Partitions du Canada d’antan : la Grande Guerre

Par Emilie Gin

Saviez-vous que dans la collection de BAC, on peut visualiser, télécharger et imprimer des partitions numériques? Une partie de la collection, dont des pièces datant de la Première Guerre mondiale, a été numérisée et est accessible en ligne dans Aurora, le catalogue de bibliothèque de BAC. Voici la marche à suivre pour faire une recherche dans les collections spéciales.

Les partitions du Canada d’antan sont une excellente façon d’explorer les sons et les paroles qui ont marqué l’expérience canadienne de la Première Guerre mondiale, que l’on appelle aussi la Grande Guerre. Grâce à cette musique, tant les Canadiens restés au pays que ceux partis combattre à l’étranger ont pu trouver réconfort et courage et voir leur sentiment de patriotisme ravivé.

Qu’est-ce qu’une partition?

Une partition, ou musique en feuilles, désigne les feuillets sur lesquels étaient imprimées les œuvres musicales populaires. Habituellement composées d’une ou de plusieurs feuilles pliées, les partitions étaient publiées et vendues par des compositeurs professionnels ou amateurs. Comme elles n’étaient pas reliées, elles étaient faciles à produire et vendues aux consommateurs à prix relativement abordables.

La musique de ces partitions joue un rôle important dans la vie des Canadiens d’autrefois. Si, au début du 20e siècle, certaines familles aisées possèdent des phonographes ou des gramophones, de nombreux ménages n’ont en revanche pas les moyens de profiter de ces nouvelles technologies. Pour beaucoup de gens, le seul moyen d’écouter de la musique est d’aller dans une salle de spectacle ou d’en jouer eux-mêmes avec des partitions.

Musique et discours national

Pendant la période difficile et tumultueuse de la Grande Guerre, on considère la musique comme un divertissement et comme un élément pouvant produire un effet purificateur. Or, c’est aussi un moyen de communication idéal pour un gouvernement souhaitant faire la promotion d’un certain discours national.

Dessin en couleur d'un soldat debout tenant un fusil devant le drapeau britannique, une médaille de guerre et le portrait de H.W. Ellerton en uniforme.

Couverture de The Khaki Lads (OCLC 25442742)

Aux termes de la Loi sur les mesures de guerre de 1914, toutes les publications (y compris les partitions et d’autres documents imprimés comme les romans ou les affiches) doivent être approuvées par le ministère de la Milice et de la Défense. Bien qu’il soit difficile à l’époque de mesurer les véritables effets de la musique et des messages qu’elle porte, il reste que ces partitions nous ouvrent une fenêtre sur le quotidien des Canadiens pendant la Première Guerre mondiale.

Identité canadienne : feuille d’érable et Grande-Bretagne

L’expression du patriotisme canadien et l’allégeance à la Grande-Bretagne sont des thèmes omniprésents dans les partitions publiées pendant la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas surprenant : les œuvres présentant un discours d’unité nationale renforcent le sentiment de patriotisme et remontent le moral des soldats et de leurs proches restés à la maison. Ces pièces donnent du courage à chacun et rappellent aux soldats leur devoir et le but de leur mission. Elles présentent une certaine vision de l’identité canadienne qui est alors presque exclusivement anglophone et encore très étroitement rattachée à l’identité britannique.

Dessin en couleur d'un soldat tenant un fusil avec une feuille d'érable verte à l'arrière-plan.

Couverture de They Heard the Call of the Motherland (The Men of the Maple Leaf), d’Edward W. Miller (OCLC 123910582)

La participation du pays à d’importantes batailles de la Première Guerre mondiale comme celles de la crête de Vimy, de la Somme et de Passchendaele marque un changement important dans le regard que pose le peuple canadien sur son statut : il ne se perçoit non plus comme une colonie, mais bien comme une nation. La crise de la conscription de 1917 soulève toutefois de grandes questions quant aux liens unissant le Canada à la Grande-Bretagne et au rapport entre les citoyens anglophones et francophones du pays.

Une image en noir et blanc où les mots « The King Will Be Proud of Canada » sont entourés d'une couronne de feuilles et d'un castor.

Couverture de The King Will Be Proud of Canada: Canadian Military Song, de S. G. Smith et Frank Eboral (OCLC 123910650)

Voici quelques exemples de partitions d’œuvres patriotiques téléchargeables depuis la collection de BAC :

Chacun contribue à l’effort de guerre

La musique est un aspect important du quotidien des gens qui contribuent à l’effort de guerre au Canada. On retrouve d’ailleurs très souvent ce thème dans les pièces populaires, qui suggèrent aux citoyens de contribuer, soit en tricotant des vêtements pour les soldats, en donnant de l’argent, en achetant des obligations pour financer la guerre ou en offrant leurs services comme infirmiers. Des morceaux tels que He’s Doing His Bit, Are You?, assortis de paroles comme « si on ne peut se battre, on peut contribuer financièrement », renforcent le sentiment du devoir de citoyen des Canadiens à l’endroit de leur pays et de la Couronne.

Dessin en couleur d'un soldat vêtu d'un uniforme bronze tenant un fusil au-dessus de sa tête.

Couverture de He’s Doing His Bit, Are You? If We Cannot Do the Fighting—We Can Pay, de W. St. J. Miller (OCLC 1007491809)

Voici quelques morceaux illustrant les messages présentés aux Canadiens contribuant à l’effort de guerre :

La musique en temps de guerre : dualité

En temps de guerre, la musique de ces partitions joue en quelque sorte un double rôle dans l’univers collectif : il s’agit à la fois d’un divertissement et d’un moyen pour le gouvernement de diffuser des messages subliminaux. Il est donc difficile de savoir quel sentiment entretiennent alors les Canadiens face à ces œuvres. Elles offrent probablement un moment de répit bienvenu, permettant d’oublier momentanément les atrocités et les nouvelles troublantes émanant du front, mais il ne fait aucun doute que la musique diffusée par ces producteurs passe les messages du gouvernement.

Une image en couleur composée d'un grand navire, d'une colombe, d'une femme accueillant le navire et d'un portrait de S. M. Hallam.

Couverture de When Jack Comes Back, de Gordon V. Thompson (OCLC 1007593602)

Quoi qu’il en soit, cette note que l’on peut lire sur la couverture de The Canadian War Song: When Jack Comes Back, une œuvre de Gordon V. Thompson, sonnait certainement assez juste pour de nombreux Canadiens pendant la Première Guerre mondiale :

« Ces temps-ci, nous avons tous besoin de belle musique pour adoucir la vie et nous aider à assécher nos larmes. » [Traduction]

Pour en savoir plus sur les partitions canadiennes, consultez notre balado « Entre les feuilles ».

Emilie Gin travaille comme bibliothécaire stagiaire aux acquisitions à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

De nouveaux ouvrages dans la collection des Services de généalogie

Par Emily Potter

Une photographie couleur de deux tablettes de livres à couvertures rigides multicolores.

Exemple de la diversité des ouvrages conservés dans la collection des Services de généalogie au 395, rue Wellington à Ottawa. Photo : Emily Potter

Nous sommes très heureux d’annoncer l’acquisition de nouveaux ouvrages en généalogie, que vous pourrez consulter dans la salle de généalogie et d’histoire familiale au 3e étage de l’édifice de Bibliothèque et Archives Canada, au 395, rue Wellington à Ottawa.

Consultez la liste ci-dessous. Après chaque titre, vous trouverez une cote qui vous aidera à repérer l’ouvrage sur nos rayonnages. Le numéro OCLC renvoie à la notice de notre nouveau catalogue de bibliothèque Aurora qui vous fournira des renseignements supplémentaires. C’est la première fois que vous l’utilisez? Consultez Aide à la recherche : Aurora.

Si vous êtes novice en généalogie, consultez la section Généalogie et histoire familiale de notre site Web; vous y apprendrez comment démarrer votre recherche.

Consultez aussi Quoi de neuf dans la collection pour découvrir nos plus récentes acquisitions de livres et d’archives maintenant ouverts à la consultation.

Bonne découverte!

