du gouverneur général Vincent Massey, Qausuittuq (Resolute Bay), Nunavut, mars 1956. (e002265651)

Photo noir et blanc montrant un homme assis dans un qajaq, sur le point de lancer un harpon. À l’arrière-plan, on aperçoit des montagnes enneigées.

Assis dans son qajaq, Joseph Idlout se prépare à lancer un harpon en ivoire, Mittimatalik/Tununiq, Nunavut, juillet 1951. (R002169)

Elijah Erkloo – Elijah est l’homme complètement à droite sur l’image au verso du billet de 2 $; il est en train de préparer une pagaie. Il ne semble y avoir aucune photo d’Elijah dans la collection de BAC, mais nous en avons trouvé une de son grand-père. Selon l’article « Taissumani, April 7 », Elijah était un jeune garçon lors du tournage du film; il deviendra plus tard le député d’Amittuq (anciennement Foxe Basin). Elijah mentionne que Joseph Idlout, son oncle, était le chef du camp, ce qui explique probablement pourquoi BAC possède autant de photos de ce dernier.

Photo noir et blanc d’un homme aux cheveux longs et portant une moustache.

Akomalee de l’île de Baffin, 1924. Akomalee, le grand-père d’Elijah Erkloo, était un Aîné de Mittimatalik, au Nunavut. (PA102276)

Il est important de bien identifier les gens et d’inscrire leur nom correctement. Le projet Un visage, un nom a permis d’identifier de nombreuses personnes et de redonner aux collectivités de l’ensemble du Canada ce qui leur revient. Si vous, ou quelqu’un que vous connaissez, avez plus d’information sur les hommes figurant sur ce billet de 2 $, communiquez avec nous. L’information peut aussi concerner d’autres photos dans la collection de BAC sur lesquelles ces hommes ne sont pas encore identifiés. Il peut même s’agir de simples détails permettant d’en savoir un peu plus sur eux. Toute nouvelle information sera ensuite ajoutée aux documents d’archives.

Médias sociaux d’Un visage, un nom :

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Ellen Bond est adjointe de projet dans l’équipe du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Frederick W. Waugh au Nunatsiavut

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Jennelle Doyle

Les fonds d’archives cachent souvent bien des surprises! Il est important de s’informer sur la vie des explorateurs, des chercheurs, des anthropologues et des autres personnes ayant donné leurs archives afin de connaître la portée d’une collection.

Frederick W. Waugh est un ethnologue ayant travaillé à la Division d’anthropologie de la Commission géologique du Canada. Sa visite de 1921-1922 dans la communauté inuit de Nain, au Nunatsiavut (région de l’Inuit Nunangat située dans le nord du Labrador), est illustrée dans un album de photos que son fils, R. F. Waugh, a donné à Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

Frederick Waugh se rend au Labrador en 1921. Selon son journal, il souhaite photographier et étudier les Montagnais (maintenant la Nation innue Naskapi–Montagnais). Cependant, il aboutit plutôt à Nain, où il photographie surtout des Inuit. Ses photos, rassemblées dans un album de BAC, offrent un aperçu de la vie quotidienne des Nainimiut : traîneaux à chiens, cueillette de bois de grève, enlèvement de la peau de phoque, pêche blanche, etc.

Photo noir et blanc de trois hommes autour d’une meute de chiens de traîneau qui mangent. Il y a un bâtiment blanc en arrière-plan.

Trois hommes inuit nourrissent des chiens de traîneau (e011369232-025)

L’album retrace une époque intéressante pour la communauté. Au Nunatsiavut, les relations avec les Moraves (lien en anglais) sont solides, si bien que de nombreux Nunatsiavummiut (les Inuit du Nunatsiavut) suivent toujours les pratiques moraves.

Les missionnaires moraves germanophones de l’Europe commencent à s’installer au Labrador à la fin des années 1700. Ils établissent huit missions le long de la côte, dont une à Nain en 1771. En 1921, l’église morave de Nain est réduite en cendres.

Les photos de Waugh illustrent les premiers travaux de rénovation de l’église effectués avec les débris de la structure originale (voir la photo ci-dessous). Les Archives de l’Université Memorial (lien en anglais) possèdent des images de l’église morave avant l’incendie ainsi que d’autres photos de Nain prises à cette époque.

Photo noir et blanc des ruines d’un bâtiment avec des articles couverts de neige éparpillés un peu partout.

Ruines de la mission morave à Nain, qui a brûlé à l’automne 1921, Nunatsiavut. Photo : Frederick W. Waugh (e011369232-018)

Le Musée canadien de l’histoire conserve des copies de photos semblables ainsi que des journaux de Waugh intitulés Labrador Eskimo Notes (Notes sur les Esquimaux du Labrador). Ceux-ci décrivent en détail des médicaments, des pratiques de chasse, la gastronomie et des coutumes. Waugh précise dans ces journaux qu’une de ses principales sources est Amos Voisey.

Photo noir et blanc de quatre garçons vêtus de parkas regardant vers l’appareil photo. Il y a deux bâtiments en arrière-plan.

Quatre garçons vêtus de parkas et de kamek à semelles noires (bottes en peau de phoque) (e011369232-009)

J’espère qu’en mettant en valeur cet album photo, il aidera à relier certains points pour d’autres personnes intéressées par le contenu concernant Nain ou Fredrik W. Waugh lui-même, car d’aussi magnifiques photos méritent d’être vues. Les archives sont parfois quelque peu désordonnées et difficiles à explorer. Si vous remarquez que certaines notices sont incomplètes ou inexactes, nous vous encourageons à communiquer avec nous pour nous transmettre des renseignements qui pourraient les améliorer.

Si Nain, le Nunatsiavut et les Nunatsiavummiut vous intéressent, vous pouvez aussi lire le billet de Heather Campbell sur Judith-Pauline White.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Jennelle Doyle est archiviste pour l’initiative Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada. Elle a grandi à Churchill Falls, au Labrador. Sa famille vient de la côte sud du Labrador et de l’île de Terre-Neuve. Elle habite à Ottawa depuis 2019 et travaille actuellement sur sa maîtrise à l’Université d’Ottawa, tout en continuant ses travaux dans le cadre de l’initiative.

L’art des jeux de mains dénés / Jeu de bâtonnets / ᐅᐨᘛ / oodzi

Par Angela Code

Les Dénés, aussi appelés Athabascans ou Athapascans, forment un groupe autochtone appartenant à la famille de langues na-déné. C’est l’un des plus importants groupes autochtones en Amérique du Nord. Son territoire couvre plus de quatre millions de kilomètres carrés, s’étendant du nord du Canada jusqu’au sud-ouest des États-Unis.
Les Dénés se divisent en trois groupes distincts : le groupe du Nord, le groupe de la côte Pacifique et le groupe du Sud et de l’apache. Quant à la famille de langues na-déné, elle compte une cinquantaine de langues différentes, ainsi que divers dialectes.
Depuis longtemps, les Dénés du Nord jouent à des jeux de mains, une activité aussi connue sous le nom de jeu de bâtonnets. En dialecte Sayisi Dënesųłiné, les jeux de mains dénés sont appelés ᐅᐨᘛ (oodzi). (La langue dënesųłiné yatiyé, aussi appelée chipewyan déné, est l’une des plus parlées dans la famille de langues na-déné.)
Selon la région du Nord où l’on se trouve, les règles du jeu et les signes de la main diffèrent; cependant, le but du jeu et son déroulement sont essentiellement les mêmes. Les jeux de mains dénés sont en fait des jeux complexes de devinettes : un passe-temps amusant où l’on doit être doué à la fois pour la dissimulation et pour « lire les gens ». Le plaisir est rehaussé d’un cran lorsque les participants font preuve de dynamisme, d’humour et d’esprit sportif – et d’habileté, bien entendu!

Comment jouer

Les jeux de mains dénés se jouent entre équipes, chacune comptant le même nombre de joueurs. (Ce nombre est précisé à chaque tournoi, et varie d’une région à l’autre : 4, 6, 8, 10 ou 12, le plus souvent.) Chaque joueur apporte un objet qui se cache bien dans la main : une petite pierre, une pièce de monnaie, un bouton, une cartouche de calibre .22, etc.
Deux équipes à la fois s’affrontent. Les joueurs qui attendent leur tour frappent des tambours en peau de caribou sur une cadence rapide et rythmée, en utilisant des baguettes de bois faites à la main; des spectateurs peuvent les accompagner. Le son des tambours, les cris, les acclamations et les chants dynamisent le jeu. Souvent, les joueurs de tambours se placent derrière l’équipe qu’ils soutiennent. Ils jouent de leur instrument quand celle-ci cache ses objets, à la fois pour l’encourager et pour empêcher les autres de deviner leurs gestes.

Photo noir et blanc d’une vingtaine d’hommes et de garçons, certains debout, d’autres agenouillés au sol. Au centre, un homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Il porte une chemise blanche et un pantalon sombre, et tient une pipe en bois à la bouche. À l’arrière-plan, on voit une tente rectangulaire en toile blanche, et de la viande qui sèche sur un poteau de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant à des jeux de mains dénés, accompagnés par un homme au tambour, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest. (a102486)

Chaque équipe a son capitaine ; ce sont eux qui ouvrent le jeu. Ils cachent d’abord un objet dans une de leurs mains. Puis, en même temps, ils pointent la main où, selon eux, leur adversaire a caché son objet.

Photo couleur de huit hommes et d’un bambin. Les hommes jouent à des jeux de mains dénés. Trois d’entre eux frappent des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois. Deux autres font des signes propres aux jeux de mains dénés.

Hommes jouant à des jeux de mains dénés. Photo prise lors de la visite de la Commission royale sur les peuples autochtones à Tadoule Lake (Manitoba), dans la collectivité des Dénés sayisi (Dénésulines), 1992-1993. Au fond (de gauche à droite) : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Jimmy Clipping, Fred Duck, Ernie Bussidor et Tony Duck. Devant (de gauche à droite) : Personne inconnue, Evan Yassie, Thomas Cutlip et Ray Ellis. (e011300424)

Dès que l’un des capitaines a bien deviné, les autres joueurs se joignent à la partie. L’équipe du capitaine gagnant est la première à pouvoir marquer des points.

Les membres de l’équipe se mettent en ligne côte à côte, à genoux au sol, face à l’équipe adverse. Comme les jeux de mains peuvent durer longtemps, ils s’agenouillent sur une surface molle (un tapis ou un lit de branches d’épinette, par exemple).

Souvent, un ou deux marqueurs ou arbitres gardent un œil sur les joueurs et veillent à ce que les points soient bien comptés, à ce que personne ne triche et à ce que toute contestation soit réglée de manière équitable; mais ce n’est pas obligatoire. Ils s’assoient alors sur les côtés, entre les deux équipes, pour bien voir les joueurs et pouvoir distribuer les bâtonnets aux gagnants.

Ces bâtonnets servent à compter les points. On les place entre les équipes. Leur nombre varie en fonction du nombre de joueurs : ainsi, il faut 12 bâtonnets si on joue avec des équipes de 4 personnes; 14 bâtonnets avec des équipes de 6; 21 avec des équipes de 8; 24 ou 25 avec des équipes de 10; et 28 ou 29 avec des équipes de 12.

Photo couleur d’un homme âgé vu de dos, regardant une partie de jeux de mains dénés. Il porte une veste avec l’inscription « Sayisi Dene Traditional Handgame Club » (Club de jeux de mains traditionnels des Dénés sayisi).

