Les gardiennes de phare, ces héroïnes côtières : défi Co-Lab

Leah Rae

Imaginez le quotidien d’un gardien de phare : veiller à ce que toujours la lumière brille, en dépit de la solitude et de l’isolement, des sombres nuits et des tempêtes. Maintenant, ajoutez à cela le rôle de veuve éplorée, de conjointe soignante ou de mère attentionnée. C’est là la réalité des gardiennes de phare au Canada, à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle.

À cette époque, ce sont les hommes qui exercent officiellement le métier de gardien de phare, mais dans les faits, toute la famille est mise à contribution. Comme c’est alors une charge que l’on gardera toute sa vie durant, quelqu’un doit reprendre le flambeau sans tarder lorsqu’un gardien décède. La plupart du temps, c’est la femme ou l’enfant qui prend la relève, y étant déjà établi et possédant l’expérience et le savoir requis. À la charnière des 19e et 20e siècles, le Canada compte donc plusieurs gardiennes de phare.

Mary Croft – Phare de l’île Discovery, île Discovery, Colombie-Britannique

Mary Croft est, dit-on, la toute première gardienne de phare du Canada. Si elle se voit officiellement confier la garde du phare de l’île Discovery en 1902, cela fait déjà cinq ans qu’elle joue ce rôle : son père, le gardien officiel, mène alors un long combat contre la maladie. Lorsqu’elle reçoit le titre, cette mère de deux filles doit donc également s’occuper de toute sa famille de même que de son père mourant. Elle veillera sur le phare de l’île Discovery durant plus de 30 ans, avant de partir pour Victoria, en Colombie-Britannique, à 67 ans. Elle reçoit la Médaille du service impérial en 1934 pour son travail de gardienne de phare.

Texte dactylographié bleu sur du papier à lettres blanc cassé.

Lettre de recommandation pour Mme Mary Croft [Note : Le nom du gardien de phare était en fait Brinn, et non Dunn.] (e011435495)

Carte postale en couleur illustrant un large bâtiment jaune et brun et un phare.

Hôtel et phare Inch Arran (e011435492).

Denise Arsenault – Phare Inch Arran, Dalhousie, Nouveau-Brunswick

Le phare Inch Arran (parfois appelé phare de la pointe Bon Ami) est construit en 1870. Cette magnifique structure unique en son genre prend la forme d’une salière couronnée d’une cage d’oiseau. Surplombant la baie des Chaleurs, au Nouveau-Brunswick, ce phare fait toujours office de balise lumineuse. À la fin des années 1800, il consiste en un lieu de villégiature abritant le grand hôtel Inch Arran. La famille Arsenault aura gardé le phare durant 65 ans. En 1913, le gardien de l’époque, James Arsenault, décède, laissant la charge à son épouse Denise. Celle-ci s’occupera du phare jusqu’en 1927, année où elle se fracture le bras en tombant dans les escaliers glissants de la tour. Elle devient alors incapable d’assumer ses fonctions.

Maisie Adams – Phare de New London, Île-du-Prince-Édouard

Maisie Adams est la seule femme gardienne de phare dans l’histoire de l’Île-du-Prince-Édouard. Elle garde le phare de New London de 1943 à 1959, succédant ainsi à son époux Claude, mort du cancer à l’âge de 40 ans. Maisie Adams a alors 30 ans et doit également s’occuper de ses trois enfants, âgés d’un an à sept ans. Elle veille déjà sur le phare depuis un an et demi, en raison de la maladie de son époux. Mme Adams vit dans une maison près du phare. Chaque printemps, elle allume la lumière du phare, qu’elle éteint avant l’arrivée de l’hiver, une fois tous les bateaux de pêche rentrés au port et remisés pour la saison hivernale.

Trois pages de texte manuscrit à l’encre bleue sur du papier à lettres blanc cassé. Le coin supérieur droit de la première page porte les sceaux officiels.

Lettre de recommandation pour Maisie Adams (e044435793-058)

Trois pages de texte manuscrit à l’encre bleue sur du papier à lettres blanc cassé. Le coin supérieur droit de la première page porte les sceaux officiels.

La vie de gardien de phare n’avait rien de facile. Il fallait vivre dans l’isolement, composer avec les intempéries et exercer une vigilance de tous les instants. Les femmes qui assumaient ce rôle travaillaient sans relâche et étaient souvent recluses. Elles devaient assurer non seulement le bien-être de leur famille, mais aussi la sécurité des marins.

Bibliothèque et Archives Canada possède une vaste collection de documents sur les phares et les gardiens de phare. Pour célébrer la Journée internationale des femmes, le 8 mars, nous mettons en lumière le travail des gardiennes de phare du Canada et vous invitons à explorer quelques documents et images qui font briller leur quotidien difficile et leur apport à la vie maritime au pays. Vous pouvez utiliser Co-Lab pour transcrire, étiqueter, traduire et décrire ces fichiers numérisés de notre collection.


Leah Rae est archiviste au bureau d’Halifax de la Division des services de référence de Bibliothèque et Archives Canada.

Madge Macbeth, ou l’écriture sous toutes ses formes

Par Vasanthi Pendakur

Photographie de type portrait d’une femme portant un chemisier en dentelle, un collier de perles de jade et une broche en diamant, et regardant l’appareil photo.

Portrait de Madge Macbeth (e010935318)

Madge Macbeth, prolifique auteure canadienne d’origine américaine, écrit un grand nombre de nouvelles, de romans, de pièces de théâtre, de livres de voyage, d’articles de journaux et d’entrevues tout au long de la première moitié du 20e siècle. Elle s’engage à fond dans les associations d’auteurs et dans le monde du théâtre : membre fondatrice de l’Ottawa Little Theatre, elle est aussi la première femme à occuper la présidence de la Canadian Authors Association, où elle assure trois mandats.

Madge Macbeth, née Madge Hamilton Lyons le 6 novembre 1878 à Philadelphie, est la fille de Bessie Maffitt et d’Hymen Hart Lyons. Enfant, elle écrit des pièces de théâtre et produit même ses propres journaux. Elle marche sans doute sur les traces de sa grand-mère, Louisa Hart Maffitt, une suffragette et l’une des premières femmes américaines à faire carrière dans la presse.

La famille s’installe à Baltimore, et Madge Lyons est envoyée au Collège Hellmuth de London, en Ontario, pour y poursuivre ses études. Dans son mémoire intitulé Boulevard Career, l’auteure mentionne que dans les années 1890, on n’y enseignait pas la littérature canadienne; on se concentrait plutôt sur les classiques. Après ses études, elle passe quelques années à travailler comme mandoliniste et comédienne de vaudeville, avant d’épouser Charles Macbeth en 1901.

Le couple déménage d’abord à Détroit, puis s’installe à Ottawa, ville dont Madge Macbeth s’éprend instantanément, écrivant que « l’endroit lui donne l’occasion d’apaiser son amour inné et insatiable pour les gens ». Aucun doute ne subsiste à cet égard : elle se fait de nombreux amis parmi les grands noms d’Ottawa, dont le photographe Yousuf Karsh et la mairesse Charlotte Whitton.

Vue de profil de Madge Macbeth portant une robe noire avec une veste de dentelle et un chapeau orné de plumes.

Portrait de Madge Macbeth dans les jeunes années de sa vie adulte à Ottawa (e008406101)

Le malheur frappe vers 1908 : le mari de Madge Macbeth contracte la tuberculose et en meurt, son jeune fils tombe malade, et sa mère perd tout son argent. L’écriture est l’une des seules avenues professionnelles ouvertes aux femmes à l’époque. L’auteure en parlera plus tard dans une entrevue accordée au magazine Maclean’s : « J’ai commencé à écrire […] avec l’illusion que je pourrais le faire à la maison. J’ai compris depuis longtemps que s’il y a un endroit où l’on ne peut écrire en paix, c’est bien chez soi » [traduction]. À l’époque, le marché canadien de la littérature est restreint. Les maisons d’édition recherchent des auteurs américains ou britanniques. Bien souvent, leurs collègues canadiens sont affectés à la rédaction de publicités ou relégués au deuxième rang.

Madge Macbeth commence par écrire de courts textes pour des magazines et connaît un certain succès en début de carrière avec deux romans, The Changeling (1909) et The Winning Game (1910). Vient ensuite une période creuse. Marjorie MacMurchy, l’une des premières femmes dans le domaine de la presse au Canada, joue alors un précieux rôle de sage conseillère. Elle suggère à la jeune écrivaine d’essayer d’obtenir des entrevues avec des députés, parce que les magazines s’intéressent davantage aux politiciens qu’à la fiction.

