Insolite et fier de l’être : l’histoire méconnue du Musée des archives

Par Geneviève Morin

Par une journée ordinaire de juin 2011, un mystère improbable atterrit sur les bureaux des archivistes en art documentaire de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Il s’agit d’une petite statuette en bronze représentant le général James Wolfe. Cette œuvre du sculpteur Vernon March vient tout juste d’être trouvée à l’hôtel Lord Elgin, à Ottawa, soigneusement emballée et discrètement laissée sans surveillance. Le seul indice est une note dans laquelle l’auteur anonyme exprime son regret d’avoir volé la statuette « dans un acte de folie » lors d’une visite aux Archives dans les années 1950. Arrivant au crépuscule de sa vie, le voleur souhaite faire amende honorable…

Les archivistes qui connaissent l’histoire des collections non textuelles de BAC se mettent immédiatement au travail, entreprennent des recherches et dénichent des documents. La provenance est confirmée : la représentation en bronze du général Wolfe avait en effet été ajoutée aux collections des Archives en 1914! La statuette, récupérée avec gratitude, est finalement envoyée au lieu qui l’abrite actuellement, le Musée canadien de l’histoire.

Une question demeure toutefois : à l’époque, pourquoi les Archives décident-elles d’inclure ce type de sculpture dans la collection? Ne se limitent-elles pas généralement aux documents bidimensionnels, notamment les ressources textuelles, les photographies, les cartes et les dessins? Bien entendu, même si de nombreux Canadiens savent que BAC et les institutions qui l’ont précédé (les Archives nationales du Canada, la Bibliothèque nationale du Canada et les Archives publiques du Canada) acquièrent des ressources non textuelles depuis plus de 130 ans, peu connaissent la raison pour laquelle nos collections étaient – et, dans certains cas, sont encore – si éclectiques.

L’audacieuse ambition d’Arthur Doughty

Disons les choses simplement : à BAC, la diversité des fonds d’archives d’hier et d’aujourd’hui est attribuable en grande partie au deuxième archiviste fédéral du Canada, Arthur Doughty. Comme il l’explique dans le Catalogue of Pictures des Archives de 1925, son ambition n’est alors rien de moins que de faire de l’institution un ministère national d’histoire où sont préservées les sources de toute nature ayant une valeur pour l’étude de l’histoire du Canada. Il s’agit d’un mandat important, c’est le moins que l’on puisse dire…

Photo noir et blanc d’un homme moustachu portant un costume sombre et des bottes. Il est assis sur une chaise de bois et lit un livre, près d’un bureau de bois recouvert de papiers. À l’arrière-plan, on voit de grandes plantes, un mur présentant de nombreuses images encadrées et un manteau de cheminée. Le fauteuil de campagne en cuir du général Wolfe est appuyé contre le mur, à la droite de l’homme.

Arthur G. Doughty, archiviste fédéral, vers 1920, studio Pittaway. (c051653)

Après sa nomination en 1904, Arthur Doughty exprime sa vision en diversifiant beaucoup les types d’acquisitions que font les Archives. L’un des exemples les plus frappants de ce changement dans les pratiques d’acquisition est sans nul doute la gargantuesque maquette de la ville de Québec préparée par Duberger (voir ci-dessous) et transférée du ministère de la Guerre britannique en 1908.

Photo noir et blanc d’une grande salle présentant des tables d’exposition de part et d’autre et des luminaires suspendus au plafond. À l’arrière-plan, on aperçoit une grande maquette de ville.

Salle Grey, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), après 1926. (a066642) (La maquette a été construite à Québec par le dessinateur Jean-Baptiste Duberger et le lieutenant-colonel John By, membre des Royal Engineers, entre 1806 et 1808. Aujourd’hui, la maquette est sous la garde de Parcs Canada.)