L’aîné Charlie Learjaw regarde une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300421)

L’équipe qui commence cache ses objets sous un tissu quelconque (comme une couverture ou des manteaux). Chaque joueur passe alors son objet d’une main à l’autre, jusqu’à ce qu’il décide dans quelle main le cacher. Ensuite, les joueurs sortent leurs poings de la couverture et les montrent à leurs adversaires. Souvent, ils gardent les bras droits devant eux ou les croisent sur leur poitrine, mais ils sont libres de positionner leurs mains à leur guise. Ils font aussi des mimiques, des gestes et des sons pour tenter d’induire en erreur le capitaine de l’équipe adverse, qui devra deviner où sont cachés les objets.

Photo couleur de six hommes et d’un bambin. Les hommes jouent aux jeux de mains dénés. Trois d’entre eux chantent en frappant des tambours en peau de caribou avec des baguettes de bois.

Hommes jouant du tambour pendant des jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. De gauche à droite : Brandon Cheekie, Peter Cheekie, Fred Duck, Jimmy Clipping, Ernie Bussidor, Tony Duck et Ray Ellis. (e011300426)

Quand le capitaine pense avoir deviné où sont cachés les objets, il fait d’abord un grand bruit (par exemple, en tapant fort dans ses mains ou sur le sol) pour avertir tout le monde qu’il est prêt. Puis il fait un signe particulier de la main pour désigner son choix. Plusieurs signes existent, mais les Jeux d’hiver de l’Arctique en emploient quatre (source en anglais).

Les joueurs adverses doivent alors ouvrir la main désignée par le capitaine, pour que tout le monde puisse voir si l’objet est là. Si le capitaine s’est trompé, les joueurs de l’équipe adverse doivent alors montrer l’autre main qui contient l’objet.

Chaque fois que le capitaine se trompe, on donne un bâtonnet à l’équipe adverse. Supposons par exemple que le capitaine fait face à quatre joueurs. S’il devine une fois et se trompe trois fois, l’équipe adverse reçoit trois bâtonnets; le joueur dont le capitaine a deviné la main est éliminé, et le jeu se poursuit avec les autres joueurs, jusqu’à ce que le capitaine ait réussi à trouver tous les objets restants, ou jusqu’à ce que l’équipe adverse remporte tous les bâtonnets. Si le capitaine trouve tous les objets restants, on inverse les rôles : c’est au tour de son équipe de cacher ses objets, et à l’autre capitaine d’essayer de deviner. L’équipe qui remporte tous les bâtonnets gagne la partie.

Photo composite noir et blanc montrant une quinzaine de garçons jouant aux jeux de mains dénés, debout ou agenouillés au sol. Un jeune homme debout frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois.

Hommes et garçons gwichya gwich’in jouant aux jeux de mains dénés, Tsiigehtchic (Tsiigehtshik, anciennement la rivière Arctic Red), Territoires du Nord-Ouest, vers 1930. (a102488)

Tournois de jeux de mains

Dans le Nord, on organise souvent de petits tournois de jeux de mains dénés. Ma collectivité d’origine, Tadoule Lake, au Manitoba, essaie d’en faire tous les vendredis soir. De très grands tournois se tiennent aussi quelques fois par an dans différentes régions. On peut parfois y remporter des prix valant des milliers de dollars!

On raconte que dans le passé, certains joueurs pariaient différents objets comme des armes à feu, des balles, des haches, etc. J’ai même entendu parler d’hommes qui perdaient leur femme à un jeu et devaient la regagner à un autre!

Controverse entourant le genre

Les enfants – filles et garçons – apprennent à jouer aux jeux de mains dénés, tant à la maison que pendant des tournois. Dans certaines régions, ces jeux sont enseignés à l’école, durant les cours d’éducation physique.

Photo couleur d’un homme, d’un adolescent et d’un bambin regardant une partie de jeux de mains dénés. L’homme frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois. Le bambin tient son propre petit tambour.

Peter Cheekie frappe un tambour en peau de caribou avec une baguette de bois pendant qu’un adolescent (Christopher Yassie) et un bambin (Brandon Cheekie) regardent une partie de jeux de mains dénés, Tadoule Lake (Manitoba), 1992-1993. (e011300429)

Cependant, chez les adultes, ce jeu est surtout pratiqué par les hommes, certaines régions (notamment dans les Territoires du Nord-Ouest) ne permettant pas aux femmes de jouer. Néanmoins, au Yukon et dans certaines régions du nord des Prairies, les femmes ne sont pas seulement autorisées à jouer : elles y sont encouragées et largement soutenues. Leur participation accroît l’envergure des jeux et les rend plus amusants, tant pour les participants que pour les spectateurs.

Ce sont les organisateurs des tournois qui précisent si les équipes mixtes sont permises ou non. À ma connaissance, il n’y a eu qu’un seul tournoi entièrement féminin, qui s’est tenu à Whitehorse, au Yukon, en 2016.

La participation des femmes aux jeux de mains est un sujet délicat dans le Nord. Certains disent qu’il n’est pas dans la tradition de permettre aux femmes de jouer, et qu’elles gagneraient tout le temps parce qu’elles sont « trop puissantes ». Dans certaines collectivités, on n’autorise même pas les femmes à jouer du tambour.

D’autres soutiennent plutôt que les femmes jouaient aux jeux de mains dénés autrefois, mais que cela a changé depuis l’imposition du christianisme. Des missionnaires chrétiens ont déjà complètement interdit le tambour et les jeux de mains dénés; dans certaines collectivités, ils ont même brûlé des tambours, considérés comme païens (donc inacceptables). Or, cet instrument occupe une place très importante dans la culture et la spiritualité dénées.

Si certains Dénés ont toujours continué à jouer en secret, dans d’autres collectivités, les jeux de mains refont surface depuis quelques années seulement. Dans une collectivité en particulier, j’ai entendu dire que les jeux de mains avaient disparu depuis longtemps, mais que les femmes les faisaient renaître et encourageaient les hommes et les autres à y jouer de nouveau.

Je crois qu’à notre époque, exclure les femmes des jeux de mains dénés est injuste, tout comme les empêcher de jouer du tambour, d’ailleurs. La dynamique entre les sexes évolue dans toutes les cultures. Inclure davantage les femmes dans ce passe-temps amusant n’apporte que du positif pour tout le monde.

Pour ma part, j’adore regarder les jeux de mains dénés, mais je préfère de loin y participer, et j’aimerais voir plus de femmes le faire et en tirer du plaisir.

Visitez l’album Flickr sur les images des Dénés.


Angela Code est archiviste dans le cadre du projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.

Kwaata-nihtaawakihk : la naissance difficile du Manitoba

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par William Benoit

Le Canada célèbre des anniversaires importants en 2020. En effet, 150 ans se sont écoulés depuis l’annexion de la Terre de Rupert et des Territoires du Nord-Ouest au Canada en 1870. C’est également en 1870 que le Manitoba entre dans la Confédération, ce qui ne se fait pas sans heurts. En effet, le gouvernement du Canada se demande si le Manitoba doit demeurer un vaste territoire ou devenir officiellement une province. Les Métis poussent finalement le Canada à opter pour la province.

Tableau montrant une personne qui tient une cravache au-dessus de sa tête, debout sur un traîneau tiré dans la neige par un cheval brun qui se cabre.

Se frayer un chemin au Manitoba (e011072986)

Le Manitoba est le premier à se joindre aux quatre provinces fondatrices du Canada : l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Il n’y a donc pas de modèle à suivre. Mais alors qu’on s’attendrait à une réflexion approfondie et inclusive sur l’avenir de la province, les Métis vivent une tout autre expérience, marquée par la déportation, les traumatismes et plus tard la résilience. Leur situation se détériore une fois le Manitoba intégré à la Confédération. Les nouveaux pionniers provenant de l’Ontario se montrent hostiles. Pendant plusieurs générations, des aînés décriront cette période comme un règne de terreur contre les Métis.

L’aînée de la Nation métisse Verna DeMontigny a récemment comparé le processus de création de la province du Manitoba à une naissance difficile, ou Kwaata-nihtaawakihk dans la langue michif. Le terme est très approprié.

La Cour suprême du Canada, dans son jugement rendu en 2013 dans l’affaire Manitoba Metis Federation Inc. c. Canada, présente un récit détaillé sur le peuple métis, la colonie de la rivière Rouge et le conflit à l’origine de la Loi sur le Manitoba et de l’union du Manitoba avec le Canada :

L’histoire commence avec les peuples autochtones qui occupaient ce qui est devenu la province du Manitoba — les Cris et d’autres nations moins populeuses. Vers la fin du dix‑septième siècle, des aventuriers et explorateurs européens ont traversé le territoire sans s’y arrêter. L’Angleterre a revendiqué symboliquement les terres pour ensuite donner à la Compagnie de la Baie d’Hudson […] le contrôle d’un vaste territoire appelé Terre de Rupert, y compris ce qui est aujourd’hui le Manitoba. Les Autochtones ont continué d’occuper ce territoire. Outre les Premières Nations, le territoire a vu naître un nouveau groupe autochtone, les Métis — issus des premières unions entre les explorateurs et négociants européens et les femmes autochtones. À l’origine, les descendants de parents anglophones étaient appelés les Sang‑mêlé, alors que ceux ayant des racines françaises étaient appelés les Métis.

Le 19 novembre 1869, la Compagnie de la Baie d’Hudson cède à la Couronne britannique la Terre de Rupert et les Territoires du Nord-Ouest. Le 15 juillet 1870, par un décret signé quelques semaines plus tôt (le 23 juin), le gouvernement britannique admet ces territoires au sein du Canada, en vertu de l’article 146 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, 1867 (aujourd’hui la Loi constitutionnelle de 1867).

Il faudra attendre près de huit mois après la cession de ces territoires pour que le transfert entre pleinement en vigueur.

Le gouvernement du Canada, alors dirigé par le premier ministre John A. Macdonald, a l’intention d’absorber les territoires et de les ouvrir à la colonisation. Toutefois, il doit d’abord régler la question des peuples autochtones qui les habitent. Selon la Proclamation royale de 1763, le Canada a le devoir de traiter avec les nations autochtones souveraines pour obtenir leur consentement avant que la Couronne impériale puisse exercer sa souveraineté sur elles. Rédigée plus de cent ans auparavant, la Proclamation a pour objectif d’organiser et de gérer les territoires nouvellement élargis de l’Amérique du Nord britannique au terme de la guerre de Sept Ans. Elle comporte des règles qui doivent stabiliser les relations avec les peuples autochtones en encadrant le commerce, l’établissement des pionniers et l’achat de terres dans les régions à coloniser.

Dessin montrant des personnes assises autour d’un orateur debout. À l’arrière-plan se trouve un bâtiment avec des personnes assises ou debout sur le balcon.

Le traité avec les Indiens du Manitoba – un chef indien prononce un discours à Stone Fort (l’homme métis assis sur une chaise dans le cercle est peut-être un interprète) (e010967476)

Ainsi, pour les Premières Nations, le processus devrait consister à conclure des traités par lesquels elles accepteraient que leurs terres soient colonisées, en échange d’autres terres qui leur seraient réservées et de certaines promesses. La politique du gouvernement à l’égard des Métis n’est cependant pas aussi bien définie.

