Les portraits dans l’album de Sarah Howard (1874)

Par Hilary Dow

Les albums photo de jadis ne servaient pas qu’à conserver les souvenirs d’êtres chers ou de moments précieux. Miroirs de la personnalité et du statut social de leurs propriétaires, ils étaient souvent de véritables œuvres d’art.

L’album de Sarah Howard en est un bon exemple. Réalisé en 1874, il comporte 42 pages et 123 photos qui lèvent le voile sur la vie et la personnalité de son auteure, d’une manière que les photographies ou les portraits conventionnels ne sauraient rendre. Il illustre bien la façon dont les femmes de l’époque se servaient des montages photographiques pour mettre en scène leur identité personnelle et sociale.

Page d’album avec quatre photos en noir et blanc entourées de feuilles d’érable colorées. Trois des photos montrent un homme; la quatrième montre une femme.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Sarah Howard (1843-1911)

L’album arbore sur sa couverture en cuir brun l’inscription « H. Sarah Howard » en relief doré, du nom de sa propriétaire : Hannah Sarah Howard. Canadienne d’origine américaine, née le 25 décembre 1843 à Buffalo, dans l’état de New York, elle est la fille de Marianne (née Wallbridge) et d’Hiram E. Chatham.

La ville de Buffalo compte une Académie pour femmes, et Sarah s’y inscrit en 1861 afin d’y étudier les sciences. Établie plus tard en sol canadien, elle publiera des articles et présentera des exposés sur la floriculture, tant pour la Société d’agriculture d’Ottawa que pour la revue The Canadian Horticulturist.

Sarah s’intéresse également aux arts : musique, poésie et dessin. Toujours à Buffalo, elle apprend le piano, se produisant parfois en concert. Tout au long de sa vie, elle compose et publie de la poésie. Les journaux d’Ottawa la considèrent en outre comme une dessinatrice de talent. Mais comme toutes ses compatriotes de l’époque, elle consacre l’essentiel de son temps à sa vie familiale et domestique, la sphère publique laissant peu de place aux femmes.

En 1868, après le décès de ses parents, Sarah Howard immigre au Canada avec son frère Lewis et ses sœurs Frances, Caroline et Henrica. Leur oncle Lewis Wallbridge, dernier président de l’Assemblée législative de la province du Canada, les accueille chez lui, à Belleville (Ontario), dans sa résidence nommée Wallbridge White House. Cet homme influent ouvre à Sarah les portes de la haute société. Lors de ses premières années au Canada, la jeune femme enchaîne bals et réceptions à Ottawa, dont le bal costumé organisé par le gouverneur général lord Dufferin en 1876.

Aînée de sa fratrie, Sarah en est aussi la tutrice légale. À ce titre, elle acquiert en 1871 une demeure située rue John, à Belleville, afin d’y loger sa famille. Elle y tiendra les rênes de la maisonnée jusqu’en 1878. C’est aussi là qu’elle réalisera deux albums photo décoratifs qui documentent sa vie familiale et sociale.

L’album de Sarah Howard (1874)

À l’époque, la confection d’albums est une activité répandue chez les femmes des classes supérieures. Cette forme d’expression artistique s’inscrit dans le prolongement de leurs tâches domestiques, une sphère alors réservée à celles qu’on appelle les reines du foyer.

Comme d’autres albums de l’ère victorienne, celui de Sarah Howard contient des photos de parents et d’amis, collées au milieu de peintures et d’illustrations colorées : fleurs, plantes, animaux, reproductions d’œuvres européennes et caricatures. Le recours au montage (une technique consistant à combiner des photos avec d’autres matériaux artistiques et naturels) permet de réaliser des compositions aussi amusantes qu’ingénieuses. Par exemple, on peut voir sur l’une des pages de petits personnages tenant des cadres, probablement inspirés des caricatures humoristiques du périodique anglais Punch.

Page d’album montrant quatre illustrations en couleurs : un homme jouant du tambour, un homme tenant une affiche, un homme assis lisant un journal et un homme sonnant un cor auquel est attachée une bannière. Des photos en noir et blanc sont collées dans le tambour, l’affiche, le journal et la bannière.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Page d’album avec une photo grand format d’un homme. Celle-ci est entourée de six petites photos d’hommes et de femmes. La page est ornée d’illustrations colorées : fleurs, oiseaux et écureuil.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Les albums de montages photo – aussi appelés albums de découpures par les historiens de la photographie – sont d’abord devenus populaires en Europe, grâce à l’invention des cartes de visite par le photographe français André Adolphe Eugène Disdéri, en 1854. Il s’agit en fait de petites épreuves photos montées sur carton et mesurant de 54 mm à 89 mm; on les appelait aussi cartes cabinet. Leur taille réduite les rendait faciles à reproduire, à distribuer et à collectionner.

 Les cartes de visite traversent l’Atlantique et se retrouvent dans les studios de certains photographes canadiens qui en font la vente, notamment William Notman et William James Topley, qui photographiera Sarah Howard à de multiples occasions, comme en témoignent les albums de celle-ci.