Index des églises, des cimetières et des journaux

Baptêmes et sépultures des quatre voisines de Saint-Clément de Beauharnois par la Société du patrimoine de Sainte-Martine. CS88 QC43 B42 2017 (Numéro OCLC : 1032020299)

Flamborough Obituary Slips, 1883–1891 par la Waterdown-East Flamborough Heritage Society. CS88 ON35 F53 1999b (Numéro OCLC : 62927324)

Massey, Ontario, Massey Grandview Protestant Cemetery par la Sudbury District Branch, Ontario Genealogical Society. CS88 ON31 M47 2016 (Numéro OCLC : 1082503187)

Massey, Ontario, Massey Immaculate Conception Roman Catholic Cemetery par la Sudbury District Branch, Ontario Genealogical Society. CS88 ON31 M47 2016b (Numéro OCLC : 1082504357)

 

Histoires de familles
Ainslie (Volumes 1 et 2) par John Stuart Ainslie. CS90 A43 2016 (Numéro OCLC : 1103323498)

My Writings on the Audet-Lapointes par Guy Saint-Hilaire. CS90 A935 2017 (Numéro OCLC : 1019429805)

La famille Berthiaume : cent vingt-cinq ans d’histoire (1892-2016) par François-Xavier Simard. CS90 B4274 2016 (Numéro OCLC : 1032012228)

La famille Boily au XVIII : de Saint-Jouin-de-Marnes à la Baie Saint-Paul par Raymond Boily. CS90 B56 2013 (Numéro OCLC : 937871289)

The Bonhomme family, 1632 to 2015 par Joseph Bonhomme. CS90 B642 2017 (Numéro OCLC : 1082496422)

The Stalwart Brydons: from Scotland to Galt to Manitoba: a History of 100 Years in Canada par James Emerson Brydon et Dianne Brydon. CS90 B8 2016 (Numéro OCLC : 1082476540)

The Descendants of John Archelaus Carpenter of Weston, New Brunswick, Canada par Miles Ludlow Carpenter. CS90 C288 2016 (Numéro OCLC : 1018310137)

Famille Chatel par Charles G. Clermont. CS90 C476 2016 (Numéro OCLC : 947133998)

The Clark and Simonite Saga: Where Past and Present Meet par Carolyn Gillanders Loveless. CS90 C538 2016 (Numéro OCLC : 1036081812)

Angus MacLean: a Genealogy par Marleen MacDonald-Hubley. CS90 Mc69 2012 (Numéro OCLC : 907028372)

The Dickinson Men of Manotick par William et Georgina Tupper. CS90 D498 2015 (Numéro OCLC : 927183619)

The Grandmother & Grandfather’s Story: Lewis and Mary Fisher, Loyalists in the American Revolution and New Brunswick Settlers par Robert C. Fisher. CS90 F574 2017 (Numéro OCLC : 1082478346)

The Griersons of Torbolton Township par Doris Grierson Hope. CS90 G725 2016 (Numéro OCLC : 1036095475)

Les Leduc d’Amérique du Nord : histoire et répertoire généalogique des Leduc issus de la Nouvelle-France par Adrienne Leduc. CS90 L44 2017 (Numéro OCLC : 1033521074)

Les Pellerin du Québec, 1722-1916 par Jacques Gagnon. CS90 P43 2017 (Numéro OCLC : 1032011484)

Pommainville d’Amérique : Henri Brault dit Pomainville et ses descendants par Edgar Pommainville. CS90 P63 2017 (Numéro OCLC : 976416112)

Antoine, first Theroux in Canada par Mary Jeannette Hounsome. CS90 T4869 2016 (Numéro OCLC : 1082503547)

Descendants of Johann Christian Schell and Johannes Schell par J. P. Schell. CS90 S4213 2004 (Numéro OCLC : 1082497015)

St-Cyr in North America, 1624–2016: the Descendants of Pierre Deshaies St-Cyr and Marguerite Guillet and Mathieu Rouillard St-Cyr and Jeanne Guillet par François St-Cyr. CS90 S233613 2016 (Numéro OCLC : 952211418)

Mountain Romantics: The Whytes of Banff par Chic Scott. CS90 W458 2014 (Numéro OCLC : 883939953)

 

Histoires locales et biographies

Before Surveyors’ Line was Run: the History of Simon Orchard and Samuel Rowe, the First Settlers to Paisley, Ontario in the Queen’s Bush par Marguerite Ann Caldwell. CS88 ON32 P34 2013 (Numéro OCLC : 1036198843)

My Creignish Hills par Floyd MacDonald. CS88 NS69 C74 2015 (Numéro OCLC : 1019413004)

Cypress Hills Metis Hunting Brigade Petition of 1878 for a Metis Reserve: History of the Cypress Hills Hunting Brigade: Biographies of Petitioners par Lawrence Barkwell. E99 M47 B37 2015 (Numéro OCLC : 1032013125)

Les familles pionnières de la seigneurie de La Prairie, 1667 à 1687 par Stéphane Tremblay. CS88 QC43 R68 2017 (Numéro OCLC : 1033510580)

A Glance Backward par Ray Johnson. CS90 A715 1988 (Numéro OCLC : 1082475369)

Jewish Papineau: an Account of the People and Places of the Montreal Neighbourhood Known as “Papinyu” as Recounted par Philip Teitelbaum and Other Contributors par Peter Teitelbaum. CS88 QC42 M65 2015b (Numéro OCLC : 1007771024)

Prairie Pioneers: Schönthal Revisited par Mary Neufeld. CS88 MB274 A48 2016 (Numéro OCLC : 945781920)

La Reine : 100 ans d’histoire par Gérald Doré, Marie-Claire Piché-Doré et Victorin Doré. CS88 QC41 L35 2017 (Numéro OCLC : 1032010291)

Remember Me: Manitoulin Military par le Manitoulin Genealogy Club. CS88 O6 R46 2015 (Numéro OCLC : 919340193)

The Settlers of Monckton Township par Les Bowser. CS88 NB52 M66 2016 (Numéro OCLC : 962852120)

Visages estriens : hommage à nos gens par la Société de généalogie des Cantons de l’Est. CS88 QC46 A1 2017 (Numéro OCLC : 1032018896)


Emily Potter est consultante en généalogie à la Direction générale des services publics de Bibliothèque et Archives Canada.

Hommage et souvenir : un soldat métis dans le Corps expéditionnaire canadien, 1917-1918

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par David Horky

Plus de 5 000 noms sont gravés pour la postérité sur le Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis, à Batoche, en Saskatchewan. Dévoilé en 2014, ce monument rend hommage aux anciens combattants de la Nation métisse ayant servi le Canada au cours de son histoire. Leur mémoire est également perpétuée dans la liste des vétérans métis (PDF) conservée par l’Institut Gabriel-Dumont. Celle-ci décline, en plus de leur identité, leur numéro de matricule, leur période de service (c’est-à-dire la guerre ou la mission à laquelle ils ont participé) et l’emplacement de leur nom sur le monument, par colonne et par rang.

Cette liste fut une ressource précieuse lorsque j’ai entamé mes recherches sur un lointain parent ayant combattu et péri pendant la Première Guerre mondiale. En effet, j’ai récemment découvert des branches métisses dans mon arbre généalogique, grâce aux sources généalogiques sur les Métis trouvées sur le site Web de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Je suis alors tombé sur le dossier de service militaire d’un parent éloigné, le soldat Arthur Carriere.

J’ai eu la fierté de trouver son nom dans la liste de l’Institut Gabriel-Dumont, ce qui confirme qu’il apparaît bien sur le Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis. J’ai aussi constaté que le numéro de matricule donné dans la liste – 2293697 – correspond au numéro de régiment se rapportant au soldat Arthur Carriere sur le site Web de BAC. Cet exemple illustre la grande valeur de la liste pour les familles et les chercheurs qui désirent répertorier les vétérans métis parmi les 600 000 soldats dont les dossiers ont été numérisés et versés dans la base de données Dossiers du personnel de la Première Guerre mondiale.

Grâce au dossier de service numérisé d’Arthur – une preuve tangible de sa participation au conflit, – j’ai pu honorer, de façon très personnelle, la mémoire d’un de mes ancêtres qui a servi son pays et s’est sacrifié pour lui. Même si, individuellement, les documents contenus dans le dossier fournissent relativement peu de renseignements sur Arthur, ils brossent ensemble un tableau impressionniste de son bref et tragique séjour au front.

Page dactylographiée ayant comme titre « Particulars of Recruit, Drafted under Military Service Act, 1917 » (Renseignements sur le conscrit, rédigés en vertu de la Loi du service militaire, 1917). On y voit des inscriptions au tampon encreur et à la plume.

