Un nouveau départ : 150 ans d’infrastructures fédérales en Colombie-Britannique – Région de Cariboo : Le service postal ferroviaire entre Prince George et Prince Rupert

Par Caitlin Webster

La Colombie-Britannique s’est jointe au Canada en 1871, il y a 150 ans. Dans les années qui ont suivi, les infrastructures fédérales se sont répandues dans toute la province. Ce processus est bien documenté dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada. La présente série de huit blogues met en lumière des bâtiments, des services et des programmes, ainsi que leur impact sur les diverses régions de la Colombie-Britannique.

La Colombie-Britannique entre dans la Confédération en 1871. Le service ferroviaire est ensuite prolongé jusqu’à la province pour que les personnes et les marchandises circulent plus librement en Colombie-Britannique et vers d’autres régions du Canada. Le courrier des particuliers, des organisations et des entreprises est acheminé. Les trains transportent du courrier depuis leur invention, mais c’est en 1897 que le gouvernement fédéral crée officiellement le Service postal ferroviaire, qui relève du ministère des Postes.

Arrêté ministériel du sous-ministre des Postes William White, daté du 22 février 1897. Il annonce la création de la Direction du service postal ferroviaire, précise les points de service initiaux et fournit d’autres détails concernant le service.

Arrêté ministériel no 38 : création de la Direction du service postal ferroviaire (e002151860)

Ce service utilise un système de bureaux de poste itinérants à bord des trains. Des commis spécialisés dans le courrier ferroviaire y travaillent. Ils effectuent les tâches habituelles : réception, tri, annulation et distribution du courrier, le tout à bord de trains se déplaçant de ville en ville. Les commis doivent être rapides, précis, vigoureux et dignes de confiance, car ils préparent souvent des objets précieux pour le service postal.

Le ramassage des sacs de courrier à la volée est particulièrement délicat. Le commis sort un bras du wagon pour saisir un sac au vol, tout en envoyant du pied un sac de livraison pour cet endroit. La manœuvre est particulièrement difficile si le train, en retard, file à pleine vitesse à travers la gare.

Les voitures postales ne sont pas toutes aménagées de la même manière, mais toutes sont équipées de tables de déchargement, de caisses de tri et d’autres meubles pour la préparation du courrier. On y trouve aussi des poêles, des toilettes et des éviers. Bien que les locaux soient exigus, cet équipement est absolument nécessaire pour les équipages qui vivent souvent à bord des voitures pendant de longs trajets.

Photographie en noir et blanc d’un jeune homme à côté de tables et de sacs postaux dans une voiture postale.

Portrait du commis à la poste des chemins de fer A. L. Robinson, pendant le premier trajet de la ligne Grand Trunk, de Prince George à Prince Rupert, en 1914 (s002386)

Dans la région de Cariboo, en Colombie-Britannique, les chemins de fer et le service postal ferroviaire qui les accompagne arrivent un peu plus tard qu’ailleurs dans la province. En 1914, le Grand Trunk Pacific Railway élargit son réseau et complète une ligne de Prince George à Prince Rupert. Le terminus de la ligne est situé sur les terres traditionnelles des Ts’msyen, à Prince Rupert. La compagnie achète 553 hectares de terres Lheidi T’enneh pour fonder la nouvelle ville de Prince George. Ses difficultés financières qui commencent en 1915 amèneront toutefois le gouvernement fédéral à nationaliser le chemin de fer et à l’intégrer aux Chemins de fer nationaux du Canada en 1920.

Carte en couleur du Canada et du nord des États-Unis, montrant les différentes lignes de chemin de fer qui traversent le continent.

Carte des lignes du réseau ferroviaire du Grand Trunk Pacific Railway au Canada, 1903. Est également représentée la position relative du chemin de fer du Grand Trunk Pacific par rapport aux trois lignes transcontinentales du nord déjà achevées : le Chemin de fer Canadien Pacifique, le Chemin de fer le Grand Nord et le Chemin de fer du Nord du Pacifique. (e01751895-v6)

Le Service postal ferroviaire atteint son apogée en 1950, lorsqu’il emploie 1 385 commis dans tout le pays. Son déclin commence au milieu des années 1960. Bien que du courrier soit encore transporté par rail jusque dans les années 1980, le service postal ferroviaire prend officiellement fin en 1971.

Pour en savoir plus sur le service postal ferroviaire, les chemins de fer en Colombie-Britannique et l’achat du territoire Lheidi T’enneh pour le site de la ville de Prince George, consultez les ressources suivantes :

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Caitlin Webster est archiviste principale à la Division des services de référence au bureau de Vancouver de Bibliothèque et Archives Canada.

Une page de l’histoire du Canada: les bibliothèques Carnegie

Par Sara Chatfield

Photo noir et blanc d’un édifice en pierres de deux étages comportant un portique flanqué de colonnes. Du lierre pousse sur les côtés.

La Bibliothèque publique d’Ottawa a ouvert ses portes en 1905, grâce à une subvention de Carnegie. (a044774-v8)

Depuis toujours, les bibliothèques sont des endroits spéciaux pour moi. Lorsque j’étais jeune, ma grand-mère travaillait comme bibliothécaire de référence à la bibliothèque de mon quartier; mes visites y étaient donc très mémorables. J’adore encore l’étendue de ce que l’on peut trouver au sein des murs d’une bibliothèque, entre autres : livres, magazines, discussions avec les bibliothécaires au sujet des récentes acquisitions. Cependant, ce que j’aime le plus encore aujourd’hui au sujet des bibliothèques, ce sont les bâtiments qui abritent les fonds documentaires, tout particulièrement les bibliothèques Carnegie historiques, ces bâtiments distinctifs construits à la fin des années 1800 et au début des années 1900 par Andrew Carnegie, afin de faire la promotion d’un accès gratuit aux bibliothèques en Amérique du Nord et ailleurs dans le monde.

Photo couleur d’un bâtiment à un étage, aux murs extérieurs en briques brunes et au toit vert. Un petit escalier et une rampe mènent à l’entrée.

La Bibliothèque publique de Renfrew, construite en 1919-1920, grâce à une subvention de Carnegie. Photo : Sara Chatfield

Je trouve que les bibliothèques Carnegie ont une apparence à la fois majestueuse et accueillante. Construits de 1901 à 1905, les premiers bâtiments ne sont pas conçus selon des plans normalisés. Les architectes viennent alors du Canada et des États-Unis et peuvent laisser libre cours à leur imagination. Les bâtiments conçus plus tard affichent des éléments de conception semblables, comme des fenêtres en arc, des coupoles, des portiques et des colonnes symétriques.

Photo noir et blanc d’un édifice de deux étages comportant un portique flanqué de colonnes. Devant l’édifice, on peut voir des lignes électriques et un homme qui marche.

La Bibliothèque publique de Galt a été construite en 1903, grâce à une subvention Carnegie octroyée en 1902. (a031832)

Je ne suis pas la seule à adorer les bibliothèques Carnegie. Une ancienne ministre de la Citoyenneté et de la Culture de l’Ontario a déjà écrit que les bibliothèques Carnegie représentent un aspect considérable de l’histoire culturelle et du patrimoine architectural en Ontario.

Les bibliothèques Carnegie n’auraient jamais vu le jour sans Andrew Carnegie et son amour indéfectible des bibliothèques et de l’apprentissage. Né en Écosse, Andrew Carnegie (1835-1919) immigre aux États-Unis en 1848, en compagnie de sa famille. Au fil des ans, il amasse une fortune en fondant son entreprise Carnegie Steel Company, qu’il vend en 1901. Il investit alors le fruit de la vente dans une fiducie à des fins philanthropiques, ce qui devient sa principale occupation. En tout, le mécène octroiera des subventions pour la construction de 2 509 bibliothèques publiques gratuites à des collectivités anglophones partout dans le monde. Tout au long de sa vie, Andrew Carnegie reste convaincu que le meilleur moyen de permettre l’accès gratuit à l’éducation et d’encourager les collectivités en pleine expansion réside dans la construction de bibliothèques publiques.

Photo noir et blanc de deux édifices ornementaux, dont un est doté d’un portique flanqué de colonnes et d’une coupole. Au premier plan, on peut voir des marcheurs, un tramway et des lignes électriques.

La Bibliothèque publique de Vancouver (à droite) a ouvert ses portes en 1903, grâce à une subvention de Carnegie. Depuis 1980, cet édifice est le Carnegie Community Centre, qui héberge une succursale de la bibliothèque à l’étage principal. (a009531)

Carnegie accorde une subvention pour la construction de chacune de ces bibliothèques, mais ne fournit pas de fonds pour l’achat de livres ou le versement des salaires du personnel. Pour obtenir une subvention Carnegie pour une bibliothèque, les villes et villages doivent alors respecter la « formule Carnegie », dont l’un des critères est l’obligation de fournir un emplacement, de garantir un budget annuel et d’assurer un accès public gratuit. De nombreuses demandes de subvention sont refusées au fil des ans, p. ex. lorsqu’une ville ou un village dispose déjà de services de bibliothèque adéquats ou n’est pas en mesure de garantir les fonds annuels requis pour assurer l’entretien des installations. Certaines collectivités ne présentent pas de demande à la fondation Carnegie ni n’acceptent de sommes de celles-ci, car elles considèrent Andrew Carnegie comme un requin de la finance et désapprouvent ses méthodes opérationnelles.

Au début des années 1900, 125 des 2 509 bibliothèques Carnegie sont construites au Canada, dont 111 en Ontario. La majorité des bibliothèques sont construites aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Irlande. D’autres sont également construites en Afrique du Sud, en Australie, en Serbie, en Nouvelle-Zélande, aux Fidji, à Maurice, à la Barbade et en Guyane, entre autres.

Photo couleur d’un édifice en briques brunes doté de nombreuses colonnes décoratives beiges, de frontons et de fenêtres en arc. À l’avant-plan gauche, on aperçoit des fleurs rouges.

