Coup d’œil dans les archives de l’ancienne gouverneure générale Adrienne Clarkson

Par Thora Gustafsson et Rebecca Sykes

La très honorable Adrienne Clarkson est surtout connue pour avoir été gouverneure générale du Canada de 1999 à 2005, mais sa vie entière est jalonnée de grandes réalisations. Arrivée au pays en tant que réfugiée, elle devient une personnalité de la Canadian Broadcasting Corporation (CBC) et la première déléguée générale de l’Ontario en France, influençant la vie des Canadiens bien avant son entrée à Rideau Hall.

Adrienne Clarkson (née Poy) voit le jour à Hong Kong en 1939. Après la capitulation de la ville devant les forces japonaises, le jour de Noël 1941, la famille Poy connaît des temps difficiles; les denrées se font rares sous l’occupation. Le père d’Adrienne, William Poy (Ng Ying Choi), est un ancien courrier de la milice volontaire pour la Grande-Bretagne. Pour tenter de faire évacuer sa famille, il joue de ses contacts et envoie une lettre aux délégués commerciaux du Canada. L’entreprise porte ses fruits : William, sa femme Ethel Lam (Lam May Ngo), Adrienne et son grand frère Neville se retrouvent sur une liste de la Croix-Rouge, aux côtés de citoyens canadiens à rapatrier.

La famille Poy a seulement dix heures de préavis avant de s’embarquer pour l’Amérique du Nord; chaque personne ne peut emporter qu’une valise. On peut voir dans le fonds Adrienne L. Clarkson une photographie publicitaire d’Adrienne, âgée de quelques années à peine, en train de manger un cornet de crème glacée à son arrivée en sol canadien, à Montréal. Dans son autobiographie Le Cœur au poing, publiée en 2009, Mme Clarkson raconte qu’elle n’oubliera jamais le moment où sa famille a appris qu’elle allait être évacuée, un épisode marquant de sa vie.

Jeune fille sur un canapé en train de lire un livre.

Adrienne Poy en train de lire. (R12308, vol. 189, fichier 1)

Enfant, Adrienne Clarkson est déjà une lectrice insatiable. Elle a souvent dit en entrevue qu’être privée de lecture serait pour elle l’équivalent de l’enfer, et qu’elle pouvait lire plus de sept livres par semaine. « Je lis comme d’autres se rongent les ongles, voracement et compulsivement. » (R12308, vol. 159, dossier 13)

À neuf ans, elle reçoit en cadeau un exemplaire d’Anne, la maison aux pignons verts de Lucy Maud Montgomery, qui devient l’un de ses livres préférés. Comme beaucoup d’immigrants, elle s’y réfère pour comprendre le Canada et son peuple. Plus tard, elle fait sa maîtrise en littérature anglaise à l’Université de Toronto, où elle enseigne par la suite au département d’anglais.

La littérature lui ouvre les portes de la télévision : embauchée par la CBC en 1965 comme critique littéraire à l’émission Take 30, Adrienne Clarkson est rapidement promue coanimatrice. À l’écran, elle discute avec Paul Soles d’une panoplie de sujets, des livres à la maternité en passant par la cuisine et les enjeux sociaux du moment, comme l’avortement et la consommation de drogues. Elle aborde également des thèmes qui lui tiennent encore à cœur aujourd’hui, comme les premières écoles d’immersion française et l’expérience des immigrants au Canada.

En parcourant les archives d’Adrienne Clarkson, on constate le lien profond qui l’unissait à son public. Dans un article du Winnipeg Free Press paru en 1966, elle écrit qu’elle voit souvent le fameux téléspectateur moyen comme « un troisième interlocuteur, une personne qu’on rencontrerait dans une soirée et qui serait avenante et intéressée ». Et le courant passe des deux côtés, comme en témoigne la collection de lettres envoyées par les téléspectateurs. Une dame qui écrit en son nom et en celui de son mari affirme que regarder Take 30, c’est comme « recevoir une amie dans sa demeure ». Par ailleurs, plusieurs épisodes traitant de la maternité sont enregistrés à l’époque où la coanimatrice attend elle-même un enfant. Les adeptes de l’émission comptant de nombreuses mères, beaucoup des lettres adressées à Mme Clarkson contiennent des conseils et des suggestions de lecture à ce sujet.

En 1982, l’animatrice met un terme à une carrière télévisuelle de 17 ans à la CBC pour devenir déléguée générale de l’Ontario en France. Adrienne Clarkson étant une francophile de longue date, son fonds contient des photographies de sa famille en compagnie de voisins francophones, ainsi que des photographies de ses voyages en France, à l’époque de sa jeunesse. Elle a aussi étudié le français, qu’elle a appris à parler couramment durant ses études supérieures à la Sorbonne, à Paris, en 1962.

En tant que déléguée générale, Mme Clarkson est chargée de défendre les intérêts économiques et culturels de l’Ontario en France et dans d’autres pays européens. L’une de ses plus grandes fiertés est la sélection du Canadien Carlos Ott pour la construction de la nouvelle salle de l’Opéra de Paris. Cet architecte émergent, établi à Toronto et originaire de l’Uruguay, est choisi au terme d’un concours international mené en 1983. Mme Clarkson avait réussi à obtenir le budget nécessaire pour recevoir les juges du concours à Toronto, afin de changer leur perception du Canada anglo-saxon et de leur montrer la ville dans toute sa splendeur et sa diversité.

Groupe de personnes en train d’observer la maquette d’un bâtiment.

Adrienne Clarkson (au centre) derrière une maquette de l’opéra Bastille, Paris. (R12308, vol. 190, dossier 5)

En 1999, Adrienne Clarkson devient la 26e gouverneure générale du Canada. Elle est la deuxième femme, mais aussi la première immigrante et la première personne de couleur à occuper cette fonction. Reconnue pour avoir modernisé le poste, elle continue dans ses fonctions de tisser des liens avec les Canadiens, voyageant d’un bout à l’autre du pays pour discuter avec eux, aussi bien en français qu’en anglais.

Les archives du fonds Adrienne L. Clarkson couvrent sa jeunesse, sa carrière télévisuelle, son travail en tant que déléguée générale de l’Ontario en France ainsi que ses années à titre de gouverneure générale. Elles font foi de la constance dont Mme Clarkson a fait preuve toute sa vie dans les domaines qui lui tenaient à cœur.

Comme immigrante, animatrice, déléguée générale de l’Ontario, gouverneure générale et cofondatrice de l’Institut pour la citoyenneté canadienne (le legs de son mandat de gouverneure générale), elle a mûrement réfléchi aux questions d’identité et d’appartenance au pays. Les recherches qu’elle a effectuées pour l’émission Take 30 ont clairement influencé son travail et les causes qu’elle allait défendre plus tard dans sa vie. Quant à son amour indéfectible pour la langue française, il lui a permis de se rapprocher des Canadiens pendant sa carrière dans la fonction publique.

Les archives d’Adrienne Clarkson conservées à Bibliothèque et Archives Canada sont une riche source d’information qui font la chronique d’une vie remplie de passion et d’aventure.


Thora Gustafsson et Rebecca Sykes sont archivistes à la Section de la gouvernance, des affaires militaires et des affaires politiques de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

 

Le magasinage par catalogue chez Sears: l’art de livrer la marchandise

English version

Par Jennifer Anderson

Avez-vous magasiné en ligne dernièrement? C’est tellement pratique de pouvoir tout faire à distance. On trouve sur le Web des produits de qualité facilement accessibles à tous, y compris aux personnes à mobilité réduite, aux personnes éloignées des centres urbains et à celles qui, pour une raison ou une autre, ne peuvent se rendre en magasin. Sans parler du temps économisé!

Mais le magasinage à distance ne date pas d’hier.

Avant Internet, les consommateurs recevaient régulièrement des catalogues par la poste, dans lesquels ils pouvaient commander divers produits. Ils ramassaient ensuite leur commande à de petits « comptoirs catalogues », parfois situés dans d’autres commerces (par exemple, chez un fleuriste ou dans une boutique de cadeaux).

Photo noir et blanc de la façade d’un magasin de vente par catalogue. Au haut de la façade, on voit l’enseigne « Simpson’s Order Office »; des affiches publicitaires sont placées en vitrine.
Bureau des commandes par catalogue de Simpson’s, Sarnia (Ontario), 1952. (e011172139)

Dans un blogue précédent, j’ai mentionné que Bibliothèque et Archives Canada (BAC) avait acquis les archives de Sears Canada en 2017. Ce fonds documentaire compte plus de 40 000 photos, dont beaucoup illustrent les activités des employés de la bannière (qui s’appelait à l’origine Simpson’s). On peut notamment y voir des employés s’affairant à livrer aux clients des articles commandés en catalogue. À l’origine, ces photos étaient destinées aux relations publiques, mais aujourd’hui, elles ouvrent aux chercheurs une fenêtre sur le quotidien du personnel de ce grand magasin.

 Après son arrivée au Canada en 1952, Sears a acheté Simpson’s, pour ensuite faire affaire sous la bannière Simpsons-Sears. Grâce à son catalogue, véritable pilier de l’entreprise, elle finit par surclasser Eaton, Dupuis Frères, la Compagnie de la Baie d’Hudson et tous les autres grands magasins offrant la vente par correspondance. À la fin des années 1970, l’entreprise devient simplement « Sears ». En 1992, elle se dote d’une ligne téléphonique sans frais qui deviendra, une décennie plus tard, la ligne recevant le plus d’appels au pays. Puis, en 1996, Sears lance son site Web, qui reçoit des millions de visites par année. Le catalogue n’en gagne pas moins en popularité pendant cette période.

Dans les tout premiers catalogues de l’entreprise, on ne trouvait pas de photos, mais plutôt des illustrations faites à la main. Le but : inciter le consommateur à acheter des articles ou des ensembles attrayants. À l’époque, les dessinateurs (qui sont souvent des dessinatrices) peinaient souvent à se tailler une place dans les agences de publicité.

Photo noir et blanc de deux femmes, visage souriant, devant deux catalogues de mode, l’un de la fin du 19e siècle, l’autre du milieu du 20e siècle.
Le magasinage par catalogue : toujours en vogue, 1953. (e011172110)

Dans la même veine, les rédactrices de mode dans les catalogues et magazines étaient aussi journalistes, et leur influence a contribué à l’évolution de la société. Comme Valerie Korinek l’a démontré dans sa monographie Roughing It in the Suburbs: Reading Chatelaine Magazine in the Fifties and Sixties (2000), le magazine Châtelaine était un puissant pôle d’influence auprès des lectrices canadiennes en cette ère d’avant Internet. La photo suivante, qui montre Vivian Wilcox, rédactrice de mode de Châtelaine, suggère qu’elle a aidé à faire la promotion des catalogues de Sears.