La feuille d’engagement tirée du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Même si le dossier ne mentionnait pas explicitement l’ascendance métisse d’Arthur, j’ai cru en détecter les traces dans certains documents, et particulièrement sa feuille d’engagement. Celle-ci fournit des renseignements de base sur le conscrit au moment de son enrôlement : son âge, sa profession, son lieu de résidence, le nom et l’adresse du plus proche parent, etc.

Né en 1893 à Saint-Adolphe, au Manitoba, Arthur a 24 ans lorsqu’il s’enrôle. Agriculteur célibataire, il réside alors à Saint-Vital, dans la même province. Sa plus proche parente est sa mère, A. (Angèle) Carriere, domiciliée à Sainte-Rose, au Manitoba. (L’information sur le parent proche est très utile pour retracer les origines métisses, puisque l’origine ethnique est habituellement omise dans le dossier.) Les noms des localités ont particulièrement attiré mon attention : ce sont toutes des communautés franco-manitobaines avec de profondes racines métisses qui perdurent à ce jour.

La feuille mentionne aussi les circonstances de l’enrôlement d’Arthur, la plus importante étant qu’il ne se porte pas volontaire, mais qu’il est enrôlé en vertu de la Loi du service militaire. Il se soumet à un examen médical le 14 novembre 1917 à Fort Frances, en Ontario, et est appelé sous les drapeaux le 11 janvier 1918 à Winnipeg, comme soldat au sein du régiment de fusiliers à cheval Lord Strathcona’s Horse (Royal Canadians).

Formulaire dactylographié et manuscrit ayant pour titre « Casualty Form – Active Service » (Formulaire des pertes – service actif). Le numéro de régiment, le rang et le nom du militaire sont tapés à l’encre bleue, accompagnés de notes manuscrites.

Le formulaire des pertes (« Casualty Form ») tiré du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, (CEC 2293697)

Le formulaire des pertes pendant le service actif nous donne un aperçu des activités d’Arthur après son enrôlement. Ayant quitté Halifax avec son régiment le 15 avril 1918 à bord du S.S. Melita, il débarque à Liverpool, en Angleterre, le 28 avril. Le 20 août, peu après son arrivée en France, il entre au Camp de renfort du Corps canadien, où les troupes sont stationnées en attendant d’aller prêter main-forte aux unités sur le terrain.

Quelques semaines plus tard, le 13 septembre 1918, Arthur est muté aux Royal Canadian Dragoons, un régiment rattaché à la Brigade de cavalerie canadienne, mais qui joue surtout un rôle d’infanterie durant la guerre. Moins d’un mois plus tard, il perd tragiquement la vie. Dans le dossier, on indique simplement qu’il a été « tué au combat » le 10 octobre 1918. Il ne restait qu’un mois et un jour avant la signature de l’Armistice, le 11 novembre 1918, qui allait sonner le glas de la Première Guerre mondiale.

Un autre document militaire nous donne quelques détails supplémentaires sur le décès d’Arthur. Il s’agit des Registres de circonstances du décès, Première Guerre mondiale, dans lesquels le Corps expéditionnaire canadien (CEC) consigne la cause, l’endroit et le moment du décès des soldats, ainsi que l’emplacement de leur sépulture. Le document sur le soldat Arthur Carriere indique que le 10 octobre 1918, « alors qu’il agit comme aide-soignant au quartier général de la brigade, à Troisvilles, il est tué au combat par un obus ennemi ». L’emplacement de son dernier repos est la tombe no 8, lot 11, rangée C dans le Highland British Cemetery, situé à environ un kilomètre et demi au sud de Le Coteau, selon le registre de la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth.

BAC possède une multitude de documents datés de la Première Guerre mondiale (trop nombreux pour être tous énumérés ici), ainsi que des sources d’information externes qui fournissent d’autres renseignements importants sur les soldats qui y ont participé et les unités du Corps expéditionnaire canadien qui ont combattu en France et dans les Flandres.

Fiche qui énumère le numéro de régiment, le rang, le nom de famille, le nom de baptême, l’unité, le théâtre d’opérations, la date du service, des remarques ainsi que la dernière adresse du soldat. Dans le coin supérieur droit sont inscrites les lettres B et V, superposées à un crochet bleu.

Le certificat d’obtention de médailles du dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Fiche sur laquelle est écrit « Soldat Arthur Carriere » et « 649-C25592 », avec un crochet dans le haut. On y voit aussi un grand M écrit à l’encre bleue.

Le certificat d’obtention de la Croix du Souvenir qui figure dans le dossier de service numérisé d’Arthur Carriere. (Bibliothèque et Archives Canada, CEC 2293697)

Le décès d’Arthur ne marque pas la fin de son histoire. Les médailles qu’il a reçues, telles que la Médaille de guerre britannique et la Médaille de la victoire (comme l’indiquent les lettres B et V écrites en majuscules avec un crochet sur son certificat d’obtention de médailles), ont été remises à sa mère endeuillée par une nation reconnaissante, accompagnées de la Croix du Souvenir, du Parchemin commémoratif et de sa plaque.

La mort d’Arthur s’est aussi fait ressentir dans la communauté métisse franco-manitobaine de Saint-Norbert. Peu après la fin de la guerre, le Monument commémoratif de guerre de Saint-Norbert fut érigé en hommage au sacrifice suprême fait par Arthur et 12 autres résidents.

De l’érection du monument de Saint-Norbert, à la fin de la Grande Guerre, jusqu’au dévoilement récent du Monument commémoratif du Canada en l’honneur des vétérans métis, à Batoche, l’histoire d’Arthur témoigne de la volonté de reconnaître les services rendus au Canada par des vétérans de la Nation métisse et de perpétuer leur souvenir.

L’Institut Gabriel Dumont est conscient que de nombreux combattants métis demeurent sans doute inconnus, alors qu’ils méritent qu’on les honore et qu’on se souvienne d’eux. Grâce à son formulaire, il est possible de soumettre les noms et les renseignements militaires d’autres vétérans métis afin qu’ils soient inscrits sur le Monument commémoratif, et que le Canada et la Nation métisse leur rendent les honneurs qui leur sont dus.


David Horky est archiviste principal au bureau de Winnipeg de Bibliothèque et Archives Canada.

Des photos marquantes de Samuel J. Hayward sur le thème du commerce

Par Olivia Chlebicki

Quand j’ai fait mon stage d’été à la Section des supports spécialisés privés (à la Division des archives privées, de la vie sociale et de la culture), on m’a confié la tâche de décrire une série de photos provenant du fonds Hayward Studios. Né au Royaume-Uni, le photographe Samuel J. Hayward a immigré au Canada et a laissé son empreinte dans notre histoire en immortalisant quantité de moments, de gens et de lieux.

Samuel J. Hayward commence sa carrière dans des agences de publicité et de photogravure. Au début des années 1920, il devient photographe officiel pour la Canada Steamship Lines. Par la suite, son parcours l’amène notamment chez la Canadian Vickers Limited, un constructeur d’avions et de navires, et chez Steinberg’s, une chaîne de supermarchés. Il y photographie les événements d’entreprise et les produits. Son fonds d’archives comprend entre autres des photos d’architecture, de locomotives, d’avions et de navires. Il s’agit surtout de photos documentaires, mais pendant que j’explorais la collection, de nombreux clichés ont attiré mon attention en raison de leur grand intérêt artistique et visuel.

Les photos sur lesquelles j’ai travaillé ont été prises principalement à Montréal, entre 1920 et 1970; au fil des ans, le photographe y a immortalisé des scènes de la société et des fragments d’histoire. Je vous présente ici quelques œuvres qui se démarquent, tant sur le plan visuel que pour les histoires qu’elles racontent.

Photo noir et blanc prise dans une épicerie, où une femme vêtue d’une robe blanche verse le liquide provenant d’une canette dans un verre. Elle est debout derrière un présentoir rempli de boissons en canettes, flanqué de deux paniers d’épiceries couverts d’affiches sur lesquelles on peut lire « Now in Cans » (Maintenant en canette).

Promotion de la boisson gazeuse en canettes de la Continental Can Company dans une épicerie. (a085192)

La première photo montre une employée d’épicerie faisant la promotion de ce qui est probablement un nouveau produit pour l’époque : des boissons gazeuses « maintenant en canettes ». Avec cette œuvre, Samuel Hayward permet au public d’être témoin de ce moment d’histoire sociale.

Photo noir et blanc d’un homme accroché à un poteau de téléphone, réparant des câbles sous le vent et la neige. Il porte un manteau d’hiver, des gants et un chapeau.