L’album de 1874 dont il est question ici contient surtout des photos du frère et des sœurs de Sarah, ainsi que des portraits d’autres membres de la famille (dont des cousins), d’enseignants, de condisciples et d’amis, prises à Buffalo ou à Belleville. L’ouvrage ayant été réalisé avant le mariage de Sarah, survenu en 1878, nulle part on n’y aperçoit son époux, l’honorable Octavius Lambert, ou ses enfants.

En plus d’ouvrir une fenêtre sur sa vie familiale, l’album de Sarah Howard montre la façon dont elle souhaitait être perçue en société. Sarah entretenait soigneusement son image publique, et on peut penser qu’elle a utilisé l’album à cette fin : en effet, les albums du genre étaient couramment exposés dans les salons des résidences. Ils témoignaient du rang social de leurs propriétaires, une facette importante de l’identité de Sarah. Plusieurs pages de ses albums contiennent d’ailleurs des portraits d’elle en grand format.

Page d’album montrant une photo de son auteure, Sarah Howard, au centre d’un montage. La page est décorée de fleurs peintes; on y voit aussi un portrait individuel et deux portraits de groupe, montrant probablement des amis et des parents de Sarah Howard.

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

On y voit le plus souvent Sarah photographiée de profil, l’air sévère, richement vêtue et arborant ses bijoux : un style typique des portraits victoriens, solennelles représentations du statut, de la vertu et de la moralité d’une personne. Mais l’album révèle aussi des facettes plus intimes de sa vie, comme en témoigne la page réalisée en mémoire de ses parents, où l’on peut voir les portraits de Marianne et d’Hiram collés sur des myosotis peints (une fleur aussi appelée « ne-m’oubliez-pas »).

Page d’album montrant une photo de femme et une photo d’homme, chacune collée au centre d’une grande feuille verte. Le montage photo est entouré de petites fleurs bleues.

Page de l’album de Sarah Howard réalisée en mémoire de ses parents, Marianne et Hiram Howard, 1874. (e011201205)

À l’époque victorienne, les fleurs symbolisent divers sentiments. Sarah y a recours pour illustrer des émotions et des expériences liées à des photos précises. Son album dévoile ainsi des facettes à la fois de sa vie publique et personnelle.

 Des albums à plusieurs mains :
portraits de femmes réalisés par des femmes 

L’album de Sarah Howard n’est pas qu’une œuvre autobiographique : on y découvre également la touche d’une artiste professionnelle, Caroline Walker, qui a illustré en 1875 l’album de Charles W. Bell (en anglais) conservé au Musée des beaux-arts de l’Ontario. Bell, un avocat, était le cousin de Sarah, et les deux ouvrages comportent des ressemblances frappantes. Certaines pages montrent exactement les mêmes photos; d’autres sont conçues selon des modèles identiques, ou comportent les mêmes styles d’illustrations

Page d’album montrant huit photos d’hommes et de femmes au milieu de feuilles vertes d’où émergent de petites fleurs blanches

Page de l’album de Sarah Howard, 1874. (e011201205)

Caroline Walker (1827-1904) était une artiste professionnelle dont les aquarelles et les esquisses ont fait partie d’expositions provinciales tenues au Haut-Canada entre 1859 et 1865. Elle réalise aussi des albums pour d’influentes familles de pionniers ontariens.

De nos jours, l’idée de confier la réalisation d’un album photo familial à un artiste professionnel peut nous sembler étrange. Mais comme nous l’avons vu, ces ouvrages, tout comme les portraits conventionnels, étaient bien plus que de simples albums souvenirs : ils reflétaient les valeurs, les symboles et la culture de l’époque tout en soulignant le statut social de leur propriétaire, une caractéristique majeure de ce genre d’œuvre pour les historiens de l’art.

L’arrivée de la photographie en Europe et en Amérique du Nord marque un tournant : dorénavant, les portraits ne sont plus uniquement peints. L’invention des cartes de visite permet de distribuer des photos en grand nombre et à faible coût, une nouveauté pour la classe moyenne. En revanche, les albums faits main, qui peuvent comprendre des centaines de photos, sont dispendieux; c’est pourquoi ils témoignent du rang élevé de leurs propriétaires.

Cela dit, les ressemblances entre les albums de Charles W. Bell (réalisé par Caroline Walker) et de Sarah Howard nous indiquent que ce dernier est probablement le fruit d’une collaboration entre les deux femmes. Il contient entre autres deux styles de peinture distincts; les photos choisies proviennent de la collection de Sarah Howard. Peu importe qui l’a réalisé, cet ouvrage est un heureux mariage entre éléments biographiques et caractéristiques liées aux portraits, comme l’identité, le statut social et l’autoreprésentation.

L’album de Sarah Howard est constitué de montages photo de l’époque victorienne et a été produit à Belleville (Ontario) en 1874. Il comprend 42 pages et 123 photos. Il fait partie du fonds de la famille Lambart conservé par Bibliothèque et Archives Canada.

© Hilary Dow


Hilary Dow est une jeune chercheuse et conservatrice vivant à Ottawa. Elle a récemment obtenu sa maîtrise en histoire de l’art et son diplôme en études de conservation de l’Université Carleton. 

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