Photo noir et blanc montrant une femme qui parle au micro, devant un grand dessin de mode posé sur chevalet.
Vivian Wilcox, rédactrice de mode de Châtelaine, devant un dessin de mode, vers 1955. (e011172116)

Avec les photos du fonds Sears Canada, les chercheurs et les historiens en marketing disposent maintenant de vastes ressources pour analyser la publicité dans les catalogues ainsi que l’évolution des techniques utilisées pour séduire la clientèle. Observez par exemple cette annonce de tente-roulotte des années 1950 : n’a-t-on pas l’impression qu’il n’y a rien de plus facile, pour cette campeuse solitaire, de préparer un repas en plein air?

Photo noir et blanc montrant une tente-roulotte et une campeuse en train de sortir de la vaisselle sur une table. En bas, on voit des vignettes montrant différentes vues de la tente-roulotte.
Annonce de tente-roulotte, vers 1950. (e011172156)

Précisons toutefois que les photos conservées par BAC sont surtout associées à la nostalgie ou aux relations publiques. Elles nous offrent un véritable reflet de l’évolution de l’économie et de la société canadiennes. Quant à l’ensemble du fonds, il témoigne des efforts déployés par Sears pour s’adapter et rester compétitif dans un marché en mutation. En particulier, les archives sur le catalogue Sears sont bien plus qu’un simple témoignage sur le marketing d’un produit ou d’une entreprise en particulier. Elles révèlent comment les détaillants canadiens, ancrés dans un réseau national, ont tenté de rester à la page aux 20e et 21e siècles.

Prenons pour exemple cette série de photos. Prises entre 1921 et 1972, elles montrent des employées de Simpson’s (puis de Simpsons-Sears et enfin de Sears) prenant des commandes de catalogue au téléphone. Elles illustrent bien les changements dans le matériel de communication, les bureaux et la tenue vestimentaire, sans oublier les coiffures. On y voit également le passage des photos en noir et blanc aux photos couleur Kodachrome. En revanche, la nature du travail et la composition entièrement féminine du personnel restent inchangées.

  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.
  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.
  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.
  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.
  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.
  • Quatre photos noir et blanc et deux photos couleur, prises au fil des décennies, montrant des employées assises à des standards téléphoniques, avec un casque d’écoute, en train de prendre les commandes des clients.

Ces photos montrent tout un monde caché : celui des employés chargés de l’emballage, du tri et de l’étiquetage des produits commandés. Elles évoquent aussi une époque bien révolue. Pourtant, le travail qui s’y fait n’est pas si différent de ce qu’on trouve chez les grands détaillants d’aujourd’hui.

Photo noir et blanc montrant deux rangées de postes debout, où des femmes en tablier emballent des paquets sur un long comptoir. Derrière elles, on voit des étagères remplies de paquets. À l’avant-plan, on voit un grand rouleau de papier à emballer.
Emballage des commandes, vers 1950. (e011213330)

De la même manière, cette série de photos montrant des livreurs et leurs camions nous interpelle : au petit air ancien se mêle une certaine impression de familiarité. Aujourd’hui, il y a autant de livreuses que de livreurs… et des livreurs portant le nœud papillon, il n’y en a plus beaucoup! Mais l’uniforme est encore de mise dans les entreprises contemporaines : en plus d’inspirer la confiance, il demeure un symbole de fierté qui manifeste l’importance accordée au service à la clientèle.

  • Trois photos noir et blanc montrant, au fil des décennies, des livreurs en uniforme devant leurs camions.
  • Trois photos noir et blanc montrant, au fil des décennies, des livreurs en uniforme devant leurs camions.
  • Trois photos noir et blanc montrant, au fil des décennies, des livreurs en uniforme devant leurs camions.

En cette ère de magasinage en ligne, l’importance économique des grands centres de distribution – en tant qu’employeurs et carrefours d’expédition – demeure d’actualité.

Photo noir et blanc montrant deux employés en train de vérifier des documents dans un grand centre de distribution éclairé au néon. À l’avant-plan, on voit un train de chariots chargés de produits.
Centre de distribution de Kenmore, Toronto, 1960. (e011172129)

Cette photo montre le personnel du service de réparation et d’entretien de Kenmore, une marque d’électroménagers vendus par Sears. Ce service sous garantie était à l’époque un incontournable offert par les grands magasins.

Photo noir et blanc montrant trois employés réparant des appareils dans un atelier; un quatrième employé déplace un gros appareil.
Service de réparation de Kenmore, Toronto, 1960. (e011172130)
Photo noir et blanc montrant deux repasseuses et trois couturières.
Employées dans un atelier de couture, vers 1955. De gauche à droite : Louise Karst, Elizabeth Moehring, Anne Dawson, Madeleine Huzina et Helen Marg. (e011172115)

Les pages des catalogues Sears suscitent toujours un vif intérêt chez les usagers de BAC, que ce soit pour y suivre l’histoire de la mode, de la publicité ou du marketing, ou l’évolution des prix. Nous sommes donc convaincus que le fonds Sears Canada sera accueilli avec enthousiasme par les chercheurs et les membres du public canadien qui s’intéressent à l’histoire fascinante de Sears Canada, ou qui gardent de précieux souvenirs des grands magasins.

Vous prévoyez démarrer un projet de recherche sur Sears Canada ou sur un sujet connexe, ou vous avez déjà commencé? Nos spécialistes des services de référence seront heureux de vous aider. Vous n’avez qu’à remplir le formulaire Posez-nous une question ou à communiquer avec nous. Au plaisir de vous servir!

Autres ressources de BAC :


Jennifer Anderson était archiviste à la Direction générale des services au public. Avant cela, elle a travaillé à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Kwaata-nihtaawakihk : la naissance difficile du Manitoba

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par William Benoit

Le Canada célèbre des anniversaires importants en 2020. En effet, 150 ans se sont écoulés depuis l’annexion de la Terre de Rupert et des Territoires du Nord-Ouest au Canada en 1870. C’est également en 1870 que le Manitoba entre dans la Confédération, ce qui ne se fait pas sans heurts. En effet, le gouvernement du Canada se demande si le Manitoba doit demeurer un vaste territoire ou devenir officiellement une province. Les Métis poussent finalement le Canada à opter pour la province.

Tableau montrant une personne qui tient une cravache au-dessus de sa tête, debout sur un traîneau tiré dans la neige par un cheval brun qui se cabre.

Se frayer un chemin au Manitoba (e011072986)

Le Manitoba est le premier à se joindre aux quatre provinces fondatrices du Canada : l’Ontario, le Québec, le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse. Il n’y a donc pas de modèle à suivre. Mais alors qu’on s’attendrait à une réflexion approfondie et inclusive sur l’avenir de la province, les Métis vivent une tout autre expérience, marquée par la déportation, les traumatismes et plus tard la résilience. Leur situation se détériore une fois le Manitoba intégré à la Confédération. Les nouveaux pionniers provenant de l’Ontario se montrent hostiles. Pendant plusieurs générations, des aînés décriront cette période comme un règne de terreur contre les Métis.

L’aînée de la Nation métisse Verna DeMontigny a récemment comparé le processus de création de la province du Manitoba à une naissance difficile, ou Kwaata-nihtaawakihk dans la langue michif. Le terme est très approprié.

La Cour suprême du Canada, dans son jugement rendu en 2013 dans l’affaire Manitoba Metis Federation Inc. c. Canada, présente un récit détaillé sur le peuple métis, la colonie de la rivière Rouge et le conflit à l’origine de la Loi sur le Manitoba et de l’union du Manitoba avec le Canada :

L’histoire commence avec les peuples autochtones qui occupaient ce qui est devenu la province du Manitoba — les Cris et d’autres nations moins populeuses. Vers la fin du dix‑septième siècle, des aventuriers et explorateurs européens ont traversé le territoire sans s’y arrêter. L’Angleterre a revendiqué symboliquement les terres pour ensuite donner à la Compagnie de la Baie d’Hudson […] le contrôle d’un vaste territoire appelé Terre de Rupert, y compris ce qui est aujourd’hui le Manitoba. Les Autochtones ont continué d’occuper ce territoire. Outre les Premières Nations, le territoire a vu naître un nouveau groupe autochtone, les Métis — issus des premières unions entre les explorateurs et négociants européens et les femmes autochtones. À l’origine, les descendants de parents anglophones étaient appelés les Sang‑mêlé, alors que ceux ayant des racines françaises étaient appelés les Métis.

Le 19 novembre 1869, la Compagnie de la Baie d’Hudson cède à la Couronne britannique la Terre de Rupert et les Territoires du Nord-Ouest. Le 15 juillet 1870, par un décret signé quelques semaines plus tôt (le 23 juin), le gouvernement britannique admet ces territoires au sein du Canada, en vertu de l’article 146 de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, 1867 (aujourd’hui la Loi constitutionnelle de 1867).

Il faudra attendre près de huit mois après la cession de ces territoires pour que le transfert entre pleinement en vigueur.

Le gouvernement du Canada, alors dirigé par le premier ministre John A. Macdonald, a l’intention d’absorber les territoires et de les ouvrir à la colonisation. Toutefois, il doit d’abord régler la question des peuples autochtones qui les habitent. Selon la Proclamation royale de 1763, le Canada a le devoir de traiter avec les nations autochtones souveraines pour obtenir leur consentement avant que la Couronne impériale puisse exercer sa souveraineté sur elles. Rédigée plus de cent ans auparavant, la Proclamation a pour objectif d’organiser et de gérer les territoires nouvellement élargis de l’Amérique du Nord britannique au terme de la guerre de Sept Ans. Elle comporte des règles qui doivent stabiliser les relations avec les peuples autochtones en encadrant le commerce, l’établissement des pionniers et l’achat de terres dans les régions à coloniser.

Dessin montrant des personnes assises autour d’un orateur debout. À l’arrière-plan se trouve un bâtiment avec des personnes assises ou debout sur le balcon.

Le traité avec les Indiens du Manitoba – un chef indien prononce un discours à Stone Fort (l’homme métis assis sur une chaise dans le cercle est peut-être un interprète) (e010967476)

Ainsi, pour les Premières Nations, le processus devrait consister à conclure des traités par lesquels elles accepteraient que leurs terres soient colonisées, en échange d’autres terres qui leur seraient réservées et de certaines promesses. La politique du gouvernement à l’égard des Métis n’est cependant pas aussi bien définie.

Photographie en sépia d’une petite ville où des bâtiments se dressent de chaque côté d’une large rue de terre marquée de traces de charrettes.