Photographie en sépia d’une petite ville où des bâtiments se dressent de chaque côté d’une large rue de terre marquée de traces de charrettes.

La rue principale vue vers le sud, Winnipeg, 1879. La rue est large pour que les charrettes de la rivière Rouge puissent circuler. (e011156541)

L’afflux massif de pionniers blancs dans la région de la rivière Rouge commence avant l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne. Le contrôle social et politique des Métis s’effrite, ce qui entraîne de la résistance et de l’hostilité. Pour régler le conflit et assurer l’annexion du territoire, le gouvernement du Canada entreprend des négociations avec des représentants du gouvernement provisoire dirigé par les Métis. Ces négociations mènent à l’adoption, en 1870, de la Loi sur le Manitoba, par laquelle le Manitoba devient une province canadienne.

La Loi est un document constitutionnel, mais elle est dotée de nombreuses caractéristiques des traités. Elle officialise les promesses et obligations du Canada envers le peuple métis. Ces promesses représentent les conditions selon lesquelles les Métis acceptent d’intégrer le Canada et d’abandonner leur territoire et leur revendication à l’autodétermination. Ces obligations sont encore en vigueur aujourd’hui.

La Nation métisse est un peuple autochtone reconnu partout dans le monde. Au Canada, ses droits ancestraux et issus de traités sont enchâssés dans la Constitution, au même titre que ceux des Premières Nations (« Indiens ») et des Inuit (« Esquimaux »). La patrie de la Nation métisse couvre un vaste territoire dans le centre-ouest de l’Amérique du Nord. Les Métis ont fondé le Manitoba en 1870 et ont été des partenaires de négociation du Canada au sein de la Confédération. Ils continuent de jouer un rôle de premier plan dans le développement du Canada contemporain.

En michif : Li Michif Naasyoon nishtowinikaatew oobor lii piyii pi li moond nishtowiinikasowak li moond autochtone. Daan li Canada si te payyek enn band di moond avek lii dray tretii daan li constitution, aloon bor li Promii Naasyoon pi li Ziskimoo. Li Michif Naasyoon Nataal li piyii mitoni kihchi-mishow, li taryaen daan li sawntrel west Nor America. Lii Michif, koum li fondateur di Manitoba daan li 1870 pi Canada’s naasaasyi-iwow di maashkihtonikaywin daan li Confederation, kiiyapit il li enportaan daan li Canada’s oosishchikeywiin.


William Benoit est conseiller en engagement autochtone interne au bureau du bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint à Bibliothèque et Archives Canada.

L’internement des Canadiens japonais – plus de 40 000 pages et 180 photos numérisées par le Numéri-Lab

Gabrielle Nishiguchi

Depuis son lancement en 2017, le Numéri-Lab a hébergé de nombreux projets, dont deux ont été réalisés dans le cadre de Landscapes of Injustice, un projet majeur de sciences humaines et de justice sociale d’une durée de sept ans, dirigé par l’Université de Victoria, et auquel se sont joints à ce jour quinze partenaires des sphères culturelle et universitaire et du gouvernement fédéral, notamment Bibliothèque et Archives Canada. Ce projet de recherche consiste à documenter et à raconter l’histoire des Canadiens japonais dépossédés de leurs biens – dont la vente forcée fut rendue légale par le décret 1943-0469 (le 19 janvier 1943) – durant la Seconde Guerre mondiale.

Au total, plus de 40 000 pages de documents textuels et plus de 180 photos ont été numérisées par les deux chercheurs avec la collaboration de Landscapes of Injustice. Certains documents sont d’ores et déjà consultables en ligne, notamment les photos concernant l’internement des Canadiens japonais.

Les photos concernant l’internement des Canadiens japonais

Réunies dans trois albums, ces photos ont été prises lors de tournées d’inspection des camps d’internement en 1943 et en 1945. Les deux premiers albums contiennent des photos prises dans des camps en Colombie-Britannique par Jack Long, du Service de la photographie de l’Office national du film du Canada.

Le troisième album, de 1943, renferme vingt-sept photos d’Ernest L. Maag, délégué du Comité international de la Croix-Rouge au Canada. S’y trouvent des photos illustrant les duretés de l’hiver pour les Canadiens japonais internés, comme celle, ci-dessous, de la voiture du délégué enlisée dans l’abondante neige bordant la route au moment de sa tournée d’inspection.

Trois hommes et une voiture dans une tempête de neige – (de droite à gauche) un homme est debout près de la portière, un deuxième est penché près de la roue arrière droite et un troisième vient les aider.

Photo no 26 [L’automobile du délégué du Comité international de la Croix-Rouge est prise dans une épaisse neige lors de sa tournée d’inspection des camps en hiver 1943]. Photo : Ernest L. Maag (e999900382-u)

Ci-dessous, des baraques dans un camp d’internement, avec de la neige pelletée contre leurs murs de planches à feuillure, recouverts d’un papier goudronné les protégeant des éléments.

(de droite à gauche) Des enfants se tiennent devant leurs baraques en bois à feuillure, contre lesquelles on a pelleté la neige. Plus loin, une personne internée marche dans cette rue de fortune. Les murs des baraques sont recouverts d’un papier goudronné les protégeant des éléments.

Photo no 5 [dans un camp d’internement, on a pelleté la neige contre les baraques, dont les murs de planches à feuillure sont recouverts d’un papier goudronné isolant. Photo : Ernest L. Maag] (e999900386-u)

On peut consulter toutes les photos numérisées lors du projet au moyen de l’outil Recherche dans la collection en utilisant les mots-clés « photos au sujet de l’internement des Canadiens japonais ».

Une logique fautive et préjudiciable

Il faut savoir que les photos prises par Jack Long avaient été commandées par le gouvernement canadien durant la Seconde Guerre mondiale dans le but de faire croire que les quelque 20 000 Canadiens japonais, qu’il avait internés de force en 1942, étaient particulièrement bien traités, et qu’en fait ils aimaient la vie dans les camps d’internement.

Les bureaucrates appliquaient une logique fautive et préjudiciable qui leur faisait ranger les Canadiens d’origine japonaise – dont les trois quarts étaient nés au Canada ou avaient été naturalisés citoyens canadiens – dans la même catégorie que les Japonais du Japon impérial. Ce parti pris discriminatoire procédait du raisonnement suivant : si les autorités impériales japonaises voyaient ces photos, ils pourraient être amenés à mieux traiter les soldats canadiens prisonniers de guerre de l’Axe.

Légendes originales

Les légendes originales reflètent l’intention initiale des photos, et sont donc cohérentes avec les mentalités des années 1940. Les personnes internées ne sont pas désignées comme étant de nationalité canadienne; on les appelle des « Japonais », à l’exception d’un cas où on utilise le terme péjoratif « Japs ». Les non-Japonais sont des « Blancs », des « Occidentaux » ou « des personnes d’autres races ». Seuls des non-Japonais sont nommés dans les légendes.

On ne ménage pas les euphémismes. On parle d’économie d’espace et de confort chaleureux pour ne pas dire que la baraque est trop petite. Les internés sont « des personnes évacuées ». Si on les déporte, ils sont « rapatriés ». Les baraques d’internement sont « des chalets ». Le camp lui-même est un « centre d’habitation » ou « un quartier ». On y trouve « des allées de maisons bien disposées » et des « avenues agréables ». Souvent, on a soin d’expliquer que les personnes internées sont traitées comme des Canadiens : « Dans les hôpitaux des camps, des mères accouchent comme dans tout autre hôpital. Voyez cette mère tout heureuse qui bavarde avec le docteur Burnett, directeur de l’hôpital »; « À la fin de l’année scolaire, les élèves japonais des familles évacuées tiennent une fête de fin d’année comme partout ailleurs au Canada. Les quartiers ne sont pas gardés, et les parents et amis évacués peuvent se rendre visite, ou faire du sport en plein air. »

On ne ménage pas non plus les qualificatifs : « joyeux », « moderne », « un bel endroit », « bien équipé », « bien pourvu », « propre », « aussi parfait que possible »… Près d’une photo prise à l’hôpital du camp de New Denver, en Colombie-Britannique, dans l’aile des femmes, l’auteur de la légende interprète la scène : « on voit toute la chaleur humaine que véhiculent ces sourires ». Dans ce cas-ci, le ruban ornant les cheveux de la patiente internée pourrait bien être la preuve que la scène était arrangée pour la photo.

(de gauche à droite) Patiente alitée (et internée), avec une infirmière à son chevet.

Dans l’aile féminine de l’hôpital du camp de New Denver, on voit toute la chaleur humaine que véhiculent ces sourires. [Le photographe semble avoir préparé cette scène avec la patiente internée; remarquons le ruban ornant le sommet de sa chevelure.] (e999900300-u)

Certes, les photos de M. Long ont été minutieusement arrangées par une main professionnelle, mais il n’y a pas à se méprendre sur le sourire forcé et artificiel des personnes internées dans les camps.

Au vu des photos de M. Long, un fonctionnaire du ministère des Affaires extérieures a écrit ce commentaire sur la pochette du dossier : « Ce sont d’excellentes photos. » En revanche, son collègue Arthur Redpath Menzies a rédigé le 26 avril 1943 un autre commentaire sous le premier, commentaire qui nous rappelle brutalement la réalité cachée derrière la façade prise en photo : « Il faut comprendre qu’en réalité, cet endroit n’a absolument rien d’enchanteur. Des gens qui y sont allés m’en ont parlé : c’est très froid, et il n’y a pas de travail, sinon scier du bois […] Ce n’est pas un endroit très agréable – pour des citoyens canadiens dont le seul crime est la couleur de leur peau ». M. Menzies est par la suite devenu chef de mission du Canada au Japon, en 1950, puis ambassadeur extraordinaire avec pleins pouvoirs en République populaire de Chine et en République socialiste du Vietnam en 1976.

Un village environné de montagnes. On aperçoit plusieurs bâtiments à l’avant-plan et des rangées de plus petites habitations plus loin à gauche.

À Lemon Creek, en C.-B., les maisons des personnes évacuées sont assez espacées pour qu’elles y vivent confortablement et cultivent un potager. Dans chaque chalet vit une famille. [Baraques au camp d’internement de Lemon Creek, en C.-B.] Photo : Jack Long (e999900291)

Un homme est debout devant un grand rayonnage incliné rempli de caractères d’imprimerie japonais.

Une partie des milliers de caractères d’imprimerie japonais utilisés pour The New Canadian, un journal hebdomadaire de Kaslo, en C.-B. Ce journal a aujourd’hui ses bureaux à Winnipeg, au Manitoba. [Le journal The New Canadian a vu le jour à Vancouver en 1939. Publié en anglais, il se voulait la voix des Nisei (Canadiens japonais de deuxième génération). Après l’attaque de Pearl Harbor et l’internement d’environ 20 000 Canadiens japonais, le journal a repris sa publication au camp d’internement de Kaslo, en C.-B. Une section en japonais a été ajoutée pour mieux servir les Issei, soit les Canadiens japonais de première génération. En 1945, le journal a déménagé à Winnipeg, puis en 1949 à Toronto, en Ontario, où il a continué de paraître jusqu’en 2001.] Photo : Jack Long (e999900358-u)

Trois femmes, dont une infirmière, se tiennent autour d’un îlot où se trouvent des cabarets, de la vaisselle et des bouteilles de lait. Des ustensiles sont suspendus au montant central de l’îlot.