L’ancienne bibliothèque Carnegie de Perth, portant maintenant le nom d’édifice Macmillan. La bibliothèque à deux étages de style Beaux-Arts a été conçue par l’architecte de renom, Frank Darling. Fortement endommagé par un incendie en 1980, l’édifice a été restauré en 1982. Photo : Emily Tregunno

J’ai toujours trouvé intéressant que la fondation Carnegie ait accordé des subventions pour la construction de bibliothèques dans les petits villages et les grandes villes. Par exemple, en 1901, une subvention est octroyée à la communauté d’Ayr, en Ontario, qui compte alors 807 résidents. Au moment de la construction de sa bibliothèque Carnegie, la ville de Perth, en Ontario, compte un peu plus de 3 500 résidents.

Édifice en briques brunes de deux étages doté de fenêtres en arc à l’étage supérieur. L’entrée est en verre. On peut voir une borne-fontaine jaune au premier plan.

Succursale Rosemount de la Bibliothèque publique d’Ottawa, construite en 1918. D’importantes rénovations pour mettre à niveau la succursale ont récemment été réalisées. Photo : Sara Chatfield

De nombreuses collections de bibliothèques sont devenues beaucoup trop imposantes pour les édifices Carnegie originaux. Certains édifices ont été démolis, d’autres ont été endommagés par un incendie. Différents édifices ont été transformés; certaines municipalités ont choisi de les agrandir et de les rénover. À l’origine connue sous le nom de succursale Ouest de la Bibliothèque d’Ottawa, la succursale Rosemount est un exemple d’édifice Carnegie ayant fait l’objet de rénovations considérables. Fait intéressant à souligner, la subvention de 1917 pour la construction de la succursale Ouest/Rosemount, à Ottawa, est la dernière de ce type accordée au Canada.

Photo noir et blanc d’un édifice carré à deux étages doté d’un grand nombre de fenêtres à frontons, d’un portique flanqué de colonnes et d’un petit balcon. Au bas, on peut lire « HJW, 1788, Dawson Yukon, Carnegie Library July 1907 ».

La Bibliothèque Carnegie de Dawson, au Yukon, a été conçue par Robert Montcrieff. La subvention pour ce bâtiment a été octroyée en 1903. La construction a été achevée en 1904. (a016721-v8)

Malheureusement, certaines collectivités ne peuvent composer avec le fardeau financier que représente l’entretien d’une bibliothèque à l’époque. Construite en 1903-1904, la bibliothèque de Dawson est populaire et fortement fréquentée. Cependant, en 1920, ne comptant plus qu’un peu moins de mille habitants, la ville est incapable de continuer à financer la bibliothèque et décide de vendre l’édifice à la Loge maçonnique.

Photo noir et blanc d’un édifice carré à deux étages dotés de nombreuses fenêtres, dont certaines en forme d’arc, d’une entrée en arc et de colonnes. L’édifice est entouré d’une barrière métallique décorative. On peut lire la mention « Carnegie Library » au bas de la photo.

Bibliothèque Carnegie de Winnipeg, construite en 1904-1905. Il s’agissait de la première bibliothèque publique de la ville. Elle a servi de succursale principale jusqu’en 1977. (a031593)

De 1995 à 2013, la Bibliothèque Carnegie de Winnipeg héberge les archives de la Ville de Winnipeg. Selon un rapport publié en 2019 par l’Association manitobaine des archives, les travaux pour transformer l’ancienne Bibliothèque Carnegie en des installations de pointe pour les archives municipales se déroulent en 2013, lorsque de fortes pluies endommagent le toit. Le personnel et les fonds archivistiques sont alors hébergés temporairement dans un entrepôt.

Quelque 20 des 125 bibliothèques Carnegie construites au Canada de 1904 à 1922 ont été démolies. Plusieurs édifices servent encore de bibliothèques, comme prévu au départ.

  • Photo couleur d’un édifice en briques brunes avec entrée incurvée. Deux petits escaliers mènent à l’entrée de l’édifice.
  • Photo couleur de l’intérieur d’une bibliothèque. On peut apercevoir dans la salle un grand puits de lumière, des étagères et des terminaux informatiques. On compte quatre fenêtres à l’arrière-plan.
  • Photo couleur d’un édifice beige doté d’une entrée flanquée de colonnes et d’un fronton surplombant la porte d’entrée. Un seul escalier mène au bâtiment. Les mots « Public Library » sont gravés au-dessus de l’entrée.
  • Photo couleur d’une grande salle où l’on voit trois fenêtres, deux luminaires suspendus, un tapis noir et des étagères.

Restez à l’affût : vous pourriez voir un de ces bâtiments historiques dans une petite ville près de chez vous!

Ressources additionnelles :

  • Local Library, Global Passport: The Evolution of a Carnegie Library; J. Patrick Boyer (OCLC 191759655)
  • The Man Who Loved Libraries: The Story of Andrew Carnegie; Andrew Larsen et Katty Maurey (OCLC 970404908)
  • The Best Gift: A Record of the Carnegie Libraries in Ontario; Margaret Beckman, Stephen Langmead et John Black (OCLC 11546081)
  • Bibliothèque Carnegie d’Ottawa – Demande de documents d’État (RG2, Bureau du Conseil privé, Séries A-1-a, vol. 964)

Sara Chatfield est chef de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Les femmes à la guerre : un défi Co-Lab

Rebecca Murray

Les Canadiennes sont bien présentes dans les archives photographiques de la Deuxième Guerre mondiale, et notamment dans le fonds du ministère de la Défense nationale (RG 24/R112). Celui-ci comprend plus de deux millions de photos prises à divers endroits sur le globe, de Comox, en Colombie-Britannique, jusqu’à Naples, en Italie. On peut y voir nos arrière-grands-mères, nos grands-mères, nos mères, nos tantes, nos sœurs, nos cousines et nos amies en uniforme.

Le défi Co-Lab Les femmes à la guerre vous invite à identifier sur des photos d’archives des femmes et des infirmières militaires qui ont servi au Canada et à l’étranger de 1942 à 1945. On y trouve autant des portraits individuels que des photos de groupe, prises dans diverses situations : au travail, dans les loisirs, sur des navires, dans des cuisines ou des bibliothèques, sur un terrain de sport ou une piste de danse.

Les femmes y sont rarement identifiées, comme en témoigne la mention « unidentified » dans les titres. Or, connaître leurs noms est essentiel pour mieux comprendre le rôle qu’elles ont joué pendant la Deuxième Guerre mondiale. Jumelé à d’autres efforts pour identifier des femmes et des infirmières militaires dans les archives, ce défi Co-Lab nous aidera à raconter une histoire plus complète.

Voici quelques-unes des photos du défi. Pouvez-vous nous aider à trouver qui sont ces femmes?

Photo noir et blanc d’une femme en uniforme militaire regardant l’objectif. Elle est assise derrière un bureau et tient un stylo dans sa main droite. Un téléphone de type chandelier est posé sur le bureau, à sa gauche.

Membre non identifiée du Service féminin de l’Armée canadienne, Angleterre, 19 juillet 1944. Photo : Jack H. Smith, capitaine (a162428-v6)

Photo noir et blanc d’un groupe de femmes en uniforme souriant à l’objectif. Deux des femmes portent un costume plus sombre. Celles au premier rang sont assises et se tiennent par la main. Les autres sont debout derrière; plusieurs se tiennent par le bras.

Membres du Service féminin de la Marine royale du Canada, août 1943. (e011180809)

Photo noir et blanc d’un atelier avec trois grandes fenêtres. On y voit quatre femmes et un homme entourés d’outils, de tables et d’un établi. Un panneau au haut d’un mur indique « YMCA ».

Atelier de la Division féminine de l’Aviation royale du Canada, Rockcliffe (Ontario), 11 avril 1944. (a064867-v8)

Pour trouver d’autres photos de femmes et d’infirmières militaires dans les fonds de Bibliothèque et Archives Canada, utilisez l’outil Recherche dans la collection et explorez l’acquisition 1967-052. Les photos y sont classées par branches des Forces armées canadiennes. Vous pouvez aussi faire une recherche par mot-clé (p. ex. « 1967-052 Halifax Women Royal Canadian Naval Service », pour le Service féminin de la Marine royale du Canada à Halifax).

Pour plus de renseignements sur les divisions féminines dans les trois branches des Forces armées canadiennes pendant la Deuxième Guerre mondiale, lisez ces articles de blogue :

Ces photos ne montrent qu’un échantillon des multiples fonctions remplies par les militaires canadiennes pendant la Deuxième Guerre mondiale. Il est important d’identifier ces femmes dans nos archives pour bâtir un récit plus représentatif. Ainsi, plusieurs générations de femmes militaires, leurs familles et tous les Canadiens pourront souligner leur rôle extraordinaire.

Utilisez notre outil Co-Lab pour transcrire, étiqueter, traduire et décrire les documents numérisés pour ce défi. Vous pouvez aussi faire de même avec n’importe quelle image numérisée de notre collection, grâce à notre outil Recherche dans la collection.


Rebecca Murray est archiviste de référence principale à la Division des services de référence de Bibliothèque et Archives Canada.

Fred Lambart au mont Logan : la périlleuse ascension du plus haut sommet au Canada en 1925

Par Jill Delaney

Howard « Fred » Lambart (1880-1946) s’attendait à être fou de joie lorsqu’il poserait enfin ses pieds gelés et endoloris sur la terre ferme, le 4 juillet 1925. Après tout, lui et ses collègues alpinistes n’avaient pas touché autre chose que de la neige ou de la glace depuis 44 jours, pendant leur ascension du mont Logan, le plus haut sommet au Canada (5 959 m). Mais l’expédition les avait tous exténués, et Lambart était tout simplement soulagé d’être arrivé jusque-là. En plus, il restait encore un difficile chemin de 140 kilomètres à parcourir avant d’arriver à la ville de McCarthy, en Alaska.

Photo noir et blanc d’un groupe d’hommes avec le mont Logan en arrière-plan.

Photo du groupe prise par le capitaine Hubrick à McCarthy, en Alaska. De gauche à droite : N. H. Read, Alan Carpe, W. W. Foster, A. H. MacCarthy, H. S. Hall, Andy Taylor, R. M. Morgan et Howard « Fred » Lambart (e011313489_s1)

Lambart fait partie d’une équipe de huit alpinistes formée en 1925 par le Club alpin du Canada et l’American Alpine Club. L’expédition doit braver le mont Logan, situé dans le sud-ouest du Yukon, où se trouve aujourd’hui le parc national Kluane. La montagne est située dans la région de Tachal, au sein du territoire traditionnel de la Première Nation Kluane, « A Si Keyi ». Les Lu’an Mun Ku Dan (peuple du lac Kluane) et les Premières Nations de Champagne et d’Aishihik y habitent depuis plusieurs générations.