La rue principale vue vers le sud, Winnipeg, 1879. La rue est large pour que les charrettes de la rivière Rouge puissent circuler. (e011156541)

L’afflux massif de pionniers blancs dans la région de la rivière Rouge commence avant l’entrée du Manitoba dans la Confédération canadienne. Le contrôle social et politique des Métis s’effrite, ce qui entraîne de la résistance et de l’hostilité. Pour régler le conflit et assurer l’annexion du territoire, le gouvernement du Canada entreprend des négociations avec des représentants du gouvernement provisoire dirigé par les Métis. Ces négociations mènent à l’adoption, en 1870, de la Loi sur le Manitoba, par laquelle le Manitoba devient une province canadienne.

La Loi est un document constitutionnel, mais elle est dotée de nombreuses caractéristiques des traités. Elle officialise les promesses et obligations du Canada envers le peuple métis. Ces promesses représentent les conditions selon lesquelles les Métis acceptent d’intégrer le Canada et d’abandonner leur territoire et leur revendication à l’autodétermination. Ces obligations sont encore en vigueur aujourd’hui.

La Nation métisse est un peuple autochtone reconnu partout dans le monde. Au Canada, ses droits ancestraux et issus de traités sont enchâssés dans la Constitution, au même titre que ceux des Premières Nations (« Indiens ») et des Inuit (« Esquimaux »). La patrie de la Nation métisse couvre un vaste territoire dans le centre-ouest de l’Amérique du Nord. Les Métis ont fondé le Manitoba en 1870 et ont été des partenaires de négociation du Canada au sein de la Confédération. Ils continuent de jouer un rôle de premier plan dans le développement du Canada contemporain.

En michif : Li Michif Naasyoon nishtowinikaatew oobor lii piyii pi li moond nishtowiinikasowak li moond autochtone. Daan li Canada si te payyek enn band di moond avek lii dray tretii daan li constitution, aloon bor li Promii Naasyoon pi li Ziskimoo. Li Michif Naasyoon Nataal li piyii mitoni kihchi-mishow, li taryaen daan li sawntrel west Nor America. Lii Michif, koum li fondateur di Manitoba daan li 1870 pi Canada’s naasaasyi-iwow di maashkihtonikaywin daan li Confederation, kiiyapit il li enportaan daan li Canada’s oosishchikeywiin.


William Benoit est conseiller en engagement autochtone interne au bureau du bibliothécaire et archiviste du Canada adjoint à Bibliothèque et Archives Canada.

Kahkewaquonaby, le Grand conseil et les droits des Premières Nations

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par Kelly Ferguson

Le fonds Sir John A. Macdonald comprend une série de lettres échangées entre le premier ministre canadien et le docteur Peter Edmund Jones (Kahkewaquonaby). Cette correspondance ouvre une fenêtre sur les efforts de Jones et de certains organismes – dont le Grand conseil des Indiens de l’Ontario et du Québec – pour défendre les droits des Premières Nations pendant les années 1870 et 1880.

Fils du révérend Peter Jones (Kahkewaquonaby) et d’Elizabeth Field, Peter Edmund Jones naît en 1843 en Ontario. En 1866, il obtient son diplôme en médecine du Queen’s College de Kingston, devenant ainsi l’un des premiers médecins anishinaabe et autochtone de l’Amérique du Nord britannique. Il pratique d’abord à Brantford et à Niagara, puis à New York, avant de revenir dans sa province natale et d’ouvrir une clinique à Hagersville, tout près de la réserve de New Credit. Il est élu chef des Mississaugas de New Credit (maintenant la Première Nation des Mississaugas de Credit) de 1870 à 1874 et de 1880 à 1886.

Photo sépia d’un homme assis, tenant une pipe de cérémonie et un collier de perles wampum. L’homme est vêtu d’une veste en peau de cerf; sur sa cuisse, on aperçoit un sac (également en peau de cerf) orné de motifs traditionnels.

Kahkewaquonaby (le révérend Peter Jones), père du docteur Peter Edmund Jones. Photo prise le 4 août 1845 par David Octavius Hill (photographe) et Robert Adamson (chimiste). (a215156k)

En outre, dès 1874, Jones se joint au Grand conseil des Indiens de l’Ontario et du Québec, fondé quatre ans auparavant. L’une des tâches principales du Conseil est de passer en revue la Loi sur les Indiens et d’autres mesures législatives touchant les droits des Premières Nations.

De 1884 à 1886, le Grand conseil concentre ses travaux sur l’Acte de l’avancement des Sauvages. Celui-ci impose des modifications importantes aux systèmes de réglementation et de gouvernance des Premières Nations de l’Est du Canada. Il limite entre autres la taille et les fonctions des conseils autochtones, en plus de restreindre la nomination d’agents des Indiens provenant des communautés locales pour les présider. Le Grand conseil soulève de nombreuses objections concernant ces dispositions, et concernant l’Acte de façon plus générale.

En 1887, Peter Edmund Jones, alors délégué du Grand conseil, envoie une lettre au premier ministre canadien John A. Macdonald dans laquelle il formule des suggestions et des commentaires sur la Loi sur les Indiens et sur l’Acte de l’avancement des Sauvages. Jones recommande entre autres d’accorder aux conseils locaux le pouvoir de prendre des décisions en l’absence de l’agent des Indiens, d’offrir des pouvoirs équivalents aux chefs et d’accroître le nombre de conseillers.

Microfilm noir et blanc d’une lettre manuscrite.

Lettre du docteur Peter Edmund Jones à sir John A. Macdonald, datée du 5 janvier 1887. Jones y formule des suggestions et des commentaires sur la Loi sur les Indiens et l’Acte de l’avancement des Sauvages(e007956445).

Jones soumet également à Macdonald des recommandations concernant l’Acte du cens électoral. Bien que les hommes des Premières Nations aient le droit de voter depuis 1867, ce droit leur est accordé uniquement s’ils renoncent à leur statut d’Indien inscrit en vertu de la Loi sur les Indiens, ainsi qu’aux droits ancestraux qui leur sont conférés par traités (un processus appelé « émancipation »). Jones appuie l’émancipation, mais trouve le prix à payer trop élevé. Il souhaite que l’Acte du cens électoral maintienne le droit de vote des hommes autochtones tout en leur permettant de conserver leur statut d’Indien inscrit et leurs droits issus de traités.

Version numérisée d’une lettre manuscrite, couleur sépia.

Lettre de sir John A. Macdonald au docteur et chef Peter Edmund Jones, datée du 31 août 1886 et traitant de l’Acte du cens électoral. (e011198071-001-v8) (e011198071-002-v8)

Microfilm noir et blanc montrant deux pages manuscrites, rédigées sur du papier à en-tête du ministère des Affaires indiennes.

Lettre de L. Vankoughnet, surintendant adjoint au ministère des Affaires indiennes, à sir John A. Macdonald, datée du 28 mars 1887. La lettre porte sur d’éventuelles modifications à la Loi sur les Indiens et comprend des suggestions du docteur Peter Edmund Jones. (e007956441) (e007956442)

Au bout du compte, le gouvernement conservateur de John A. Macdonald rejette les recommandations de Jones en ce qui concerne l’Acte de l’avancement des Sauvages. En outre, le gouvernement libéral de Wilfrid Laurier abrogera plus tard l’Acte du cens électoral. Tout au long du 19e siècle, la Loi sur les Indiens subira d’autres modifications visant à accroître le contrôle sur la vie des Autochtones. En fait, il faudra attendre jusqu’en 1960 pour que le droit de vote soit accordé à tous les Autochtones sans restrictions.

Bref, dans les années 1880 comme aujourd’hui, les peuples autochtones souhaitent obtenir le droit à l’autodétermination et protéger leurs droits (y compris leurs droits issus de traités). La correspondance du docteur Peter Edmund Jones avec John A. Macdonald en offre un excellent exemple.


Kelly Ferguson est archiviste aux affaires politiques à la Division des archives privées sur les sciences et la gouvernance de Bibliothèque et Archives Canada.

Le magasinage chez Sears : à la découverte des archives

Par Jennifer Anderson

L’année 2020 est marquée par le changement, et le travail des archivistes n’échappe pas à la règle, eux qui étudient l’évolution de la société. L’industrie de la vente au détail en est un parfait exemple. Que pouvons-nous apprendre en étudiant les archives d’un grand magasin?

Pendant toute la deuxième moitié du 20e siècle, Sears Canada a été une icône de l’industrie de la vente au détail. L’entreprise possédait des magasins à rayons dans de nombreuses villes, petites et grandes, et embauchait un grand nombre de personnes. Son catalogue de vente par correspondance était distribué d’un bout à l’autre du pays. L’enseigne avait souvent pignon sur rue dans les centres commerciaux, des destinations populaires tant pour les achats que pour le lèche-vitrine. Bref, Sears faisait véritablement partie du paysage urbain.

En ville comme en campagne, bien des familles attendaient avec impatience le catalogue de Noël de l’entreprise, Cadeaux de Rêves. Les consommateurs le parcouraient pour comparer les prix des gros articles, comme les matelas et les appareils électroménagers. Sears détenait plusieurs marques très connues : pensons aux outils Craftsman, aux électroménagers Kenmore, aux appareils électroniques Silvertone et à la gamme de vêtements Jessica. Fermement implanté dans la culture nord-américaine de la vente au détail, Sears incarnait la réussite d’un océan à l’autre.

D’abord établie aux États-Unis, l’entreprise Sears, Roebuck and Co. fait son entrée au Canada en 1952. Elle s’associe alors avec l’entreprise canadienne Robert Simpson Company (Simpsons) pour devenir Simpsons-Sears Ltd. Dès sa première année de vente par catalogue, elle enregistre un chiffre d’affaires de 100 millions de dollars. Elle ouvre son premier magasin en 1953 à Stratford, en Ontario, avant de partir à la conquête du pays. Avec sa nouvelle expérience de magasinage, Simpsons-Sears concurrence l’autre grand joueur de la vente au détail : Eaton. Grâce à leurs magasins et à leurs catalogues, ces deux entreprises attirent des millions de consommateurs canadiens, dont ils influencent le travail et les loisirs.

En 2017, Sears transfère ses archives à Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Celles-ci comprennent 200 boîtes de documents textuels, photographiques et audiovisuels, de même que 200 boîtes de catalogues publiés. On y trouve plus de 40 000 photos dépeignant des Canadiens en pleine séance de magasinage, de même que des employés de Sears Canada au travail et lors d’activités sociales.

Comme Sears Canada a longtemps tenu ses propres archives de façon bien organisée, le travail de BAC s’en est trouvé facilité. Les archivistes ont pu classer les documents, étiqueter les fiches et préparer les descriptions en ligne, puis BAC a mis progressivement le tout à la disposition du public. Anticipant l’intérêt pour les photos, nous avons rapidement commencé à les numériser. Je suis maintenant ravie de vous présenter cette collection, et de vous proposer quelques avenues de recherche.