La cuisine très moderne de l’hôpital du camp de Greenwood. [Cuisine d’hôpital au camp d’internement de Greenwood, en C.-B.] Photo : Jack Long (e999900255-u)

Les légendes originales de ces photos témoignent du passé colonial du Canada. Lorsque c’est nécessaire pour présenter un portrait plus complet et équitable de notre histoire, Bibliothèque et Archives Canada accompagne ses documents de mises en contexte. Il s’agit d’un travail important, car, comme il est écrit sur le site Web de Landscapes of Injustice : [traduction] « La volonté d’une société de parler des épisodes sombres de son histoire en dit très long sur son caractère démocratique. »

Si vous avez l’idée d’un projet comme celui-ci, veuillez écrire au Numéri-Lab et y présenter un résumé de votre projet.

Sources connexes de BAC

Documents textuels

Dossiers

Liens connexes


Gabrielle Nishiguchi est archiviste à la section Société, emploi, affaires autochtones et gouvernementales de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Madge Macbeth, ou l’écriture sous toutes ses formes

Par Vasanthi Pendakur

Photographie de type portrait d’une femme portant un chemisier en dentelle, un collier de perles de jade et une broche en diamant, et regardant l’appareil photo.

Portrait de Madge Macbeth (e010935318)

Madge Macbeth, prolifique auteure canadienne d’origine américaine, écrit un grand nombre de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre, de livres de voyage, d’articles de journaux et d’entrevues tout au long de la première moitié du 20e siècle. Elle s’engage à fond dans les associations d’auteurs et dans le monde du théâtre : membre fondatrice de l’Ottawa Little Theatre, elle est aussi la première femme à occuper la présidence de la Canadian Authors Association, où elle assure trois mandats.

Madge Macbeth, née Madge Hamilton Lyons le 6 novembre 1878 à Philadelphie, est la fille de Bessie Maffitt et d’Hymen Hart Lyons. Enfant, elle écrit des pièces de théâtre et produit même ses propres journaux. Elle marche sans doute sur les traces de sa grand-mère, Louisa Hart Maffitt, une suffragette et l’une des premières femmes américaines à faire carrière dans la presse.

La famille s’installe à Baltimore, et Madge Lyons est envoyée au Collège Hellmuth de London, en Ontario, pour y poursuivre ses études. Dans son mémoire intitulé Boulevard Career, l’auteure mentionne que dans les années 1890, on n’y enseignait pas la littérature canadienne; on se concentrait plutôt sur les classiques. Après ses études, elle passe quelques années à travailler comme mandoliniste et comédienne de vaudeville, avant d’épouser Charles Macbeth en 1901.

Le couple déménage d’abord à Détroit, puis s’installe à Ottawa, ville dont Madge Macbeth s’éprend instantanément, écrivant que « l’endroit lui donne l’occasion d’apaiser son amour inné et insatiable pour les gens ». Aucun doute ne subsiste à cet égard : elle se fait de nombreux amis parmi les grands noms d’Ottawa, dont le photographe Yousuf Karsh et la mairesse Charlotte Whitton.

Vue de profil de Madge Macbeth portant une robe noire avec une veste de dentelle et un chapeau orné de plumes.

Portrait de Madge Macbeth dans les jeunes années de sa vie adulte à Ottawa (e008406101)

Le malheur frappe vers 1908 : le mari de Madge Macbeth contracte la tuberculose et en meurt, son jeune fils tombe malade, et sa mère perd tout son argent. L’écriture est l’une des seules avenues professionnelles ouvertes aux femmes à l’époque. L’auteure en parlera plus tard dans une entrevue accordée au magazine Maclean’s : « J’ai commencé à écrire […] avec l’illusion que je pourrais le faire à la maison. J’ai compris depuis longtemps que s’il y a un endroit où l’on ne peut écrire en paix, c’est bien chez soi » [traduction]. À l’époque, le marché canadien de la littérature est restreint. Les maisons d’édition recherchent des auteurs américains ou britanniques. Bien souvent, leurs collègues canadiens sont affectés à la rédaction de publicités ou relégués au deuxième rang.

Madge Macbeth commence par écrire de courts textes pour des magazines et connaît un certain succès en début de carrière avec deux romans, The Changeling (1909) et The Winning Game (1910). Vient ensuite une période creuse. Marjorie MacMurchy, l’une des premières femmes dans le domaine de la presse au Canada, joue alors un précieux rôle de sage conseillère. Elle suggère à la jeune écrivaine d’essayer d’obtenir des entrevues avec des députés, parce que les magazines s’intéressent davantage aux politiciens qu’à la fiction.

La chance vient à tourner : une maison d’édition canadienne accepte un texte de Madge Macbeth, et d’autres commandes suivent bientôt. L’auteure écrit tout ce qu’elle peut : publicités, dépliants et brochures pour le Chemin de fer Canadien Pacifique, publications en série, romans, livres de voyage, pièces de théâtre, feuilletons radiophoniques, propagande (pendant la Deuxième Guerre mondiale), articles de journaux et chroniques. Elle signe de son propre nom et utilise divers pseudonymes masculins et féminins. Son style et les sujets qu’elle aborde varient d’un livre à l’autre, mais la plupart de ses textes exploitent un filon humoristique ou satirique, et ses personnages principaux sont généralement des femmes. Elle aborde divers thèmes : mariage, sexualité, voyages, aventure, religion, complots politiques. Plus tard dans sa carrière, elle voyage beaucoup, principalement seule, pour donner des séries de conférences et trouver matière à écrire de nouveaux livres.

Madge Macbeth tenant un document, le regard tourné vers le côté.

Madge Macbeth tenant un document (e010935329)

Madge Macbeth consacre beaucoup de ses romans aux classes moyenne et supérieure. De fait, certains de ses romans de satire politique populaires, comme The Kinder Bees (1935) et The Land of Afternoon (1924), se basent sur sa connaissance de la haute société d’Ottawa. Tous deux sont publiés sous un pseudonyme, Gilbert Knox, dont le secret est bien gardé. L’un des plus célèbres romans de l’auteure, Shackles (1926), présente la pensée de la première vague féministe en racontant l’histoire de Naomi Lennox, une femme de la classe moyenne qui lutte pour le respect en tant qu’écrivaine et défend sa liberté au sein de la religion et du mariage. Le livre est encensé par certains et condamné par d’autres, en raison de sa représentation des rapports sexuels dans le mariage.

Les articles de Madge Macbeth portent sur des thèmes similaires et présentent des femmes dans les domaines de l’art, des affaires, de l’éducation et du militantisme pour le vote des femmes. Dans un article publié en 1947, « How much sex should be put into novels? » (Quelle importance devrait-on accorder à la sexualité dans les romans?), l’auteure soutient que les écrivains sont des reporters qui décrivent leur monde. Elle est critique à l’égard de ceux qui donnent trop de poids à la sexualité dans leurs romans, mais affirme néanmoins que de l’ignorer est un manque de respect pour la réalité et la littérature. Elle relate un échange avec un réformiste [traduction] : « “Pourquoi vous, les écrivains, ne traitez-vous pas de belles choses?”, se plaignit-il. […] “Aimez-vous personnellement les livres édifiants, lui lançai-je, ou ne sont-ils bons que pour les autres?” »

Tout au long de sa carrière, Madge Macbeth s’implique beaucoup auprès des associations d’auteurs et dans le monde du théâtre. Première femme à la présidence de la Canadian Authors Association, elle cumule en plus trois mandats dans ces fonctions, un record à l’époque. Elle en profite pour faire la promotion de la littérature canadienne et offre un appui sans faille aux jeunes auteurs. Qui plus est, son intérêt pour le théâtre mène à la création de l’Ottawa Drama League, qui deviendra l’Ottawa Little Theatre. Dans ce projet, elle se fixe l’objectif de sevrer les enfants des films bas de gamme, pour leur faire découvrir et aimer la littérature dramatique de qualité. Elle insiste sans relâche auprès des députés pour obtenir du financement, jusqu’à la réalisation du projet. Aujourd’hui, la compagnie de théâtre est l’une des plus vieilles du Canada.

Grand groupe de femmes et d’hommes debout devant la porte d’entrée d’un bâtiment.

Portrait de groupe de la Canadian Authors Association (e008406116)

L’œuvre de Madge Macbeth est très progressiste, mais des éléments de son écriture trahissent son éducation victorienne. Si les sujets qu’elle aborde sont visionnaires, ses livres ont toutefois tendance à suivre les conventions de l’époque. Elle soutient les écrivains émergents, et elle est fière de ne dépendre financièrement de personne et d’ouvrir cette même possibilité à d’autres femmes. Néanmoins, elle signe des articles où elle soutient que les femmes ont oublié leurs responsabilités domestiques et qualifie le célibat de vie à moitié vécue. Madge Macbeth écrit comme une femme de son milieu, et une partie du langage qu’elle utilise serait désuet aujourd’hui. Ces contradictions représentent bien sa longue carrière et les changements qui ont secoué la société entre son enfance dans l’univers victorien et sa mort dans les années 1960. D’ailleurs, Boulevard Career se termine sur une réflexion sur l’évolution de la société – celle d’Ottawa tout particulièrement – au fil de sa carrière, surtout pour les femmes. Son écriture et sa vie s’inscrivent dans ces changements : un pied dans l’avenir et l’autre dans le passé.

L’auteure a fait don de ses archives aux Archives nationales du Canada en 1958. Le fonds Madge Macbeth contient les manuscrits de bon nombre de ses livres, des renseignements sur le droit d’auteur, et de la correspondance sur divers sujets, y compris les conférences de l’auteure et ses activités au sein de l’Ottawa Drama League et de la Canadian Authors Association. Le fonds comprend également des journaux intimes, des albums de coupures et une grande collection de photos représentant Madge Macbeth à divers moments de sa vie et montrant son côté théâtral et son amour de la scène. Le fonds Madge Macbeth permet de mieux comprendre la longue carrière de l’auteure et d’assurer que son œuvre ne sera pas oubliée.

Portrait de Madge Macbeth vue de profil, vêtue d’une cape à motifs de couleur pâle.

Portrait de Madge Macbeth portant une cape (e010935313)

Autres ressources :


Vasanthi Pendakur est gestionnaire de projet à la Division du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Hockey féminin : elle lance… et compte!

Par Ellen Bond

Remporter une compétition internationale et entendre son hymne national dans l’aréna, c’est le rêve de bien des hockeyeurs canadiens. En janvier 2020, le Canada s’est couvert d’or en défaisant la Russie en finale du Championnat mondial junior de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF). Chaudement disputé, le tournoi masculin a été suivi par des millions de personnes dans le monde entier. Pourtant, à peine quelques jours plus tôt, c’est un auditoire beaucoup plus petit qui a regardé le duel entre le Canada et les États-Unis au Championnat du monde de hockey sur glace féminin des moins de 18 ans.

Contrairement au basketball, où l’on réduit la taille du ballon pour les femmes, et au volleyball, où l’on abaisse le filet, le hockey se pratique de la même façon chez les deux sexes. Certes, les femmes jouent « sans contact », mais on ne change ni le format de la patinoire, ni les dimensions des buts, ni la taille ou le poids de la rondelle. D’ailleurs, si le hockey a vu le jour au début des années 1870, les femmes ont adopté ce sport à peine deux décennies plus tard. Une question s’impose donc : comment se fait-il que le hockey féminin, après des débuts prometteurs, n’ait pas progressé comme le hockey masculin?