La plupart des Lu’an Mun Ku Dan et des membres des Premières Nations de Champagne et d’Aishihik s’identifient comme descendants des Tuchtones du Sud. Les autres proviennent de nations comme les Tlingit, le Haut Tanana et les Tuchtones du Nord. Dans la langue des Tuchtones du Sud, les peuples autochtones de la région sont appelés « ceux qui vivent près des plus hautes montagnes ».

Lambart a déjà escaladé plusieurs sommets près du mont Logan, à titre d’arpenteur pour Levés géodésiques du Canada. Dans le cadre de ce métier, il a réalisé du travail de phototopographie à la frontière entre le Yukon et l’Alaska, en 1912-1913.

Aucun colon européen n’a jusqu’alors tenté de conquérir le géant qu’est le mont Logan, la plus intimidante montagne du monde. À l’époque (comme aujourd’hui d’ailleurs), cette montagne subarctique éloignée est réputée pour son mauvais temps, causé par sa proximité avec la côte ouest.

L’équipe d’alpinisme de 1925 comprend huit membres : le chef A. H. MacCarthy, son adjoint Fred Lambart, Alan Carpe, H. S. Hall, N. H. Read, R. M. Morgan, Andy Taylor et W. W. Foster. Tous parcourent 1 025 km en 63 jours. Ils portent des sacs pesant jusqu’à 38 kilos la plupart du temps, et doivent gravir un total de 24 292 mètres, soit plus de quatre fois la hauteur de la montagne, pour transporter leur matériel.

Grâce au fonds de la famille Lambart conservé à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), qui contient le journal de Lambart et plus de 200 photos prises durant l’expédition, nous disposons d’un compte-rendu détaillé et personnel des moments excitants et des difficultés extrêmes vécus lors de cette incroyable ascension. Alan Carpe a également réalisé un film documentaire intitulé La conquête du mont Logan.

Le moment est idéal pour raconter leur exploit, car une équipe formée de Zac Robinson, Alison Criscitiello, Toby Harper-Merret et Rebecca Haspel, du Club alpin du Canada et de l’Université de l’Alberta, a récemment terminé la première de ses deux ascensions prévues en 2021 et 2022. Utilisant des photos de l’expédition de 1925, ces alpinistes mènent un projet de photographie répétitive et un projet sur les carottes de glace pour mieux comprendre le climat et les changements survenus sur le plus haut sommet au Canada.

Fred Lambart provient d’une famille aisée de la classe moyenne canado-britannique. Titulaire d’un baccalauréat en science de l’Université McGill, il commence par travailler comme arpenteur pour le Grand Trunk Pacific Railway, avant de devenir arpenteur des terres fédérales en 1905. Sa fille Evelyn aura une illustre carrière de réalisatrice à l’Office national du film tandis que sa fille Hyacinthe deviendra l’une des premières pilotes canadiennes. Tragiquement, ses deux fils, Edward et Arthur, seront tués lors de la Deuxième Guerre mondiale.

L’expédition du mont Logan de 1925 se déroule à une époque où l’alpinisme est très populaire. Les Européens considèrent la « conquête » des sommets comme des moments de gloire à l’échelle nationale, coloniale et impériale. Pendant cette période, plusieurs tentent d’escalader le mont Everest. En 1897, le duc des Abruzzes, un alpiniste italien, atteint le sommet du mont St. Elias, le deuxième plus haut sommet du Nord-Ouest canadien (on dit qu’il aurait fait porter son lit de cuivre au haut de la montagne). Quant à Lambart, il est le premier Européen à arriver au sommet du mont Natazhat (4 095 m), en 1913.

Les préparatifs de l’expédition, comme la collecte de fonds et la formation de l’équipe, commencent en 1922. Tous sont d’accord pour qu’A. H. MacCarthy mène l’équipe avec Lambart comme adjoint. Dans les années précédant l’expédition officielle, MacCarthy explore trois chemins différents. Il retourne à la montagne en février 1925 afin de répandre 8 600 kilos de matériel à différents endroits le long de la route.

Photo du mont Logan avec le nom des sommets et des routes.

Photographie annotée montrant le parcours de l’expédition de 1925 (e011313492)

L’équipe part de McCarthy, en Alaska, le 12 mai. L’ascension commence le 18. La majorité de l’expédition est accablante pour les membres de l’équipe. N’ayant pas de porteurs, ils doivent constamment monter et descendre pour transporter le matériel d’un camp à l’autre. Néanmoins, les alpinistes trouvent le temps d’admirer l’extraordinaire paysage qui les entoure. Le 6 juin, Lambart écrit : « Je n’oublierai jamais la lumière du matin qui, se reflétant sur les montagnes et les lacs au cours de la journée, se transforme en clarté parfaite ».

À compter du 11 juin, alors que le camp est situé au col King (5 090 m), les signes d’épuisement apparaissent. Certains alpinistes souffrent du mal des montagnes. Lambart respire difficilement, Morgan et Carpe vomissent pendant la nuit et MacCarthy a mal aux yeux. « Si Mac continue ainsi, certains n’arriveront pas jusqu’au bout, même s’ils en seraient capables en temps normal », écrit Lambart. L’équipe tente de convaincre MacCarthy de ralentir la cadence.

Les provisions commencent à devenir une obsession. Les calculs de Lambart prennent de plus en plus de place dans les pages de son journal. Lambart écrit également qu’ils prévoient de quitter le col King le lendemain pour tenter d’atteindre le sommet et de revenir en quatre jours.

Photo du mont Logan avec quatre alpinistes en avant-plan.

Les membres de l’équipe cheminent sur un mur de glace au sommet du col King, avec le pic King qui les surplombe (e011313500_s1)

En réalité, il leur faudra 10 autres jours d’ascension pénible avec des raquettes et des crampons pour atteindre le sommet, le 23 juin. L’équipe commence à utiliser des cordes pour rester en sécurité, car la météo empire et les membres doivent escalader une façade escarpée en luttant contre des chutes de glace, le froid extrême et une fatigue constante. Morgan, accompagné de Hall, fait demi-tour en raison de sa santé vacillante. Les six autres poursuivent l’ascension, sans savoir ce qui les attend. En montant vers ce qu’ils croient être le sommet, Logan écrit les lignes suivantes :

« […] nous avons vu, à environ 3 miles vers l’est, le vrai sommet du mont Logan qu’aucun d’entre nous n’avait vu jusque-là. C’était notre objectif, il était 16 h 30 et le temps était stable. »

Quelques montées et descentes, quelques zigzags pour gravir les dernières pentes de glace, et enfin…

« […] nous sommes au plus haut point du Dominion du Canada. […] Nous avons tous félicité Mac et nous nous sommes serré la main. […] Carpe a filmé quelques secondes avec la Bell and Howell, et Read a pris quelques photos, mais Andy nous a rappelé qu’une tempête arrivait […] »

Ils ne prennent que 25 minutes pour savourer leur exploit. Presque immédiatement, les conditions se détériorent et la température chute drastiquement. Un épais brouillard cache le soleil et dissimule le sentier menant au camp. « Nous sommes vraiment en danger », écrit par la suite Lambart dans son journal. Le temps s’aggrave si rapidement qu’ils décident de bivouaquer sur une plaque abrupte de neige dure. Tous « creusent comme des taupes » dans le but de faire un abri pour la nuit. Lambart partage son abri avec Read, et il donne son manteau épais à Taylor, qui est seul dans son propre trou.

Pour son plus grand malheur, Lambart surcompense en portant quatre paires de chaussettes dans ses bottes, coupant ainsi la circulation vers ses orteils. Il se réveille au milieu de la nuit pour tenter de raviver la sensation dans ses extrémités, mais il souffrira de cette erreur de calcul pour le reste de l’expédition, et même après. Plusieurs de ses orteils devront être amputés plus tard dans sa vie.

Photo de deux personnes côte à côte faisant dos à la caméra.

Deux membres de l’expédition sur la crête King regardent au loin (e011313497_s2)

Même si le sommet de la montagne est toujours couvert de brouillard le lendemain matin, les alpinistes n’ont pas le choix de partir et d’essayer de trouver le chemin du retour. Pendant le trajet, Taylor et Mac tombent de falaises qu’ils n’avaient pas vues, faisant une chute de plusieurs mètres. Heureusement, ils ne sont pas grièvement blessés. Ils finissent par apercevoir un des poteaux de saule qu’ils ont placés tous les 45 mètres comme repères lors de leur ascension. L’épreuve est cependant loin d’être terminée. À un moment, le premier groupe est désorienté et marche dans la mauvaise direction, ce qui lui fait prendre un retard de plusieurs heures pour le retour au camp. Lambart se met à halluciner :

« Mes lunettes étaient assombries, et devant moi se trouvaient deux silhouettes aux contours bien distincts qui se dressaient sur une blancheur totale, où le sol et le ciel ne faisaient qu’un. Pendant ce temps, j’étais aux prises avec des visions étranges que je ne pouvais repousser, et je voyais des clôtures, des champs et des fermes avec des habitations à gauche et à droite. »

S’ensuit un jour de repos bien mérité, mais la marche reprend le lendemain, ce que Lambart décrit comme « l’un des tests d’endurance et de souffrance les plus difficiles de tout le trajet ». Dans la notice nécrologique de Lambart, MacCarthy révélera que, ce jour-là (le 26 juin), Lambart, exténué par les intempéries, tombe face première lors de la descente à partir du camp en hauteur (5 640 m). Il supplie alors MacCarthy de le laisser derrière pour sauver les autres, une « proposition effroyable » aux yeux de MacCarthy. Taylor le soutient et ils retournent au camp en clopinant. Lambart ne garde aucun souvenir de cet épisode.