Au fil des ans, les Archives deviennent les gardiennes de milliers d’articles divers, dont les artéfacts suivants :

  • la tunique rouge que portait Isaac Brock au moment de son décès lors de la bataille des hauteurs de Queenston
  • le fauteuil de campagne de cuir de James Wolfe (photographié ci-dessus dans le bureau de Arthur Doughty, à gauche)
  • une massue casse-tête qui aurait été utilisée pendant la guerre de 1812, ainsi que plusieurs autres armes
  • des lunettes, des armes et des vêtements autochtones
  • des miroirs, des chandeliers et diverses pièces de mobilier
  • les plus vastes collections de pièces de monnaie, de jetons, de papier-monnaie, de médailles et de décorations du pays
  • des curiosités, comme un pilon à pommes de terre en bois qui aurait été utilisé dans la cuisine de sir John Johnson, et un ensemble élaboré de cloches de traîneau en laiton ayant appartenu à la princesse Louise et au marquis de Lorne

Bref, rien ne semble alors être exclu pour les Archives, tant que cela peut permettre aux Canadiens d’apprendre quelque chose sur leur histoire.

Photo noir et blanc d’une armoire en bois avec un miroir. Sur le dessus de l’armoire se trouve une horloge de cheminée ornementée. De chaque côté de l’armoire, on voit deux candélabres représentant des grues se tenant sur le dos de tortues.

Pendule de cheminée des Frères Raingo exposée dans l’édifice des Archives publiques, date inconnue. (a066643)

Un incontournable, tant pour les gens du coin que pour les visiteurs

Considérées comme une maison aux trésors pour l’historien canadien par le magazine Saturday Night en 1910, les Archives élaborent au fil du temps un programme muséal très réussi, offrant aux Canadiens l’occasion de s’immerger dans des expositions diversifiées combinant des publications, des ressources textuelles et des produits spécialisés de diverses formes, comme des cartes, des photographies, des peintures, des gravures et des artéfacts tridimensionnels. Ce n’est peut-être qu’une coïncidence, mais on peut apercevoir la tristement célèbre statuette de Wolfe dans la photo ci-dessous, prise vers 1926, sous le tableau de Benjamin West La mort du général Wolfe, dans la salle Northcliffe des Archives.

Photo noir et blanc d’une salle où se trouvent des bibliothèques et des vitrines d’exposition. À l’arrière-plan, on voit des fenêtres et des plantes.

Salle Northcliffe, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), vers 1926-1930. (a137713). On peut voir la statuette de Wolfe, sculptée par Vernon March, sur le dessus de la vitrine d’exposition se trouvant sous le grand tableau, le long du mur à droite.

Installées dans diverses aires, dont trois salles conçues sur mesure au rez-de-chaussée de l’édifice des Archives, au 330, rue Sussex, les expositions permanentes sont régulièrement complétées par des expositions spéciales soulignant des événements commémoratifs, l’arrivée d’acquisitions importantes ou la visite d’invités de marque. L’espace est restreint, mais sous la direction d’Arthur Doughty et des conservateurs MM. Weber et A.E.H. Petrie, presque chaque espace utilisable est considéré comme un endroit où mettre en valeur la collection, même les corridors et le bureau de Arthur Doughty.

Photo noir et blanc d’une grande salle où se trouvent des vitrines d’exposition, une statue, des drapeaux, des plantes, des images encadrées, des chaises et un trône.

Salle Minto, édifice des Archives publiques du Canada, aménagée pour une réception à l’intention des délégués participant à la Conférence impériale, Ottawa, août 1932 (c000029). À l’époque, le trône du monarque (au centre, à droite) est conservé au Musée des archives lorsqu’il n’est pas utilisé au Sénat du Canada.

Photo noir et blanc d’une salle longue et étroite. Il y a deux luminaires suspendus au milieu de la salle, et les murs sont couverts d’affiches.

Salle des affiches de guerre, édifice des Archives publiques du Canada, rue Sussex, Ottawa (Ontario), vers 1944 (a066638). Nous trouvons encore des trous de punaises dans certaines affiches de guerre des collections préservées à BAC. Les pratiques de conservation et d’exposition ont beaucoup évolué depuis l’époque de la Salle des affiches de guerre!

C’est ainsi qu’au fil du temps, le Musée des archives accueille d’innombrables groupes d’écoliers, d’universitaires, de passionnés d’histoire et de dignitaires en visite. On compte même la visite de la princesse Elizabeth et du duc d’Édimbourg, en 1951. Le couple royal semble grandement apprécier l’expérience. En effet, comme le rapportent fièrement les responsables des Archives, au moment où le groupe signe le registre des visiteurs et part pour Rideau Hall, une période beaucoup plus longue que celle prévue dans le programme officiel s’est écoulée.