: Photographie noir et blanc, prise à l’extérieur, montrant des femmes en jupe longue.

Groupe de femmes réunies pour jouer au hockey, Ottawa (Ontario), 1906. (PA-042256)

Enfant, tout ce que je voulais faire, c’était de jouer au hockey. Je me souviens d’avoir regardé mon frère jouer sur la glace avec plein d’autres garçons. Ils installaient de longs boyaux sur les lignes rouge et bleues pour diviser la patinoire en trois petites surfaces de jeu. Je voulais me joindre à eux, mais on ne laissait pas les filles jouer. Les choses ont toutefois changé dans les années 1970, quand nous avons déménagé à Campbellford, en Ontario. Un jour, au début de l’automne, un homme s’est présenté chez moi et a demandé à mon père s’il voulait être l’entraîneur de l’équipe des filles. Mon père a dit oui, et au début de ma huitième année scolaire, j’ai commencé à jouer dans une ligue.

Photographie sépia d’une équipe de jeunes hockeyeuses portant un chandail où l’on peut lire « Campbellford Minor Hockey ».

Mon équipe la première année où j’ai eu le droit de jouer au hockey. Nous avons remporté le championnat. Je suis la troisième à partir de la gauche dans la rangée du haut; on voit mon père à droite et mon frère accroupi devant lui. (Photo fournie par l’auteure)

Une question m’est donc venue en tête : si les femmes et les hommes ont commencé à pratiquer ce sport à la fin du 19e siècle, pourquoi n’avais-je pas eu le droit de jouer avant mon arrivée à Campbellford, même si j’ai grandi dans une ville relativement grande?

Photographie noir et blanc d’une femme vêtue d’une jupe pour une partie de hockey en plein air.

« La reine de la glace ». Une femme en patins de figure sur une patinoire avec un bâton de hockey dans les mains, 1903. (C-3192610)

Selon l’Association de hockey féminin de l’Ontario, la première partie opposant des femmes a eu lieu en 1891 à Ottawa, en Ontario. À l’époque, l’Université de Toronto, l’Université Queen’s et l’Université McGill avaient des équipes féminines, mais celles-ci étaient tenues de jouer à l’abri des regards masculins. En effet, mis à part les arbitres, aucun homme ne pouvait assister à la partie. En 1914, le premier championnat provincial féminin s’est déroulé à Picton, en Ontario. Il a mis aux prises six équipes, dont certaines représentaient des universités. Ensuite, en 1921, l’Université de Toronto a vaincu l’Université McGill pour remporter le premier championnat universitaire féminin au Canada. Grâce à ces équipes et à d’autres, le sport a continué de croître, bien que de façon irrégulière, pendant les années 1920 et 1930.

Puis, tout s’est arrêté net. Peut-être était-ce parce qu’on jugeait le hockey trop violent pour les filles, comme l’a affirmé Clarence Campbell, président de la Ligue nationale de hockey, en 1946. Ou parce qu’à certains endroits, il était interdit de regarder les femmes jouer. Ou parce qu’on trouvait la chose frivole, ou les joueuses trop passionnées. Ou encore, comme l’avance Wayne Norton dans le livre Women on Ice : The Early Years of Women’s Hockey in Western Canada, parce qu’à l’issue d’un vote en 1923, l’Association canadienne de hockey amateur s’est opposée à la reconnaissance officielle du hockey féminin. Dans le livre Too Many Men on the Ice : Women’s Hockey in North America, Joanna Avery et Julie Stevens soutiennent que la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale a entraîné le déclin du hockey féminin. Quand la majorité des hommes sont partis combattre, beaucoup de femmes se sont mises à travailler dans les usines, ce qui leur laissait peu de temps pour s’amuser. Bref, quelle que fût la raison, notre sport de prédilection a été difficilement accessible aux femmes et aux filles pendant plusieurs décennies, et bon nombre d’entre elles n’ont jamais eu l’occasion de jouer au hockey.

Photographie noir et blanc d’une hockeyeuse professionnelle.

Mademoiselle Eva Ault. Quand la Première Guerre mondiale a conduit les hommes en Europe, les femmes ont eu leur première chance de jouer au hockey dans un contexte professionnel. Eva Ault est devenue une favorite de la foule, mais la fin de la guerre a marqué la fin de la carrière des pionnières du hockey professionnel féminin. (PA-043029)

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les huit joueuses, en uniforme, sont placées côte à côte et tiennent leur bâton la palette vers le haut.

Une équipe de hockey féminin de Gore Bay, sur l’île Manitoulin (Ontario), 1921. Le nom des joueuses figure dans la notice. (PA-074583)

J’ai pu jouer au hockey de la huitième à la treizième année, aussi bien dans un cadre communautaire que scolaire à Peterborough, en Ontario. J’ai aussi eu la chance de faire partie des équipes universitaires à McMaster et à Queen’s. C’est le plus près que je me suis approchée du niveau professionnel. On nous fournissait l’équipement, une patinoire pour les entraînements et les parties, et le transport pour chaque affrontement. À l’Université McMaster, le budget total de mon équipe était inférieur à ce que l’équipe masculine dépensait juste pour les bâtons, mais je me considérais chanceuse de pouvoir représenter mon université et de jouer avec et contre certaines des meilleures hockeyeuses au monde.

Parmi ces athlètes d’exception, il y avait Margot (Verlaan) Page et Andria Hunter. Toutes deux ont représenté le Canada aux championnats du monde. J’ai joué avec Margot pendant trois ans à l’Université McMaster. C’était la capitaine et la meilleure sur la glace. À l’époque, c’était le plus haut niveau qu’il lui était possible d’atteindre. Elle a par la suite défendu les couleurs du Canada aux championnats du monde de l’IIHF de 1987 (événement non sanctionné), 1990, 1992 et 1994. Puis, de 2000 à 2007, elle a dirigé les équipes féminines canadiennes aux championnats de l’IIHF et aux Jeux olympiques. Aujourd’hui, Margot est entraîneuse en chef de l’équipe féminine des Badgers de l’Université Brock. Quant à Andria, je l’ai rencontrée lorsque nous vivions toutes deux à Peterborough. Je travaillais comme monitrice au camp Quin-Mo-Lac alors qu’elle était campeuse. Comme nous vivions dans une petite ville, nous nous croisions souvent. J’ai demandé à Andria comment se sont déroulés ses débuts au hockey. Voici son histoire, traduite en français :

J’ai commencé à jouer au hockey en 1976. C’était plutôt rare, à l’époque, de voir des filles pratiquer ce sport. J’ai eu la chance de me trouver à Peterborough au moment où le hockey féminin commençait à se développer. À ce moment-là, bien des petites villes n’avaient aucune équipe féminine. La première année, j’ai joué avec des garçons dans une ligue locale, mais par la suite, j’ai toujours pu jouer avec des filles.

Toute mon enfance, j’ai rêvé de jouer au niveau universitaire, parce que c’était le plus haut niveau à l’époque. Il n’y avait pas d’équipe nationale, donc il fallait évidemment oublier les championnats du monde et les Jeux olympiques. J’ai toutefois été très chanceuse que le hockey féminin connaisse des changements majeurs au bon moment pour moi.

Je me suis retrouvée dans une équipe universitaire américaine grâce à une bourse d’études;c’était une des premières fois aux États-Unis qu’une femme étrangère recevait une bourse pour jouer au hockey J’ai aussi pu faire partie d’Équipe Canada en 1992 et en 1994! Je me suis toujours dit que si j’étais née à peine cinq ans plus tôt, je n’aurais possiblement pas vécu ces merveilleuses expériences.

De 1990 à 1996, j’ai joué à l’Université de Toronto, où je faisais mes études supérieures. C’était une période de transition tumultueuse pour le programme. À ma première année, nous rangions notre équipement dans un petit casier. Les parties se divisaient en trois périodes de seulement quinze minutes, et la surfaceuse passait une seule fois. Puis, pendant la saison 1993-1994 (j’étais alors partie jouer en Suisse), le programme de hockey féminin a failli être éliminé, mais de nombreuses personnes se sont ralliées pour le sauver. À mon retour à l’Université de Toronto, l’année suivante, le hockey féminin était devenu un sport de haute performance. Nous avions maintenant quatre entraînements de deux heures par semaine, et nous ne rangions plus notre équipement dans des casiers!

J’ai aussi joué dans la Ligue nationale de hockey féminin (LNHF) à ses débuts. Quand je portais le chandail des Ice Bears de Mississauga, notre propriétaire enthousiaste a trouvé le moyen de nous faire jouer au Hershey Centre [aujourd’hui le Paramount Centre], où nous avions même notre propre vestiaire. Malheureusement, nous n’attirions pas assez de spectateurs pour rester dans un aréna aussi cher, ce qui a entraîné notre déménagement à Oakville après deux saisons.

Depuis que j’ai quitté la LNHF, en 2001, le hockey féminin a poursuivi sa croissance. Aujourd’hui, la société voit assurément le sport féminin d’un bien meilleur œil que lorsque j’étais enfant. Le niveau de jeu est rehaussé parce que les filles ont plus d’occasions de se développer. La qualité des entraîneurs, le degré de compétitivité et le temps de glace au niveau amateur y sont certainement aussi pour quelque chose. Il y a également plus d’équipes universitaires au Canada et aux États-Unis, et plus de ressources pour les joueuses. Malheureusement, on a encore de la difficulté à attirer les foules, et les débouchés professionnels sont limités. Heureusement, il y a de plus en plus de place pour les femmes derrière les bancs.

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les joueuses portent des chandails d’équipe et tiennent chacune un bâton.

Photographie de l’équipe de hockey féminin de l’Université Queen’s, 1917. Certains noms figurent dans la notice. (PA-127274)

Comme l’a dit Andria, les filles qui veulent jouer au hockey aujourd’hui ont maintes possibilités. Il y a beaucoup d’équipes partout au Canada. Les jeunes hockeyeuses peuvent viser de nombreuses équipes universitaires, la première division de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), aux États-Unis, et des équipes dans plusieurs pays d’Europe. Elles peuvent rêver de représenter leur pays aux Jeux olympiques et aux championnats du monde. Des millions de téléspectateurs ont pu voir l’élite des joueuses canadiennes et américaines s’affronter à 3 contre 3 pendant le week-end des étoiles de la LNH à Saint-Louis, au Missouri. À mesure que le hockey féminin poursuivra sa croissance, les rivalités entre pays se développeront. Et qui sait, la LNH lancera peut-être un jour une division féminine?

Dans tous les cas, l’avenir s’annonce prometteur pour les jeunes filles qui rêvent de jouer au hockey. Margot, Andria et moi avons tiré bien des leçons de vie de ce sport dans notre jeunesse, et nous sommes enchantées pour les filles d’aujourd’hui quand nous voyons toutes les perspectives que leur réserve le merveilleux sport qu’est le hockey.


Ellen Bond est assistante de projet à la Division du contenu en ligne de Bibliothèque et Archives Canada.