Un électricien de la Compagnie de Téléphone Bell du Canada. (a069351)

Samuel Hayward a pris de nombreuses photos pour la Compagnie de Téléphone Bell, et particulièrement des photos de ses ouvriers. Cette deuxième œuvre montre un employé dévoué, à l’ouvrage pendant une tempête de neige. Il est attaché au poteau téléphonique et répare les câbles au milieu du blizzard.

Photo noir et blanc où des hommes et des femmes regardent une bouteille de champagne se briser sur la coque d’un énorme navire. Un homme place son chapeau devant le visage d’une femme vêtue d’un manteau de fourrure.

Baptême d’un navire de la Canadian Vickers. (a085036)

La troisième photo montre le moment où une bouteille de champagne se brise contre la proue d’un nouveau bateau. On croit que le rituel naval du baptême des navires porte chance. Un parrain ou une marraine annonce habituellement le nom du bateau au moment où la bouteille se brise, et le navire est ensuite mis à l’eau. C’est cette tradition qui est représentée ici avec un navire de la Canadian Vickers. Une femme vêtue d’un long manteau de fourrure, fort probablement la marraine, se tient à l’avant-plan devant un micro. Scène quelque peu cocasse : un homme protège le visage de la femme avec son chapeau tandis que la bouteille se fracasse contre la coque.

Photo noir et blanc de la mise à l’eau d’un navire, parmi les rondins et d’autres débris flottant sur l’eau.

: La mise à l’eau du navire Canadian Forester de la Canada Steamship Lines. (a059444)

La quatrième photo montre la suite de cette tradition navale : l’étape de mise à l’eau. Le Canadian Forester, navire de la Canada Steamship Lines, est immortalisé au moment exact où il amerrit. On peut voir les vagues qui montent jusqu’au haut de la coque. Tout au long de son travail pour la Canada Steamship Lines, Samuel Hayward a immortalisé les voyages et la vie de nombreux navires comme celui-ci.

Photo noir et blanc d’un grand navire. On aperçoit un renfoncement sur le côté de la coque qui fait face à l’eau.

Le SS Ikala après une collision. (a059755)

Le bateau qui figure sur la cinquième photo est le SS Ikala, un cargo néo-zélandais amarré à Montréal. Lors de mes recherches sur ce navire, j’ai trouvé un article de la Gazette de Montréal (en anglais), daté du vendredi 13 mai 1927, qui décrit la rencontre du bateau avec le vaisseau réservoir James McGee, laquelle a donné lieu à un accrochage. Sur le cliché montrant l’événement, on peut voir le résultat sur le côté avant gauche du navire.

La photographie est une ressource artistique essentielle pour l’histoire du Canada. Elle permet d’immortaliser des moments sur pellicule, figeant ainsi l’histoire dans le temps. Cette sélection d’œuvres tirées de la collection de Samuel Hayward en est un bel exemple; elle donne au public la chance d’admirer la vie sociale et la culture de l’époque. Quant aux photos portant sur des entreprises canadiennes, elles enrichissent la collection de Bibliothèque et Archives Canada en présentant certains aspects de notre histoire et de notre société.


Olivia Chlebicki a travaillé comme stagiaire d’été à la Section des supports spécialisés privés (Division des archives privées, de la vie sociale et de la culture) à Bibliothèque et Archives Canada.

Les journaux au service des généalogistes

English version

Par Emily Potter

Les journaux constituent une mine de renseignements pour les historiens, mais vous serez peut-être surpris de voir à quel point ils peuvent aussi être utiles aux généalogistes. Bibliothèque et Archives Canada (BAC) possède une vaste collection qui ne demande qu’à être explorée.

Voici quelques façons de vous servir des journaux pour faire votre généalogie.

Annonces de naissance, de mariage et de décès

Les certificats de naissance, de mariage et de décès figurent parmi les sources généalogiques les plus populaires. Cependant, l’accès aux dossiers d’état civil est limité pendant une période plus ou moins longue, pouvant aller jusqu’à 110 ans dans certaines provinces. Les annonces de naissance, de mariage et de décès parues dans les journaux permettent de trouver le même type d’information dans des documents librement accessibles. Elles contiennent non seulement la date et le lieu des événements clés dans la vie d’un ancêtre, mais aussi le nom des parents et d’autres membres de la famille.

Voici quelques conseils :

  • Dans le cas de la mort d’un ancêtre, il arrive qu’un court avis de décès soit publié dans un journal, mais qu’un article nécrologique beaucoup plus étoffé paraisse quelques jours plus tard dans le même organe.
  • Si vous faites des recherches sur un événement plus récent, de nombreux journaux mettent leurs articles nécrologiques en ligne. Essayez de chercher le nom de votre ancêtre entre guillemets et ajoutez le nom de la ville et l’année, si vous les connaissez. Exemple : article nécrologique ‟Beaulieu, Kevin” Moncton 2005.
  • Les annonces de naissance détaillées ne sont devenues populaires que dans la deuxième moitié du 20e siècle, alors que celles sur les mariages et les décès sont publiées depuis plus longtemps.
  • De nombreuses annonces parues dans les journaux ont été indexées dans des outils accessibles au public. Si vous ne connaissez pas la date d’un événement, mais pensez qu’il pourrait avoir fait l’objet d’une annonce dans un journal local, essayez une recherche dans le catalogue de la bibliothèque de BAC, Aurora. Vous pourriez y trouver un index pertinent. Cherchez des mots-clés comme généalogie, index et le nom du journal.
Trois colonnes de texte tirées de journaux contenant de l’information sur des décès et des mariages.

« Died », Montreal Gazette, 10 mai 1830, p. 3 (OCLC 20173495)
« Mariage à la basilique », Le Droit [Ottawa], 1er avril 1913, p. 4 (OCLC 1081128098)
« Married », The palladium [Charlottetown], 5 avril 1845, p. 163 (OCLC 18249106)
« Died », The palladium [Charlottetown], 5 avril 1845, p. 163 (OCLC 18249106)

Accidents et crimes

De nombreux chercheurs ont entendu des récits de famille sur des ancêtres qui ont été impliqués dans des accidents, des crimes ou des événements inhabituels, mais ce n’est pas toujours facile d’en confirmer l’authenticité. Heureusement, bon nombre d’événements de cette nature sont couverts par des journaux locaux. Si vous avez une idée du moment et de l’endroit où l’événement s’est produit, passer en revue le journal local pourrait s’avérer utile. Certains événements sont également mentionnés dans les index des journaux publiés.

Deux colonnes de texte tirées de journaux, dont les titres sont « Imprisonment for Libel » et « Killed by Lightning ».

« Imprisonment for libel », The palladium [Charlottetown], 22 février 1845, p. 114 (OCLC 18249106)
« Killed by Lightning », The Phoenix [Saskatoon], 22 août 1906, p. 6 (OCLC 16851731)

Arrivées de navires

Quand mon ancêtre est-il arrivé au Canada? C’est une question courante en généalogie. Par chance, BAC détient les listes de passagers de 1865 à 1935. Toutefois, la majorité des listes dressées avant 1865 ont disparu, et il peut s’avérer difficile de trouver de l’information sur l’immigration de ses ancêtres. Les grands journaux et ceux des villes côtières peuvent constituer une solution puisqu’ils annoncent parfois les arrivées et les départs de navires. Dans de rares cas, même les noms des passagers sont inclus. La probabilité de dénicher une référence à son ancêtre est plus élevée si cette personne était jugée importante. Les informations de ce genre se trouvaient souvent dans la section affaires d’un journal, sous la rubrique des nouvelles ou des renseignements maritimes.

Le site Web The Ships List est une excellente source d’information sur les navires à passagers. Il comprend certaines listes de noms trouvées dans des journaux.

Une colonne de texte d’un journal, intitulée « Port of Quebec ».

« Port of Quebec », Montreal Gazette, 10 mai 1830, p. 3 (OCLC 20173495)

Nouvelles sociales

De nombreux journaux contenaient des nouvelles locales, annonçant parfois la visite d’un membre de la famille d’un résident ou les voyages de ce dernier à l’étranger. Bien que ces notes n’incluent pas toujours de l’information généalogique, il peut être intéressant de savoir ce que faisaient vos ancêtres. Dans les grandes villes, les journaux se concentraient principalement sur la haute société.

Deux colonnes de texte de journaux, intitulées « Granby » et « Compton », qui donnent des renseignements sur les résidents de ces villes.