J’ai d’abord été frappée par l’ambiance joyeuse qui émane des photos. Je pense entre autres à celles où l’on voit d’impressionnantes foules réunies pour l’inauguration des magasins Sears.

Photo noir et blanc montrant une foule dans un magasin à rayons, avec un gardien de sécurité à l’avant-plan, à gauche.

Un magasin Sears bondé, Regina (Saskatchewan), 1957. (e011172149)

Les jeunes générations, habituées aux achats en ligne, connaissent peut-être moins ces magasins. Et pourtant, les centres commerciaux qui les ont hébergés font partie de notre paysage depuis longtemps. Cela dit, peu d’entre nous ont connu l’époque où les vêtements étaient faits à la maison ou fabriqués par une couturière ou un tailleur, puis celle où on les achetait au magasin du coin, sans parler des vêtements de confection industrielle, vendus à prix abordables dans les grands magasins de l’après-guerre.Certes, j’avais déjà lu des ouvrages historiques sur l’apparition des centres commerciaux, comme Retail Nation: Department Stores and the Making of Modern Canada, paru en anglais en 2011 et écrit par Donica Belisle. Mais il reste que tous ces changements ont eu lieu dans un laps de temps relativement court.

Photo noir et blanc de quatre femmes examinant des bijoux sur le présentoir d’un grand magasin. Une affiche indique « Special: Necklaces, Earrings and Broaches, $1.00. » [Spécial : Colliers, boucles d’oreilles et broches, 1 $ »]

Des clientes au comptoir de la bijouterie d’un magasin Sears, Burnaby (Colombie-Britannique), 1954. (e011172138)

Les photos de la collection Sears Canada montrent à quel point certaines choses ont changé, et à quel point d’autres sont demeurées les mêmes. Ainsi, elles dépeignent un milieu de travail genré, où les femmes sont vendeuses et les hommes, gérants. Par ailleurs, tout comme aujourd’hui, on voit que le service automobile était un milieu majoritairement masculin. Je connaissais déjà la « charge émotionnelle » qui pesait sur les employées féminines de grands magasins grâce à l’ouvrage de Joan Sangster, Transforming Labour: Women and Work in Postwar Canada (paru en anglais en 2010), mais les photos m’ont permis de mettre ce concept en images.

Photo noir et blanc d’un homme debout sur une table, en train de s’adresser à un groupe de femmes.

Un gérant s’adressant aux employées d’un magasin Sears, Oshawa (Ontario), 1968. (e011172137)

 

Photo noir et blanc d’un mécanicien vêtu d’un sarrau et d’une casquette, en train de travailler sur un pneu. On aperçoit un comptoir à l’arrière-plan et une voiture à l’avant-plan.

Le mécanicien Bill Youngson à l’ouvrage dans un garage Sears, vers 1955. (e011172122)

Je me souviens de slogans comme « Chez Sears, vous en avez pour votre argent… et plus! », mais je ne savais pas que l’entreprise avait déjà offert des prêts hypothécaires et des services immobiliers, ni que les magasins avaient déjà accueilli des pharmacies.

Photo noir et blanc montrant trois femmes et un enfant devant un comptoir de pharmacie. Trois autres femmes sont debout derrière le comptoir. Au-dessus d’elles, un écriteau indique « Prescriptions » [Ordonnances].

Comptoir de pharmacie dans un magasin Sears, Regina (Saskatchewan), vers 1950. (e011172153)

Par contre, je me souviens de l’époque où on pouvait acheter une bicyclette au magasin à rayons de la ville!

Photo noir et blanc du rayon des sports d’un grand magasin, où l’on peut voir des bâtons de hockey, des vêtements, des cannes à pêche et des patins à glace sur des tablettes.

Le rayon des sports chez Sears, vers 1950. (e011172157)

Durant les nombreuses heures passées à organiser et à décrire les photos de la collection Sears, je me suis mise à penser à certains thèmes évoqués par les documents, comme le quotidien du personnel des ventes, le lèche-vitrine, la mode abordable, et les liens communautaires tissés grâce aux magasins locaux. À l’époque, on pouvait conclure un après-midi de magasinage en discutant autour d’une tasse de thé à la cafétéria du magasin!

  • Photo noir et blanc montrent le personnel de la cafétéria d’un grand magasin. On voit des clients faire la file pour payer leurs consommations à la caissière; à l’avant-plan, un homme est assis à une table, un café à la main
  • Une photo de groupe officielle), sept femmes sont assises à l’avant-plan. Debout derrière elles, on voit sept autres femmes et deux hommes. Tous portent des uniformes blancs.

L’attention méticuleuse portée aux étalages des vitrines, à l’éclairage et à l’affichage, de même que l’embauche de célébrités pour faire la publicité du magasin et visiter des succursales, en disent long sur les techniques de marketing de la fin du 20e siècle.

Photo noir et blanc montrant des enfants rassemblés autour d’une mascotte de Winnie l’ourson. À l’arrière-plan, on voit une cabane dans un arbre, avec un écriteau indiquant « Winnie-the-Pooh Collection » [La collection Winnie l’ourson].
Winnie l’ourson à inauguration d’un magasin Sears, Kelowna (Colombie-Britannique), 1971. (e011172158)

En explorant les photos d’archives, j’ai revisité ma propre histoire. Je me suis souvenue de ma première sortie avec mes amis lorsque j’ai obtenu mon permis de conduire : nous étions allés au centre commercial. Puis, je suis tombée sur une photo originale du catalogue Sears, montrant des vêtements que j’avais convaincu mes parents de m’acheter. J’ai aussi vu des photos d’endroits où j’avais magasiné il n’y a pas si longtemps. Et je sais que le public trouvera lui aussi, dans ces documents d’archives, des souvenirs de son quotidien.

  • Photos couleur montrant l’extérieur du centre commercial Les Galeries de Hull à Gatineau, au Québec. La photo extérieure montre des voitures stationnées en bordure de la rue, et des gens marchant sur le trottoir; on peut voir « Simpsons-Sears » sur la façade du bâtiment
  • La photo intérieure montre des clients à l’étage supérieur du centre commercial, et les affiches des magasins Pennington’s et Simpsons-Sears.

Longtemps présent partout au pays, Sears Canada a influencé la vie économique et sociale des Canadiens, que ce soit du point de vue de l’emploi, du revenu, des finances, des loisirs ou des produits de consommation. Sears Canada a soutenu divers organismes de bienfaisance, festivals culturels, concerts et prestations artistiques, et dans son désir d’attirer les consommateurs, elle a véhiculé des messages sur les loisirs, la culture de consommation, la mode et la vie de banlieue au Canada. Après 65 ans en affaires, l’entreprise a fermé ses portes en 2018.

Les chercheurs intéressés par l’histoire des autres grands magasins du Canada peuvent consulter le fonds T. Eaton Company conservé aux Archives publiques de l’Ontario; les archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson aux Archives du Manitoba; et les archives de Dupuis Frères à Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ).

Tout comme mes collègues archivistes de ces institutions, je souhaite par mon travail montrer l’importance des sources originales et des informations vérifiables, et rendre les archives accessibles au public afin que nous puissions collectivement mieux comprendre notre passé. J’espère que les archives du fonds Sears Canada (R15993) faciliteront l’étude de l’histoire économique et jetteront un nouvel éclairage sur les souvenirs personnels des Canadiens de la fin du 20e siècle. Quels souvenirs ces photos évoquent-elles pour vous? Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui? Quel genre de recherches voudriez-vous lire, ou faire, à partir de ces documents?

Dites-nous comment nous pouvons vous aider à démarrer votre projet de recherche.


Jennifer Anderson était archiviste à la Direction générale des services au public. Avant cela, elle a œuvré à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

L’histoire du Manitoba et du pénitencier de Lower Fort Garry, 1871-1877

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde — terminologie historique.

Par David Horky

Les archives sur les débuts du pénitencier du Manitoba (1871-1877) sont presque aussi vieilles que le Manitoba lui-même. Le pénitencier était situé à Lower Fort Garry, aussi appelé « le fort de pierre »; son histoire témoigne des origines turbulentes de la province.

Le bureau de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) à Winnipeg conserve de nombreux documents remontant aux débuts du pénitencier, comme les registres d’admission des détenus, les carnets de commandes des directeurs et les lettres quotidiennes du chirurgien; on peut aussi les consulter en ligne sur le site Canadiana Héritage (en anglais). Par ailleurs, BAC et d’autres organismes conservent des archives diverses liées au pénitencier, dont la plupart sont en ligne. L’information qu’on y trouve – tant sur l’établissement lui-même que sur certains détenus – nous donne un aperçu fascinant de l’histoire du Manitoba, tout juste après sa création, en 1870.

Le fort de pierre

Photo noir et blanc d’un grand bâtiment pâle au toit foncé. Le bâtiment est entouré d’une clôture.

Magasin de fourrures situé à l’intérieur du Lower Fort (ou « fort de pierre »), 1858. (e011156706) De 1871 à 1877, le bâtiment héberge d’abord le pénitencier et l’asile du Manitoba.

Le pénitencier du Manitoba est construit à Lower Fort Garry en 1871, un an après l’entrée du Manitoba dans la Confédération à titre de cinquième province canadienne. Lower Fort Garry, le « fort de pierre », est érigé en 1830 par la Compagnie de la Baie d’Hudson sur la rive ouest de la rivière Rouge, 32 kilomètres au nord de Fort Garry (l’actuelle Winnipeg). C’est alors un centre de troc et un dépôt de fournitures pour la colonie de la Rivière-Rouge.

En 1870, l’endroit sert de quartier général pour les troupes britanniques et canadiennes déployées par le gouvernement canadien. Commandées par le colonel Garnet J. Wolseley, ces troupes ont pour mission de maintenir la paix et l’ordre après la Résistance de la rivière Rouge organisée par les Métis –événement qui débouchera sur la création du Manitoba. Or, à l’opposé de leur mission, les troupes canadiennes (et en particulier celles de l’Ontario) sont accusées d’instaurer en toute impunité un véritable règne de terreur, de violence et d’intimidation envers les Métis de la colonie de la Rivière-Rouge. (Notez que la source fournie en hyperlien est en anglais seulement.)

Lorsque les militaires quittent le fort, en 1871, les troupes canadiennes sont réaffectées à Upper Fort Garry et à Fort Osborne. Le sergent quartier-maître du 2e Bataillon des Fusiliers de Québec, Samuel L. Bedson, reste toutefois sur place; il devient le premier directeur du pénitencier du Manitoba, à Lower Fort Garry.