Photo noir et blanc de quatre hommes et d’une femme regardant des articles dans une vitrine d’exposition. Un homme pointe du doigt un document dans la vitrine.

Leurs Altesses Royales la princesse Elizabeth et le duc d’Édimbourg, accompagnés de l’honorable F. Gordon Bradley, secrétaire d’État (à gauche), aux Archives publiques. Rapport sur les Archives publiques pour l’année 1951.

Au milieu des années 1960, la popularité du musée connaît une hausse fulgurante. Malheureusement, comme l’observe M. Petrie en 1960, ce grand succès a des effets négatifs : un seul gardien ne semble pas suffire pour les trois salles, car on note que des larcins et des actes de vandalisme mineurs sont commis sur des objets de la collection. La sécurité a du mal à assurer une surveillance suffisante étant donné que les visiteurs sont de plus en plus nombreux. Peut-être est-ce dans ces conditions que la statuette de Wolfe disparaît, malheureusement…

L’inévitable non-durabilité

Au bout du compte, l’approche bien intentionnée d’Arthur Doughty ne peut visiblement plus fonctionner. En près de 60 années d’existence, le Musée des archives accumule une telle collection tridimensionnelle que l’édifice des Archives est plein à craquer. L’espace devient si restreint qu’en 1965, les salles d’exposition de l’édifice de la promenade Sussex [la rue est devenue promenade en 1953] doivent être déménagées dans des locaux temporaires à l’édifice Daly, près du Château Laurier. Il en est de même pour les artéfacts excédentaires, jusque-là entreposés dans l’édifice Loeb sur la rue Besserer.

Photo noir et blanc de deux édifices. À gauche, on aperçoit des personnes et des voitures floues. Au premier plan, on peut voir des lignes électriques.

Hôtel G.T.R. [Château Laurier] et édifice Ria [Daly]. Photo : William James Topley, après 1911 (a009116). En 1921, le gouvernement fédéral achète et commence à occuper l’édifice Daly, un immeuble commercial.

La question épineuse du Musée des archives est évaluée par la Commission Massey en 1951 et la Commission Glassco en 1963; elle vient ajouter le poids nécessaire à l’argument en faveur de la réduction des collections. Bien qu’à l’époque, les Archives ne se limitent pas à leur rôle traditionnel à un moment où « aucune autre solution n’est disponible », il devient évident qu’il est impossible et qu’il n’est plus nécessaire de tenir à la fois le rôle d’archives nationales et de musée. Vient alors le moment de partager le fardeau de la responsabilité avec d’autres institutions existantes.

Un nouvel édifice, mais des collections réduites

En 1967, la Bibliothèque nationale et les Archives nationales du Canada déménagent dans de nouveaux locaux au 395, rue Wellington, à Ottawa. Cet immeuble moderne, conçu sur mesure, comprend des aires d’exposition. Toutefois, il n’est pas prévu que les expositions d’antan y soient reproduites; l’accent sera plutôt mis sur la richesse des ressources qui garnissent les fonds et les collections d’archives et de bibliothèque.

Les années qui suivent le déménagement sont donc consacrées à la répartition de la collection du Musée des archives. La plupart des artéfacts tridimensionnels sont transférés au futur Musée de l’homme (aujourd’hui le Musée canadien de l’histoire), tandis que les trophées de guerre et les artéfacts militaires demeurent à l’édifice de la promenade Sussex pour continuer à faire partie de la collection du Musée canadien de la guerre. Environ 16 000 pièces de monnaie et autres objets liés à la numismatique sont envoyés à la Banque du Canada. Les fonds philatéliques des Archives sont pour leur part transférés au ministère des Postes. Les Archives conservent leurs collections de quelque 6 000 médailles et jetons militaires, commémoratifs et ecclésiastiques. Ces dernières, ainsi que l’importante collection de peintures, continueront à faire partie des collections d’art documentaire et d’objets des Archives publiques. M. Petrie reste en poste à titre de conservateur du musée et de la numismatique, guidant les groupes dans les expositions de tableaux et autres, ainsi que dans la découverte des impressionnants éléments décoratifs et architecturaux du nouvel immeuble.