La chance vient à tourner : une maison d’édition canadienne accepte un texte de Madge Macbeth, et d’autres commandes suivent bientôt. L’auteure écrit tout ce qu’elle peut : publicités, dépliants et brochures pour le Chemin de fer Canadien Pacifique, publications en série, romans, livres de voyage, pièces de théâtre, feuilletons radiophoniques, propagande (pendant la Deuxième Guerre mondiale), articles de journaux et chroniques. Elle signe de son propre nom et utilise divers pseudonymes masculins et féminins. Son style et les sujets qu’elle aborde varient d’un livre à l’autre, mais la plupart de ses textes exploitent un filon humoristique ou satirique, et ses personnages principaux sont généralement des femmes. Elle aborde divers thèmes : mariage, sexualité, voyages, aventure, religion, complots politiques. Plus tard dans sa carrière, elle voyage beaucoup, principalement seule, pour donner des séries de conférences et trouver matière à écrire de nouveaux livres.

Madge Macbeth tenant un document, le regard tourné vers le côté.

Madge Macbeth tenant un document (e010935329)

Madge Macbeth consacre beaucoup de ses romans aux classes moyenne et supérieure. De fait, certains de ses romans de satire politique populaires, comme The Kinder Bees (1935) et The Land of Afternoon (1924), se basent sur sa connaissance de la haute société d’Ottawa. Tous deux sont publiés sous un pseudonyme, Gilbert Knox, dont le secret est bien gardé. L’un des plus célèbres romans de l’auteure, Shackles (1926), présente la pensée de la première vague féministe en racontant l’histoire de Naomi Lennox, une femme de la classe moyenne qui lutte pour le respect en tant qu’écrivaine et défend sa liberté au sein de la religion et du mariage. Le livre est encensé par certains et condamné par d’autres, en raison de sa représentation des rapports sexuels dans le mariage.

Les articles de Madge Macbeth portent sur des thèmes similaires et présentent des femmes dans les domaines de l’art, des affaires, de l’éducation et du militantisme pour le vote des femmes. Dans un article publié en 1947, « How much sex should be put into novels? » (Quelle importance devrait-on accorder à la sexualité dans les romans?), l’auteure soutient que les écrivains sont des reporters qui décrivent leur monde. Elle est critique à l’égard de ceux qui donnent trop de poids à la sexualité dans leurs romans, mais affirme néanmoins que de l’ignorer est un manque de respect pour la réalité et la littérature. Elle relate un échange avec un réformiste [traduction] : « “Pourquoi vous, les écrivains, ne traitez-vous pas de belles choses?”, se plaignit-il. […] “Aimez-vous personnellement les livres édifiants, lui lançai-je, ou ne sont-ils bons que pour les autres?” »

Tout au long de sa carrière, Madge Macbeth s’implique beaucoup auprès des associations d’auteurs et dans le monde du théâtre. Première femme à la présidence de la Canadian Authors Association, elle cumule en plus trois mandats dans ces fonctions, un record à l’époque. Elle en profite pour faire la promotion de la littérature canadienne et offre un appui sans faille aux jeunes auteurs. Qui plus est, son intérêt pour le théâtre mène à la création de l’Ottawa Drama League, qui deviendra l’Ottawa Little Theatre. Dans ce projet, elle se fixe l’objectif de sevrer les enfants des films bas de gamme, pour leur faire découvrir et aimer la littérature dramatique de qualité. Elle insiste sans relâche auprès des députés pour obtenir du financement, jusqu’à la réalisation du projet. Aujourd’hui, la compagnie de théâtre est l’une des plus vieilles du Canada.

Grand groupe de femmes et d’hommes debout devant la porte d’entrée d’un bâtiment.

Portrait de groupe de la Canadian Authors Association (e008406116)

L’œuvre de Madge Macbeth est très progressiste, mais des éléments de son écriture trahissent son éducation victorienne. Si les sujets qu’elle aborde sont visionnaires, ses livres ont toutefois tendance à suivre les conventions de l’époque. Elle soutient les écrivains émergents, et elle est fière de ne dépendre financièrement de personne et d’ouvrir cette même possibilité à d’autres femmes. Néanmoins, elle signe des articles où elle soutient que les femmes ont oublié leurs responsabilités domestiques et qualifie le célibat de vie à moitié vécue. Madge Macbeth écrit comme une femme de son milieu, et une partie du langage qu’elle utilise serait désuet aujourd’hui. Ces contradictions représentent bien sa longue carrière et les changements qui ont secoué la société entre son enfance dans l’univers victorien et sa mort dans les années 1960. D’ailleurs, Boulevard Career se termine sur une réflexion sur l’évolution de la société – celle d’Ottawa tout particulièrement – au fil de sa carrière, surtout pour les femmes. Son écriture et sa vie s’inscrivent dans ces changements : un pied dans l’avenir et l’autre dans le passé.

L’auteure a fait don de ses archives aux Archives nationales du Canada en 1958. Le fonds Madge Macbeth contient les manuscrits de bon nombre de ses livres, des renseignements sur le droit d’auteur, et de la correspondance sur divers sujets, y compris les conférences de l’auteure et ses activités au sein de l’Ottawa Drama League et de la Canadian Authors Association. Le fonds comprend également des journaux intimes, des albums de coupures et une grande collection de photos représentant Madge Macbeth à divers moments de sa vie et montrant son côté théâtral et son amour de la scène. Le fonds Madge Macbeth permet de mieux comprendre la longue carrière de l’auteure et d’assurer que son œuvre ne sera pas oubliée.

Portrait de Madge Macbeth vue de profil, vêtue d’une cape à motifs de couleur pâle.

Portrait de Madge Macbeth portant une cape (e010935313)

Autres ressources :


Vasanthi Pendakur est gestionnaire de projet à la Division du contenu en ligne, à Bibliothèque et Archives Canada.

Récit sur la collection Lowy : une histoire d’heureux hasards

Par Michael Kent

Un des aspects les plus excitants du travail avec les livres rares est de découvrir l’histoire de chacune des pièces de nos collections. Le parcours d’un document avant son arrivée à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) est souvent tout aussi intéressant que son contenu. Dans certains cas, on peut établir des parallèles étonnants entre l’histoire d’un document et le texte qu’il renferme. Le rouleau contenant le livre d’Esther, maintenant conservé dans la collection Jacob-M.-Lowy, en est un bon exemple.

Une photographie couleur d’un manuscrit hébraïque rédigé sur un parchemin d’une longueur approximative de sept pieds, entièrement déroulé sur une table. L’étui en métal qui contenait le manuscrit se trouve aussi sur la table.

Le livre d’Esther déroulé dans la salle Jacob-M.-Lowy, située au 395, rue Wellington à Ottawa (Ontario). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Le rouleau porte un texte manuscrit en hébreu, dans un format adapté au rituel entourant la fête juive de Pourim. L’histoire qui a mené à l’acquisition de ce document par Bibliothèque et Archives Canada m’a été transmise par mes prédécesseurs. Elle est trop belle pour ne pas la raconter.

Les visiteurs qui voient le rouleau sont immédiatement frappés par le mauvais état de son étui métallique. On fait souvent remarquer que celui-ci semble avoir connu la guerre, et les apparences ne sont pas trompeuses.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, un soldat britannique découvre cet étui en Europe continentale, dans les décombres d’un édifice bombardé. Lorsqu’il réalise que l’étui contient un rouleau de parchemin, il décide de le conserver comme souvenir de guerre. Plus tard, il déménage au Canada, emportant le rouleau avec lui.

Le deuxième chapitre de l’histoire du rouleau commence après le décès du soldat. Ce militaire n’ayant pas d’enfants, des voisins se portent volontaires pour vider son appartement après sa mort. Ils y découvrent le rouleau et se souviennent que le soldat le leur avait déjà montré. Conscients qu’il s’agit d’un document de valeur, ils décident de lui trouver un lieu de conservation approprié. Par un heureux hasard, ces voisins ont un parent qui travaille pour ce qui était à l’époque les Archives nationales. Ils envoient le rouleau à cette personne, qui le transmet à un archiviste. Quelques années plus tard, la collection d’ouvrages judaïques rares Jacob-M.-Lowy est offerte à la Bibliothèque nationale du Canada. Le rouleau est alors transféré dans cette collection pour qu’il soit conservé avec les autres documents judaïques.

Mais pourquoi ai-je l’impression que l’histoire du rouleau reflète celle que son texte raconte? Parce que le livre d’Esther a une caractéristique bien particulière : c’est l’un des deux seuls livres des écritures hébraïques à ne pas mentionner Dieu. Selon la tradition rabbinique, le nom de Dieu a été omis dans le livre pour mettre l’accent sur la nature secrète du miracle raconté, qui est composé d’une série de petits et improbables événements aboutissant à la survie du peuple juif.