Le reste de la descente se déroule relativement sans heurts, car la température et la météo s’améliorent chaque jour, et les alpinistes ont moins d’équipement et de provisions à porter. Ils s’accordent des jours de repos de temps en temps. L’équipe abandonne du matériel le long de la route, y compris le journal de Read, qui ne sera jamais récupéré. Le 1er juillet, ils aperçoivent les premiers signes de vie avec joie : un oiseau au camp Cascade, des bourdons et des mouches au camp de base avancé plus bas.

Le 4 juillet, ils posent de nouveau les pieds sur la terre ferme. Leur soulagement se dissipe rapidement lorsqu’ils réalisent que des ours ont détruit deux des caches de nourriture que l’équipe avait préparées pour le retour. Par chance, ils trouvent le lendemain des provisions qu’un collègue leur a laissées sur une branche. Cette nuit-là, l’équipe célèbre.

Dès le lendemain, elle se remet à la tâche et construit des radeaux pour naviguer le long de la rivière Chitina et raccourcir le retour vers la ville. Le radeau de Lambart, Taylor et Read les transporte rapidement 72 km en aval, dans une prairie où ils entament la dernière longue randonnée de leur expédition. Le radeau de MacCarthy, Carpe et Foster les suit, mais Lambart raconte qu’ils « nous dépassèrent dans un canal meilleur et plus large à notre gauche. Mac leva triomphalement sa main quand ils passèrent près de nous. Ce fut la dernière fois qu’on les vit. »

Lambart, Taylor et Read arrivent en ville tard dans la nuit du 12 juillet. Dans leur hâte d’arriver, ils parcourent les derniers kilomètres à la course, malgré les pieds très endoloris de Lambart. Pendant plusieurs jours inquiétants, il n’y a aucun signe du deuxième radeau. MacCarthy, Carpe et Foster sont finalement localisés le 15 juillet. Ces derniers ont dépassé leur cible et leur radeau a chaviré. Alors qu’ils marchent en direction de la ville de McCarthy, ils croisent une équipe d’ouvriers de construction sur la route.

Lambart décrit cette expédition comme l’une des plus étranges aventures de sa vie. De retour chez eux, les hommes sont accueillis en héros. Le New York Times décrit Lambart comme l’un des plus grands alpinistes au monde. Les membres de l’expédition écrivent leur rapport et impriment leurs photos. Carpe développe son film et réalise le montage pour que les spectateurs puissent admirer son œuvre, confortablement assis dans les luxueux sièges des salles de cinéma chauffées.

Vingt-cinq ans s’écouleront avant qu’une autre équipe tente l’ascension du mont Logan. Aujourd’hui, les alpinistes peuvent voler jusqu’à l’un des glaciers pour éviter le long périple vers la base du massif. Son ascension demeure néanmoins l’une des plus difficiles au monde.

Autres ressources de BAC

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Jill Delaney est archiviste principale en photographie dans la Section des supports spécialisés de la Division des archives privées à Bibliothèque et Archives Canada. Merci à Angela Code, de l’initiative Écoutez pour entendre nos voix, pour son aide.

Les dinosaures de l’île St. George à Calgary

Par Richard Howe

Par une belle journée des années 1930, un groupe profite du soleil au parc de l’île St. George, au centre de Calgary. Hélas, son tranquille pique-nique est troublé par un homme ivre. Un agent du parc approche et l’homme, qui sent le danger, s’enfuit en chancelant. Poursuivi par l’agent, l’homme en état d’ébriété arrive à peine à traverser les chemins du parc. Puis, soudainement, il s’arrête. Il est sous le choc, obnubilé par le dinosaure vert qui se tient juste devant lui. Après une courte pause, l’homme se redresse et fait demi-tour pour se diriger vers la sortie du parc. En sortant, ses pas sont droits. L’agent abandonne sa poursuite, estimant que le choc a suffisamment dégrisé le fauteur de trouble.

Si vous doutez de l’authenticité de cette histoire, je vous comprends. Cependant, le journal The Calgary Daily Herald rapporte cet incident peu après le moment où il se serait déroulé. Les dinosaures de l’île St. George, eux, existent bel et bien. En effet, dans les années 1930, le parc héberge près de 20 créatures préhistoriques. Ce nombre s’élève à plus de 40 au cours des années 1970. Ces sculptures de béton grandeur nature font partie du parc d’histoire naturelle du zoo de Calgary. Aujourd’hui, il n’en reste qu’une. Quand j’ai finalement eu l’âge de visiter le zoo de l’île St. George, je ne savais même pas qu’il y en avait eu d’autres.

Le récit de cet homme ivre se trouve à la une du journal du 28 août 1937, dans un article concernant l’aménagement des nouveaux jardins de dinosaures. Sur la photo qui accompagne l’article, trois figures humaines entourent les pattes d’une énorme sculpture de brontosaure, n’atteignant même pas son genou. Ce dinosaure de 120 tonnes qui mesure 10 mètres de haut et 32 mètres de long est rapidement nommé « Dinny ». C’est la seule sculpture de l’île St. George qui a survécu aux 80 dernières années.

Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.Deux enfants courent vers une énorme sculpture de brontosaure située devant quelques grands arbres.

« Dinny » est le seul dinosaure toujours debout sur l’île St. George (e010973614)

Comme j’ai grandi à Calgary à la fin des années 1980 et au début des années 1990, je me souviens que Dinny avait une place spéciale dans le cœur de plusieurs Calgariens. Ceux-ci parlaient souvent avec tendresse de leurs visites au zoo alors qu’ils étaient encore des enfants, et du rite de passage qui consistait à grimper sur Dinny. Le paysage urbain changeait rapidement à Calgary. Les préparations pour les Olympiques de 1988 avaient récemment transformé une grande partie du centre-ville. Dinny était spécial parce qu’il était un dinosaure, bien sûr, mais aussi parce qu’il rappelait un passé lointain de la ville.

L’idée de construire un parc de dinosaures vient de Lars Willumsen, membre de la Société zoologique de Calgary (dont il sera le président de 1959 à 1965). Il avait visité un parc semblable au zoo Tierpark Hagenbeck, à Hambourg, en Allemagne, en 1934. Le premier parc de dinosaures au monde avait été créé en 1854, au parc Crystal Palace de Londres, en Angleterre. Au cours des décennies suivantes, d’autres parcs, comme celui en Allemagne, voient le jour. Un des objectifs est de faire connaître au public, de manière divertissante, les nouvelles découvertes dans la discipline émergente qu’est la paléontologie.

Les travaux au parc d’histoire naturelle de Calgary commencent en 1935, même si l’Alberta est particulièrement touchée par la crise économique des années 1930. Malgré un maigre budget, un groupe de personnes déterminées réussissent à construire quelque chose dont la ville sera fière pendant de nombreuses années.

Le sculpteur Charles A. Beil, un artiste bien connu de la ville de Banff, est recruté pour concevoir les premiers dinosaures, avec l’aide de l’ingénieur Aarne Koskeleinen et du sculpteur John Kanerva. Celui-ci trouve une méthode de construction adéquate et finit par faire la majorité du travail physique. Le gouvernement fédéral fait appel à Charles Mortram Sternberg, un paléontologue travaillant pour le Musée national du Canada (un précurseur du Musée canadien de la nature), afin qu’il donne des conseils, oriente le projet et s’assure que les représentations sont exactes. Omer H. Patrick, fondateur et président de la Société zoologique de Calgary depuis 1929, dirige le projet.

Lorsque M. Patrick présente le parc à la Ville, l’ancien premier ministre R. B. Bennett est invité à prononcer le discours d’inauguration. « C’est grâce à son initiative, à sa vision et à ses dépenses que le projet a vu le jour, mentionne M. Bennett en parlant de M. Patrick. Il a pris les choses en main. » [Traduction]

Une femme, un enfant et un homme sous l’imposante sculpture d’un dinosaure entourée d’arbres. Le groupe regarde un autre dinosaure.

Touristes admirant des sculptures de dinosaures à l’île St. George, Calgary (Alberta), 1961 (e010976082)

Le parc remporte un grand succès et devient une populaire attraction touristique. En 1952, l’un des premiers bulletins de nouvelles diffusés présente un reportage sur le parc d’histoire naturelle. Quand le paléontologue écossais William Elgin Swinton visite le parc en 1957, il raconte l’histoire de militaires écossais qui ont rapporté des cartes postales du parc de dinosaures, après avoir servi au Canada pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Une légende locale veut que Dinny fût l’objet le plus photographié à Calgary. Dinny devient donc le symbole officiel du zoo en 1959, apparaissant même sur la page couverture d’un numéro de la revue Maclean’s l’année suivante. Il est probablement l’attraction la plus connue de la ville jusqu’en 1967, année de la construction de la Husky Tower (renommée Calgary Tower quatre ans plus tard).

Aujourd’hui, près de Dinny, une plaque en bronze commémore le parc d’histoire naturelle et ses créateurs : MM. Patrick, Willumsen, Sternberg, Beil, Koskeleinen et Kanerva. La plaque est dévoilée en 1974, lors d’une petite cérémonie organisée près de l’entrée du parc. M. Patrick est décédé en 1947, mais les cinq autres hommes, pour la plupart octogénaires, sont présents.

Un homme dans un garage ou un atelier, près de trois sculptures de reptiles préhistoriques. Il tient dans ses mains une canne de peinture et un pinceau.

John Kanerva avec quelques-unes de ses créations. Photo prise par Jack De Lorme et publiée dans The Albertan le 14 novembre 1956. « John Kanerva, créateur de dinosaures, Calgary, Alberta », 1956-11 (CU1139955). Gracieuseté de la collection numérique des bibliothèques et des ressources culturelles de l’Université de Calgary.posing with some of his models of flesh-eating reptiles and dinosaurs.

C’est le nom de John Kanerva qui est le plus souvent mentionné. Après la construction du parc et des dinosaures, Kanerva poursuit son travail au zoo, créant de nouveaux dinosaures tout en préservant les originaux. Ils sont l’œuvre de sa vie. « C’est vrai, John a fait la majeure partie du travail », déclare M. Sternberg lors de la cérémonie. La longue association de Kanerva avec les dinosaures tant appréciés de Calgary, et surtout le rôle qu’il a joué dans la sculpture de Dinny, font de lui une sorte de célébrité locale. Assis dans son fauteuil roulant lors du dévoilement de la plaque, l’homme de 91 ans fume un cigare fin, entouré de sa famille, de ses amis et de ses anciens collègues qui applaudissent sous la musique des cornemuses. Nombreux sont ceux qui, pendant plusieurs années, ont incité la ville à honorer Kanerva et ses collègues en inaugurant un lieu d’intérêt permanent. Alderman Tom Priddle, qui dévoile la plaque, s’excuse d’ailleurs du retard.