« Granby », Sherbrooke Daily Record, 5 juin 1905, p. 3 (OCLC 12266676)
« Dans les Cantons de l’Est : Compton », La Tribune [Sherbrooke], 25 mai 1910, p. 4 (OCLC 16390877)

Si vous avez l’intention de rendre visite à BAC, utilisez Aurora pour faire une recherche et commander des journaux avant d’arriver. Vous pouvez aussi consulter la liste géographique des journaux de BAC sur microfilm (des notes indiquent quelles références sont accessibles en ligne). De plus, vous pouvez demander à votre bibliothèque locale si vous pouvez emprunter des journaux pour vos recherches.


Emily Potter est conseillère en généalogie à la Division des services de référence de la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

Les portraits dans l’album de Sarah Howard (1874)

Par Hilary Dow

Les albums photo de jadis ne servaient pas qu’à conserver les souvenirs d’êtres chers ou de moments précieux. Miroirs de la personnalité et du statut social de leurs propriétaires, ils étaient souvent de véritables œuvres d’art.

L’album de Sarah Howard en est un bon exemple. Réalisé en 1874, il comporte 42 pages et 123 photos qui lèvent le voile sur la vie et la personnalité de son auteure, d’une manière que les photographies ou les portraits conventionnels ne sauraient rendre. Il illustre bien la façon dont les femmes de l’époque se servaient des montages photographiques pour mettre en scène leur identité personnelle et sociale.

Page d’album avec quatre photos en noir et blanc entourées de feuilles d’érable colorées. Trois des photos montrent un homme; la quatrième montre une femme.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Sarah Howard (1843-1911)

L’album arbore sur sa couverture en cuir brun l’inscription « H. Sarah Howard » en relief doré, du nom de sa propriétaire : Hannah Sarah Howard. Canadienne d’origine américaine, née le 25 décembre 1843 à Buffalo, dans l’état de New York, elle est la fille de Marianne (née Wallbridge) et d’Hiram E. Chatham.

La ville de Buffalo compte une Académie pour femmes, et Sarah s’y inscrit en 1861 afin d’y étudier les sciences. Établie plus tard en sol canadien, elle publiera des articles et présentera des exposés sur la floriculture, tant pour la Société d’agriculture d’Ottawa que pour la revue The Canadian Horticulturist.

Sarah s’intéresse également aux arts : musique, poésie et dessin. Toujours à Buffalo, elle apprend le piano, se produisant parfois en concert. Tout au long de sa vie, elle compose et publie de la poésie. Les journaux d’Ottawa la considèrent en outre comme une dessinatrice de talent. Mais comme toutes ses compatriotes de l’époque, elle consacre l’essentiel de son temps à sa vie familiale et domestique, la sphère publique laissant peu de place aux femmes.

En 1868, après le décès de ses parents, Sarah Howard immigre au Canada avec son frère Lewis et ses sœurs Frances, Caroline et Henrica. Leur oncle Lewis Wallbridge, dernier président de l’Assemblée législative de la province du Canada, les accueille chez lui, à Belleville (Ontario), dans sa résidence nommée Wallbridge White House. Cet homme influent ouvre à Sarah les portes de la haute société. Lors de ses premières années au Canada, la jeune femme enchaîne bals et réceptions à Ottawa, dont le bal costumé organisé par le gouverneur général lord Dufferin en 1876.

Aînée de sa fratrie, Sarah en est aussi la tutrice légale. À ce titre, elle acquiert en 1871 une demeure située rue John, à Belleville, afin d’y loger sa famille. Elle y tiendra les rênes de la maisonnée jusqu’en 1878. C’est aussi là qu’elle réalisera deux albums photo décoratifs qui documentent sa vie familiale et sociale.

L’album de Sarah Howard (1874)

À l’époque, la confection d’albums est une activité répandue chez les femmes des classes supérieures. Cette forme d’expression artistique s’inscrit dans le prolongement de leurs tâches domestiques, une sphère alors réservée à celles qu’on appelle les reines du foyer.

Comme d’autres albums de l’ère victorienne, celui de Sarah Howard contient des photos de parents et d’amis, collées au milieu de peintures et d’illustrations colorées : fleurs, plantes, animaux, reproductions d’œuvres européennes et caricatures. Le recours au montage (une technique consistant à combiner des photos avec d’autres matériaux artistiques et naturels) permet de réaliser des compositions aussi amusantes qu’ingénieuses. Par exemple, on peut voir sur l’une des pages de petits personnages tenant des cadres, probablement inspirés des caricatures humoristiques du périodique anglais Punch.

Page d’album montrant quatre illustrations en couleurs : un homme jouant du tambour, un homme tenant une affiche, un homme assis lisant un journal et un homme sonnant un cor auquel est attachée une bannière. Des photos en noir et blanc sont collées dans le tambour, l’affiche, le journal et la bannière.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Page d’album avec une photo grand format d’un homme. Celle-ci est entourée de six petites photos d’hommes et de femmes. La page est ornée d’illustrations colorées : fleurs, oiseaux et écureuil.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Les albums de montages photo – aussi appelés albums de découpures par les historiens de la photographie – sont d’abord devenus populaires en Europe, grâce à l’invention des cartes de visite par le photographe français André Adolphe Eugène Disdéri, en 1854. Il s’agit en fait de petites épreuves photos montées sur carton et mesurant de 54 mm à 89 mm; on les appelait aussi cartes cabinet. Leur taille réduite les rendait faciles à reproduire, à distribuer et à collectionner.

 Les cartes de visite traversent l’Atlantique et se retrouvent dans les studios de certains photographes canadiens qui en font la vente, notamment William Notman et William James Topley, qui photographiera Sarah Howard à de multiples occasions, comme en témoignent les albums de celle-ci.

L’album de 1874 dont il est question ici contient surtout des photos du frère et des sœurs de Sarah, ainsi que des portraits d’autres membres de la famille (dont des cousins), d’enseignants, de condisciples et d’amis, prises à Buffalo ou à Belleville. L’ouvrage ayant été réalisé avant le mariage de Sarah, survenu en 1878, nulle part on n’y aperçoit son époux, l’honorable Octavius Lambert, ou ses enfants.

En plus d’ouvrir une fenêtre sur sa vie familiale, l’album de Sarah Howard montre la façon dont elle souhaitait être perçue en société. Sarah entretenait soigneusement son image publique, et on peut penser qu’elle a utilisé l’album à cette fin : en effet, les albums du genre étaient couramment exposés dans les salons des résidences. Ils témoignaient du rang social de leurs propriétaires, une facette importante de l’identité de Sarah. Plusieurs pages de ses albums contiennent d’ailleurs des portraits d’elle en grand format.

Page d’album montrant une photo de son auteure, Sarah Howard, au centre d’un montage. La page est décorée de fleurs peintes; on y voit aussi un portrait individuel et deux portraits de groupe, montrant probablement des amis et des parents de Sarah Howard.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

On y voit le plus souvent Sarah photographiée de profil, l’air sévère, richement vêtue et arborant ses bijoux : un style typique des portraits victoriens, solennelles représentations du statut, de la vertu et de la moralité d’une personne. Mais l’album révèle aussi des facettes plus intimes de sa vie, comme en témoigne la page réalisée en mémoire de ses parents, où l’on peut voir les portraits de Marianne et d’Hiram collés sur des myosotis peints (une fleur aussi appelée « ne-m’oubliez-pas »).

Page d’album montrant une photo de femme et une photo d’homme, chacune collée au centre d’une grande feuille verte. Le montage photo est entouré de petites fleurs bleues.

Page de l’album de Sarah Howard réalisée en mémoire de ses parents, Marianne et Hiram Howard, 1874. (e011201205)

À l’époque victorienne, les fleurs symbolisent divers sentiments. Sarah y a recours pour illustrer des émotions et des expériences liées à des photos précises. Son album dévoile ainsi des facettes à la fois de sa vie publique et personnelle.