Quand je regarde le rouleau, je vois un document qui a lui aussi survécu grâce à une série de petits événements improbables : le propriétaire d’origine qui le range dans un solide étui protecteur; le document qui survit à un bombardement et tombe à un endroit bien visible; un soldat qui s’arrête pour l’examiner et décide qu’il vaut la peine d’être sauvé; les voisins du soldat qui offrent de vider son appartement après son décès; ces mêmes voisins qui examinent avec soin le contenu de l’appartement, puis cherchent un endroit approprié pour conserver le rouleau; et le fait qu’ils ont un parent travaillant aux Archives nationales. Tous ces événements improbables s’enchaînent pour former la captivante histoire de survie de ce rouleau et le fabuleux voyage qui le mena jusqu’à BAC.

Si je ne suis pas en mesure de proposer des réflexions spirituelles sur la survie de ce rouleau, je peux dire qu’elle est le fruit d’une remarquable suite d’heureux hasards. Cette histoire, et d’autres du même genre, mettent en lumière le formidable passé des documents conservés dans nos collections. Ces histoires vont bien au-delà de l’écrit; je suis très reconnaissant de pouvoir les découvrir et les faire connaître.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob-M.-Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Des nouvelles de Kigali!

Par Alison Harding-Hlady

En février 2020, je suis arrivée avec mon collègue Karl-Xavier Thomas à Kigali, au Rwanda, où nous sommes les invités de la Rwanda Archives and Library Services Authority (RALSA). Après près de deux semaines sur place, nous avons du mal à croire que nous arrivons déjà à la moitié de notre voyage! Grâce à une préparation qui a duré des mois, nous avons accompli beaucoup de choses pendant ces deux premières semaines.

La RALSA nous a demandé de donner une formation sur les activités professionnelles, les normes internationales et les pratiques exemplaires à trois bibliothécaires et quatre archivistes. Cette équipe – petite, mais solide – est pleinement consciente des responsabilités et des obligations de la bibliothèque et des archives nationales. Elle est impatiente d’adopter des pratiques exemplaires, non seulement afin de bien gérer et décrire sa propre collection, mais aussi pour guider les autres institutions de mémoire du Rwanda.

Comme je représente le volet « bibliothèque », j’ai mis l’accent sur le catalogage (ma spécialité!), tout en répondant à d’autres questions. J’ai aussi contribué à l’élaboration de politiques sur divers sujets allant de l’administration du programme national d’ISBN à la gestion des droits numériques en passant par la production de contenu pour les médias sociaux. C’est une expérience inédite pour moi, une employée d’une grande institution. Les diverses parties de la collection et des services de BAC sont gérées par différentes sections composées de grands groupes. Ici, quelques personnes s’efforcent de remplir tous ces rôles. Le personnel est ambitieux et travaille d’arrache-pied; j’ai une immense admiration pour tout ce qu’il tente d’accomplir.

Photo couleur d’archive sur des étagères.

Une partie de la collection d’archives de la RALSA. Photo : Karl-Xavier Thomas.

Profitant de notre présence, la RALSA a invité des bibliothécaires et des archivistes d’un peu partout au Rwanda à une conférence de quatre jours à Kigali. Karl-Xavier et moi y offrirons de nouveau notre formation des deux dernières semaines, mais devant un public plus nombreux! Pour nous, ce sera l’occasion parfaite de réseauter avec beaucoup de professionnels rwandais. Quant à eux, ils pourront acquérir des compétences pour offrir de meilleurs services à leurs clients et mieux s’occuper de leurs collections.

J’ai toujours été fière de mon travail et de son importance, mais c’est vraiment spécial d’observer l’influence que mes connaissances et mon expertise peuvent avoir ici. Je me sens utile en aidant des professionnels d’un peu partout au pays à mieux décrire leurs collections et à en améliorer l’accès. Ce sont des notions qu’ils pourront utiliser longtemps après mon retour au Canada.

Notre échange culturel comprenait aussi une autre activité intéressante : l’Umuganda, c’est-à-dire la journée nationale de nettoyage communautaire. Tous les citoyens âgés de 16 à 65 ans doivent participer à cet événement qui se déroule le dernier samedi de chaque mois. Les gens se rassemblent dans leur village ou leur quartier et contribuent à un projet ayant des répercussions positives pour la communauté locale. L’objectif est d’améliorer les conditions de vie, petit à petit. J’ai participé à l’enlèvement de broussailles poussant autour d’arbres récemment plantés et au déterrement d’un canal de drainage envahi par les mauvaises herbes.

Après ces tâches manuelles, les villageois ont pris part à un rassemblement communautaire. Ils ont partagé nouvelles et rappels avant d’aborder certaines préoccupations. J’ai été impressionnée par le respect témoigné tout au long de la réunion. Tous étaient à l’aise à l’idée de s’exprimer, et l’écoute était au rendez-vous afin de trouver des solutions communes.

D’une certaine façon, ce que nous faisons ici reste dans l’esprit de l’Umuganda. Nous contribuons également au bien de la communauté, et nous repartirons après avoir amélioré certaines choses.

Photo couleur d’un immeuble de bureaux.

La RALSA déménagera l’année prochaine dans un immeuble bâti spécialement pour elle, mais elle occupe actuellement l’étage supérieur d’un immeuble de bureaux à Kigali, au Rwanda. Photo : Alison Harding-Hlady.


Alison Harding-Hlady est bibliothécaire principale au catalogage, responsable des livres rares et des collections spéciales, à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Hockey féminin : elle lance… et compte!

Par Ellen Bond

Remporter une compétition internationale et entendre son hymne national dans l’aréna, c’est le rêve de bien des hockeyeurs canadiens. En janvier 2020, le Canada s’est couvert d’or en défaisant la Russie en finale du Championnat mondial junior de la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF). Chaudement disputé, le tournoi masculin a été suivi par des millions de personnes dans le monde entier. Pourtant, à peine quelques jours plus tôt, c’est un auditoire beaucoup plus petit qui a regardé le duel entre le Canada et les États-Unis au Championnat du monde de hockey sur glace féminin des moins de 18 ans.

Contrairement au basketball, où l’on réduit la taille du ballon pour les femmes, et au volleyball, où l’on abaisse le filet, le hockey se pratique de la même façon chez les deux sexes. Certes, les femmes jouent « sans contact », mais on ne change ni le format de la patinoire, ni les dimensions des buts, ni la taille ou le poids de la rondelle. D’ailleurs, si le hockey a vu le jour au début des années 1870, les femmes ont adopté ce sport à peine deux décennies plus tard. Une question s’impose donc : comment se fait-il que le hockey féminin, après des débuts prometteurs, n’ait pas progressé comme le hockey masculin?

: Photographie noir et blanc, prise à l’extérieur, montrant des femmes en jupe longue.

Groupe de femmes réunies pour jouer au hockey, Ottawa (Ontario), 1906. (PA-042256)

Enfant, tout ce que je voulais faire, c’était de jouer au hockey. Je me souviens d’avoir regardé mon frère jouer sur la glace avec plein d’autres garçons. Ils installaient de longs boyaux sur les lignes rouge et bleues pour diviser la patinoire en trois petites surfaces de jeu. Je voulais me joindre à eux, mais on ne laissait pas les filles jouer. Les choses ont toutefois changé dans les années 1970, quand nous avons déménagé à Campbellford, en Ontario. Un jour, au début de l’automne, un homme s’est présenté chez moi et a demandé à mon père s’il voulait être l’entraîneur de l’équipe des filles. Mon père a dit oui, et au début de ma huitième année scolaire, j’ai commencé à jouer dans une ligue.

Photographie sépia d’une équipe de jeunes hockeyeuses portant un chandail où l’on peut lire « Campbellford Minor Hockey ».

Mon équipe la première année où j’ai eu le droit de jouer au hockey. Nous avons remporté le championnat. Je suis la troisième à partir de la gauche dans la rangée du haut; on voit mon père à droite et mon frère accroupi devant lui. (Photo fournie par l’auteure)

Une question m’est donc venue en tête : si les femmes et les hommes ont commencé à pratiquer ce sport à la fin du 19e siècle, pourquoi n’avais-je pas eu le droit de jouer avant mon arrivée à Campbellford, même si j’ai grandi dans une ville relativement grande?

Photographie noir et blanc d’une femme vêtue d’une jupe pour une partie de hockey en plein air.