En 1975, le zoo de Calgary annonce un plan décennal de grande envergure. Le zoo et sa réputation grandissent au même rythme que la ville. Dans le but d’améliorer les conditions de vie des animaux du zoo, on décide de faire de la place sur l’île St. George pour leur donner de plus grands habitats.

C’est la fin du parc d’histoire naturelle. Toutefois, en raison de sa popularité et de son histoire, un nouveau parc préhistorique est prévu juste au nord de l’île St. George, de l’autre côté de la rivière Bow. Le plan initial prévoit le déplacement de bon nombre des dinosaures d’origine vers le nouveau parc, ainsi que la création de quelques nouvelles sculptures. Or, plusieurs des dinosaures, y compris Dinny, commencent à prendre de l’âge et dépérissent.

Le nouveau parc ouvre en 1983. Bien que la majorité des plans aient été réalisés, les dinosaures ne sont pas déplacés et finissent par être détruits. De nouvelles sculptures en fibre de verre, plus faciles à entretenir, sont toutefois ajoutées au nouvel emplacement. Leur représentation plus moderne correspond mieux à l’image que le public se fait des dinosaures. De plus, il aurait été très coûteux de déplacer et de réparer les statues d’origine. Le climat économique difficile de l’époque exige des sacrifices pour assurer l’achèvement du parc. Les dinosaures sont assujettis au même cycle de prospérité et de récession que les autres résidents de Calgary; mais ils n’y survivent pas.

Heureusement, Dinny vit assez longtemps pour recevoir, à la demande du zoo, le statut de ressource historique provinciale en 1987, obtenant ainsi la protection accordée aux importants monuments historiques. En plus de son nouveau statut, la sculpture reçoit un peu d’amour cette année-là, certains dommages subis au cours des dernières décennies étant réparés.

Photographie noir et blanc de deux enfants grimpant sur la sculpture d’un imposant dinosaure.

Enfants grimpant sur un dinosaure au zoo de Calgary, Alberta (e010973689)

Depuis quelques années, le zoo de Calgary s’intéresse de nouveau à Dinny. Des travaux terminés en 2019 ont renforcé le cou et la patte arrière gauche de la statue. La restauration de la surface et les travaux de peinture ont commencé en juin 2021 pour se terminer à la fin de l’été.

À une certaine époque, John Kanerva repeignait régulièrement Dinny, à quelques années. J’ignore cependant quand il l’a fait pour la dernière fois. En fait, je crois que je n’ai jamais vu Dinny fraîchement peinturé. J’ai hâte! Dinny a été construit pour transporter les gens des millions d’années en arrière. Mais pour moi, les souvenirs seront beaucoup plus récents. En redevenant la fierté de Calgary, Dinny nous donnera un aperçu du passé de la ville, dont on parle encore aujourd’hui.


Richard Howe est technicien d’imagerie numérique à la Division des services de numérisation de Bibliothèque et Archives Canada.

Les calculs créatifs d’un gouverneur de colonie

Par Forrest Pass

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Le 20 juillet 2021 marque le 150e anniversaire de la province de la Colombie-Britannique. Cette photo de Victoria raconte involontairement une histoire souvent oubliée, survenue la veille de l’entrée de la province dans la Confédération. À l’arrière-plan, de l’autre côté de l’arrière-port, on aperçoit la capitale située à la frontière coloniale, avec les vieux bâtiments gouvernementaux, surnommés les « Cages d’oiseaux », à droite, et les entrepôts et les quais du district commercial, à gauche.

Photo noir et blanc de villages situés de chaque côté d’un port. Un grand navire vogue sur l’eau. Des forêts se trouvent derrière chaque village.

Le port de Victoria vers 1870, par Frederick Dally (c023418)

Au premier plan, la vue est bien différente. Les bâtiments appartiennent au village lək̓ʷəŋən (Lekwungen) de p’álәc’әs (Songhees Point). Le peuple lək̓ʷəŋən habitait depuis des temps immémoriaux à l’endroit où se trouve actuellement le Grand Victoria. Peut-être sans le savoir, le photographe Frederick Dally a capturé une réalité importante : en 1871, la « Colombie-Britannique » est composée de multiples communautés des Premières Nations et de la Nation métisse. La colonie européenne est encore très petite.

Ce fait aura des conséquences imprévues sur l’entrée de la Colombie-Britannique dans la Confédération. Des documents de la collection de Bibliothèque et Archives Canada révèlent que les négociateurs de la province ont essayé d’utiliser la grande population autochtone de la colonie à leur avantage, tout en la dépouillant de ses territoires traditionnels et de ses ressources.

L’île de Vancouver devient une colonie britannique en 1849. Neuf ans plus tard, la découverte d’or dans le fleuve Fraser attire 30 000 prospecteurs dans les terres continentales des environs. Une deuxième colonie, la Colombie-Britannique, est alors créée.

La ruée vers l’or se termine à la fin des années 1860. Pour réaliser des économies, les colonies de l’île et des terres continentales s’unissent en 1866. La population de colons de la Colombie-Britannique unie chute à environ 10 000 personnes. Le gouvernement, qui a dépensé une fortune pour créer des voies d’accès et financer d’autres projets de construction, est au bord de la faillite. Le gouvernement canadien profite de l’occasion pour recommander la nomination de sir Anthony Musgrave au poste de gouverneur de la Colombie-Britannique en 1869. Musgrave a été gouverneur de Terre-Neuve et, même s’il n’a pas réussi à unir cette colonie avec le Canada, son engagement envers la Confédération est reconnu.

Aquarelle montrant deux arbres devant une étendue d’eau, avec une montagne à l’arrière-plan.

La vue à partir de Morning House, résidence du gouvernement à Victoria. Aquarelle de Frances Musgrave, vers 1870. Le frère de Frances, le gouverneur sir Anthony Musgrave, a peut-être profité d’une telle vue lorsqu’il rédigeait ses dépêches proposant l’entrée de la Colombie-Britannique dans la Confédération. (c028380k)

À son arrivée à Victoria, Musgrave écrit au secrétaire britannique aux colonies pour discuter de la possibilité d’entrer dans la Confédération. Les coûts représentent un obstacle important, car gouverner un territoire si grand, où les colons européens sont si peu nombreux, coûte cher. La subvention fédérale annuelle octroyée à chaque province, qui s’élève à 80 cents par résident, serait assez négligeable pour la Colombie-Britannique.

Deux pages d’une lettre écrite à l’encre noire.Deux pages d’une lettre écrite à l’encre noire.

Lettre de sir Anthony Musgrave à lord Granville, secrétaire aux colonies, décrivant les obstacles liés à l’entrée dans la Confédération, 30 octobre 1869. « L’administration gouvernementale est forcément coûteuse en raison du coût de la vie, qui est au moins deux fois plus élevé qu’au Canada.» (RG7 G21 Vol 8 File 25a Pt 1, Heritage)

La subvention serait donc plus substantielle si Musgrave parvenait à envoyer une estimation plus élevée de la population. Pour y arriver, il a recours à des calculs plutôt créatifs. Musgrave révèle son idée dans une lettre de 1870 au gouverneur général du Canada, sir John Young (qui deviendra lord Lisgar). La Colombie-Britannique dépend fortement des marchandises importées. Musgrave divise donc les recettes douanières annuelles de la colonie (environ 350 000 $, ou 7,2 millions de dollars aujourd’hui) par les recettes douanières par habitant des provinces de l’Est (2,75 $, ou 56,51 $ aujourd’hui). Grâce à ce calcul, la Colombie-Britannique arrive à un total de 120 000 habitants plutôt que 10 000 pour établir la subvention annuelle et sa représentation au Parlement du Canada.

Pour appuyer son argument, Musgrave mentionne la population autochtone. Après tout, les Premières Nations de la Colombie-Britannique sont des « consommateurs » et paient des droits de douane au même titre que les colons. L’inclusion des Autochtones permet d’atteindre une population réelle qui s’approche du résultat obtenu grâce au calcul créatif de Musgrave.

Étonnamment, les négociateurs du Canada donnent leur accord de principe, même si l’ébauche du document établissant les conditions d’adhésion réduit l’estimation démographique à 60 000 âmes. Néanmoins, lorsque le Parlement du Canada débat l’accord de la Colombie-Britannique en mars 1871, l’opposition se plaint vivement : en incluant les Premières Nations, les conditions ne respectent pas le principe de représentation par population. « On n’a jamais encore permis aux Indiens d’être représentés dans notre système », déclare le chef du Parti libéral Alexander Mackenzie. Dans la même veine, David Mills, un député de l’Ontario, soutient que les peuples autochtones « ne participent pas à l’union sociale et ils ne peuvent pas être sur le même pied que les Blancs ».

Pourtant, Musgrave n’affirme d’aucune façon que les Premières Nations sont égales aux colons. Par exemple, il ne croit pas que les Autochtones devraient avoir le droit de voter ou de profiter de la subvention annuelle. En ce sens, sa formule est semblable à la tristement célèbre disposition de la constitution des États-Unis, qui compte chaque esclave comme trois cinquièmes de personne lors du calcul de la représentation d’un État au Congrès. Tout comme le compromis des « trois cinquièmes », qui utilise les esclaves pour accroître l’influence politique des maîtres, la formule de Musgrave permet de renforcer le poids de la Colombie-Britannique au sein du pays, sans reconnaître les droits et la souveraineté de la majorité autochtone.

Malgré les objections de l’opposition, la Colombie-Britannique devient la sixième province du Canada le 20 juillet 1871. La correspondance à ce sujet, qui se trouve dans les documents du gouverneur général conservés à Bibliothèque et Archives Canada, se termine avec une copie des conditions d’adhésion — une des rares copies imprimées originales de cet important document constitutionnel. Dans sa lettre d’accompagnement, le secrétaire aux colonies, lord Kimberley, souhaite au Canada et à la Colombie-Britannique « une trajectoire de progrès et de prospérité digne de leurs importantes ressources et richesses naturelles ».