À l’intérieur du fort, le bâtiment de pierre est alors converti en prison et en asile, accueillant tant des criminels que des personnes souffrant de maladie mentale. On pose des barreaux aux fenêtres et aux lucarnes, on bloque l’entrée ouest, on sécurise la porte à l’est, on installe un mât et un ballon de signalisation et on érige des palissades.

Des prisonniers pas ordinaires : les détenus autochtones et l’histoire du Manitoba, 1871-1877

Deux pages d’un carnet, avec des notes manuscrites.

Registre d’admission de détenus, 1871-1885. (T-11089, image 810; R942-29-1-E, RG73-C-7)

Dans le registre d’admission portant sur les deux premières années du pénitencier (1871-1872), on ne relève que sept détenus, incarcérés pour vol de chevaux, petits larcins, vol ou introduction par effraction. Leurs origines sont étonnamment diversifiées : un Suédois, quelques Américains, un Anglais, quelques Ontariens et quelques habitants de la rivière Rouge. On y mentionne aussi, pour 1874, l’admission d’un prisonnier « fou » (lunatic), terme offensant utilisé pour désigner les personnes atteintes de maladie mentale. En effet, le pénitencier sert également d’asile jusqu’en 1886 (y compris après son déménagement à Stony Mountain); cette année-là, l’asile provincial de Selkirk, le premier du genre dans l’Ouest canadien, ouvre ses portes.

Le registre d’admission du pénitencier liste entre autres les noms, les délits et les sentences des premiers détenus. Mais d’autres sources nous renseignent aussi sur les circonstances entourant leur emprisonnement. Dans le cas des prisonniers des Premières Nations et de la Nation métisse, il est particulièrement important de garder à l’esprit les événements qui se déroulent alors dans la colonie de la Rivière-Rouge et, en général, dans les Territoires du Nord-Ouest.

En fait, le tout premier détenu inscrit, en mai 1871, est un membre de la Première Nation Dakota nommé John Longbones. Il est condamné à deux ans de prison pour voies de fait commises dans l’intention de mutiler. En 1873, deux autres hommes de sa communauté, Pee-ma-ta-kow et Mc-ha-ha, sont aussi emprisonnés à Lower Fort Garry, respectivement pour larcin et introduction par effraction.

Une raison particulière explique le petit nombre de détenus autochtones alors incarcérés à Lower Fort Garry. À l’époque, un membre d’une Première Nation est seulement déclaré coupable s’il enfreint la loi – et est pris sur le fait – alors qu’il se trouve sur le territoire d’une communauté de pionniers. En effet, les Premières Nations ne reconnaissent pas l’autorité législative du Dominion du Canada dans les régions du Nord-Ouest; en outre, aucun moyen n’existe pour y faire respecter la loi.

Le pénitencier du Manitoba joue donc un rôle important, quoique symbolique, dans l’application des lois canadiennes au sein des communautés autochtones. En effet, le gouvernement du Canada veut paver la voie à une colonisation ordonnée de la province, ainsi que des Territoires du Nord-Ouest, récemment acquis. Avec l’arrivée d’un nombre croissant d’immigrants en provenance de l’Est du Canada (surtout de l’Ontario) et de l’étranger, le gouvernement accorde une grande importance à la négociation des traités avec les Premières Nations; c’est là une étape primordiale pour instaurer la paix, l’ordre et la bonne gouvernance dans l’Ouest canadien.

Page tapuscrite d’un rapport du gouvernement.

Rapport de la Division des affaires indiennes du Secrétariat d’État pour les Provinces, Adams G. Archibald, 29 juillet 1871. (e18710014)

Le destin veut que le premier de ces traités se négocie à Lower Fort Garry, à l’ombre du pénitencier, le 25 juillet 1871; la loi et les peines deviennent les enjeux centraux des négociations. Dans un rapport de la Division des affaires indiennes daté du 29 juillet 1871, Adams George Archibald, premier lieutenant-gouverneur du Manitoba et des Territoires du Nord-Ouest, décrit sa rencontre avec les chefs des Chippewas et des Cris des marais pour la signature du Traité n° 1. À sa grande surprise, les chefs refusent de signer le traité avant d’avoir « dissipé un nuage ».

Archibald apprend alors que les chefs sont troublés par l’incarcération de certains de leurs frères, détenus au pénitencier du Manitoba pour rupture de contrat et désertion auprès de la Compagnie de la Baie d’Hudson; ils demandent leur libération. Archibald leur répond que toute personne transgressant la loi doit être punie. Néanmoins, à cause de l’importance du traité pour le gouvernement du Canada, il consent à libérer les prisonniers — non pas pour une raison de droit, mais plutôt comme une faveur accordée par la Couronne. Les négociations reprennent, et débouchent sur la signature du Traité n° 1 le 3 août 1871.

Parallèlement aux négociations sur les traités, les Métis de la colonie de la Rivière-Rouge demeurent agités, ce qui préoccupe le gouvernement. En colère, frustrés par le règne de terreur de la milice canadienne et par les promesses brisées concernant la protection de leurs droits et de leurs terres, un petit nombre de Métis s’allient à un groupe de fenians actifs à la frontière américaine, à Pembina (de nos jours le Dakota du Nord). Les fenians sont des nationalistes irlandais vivant aux États-Unis. Ils cherchent à capturer un territoire canadien pour monnayer l’indépendance de l’Irlande vis-à-vis la Grande-Bretagne.

En octobre 1871, quelques Métis participent à un raid mené par les fenians (source en anglais) à Emerson, un avant-poste de la Compagnie de la Baie d’Hudson situé près de la frontière américaine. Ce raid doit servir de prélude à une éventuelle incursion de la colonie de la Rivière-Rouge. Mais la cavalerie américaine intervient; quelques-uns des Métis capturés sont ramenés à Winnipeg par des représentants canadiens, afin de subir un procès pour « avoir fait la guerre contre Sa Majesté de façon délictuelle et illégal  ».

Un seul de ces Métis, Oiseau Letendre, figure dans le registre d’admission du pénitencier du Manitoba pour l’année 1871. Même si le registre affirme que Letendre est originaire de Rivière-Rouge, celui-ci habite en fait à Pembina, de l’autre côté de la frontière américaine. Le registre passe sous silence la raison de son incarcération, mais précise la lourde peine qui lui est infligée : 20 ans de prison. Une note ultérieure mentionne sa remise en liberté, survenue en 1873 sur ordre du gouverneur général.

Page lignée d’un registre avec des entrées manuscrites. Les mots « Capital case » (peine capitale) et le nombre 1673 sont inscrits en haut.

Oiseau Letendre comparaît devant le juge Johnson dans un procès pour peine capitale à Fort Garry, au Manitoba, pour avoir fait la guerre contre Sa Majesté. Sa peine est réduite à 20 ans d’emprisonnement, 1871-1872. [Traduction] (e002230571)

On peut lire dans le dossier d’Oiseau Letendre que celui-ci chasse le bison et conduit des charrettes sur les pistes de transport des marchandises entre Fort Garry et St. Paul. Plusieurs membres de sa famille vivent dans la colonie de la Rivière-Rouge et dans la communauté de Batoche, le long de la rivière Saskatchewan Sud, ce qui fait craindre aux représentants du Dominion que l’opposition de Letendre au gouvernement fédéral ne soit pas un cas isolé. Ils décident donc d’en faire un exemple et le condamnent à la pendaison; dans un geste de clémence, le premier ministre John A. Macdonald commue cette peine à 20 ans de prison.

Letendre affirme cependant être un citoyen américain, et le gouvernement des États-Unis fait pression pour qu’il soit remis en liberté. C’est ainsi qu’en janvier 1873, il obtient un pardon du gouverneur général, à condition de s’exiler hors du pays jusqu’au terme de sa peine de 20 ans.

Peu après, en septembre 1873, survient une autre affaire qui sera encore plus médiatisée. Une personnalité métisse bien connue est arrêtée et brièvement emprisonnée au fort de pierre. Il s’agit d’Ambroise Lépine, capitaine-adjudant du gouvernement provisoire de Louis Riel. On l’accuse d’avoir participé à l’exécution de Thomas Scott pendant la Résistance de la rivière Rouge, en 1870.

(Ironie du sort : Riel et Lépine s’étaient opposés à ce que les Métis appuient les fenians pour envahir la colonie de la Rivière-Rouge. En octobre 1871, alors qu’ils étaient des fugitifs, ils revinrent même furtivement dans la colonie pour diriger les troupes volontaires de Saint-Boniface afin de défendre la colonie contre cette menace.)

Après son arrestation, on envoie d’abord le prisonnier Lépine au pénitencier de Lower Fort Garry pour qu’il y soit gardé en lieu sûr. On ne sait pas avec certitude quelle est la durée de son séjour là-bas, puisqu’il ne figure pas dans le registre d’admission des détenus. On sait toutefois qu’à la fin de 1873 ou au début de 1874, Lépine est transféré dans la nouvelle prison provinciale construite à côté du palais de justice de Winnipeg. C’est là que se tient son procès et qu’il purgera sa peine.

Le procès d’Ambroise Lépine suscite un immense intérêt, non seulement au Manitoba, mais partout au pays. Comme ce sera le cas lors du procès de Louis Riel à Regina, une douzaine d’années plus tard, le procès d’Ambroise Lépine divise la population : l’Ontario le condamne, tandis que le Québec sympathise à sa cause. Finalement, tout comme Oiseau Letendre, Lépine est condamné à la pendaison. Cependant, le gouverneur général réduit sa peine à deux ans, mais révoque indéfiniment ses droits civiques. Plus tard, Lépine se verra offrir une amnistie totale en échange d’un exil de cinq ans. Il refusera l’offre et purgera sa peine, retrouvant enfin sa liberté en octobre 1876.

Page montrant les portraits dessinés de quatre hommes.

Frontispice du livre Preliminary Investigation and Trial of Ambroise D. Lépine for the Murder of Thomas Scott, 1874 (offert en version numérisée sur Internet Archive). Ambroise Lépine est en bas; Louis Riel, en haut. Les avocats de Lépine, J. A. Chapleau et Joseph Royal, sont respectivement à gauche et à droite.

La fin d’une époque

L’ouverture du pénitencier du Manitoba à Lower Fort Garry s’accompagne de plusieurs enjeux qui témoignent des origines turbulentes de la province et de la précarité des relations avec les Autochtones et la Nation métisse. Ces enjeux toucheront de près la façon dont le gouvernement fera la promotion de la colonisation dans l’Ouest.

En 1877, le gouvernement du Canada a négocié la plupart des traités nos 1 à 7 avec les Premières Nations qui peuplent de vastes régions des Territoires du Nord-Ouest (dans ce qui est de nos jours le Manitoba, la Saskatchewan et l’Alberta). Ces négociations ont pavé la voie à l’expansion du Chemin de fer Canadien Pacifique et à la colonisation soutenue des Prairies. Cependant, avec l’arrivée massive des colons, la situation de nombreuses Premières Nations se dégrade : la colonisation compromet de plus en plus leurs modes traditionnels de subsistance, la chasse au bison subissant entre autres un déclin irréversible.