« La reine de la glace ». Une femme en patins de figure sur une patinoire avec un bâton de hockey dans les mains, 1903. (C-3192610)

Selon l’Association de hockey féminin de l’Ontario, la première partie opposant des femmes a eu lieu en 1891 à Ottawa, en Ontario. À l’époque, l’Université de Toronto, l’Université Queen’s et l’Université McGill avaient des équipes féminines, mais celles-ci étaient tenues de jouer à l’abri des regards masculins. En effet, mis à part les arbitres, aucun homme ne pouvait assister à la partie. En 1914, le premier championnat provincial féminin s’est déroulé à Picton, en Ontario. Il a mis aux prises six équipes, dont certaines représentaient des universités. Ensuite, en 1921, l’Université de Toronto a vaincu l’Université McGill pour remporter le premier championnat universitaire féminin au Canada. Grâce à ces équipes et à d’autres, le sport a continué de croître, bien que de façon irrégulière, pendant les années 1920 et 1930.

Puis, tout s’est arrêté net. Peut-être était-ce parce qu’on jugeait le hockey trop violent pour les filles, comme l’a affirmé Clarence Campbell, président de la Ligue nationale de hockey, en 1946. Ou parce qu’à certains endroits, il était interdit de regarder les femmes jouer. Ou parce qu’on trouvait la chose frivole, ou les joueuses trop passionnées. Ou encore, comme l’avance Wayne Norton dans le livre Women on Ice : The Early Years of Women’s Hockey in Western Canada, parce qu’à l’issue d’un vote en 1923, l’Association canadienne de hockey amateur s’est opposée à la reconnaissance officielle du hockey féminin. Dans le livre Too Many Men on the Ice : Women’s Hockey in North America, Joanna Avery et Julie Stevens soutiennent que la participation du Canada à la Seconde Guerre mondiale a entraîné le déclin du hockey féminin. Quand la majorité des hommes sont partis combattre, beaucoup de femmes se sont mises à travailler dans les usines, ce qui leur laissait peu de temps pour s’amuser. Bref, quelle que fût la raison, notre sport de prédilection a été difficilement accessible aux femmes et aux filles pendant plusieurs décennies, et bon nombre d’entre elles n’ont jamais eu l’occasion de jouer au hockey.

Photographie noir et blanc d’une hockeyeuse professionnelle.

Mademoiselle Eva Ault. Quand la Première Guerre mondiale a conduit les hommes en Europe, les femmes ont eu leur première chance de jouer au hockey dans un contexte professionnel. Eva Ault est devenue une favorite de la foule, mais la fin de la guerre a marqué la fin de la carrière des pionnières du hockey professionnel féminin. (PA-043029)

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les huit joueuses, en uniforme, sont placées côte à côte et tiennent leur bâton la palette vers le haut.

Une équipe de hockey féminin de Gore Bay, sur l’île Manitoulin (Ontario), 1921. Le nom des joueuses figure dans la notice. (PA-074583)

J’ai pu jouer au hockey de la huitième à la treizième année, aussi bien dans un cadre communautaire que scolaire à Peterborough, en Ontario. J’ai aussi eu la chance de faire partie des équipes universitaires à McMaster et à Queen’s. C’est le plus près que je me suis approchée du niveau professionnel. On nous fournissait l’équipement, une patinoire pour les entraînements et les parties, et le transport pour chaque affrontement. À l’Université McMaster, le budget total de mon équipe était inférieur à ce que l’équipe masculine dépensait juste pour les bâtons, mais je me considérais chanceuse de pouvoir représenter mon université et de jouer avec et contre certaines des meilleures hockeyeuses au monde.

Parmi ces athlètes d’exception, il y avait Margot (Verlaan) Page et Andria Hunter. Toutes deux ont représenté le Canada aux championnats du monde. J’ai joué avec Margot pendant trois ans à l’Université McMaster. C’était la capitaine et la meilleure sur la glace. À l’époque, c’était le plus haut niveau qu’il lui était possible d’atteindre. Elle a par la suite défendu les couleurs du Canada aux championnats du monde de l’IIHF de 1987 (événement non sanctionné), 1990, 1992 et 1994. Puis, de 2000 à 2007, elle a dirigé les équipes féminines canadiennes aux championnats de l’IIHF et aux Jeux olympiques. Aujourd’hui, Margot est entraîneuse en chef de l’équipe féminine des Badgers de l’Université Brock. Quant à Andria, je l’ai rencontrée lorsque nous vivions toutes deux à Peterborough. Je travaillais comme monitrice au camp Quin-Mo-Lac alors qu’elle était campeuse. Comme nous vivions dans une petite ville, nous nous croisions souvent. J’ai demandé à Andria comment se sont déroulés ses débuts au hockey. Voici son histoire, traduite en français :

J’ai commencé à jouer au hockey en 1976. C’était plutôt rare, à l’époque, de voir des filles pratiquer ce sport. J’ai eu la chance de me trouver à Peterborough au moment où le hockey féminin commençait à se développer. À ce moment-là, bien des petites villes n’avaient aucune équipe féminine. La première année, j’ai joué avec des garçons dans une ligue locale, mais par la suite, j’ai toujours pu jouer avec des filles.

Toute mon enfance, j’ai rêvé de jouer au niveau universitaire, parce que c’était le plus haut niveau à l’époque. Il n’y avait pas d’équipe nationale, donc il fallait évidemment oublier les championnats du monde et les Jeux olympiques. J’ai toutefois été très chanceuse que le hockey féminin connaisse des changements majeurs au bon moment pour moi.

Je me suis retrouvée dans une équipe universitaire américaine grâce à une bourse d’études; c’était seulement la deuxième fois aux États-Unis qu’une femme étrangère recevait une bourse pour jouer au hockey. J’ai aussi pu faire partie d’Équipe Canada en 1992 et en 1994! Je me suis toujours dit que si j’étais née à peine cinq ans plus tôt, je n’aurais possiblement pas vécu ces merveilleuses expériences.

De 1990 à 1996, j’ai joué à l’Université de Toronto, où je faisais mes études supérieures. C’était une période de transition tumultueuse pour le programme. À ma première année, nous rangions notre équipement dans un petit casier. Les parties se divisaient en trois périodes de seulement quinze minutes, et la surfaceuse passait une seule fois. Puis, pendant la saison 1993-1994 (j’étais alors partie jouer en Suisse), le programme de hockey féminin a failli être éliminé, mais de nombreuses personnes se sont ralliées pour le sauver. À mon retour à l’Université de Toronto, l’année suivante, le hockey féminin était devenu un sport de haute performance. Nous avions maintenant quatre entraînements de deux heures par semaine, et nous ne rangions plus notre équipement dans des casiers!

J’ai aussi joué dans la Ligue nationale de hockey féminin (LNHF) à ses débuts. Quand je portais le chandail des Ice Bears de Mississauga, notre propriétaire enthousiaste a trouvé le moyen de nous faire jouer au Hershey Centre [aujourd’hui le Paramount Centre], où nous avions même notre propre vestiaire. Malheureusement, nous n’attirions pas assez de spectateurs pour rester dans un aréna aussi cher, ce qui a entraîné notre déménagement à Oakville après deux saisons.

Depuis que j’ai quitté la LNHF, en 2001, le hockey féminin a poursuivi sa croissance. Aujourd’hui, la société voit assurément le sport féminin d’un bien meilleur œil que lorsque j’étais enfant. Le niveau de jeu est rehaussé parce que les filles ont plus d’occasions de se développer. La qualité des entraîneurs, le degré de compétitivité et le temps de glace au niveau amateur y sont certainement aussi pour quelque chose. Il y a également plus d’équipes universitaires au Canada et aux États-Unis, et plus de ressources pour les joueuses. Malheureusement, on a encore de la difficulté à attirer les foules, et les débouchés professionnels sont limités. Heureusement, il y a de plus en plus de place pour les femmes derrière les bancs.

Photographie noir et blanc d’une équipe de hockey féminin. Les joueuses portent des chandails d’équipe et tiennent chacune un bâton.

Photographie de l’équipe de hockey féminin de l’Université Queen’s, 1917. Certains noms figurent dans la notice. (PA-127274)

Comme l’a dit Andria, les filles qui veulent jouer au hockey aujourd’hui ont maintes possibilités. Il y a beaucoup d’équipes partout au Canada. Les jeunes hockeyeuses peuvent viser de nombreuses équipes universitaires, la première division de la National Collegiate Athletic Association (NCAA), aux États-Unis, et des équipes dans plusieurs pays d’Europe. Elles peuvent rêver de représenter leur pays aux Jeux olympiques et aux championnats du monde. Des millions de téléspectateurs ont pu voir l’élite des joueuses canadiennes et américaines s’affronter à 3 contre 3 pendant le week-end des étoiles de la LNH à Saint-Louis, au Missouri. À mesure que le hockey féminin poursuivra sa croissance, les rivalités entre pays se développeront. Et qui sait, la LNH lancera peut-être un jour une division féminine?