 Des albums à plusieurs mains :
portraits de femmes réalisés par des femmes 

L’album de Sarah Howard n’est pas qu’une œuvre autobiographique : on y découvre également la touche d’une artiste professionnelle, Caroline Walker, qui a illustré en 1875 l’album de Charles W. Bell (en anglais) conservé au Musée des beaux-arts de l’Ontario. Bell, un avocat, était le cousin de Sarah, et les deux ouvrages comportent des ressemblances frappantes. Certaines pages montrent exactement les mêmes photos; d’autres sont conçues selon des modèles identiques, ou comportent les mêmes styles d’illustrations

Page d’album montrant huit photos d’hommes et de femmes au milieu de feuilles vertes d’où émergent de petites fleurs blanches

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Caroline Walker (1827-1904) était une artiste professionnelle dont les aquarelles et les esquisses ont fait partie d’expositions provinciales tenues au Haut-Canada entre 1859 et 1865. Elle réalise aussi des albums pour d’influentes familles de pionniers ontariens.

De nos jours, l’idée de confier la réalisation d’un album photo familial à un artiste professionnel peut nous sembler étrange. Mais comme nous l’avons vu, ces ouvrages, tout comme les portraits conventionnels, étaient bien plus que de simples albums souvenirs : ils reflétaient les valeurs, les symboles et la culture de l’époque tout en soulignant le statut social de leur propriétaire, une caractéristique majeure de ce genre d’œuvre pour les historiens de l’art.

L’arrivée de la photographie en Europe et en Amérique du Nord marque un tournant : dorénavant, les portraits ne sont plus uniquement peints. L’invention des cartes de visite permet de distribuer des photos en grand nombre et à faible coût, une nouveauté pour la classe moyenne. En revanche, les albums faits main, qui peuvent comprendre des centaines de photos, sont dispendieux; c’est pourquoi ils témoignent du rang élevé de leurs propriétaires.

Cela dit, les ressemblances entre les albums de Charles W. Bell (réalisé par Caroline Walker) et de Sarah Howard nous indiquent que ce dernier est probablement le fruit d’une collaboration entre les deux femmes. Il contient entre autres deux styles de peinture distincts; les photos choisies proviennent de la collection de Sarah Howard. Peu importe qui l’a réalisé, cet ouvrage est un heureux mariage entre éléments biographiques et caractéristiques liées aux portraits, comme l’identité, le statut social et l’autoreprésentation.

L’album de Sarah Howard est constitué de montages photo de l’époque victorienne et a été produit à Belleville (Ontario) en 1874. Il comprend 42 pages et 123 photos. Il fait partie du fonds de la famille Lambart conservé par Bibliothèque et Archives Canada.

© Hilary Dow


Hilary Dow est une jeune chercheuse et conservatrice vivant à Ottawa. Elle a récemment obtenu sa maîtrise en histoire de l’art et son diplôme en études de conservation de l’Université Carleton. 

Un roman avec une âme (ou du moins une moitié!)

Par Kristen Ann Coulas

 À Bibliothèque et Archives Canada, une partie de notre travail consiste à rester au fait des grandes tendances dans le milieu de l’édition. Et parmi celles-ci, la publication au moyen du financement collectif (ou sociofinancement) est certainement l’une des plus intéressantes.

Même si ce procédé ne touche qu’une infime partie de l’industrie, il se démarque par son impressionnante valeur culturelle. En effet, les œuvres ainsi publiées ont déjà obtenu l’appui de leurs futurs lecteurs, et elles sont le résultat direct des efforts déployés par la communauté.

Diverses plateformes se consacrent au sociofinancement. L’une des plus connues est Kickstarter, un site Web qui héberge des projets dans une variété de domaines allant des arts à la technologie. Au moment d’écrire ces lignes, Kickstarter proposait au public un choix de plus de 44 000 projets de publication à financer un peu partout dans le monde. Kelly Chen, une auteure et artiste canadienne, y a eu recours.

Photo couleur de plusieurs piles du roman graphique Halfsoul.

Piles d’exemplaires du roman graphique Halfsoul. Source : Kelly Chen

Kelly avait déjà commencé à publier sur une plateforme de publication ouverte appelée Tapas, dont l’objectif est de rassembler une communauté virtuelle d’auteurs et de promouvoir leur travail. Les utilisateurs de Tapas peuvent publier et lire des œuvres gratuitement sur le site, et même laisser un pourboire aux auteurs s’ils le souhaitent.

C’est aussi sur Tapas que Kelly a publié sa bande dessinée Halfsoul. Pendant plus d’un an et demi, elle en a étoffé le contenu, pour finalement décider d’en faire un roman graphique, à paraître en quatre tomes. En mai 2018, elle a lancé un projet sur Kickstarter pour financer la publication du premier volume.

Un article publié en 2017 par la CBC (en anglais) et portant sur les projets canadiens financés par Kickstarter révèle que ceux qui sont axés sur les arts atteignent plus souvent leurs objectifs de financement. De tous les projets Kickstarter lancés au Canada entre 2010 et 2016, les bandes dessinées constituaient la deuxième catégorie la plus financée, avec une moyenne de 58,4 %. C’est un pourcentage élevé quand on sait qu’au total, à peine le tiers des projets obtiennent des fonds.

Bref, le sociofinancement est une formule gagnante pour les auteurs de romans illustrés, et la publication d’Halfsoul en est la preuve tangible.

Dessin noir et blanc de personnages du roman graphique Halfsoul.

Page du roman graphique Halfsoul. Source : Kelly Chen

Cette œuvre nous emmène dans les pas de quatre chasseurs de moitiés d’âmes (halfsoul en anglais), dans un monde où on peut échanger la moitié de son âme contre un vœu. Mais le prix à payer est élevé, les moitiés d’âmes étant méprisées par la société. L’auteure Kelly Chen s’est inspirée de son propre parcours pour nous faire réfléchir à la perte et à la reconstruction de notre identité. Elle explique que Halfsoul est une histoire sur la vulnérabilité, la maladie mentale et la guérison :

Mon roman se déroule dans un environnement fictif, peuplé de métaphores. J’avais toujours à l’esprit le thème de la santé mentale pendant que je l’écrivais. C’était important, pour moi, de ne pas faire « juste une autre histoire » sur les traumatismes, qui se termine tragiquement ou qui banalise les épreuves des gens. Je voulais absolument qu’il y ait une lueur d’espoir à la fin : la guérison est possible, et peut prendre différents visages. Cette histoire s’inspire de mon propre combat contre le trouble de stress post-traumatique, et j’espère qu’elle aidera d’autres personnes à surmonter leurs problèmes de santé mentale. [Traduction] 

En lançant sa campagne Kickstarter, Kelly espérait amasser 7 000 $ pour financer l’impression et la publication de 500 exemplaires de Halfsoul. En 29 jours seulement, elle avait dépassé son objectif. Cet enthousiasme démontre la pertinence et l’importance de l’œuvre sur le plan culturel. Ce n’est pas qu’un roman destiné à un public : c’est un roman demandé par un public. Une communauté dévouée s’est rassemblée autour de l’auteure, et c’est avec plaisir et enthousiasme que nous conserverons cette publication fascinante dans notre collection nationale.

Graphique circulaire, divisé en quatre pointes de tartes de différentes couleurs, montrant les dépenses liées à la campagne Kickstarter. Les quatre sections correspondent aux catégories suivantes : frais de Kickstarter, impression, expédition et autres rétributions.

Graphique illustrant la ventilation des frais liés à la campagne Kickstarter de Kelly Chen. Source : Kelly Chen


Kristen Ann Coulas est bibliothécaire aux acquisitions à Bibliothèque et Archives Canada.

Premiers ministres et grands lecteurs

Par Meaghan Scanlon

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses présentée par Bibliothèque et Archives Canada explore les liens que nos premiers ministres ont entretenus avec les arts, notamment à titre de collectionneurs et d’amateurs. On peut entre autres y découvrir la correspondance échangée entre sir Wilfrid Laurier et le peintre Marc-Aurèle de Foy Suzor-Coté, admirer un tableau tiré de la collection personnelle de William Lyon Mackenzie King et lire une missive élogieuse adressée à l’artiste Alma Duncan par nul autre que John Diefenbaker.

L’exposition fait aussi une grande place aux bibliothèques personnelles des premiers ministres canadiens. Si vous avez lu quelques-unes de leurs biographies, vous aurez remarqué que ceux-ci ont un point en commun : leur passion pour la lecture. Une biographie d’Alexander Mackenzie (no OCLC 20920624) nous apprend que l’homme était un insatiable lecteur, et que les membres de sa famille passaient les soirées d’hiver :

« (…) assis autour du feu qui crépitait dans l’âtre, lisant et discutant joyeusement de sujets littéraires et d’auteurs, surtout de Shakespeare et Byron. La stimulation et la vie intellectuelle qu’on y retrouvait furent une excellente préparation à ses fonctions d’homme d’État. Tous ceux qui ont pu entendre M. Mackenzie ont remarqué qu’il pouvait facilement citer des poètes et des auteurs contemporains. Ses discours étaient de la haute voltige; ils supposaient toujours que ses auditeurs étaient bien instruits. » [Traduction]

Selon ses biographes, sir John A. Macdonald était lui aussi connu pour citer de grands auteurs dans ses discours. Joseph Pope (no OCLC 2886256) affirme qu’il était un lecteur « omnivore », lisant de tout, mais ayant une préférence pour les mémoires d’hommes politiques.