Les communautés métisses de la colonie de la Rivière-Rouge vacillent elles aussi sous la pression des pionniers qui affluent au Manitoba en provenance de l’Est du Canada et de l’étranger. Malgré les promesses de l’Acte du Manitoba, elles ont subi un véritable règne de terreur instauré par la milice canadienne, et se sont fait voler leurs terres avec la complicité des tribunaux. Par conséquent, des milliers de Métis de la rivière Rouge décident de quitter le Manitoba dans les années 1870. Ils se dirigent vers l’Ouest, dans ce qui est aujourd’hui la Saskatchewan et l’Alberta. Là, ils se joignent à d’autres communautés métisses ou en forment de nouvelles.

Ces mouvements de population, chez les Métis dépossédés et désespérés, font peut-être craindre au gouvernement fédéral des perturbations au Manitoba et dans les Territoires du Nord-Ouest; celui-ci décide alors de se donner les moyens pour faire respecter la loi dans le nord-ouest du pays. Il met sur pied des tribunaux territoriaux pour pouvoir intenter des poursuites judiciaires, et crée la Police à cheval du Nord-Ouest pour faire régner la loi et l’ordre. En outre, il se prépare à remplacer le fort en pierre de Lower Fort Garry par une prison plus grande, qui pourra héberger les détenus de toute la région; en fait, les travaux en ce sens avaient déjà été lancés en 1872.

La nouvelle prison est achevée en 1878, et prend le nom de pénitencier du Manitoba à Stony Mountain. C’est ainsi que prend fin l’histoire du pénitencier du Manitoba à Lower Fort Garry. Le Manitoba, devenu le centre administratif et logistique pour tout l’Ouest du pays, entre alors dans une nouvelle ère.

En plus des archives sur le pénitencier du Manitoba à Lower Fort Garry, le bureau de Bibliothèque et Archives Canada à Winnipeg possède de nombreux documents sur le pénitencier du Manitoba à Stony Mountain (ou le pénitencier de Stony Mountain, comme on l’appellera plus tard). Vous pouvez les consulter sur Canadiana Héritage (en anglais). Toutes ces archives constituent une mine d’histoires fascinantes!


David Horky est archiviste principal au bureau de Bibliothèque et Archives Canada à Winnipeg.

« On ressentait une immense fierté de le voir là » : comment le Mémorial de Vimy a survécu à la Seconde Guerre mondiale

Andrew Horrall

Le film d’actualités de l’Armée canadienne no 42 devait être captivant pour ses premiers spectateurs, en septembre 1944. À cette époque sans télévision, le public suivait les actualités de la Seconde Guerre mondiale en regardant de courts métrages au cinéma.

Dans ce film, les scènes de villes libérées indiquent que la guerre en Europe tire à sa fin. Dans un plan particulièrement émouvant, on voit le lieutenant-général Harry Crerar, commandant de l’Armée canadienne, en visite au Monument commémoratif du Canada à Vimy, érigé en mémoire de la bataille de la crête de Vimy livrée durant la Première Guerre mondiale.

Photographie noir et blanc montrant un petit avion volant près d’un mémorial de guerre en maçonnerie caractérisé par deux hautes colonnes.

L’avion du lieutenant-général Harry Crerar approchant le Mémorial de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166203)

Le Mémorial de Vimy, inauguré en 1936 devant des milliers d’anciens combattants canadiens et leurs familles, domine le champ de bataille; c’est le plus émouvant monument érigé en mémoire des sacrifices de guerre du Canada. Des photos d’Adolf Hitler le visitant peu après sa capture par les Allemands en 1940 étaient les dernières images que les Canadiens avaient vues du monument, et nombreux sont ceux qui le pensaient détruit. Le 1er septembre 1944, pendant sa visite du Mémorial récemment libéré, le correspondant de guerre canadien Ross Munro est émerveillé : « On a presque l’impression qu’il a été nettoyé et poli pour l’occasion, alors qu’il a traversé quatre années de guerre dans cet état. On ressent une immense fierté de le voir là, symbole de la bravoure et du sacrifice des nôtres durant le dernier conflit, et qui pourrait fort bien le devenir pour la présente guerre. »

Photographie en couleurs d’un militaire en uniforme debout devant un monument commémoratif de guerre en maçonnerie. Juste à gauche, un homme portant un veston en tweed et un béret est partiellement visible.

Le lieutenant-général Harry Crerar avec Paul Piroson (à gauche) à la crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e010786293)

Dans le film d’actualités, les images de membres de l’entourage du général Crerar marchant sur le terrain impeccable du Mémorial, baigné par le soleil de fin d’été, appuient les propos de Munro. Le groupe d’officiers est suivi d’un homme en veston de tweed coiffé d’un béret, qu’on voit par la suite discuter avec le général Crerar. Le narrateur précise que « même pendant l’occupation, le jardinier a eu soin de bien entretenir le terrain du Mémorial de Vimy ».

L’homme au veston de tweed se nomme Paul Piroson. Les photos de la visite montrent également le général en conversation avec George Stubbs, étrangement vieux pour son uniforme de simple soldat. Les deux hommes expliquent au général Crerar comment, avec l’aide de leurs épouses, ils ont entretenu le Mémorial pendant l’occupation.

Un groupe d’hommes en uniforme militaire discutent, sous les yeux d’un civil se tenant au loin. À l’arrière-plan se dressent les deux hautes colonnes d’un mémorial de guerre en maçonnerie.

: Le lieutenant-général Harry Crerar discute avec George Stubbs, Paul Piroson étant visible au loin. Crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166202)

George Stubbs, un Anglais boucher de son état, s’enrôle dans le Corps expéditionnaire canadien à Winnipeg en 1914. Il combat sur la crête de Vimy, puis, en 1919, il épouse une certaine Blanche et s’installe en Angleterre.

À l’instar de nombreux anciens combattants, Stubbs est bouleversé par son expérience à la guerre. Au début des années 1920, il retourne à Vimy pour rendre hommage à ses frères d’armes et aide l’État canadien à préserver le champ de bataille. Piroson, un homme de la région, est embauché à la même époque.

Stubbs devient alors connu à Vimy, travaillant à la construction du Mémorial et expliquant la valeur et le sacrifice des Canadiens à des milliers de visiteurs chaque année. À l’inauguration du monument, il devient officiellement responsable de son entretien.

George et Blanche Stubbs demeurent toujours à Vimy avec leurs quatre enfants lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939. Au printemps suivant, la France n’est pas encore occupée, et George envoie 25 $ à la Légion canadienne, voulant aider « des camarades moins chanceux que moi ». Ces mots semblent chargés d’ironie quand on connaît la suite : les Allemands envahiront la France en quelques semaines seulement. La famille Stubbs s’enfuit au port de Bordeaux dans l’espoir de s’échapper, mais il est trop tard et ils doivent vivre dans la clandestinité, avant d’être arrêtés en octobre 1940.

George Stubbs passera le reste de l’occupation dans un camp d’internement près de Paris, tandis que Blanche et les enfants retournent à la maison familiale de Vimy, où ils retrouvent Paul Piroson et sa femme Alice.

Les trois adultes veillent à ce que le Mémorial soit traité avec respect, même aux mains de l’ennemi, expliquant sa signification aux militaires allemands et le protégeant des vandales. S’ils sont courtois et respectueux aux yeux de tous, dans le plus grand secret, Paul cache des armes pour la Résistance dans les tunnels du champ de bataille.

Lorsque George Stubbs est libéré en août 1944, l’Armée canadienne lui fournit l’uniforme qu’il portera lors de sa rencontre avec le général Crerar, bien qu’il soit un civil. Ce sont probablement ses premiers vêtements neufs depuis des années. George rejoint alors Blanche et la famille Piroson à Vimy, où ils accueillent les soldats alliés, livrent leur témoignage aux journalistes et engagent des travailleurs locaux pour le nettoyage et les réparations à faire sur le site.

Photographie en couleur d’une jeune femme portant une blouse blanche et une jupe foncée, assise devant une grande statue représentant une femme en deuil.

Simone Stubbs, fille de George et Blanche Stubbs, assise sur le parapet du Mémorial de Vimy, vers 1944-1948 (e010786286-v8)

George et Blanche Stubbs resteront à Vimy jusqu’à leur retour au Canada en 1948. Après avoir traversé deux guerres mondiales, George, on peut le comprendre, annonce qu’il ne retournera plus jamais en Europe.

Paul Piroson succède à George Stubbs comme gardien et guide du Mémorial de Vimy. Les Piroson sont dévoués au Canada, même s’ils n’ont encore jamais visité le pays. Ils nomment leur maison « La feuille d’érable », symbole qu’ils portent toujours sur leur veston. Seul Paul est rémunéré, mais les deux membres du couple guident les visiteurs et font respecter un code strict à l’ancienne, par respect pour le Mémorial : interdiction pour les femmes de porter la culotte courte, digne conduite des enfants et interdiction de consommer de la nourriture. Chaque année au jour du Souvenir, Paul dépose une couronne de fleurs au nom du gouvernement canadien.

Quand Paul prend sa retraite en 1965, les anciens combattants convainquent le premier ministre canadien, Lester B. Pearson, d’accueillir les Piroson au Canada en tant qu’invités officiels à l’occasion du 50e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy. Alors que le travail des femmes est souvent passé sous silence à l’époque, le premier ministre remercie les deux époux pour leur collaboration étroite et personnelle avec un si grand nombre de militaires canadiens pendant les deux grandes guerres, soulignant leur grande bonté, leur hospitalité et l’aide qu’ils ont prodiguée aux Canadiens qui sont retournés sur la crête de Vimy.

C’est ainsi que les Piroson participent aux cérémonies commémoratives de la bataille de la crête de Vimy au Canada, en 1967. À un reporter voulant recueillir leurs impressions sur le pays qu’ils représentent depuis si longtemps, Alice répond : « Nous tenons tous deux les Canadiens en très haute estime. » Ces simples paroles expriment la profonde gratitude pour les sacrifices des Canadiens en temps de guerre, sacrifices qui amènent les familles Stubbs et Piroson à se dévouer corps et âme pour le Mémorial de Vimy.

Visitez l’album Flickr sur les images de Mémorial national du Canada à Vimy.


Andrew Horrall est archiviste à Bibliothèque et Archives Canada.