Dans tous les cas, l’avenir s’annonce prometteur pour les jeunes filles qui rêvent de jouer au hockey. Margot, Andria et moi avons tiré bien des leçons de vie de ce sport dans notre jeunesse, et nous sommes enchantées pour les filles d’aujourd’hui quand nous voyons toutes les perspectives que leur réserve le merveilleux sport qu’est le hockey.


Ellen Bond est assistante de projet à la Division du contenu en ligne de Bibliothèque et Archives Canada.

Lire, en toute liberté

Par Liane Belway

Photographie couleur montrant le dos de livres empilés sur fond noir.

Échantillon de livres variés provenant de la collection de Bibliothèque et Archives Canada qui ont été contestés. Photo : Tom Thompson

Au Canada, nous sommes libres de lire ce qui nous plaît – à un point tel que nous oublions parfois l’importance de ce droit. L’idée que celui-ci pourrait être bafoué dans un pays comme le nôtre ne nous vient même pas à l’esprit. Après tout, notre liberté intellectuelle est garantie par la Charte canadienne des droits et libertés. Pourtant, la liberté de lire ne peut jamais être tenue pour acquise. Même au Canada, des livres et des magazines sont fréquemment contestés dans les bibliothèques et les écoles, comme l’expliquent de nombreux ouvrages sur la liberté d’expression et la censure au Canada. Ces pressions portent atteinte au droit des Canadiens de décider eux-mêmes ce qu’ils lisent.

La Semaine de la liberté d’expression encourage la population canadienne à parler de sa liberté intellectuelle et à la célébrer. Tous les ans, le Book and Periodical Council se sert de cette période pour lever le voile sur l’histoire souvent méconnue de la censure et de la mise à l’index au Canada, et sur les luttes menées pour maintenir certains ouvrages sur les tablettes des écoles et des bibliothèques. Partout au pays, pendant une semaine, des événements sensibilisent le public à l’importance de protéger son droit à la lecture.

Le droit à la liberté intellectuelle signifie que chaque personne est libre de choisir ce qu’elle lit, dans les limites permises par la loi canadienne. En contestant la présence d’un titre sur les tablettes, on fait plus qu’exprimer ses propres goûts ou son refus de prendre part au dialogue sur une question controversée : on tente carrément, souvent pour des raisons politiques ou morales, d’empêcher le public de lire des ouvrages offerts dans les écoles, les bibliothèques ou les librairies. Les bibliothèques ont le devoir de protéger la liberté de lire et doivent refléter ce devoir dans leurs politiques.

Chaque cas est particulier, et les bibliothèques réagissent différemment en fonction de leur mandat et de leurs responsabilités envers les usagers. Dans la plupart des bibliothèques publiques, des politiques sur la liberté intellectuelle sont en place pour orienter le traitement des préoccupations individuelles tout en protégeant le droit collectif à la lecture. Par exemple, les ouvrages peuvent être classés selon l’âge du lectorat auquel ils s’adressent. Quant aux bibliothèques scolaires, elles sont généralement chargées d’appliquer le programme scolaire pour les élèves de l’école. Enfin, Bibliothèque et Archives Canada a le mandat d’acquérir, de décrire et de rendre accessibles toutes les publications canadiennes pour les lecteurs et les chercheurs d’ici et d’ailleurs dans le monde.

Ce ne sont pas tous les livres contestés qui finissent frappés d’interdit. Quand une auteure de la trempe de Margaret Atwood voit un roman comme La servante écarlate remis en question, on assiste souvent, au contraire, à une augmentation de l’attention médiatique, des ventes et du lectorat. L’œuvre Lives of Girls and Women d’Alice Munro, par exemple, a fait l’objet de contestations, et l’auteure a remporté quelques décennies plus tard le prix Nobel de la littérature.

Néanmoins, la tentative de faire bannir un ouvrage peut avoir un effet plus insidieux, surtout dans les écoles et les bibliothèques publiques. Un livre pour enfants controversé peut tout simplement être retiré des listes de lecture et des programmes scolaires pour éviter la confrontation. Mais il arrive aussi qu’une réclamation d’interdiction soit refusée, notamment pour des ouvrages à thème comme L’arbre de Maxine. Grâce à une décision prise en 1992, ce livre illustré au message écologiste a continué d’être lu dans les écoles primaires. Aujourd’hui, on tient pour acquise la possibilité de présenter aux enfants des livres sur l’environnement, les familles homoparentales, les croyances religieuses et toutes sortes d’autres sujets, mais la réalité n’a pas toujours été ainsi.

Qui sait combien d’ouvrages n’ont pas été achetés (ou même écrits) au fil des décennies en raison d’une culture de l’interdiction? Nous aimons à penser que, de nos jours, nous sommes plus ouverts au point de vue des autres. En tant que Canadiens, nous devons demeurer conscients de la grande valeur de notre droit à la lecture, et protéger ce droit pour nous-mêmes et pour les autres.


Liane Belway est bibliothécaire à la Division des acquisitions de la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site Web de la Semaine de la liberté d’expression.

Le Canada en couleur

Par Samantha Shields

Les débuts de la photographie couleur

La photographie couleur voit le jour au 19e siècle. Toutefois, il faut attendre le milieu des années 1930 avant que la technologie ne se perfectionne suffisamment pour devenir accessible aux amateurs. Avec la production en série de photographies sur pellicules diapositives en couleur (comme le film inversible couleur Kodachrome), on obtient facilement des images impressionnantes aux couleurs vives. Même s’il faut un projecteur ou une autre source de lumière pour visionner les diapositives, celles-ci gagnent vite en popularité, l’impression couleur demeurant hors de portée pour le photographe amateur moyen.

Au milieu du 20e siècle, les procédés d’impression couleur demeurent complexes et demandent temps et argent. Ils requièrent également une précision technique et des connaissances en chimie plus poussées que pour le noir et blanc ou les diapositives couleur. Et malgré tous leurs efforts, les adeptes de cette nouvelle technique sont souvent déçus. Couleurs trop vives qui détonnent, plage chromatique restreinte… le résultat est souvent décrit comme irréaliste et criard.

L’impression couleur met donc du temps à s’imposer. Ce sont d’abord les amateurs bien nantis et les expérimentateurs curieux qui l’adoptent, ainsi que les imprimeurs de magazines, de publicités et de documents commerciaux.

Un homme en chemise et cravate est assis auprès d’une fillette en robe à carreaux; il sourit en regardant une photo. Le nom de la marque (Kodak) figure dans le coin supérieur gauche de l’image.

Épreuve d’une publicité de Kodak, 1946. Photo : Yousuf Karsh/Kodak (a215007k)

Le procédé d’impression couleur

À l’aube de la photographie couleur, les fabricants du monde entier déploient de grands efforts pour mettre au point des produits qui simplifieront et amélioreront le procédé. Durant cette période d’innovation, l’une des méthodes les plus prisées consiste à imprimer à partir de « négatifs de sélection » distincts.

En termes simples, l’image (provenant d’une prise de vue ou d’une diapositive) est séparée en trois négatifs, chacun ne montrant qu’une couleur : rouge, vert ou bleu. Le photographe peut obtenir ces négatifs l’un après l’autre – mais il court alors le risque que le sujet ou l’appareil bouge entre les poses –, ou encore utiliser un appareil trichrome à prise unique (one-shot) qui réfléchit l’image pour que plusieurs plaques soient exposées au même moment.

Les négatifs ainsi obtenus servent à créer des positifs en relief (appelés matrices) sur lesquelles sont appliquées les teintes correspondantes : cyan, magenta et jaune. Les matrices sont ensuite pressées ou roulées l’une après l’autre sur le papier photo, dans un alignement parfait qu’on nomme « coïncidence des couleurs ». On obtient ainsi une impression polychrome.

Photo couleur d’une mallette accompagnée de trois négatifs identiques, le premier de couleur magenta, le deuxième de couleur cyan et le troisième de couleur jaune.

Publicité pour une mallette : impression finale accompagnée des trois matrices couleur. Photo : Brodie Macpherson (e011310465-e011310468)

Au début des années 1940, d’autres options d’impression couleur sont mises à la disposition des photographes, comme le procédé d’impression en trichromie, l’oléobromie, le procédé de blanchiment et le procédé de transfert hydrotypique de colorants. Ce dernier, créé au milieu des années 1930, est d’abord commercialisé par la société Eastman Kodak sous le nom de « procédé de reproduction par contact pour le relief » (ou procédé wash-off), et attire rapidement l’attention. Il est éventuellement remplacé par le transfert de colorant (1946), où l’assemblage des impressions n’est pas sans rappeler la lithographie couleur. Ce dernier procédé facilite la création de copies et l’impression par lots, tout en permettant davantage de manipulations à diverses étapes de l’impression. En outre, les matériaux requis sont moins sensibles à la température et à l’humidité.