Le Canada en couleur

Par Samantha Shields

Les débuts de la photographie couleur

La photographie couleur voit le jour au 19e siècle. Toutefois, il faut attendre le milieu des années 1930 avant que la technologie ne se perfectionne suffisamment pour devenir accessible aux amateurs. Avec la production en série de photographies sur pellicules diapositives en couleur (comme le film inversible couleur Kodachrome), on obtient facilement des images impressionnantes aux couleurs vives. Même s’il faut un projecteur ou une autre source de lumière pour visionner les diapositives, celles-ci gagnent vite en popularité, l’impression couleur demeurant hors de portée pour le photographe amateur moyen.

Au milieu du 20e siècle, les procédés d’impression couleur demeurent complexes et demandent temps et argent. Ils requièrent également une précision technique et des connaissances en chimie plus poussées que pour le noir et blanc ou les diapositives couleur. Et malgré tous leurs efforts, les adeptes de cette nouvelle technique sont souvent déçus. Couleurs trop vives qui détonnent, plage chromatique restreinte… le résultat est souvent décrit comme irréaliste et criard.

L’impression couleur met donc du temps à s’imposer. Ce sont d’abord les amateurs bien nantis et les expérimentateurs curieux qui l’adoptent, ainsi que les imprimeurs de magazines, de publicités et de documents commerciaux.

Un homme en chemise et cravate est assis auprès d’une fillette en robe à carreaux; il sourit en regardant une photo. Le nom de la marque (Kodak) figure dans le coin supérieur gauche de l’image.

Épreuve d’une publicité de Kodak, 1946. Photo : Yousuf Karsh/Kodak (a215007k)

Le procédé d’impression couleur

À l’aube de la photographie couleur, les fabricants du monde entier déploient de grands efforts pour mettre au point des produits qui simplifieront et amélioreront le procédé. Durant cette période d’innovation, l’une des méthodes les plus prisées consiste à imprimer à partir de « négatifs de sélection » distincts.

En termes simples, l’image (provenant d’une prise de vue ou d’une diapositive) est séparée en trois négatifs, chacun ne montrant qu’une couleur : rouge, vert ou bleu. Le photographe peut obtenir ces négatifs l’un après l’autre – mais il court alors le risque que le sujet ou l’appareil bouge entre les poses –, ou encore utiliser un appareil trichrome à prise unique (one-shot) qui réfléchit l’image pour que plusieurs plaques soient exposées au même moment.

Les négatifs ainsi obtenus servent à créer des positifs en relief (appelés matrices) sur lesquelles sont appliquées les teintes correspondantes : cyan, magenta et jaune. Les matrices sont ensuite pressées ou roulées l’une après l’autre sur le papier photo, dans un alignement parfait qu’on nomme « coïncidence des couleurs ». On obtient ainsi une impression polychrome.

Photo couleur d’une mallette accompagnée de trois négatifs identiques, le premier de couleur magenta, le deuxième de couleur cyan et le troisième de couleur jaune.

Publicité pour une mallette : impression finale accompagnée des trois matrices couleur. Photo : Brodie Macpherson (e011310465-e011310468)

Au début des années 1940, d’autres options d’impression couleur sont mises à la disposition des photographes, comme le procédé d’impression en trichromie, l’oléobromie, le procédé de blanchiment et le procédé de transfert hydrotypique de colorants. Ce dernier, créé au milieu des années 1930, est d’abord commercialisé par la société Eastman Kodak sous le nom de « procédé de reproduction par contact pour le relief » (ou procédé wash-off), et attire rapidement l’attention. Il est éventuellement remplacé par le transfert de colorant (1946), où l’assemblage des impressions n’est pas sans rappeler la lithographie couleur. Ce dernier procédé facilite la création de copies et l’impression par lots, tout en permettant davantage de manipulations à diverses étapes de l’impression. En outre, les matériaux requis sont moins sensibles à la température et à l’humidité.

Difficultés techniques et logistiques

Des années 1930 aux années 1960, quiconque veut imprimer des photos couleur au Canada doit surmonter tout un lot d’obstacles relatifs à la géographie, au financement et aux procédés chimiques.

Photo noir et blanc d’un ancien appareil photo, 1943.

Appareil photo couleur automatique. Photo : Ministère de la Défense nationale (a064809)

Photo noir et blanc de l’appareil photo de Brodie Macpherson.

Appareil photo trichrome à prise unique de marque Devin ayant appartenu à Brodie Macpherson. Source : e011312590

À l’époque, le Canada compte parmi les pays qui adoptent rapidement les nouveaux procédés photo. Mais s’il possède le savoir-faire, on ne peut en dire autant du matériel. Comme ce dernier provient surtout de l’étranger, le transport est lent et imprévisible, et l’approvisionnement, peu fiable. Cette situation force de nombreux photographes et imprimeurs à collaborer pour trouver des solutions novatrices.

Eastman Kodak est une pionnière de la photo par transfert hydrotypique, tant en ce qui concerne le matériel que l’impression. Mais comme son siège social et son usine se trouvent à Rochester, dans l’État de New York, la distribution au Canada s’en trouve restreinte. Le centre du pays fait exception : il peut compter sur la présence à Toronto de la Canadian Kodak Co. (établie en 1899 et devenue plus tard Kodak Canada Inc.), dotée d’une usine et d’un centre de distribution. Mais les installations canadiennes n’ont pas de tout en stock, et on n’y produit pas de matériel couleur avant la fin des années 1960.

Ailleurs au pays, les photographes ont accès aux installations de Kodak en 1961, année où l’entreprise établit un laboratoire de traitement de film couleur à North Vancouver pour desservir l’Ouest du Canada. Mais la plupart des Canadiens qui souhaitent se procurer du matériel couleur de Kodak doivent se tourner vers leurs fournisseurs locaux.

Or, les marchands du coin s’approvisionnent auprès de fabricants étrangers ou de centres de distribution. Les commandes s’accompagnent donc inévitablement de certains défis, dont :

  • des retards : il faut souvent compter cinq semaines ou plus pour la livraison. Par conséquent, les imprimeurs de photos couleur se prêtent ou s’échangent souvent du matériel afin de pouvoir respecter leurs échéances;
  • une certaine dépendance : la pénurie de matériel et l’irrégularité des livraisons (allant parfois jusqu’à plusieurs semaines) empêchent les laboratoires d’honorer des commandes ou d’en accepter de nouvelles ou de trop grosses;
  • d’éventuels déplacements de l’autre côté de la frontière : en effet, les commandes passées ou reçues aux États-Unis arrivent souvent beaucoup plus vite (environ cinq jours).
Page montrant, en cinq exemplaires, une photo sur laquelle on voit un minuscule piano bleu avec un banc, à l’intérieur d’une boîte rouge et jaune couverte de notes de musique. Sur la page, on peut lire « 200 reproductions directes de photographies couleur coûtent moins cher qu’une gravure en quatre couleurs! »

Publicité pour les services de Brodie Macpherson, avec liste des prix. Photo : Brodie Macpherson (e011310469)

Difficultés financières

Comparativement au noir et blanc, l’impression couleur coûte beaucoup plus cher, tant pour l’imprimeur que pour le client. Or, les particuliers et les entreprises hésitent à engager les sommes requises, de crainte que les images soient ratées en raison de l’effet peu naturel des couleurs. Les imprimeurs ont donc avantage à produire de belles impressions de haute qualité, au plus bas prix raisonnable. Pour y parvenir :

  • Ils limitent les petites commandes, qui exigent beaucoup de travail et coûtent cher. (Les produits chimiques, une fois ouverts, peuvent devenir périmés entre deux commandes.)
  • Ils font de plus grands tirages pour étaler les coûts associés au perfectionnement de la première impression. De plus, les images peuvent être commandées à nouveau, même des années plus tard.
  • Ils visent les entreprises publicitaires et commerciales : attirées par les couleurs vives qui retiennent l’attention, celles-ci ont les moyens de faire de grosses commandes et demandent des réimpressions.
  • Par l’intermédiaire de clubs et de bulletins d’information, ils collaborent pour recommander des imitations moins coûteuses de produits chimiques, de même que pour échanger sur la façon d’améliorer les procédés et la qualité d’impression.
  • Ils s’adonnent à l’importation privée. Le matériel acheté au Canada coûte souvent plus cher, même en tenant compte des frais d’importation. Ceux qui ont la chance d’habiter à proximité de la frontière canado-américaine reçoivent leur commande plus vite en la passant auprès d’un fournisseur américain; ils traversent aussi la frontière pour acheter du matériel moins cher et plus récent.
Impression couleur de huit emballages de biscuits vendus par Purity Factories Ltd.

Publicité pour les biscuits de Purity Factories Ltd. Photo : Brodie Macpherson (e011312592)

Comme les petites commandes irrégulières compliquent le travail d’impression pour la plupart des entreprises, beaucoup de studios n’offrent pas de photos couleur. Les autres, au lieu de transformer leur chambre noire, envoient souvent leur pellicule dans des laboratoires externes qui développent et impriment les photos. Le coût exorbitant des petits tirages est alors absorbé par le client.

Pour toutes ces raisons, le portrait photo en noir et blanc perdure longtemps malgré les progrès de la couleur. On note toutefois quelques exceptions : on produit des photos couleur pour les portraits de mariage et de groupe ainsi que pour les cartes des Fêtes, car les clients en demandent plus de copies, ce qui permet d’offrir un prix plus raisonnable.

Portrait couleur d’une femme portant une robe fleurie, le visage éclairé, assise dans une chaise à appuie-bras en bois.

C309 – Femme inconnue. Photo : Brodie Macpherson (e011310460)

Trois versions détaillées de l’image précédente, en noir et blanc, identiques à une exception près : la densité de l’exposition varie en fonction de la couleur filtrée (A = rouge, B = vert, C = bleu).

Épreuves d’impression des négatifs de sélection pour la photo C309 – Femme inconnue. Photo : Brodie Macpherson (e011310461-e011310463)

Avec l’amélioration de l’impression couleur et la popularité croissante des publicités couleur, les imprimeurs reçoivent parfois de grosses commandes de différents clients. Pour pouvoir livrer un produit de qualité sans délai, certains forment alors de petits réseaux avec des partenaires de confiance vers qui ils dirigent leurs clients au besoin.

Par ailleurs, l’aménagement d’une chambre noire pour le traitement des couleurs entraîne des dépenses considérables. Il en va de même pour l’apprentissage des techniques, qui se fait en grande partie par essais et erreurs. Ces coûts élevés (et le niveau de difficulté du procédé) rebutent les simples amateurs, mais d’autres se tournent vers leur club de photographie pour expérimenter cette nouvelle technique.

Difficultés liées aux procédés chimiques

Comme c’est souvent le cas en photographie, l’impression couleur, à ses débuts, est à la fois une science et un art. Ceux qui s’y essaient se trouvent souvent démunis devant la précision exigée par cette technique : en effet, il faut en gérer toutes les variables – temps, température, eau et tension électrique – pour obtenir la même qualité du début à la fin.

Les produits chimiques apportent aussi leur lot de restrictions. Outre leur coût exorbitant, ils se dégradent au fil du temps, et encore plus rapidement une fois ouverts. Ils donnent alors des résultats inégaux, brisant tout espoir de qualité et rendant impossible la constance du tirage. Si l’on ajoute le temps requis pour les faire venir au Canada, leur durée de conservation est encore moindre. Accumuler des surplus devient donc risqué; c’est pourquoi on encourage les commandes en gros et l’impression en lots.

Douze grilles de couleurs, sur quatre colonnes et trois rangées.