Vêtir les troupes : tricoter en temps de guerre

English version

Par Cara Downey

Les tricoteuses canadiennes ont joué un rôle important pour vêtir les militaires lors de divers conflits, dont les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Ces as du tricot (en grande majorité des femmes) fabriquaient chaussettes, chandails et autres articles pour les soldats, les pilotes, les matelots, la marine marchande, les malades et les blessés, ainsi que pour les prisonniers de guerre et les réfugiés.

Plusieurs groupes de bénévoles ont appelé la population à tricoter, comme la Société canadienne de la Croix-Rouge, l’Ordre impérial des filles de l’Empire, des corps des forces armées et leurs auxiliaires – par exemple, la ligue navale – et ainsi de suite. On imprimait des patrons spéciaux pour les bénévoles et on leur fournissait tout le matériel. L’ouvrage anglais de Shirley A. Scott, Canada Knits: Craft and Comfort in a Northern Land, vous donnera plus de détails aux pages 32 à 39.

Les patrons comprenaient des directives strictes. Ainsi, les tricoteuses devaient généralement s’en tenir au tricot de base, avec des mailles à l’endroit, puisque l’ajout de motifs non nécessaires les ralentissait et gaspillait de la laine. (À ce sujet, voyez l’ouvrage de Shirley A. Scott cité ci-dessus, à la page 39.)

La série Knitting Instructions for War Work (qu’on pourrait traduire librement par : Comment tricoter pour les militaires), publiée par la Société de la Croix-Rouge en 1940, donnait des instructions détaillées, comme celles-ci :

  • Les tricots doivent être d’une couleur précise :
    • Les chaussettes pour la Marine sont bleu marine ou grises; celles pour l’Armée sont kaki, grises ou chinées; celles des Forces aériennes sont noires ou grises; et celles pour les hôpitaux sont blanches ou grises.
    • Les tuques sont bleu marine pour la Marine et kaki pour l’Armée; pas besoin d’en tricoter pour les Forces aériennes.
  • Pour passer d’une pelote à l’autre, ne faites pas de nœud : utilisez la technique du feutrage.
  • Tricotez lâchement tous les points des bords-côtes.
  • Attachez les chaussettes par paires, avec de la laine de couleur pâle passée à travers deux épaisseurs. Faites une boucle serrée, mais pas de nœud. Attachez à l’extérieur de chaque paire une étiquette indiquant la grandeur; s’il s’agit d’un demi-point, choisissez la plus petite taille. (Knitting Instructions for War Work de la Croix-Rouge, pages 3, 13 et 15.)

Photo noir et blanc de soldats en uniforme, assis dehors en train de tricoter.

Une pause occupée. (e010963520)

Règle générale, le tricot incombait aux femmes, sur le front intérieur (peu importe leur classe sociale), aux enfants (en particulier les filles), ainsi qu’aux malades et aux blessés. La photo Une pause occupée, prise vers 1918-1925, montre des soldats convalescents en train de tricoter, une activité à la fois thérapeutique et relaxante.

On encourageait les gens à tricoter de diverses façons. Par exemple, des affiches incitaient les femmes à « tricoter pour nos hommes ». Pendant la Première Guerre mondiale, la Croix-Rouge américaine a réalisé une affiche qui disait : « Nos hommes ont besoin de chaussettes. Tricotez-en. » Et en 1942, le Comité national des finances de guerre du Canada a créé une affiche montrant une tricoteuse, où l’on pouvait lire : « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ».

Affiche sur laquelle on lit « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ». On y voit les portraits de deux hommes et de deux femmes.

Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire. (e010695660)

À l’époque, le tricot était tellement en vogue qu’il s’est faufilé jusque dans la culture populaire : songeons à des chansons comme « Knitting socks for Daddy’s men », parue en 1915, et « The pretty little mitt that Kitty knit », parue en 1940. Les livres ne font pas exception : les personnages du roman Rilla d’Ingleside (1921), de Lucy Maud Montgomery, participaient à des cercles de tricot et contribuaient à l’effort de guerre en tricotant à la maison. Quant à Katherine Hale, elle a dédié aux « tricoteuses » son livre Grey Knitting and Other Poems, publié à Toronto en 1914.

Ne passons pas sous silence l’apport de ces tricoteuses. Même si on ne connaît pas avec certitude leur nombre et leur contribution totale, la Société canadienne de la Croix-Rouge estime que pour la Deuxième Guerre mondiale seulement, 750 000 bénévoles ont tricoté 50 millions d’articles! La page Web The Monument Design: The Design for The Volunteers/Les bénévoles de la Halifax Women’s History Society (en anglais) vous donnera plus d’information à ce sujet. La section néo-écossaise de l’Ordre impérial des filles de l’Empire, quant à elle, a fabriqué pendant la même période 350 paires de chaussettes, 525 chandails, 125 couvre-chefs, 50 paires de mitaines, 12 paires de gants et 65 foulards. (Voyez à ce sujet l’ouvrage de Sharon M. H. MacDonald, Hidden Costs, Hidden Labours: Women in Nova Scotia During Two World Wars, page 141.)

Visitez l’album Flickr sur les images de tricot.


Cara Downey est analyste principale à la Division de la gouvernance, de la liaison et des partenariats.

Les Canadiens et l’occupation militaire de l’Islande (1940-1941) : entre bourrasques et « mort noire »

Par Marcelle Cinq-Mars

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, la participation des militaires canadiens à l’occupation de l’Islande, alors pays neutre, est un épisode méconnu de l’histoire militaire du Canada.

Dès le début du conflit, les Alliés tentent de freiner l’expansion des troupes allemandes qui commencent à envahir les pays voisins de l’Allemagne. Après avoir envahi le Danemark, les Allemands s’apprêtent à s’emparer de la Norvège, en avril 1940. L’Islande, île voisine de la Norvège, sera-t-elle la prochaine à subir le même sort? Afin d’empêcher les Allemands d’envahir l’Islande, les Alliés décident d’y prendre position en premier et envoient des troupes pour l’occuper, malgré l’opposition du gouvernement local.

Si l’Histoire nous dit que les Allemands n’ont jamais envahi l’Islande et qu’ils n’en ont jamais eu l’intention, les Alliés n’en savent rien en 1940. Ce qui est certain, c’est que cette île représente alors un point des plus stratégiques pour les Alliés. En effet, l’Islande offre un avantage majeur pour la défense des convois maritimes transportant les troupes et le matériel de l’Amérique vers la Grande-Bretagne. Dès qu’un aéroport y sera construit, des avions pourront décoller, patrouiller le secteur et ainsi détecter les fameux U-Boots allemands. De plus, les pilotes du Ferry Command – chargés de mener vers la Grande-Bretagne les avions militaires construits en Amérique du Nord – pourront y atterrir et ravitailler les appareils en route vers leur destination finale. C’est donc dire toute la valeur stratégique de l’Islande pour les Forces alliées.

Photographie couleur d’un grand navire devant une île.

Le NCSM Assiniboine patrouillant les eaux au large de l’Islande, mai 1942. (e010777260)

L’avant-garde britannique arrive en Islande le 8 mai 1940. Une semaine plus tard, une brigade entière débarque et s’y installe; l’opération reçoit le nom de code Alabaster. Le pays est rude, les routes couvertes de gravier et il n’y a pas d’aéroport. Le port de Reykjavik doit être adapté pour permettre le débarquement des soldats et du matériel militaire.

Les Britanniques réalisent rapidement qu’il leur faut plus de soldats pour occuper et défendre l’île en cas de tentative d’invasion par les Allemands. Le 18 mai, on demande donc au gouvernement du Canada, qui accepte, d’envoyer du renfort en Islande. Le brigadier L. F. Page reçoit le commandement des troupes canadiennes composées de trois bataillons : le Royal Regiment of Canada, les Fusiliers Mont-Royal et les Cameron Highlanders of Ottawa (Machine Gun). Les troupes canadiennes et les unités de service sont désignées par le nom de code Force « Z ».

La Force « Z » canadienne se joint ainsi à l’opération Alabaster. Le journal de guerre des troupes canadiennes est une mine d’information et de détails sur cette opération; un rapport historique rédigé après les faits en présente aussi un très bon résumé.

Page couverture d’un journal de guerre. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Secret » et « War Diary ».

Page couverture du journal de guerre du quartier-général de la Force « Z », septembre 1940. On peut le consulter en ligne sur Canadiana Héritage (en anglais). (RG24, vol. 13813)

Dès leur arrivée en Islande, les Canadiens éprouvent une série de contretemps qui nuisent à leur installation. Le principal problème provient de l’exigüité du port de Reykjavik, qui ne peut accommoder qu’un navire à la fois. Or, les Britanniques insistent que leurs cargaisons ont priorité sur celles des Canadiens. Quand les navires canadiens peuvent enfin accéder au quai, il n’y a pas de grue de déchargement; tout le matériel doit être transporté par des équipes d’hommes. Le gouvernement du Canada avait expédié tout le nécessaire à la construction des cabanes de style Yukon. Or, le matériel n’a pas été embarqué sous forme de trousses : les soldats doivent donc attendre que toutes les cargaisons arrivent à bon port avant de pouvoir assembler une première cabane! Et comme si cela n’était pas assez, aucun plan n’accompagne le matériel pour en assurer la construction.

À la mi-septembre alors qu’il commence à geler la nuit, seulement la moitié des membres de la Force « Z » ont un toit; les autres dorment encore sous la tente depuis juin. Et ce ne sont pas des cabanes Yukon qui hébergent les Canadiens, mais plutôt des cabanes Nissen obtenues des Britanniques! Les forts vents, la pluie abondante et les bourrasques qui font constamment rage en Islande à l’approche de l’automne balaient même les tentes et les ballots de vêtements des unités cantonnées près des côtes. Il s’agit là d’un souci constant pour le brigadier L. F. Page qui a à cœur le bien-être des troupes sous son commandement.