Difficultés techniques et logistiques

Des années 1930 aux années 1960, quiconque veut imprimer des photos couleur au Canada doit surmonter tout un lot d’obstacles relatifs à la géographie, au financement et aux procédés chimiques.

Photo noir et blanc d’un ancien appareil photo, 1943.

Appareil photo couleur automatique. Photo : Ministère de la Défense nationale (a064809)

Photo noir et blanc de l’appareil photo de Brodie Macpherson.

Appareil photo trichrome à prise unique de marque Devin ayant appartenu à Brodie Macpherson. Source : e011312590

À l’époque, le Canada compte parmi les pays qui adoptent rapidement les nouveaux procédés photo. Mais s’il possède le savoir-faire, on ne peut en dire autant du matériel. Comme ce dernier provient surtout de l’étranger, le transport est lent et imprévisible, et l’approvisionnement, peu fiable. Cette situation force de nombreux photographes et imprimeurs à collaborer pour trouver des solutions novatrices.

Eastman Kodak est une pionnière de la photo par transfert hydrotypique, tant en ce qui concerne le matériel que l’impression. Mais comme son siège social et son usine se trouvent à Rochester, dans l’État de New York, la distribution au Canada s’en trouve restreinte. Le centre du pays fait exception : il peut compter sur la présence à Toronto de la Canadian Kodak Co. (établie en 1899 et devenue plus tard Kodak Canada Inc.), dotée d’une usine et d’un centre de distribution. Mais les installations canadiennes n’ont pas de tout en stock, et on n’y produit pas de matériel couleur avant la fin des années 1960.

Ailleurs au pays, les photographes ont accès aux installations de Kodak en 1961, année où l’entreprise établit un laboratoire de traitement de film couleur à North Vancouver pour desservir l’Ouest du Canada. Mais la plupart des Canadiens qui souhaitent se procurer du matériel couleur de Kodak doivent se tourner vers leurs fournisseurs locaux.

Or, les marchands du coin s’approvisionnent auprès de fabricants étrangers ou de centres de distribution. Les commandes s’accompagnent donc inévitablement de certains défis, dont :

  • des retards : il faut souvent compter cinq semaines ou plus pour la livraison. Par conséquent, les imprimeurs de photos couleur se prêtent ou s’échangent souvent du matériel afin de pouvoir respecter leurs échéances;
  • une certaine dépendance : la pénurie de matériel et l’irrégularité des livraisons (allant parfois jusqu’à plusieurs semaines) empêchent les laboratoires d’honorer des commandes ou d’en accepter de nouvelles ou de trop grosses;
  • d’éventuels déplacements de l’autre côté de la frontière : en effet, les commandes passées ou reçues aux États-Unis arrivent souvent beaucoup plus vite (environ cinq jours).
Page montrant, en cinq exemplaires, une photo sur laquelle on voit un minuscule piano bleu avec un banc, à l’intérieur d’une boîte rouge et jaune couverte de notes de musique. Sur la page, on peut lire « 200 reproductions directes de photographies couleur coûtent moins cher qu’une gravure en quatre couleurs! »

Publicité pour les services de Brodie Macpherson, avec liste des prix. Photo : Brodie Macpherson (e011310469)

Difficultés financières

Comparativement au noir et blanc, l’impression couleur coûte beaucoup plus cher, tant pour l’imprimeur que pour le client. Or, les particuliers et les entreprises hésitent à engager les sommes requises, de crainte que les images soient ratées en raison de l’effet peu naturel des couleurs. Les imprimeurs ont donc avantage à produire de belles impressions de haute qualité, au plus bas prix raisonnable. Pour y parvenir :

  • Ils limitent les petites commandes, qui exigent beaucoup de travail et coûtent cher. (Les produits chimiques, une fois ouverts, peuvent devenir périmés entre deux commandes.)
  • Ils font de plus grands tirages pour étaler les coûts associés au perfectionnement de la première impression. De plus, les images peuvent être commandées à nouveau, même des années plus tard.
  • Ils visent les entreprises publicitaires et commerciales : attirées par les couleurs vives qui retiennent l’attention, celles-ci ont les moyens de faire de grosses commandes et demandent des réimpressions.
  • Par l’intermédiaire de clubs et de bulletins d’information, ils collaborent pour recommander des imitations moins coûteuses de produits chimiques, de même que pour échanger sur la façon d’améliorer les procédés et la qualité d’impression.
  • Ils s’adonnent à l’importation privée. Le matériel acheté au Canada coûte souvent plus cher, même en tenant compte des frais d’importation. Ceux qui ont la chance d’habiter à proximité de la frontière canado-américaine reçoivent leur commande plus vite en la passant auprès d’un fournisseur américain; ils traversent aussi la frontière pour acheter du matériel moins cher et plus récent.
Impression couleur de huit emballages de biscuits vendus par Purity Factories Ltd.

Publicité pour les biscuits de Purity Factories Ltd. Photo : Brodie Macpherson (e011312592)

Comme les petites commandes irrégulières compliquent le travail d’impression pour la plupart des entreprises, beaucoup de studios n’offrent pas de photos couleur. Les autres, au lieu de transformer leur chambre noire, envoient souvent leur pellicule dans des laboratoires externes qui développent et impriment les photos. Le coût exorbitant des petits tirages est alors absorbé par le client.

Pour toutes ces raisons, le portrait photo en noir et blanc perdure longtemps malgré les progrès de la couleur. On note toutefois quelques exceptions : on produit des photos couleur pour les portraits de mariage et de groupe ainsi que pour les cartes des Fêtes, car les clients en demandent plus de copies, ce qui permet d’offrir un prix plus raisonnable.

Portrait couleur d’une femme portant une robe fleurie, le visage éclairé, assise dans une chaise à appuie-bras en bois.

C309 – Femme inconnue. Photo : Brodie Macpherson (e011310460)

Trois versions détaillées de l’image précédente, en noir et blanc, identiques à une exception près : la densité de l’exposition varie en fonction de la couleur filtrée (A = rouge, B = vert, C = bleu).

Épreuves d’impression des négatifs de sélection pour la photo C309 – Femme inconnue. Photo : Brodie Macpherson (e011310461-e011310463)

Avec l’amélioration de l’impression couleur et la popularité croissante des publicités couleur, les imprimeurs reçoivent parfois de grosses commandes de différents clients. Pour pouvoir livrer un produit de qualité sans délai, certains forment alors de petits réseaux avec des partenaires de confiance vers qui ils dirigent leurs clients au besoin.

Par ailleurs, l’aménagement d’une chambre noire pour le traitement des couleurs entraîne des dépenses considérables. Il en va de même pour l’apprentissage des techniques, qui se fait en grande partie par essais et erreurs. Ces coûts élevés (et le niveau de difficulté du procédé) rebutent les simples amateurs, mais d’autres se tournent vers leur club de photographie pour expérimenter cette nouvelle technique.

Difficultés liées aux procédés chimiques

Comme c’est souvent le cas en photographie, l’impression couleur, à ses débuts, est à la fois une science et un art. Ceux qui s’y essaient se trouvent souvent démunis devant la précision exigée par cette technique : en effet, il faut en gérer toutes les variables – temps, température, eau et tension électrique – pour obtenir la même qualité du début à la fin.

Les produits chimiques apportent aussi leur lot de restrictions. Outre leur coût exorbitant, ils se dégradent au fil du temps, et encore plus rapidement une fois ouverts. Ils donnent alors des résultats inégaux, brisant tout espoir de qualité et rendant impossible la constance du tirage. Si l’on ajoute le temps requis pour les faire venir au Canada, leur durée de conservation est encore moindre. Accumuler des surplus devient donc risqué; c’est pourquoi on encourage les commandes en gros et l’impression en lots.

Douze grilles de couleurs, sur quatre colonnes et trois rangées.

Matrice de couleurs. Photo : Brodie Macpherson (e011310470)

Bien sûr, les fabricants indiquent pour chaque produit la durée de conservation, la quantité et les additifs recommandés. Mais en raison de toutes les variables, ces renseignements sont rarement parfaits pour tous les utilisateurs. En effet, plusieurs facteurs dépendent en grande partie de l’emplacement de l’imprimeur : dans une grande ville ou un petit village, avec des températures froides ou élevées, un climat stable ou changeant, etc.

Eau

  • Comme les sources d’eau varient (ainsi que la façon dont l’eau est traitée), on remarque des différences chimiques au fil du temps et selon les régions. Par exemple, dans le procédé d’impression en trichromie, les imprimeurs doivent contrebalancer la présence de chaux ou de sels de durcissement dans leur eau, car ces substances réagissent avec le bromure d’argent.