Matrice de couleurs. Photo : Brodie Macpherson (e011310470)

Bien sûr, les fabricants indiquent pour chaque produit la durée de conservation, la quantité et les additifs recommandés. Mais en raison de toutes les variables, ces renseignements sont rarement parfaits pour tous les utilisateurs. En effet, plusieurs facteurs dépendent en grande partie de l’emplacement de l’imprimeur : dans une grande ville ou un petit village, avec des températures froides ou élevées, un climat stable ou changeant, etc.

Eau

  • Comme les sources d’eau varient (ainsi que la façon dont l’eau est traitée), on remarque des différences chimiques au fil du temps et selon les régions. Par exemple, dans le procédé d’impression en trichromie, les imprimeurs doivent contrebalancer la présence de chaux ou de sels de durcissement dans leur eau, car ces substances réagissent avec le bromure d’argent.

Température

  • Les variations de température durant le transport jusqu’au Canada altèrent certains types de papier couché.
  • Comme les imprimeurs canadiens sont parfois soumis à de grands écarts de température au cours d’une année, ils doivent réussir à maintenir une température constante dans leur chambre noire. L’imprimeur torontois de photos couleur Brodie Macpherson proposait d’utiliser un élément chauffant isolé à l’amiante, placé sous un plateau à balancement déphasé, comme solution pour réchauffer un révélateur.

Jeune garçon assis dans un grand traîneau sur la neige. Photo : Rosemary Gilliat Eaton (e010980928)

Tension électrique

  • À peine quelques volts de différence suffisent à modifier l’intensité de la lumière des agrandisseurs. L’inconstance de l’exposition fait varier la densité des négatifs de sélection et, par conséquent, le résultat de l’impression couleur. Il est donc d’usage d’employer un régulateur et de vérifier la tension.
  • Certains imprimeurs cherchent à se procurer une « lampe froide ». De fabrication américaine, ce tube fluorescent à cathode en forme de U élimine les « points chauds » des agrandisseurs. On peut ainsi imprimer de plus grandes photos, augmenter la durée de vie du matériel et réduire l’incidence des variations de tension électrique. Mais le Canada en interdit l’importation; les imprimeurs motivés commandent donc des pièces pour la fabriquer eux-mêmes.
Photo noir et blanc d’une femme en uniforme militaire manipulant un agrandisseur.

Vue d’ensemble d’un agrandisseur. Photo : Photographe inconnu /ministère de la Défense nationale (a064866)

Photo noir et blanc d’un homme appuyé sur un bureau à côté d’un agrandisseur.

Jack Marsters avec un agrandisseur horizontal dans la chambre noire de la Montreal Gazette. Photo : Richard Arless (a114447)

En définitive, le succès de l’impression couleur découle des essais et erreurs que font les imprimeurs avec les différentes variables pour obtenir des conditions d’impression optimales selon leur environnement et leurs préférences. Dans leurs réussites comme dans leurs échecs, les clubs de photographie et les publications sur le sujet (dont Canadian Photography et Photographic Canadiana) servent souvent de source de conseils aux photographes, ainsi que de tribune pour leurs découvertes.

Photo noir et blanc de membres du club de photographie de Toronto, à l’extérieur avec leurs appareils photo.

Membres du club de photographie de Toronto au travail. Photo : T. Cannon (a132365)

La vue d’ensemble

Malgré les difficultés, l’impression couleur se pratique encore au Canada dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale.

La survie du procédé et son succès commercial reposent surtout sur les premiers imprimeurs de photos couleur. Ceux-ci s’entraident pour régler leurs problèmes, échangent des connaissances dans les clubs de photographie, des conférences et des sommets internationaux, et publient leur travail dans des revues nationales et internationales et des bulletins de clubs. Leur grand dévouement – leur envie d’expérimenter, de se perfectionner et de faire de la photo couleur un moyen d’expression viable – jette les bases du succès de cette discipline.

Photo couleur de la longue file devant le pavillon de Kodak lors de l’Expo 67.

Pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal, vu de l’extérieur avec la foule. Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199279)

Représentante de Kodak à l’extérieur du pavillon de l’entreprise lors de l’Expo 67.

Pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal (plan extérieur rapproché montrant une représentante de Kodak). Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199282)

On aperçoit au premier plan une représentante de Kodak et un homme. On voit derrière eux des diapositives couleur rétroéclairées montrant des vues aériennes.

Intérieur du pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal. Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199283)

À voir également : notre billet de blogue sur Brodie Macpherson, précurseur de la photographie couleur, grand imprimeur torontois de photos couleur. Ingénieux, n’hésitant jamais à défendre ses opinions, Brodie Macpherson a multiplié les écrits et les conférences sur la photographie et l’impression couleur. Son travail et sa contribution à la profession lui ont valu une place parmi les meilleurs imprimeurs couleur de son temps.


Samantha Shields est archiviste en photographie à la Division des supports spécialisés privés de Bibliothèque et Archives Canada.

George Mully : fixer sur pellicule le quotidien des Autochtones

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Annabelle Schattmann

George Mully (1926-1999) est un dramaturge et un réalisateur de films documentaires américain. Il débute sa carrière comme dramaturge en contribuant à des spectacles Off-Broadway, à des productions itinérantes et à des opéras, tant aux États-Unis qu’en Europe. Il est tour à tour machiniste, régisseur, éclairagiste, metteur en scène et même marionnettiste. Après son mariage, il s’établit en Angleterre avec sa femme Ann et délaisse la scène pour se tourner vers la production audiovisuelle, mettant sur pied son propre studio de production éducative. Il écrit, réalise et produit des documentaires sur des sujets et des enjeux qui le passionnent. En 1979, la famille immigre au Canada et s’installe à Ottawa.

La collection George Mully, conservée à Bibliothèque et Archives Canada, se compose de photographies personnelles et de photos documentaires professionnelles que Mully a prises vers la fin de sa carrière. Celles-ci témoignent de la diversité de ses intérêts : le développement international, l’environnement, l’histoire, les questions socioculturelles, la musique et l’art. Au Canada, Mully a étroitement collaboré avec l’Office national du film et plusieurs musées de la région de la capitale nationale, réalisant de nombreux documentaires, dont le remarquable film Une pluie acide du ciel (1981), qui fait partie de la collection George Mully.

Jeune fille regardant l’appareil photo

Une jeune Inuite portant des lunettes de soleil jaunes, un manteau rouge et des mitaines multicolores. Crédit : George Mully (e011218259)

La collection contient 363 photographies, prises de 1978 à 1988, qui présentent un intérêt particulier pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires. Les photos mettent en scène des membres de Premières Nations et des Inuits de partout au Canada, ainsi que des membres des Nations Diné (Navajo) et Indé (Apache), aux États-Unis. Les œuvres de Mully documentent les modes de vie et les habitudes de travail des Autochtones. La plupart montrent des personnes dans leur vie quotidienne, souvent en train d’accomplir une tâche. Il s’agit parfois d’une activité traditionnelle, comme la chasse, la cueillette, la création artistique ou l’artisanat, ou d’une activité contemporaine, comme le travail dans une industrie. Certaines photos montrent la superposition de la tradition et de la modernité.

Photographie couleur montrant quatre hommes assis sur des chaises de bois, entourés de microphones et se faisant face. Ils chantent et jouent du tambour.

Quatre membres des Premières Nations non identifiés jouant du tambour sous une tente. Crédit : George Mully (e011218157)

L’intérêt de Mully pour les droits de la personne apparaît clairement dans une série de photos prises en juillet 1979, au moment où la marche pour les droits des femmes autochtones arrive à Ottawa. Cette marche, menée par les Malécites Sandra Lovelace et Caroline Ennis, vise à dénoncer la discrimination subie par les femmes qui perdent leur statut d’Autochtone en mariant un homme non inscrit. En juin 1985, le projet de loi C-31 modifie la Loi sur les Indiens, notamment en retirant les dispositions concernées et en rétablissant le statut de ceux et celles qui l’avaient perdu. Ces modifications ont été critiquées parce qu’elles ne réglaient pas adéquatement le problème.

Photographie couleur d’une personne assise sur une pelouse verte derrière une pancarte où sont écrits les mots « Save our sisters », ou « Sauvez nos sœurs ».

Personne non identifiée assise sur la pelouse de la Colline du Parlement, à Ottawa, tenant une pancarte pour protester. Crédit : George Mully (e011218140)

Dans certains cas, il est difficile de comprendre pourquoi les photos ont été prises ou à quoi elles auraient pu servir. Ces clichés ont peut-être été pris en vue d’un éventuel documentaire ou dans le cadre d’une recherche pour un projet. Le nom des personnes représentées, le lieu et la date sont inconnus. Aucune légende détaillée n’est fournie et très peu de documents textuels accompagnent la collection.

Pour tenter de pallier ces lacunes, une sélection de plus de 300 photographies sera intégrée à un défi Co-Lab sur George Mully et à un album Flickr. Si vous reconnaissez une personne ou un endroit, ou si vous savez quand l’événement a eu lieu, allez étiqueter les photos sur le défi Co-Lab. Vous aiderez ainsi d’autres personnes à trouver des images de leurs parents et amis ou de leur communauté. Grâce à vous, ces personnes et ces lieux ne tomberont pas dans l’oubli! Merci de partager vos connaissances et de nous aider dans ce travail.

Photographie d’un homme portant des vêtements bleu foncé et des lunettes de soleil. Il est assis sur un banc de bois et sculpte un vase.

Artiste inuit non identifié sculptant un motif abstrait sur un vase en céramique lors d’un événement artistique. Crédit : George Mully (e011218140)

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Annabelle Schattmann est adjointe en archivistique pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires, qui vise à numériser les documents relatifs aux Autochtones conservés à Bibliothèque et Archives Canada.

John Colin et Kenneth Keith Forbes, portraitistes officiels en série!

Par Geneviève Couture

Les carrières des peintres John Colin Forbes (1846-1925) et de son fils Kenneth Keith Forbes (1892-1980) illustrent brillamment en quoi certains premiers ministres ont été leurs muses et leurs mécènes. En effet, à eux deux, ils ont peint sept premiers ministres canadiens, deux gouverneurs généraux, cinq juges en chef de la Cour suprême, onze présidents de la Chambre des communes et quatorze présidents du Sénat. Ils ont également peint un roi et une reine d’Angleterre au nom du gouvernement canadien. On peut affirmer sans gêne que sur une période de plus de 90 ans, le père et le fils ont contribué à édifier le patrimoine artistique et visuel représentant les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire du gouvernement canadien.

John Colin Forbes

John Colin Forbes est né à Toronto en 1846. Dans les années 1860, il étudie la peinture à Paris et à Londres avant de revenir au Canada. Il est un membre fondateur de l’Ontario Society of Artists (1872) et de l’Académie royale des arts du Canada (1880).

Rapidement reconnu comme portraitiste, John Colin reçoit de nombreuses commandes. Il peint lord Dufferin et le marquis de Lansdowne, tous deux gouverneurs généraux du Canada. Entre 1878 et 1893, il réalise les portraits de sir John A. Macdonald, d’Alexander Mackenzie, de sir Charles Tupper et de Wilfrid Laurier. Aucun de ces tableaux ne sera un portrait officiel, mais celui de Tupper se trouve au Parlement du Canada, alors que celui de Macdonald et un portrait de Laurier se trouvent aujourd’hui au Musée des beaux-arts du Canada. On commande également à John Colin Forbes quatre portraits officiels de présidents de la Chambre des communes et six portraits officiels de présidents du Sénat.