Un héritage permanent

À mesure que BAC progresse dans le 21e siècle, l’esprit ambitieux d’Arthur Doughty et l’héritage du Musée des archives se perpétuent à travers une approche purement canadienne des archives. Des documents gouvernementaux, des archives privées et des ressources non textuelles de toutes sortes ont été recueillis et conservés pendant plus de 100 ans. Cette approche est à l’origine de l’ensemble éclectique de compétences que possèdent encore aujourd’hui les professionnels de BAC. Plus important encore, elle fait en sorte qu’un patrimoine documentaire diversifié continue d’intriguer, d’informer et d’impressionner les Canadiens et les visiteurs, même si les règles de sécurité et d’accès sont devenues un peu plus strictes après l’affaire de la statuette de Wolfe.


Geneviève Morin est archiviste principale pour l’art documentaire, les objets et la photographie à la Division des archives gouvernementales, à Bibliothèque et Archives Canada.

Charles Angus Cooke (Thawennensere) : gardien du savoir et de la langue

Par Elizabeth Kawenaa Montour

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Remarque : Cet article fait appel à un langage et à un contenu historiques que certaines personnes peuvent considérer comme offensants, p. ex. la terminologie employée pour faire référence à des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus à ce sujet, veuillez consulter notre Mise en garde – terminologie historique.

Peinture illustrant un canot sur un lac. On aperçoit une maison en arrière-plan, et des arbres et des rPeinture illustrant un canot sur un lac. On aperçoit une maison en arrière-plan, et des arbres et des rochers au premier plan.ochers au premier plan.

Les ruines du fort Senneville, lac des Deux Montagnes, près de Sainte-Anne, Québec. Vue depuis le côté ouest de Tio’tia:ke (Montréal) en direction du nord-ouest, vers le village kanien’kehá:ka de Kanehsatà:ke (Oka), 1839. (c011891k)

Les documents d’archives du fonds Charles A. Cooke Thawennensere à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) sont inestimables pour la revitalisation linguistique et culturelle du peuple kanien’kehá:ka (Mohawk). Charles Cooke, né Thawennensere (double nom), voit le jour en 1870 sur le territoire de Kanehsatà:ke (Oka), au Québec. À 11 ans, il déménage à Wahta (Gibson), en Ontario, puis il s’installe à Ottawa à l’âge de 23 ans. Ces documents sur son important travail sont fondés sur sa connaissance de sa langue ancestrale.

Page d’un journal à trois colonnes.

Le journal Onkweonwe, édition du 25 octobre 1900. Sous le nom du journal figure la mention « Aterientarajera naah ne Kasatstensera » (la connaissance est une force). (OCLC 1007186921)

BAC détient dans sa collection une première édition originale du vol. 1, no 1 du journal Onkweonwe de Charles Cooke, datée du 25 octobre 1900. Il s’agit de la seule copie restante connue de ce document. Ce journal est audacieux et avant-gardiste à l’époque : il est entièrement écrit en langue kanienʼkehá et est le premier à être produit dans une langue des Premières Nations au Canada. Les articles portent entre autres sur des événements d’actualités et des sujets variés comme les affaires étrangères, les affaires nationales, l’économie, les sports, la politique fédérale, les dates de la saison de chasse, et le prix des fruits et légumes et des animaux. Le journal est une ressource qui peut alors soutenir les lecteurs dans leurs entreprises économiques. Il est axé sur les Haudenosaunee (Iroquois) des Six Nations et distribué dans les communautés de la région jusqu’à Wendake, une communauté huronne-wendat de Loretteville, au Québec.

Carte montrant la grille du canton de Gibson, avec les étiquettes Medora et Wood en haut, et Baxter en bas à droite.