Les soldats, quant à eux, s’acclimatent tant bien que mal aux conditions de vie en Islande. Entre les corvées de travail et les exercices de tir, ils profitent de leurs moments libres pour aller en ville. Dans le rapport mensuel qu’il présente aux autorités militaires, le brigadier Page rapporte que ces sorties en ville sont source d’indiscipline liée à l’ivresse. Dépourvus d’alcool canadien sur leurs campements, les soldats prennent rapidement goût à un alcool local surnommé la « mort noire » par les Islandais : il s’agit très probablement de l’aquavit, une eau-de-vie aromatisée à forte teneur en alcool. Afin de remédier à cette situation, la Force « Z » passe sa commande de produits (en anglais) dont les soldats ont besoin chaque semaine :

  • 100 000 cigarettes en paquets de 10
  • 12 000 tablettes de chocolat de marque populaire et de qualité standard
  • 120 bouteilles de whisky, 60 bouteilles de brandy et 18 000 bouteilles de bonne bière, soit 12 000 John Labatt (India Pale) et 6 000 Molson
  • 75 livres de café de marque populaire et de bonne qualité

Grâce aux interventions répétées du brigadier Page, les conditions de vie des soldats canadiens s’améliorent en Islande. Pendant ce temps, le premier ministre britannique, sir Winston Churchill, visite les troupes canadiennes restées en entraînement en Grande-Bretagne. C’est alors qu’il apprend qu’une partie des Canadiens a été envoyée en Islande pour servir de troupes d’occupation et de défense. Le 7 juillet 1940, il écrit au secrétaire d’État à la Guerre :

« Vous avez partagé mon étonnement quand le général McNaughton a déclaré que l’ensemble de la 2e Division canadienne devait aller en Islande. Ce serait certainement une grande erreur de permettre l’utilisation de ces excellentes troupes dans un théâtre (d’opérations) aussi éloigné. Il semble que les trois premiers bataillons y soient déjà. Personne n’en a été informé. Nous requérons que deux divisions canadiennes travaillent ensemble en un seul corps, le plus rapidement possible. » [Traduction]

Le premier ministre britannique a une si haute opinion des soldats canadiens, qu’il ne peut comprendre qu’on les sous-utilise dans la défense de l’Islande, un rôle qu’il préfère voir remplir par les territoriaux britanniques. Après des discussions à ce sujet avec le gouvernement du Canada, la décision est prise : les troupes canadiennes iront rejoindre le reste du corps canadien en Grande-Bretagne. Le brigadier L. F. Page quitte donc l’Islande en octobre 1940 avec la majorité des troupes de la Force « Z »; les derniers éléments canadiens quitteront l’île en avril 1941. Le mois suivant, les Américains acceptent la demande des autorités islandaises et britanniques de prendre la relève pour la défense de l’Islande. Ils y sont présents, à divers degrés, depuis cette époque.

Page dactylographiée d’un rapport historique. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Cancelled » et « Declassified » dans le coin supérieur droit.

Première page du rapport historique no 33 sur les opérations de la Force « Z » en Islande, décembre 1949. (RG24, vol. 6924)

Le journal de guerre et le rapport historique sont des sources incontournables pour documenter ce chapitre peu connu de l’histoire militaire canadienne.


Marcelle Cinq-Mars est archiviste principale des affaires militaires, Archives gouvernementales, Bibliothèque et Archives Canada.

L’Avro Canada CF-105 Arrow : une réussite canadienne en aéronautique

English version

Par Kyle Huth

J’ai dix ans quand je vois l’Avro Canada CF-105 Arrow pour la première fois. Il apparaît sur la couverture d’un livre d’une librairie de Bobcaygeon, en Ontario, plus de 40 ans après son dernier vol. Cet avion à réaction blanc, épuré, orné d’insignes canadiens et orienté vers le ciel, a un petit quelque chose qui attire mon attention. Je passe donc le reste de mes vacances à étudier mon nouveau livre… je veux tout savoir sur l’Arrow! Comme beaucoup d’autres Canadiens, j’ai été marqué dès mon jeune âge par cet avion.

Le premier Arrow – numéro de série 25201 – sort de l’usine de construction d’aéronefs d’Avro Canada à Malton (de nos jours Mississauga), en Ontario. Il est dévoilé au grand public le 4 octobre 1957. Produit de la Guerre froide, ce gros chasseur d’interception biturbine à aile delta est conçu pour protéger les villes canadiennes contre les bombardiers soviétiques venus du pôle Nord.

Photo noir et blanc d’une foule de personnes autour d’un aéronef blanc.

La sortie du premier Avro Canada CF-105 Arrow à Malton, en Ontario, le 4 octobre 1957. La foule donne une indication de la taille de l’aéronef. (e999912501)

Avro Canada débute la conception de l’Arrow en 1953. Avant la fin de l’année, l’Aviation royale canadienne (ARC) commande deux prototypes expérimentaux. L’ARC souhaite acquérir un aéronef qui peut atteindre une vitesse de Mach 1,5 à une altitude d’au moins 50 000 pieds (plus de 15 000 m) tout en étant armé des plus récents missiles guidés. À l’époque, aucune compagnie aérienne des États-Unis, du Royaume-Uni ou de France n’est en train de produire ou de concevoir un appareil qui répond à ces exigences.

L’intérêt pour l’Arrow augmente au même rythme que les tensions causées par la Guerre froide. Le développement d’un bombardier soviétique à long rayon d’action se poursuit plus rapidement que prévu, menaçant de rendre obsolètes les chasseurs d’interception de l’ARC de l’époque. En 1955, l’ARC change sa commande et demande 5 appareils d’essai en vol Arrow Mk1 et 32 aéronefs de série Arrow Mk2. En raison du besoin urgent pour l’aéronef, celui-ci passe directement à la production, sautant l’étape traditionnelle de développement pour un avion de ce genre.

L’objectif est d’équiper l’Arrow Mk2, la version de série destinée aux escadrons de l’ARC, de deux turboréacteurs PS-13 Iroquois, fabriqués au Canada par Orenda Engines, ainsi que du système de contrôle d’armes Astra I et de missiles Sparrow II. Les trois dispositifs doivent être développés en même temps que la cellule de l’aéronef, ce qui augmente les coûts. Pour éviter les retards, les Arrow Mk1, qui servent à évaluer le vol et la maniabilité des prototypes, sont équipés de deux turboréacteurs américains Pratt & Whitney J-75.

Carte manuscrite de l’Amérique du Nord avec un cercle rouge entourant le Canada et des lignes jaune, verte et mauve.

Carte montrant la portée opérationnelle de l’Arrow Mk2 subsonique et les bases proposées au Canada, en Alaska et au Groenland, ainsi que les bases aériennes de l’ARC (en rouge). Elle montre aussi les emplacements radars du Réseau d’alerte avancé (en jaune), de la Ligne du Centre du Canada (en vert) et du Réseau Pine Tree (en mauve). (e011202368)

Après cinq mois d’essais au sol, l’Arrow 25201 s’envole le 25 mars 1958, piloté par le célèbre Janusz Zurakowski. Au cours des onze mois suivants, quatre autres Arrow Mk1 s’ajoutent au programme de vols d’essai. L’Arrow Mk2, équipé des moteurs Iroquois (encore plus puissants), doit prendre son envol en mars 1959.

Alors que le programme de vols d’essai se déroule plutôt comme prévu et que les pilotes d’essai ne tarissent pas d’éloges pour la performance et la maniabilité de l’Arrow Mk1, tout ne se passe pas aussi bien en coulisse.

Les coûts de développement augmentent, et le programme Arrow fait l’objet d’une surveillance financière accrue de la part du nouveau gouvernement progressiste-conservateur du premier ministre John Diefenbaker.  Au même moment, le développement des fusées soviétiques surpasse les avancements de l’Ouest et Spoutnik 1 est lancé le jour même où l’Arrow est dévoilé au public. Il devient alors évident que les missiles balistiques intercontinentaux soviétiques, et non les bombardiers, sont désormais la principale menace à laquelle le Canada risque d’être confronté. Ce changement technologique fait naître des doutes sur l’utilité de l’Arrow et certains, comme le ministre de la Défense nationale, George Pearkes, remettent en question la nécessité de disposer d’avions intercepteurs pilotés, estimant que les missiles antiaériens peuvent les remplacer pour une fraction du coût.  En septembre 1958, le gouvernement annonce qu’il commandera le missile surface-air à longue portée CIM-10B Super Bomarc de Boeing et annulera le programme en difficulté du système de contrôle d’armes Astra I et des missiles Sparrow II. De plus, le gouvernement avertit Avro Canada que le reste du programme Arrow sera passé en revue en mars 1959.

Le 20 février 1959, Diefenbaker annonce à la Chambre des communes que le programme Arrow est annulé. Avro Canada réagit en licenciant immédiatement les 14 500 employés qui travaillent sur ce programme, soutenant que l’entreprise a été prise par surprise par l’annonce du gouvernement.

Photo noir et blanc d’un homme tenant la boîte d’une maquette d’avion.

« Mieux vaut en acheter un si vous voulez un souvenir de l’avion qui ne volera jamais, » lance malicieusement Pat Gallacher, un des employés licenciés d’Avro Canada, alors qu’il tient une maquette de l’Arrow achetée à l’usine de Malton, le 20 février 1959. (e999911901)

Au moment de l’annulation, les cinq aéronefs Arrow ont effectué 66 vols, pour une durée totale de 69 h 50 min. Le premier Arrow équipé de moteurs Iroquois, le prototype 25206, est terminé à 98 % le jour de l’annonce du gouvernement. Les tentatives visant à sauvegarder au moins un des cinq Arrow achevés pour les utiliser dans les essais à haute vitesse échouent. Le 15 mai 1959, on ordonne la destruction de tous les aéronefs achevés et de ceux se trouvant sur la chaîne de montage, ainsi que l’élimination de tous les plans. Pour expliquer cette décision, le Cabinet et les chefs d’état-major du Canada font référence à des problèmes de sécurité liés aux caractéristiques de pointe de l’aéronef et aux documents classifiés du projet. L’Arrow 25201 effectue le dernier vol de cette gamme d’appareils le 19 février 1959 en après-midi, la veille de l’annulation du programme.

Photo noir et blanc de huit avions stationnés devant un bâtiment, vus depuis les airs.

En attendant la décision, les aéronefs Arrow 25202, 25205, 25201, 25204 et 25203 (de haut en bas) sont stationnés à l’extérieur du bâtiment expérimental d’Avro Canada situé à Malton, en Ontario, le 8 mai 1959. Trois chasseurs d’interception à voilure droite CF-100 Canuck, le type d’aéronef que l’Arrow devait remplacer, sont garés à côté. (e999911909)

L’Arrow ne sera jamais utilisé aux fins prévues : patrouiller dans l’espace aérien canadien. Il aura toutefois de nombreuses répercussions culturelles sur le Canada. Depuis son annulation, l’Arrow est le sujet d’innombrables livres, articles de magazines et documentaires. Il apparaît également dans une minisérie de la CBC mettant en vedette Dan Aykroyd en 1997. Les plus grosses parties de l’Arrow qui existent toujours sont le fuselage avant du prototype 25206 et l’extrémité d’aile du 25203, conservés par le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa. À ce jour, l’Avro Canada CF-105 Arrow est toujours un symbole de réussite canadienne, un sujet de débats et d’hypothèses et une source de fierté et de fascination pour les Canadiens.

Pour en savoir plus sur l’Arrow, consultez les ressources suivantes de Bibliothèque et Archives Canada :


Kyle Huth est archiviste adjoint à la Division des initiatives sur les documents gouvernementaux de Bibliothèque et Archives Canada.