Sir Robert Borden, quant à lui, avait étudié les langues classiques. La Bibliothèque de livres rares Thomas-Fisher de l’Université de Toronto conserve quelques anciens ouvrages grecs et latins lui ayant appartenu et comportant son ex-libris. On y retrouve notamment une édition des écrits de Cicéron publiée en 1725 et prêtée à Bibliothèque et Archives Canada pour l’exposition.

Mackenzie King, pour sa part, commentait régulièrement ses nombreuses lectures dans son journal intime. Nous conservons une bonne partie de sa bibliothèque personnelle dans notre collection; on peut également en admirer une partie dans son bureau de la maison Laurier.

Bien entendu, chaque premier ministre avait des livres et des auteurs préférés. Macdonald était un fervent amateur des romans d’Anthony Trollope, et Mackenzie King admirait Matthew Arnold au point de se procurer les mêmes livres que ce poète.

Livre ouvert montrant l’intérieur de la page couverture. Collé sur le côté gauche, on aperçoit l’ex-libris de Matthew Arnold. La page de droite est vierge et retenue par un poids.

Ex-libris de Matthew Arnold à l’intérieur de la page couverture de la Sainte Bible (Oxford, Clarendon Press, 1828) conservée dans la collection de livres de la bibliothèque de William Lyon Mackenzie King (no OCLC 1007776528). Source : Bibliothèque et Archives Canada

Arthur Meighen était particulièrement attaché à l’œuvre de William Shakespeare, pouvant en réciter de longs passages de mémoire. En 1934, alors qu’il naviguait vers l’Australie, il composa un discours sur le célèbre écrivain, intitulé « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). Il l’apprit par cœur et le prononça à quelques reprises, notamment au Canadian Club de Toronto, en février 1936, où sa prestation fut enregistrée. L’allocution fut ensuite offerte sur disque vinyle (no OCLC 981934627), faisant de Meighen le premier premier ministre canadien à lancer un album.

Disque vinyle noir de 12 pouces (30 cm) avec étiquette jaune.

Photo du disque vinyle d’Arthur Meighen, « The Greatest Englishman of History » (Le plus grand Anglais de tous les temps). (OCLC 270719760) Source : Bibliothèque et Archives Canada

Vous pouvez entendre un extrait de ce discours dans le balado de Bibliothèque et Archives Canada intitulé « Les premiers ministres et l’art ».

L’exposition Les premiers ministres et l’art : créateurs, collectionneurs et muses est à l’affiche au 395, rue Wellington, à Ottawa, jusqu’au 3 décembre 2019.


Meaghan Scanlon est bibliothécaire principale des collections spéciales à la Direction générale du patrimoine publié de Bibliothèque et Archives Canada.

Le navire Bellas, une prise de guerre en 1914

Par Johanne Noël

Le tribunal des prises au Canada

En 1914, lors du déclenchement de la Première Guerre mondiale, le tribunal des prises n’avait pas siégé au Canada depuis la guerre de 1812. Le tribunal des prises est utilisé en temps de guerre pour entendre les causes concernant la capture de bateaux ennemis ou appartenant à des puissances ennemies. Pour gérer ces cas, selon les époques, il a fallu tenir compte des ordres des amirautés, des proclamations royales, des décrets, des lois du Parlement, des traités et des lois internationales, écrites et parfois non écrites, en matière de guerres maritimes. L’idée est de saisir les navires ennemis en territoire canadien sans impliquer le pays dans une dispute avec une autre puissance.

La procédure

Lors d’un conflit international, les navires marchands ennemis font l’objet d’une saisie. Le capitaine ou le second, ou les deux, subissent un interrogatoire sous serment devant le registraire. Ensuite, les parties témoignent devant le juge en audience publique où les pièces à conviction sont lues et mises au dossier. S’il est prouvé que le sujet est britannique, allié ou neutre, la propriété du navire sera libérée ou restituée.

Si la propriété est déclarée « bonne et légitime prise », elle est livrée au maître de prises et vendue à l’encan public. Un jour de grâce doit normalement être laissé au navire marchand ennemi pour quitter le port canadien et éviter ainsi d’être saisi comme prise de guerre.

La saisie du Bellas en 1914

Le 4 août 1914, un décret impérial entraîne l’Angleterre et le Canada dans la Première Guerre mondiale. Le Bellas, navire marchand battant pavillon allemand, était dans le port de Rimouski depuis le 29 juillet 1914 en train de décharger sa cargaison de bois en provenance du Portugal. Il était le seul navire ennemi en territoire canadien à la déclaration de la guerre. D’ailleurs, le tribunal des prises a révisé ses procédures datant du XIXe siècle, à la lumière de ce cas.

Au port de Rimouski, un bref de saisie est donné au capitaine du navire par un officier de la Cour, le 7 août 1914. Le capitaine déclare qu’il a vu l’original et que l’officier lui a remis une copie.

Le 10 août, le navire est conduit au port de Québec par le commandant Atwood, du ministère du Service naval, et laissé à la charge du collecteur des douanes du port. Atwood n’ayant pas reçu le bref de saisie produit à Rimouski, il en a rédigé un autre en prenant le contrôle du navire. Le collecteur des douanes, ignorant alors qu’il y avait eu un premier bref, a pris les papiers du navire et les a envoyés à Ottawa, où ils ont été traduits de l’allemand et portés au dossier.

Le 16 septembre, le sous-ministre de la Justice émet un bref de saisie par la Cour de l’échiquier qui est présenté aux autorités du Bellas à Québec, le 22 septembre. Ce bref amorce la cause no 1 au tribunal des prises sous la responsabilité de la Cour de l’échiquier. Le bref est publié dans le Montreal Gazette et dans le Quebec Chronicle par le registraire de la Cour. Le bateau reste détenu par le shérif jusqu’à nouvel ordre de la Cour. Un second ordre de la Cour, signé le 15 décembre 1914 par le juge Cassels, en prolonge la détention.

Au moment de la saisie, la saison de navigation était terminée à Québec. Le bateau et sa cargaison resteront au port de Québec, en attente d’une décision.

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada ». Deux timbres canadiens de un dollar et un de cinquante cents sont collés dans la marge gauche en bas du document pour attester que les frais exigés pour ce document ont été acquittés à la Cour.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Le shérif doit se présenter sur le bateau avec le bref original, l’épingler au mât de misaine quelques minutes et le remplacer par une copie certifiée avant de quitter le bateau. (e011312628)

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada » et un cordon rouge dans le coin supérieur droit. Il y a deux signatures.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Note qui indique que le bref d’assignation a été remis le 22 septembre 1914. (e011312628)

Document dactylographié avec le titre « In the Exchequer Court of Canada No. 1 ». Il y a une marque de tampon à l’encre bleue avec la date du 24 septembre 1914, et une signature.

Bref d’assignation pour la saisie du Bellas, 16 septembre 1914. Note qui indique que le bref d’assignation a été remis le 22 septembre 1914. (e011312628)

Navire portugais ou allemand?

Dans son témoignage devant la Cour, le capitaine du Bellas, Conrad Bollen, admet avoir quitté le port d’Oporto (l’actuelle ville de Porto), au Portugal, le 24 juin 1914. Aucune communication à propos du Bellas n’a eu lieu avec le capitaine entre le port d’Oporto et Rimouski, au Québec. Au moment du départ à Oporto, le propriétaire du navire est J. Wimmer and Company, une société enregistrée en Allemagne. Le capitaine apprend la vente du navire le 7 août par un télégramme reçu de la compagnie Wimmer. Le contrat de vente est fait bona fide (de bonne foi) alors que le navire est en pleine traversée.

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique). Le titre du document est Deutsches Reich suivi des armoiries de l’Empire germanique et, au-dessous, Schiffs-Zertifikat.