Plan d’une partie du canton de Gibson, en Ontario, aujourd’hui connu sous le nom de Wahta, vers 1887. (e008311360)

À son départ de Kanehsatà:ke en 1881, Charles Cooke ne parle que le kanienʼkehá, mais apprend l’anglais après sa première année à Wahta. Il y est enseignant avant d’être employé comme commis à la Georgian Bay Lumber Company. En 1893, à l’âge de 23 ans, il est engagé comme commis de bibliothèque pour ce qui s’appelle alors le ministère des Affaires indiennes, à Ottawa. Il y sera notamment interprète, traducteur et commis de bureau, chargé entre autres de la classification des documents. À l’époque, il est l’un des premiers – sinon le tout premier – fonctionnaires d’une Première Nation à être employé par le gouvernement fédéral.

Photo noir et blanc d’une rue en hiver. On voit un panneau indiquant un passage à niveau, des maisons, des poteaux de ligne électrique et une personne qui pousse un toboggan au milieu de la rue.

Scène de rue dans l’est d’Ottawa, vue vers le canal Rideau, 14 décembre 1895 (vue de l’est d’Ottawa à l’époque où Charles Cooke amorce ses 33 années de service au ministère des Affaires indiennes). (a134222)

Tout au long de sa carrière, Charles Cooke a des idées progressistes pour des projets qui pourraient bénéficier aux Premières Nations, mais ses tentatives sont contrecarrées par des superviseurs peu coopératifs. L’un de ces projets comprenant une bibliothèque dédiée aux Autochtones ne sera d’ailleurs jamais concrétisé. Outre son journal Onkweonwe, il réalise le Comparative and Synoptical Indian Dictionary (dictionnaire indien comparatif et synoptique).

Page manuscrite marquée de cachets, portant au bas la mention « Yours sincerely, Charles Cooke » (cordialement, Charles Cooke).

Agence Saint-François, correspondance relative au vocabulaire indien comparatif (liste de mots fréquemment utilisés par les Indiens), Charles A. Cooke, 1899-1902. (e007472965)

Des documents linguistiques supplémentaires de Charles Cooke sont conservés dans d’autres établissements. Un vaste répertoire de noms haudenosaunee est conservé à l’American Philosophical Society à Philadelphie, en Pennsylvanie [en anglais]. Une copie de ces documents est conservée au Musée canadien de l’histoire à Gatineau, au Québec, y compris un manuscrit d’un dictionnaire kanienʼkehá et d’autres notes.

En 1913, Charles Cooke aide Marius Barbeau, l’un des premiers ethnographes, à réaliser une étude grammaticale des langues mohawk, cayuga, onondaga et tuscarora. Marius Barbeau demandera à nouveau l’aide de Charles Cooke, bien plus tard dans la vie de ce dernier.

Charles Cooke sert également de recruteur pendant la Première Guerre mondiale, après avoir été détaché par le ministère des Affaires indiennes pour aider à former ce qui sera un régiment entièrement composé de soldats des Premières Nations, le 114e bataillon du Corps expéditionnaire canadien. Il mène ses activités de recrutement dans les communautés kanien’kehá:ka de Kanehsatà:ke, de Kahnawake et d’Akwesasne, en Ontario et au Québec.

Charles Cooke quitte le ministère des Affaires indiennes en 1926, après avoir atteint le poste de commis principal. Il passe les douze années suivantes à faire des tournées dans l’est du Canada et des États-Unis axées sur les traditions, les chansons et les danses des Haudenosaunee (Six Nations) et des Hurons-Wendat. En 1949 et en 1951, il aide de nouveau Marius Barbeau en tant qu’interprète auprès des Six Nations de la rivière Grand, en Ontario.

Il est sans doute incompréhensible pour le lecteur moderne que Charles Cooke ait travaillé dans un système politique qui ne lui aura jamais permis de recevoir le statut d’« Indien inscrit » en vertu de la Loi sur les Indiens, malgré toutes ses contributions et ses connaissances. Adulte, il a présenté des demandes d’inscription pour obtenir le statut de membre des Premières Nations, mais sans succès. L’examen des demandes semble indiquer qu’il n’a pas été enregistré aux termes de la Loi sur les Indiens alors qu’il était enfant. Charles Cooke est né en 1870, six ans avant la promulgation de la Loi sur les Indiens en 1876. Ainsi, sa naissance n’a peut-être pas été enregistrée pendant cette période de bouleversements pour tous les Onkweonwe (peuples des Premières Nations).