Température

  • Les variations de température durant le transport jusqu’au Canada altèrent certains types de papier couché.
  • Comme les imprimeurs canadiens sont parfois soumis à de grands écarts de température au cours d’une année, ils doivent réussir à maintenir une température constante dans leur chambre noire. L’imprimeur torontois de photos couleur Brodie Macpherson proposait d’utiliser un élément chauffant isolé à l’amiante, placé sous un plateau à balancement déphasé, comme solution pour réchauffer un révélateur.

Jeune garçon assis dans un grand traîneau sur la neige. Photo : Rosemary Gilliat Eaton (e010980928)

Tension électrique

  • À peine quelques volts de différence suffisent à modifier l’intensité de la lumière des agrandisseurs. L’inconstance de l’exposition fait varier la densité des négatifs de sélection et, par conséquent, le résultat de l’impression couleur. Il est donc d’usage d’employer un régulateur et de vérifier la tension.
  • Certains imprimeurs cherchent à se procurer une « lampe froide ». De fabrication américaine, ce tube fluorescent à cathode en forme de U élimine les « points chauds » des agrandisseurs. On peut ainsi imprimer de plus grandes photos, augmenter la durée de vie du matériel et réduire l’incidence des variations de tension électrique. Mais le Canada en interdit l’importation; les imprimeurs motivés commandent donc des pièces pour la fabriquer eux-mêmes.
Photo noir et blanc d’une femme en uniforme militaire manipulant un agrandisseur.

Vue d’ensemble d’un agrandisseur. Photo : Photographe inconnu /ministère de la Défense nationale (a064866)

Photo noir et blanc d’un homme appuyé sur un bureau à côté d’un agrandisseur.

Jack Marsters avec un agrandisseur horizontal dans la chambre noire de la Montreal Gazette. Photo : Richard Arless (a114447)

En définitive, le succès de l’impression couleur découle des essais et erreurs que font les imprimeurs avec les différentes variables pour obtenir des conditions d’impression optimales selon leur environnement et leurs préférences. Dans leurs réussites comme dans leurs échecs, les clubs de photographie et les publications sur le sujet (dont Canadian Photography et Photographic Canadiana) servent souvent de source de conseils aux photographes, ainsi que de tribune pour leurs découvertes.

Photo noir et blanc de membres du club de photographie de Toronto, à l’extérieur avec leurs appareils photo.

Membres du club de photographie de Toronto au travail. Photo : T. Cannon (a132365)

La vue d’ensemble

Malgré les difficultés, l’impression couleur se pratique encore au Canada dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale.

La survie du procédé et son succès commercial reposent surtout sur les premiers imprimeurs de photos couleur. Ceux-ci s’entraident pour régler leurs problèmes, échangent des connaissances dans les clubs de photographie, des conférences et des sommets internationaux, et publient leur travail dans des revues nationales et internationales et des bulletins de clubs. Leur grand dévouement – leur envie d’expérimenter, de se perfectionner et de faire de la photo couleur un moyen d’expression viable – jette les bases du succès de cette discipline.

Photo couleur de la longue file devant le pavillon de Kodak lors de l’Expo 67.

Pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal, vu de l’extérieur avec la foule. Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199279)

Représentante de Kodak à l’extérieur du pavillon de l’entreprise lors de l’Expo 67.

Pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal (plan extérieur rapproché montrant une représentante de Kodak). Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199282)

On aperçoit au premier plan une représentante de Kodak et un homme. On voit derrière eux des diapositives couleur rétroéclairées montrant des vues aériennes.

Intérieur du pavillon de Kodak à l’Expo 67 de Montréal. Photo : Photographe inconnu/BAC (e011199283)

À voir également : notre billet de blogue sur Brodie Macpherson, précurseur de la photographie couleur, grand imprimeur torontois de photos couleur. Ingénieux, n’hésitant jamais à défendre ses opinions, Brodie Macpherson a multiplié les écrits et les conférences sur la photographie et l’impression couleur. Son travail et sa contribution à la profession lui ont valu une place parmi les meilleurs imprimeurs couleur de son temps.


Samantha Shields est archiviste en photographie à la Division des supports spécialisés privés de Bibliothèque et Archives Canada.

Le récit de François-Hyacinthe Séguin, idéal pour un défi Co-Lab!

Aquarelle montrant deux grands arbres et une vaste maison en pierre au premier plan et, plus loin, une ville.

Terrebonne, 1810 (e000756681)

La généalogie est utile à bien des égards; elle est aussi bien un passe-temps qu’un moyen d’établir des liens avec ceux qui nous ont précédés. Elle nous aide aussi à renforcer notre identité au sein de notre communauté, à mesure que nous découvrons nos ancêtres et leurs origines. Mais attention, elle peut créer une dépendance!

Autant la recherche sur l’histoire de sa famille peut être amusante et importante, autant elle s’avère parfois très frustrante. Au sein de l’équipe de généalogie de Bibliothèque et Archives Canada, l’un des défis que j’ai rencontrés en répondant aux demandes du public était de trouver de l’information contextuelle sur des gens qui ont vécu dans le passé. S’il est raisonnablement facile d’obtenir l’information de base sur nos ancêtres, notamment les date et lieu de naissance ou les noms des témoins qui ont signé l’acte de mariage, ces renseignements ne révèlent pas grand-chose sur leur quotidien ou leur collectivité.

Par exemple, les certificats de naissance, de mariage et de décès donnent habituellement le nom complet, l’année et le lieu de naissance, ainsi que le nom des parents. Les recensements contiennent un peu plus de renseignements, notamment la confession religieuse, l’origine ethnique et la profession. Cette information est utile, mais elle ne complète pas le tableau. De même, un titre professionnel comme celui de manœuvre ou de domestique est certes intéressant, mais il n’indique ni le lieu de travail de la personne, ni le nombre d’heures qu’elle travaille par jour, ni ce qui l’attend à la maison le soir.

En faisant mes propres recherches, j’ai découvert qu’une vue d’ensemble est nécessaire pour comprendre pourquoi nos ancêtres ont pris certaines décisions. À cet égard, le journal du notaire François-Hyacinthe Séguin, de la région de Terrebonne, au Québec, s’est révélé une ressource généalogique inusitée, mais ô combien utile pour comprendre l’histoire canadienne de la première moitié du 19e siècle.

François-Hyacinthe Séguin reçoit sa commission de notaire le 15 octobre 1808 et ouvre un bureau à Terrebonne, où il sert la communauté toute sa vie. En plus de prendre des notes détaillées sur les naissances, les mariages et les décès qui surviennent dans la petite ville, il consigne des détails sur les activités sociales, politiques et environnementales de la région.

Le journal couvre la période du 7 février 1831 au 2 mars 1834. Il s’agit d’un récit fascinant de la vie religieuse et sociale à Terrebonne. M. Séguin y raconte une variété d’événements, comme les charivaris après les mariages locaux, l’épidémie de choléra dans la collectivité, une éclipse solaire et le premier orage de l’année.

Une page manuscrite tirée d’un journal.

Une page du journal de M. Séguin où il raconte que, à la suite du décès d’Antoine Collard et de Louis Turgeon, même les sceptiques doivent maintenant admettre qu’une épidémie de choléra sévit dans la collectivité. L’auteur décrit les deux hommes et n’hésite pas à poser des jugements à leur sujet, fournissant ainsi des données utiles pour les généalogistes. (e004158805)

Une autre partie importante du journal de M. Séguin est son récit du mouvement des patriotes. L’auteur relate avec diligence la situation politique de l’époque et parle des politiciens locaux qui n’ont pas été admis au sein de la Chambre d’assemblée après avoir été élus. Il décrit aussi le climat de tension au cours des dernières élections et la violence que les électeurs ont subie.

Séguin se penche également sur la vie dans la localité. Il exprime librement ses sentiments à l’égard de ses amis, de ses voisins et de sa famille en des termes qui ne sont pas toujours flatteurs. Dans l’une des entrées, il explique comment un de ses élèves a récemment été arrêté et précise qu’il n’a aucune compassion pour lui, même s’il devrait en avoir. Dans une entrée où il évoque la mort d’une veuve de la localité, il critique ses tendances frugales et son manque d’interactions sociales. En évoquant la mort du prêtre d’une ville voisine, il glisse une critique sur l’apparence de l’ecclésiastique.

Une page manuscrite tirée d’un journal.