Une page manuscrite avec de l’écriture à l’encre noire et une page dactylographiée sur deux longues colonnes.

: Impression originale des conditions d’adhésion de la Colombie-Britannique, avec la lettre d’accompagnement du secrétaire aux colonies envoyée au gouverneur général du Canada (RG7 G21 Vol 8 File 25a Pt 1, Heritage)

Les Premières Nations ne profiteront pas vraiment de ce progrès et de cette prospérité. Selon les conditions, le Canada convient de suivre une ligne de conduite aussi libérale que celle suivie jusqu’ici avec elles. C’est une blague cruelle puisque cette ligne de conduite n’est pas particulièrement « libérale », ni avant ni après la Confédération.

À l’exception des traités Douglas, une série d’achats de terres controversés dans les environs de Victoria au cours des années 1850, les administrations coloniales de la Colombie-Britannique ne signent aucun traité avec les Premières Nations. Après la Confédération, les politiques fédérales et provinciales contribuent à la marginalisation des Premières Nations et de la Nation métisse dans leurs propres territoires et communautés. Par exemple, les résidents lək̓ʷəŋən de p’álәc’әs doivent déménager dans un autre village en 1911, afin de laisser ce territoire à la population de colons grandissante.

Les Premières Nations ont joué un rôle essentiel dans la formule démographique de Musgrave, ce qui a aidé à convaincre les colons de la Colombie-Britannique à accepter leur entrée dans la Confédération du Canada. Pourtant, cette union s’est faite au détriment des peuples autochtones de la région, un fait important dont il faut se souvenir alors que nous soulignons le 150e anniversaire de la province.


Forrest Pass est conservateur au sein de l’équipe des expositions de Bibliothèque et Archives Canada.

Arthur Lismer et les cours d’art pour enfants : un défi Co-Lab

Par Brianna Fitzgerald

Depuis que les restrictions liées à la COVID-19 ont mis sur pause les programmes dédiés aux enfants, l’énergie, le bruit et la créativité qui animaient plusieurs musées des beaux-arts du pays, pendant les matinées de fin de semaine, semblent chose du passé. Comme les cours et les ateliers d’arts ont dû passer en mode virtuel pour s’adapter au contexte actuel, nous vivons une période de grand changement dans le domaine de l’éducation artistique des enfants. Susciter la créativité des jeunes en mode virtuel constitue en effet un beau défi.

Ce n’est pas la première fois que les méthodes d’éducation artistique des enfants sont bousculées. Dans les années 30, le peintre Arthur Lismer (1885-1969), membre du Groupe des Sept, a entrepris de réformer radicalement l’éducation artistique au Canada. Il voulait transformer les musées d’art en faisant de ces lieux formels des espaces communautaires animés.

Lorsque j’ai posé les yeux sur des images de cours d’art donnés par Lismer, dans le fonds Ronny Jaques conservé à Bibliothèque et Archives Canada, j’ai senti émerger en moi un flot de souvenirs de ma propre enfance passée dans les cours d’arts, et de l’enthousiasme frénétique des petites mains et des jeunes esprits au travail. Avant de trouver ces images, j’ignorais l’importance de l’enseignement dans la vie de Lismer, ainsi que ses efforts inlassables pour populariser l’éducation artistique et en faire reconnaître l’importance. J’ignorais également à quel point son modèle éducatif des années 30 ressemblait à celui que j’avais connu des décennies plus tard. Dans les années 30, les cours d’art dédiés aux enfants ont gagné en popularité partout au pays, en grande partie grâce au travail acharné et à l’innovation de Lismer.

Photographie noir et blanc d’une jeune fille aux tresses noires vêtue d’un tablier pâle et agenouillée sur le plancher avec un pinceau dans la main droite. On peut voir le bas d’un tableau encadré derrière elle.

Une jeune fille avec un pinceau pendant un cours d’art pour enfants donné par Arthur Lismer, Toronto (e010958789)

En 1929, Lismer est nommé directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Toronto (maintenant le Musée des beaux-arts de l’Ontario). Il commence à mettre en place plusieurs programmes pour concrétiser son désir de rendre l’art accessible à tous, et ainsi faire du musée un espace communautaire.

Sa première réussite consiste à organiser des visites pour les écoles, visites qui feront partie intégrante de certains programmes au conseil scolaire de Toronto. Lismer lance ensuite les cours d’art pour enfants du samedi matin. Le personnel enseignant et la direction des écoles de la région sélectionnent leurs meilleurs artistes pour que ces enfants soient invités aux cours du Musée. Ces cours ne coûtent que quelques dollars pour l’achat du matériel, et les élèves ont la chance de remporter une bourse permettant de suivre un cours élémentaire à l’Ontario College of Art (maintenant l’Université de l’École d’art et de design de l’Ontario).

Accueillant environ 300 élèves chaque semaine, le Musée connaît des samedis matin animés. Les enfants sont autorisés à travailler librement et encouragés à explorer leurs idées et leurs pulsions créatrices. En plus de peindre et dessiner, ils pratiquent la sculpture à l’argile, créent des costumes et participent à des spectacles. Les cours ont lieu dans les musées. Les enfants, éparpillés sur le plancher, travaillent sur de multiples moyens d’expression, entourés d’œuvres d’art célèbres accrochées aux murs. Pendant les années 30 et 40, des expositions d’œuvres créées par les enfants pendant les cours du samedi matin figurent couramment dans le programme du Musée.

Photographie noir et blanc d’enfants agenouillés dans un musée d’art, au milieu du plancher, entourés de papier et de fournitures artistiques. Une enseignante debout au milieu de la pièce aide une élève. Les murs sont parsemés de peintures encadrées, et on peut voir une galerie adjacente derrière quatre colonnes foncées. De la scène émane l’énergie des enfants qui construisent des maisons en papier.

: Participants au cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980053)

Les cours du samedi donneront finalement naissance au Centre d’art du Musée des beaux-arts de Toronto, qui appuiera les activités pédagogiques du Musée. Ce centre permettra la tenue de classes plus petites pour intensifier les interactions avec chacun des enfants, en plus d’ouvrir de nouvelles possibilités pour concrétiser les projets de Lismer.

Après plusieurs années de succès à la tête du programme du Centre d’art, Lismer est invité à faire une tournée de conférences dans l’ensemble du pays pour parler de l’art canadien et des cours d’art pour enfants. Lismer avait déjà présenté ses méthodes à des enseignants de Toronto pour que ceux-ci les intègrent dans leurs propres cours. Grâce à cette tournée de conférences, Lismer a maintenant la chance de changer la manière dont on enseigne l’art partout au pays.

Le Musée des beaux-arts de Toronto n’est ni la première ni la dernière aventure de Lismer dans le monde de l’éducation artistique pour enfants. En 1917, à Halifax, il organise des cours du samedi matin à la Victoria School of Art and Design (aujourd’hui le Nova Scotia College of Art and Design), dont il est le directeur. Après son poste à Toronto et sa tournée de conférences, Lismer est nommé, en 1940, directeur de l’éducation au Musée des beaux-arts de Montréal. Comme à Toronto, il met sur pied un centre d’art et un programme éducatif. Même après sa retraite en 1967, et jusqu’à sa mort en 1969, à l’âge de 83 ans, il poursuit son engagement auprès du Centre d’art de Montréal.

Photographie noir et blanc sur laquelle six garçons sont assis dans un musée d’art. Devant chacun d’eux, une chaise sert de chevalet. Deux toiles encadrées ornent le mur en arrière-plan et du papier journal recouvre le sol.

Garçons en train de dessiner dans un cours d’art pour enfants organisé par Arthur Lismer (e010980075)

Plus de cent images de ces enfants suivant des cours d’art peuvent être consultées en ligne. Elles témoignent de la grande variété d’activités créées par Lismer pour ses programmes éducatifs, et offrent un point de vue intéressant sur des cours tenus il y a plus de 80 ans. Elles montrent des scènes bien connues d’enfants éparpillés sur les planchers d’un musée, ramassant du matériel d’art, peignant devant des chevalets de fortune ou sculptant l’argile sur une table minutieusement recouverte de papier journal.

Bien que les cours d’art pour enfants donnés pendant la pandémie n’aient pas le même aspect, nous pouvons tous espérer que les musées d’art seront bientôt repris d’assaut par le bruit, le désordre et l’enthousiasme des cours du samedi matin.

BAC a créé un défi Co-Lab sur les cours d’art pour enfants de Lismer. Si vous reconnaissez une personne, un endroit dans le Musée ou une œuvre d’art sur les photographies, n’hésitez pas à ajouter une étiquette!


Brianna Fitzgerald est technicienne d’imagerie numérique à la Direction générale des opérations numériques et de la préservation de Bibliothèque et Archives Canada.

En direct de la salle Lowy : les acquisitions à l’ère de la COVID-19

Par Michael Kent

Mon milieu de travail – comme celui de la plupart des Canadiens – a profondément changé à cause de la COVID-19. Les nouveaux protocoles et le télétravail ont transformé ma vie professionnelle, mais je m’estime très chanceux de pouvoir encore réaliser bon nombre de mes tâches et objectifs, malgré quelques changements. J’aimerais vous parler d’une situation qui m’est arrivée récemment et qui ne se serait probablement pas produite sans la pandémie.

Au début du confinement, en mars 2020, j’avais de grands projets : me mettre en forme, suivre des cours en ligne et trouver de nouveaux passe-temps. J’ai eu tôt fait d’abandonner mes plans, passant plutôt le plus clair de mon temps sur Internet. Comme beaucoup, je me suis vite mis à magasiner en ligne. Comme j’avais beaucoup de temps libres, je pouvais parcourir Kijiji, Facebook Marketplace et les groupes Facebook d’achat et de vente. Le bibliophile que je suis a pu mettre la main sur de nombreux ouvrages depuis longtemps recherchés.