Entre 1911 et 1926, Charles Cooke a demandé à être reconnu, en vertu de la Loi sur les Indiens, comme membre de la Première Nation de Dokis, en tant que descendant d’un membre de la bande de Dokis, son grand-père ojibwa, Showandai. La bande de Dokis a refusé cette demande. En outre, il n’a jamais été admis dans la bande de Kanehsatà:ke (Oka) ni dans celle de Wahta (Gibson).

Charles Cooke a eu un parcours de vie exceptionnel, de ses origines à ses entreprises intellectuelles et politiques à Ottawa. Il a recruté ses frères des Onkweonwe dans les Forces armées pendant la Première Guerre mondiale, a servi de lien culturel pour les recherches de Marius Barbeau, puis a voyagé et présenté ses chants et ses danses kanien’kehá:ka partout au Canada et aux États-Unis. Aujourd’hui, les Onkweonwe n’oublient pas Charles Cooke et son immense héritage. Cet homme remarquable subsiste dans les mémoires grâce à l’important travail qu’il a accompli, rendu accessible au moyen d’efforts continus de revitalisation de la langue et de la culture.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne de la Direction générale des services au public, à Bibliothèque et Archives Canada.

La petite histoire : les récits cachés des enfants, une exposition au Musée canadien de l’histoire

Trop souvent, nos livres d’histoire présentent une vision romancée de la vie et de la contribution des enfants, quand ils ne les ignorent pas carrément. Pourtant, la vie des moins puissants, même si elle laisse bien peu de traces, peut s’avérer très révélatrice – à condition d’être préservée!

L’exposition La petite histoire : les récits cachés des enfants, tenue au Musée canadien de l’histoire, met en lumière les expériences uniques de certains enfants, retrouvées parmi les archives. On peut y admirer des documents, des photos, des œuvres d’art et des artéfacts rares tirés des collections du Musée et de Bibliothèque et Archives Canada.

Les enfants écrivent rarement leurs propres récits et anecdotes, que l’on découvre plutôt par bribes dans du matériel produit par des adultes, comme des portraits officiels tirés de collections familiales ou des documents gouvernementaux ou institutionnels. Ces fragments d’existences révèlent l’attitude des adultes à l’égard des enfants et les répercussions que les lois et politiques ont eues sur eux au fil du temps.

Peinture à l’huile de deux fillettes vêtues à l’identique, avec des robes rouges à cols de dentelle et des colliers rouges. L’une d’entre elles tient un petit chien.

Céline et Rosalvina Pelletier. Attribuée à James Bowman, vers 1838. Huile sur toile (MIKAN 2837219)

Avant l’avènement de la photographie, les individus étaient représentés au moyen de portraits peints. Les enfants pauvres y figuraient rarement, ce qui témoigne de l’élitisme de cette forme d’art. Dans ce portrait des sœurs Pelletier, tout reflète la richesse et le statut social de leur famille. Représentées à l’image d’adultes en miniature, elles portent une tenue empesée; l’une tient un teckel nain, symbole de fidélité, et toutes deux arborent un collier de corail, censé repousser les maladies infantiles.

Photo noir et blanc de trois enfants : l’un assis au centre, et les deux autres debout.

The children we seek to help [Ces enfants que l’on cherche à secourir]. Photographe inconnu, vers 1900. Épreuve à la gélatine argentique (MIKAN 3351178)

Les documents institutionnels contiennent de précieux renseignements sur les enfants. À la fin du 19e siècle, le mouvement de « secours aux enfants » a suscité la création d’organismes de protection de l’enfance, dont la Société d’aide à l’enfance. Ces organismes caritatifs aidaient les enfants pauvres, abandonnés et négligés en tenant des orphelinats et des écoles de formation, et en offrant des services d’adoption. Les travailleurs sociaux ont eu recours à la photographie pour documenter leur travail, n’hésitant pas à promouvoir leur cause à l’aide d’images contradictoires où les enfants étaient représentés comme d’innocentes victimes ou des criminels en devenir.