L’artiste entretient une relation privilégiée avec sir Wilfrid Laurier, que ce dernier appelle son « ami ». Il le peint une première fois en 1885, d’après une photo prise vers 1882 par le studio de William Topley à Ottawa.

Photo noir et blanc d’un homme assis, vêtu d’un complet.

Wilfrid Laurier, député. Studio Topley, 1882. (a013133-v8 )

Le second tableau de Laurier peint par John Colin est offert au premier ministre par ses amis et admirateurs du Parti libéral le 15 mai 1902. Dans son discours à la Chambre des communes (en anglais), Laurier déclare : « C’est avec un cœur très sincère que j’accepte de la part d’amis inconnus, en mon propre nom et au nom de ma femme, ce souvenir, qui est l’œuvre d’un grand artiste canadien. »

Déplorant qu’à cette époque Forbes ait choisir d’aller exercer son art aux États-Unis, Laurier ajoute :

« Malheureusement, le Canada, qui est encore un jeune pays, n’a pas offert aux artistes toute l’aide qu’il aurait pu donner par le passé. J’espère qu’à l’avenir, les artistes et les talents canadiens seront davantage encouragés par la population canadienne qu’ils ne l’ont été jusqu’à présent. Pour ma part, je reconnais avec un certain regret que le gouvernement aurait peut-être pu en faire davantage pour encourager les talents artistiques du Canada. » [Traduction]

Enfin, regrettant ne pas avoir d’enfant à qui léguer ce tableau, Laurier fait le vœu suivant : « J’espère qu’un jour, ce tableau sera conservé dans un musée national, non pour me rappeler à la postérité, mais pour la gloire de M. Forbes, l’artiste qui l’a peint. » [Traduction] Quelques années plus tard, en 1906, Laurier offre lui-même le tableau au Musée des beaux-arts du Canada.

Une commande royale

C’est grâce à ses bonnes relations avec le premier ministre Laurier que John Colin Forbes obtient sa commande la plus prestigieuse : peindre le roi Edward VII et la reine Alexandra. Forbes sera le premier peintre canadien à obtenir une séance de pose avec un souverain britannique, et les portraits officiels d’Edward VII orneront la Chambre des communes.

Les échanges de correspondance entre Forbes et Laurier à ce sujet font partie du fonds sir Wilfrid Laurier  conservé à Bibliothèque et Archives Canada. On y constate que Forbes demande la commande à Laurier, avec qui il en a préalablement discuté.

Photo noir et blanc d’une page dactylographiée.

Lettre de John Colin Forbes à Wilfrid Laurier datée du 14 avril 1904, dans laquelle il lui demande d’obtenir la commande pour peindre le roi et la reine au nom du gouvernement canadien. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 312, page 84516, microfilm C-810)

Laurier accepte, après avoir reçu une pétition à cet effet signée par 92 des 214 députés fédéraux.

Image noir et blanc d’une page numérisée tirée d’un microfilm.

Première des trois pages de la pétition adressée par des députés de la Chambre des communes au premier ministre Wilfrid Laurier, afin qu’une commande soit faite au peintre John Colin Forbes pour réaliser un portrait du roi destiné à la Chambre des communes. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 312, page 84518, microfilm C-810)

Il fait suivre la requête au gouverneur général, lord Minto, qui facilitera l’accès de Forbes aux souverains.

Image noir et blanc d’une page numérisée tirée d’un microfilm.

Lettre du premier ministre Wilfrid Laurier au gouverneur général lord Minto, recommandant que la commande soit faite au peintre John Colin Forbes et que des démarches soient entreprises à cet effet auprès du roi. (Fonds Wilfrid Laurier, MG26 G 1(A), vol. 326, page 87632, microfilm C-813)

La séance de pose est accordée, et John Colin Forbes se rend en Angleterre afin de peindre les tableaux. Malheureusement, ceux-ci seront détruits lors de l’incendie du Parlement en 1916, moins de douze ans après leur création. Cependant, les quatre portraits officiels des présidents de la Chambre des communes et les six portraits officiels des présidents du Sénat peints par Forbes échappent à l’incendie.

Photo noir et blanc d’un édifice en proie aux flammes.

La partie Est de l’Édifice du Centre en proie aux flammes, Ottawa, 1916. (a052822-v8 )

Sir John A. Macdonald et sir Wilfrid Laurier : des portraits inspirants

Deux des portraits de premiers ministres peints par John Colin Forbes seront à leur tour une source d’inspiration pour leurs successeurs. En effet, dans un article du Winnipeg Free Press publié le 20 mars 1965 (en anglais), le journaliste Peter C. Newman relate que chaque nouveau premier ministre en poste à Ottawa s’empresse de faire installer, dans son bureau de l’édifice de l’Est, soit le tableau de sir John A. Macdonald, soit le tableau de sir Wilfrid Laurier – dépendamment de ses allégeances politiques. Cette pratique change toutefois sous Lester B. Pearson, alors que le premier ministre demande à ce que les deux tableaux ornent les murs de son bureau.

Quelques photographies prises par Duncan Cameron (dont nous avons récemment parlé dans un billet de blogue sur les photographes de presse et les premiers ministres) confirment que John Diefenbaker, Lester B. Pearson et Pierre E. Trudeau ont eu des tableaux de Forbes dans leurs bureaux. Le bureau de Paul Martin, quant à lui, était orné du premier tableau de Laurier par Forbes, datant de 1885.

Photo noir et blanc d’un homme en train de photographier un photographe qui le photographie en retour.

Pierre Elliott Trudeau prenant une photographie avec l’appareil du journaliste de presse Duncan Cameron, 28 juin 1968. Photo : Duncan Cameron (a175919 )

Kenneth Keith Forbes

Le fils de John Colin, Kenneth Keith Forbes, devient également un portraitiste de renom. Né à Toronto en 1892, il commence à dessiner dès l’âge de quatre ans sous la gouverne de son père. Entre 1908 et 1913, il étudie les arts en Angleterre et en Écosse. Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, en 1914, Kenneth Keith s’enrôle dans l’armée britannique comme simple soldat. Il combat en France, où il est blessé et gazé. Promu capitaine, il est transféré en 1918 au sein de l’armée canadienne (plus précisément au Bureau canadien des archives de guerre) en tant que peintre de guerre. Il y peint des scènes de batailles ainsi que quelques portraits d’officiers canadiens, comme celui du brigadier général D. Draper.

BAC détient le dossier militaire récemment numérisé de Kenneth Keith Forbes.

Peinture à l’huile réalisée par Kenneth Keith Forbes en 1918. La scène montre la défense du Bois du Sanctuaire par les militaires canadiens, près d’Ypres, en Belgique, en 1916.

La défense du Bois du Sanctuaire (1916), Kenneth K. Forbes, 1918. (e010751163-v8 )

Portraitiste officiel

Quelques années plus tard, Kenneth Keith revient s’établir à Toronto où, poursuivant la tradition familiale, il réalise principalement des portraits.

Il peint, entre autres, les portraits officiels de sept présidents de la Chambre des communes, de huit présidents du Sénat et de cinq juges en chef de la Cour suprême.

Il effectuera également les portraits des premiers ministres Robert Borden, Richard B. Bennett et John Diefenbaker. Le premier tableau de R. B. Bennett peint en 1938 par Kenneth Keith sera d’ailleurs offert au premier ministre par les députés, les sénateurs et les membres du Parti conservateur à son départ de la vie politique. Il se trouve aujourd’hui au Musée du Nouveau-Brunswick, à qui R. B. Bennett l’a légué par testament.

Par la suite, Kenneth Keith réalise le portrait officiel de sir Robert Borden pour la Chambre des communes. Le tableau est commandé par le président de la Chambre, Gaspard Fauteux, dont Forbes avait peint le portrait l’année précédente. L’objectif est de compléter la collection de tableaux officiels représentant les premiers ministres du Canada à la Chambre des communes. Ce tableau est dévoilé au Parlement le 11 juin 1947, dix ans après le décès de Borden, en même temps que lui de William Lyon Mackenzie King et en présence du président américain Harry Truman.

Dans son journal intime (en anglais), Mackenzie King explique comment il en est venu à suggérer que l’on dévoile son portrait ainsi que celui de Borden, tous deux premiers ministres lors des grandes guerres, à l’occasion d’une même cérémonie.

Image noir et blanc d’une page dactylographiée du journal intime de William Lyon Mackenzie King datée du 19 mai 1947.

Extrait du journal intime de William Lyon Mackenzie King daté du 19 mai 1947, dans lequel il explique comment il en est venu à suggérer qu’on dévoile son portrait ainsi que celui de Borden, tous deux premiers ministres lors des grandes guerres, à l’occasion d’une même cérémonie. (Fonds William Lyon Mackenzie King, MG 26 J 13, 19 mai 1947)

Une décennie plus tard, Forbes peint deux portraits de John Diefenbaker. Le premier est offert au politicien par les membres de son conseil des ministres et orne les murs du 24, Sussex, puis de Stornoway, la résidence officielle du chef de l’opposition. Le second est commandé par des francs-maçons de Washington et se trouve à Arlington, en Virginie.

En 1962, Kenneth Keith peint le portrait officiel de Bennett pour la Chambre des communes. La commande survient près de 25 ans après qu’il ait réalisé un premier tableau du politicien, et 15 ans après le décès de celui-ci. Elle émane du premier ministre John Diefenbaker et du président de la Chambre, Roland Michener. Une fois encore, on cherche à combler les lacunes de la collection de tableaux officiels représentant les premiers ministres du Canada à la Chambre.

Conclusion

Les carrières de portraitistes de John Colin et de Kenneth Keith Forbes révèlent les liens parfois insoupçonnés entre les arts et la politique. Les Forbes ont clairement tiré profit de leurs bonnes relations avec les parlementaires, particulièrement avec les premiers ministres, en obtenant de nombreuses commandes très prestigieuses.

Les premiers ministres ont également bénéficié du travail de peintres tels que les Forbes, dont les tableaux ont aidé à commémorer et à glorifier ces hommes qui ont détenu la plus haute fonction politique au pays ainsi qu’à inspirer leurs successeurs. Aussi, on l’a vu, c’est sans égard à la couleur politique qu’on a demandé aux Forbes de contribuer à cette entreprise de mémoire en produisant les portraits de premiers ministres en fonction ainsi que de leurs prédécesseurs. Ce faisant, ils ont contribué à asseoir la fonction de premier ministre dans la mémoire politique du pays.

Par ailleurs, le talent pour le portrait ne s’est pas arrêté à John Colin et à son fils Kenneth Keith. En effet, la fille de Kenneth, Laura June McCormack (1921-1961), dont la mère Jean Mary Edgell est également peintre, a réalisé quelques portraits qui se retrouvent à l’Assemblée législative de l’Ontario, et notamment un tableau représentant Louis-Hippolyte La Fontaine.

Pour en savoir plus sur les portraits de premiers ministres, voyez la thèse d’Andrew Kear, Governing Likenesses: The Production History of the Official Portraits of Canadian Prime Ministers, 1889-2002.


Geneviève Couture est archiviste au sein du projet des Archives du premier ministre, à la Division des archives privées du monde de la science et de la gouvernance de Bibliothèque et Archives Canada.