Un jour, je suis tombé sur un exemplaire gratuit du livre A Descriptive Catalogue of the Bension Collection of Sephardic Manuscripts and Texts, de Saul Aranov. Ce catalogue présente une collection de manuscrits en hébreu détenus par l’Université de l’Alberta. J’étais très heureux d’avoir trouvé ce livre, que je cherchais depuis longtemps. Il se rattache évidemment à mon travail de bibliothécaire spécialisé en ouvrages judaïques, mais il m’intriguait aussi parce que Saul Aranov a travaillé sur la collection Jacob-M.-Lowy de la Bibliothèque nationale du Canada, dont je suis maintenant responsable.

J’ai écrit à la donatrice pour lui manifester mon intérêt. Elle se souvenait d’une présentation sur la collection Lowy que j’avais donnée à son groupe d’aînés; une pure coïncidence. Nous avons vite convenu d’un rendez-vous pour que je prenne possession du volume. Puis elle m’a écrit pour me dire, à mon grand étonnement, que son mari avait en sa possession un talmud ayant appartenu à l’ancien grand rabbin de la Silésie orientale. Elle m’a demandé si j’aimerais le voir. J’ai dit oui, bien sûr!

Quelques jours plus tard, je me suis rendu chez le couple. Dans le cadre de mon travail à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), j’ai eu à rendre visite à plusieurs personnes pour examiner des livres rares, mais c’était ma première sortie du genre depuis le début de la pandémie. Nous portions tous un masque, et le couple avait placé les volumes sur la grande table à dîner pour nous permettre de garder nos distances.

Les ouvrages me firent une forte impression. Le talmud se composait de volumes de l’édition berlinoise du Talmud de Babylone, publiée dans les années 1860. J’étais emballé de les voir, car ils sont issus d’une période très importante dans l’impression du Talmud, période qui est à la fois un sujet d’intérêt personnel et un domaine de spécialisation de la collection Lowy. Le couple m’a aussi montré d’autres objets ayant appartenu au rabbin, comme des codes civils juifs et des commentaires sur les Écritures juives.

Photographie couleur sur laquelle figurent de vieux livres à couverture rigide placés sur un chariot, devant une vitrine remplie de livres.

Une partie des volumes qui ont été donnés récemment, dans la salle Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

Parmi les volumes de leur collection, mon préféré est Bet Aharon ṿe-hosafot, un ouvrage de 1880 de l’auteur Abraham David ben Judah Leib Lawat, qui s’appuie sur un ouvrage antérieur, Toledot Aharon d’Aaron de Pesaro, publié en 1583. Ces documents constituent en quelque sorte un index qui lie le discours juridique du Talmud aux sources dans les Écritures juives. Je connais bien le Toledot Aharon pour l’avoir consulté alors que j’étudiais le Talmud, et j’ai toujours été fier de la première édition que nous avons dans la collection Jacob-M.-Lowy. Pourtant, je ne connaissais pas le Bet Aharon ṿe-hosafot. C’est là l’un des aspects les plus passionnants du travail de bibliothécaire : on apprend tous les jours!

Photographie couleur d’une page écrite en hébreu.

Le Bet Aharon ṿe-hosafot, qui fait maintenant partie de la collection Jacob-M.-Lowy. Photo : Michael Kent

J’étais ravi quand le couple a généreusement offert de donner les livres à la collection Jacob-M.-Lowy. La pandémie nous a forcés à modifier le processus : le donateur s’est rendu à notre édifice public au 395, rue Wellington à Ottawa, où un membre de notre équipe de la circulation a pris les articles directement dans le coffre de la voiture, sans que le donateur doive sortir.

Les livres ont ensuite été mis en quarantaine dans une salle d’entreposage pour éviter toute exposition à la COVID-19. Puis, les livres ont été confiés à l’équipe de la restauration pour vérifier la présence éventuelle de moisissure. Après cette inspection, j’ai transporté les livres dans la salle Jacob-M.-Lowy. Jamais il ne s’était écoulé autant de temps entre le moment où un don franchit nos portes et celui de son arrivée dans la salle de la collection! J’étais très heureux que nous puissions préserver ces remarquables ouvrages malgré la pandémie.

Quand j’ai commencé à magasiner en ligne dans mes temps libres, je ne m’imaginais pas que ça mènerait à l’acquisition d’une collection de livres rares en hébreu pour BAC! Je suis fier que nous puissions continuer d’acquérir et de préserver des fragments d’histoire dans un contexte si particulier.

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Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Donald Nelson Baird et le comité parlementaire du drapeau de 1945-1946

Par James Bone

Entre la formation de la Confédération et le grand débat sur le drapeau canadien de 1964, la quête d’un drapeau officiel reflétant l’identité canadienne demeure dans l’impasse. Tour à tour, l’Union Jack du Royaume-Uni et le Red Ensign du Canada servent d’emblème officiel pendant cette période. Cependant, les tentatives de création d’un drapeau proprement canadien frappent toujours un écueil.

Le premier ministre Mackenzie King mène un projet en ce sens entre 1924 et 1931. On observe un regain d’intérêt pendant la Seconde Guerre mondiale, mais des querelles partisanes empêchent le Parlement de progresser. Après la guerre, Mackenzie King revient à la charge : en novembre 1945, son gouvernement forme un comité mixte de la Chambre des communes et du Sénat ayant pour mission de produire une étude et un rapport sur le choix d’un drapeau canadien distinctif. Ce comité annonce qu’il étudiera les dessins proposés par les membres du public.

Dessins étudiés

Le comité du drapeau croule bientôt sous les suggestions, et c’est peu dire! À la date limite, on compte officiellement 2 695 dessins, et les suggestions continuent d’arriver à pleine vapeur. Les documents du comité, qui comprennent un échantillon d’une correspondance dans laquelle on remercie les citoyens de leurs contributions, nous apprennent que des personnalités comme l’artiste David Milne et l’archiviste du Dominion Gustave Lanctôt comptent parmi les contributeurs. Arrivent aussi des dessins d’enfants, de vétérans et d’autres Canadiens de tous les horizons. Durant son mandat, le comité reçoit et conserve également des lettres du public.

Afin de faciliter les débats, le vote et la sélection, le comité crée un processus pour dénombrer et classer les suggestions. Les éléments dominants sont la feuille d’érable, le castor, l’Union Jack et la fleur de lys.

Si certains Canadiens apprécient l’idée de nous doter d’un drapeau véritablement national, d’autres estiment que ce changement déshonorerait la mémoire des victimes de la toute récente Seconde Guerre mondiale. De la même manière, d’aucuns jugent inadmissible l’inclusion de tout élément d’identité française, tandis que d’autres prennent position pour un drapeau reflétant les héritages français et britannique du Canada.

Le dessin de Donald Nelson Baird

Une proposition arrive au comité par l’entremise de Dorothy Baird, de Truro, en Nouvelle-Écosse, qui soumet le dessin de son frère cadet, Donald Nelson Baird (1920-2001). Originaire de Glace Bay, en Nouvelle-Écosse, Donald souffre des séquelles de la poliomyélite depuis son enfance; il n’a qu’un usage limité de ses bras, de ses mains et de ses jambes. Malgré ce handicap, il apprend le dessin et l’aquarelle, et se retrouve bientôt au centre d’un débat national sur le futur drapeau canadien.

Photo noir et blanc d’un homme regardant l’objectif, près d’un dessin de son drapeau, visible en arrière-plan.

Donald Nelson Baird, Abbass Studio Limited, 1946 (MIKAN 5082349)

Le dessin de Baird n’est pas particulièrement élaboré. Comme le comité le décrit dans son procès-verbal, il s’agit simplement d’un Red Ensign où une feuille d’érable d’un doré automnal remplace les armoiries du Canada. Ce dessin est proposé sous la forme d’une petite aquarelle sur papier. Comme toutes les suggestions, il reçoit un numéro de la part du comité.

Dessin de drapeau arborant l’Union Jack en haut à gauche et une feuille d’érable dorée à droite, le tout sur arrière-plan rouge.

Dessin du drapeau proposé par Donald Nelson Baird, 1946, aquarelle sur papier (e011213692)

Ce dessin fait de nombreux adeptes au sein du comité, qui a déjà reçu des dessins analogues. Toutefois, en raison de la place d’honneur occupée par l’Union Jack, du rouge dominant et de l’absence de tout symbole français, il est loin de faire l’unanimité.

Délibérations du comité

Au premier trimestre de 1946, le comité délibère pour opérer une sélection finale parmi les nombreux dessins reçus. Des votes éliminatoires sont tenus périodiquement. Le 17 mai 1946, il ne reste plus que cinq dessins. Peu de temps après, les finalistes se trouvent au nombre de deux : le dessin de Baird et celui – sans Union Jack – de la Ligue du drapeau national.

Au sein du comité, le plus chaud partisan du dessin de Baird s’appelle R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud (en Ontario). Convaincu que le comité va choisir ce dessin, il écrit à Dorothy Baird pour lui demander une photo de son frère Donald à des fins publicitaires. La lettre nous apprend aussi que le comité a reçu de nombreux dessins similaires, mais qu’aux yeux de Gladstone, celui de Donald est le meilleur et le plus représentatif de ce que recherche la majorité du comité.

Comme on le verra plus loin, le dessin définitif soumis au Parlement est une version légèrement modifiée du dessin de Donald. Officiellement, c’est la création du comité lui-même, qui ne fait aucune mention de M. Baird dans ses rapports et ses procès-verbaux. La lettre de M. Gladstone à Dorothy Baird est donc la meilleure preuve restante que c’est bel et bien le dessin de Baird qui reçoit la faveur ultime du comité.

Page dactylographiée portant l’en-tête de la Chambre des communes.

Lettre à Dorothy Baird de R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud, Ontario (MIKAN 5082237)

Page dactylographiée se terminant par la signature de M. Gladstone.

Lettre à Dorothy Baird de R. W. Gladstone, député de Wellington-Sud, Ontario (MIKAN 5082237)

Avec seulement deux dessins toujours en lice, M. Gladstone propose la version de Baird comme nouveau drapeau du Canada. Mais les débats s’enlisent, et un sous-comité est créé pour savoir si un autre symbole que l’Union Jack pourrait satisfaire la majorité du comité.