Les récits du passé négligent parfois la présence des enfants, quand ils ne l’occultent pas complètement. Pourtant, ces derniers ont eux aussi participé à des événements marquants de l’histoire du Canada ou en ont ressenti les effets.

Photo noir et blanc de deux enfants appuyés contre un guéridon, une main sur la joue.

Jean-Louis et Marie-Angélique Riel. Steele & Wing, vers 1888. Impression à l’albumine (MIKAN 3195233)

Jean-Louis et Marie-Angélique sont nés au Montana alors que leur père, le chef métis Louis Riel, y était exilé en raison de son rôle dans la Résistance de la rivière Rouge en 1869-1870. Après l’exécution de leur père en 1885, Marie-Angélique est allée vivre à Winnipeg auprès d’un oncle; elle a succombé à la tuberculose en 1896. Après avoir adopté le nom de sa mère, Jean-Louis est déménagé à Montréal et est décédé à l’âge de 25 ans des suites d’un accident de charrette.

Lettre écrite à la main par Louis Riel, adressée à sa femme et à ses enfants.

Lettre de Louis Riel à sa femme et à ses enfants, 1885. Encre sur papier (MIKAN 126629)

Cette ultime lettre de Louis Riel à son épouse et à ses enfants donne une perspective personnelle du chef métis. Riel l’a rédigée le 16 novembre 1885, le jour de sa pendaison à Regina. Il y parle de ses enfants, demande à sa femme de les faire prier pour lui, et la termine ainsi : « Gardez courage. Je vous bénis. Votre père, Louis ‟David” Riel ».

Les objets créés par des enfants ont une vie éphémère et se retrouvent rarement dans des collections. Et lorsque c’est le cas, ils sont bien cachés, souvent intégrés au patrimoine des familles et des communautés; en outre, l’identité de leurs jeunes auteurs n’est pas toujours mentionnée. Néanmoins, ils sont plus susceptibles de resurgir si leurs auteurs ont grandi au sein de familles célèbres ou le sont eux-mêmes devenus.

Le journal intime de Sandford Fleming, ouvert et montrant un exemple de son écriture.

Journal intime de Sandford Fleming, 1843. Crayon et papier (MIKAN 4938908)

Ce journal, tenu par Sandford Fleming à l’âge de 16 ans, laisse présager sa réussite à titre d’ingénieur et d’inventeur. Rempli de dessins architecturaux, de formules scientifiques et d’inventions, le document illustre le bouillonnement intellectuel de Fleming.

Peu communs, les lettres et les journaux d’enfants ouvrent une fenêtre sur leur univers, révélant leurs façons uniques de parler, de penser et d’appréhender le monde. Intimes, candides et parfois fantaisistes, les journaux intimes, les lettres et les dessins créés par des enfants nous invitent à voir l’histoire autrement.

Portrait noir et blanc d’un jeune homme vêtu d’un uniforme, les bras croisés.

Portrait d’Arthur Wendell Phillip Lawson. Photographe inconnu, 1918. Épreuve sur collodion mat (MIKAN 187937)

Journal écrit à la main. Pour chaque journée, on aperçoit des tableaux montrant les résultats des parties de la série mondiale du baseball majeur.

Journal intime d’Arthur Wendell Phillip Lawson, 1914. Encre, papier, cuir (MIKAN 129683)

Dans ce journal, Arthur Lawson, alors âgé de 16 ans, livre ses états d’âme ainsi que sa vision du monde, d’un point de vue d’adolescent. Rédigé au début de la Première Guerre mondiale, il entremêle les mentions des batailles faisant rage outre-mer et des remarques anodines sur la météo, les événements familiaux (comme l’anniversaire du frère de Lawson) et les résultats de la série mondiale du baseball majeur en cours, opposant les Braves de Boston aux Athletics de Philadelphie. Arthur Lawson s’est enrôlé avant la fin de la guerre.

Pour découvrir d’autres récits captivants, visitez l’exposition La petite histoire : les récits cachés des enfants, présentée du 30 mars 2018 au 27 janvier 2019 au Musée canadien de l’histoire, dans la salle « Les trésors de Bibliothèque et Archives Canada ».