Une page du journal de M. Séguin, où les sujets varient d’un orage hivernal au décès de résidents locaux. (e004158841)

Vous voulez en savoir plus sur les bons et moins bons côtés de Terrebonne en 1831? Participez à notre défi Co-Lab, consacré au fascinant journal de François-Hyacinthe Séguin. Chaque page est remplie d’observations captivantes et souvent critiques, qui nous aident à mieux comprendre à quoi ressemblait la vie dans une petite ville du Québec au milieu du 19e siècle. Vous pouvez aider à transcrire ou à traduire le journal de M. Séguin pour que tout le monde puisse en savourer les récits sans compromis.

Pour en savoir plus sur vos propres ancêtres, visitez nos pages sur la généalogie et l’histoire familiale.


Sara Chatfield est chef de projet à la Division des expositions et du contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

Prête pour le Rwanda!

Par Alison Harding-Hlady

Dans quelques jours, je quitterai le Canada pour une affectation très spéciale à Kigali, au Rwanda. Il y a quelques mois, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) a signé un protocole d’entente avec la Rwanda Archives and Library Services Authority (RALSA) pour y donner de la formation sur les activités professionnelles, les normes internationales et les pratiques exemplaires. En compagnie de Karl­Xavier Thomas, un collègue archiviste, je passerai donc quatre semaines à vivre et à travailler avec le personnel de cette organisation.

Je suis honorée et ravie d’avoir été choisie pour représenter le volet « bibliothèque » de BAC, et je prépare mon voyage depuis plusieurs mois.

Je partagerai mon savoir-faire avec les bibliothécaires de la RALSA et, à la demande de celle-ci, je me concentrerai sur la description bibliographique, c’est-à-dire le catalogage et la classification. En tant que bibliothécaire au catalogage, j’ai consacré toute ma carrière à ces deux domaines (je travaille à BAC depuis 16 ans, et ce n’est pas terminé!). Je suis donc tout à fait d’accord pour dire que ce sont des composantes fondamentales de la bibliothéconomie.

En effet, toutes les autres activités de bibliothéconomie reposent sur un catalogue bien organisé, qui renferme des descriptions claires et détaillées de chaque article de la collection. Qu’il s’agisse de décisions d’acquisition, de services aux chercheurs, de réponses aux demandes de référence, de projets de numérisation, d’expositions, de conservation, etc., vous devez savoir ce que vous avez, et à quel endroit ça se trouve, avant de pouvoir faire quoi que ce soit!

Le catalogage est parfois qualifié d’ennuyeux; pour ma part, je dirais plutôt qu’il est souvent mal compris. C’est un domaine fascinant et dynamique, qui évolue sans cesse mais dont l’objectif reste le même : fournir le meilleur accès possible à la collection.

Chaque jour apporte de nouveaux défis et de nouvelles occasions d’apprendre, car chaque article que nous cataloguons nécessite recherche et réflexion pour choisir la meilleure façon de le classer, de le décrire et de le relier à d’autres parties de la collection.

C’est cette philosophie, et les outils requis pour y arriver, que j’espère transmettre à mes collègues bibliothécaires au Rwanda.

Pendant mes quatre semaines à Kigali, je m’attaquerai à des sujets comme la norme internationale de description (RDA); la façon de créer et d’utiliser les autorités de noms; les différents systèmes de classification; la consultation du système intégré de gestion de bibliothèque, tant par le personnel que par le public; et plus encore.

Je consacrerai beaucoup de temps aux travaux pratiques, au catalogage comme tel et aux discussions sur les défis et la complexité que présente chaque livre. Car même les articles qui semblent simples à cataloguer comportent des défis! Je souhaite qu’à la fin de mon séjour, la RALSA ait tous les outils nécessaires pour donner accès à sa collection et appuyer l’important travail qu’elle accomplit au Rwanda.

Une fois rentrée au Canada, je continuerai d’être une personne-ressource pour l’organisation, et je demeurerai à sa disposition par courriel.

Mon matériel de formation est presque prêt. J’ai reçu mes vaccins, mes billets sont réservés, ma valise est faite… Un énorme défi m’attend, mais c’est aussi le projet le plus stimulant de toute ma carrière. La pression se fait sentir : ce n’est pas tous les jours qu’on doit préparer quatre semaines de programmes et d’enseignement, et faire un aussi long voyage (22 heures et 3 vols!)

Mais je sais que je peux relever ce défi et faire honneur à BAC. Partager mon savoir­faire et ma passion pour la bibliothéconomie et le catalogage avec de nouveaux bibliothécaires ailleurs dans le monde : voilà une occasion aussi excitante qu’inspirante!

Photo couleur d’une femme avec une valise, devant un édifice.

L’auteure avec sa valise, prête à partir!


Alison Harding-Hlady est bibliothécaire principale au catalogage, responsable des livres rares et des collections spéciales, à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Tommy Burns, le héros de Hanover

Par Isabel Larocque

En 1906, alors que les boxeurs américains s’échangeaient à tour de rôle le titre de champion du monde poids lourds, personne n’aurait pu prédire la victoire du Canadien Tommy Burns. Du haut de ses 170 cm, ce boxeur fut non seulement le plus petit à remporter le titre de champion du monde, mais également le seul Canadien à y parvenir. Souvent sous-estimé par ses adversaires à cause de sa taille, Burns possédait pourtant une technique exemplaire qui lui permettait d’écraser le plus costaud des opposants.

Né Noah Brusso, cet athlète originaire de Hanover, en Ontario, était le douzième d’une famille de treize enfants. Il grandit dans un milieu modeste et, très jeune, se voit retiré de l’école par sa mère à la suite d’une bagarre contre un camarade de classe.

Celle-ci désapprouve totalement la boxe. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’à l’âge adulte, après un combat qui met l’un de ses adversaires dans le coma, Noah choisit de changer de nom. Il croit qu’ainsi, sa mère ne pourra pas suivre ses exploits. Puisque les boxeurs irlandais ont une excellente réputation, il choisit un nom à consonance irlandaise, Tommy Burns, dans l’espoir de propulser sa carrière.

Photo noir et blanc d’un homme portant des gants, un short et des chaussures de boxe.

Le boxeur Tommy Burns, date inconnue. (c014091)

Photo noir et blanc d’un homme portant des gants, un short et des chaussures de boxe.

Le boxeur Tommy Burns, 1912. (c014094)

Dans le ring, Tommy Burns use de stratégie; chacun de ses gestes est calculé. Il insulte ses adversaires afin de les déstabiliser, évite les coups, puis, lorsqu’il passe à l’attaque, parvient à les éliminer grâce à sa rapidité et à son crochet. Ses nombreuses années d’entraînement au hockey et à la crosse lui ont légué de fortes jambes, tandis que ses longs bras lui procurent une portée qui surprend ses adversaires. Sa technique irréprochable lui vaut de nombreuses victoires, puisque la majorité de ses compétiteurs misent seulement sur la force physique.

Burns considère d’ailleurs la technique de la boxe comme une science en soi. Il rédige même un bouquin à ce sujet, intitulé Scientific Boxing and Self Defence (Science de la boxe et de l’autodéfense). Publié en 1908, l’ouvrage fait partie de la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

Photo noir et blanc d’une main tenant un livre ouvert à la page de titre.

L’ouvrage rédigé par Tommy Burns, Scientific Boxing and Self Defence (Science de la boxe et de l’autodéfense). Photo : David Knox

Mais ce qui distingue réellement Tommy Burns des boxeurs de son époque, c’est sa volonté d’affronter des adversaires de toutes les nationalités. Alors que la majorité des boxeurs refusent de compétitionner contre des athlètes de différentes origines, Burns voit plutôt cela comme une occasion de prendre de l’expérience et de prouver qu’il est le meilleur de tous. Il sera d’ailleurs le premier champion du monde des poids lourds à défendre son titre contre un Afro-américain.

Durant son ascension vers le sommet, Burns affronte des champions des quatre coins du globe. Devenir le meilleur boxeur blanc ou canadien ne lui suffit pas : il veut être le meilleur au monde. C’est ce qui le pousse à affronter en 1908 Jack Johnson, un boxeur à la stature imposante. Burns perd ce combat, et Johnson devient le premier boxeur noir de l’histoire à remporter le titre de champion du monde. La performance audacieuse de Burns lui vaut une ovation debout lorsqu’il quitte l’arène.

Tommy Burns livrera quelques combats par la suite, mais il ne réussira jamais à reconquérir son titre de champion du monde. Après sa carrière en boxe, il devient promoteur et entraîneur, avant de se tourner vers la religion et de se convertir à l’évangélisme. Il décède en 1955 à Vancouver, des suites d’un malaise cardiaque. Sa confiance et son audace légendaires font de lui l’un des boxeurs les plus renommés de tous les temps.

Si les exploits de Tommy Burns vous intéressent, consultez Le boxeur Tommy Burns : un champion du monde légendaire.


Isabel Larocque est agente de projet pour l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.