La presse s’empare de la question; la majorité des journaux anglophones appuient la proposition de Baird, tandis que leurs homologues francophones, notamment La Presse, se rangent derrière le dessin de la Ligue du drapeau national. Dans un éditorial du Chronicle Herald d’Halifax, le caricaturiste Bob Chambers représente Baird élevé en triomphe vers les livres d’histoire par Betsy Ross, la créatrice apocryphe d’une des premières versions du drapeau américain. Le nom de Baird paraît même dans le supplément du numéro de novembre 1946 du dictionnaire biographique Who’s Who.

Le 10 juillet 1946, le sous-comité rapporte n’avoir trouvé aucun autre symbole que l’Union Jack. Deux membres du comité restent opposés au dessin de Baird parce qu’il arbore l’Union Jack et est exempt de tout élément du patrimoine canadien-français.

Quand le comité se réunit de nouveau le soir suivant, le sous-comité a négocié un compromis : la feuille d’érable dorée sera encadrée d’un liséré blanc. Selon le procès-verbal, ce liséré représente la présence française au Canada. Cette modification mineure est essentiellement la seule apportée au dessin original de Baird.

La version modifiée du futur drapeau national reçoit l’aval du comité à vingt-deux voix contre une. Puis, le comité produit un rapport final pour les deux chambres du Parlement et recommande l’octroi de crédits pour que le secrétaire d’État puisse produire des prototypes du nouveau drapeau. L’artiste Frances Gage en peint des versions miniatures, dont une se trouve toujours au Musée canadien de l’histoire. Un nombre inconnu de prototypes grandeur nature sont produits et utilisés dans des photos publicitaires.

Photographie couleur de deux femmes tenant un drapeau sur le toit d’un édifice.

Photographie du drapeau prototype, prise par Louis Jacques pour le Weekend Magazine, 1946 (MIKAN 5082300)

D’hier à aujourd’hui

Malgré tous les efforts du comité pour sélectionner un dessin, le rapport final ne sera jamais présenté au Parlement. Des calculs politiques et la recherche de l’unité nationale incitent le premier ministre Mackenzie King, que l’on dit en faveur du dessin retenu, à laisser cet épisode sombrer tout doucement dans l’oubli sous prétexte que le vote définitif du comité n’a pas été unanime.

Le nom de Baird n’étant mentionné nulle part dans les procès-verbaux du comité, et le tout dernier dessin étant techniquement la création de celui-ci, M. Baird reste à peu près inconnu comme source de ce prototype, en dehors de son cercle social. Comme pour la plupart des contributeurs dont le comité possède l’adresse, l’ouvrage de Baird est retourné à sa sœur Dorothy et reste dans la famille.

Pendant les deux décennies suivantes, Dorothy écrit fréquemment à des députés provinciaux et fédéraux chaque fois que la question du drapeau national refait surface, les pressant de réexaminer le dessin de son frère. Son ultime tentative remonte à avril 1964, quand un bienveillant député nommé Robert Muir l’informe que le dessin de Baird sera fort probablement rejeté par le gouvernement, le premier ministre Lester B. Pearson ayant promis un nouveau drapeau national du Canada sans Union Jack.

L’auteur de ces lignes est d’avis que, si le dessin de Baird avait été adopté comme drapeau national en 1946, il n’aurait probablement pas survécu au regain d’intérêt pour l’établissement d’une identité nationale proprement canadienne auquel on assiste dans les années 1960, et qui donne naissance à notre drapeau national actuel. Quoi qu’il en soit, le dessin de Baird et le travail accompli par le comité du drapeau national en 1945-1946 brossent un intéressant portrait du sentiment d’identité canadienne de l’époque. Aujourd’hui, on peut trouver des répliques du drapeau de Baird dans des boutiques spécialisées, mais rares sont les personnes qui connaissent bien son histoire.

Bibliothèque et Archives Canada a récemment fait l’acquisition du fonds Donald Nelson Baird, qui contient le dessin original à l’aquarelle, de la correspondance du comité et de membres du public, des coupures de journaux au sujet de Baird ainsi que des photos de famille.

À l’extérieur, un homme en jeans et en chemise à carreaux rouge fait face à l’objectif, debout près d’un drapeau qu’il tient par le coin.

L’auteur James Bone à côté du drapeau de Baird, sur le terrain de la Dominion City Brewing, à Ottawa, en juin 2019. © James Bone


James Bone est archiviste en philatélie et en art au sein de la Section des supports spécialisés privés, à Bibliothèque et Archives Canada.

Des montagnes de mouches noires

Par Martha Sellens

Toutes les facettes de mon travail d’archiviste me passionnent, mais la plus palpitante est la résolution de mystères, surtout quand le résultat est tout à fait imprévu. Un récent mystère que j’ai résolu combine œuvre d’art et mouches noires – et je ne parle pas ici de visiteurs inattendus (ou indésirables!) dans une chambre forte de Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

Le point de départ : deux estampes de la Commission géologique du Canada (pièces 5067117 et 5067118). Je travaillais à améliorer leur description dans notre base de données pour qu’on puisse les trouver plus facilement au moment d’effectuer une recherche dans la collection. Les estampes datent de 1883, et leur acquisition remonte à si loin – avant 1925! – qu’il n’y avait presque aucun renseignement à leur sujet dans nos dossiers.

Je me suis donc mise à prospecter. Il s’agissait d’images panoramiques aussi hautes qu’un livre format standard et presque aussi larges que l’envergure de mes bras. Toutes deux étaient des copies d’un même dessin montrant les monts Notre Dame ou Shickshock [aujourd’hui, les monts Chic-Chocs] dans la péninsule de la Gaspésie, au Québec. Mon enquête était simplifiée du fait que le titre, le nom de l’artiste et le nom de l’imprimeur figuraient sur les estampes. J’ai donc aussitôt pu faire le lien avec le rapport préparé par A. P Low au terme de son expédition pour la Commission géologique du Canada (CGC), en 1883.

Estampe noir et blanc d’un dessin montrant une série de monts arrondis. On peut voir des arbres et de l’herbe à l’avant-plan. L’estampe porte un titre, et les points cardinaux sont indiqués en petits caractères le long du bord supérieur.

Photolithographie panoramique des monts Notre Dame ou Shickshock [Chic-Chocs], péninsule de la Gaspésie, Québec. Dessin de L. Lambe réalisé à partir d’une esquisse d’A. P. Low tirée du rapport qu’il a préparé en 1883 pour la Commission géologique du Canada. Les exemplaires conservés par BAC (R214-2887-9) n’ont pas encore été numérisés. Image reproduite avec l’aimable autorisation de Ressources naturelles Canada (GEOSCAN).

À l’été 1883, A. P. Low dirige une petite équipe d’arpenteurs dans la péninsule de la Gaspésie pour étudier la géologie de la région, ainsi que pour améliorer les cartes du coin et en créer de nouvelles. À l’époque, la CGC est souvent la première à envoyer des équipes d’arpentage dans une région, et elle réalise très vite que la documentation des caractéristiques géographiques passe nécessairement par la création de cartes. Dans son rapport, A. P. Low décrit certaines des tâches quotidiennes et des découvertes scientifiques de son équipe. Le rapport a été publié dans un ouvrage de 800 pages réunissant tous les rapports des activités de la CGC de 1882 à 1884. On peut télécharger une version numérique de l’ouvrage sur le site Web de Ressources naturelles Canada ou consulter l’exemplaire papier détenu par BAC.

BAC détient aussi de nombreux carnets de terrain dans lesquels les arpenteurs notaient quotidiennement leurs trouvailles et les résultats de leurs recherches. Ma curiosité étant piquée, j’ai fait venir les carnets d’A. P. Low pour y jeter un œil. N’étant pas géologue, je n’étais pas certaine de pouvoir comprendre ses notes, mais ça fait partie du plaisir! La plupart des carnets étaient remplis de chiffres et d’esquisses, mais vers la fin de l’un d’eux, j’ai décroché le gros lot.

Les gens s’imaginent souvent que les documents gouvernementaux sont synonymes de bureaucratie et d’ennui – et nos archives attestent que c’est souvent le cas. Il arrive toutefois qu’on découvre un élément passionnant qui prouve que le travail des fonctionnaires du 19e siècle pouvait être drôle et intéressant!

Vers la fin d’un des carnets d’A. P. Low, j’ai trouvé l’esquisse qu’il avait dessinée des monts Shickshock. Il s’agissait précisément de celle ayant servi à créer l’illustration qui accompagnait son rapport et dont les estampes étaient à l’origine de mon enquête. C’est un croquis plutôt simple, réparti sur deux pages lignées, mais dont les lignes et les ombres commencent à s’estomper à peu près au milieu des pages.

Pourquoi le dessin n’est-il pas terminé? Comble de chance, A. P. Low nous fournit la réponse dans son carnet de terrain [traduction] : « Incapable de terminer à cause des mouches noires »! Son commentaire s’accompagne d’une tache suspecte et d’un griffonnage représentant trois petites mouches noires à côté de la description de l’esquisse.

Photographie d’un carnet de notes en cuir rouge, ouvert à la page 98. Les pages sont lignées, et l’on voit un dessin au crayon représentant des montagnes et trois petites mouches. Il y a une note au bas de la page qui dit [traduction] : « Croquis de certains des monts qu’on peut voir en regardant vers le nord depuis le mont Albert ». À droite, une autre note indique [traduction] : « Incapable de terminer à cause des mouches noires ».

Croquis des monts Shickshock à la page 98 du carnet de terrain no 2276 d’A. P. Low, péninsule de la Gaspésie, Québec. Commission géologique du Canada (RG45, vol. 142). Photo : Martha Sellens

Je m’imagine les arpenteurs cuisant sous les rayons brûlants du soleil de juin au sommet d’un mont de la Gaspésie et maudissant le minuscule prédateur le plus agaçant du Canada! On peut facilement oublier que derrière chaque document, même le plus bureaucratique et ennuyeux, il y a des gens qui ont travaillé ensemble à sa création. Ce carnet de terrain, comme les estampes officielles qui m’ont menée à sa découverte, ramène en mémoire les personnes – et les mouches noires – qui ont laissé leur trace dans l’histoire.

Ressources connexes de BAC :

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Martha Sellens est archiviste pour le portefeuille sur les ressources naturelles de la Division des archives gouvernementales, à Bibliothèque et Archives Canada.