Le certificat d’enregistrement du Bellas indique que son port d’attache est Hambourg, en Allemagne, et que le propriétaire est l’armateur allemand Johannes Alfred Eduard Wimmer (e011312630)

Document dactylographié et manuscrit écrit en allemand.

Le certificat d’enregistrement du Bellas indique que son port d’attache est Hambourg, en Allemagne, et que le propriétaire est l’armateur allemand Johannes Alfred Eduard Wimmer (e011312630)

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique). Le titre du document est Deutsches Reich suivi des armoiries de l’Empire germanique et, au-dessous, Musterrolle der Mannschaft des deutschen Bellas.

Le rôle d’équipage du Bellas liste les membres de l’équipage embarqués au port de Lisbonne à partir du 28 août 1912. On peut lire que le navire est parti d’Oporto au Portugal pour Rimouski au Canada. (e011312629)

Document écrit en allemand. En filigrane sur le papier, diagonalement de gauche à droite, il est écrit Deutsches Reich (Empire germanique).

Le rôle d’équipage du Bellas liste les membres de l’équipage embarqués au port de Lisbonne à partir du 28 août 1912. On peut y lire que le navire est parti d’Oporto, au Portugal, pour Rimouski, au Canada. (e011312629)

Le consul du Portugal au Canada tente de régulariser la situation du navire en faisant venir des documents pour attester la certification du navire sous pavillon portugais, ce qui lui permettrait de retourner au Portugal. Un document en portugais explique que la vente a été conclue et que le nouveau propriétaire du bateau, Orlando de Mello do Rogo, en a pris possession le 3 juillet. Ce document est daté du 10 novembre 1914, trois mois après la saisie. La plainte est rejetée, et l’on considère que le bateau est allemand et donc ennemi et saisissable.

Le Bellas au service de Sa Majesté durant la guerre

Le 17 juillet 1915, le navire est réquisitionné pour le service impérial durant la guerre. La même journée, on émet une notice de réquisition et une commission pour l’évaluation du navire et de la cargaison. Le bateau a servi au transport du bois durant la guerre, à laquelle il a survécu. La cargaison de bois initiale du navire a été vendue pour plus de mille livres. Il n’y a eu aucune réclamation pour la marchandise de la part des anciens propriétaires.

Référence

Les règles pour le tribunal des prises

Bibliothèque et Archives Canada, RG13, vol. 1926, dossier 1916-244 (en anglais seulement)

Bibliothèque et Archives Canada, RG13, vol. 1925, dossier 1914-1239 (en anglais seulement)


Johanne Noël est archiviste au sein de la Direction des Archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Dave Heath : sexualité, mort et autres démons

Par Lisandra Cortina de la Noval

 « Ses thèmes de prédilection sont l’éros et Dieu, ou les mystères de la femme et de la mort. »

Cynthia Ozick

Séquence de deux photographies du visage de l’artiste Dave Heath portant des lunettes.

Diptyque de Dave Heath, 2005, par Michael Schreier (e008299923)

Qui est Dave Heath?

Le regretté David Martin Heath est né le 27 juin 1931 à Philadelphie, en Pennsylvanie. Abandonné par ses parents à l’âge de 4 ans et rejeté par le reste de sa famille, Heath grandit dans divers foyers d’accueil juifs avant d’être placé dans un orphelinat à l’âge de 12 ans. Trois ans plus tard, il commence à s’adonner à la photographie pour tromper l’ennui, amorçant une longue et brillante carrière qui fera de lui une figure marquante de la photographie moderne. En 1970, il immigre au Canada et s’installe à Toronto.

Un autodidacte en bonne partie, Heath a été photographe, graveur, écrivain, critique, éditeur et professeur. Surtout connu pour son livre A Dialogue with Solitude [Un dialogue avec la solitude] publié en 1965, il a expérimenté avec différentes formes d’expression artistique : la traditionnelle chambre noire, les diaporamas, la technologie Polaroid, la photographie couleur numérique et les journaux artistiques. Les journaux de Heath, échelonnés de 1974 à 2016, font maintenant partie de la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

Marchant dans les traces de Walker Evans et Robert Frank, Heath considère la séquence photographique comme une forme d’art et place la relation entre les mots et les images au centre de son œuvre. Dans l’un de ses journaux, Heath compare la photographie à de la « poésie sans mots ». Bien qu’extrêmement personnel, son art demeure une exploration de la condition humaine.

Une âme douce mais tourmentée

D’une nature solitaire, Heath mènera sa vie comme un perpétuel combat. L’abandon vécu durant sa prime enfance, par sa mère en particulier, ouvre en lui une brèche qu’il sera incapable de combler, même à l’âge adulte. Adopter le prénom « Dave » a été pour lui une façon de se redonner la place, la présence et l’identité si essentielles qu’on lui a refusées lorsqu’il était enfant. Ce prénom deviendra son nom d’artiste.

Malgré ses blessures liées à l’abandon et son incapacité à communiquer avec les autres ou à entretenir des relations durables, Heath témoigne dans son art de son amour pour les femmes. Dans un de ses journaux, il se demande : « Cet intérêt récurrent pour la femme dans mon œuvre serait-il un moyen de fuir le traumatisme originel en cherchant à comprendre la femme, à dévoiler son mystère afin qu’elle devienne rassurante plutôt que dangereuse, la transformant ainsi en quelque chose de gratifiant en soi, une œuvre d’art? » Cette interrogation pourrait expliquer sa fascination pour le corps de la femme, les seins en particulier, perçus non seulement comme objets sexuels, mais aussi comme « source de chaleur aimante et cœur d’une femme — indulgents, réconfortants, consolants et vivifiants » (auto-entrevue par le peintre Paul Matthews, 26 septembre 2006, citée dans un de ses journaux). La sexualité est pour lui une étincelle artistique. Il crée et rassemble au fil des ans une impressionnante collection d’images érotiques. Son dernier livre, Eros and the Wounded Self [Éros et l’ego blessé], réunit une sélection de ses photos Polaroid de femmes.

Être solitaire, Heath compte très peu d’amis, qu’il aime toutefois profondément. Ses journaux laissent transparaître une âme douce, un homme qui n’hésite jamais à aider ses amis et collègues artistes, financièrement et psychologiquement. Comme il l’a écrit dans l’un de ses journaux, « il faut persévérer sans aucune garantie de reconnaissance, de célébrité, de fortune ou de postérité. Tel est le fardeau de celui qui est un véritable artiste et non une imitation trompeuse. »

“Waiting for the end, boys, waiting for the end” [« Attendre la fin, les gars, attendre la fin »]

(tiré de « Just A Smack At Auden », poème de William Empson cité dans un journal de Dave Heath)

« On vit, on meurt. La mort et l’oubli sont notre véritable destinée. »

Dave Heath

La mort est largement représentée dans l’œuvre de Heath, mais pas sous la forme traditionnelle de « la crainte de mourir ». Il avoue penser à la mort depuis l’âge de sept ans, voire de quatre ans, quand sa mère l’a abandonné. Son œuvre, fondée sur un sentiment de perte immense, explore le caractère inéluctable de la mort. Nous sommes tous voués à la mort, mais ce qui importe réellement pour Heath, c’est ce que nous faisons avant de mourir, ce que nous sommes capables d’accomplir durant notre vie : un legs pour déjouer l’oubli.

Les dernières années de Heath sont une véritable course contre la mort, alors qu’il travaille sans relâche pour achever ses dernières œuvres, son chant du cygne. Malgré quelques problèmes de santé, il réussit à terminer et à publier ses deux derniers livres : Dave Heath’s Art Show [L’exposition visuelle de Dave Heath] (2007), montrant une sélection de ses photographies numériques, et Eros and the Wounded Self (2010).

Heath est mort le 27 juin 2016, le jour de son 85e anniversaire, dans sa résidence de Toronto. Toute sa vie, il a voulu effacer la souillure du rejet grâce à la création artistique. « Cela a toujours été mon souhait, mon intention, mon désir, mon ambition, que mon œuvre soit la trace de mon passage sur terre, le véritable mémorial de ma venue ici-bas », a-t-il écrit dans l’un de ses journaux.

Si vous passez dans la région de la capitale nationale cet été et que vous souhaitez voir son œuvre, visitez l’exposition Multitude, Solitude. Les photographies de Dave Heath au Musée des beaux-arts du Canada, présentée jusqu’au 2 septembre 2019.


Lisandra Cortina de la Noval est archiviste en photographie à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture à Bibliothèque et Archives Canada.