Des soldats au front et des travailleurs aux usines

Par Lucie Paquet

En août 1914, les pays européens s’engagent dans une guerre qui, prévoit-on alors, sera de courte durée. Comme plusieurs pays occidentaux, le Canada se mobilise et envoie des troupes pour combattre auprès des Alliés lors de la Première Guerre mondiale. Privée en grande partie de son industrie lourde et de ses ressources minières, l’armée française manque rapidement de matériel, ce qui provoque une hausse marquée de la demande pour des produits de toutes sortes. De 1914 à 1918, le Canada intervient directement pour remédier à la situation en réquisitionnant près de 540 établissements industriels partout au pays, d’Halifax à Vancouver. Les usines métallurgiques jugées essentielles par le gouvernement sont reconverties dans la fabrication de matériel de guerre. Leurs activités sont étroitement encadrées par la Commission impériale des munitions pour soutenir l’armée, qui mandate et envoie plus de 2300 inspecteurs gouvernementaux dans les usines pour superviser, tester et évaluer l’assemblage des produits militaires. C’est dans ce contexte que The Steel Company of Canada (aujourd’hui Stelco) reconvertit une grande partie de sa production dans le matériel de guerre.

Liste manuscrite des commandes envoyées par la Commission impériale des munitions énumérant, en texte noir parfois souligné en rouge, le nombre d’obus produits par divers établissements industriels du Canada.

Liste manuscrite des commandes envoyées par la Commission impériale des munitions détaillant le nombre d’obus produits par divers établissements industriels du Canada. (e011198346)

Mais cette transformation ne se fait pas sans difficulté. Les usines n’étant pas préparées à fabriquer des armes rapidement et à assurer un haut rendement constant, les commandes sont livrées en retard et le matériel est maintes fois défectueux. La Stelco n’échappe pas à cette réalité et connaît, elle aussi, les mêmes problèmes.

Première page, de couleur rose, d’une lettre écrite en septembre 1916 par Ross H. McMaster, chef de l’usine de Montréal, à Robert Hobson, président de la Stelco, décrivant les difficultés à produire et à livrer les obus.

Lettre écrite en septembre 1916 par Ross H. McMaster, chef de l’usine de Montréal, à Robert Hobson, président de la Stelco, décrivant les difficultés à produire et à livrer les obus. (e011198359-001)

La plus grande difficulté qu’éprouve la Stelco est liée à l’approvisionnement en matière première. Il faut d’abord la découvrir et l’exploiter, puis transporter le minerai brut des mines aux usines, acquérir les machines et l’équipement requis et faire fonctionner les nouveaux hauts fourneaux, et enfin former les travailleurs à toutes les étapes de la fabrication des produits. Grâce à son usine de barres d’acier nouvellement alimentée par l’électricité, la Stelco peut commencer rapidement la production. Elle recrute des femmes pour remplacer la centaine d’ouvriers envoyés au front et achète des propriétés minières en Pennsylvanie et au Minnesota pour approvisionner ses usines en charbon et en fer. La Stelco procède aussi à la rénovation et à la modernisation de ses usines.

Tableau listant, en texte bleu et rouge, les dépenses en capital de la Stelco pour la construction de nouvelles usines et l’acquisition d’équipement additionnel.

Énoncé préparé par la Stelco faisant état des dépenses en capital pour la construction de nouvelles usines et l’acquisition d’équipement additionnel. (e011198354)

Des réseaux de transport sont construits pour acheminer les métaux bruts aux usines de transformation de la Stelco à Montréal, à Brantford, à Gananoque et à Hamilton. À cette époque, la plupart des grandes villes canadiennes sont reliées par les lignes ferroviaires du Canadien National et du Canadian Pacifique pour faciliter le transport des soldats et des produits militaires.

L’automne 1916 marque un tournant dans l’industrie sidérurgique, après deux années d’expérimentation et de production. Comme la guerre continue de faire rage en Europe, les métallurgistes et les industriels décident de tenir des rencontres stratégiques. Une première réunion de l’Association des métallurgistes a lieu à Montréal, le 25 octobre 1916; on y discute des progrès scientifiques réalisés dans la fabrication de matériel militaire. À cette occasion, la Stelco tient une exposition pour présenter ses produits.

Deux pages imprimées de la revue Canadian Mining Institute contenant des photographies noir et blanc d’obus produits par la Stelco.

Photos publiées dans la revue Canadian Mining Institute montrant des obus produits par la Stelco. (e011198345)

En 1917, la Stelco construit deux nouvelles usines à Hamilton. On y fabrique non seulement des pièces d’artillerie, mais également des panneaux d’acier pour la construction de bateaux, de wagons, de véhicules et de pièces d’avion.

La guerre s’intensifie et la demande de munitions atteint des proportions considérables. Le niveau de production augmente, ce qui provoque une réorganisation du monde du travail. Pour accélérer la production, on attribue dorénavant aux ouvriers un salaire basé sur le temps alloué à la fabrication de chaque pièce. On accorde aussi des primes aux ouvriers les plus rapides.

Tableau montrant le nombre moyen de minutes que les ouvriers consacrent à l’exécution de chaque étape de la fabrication d’une pièce d’obus de 9,2 pouces, ainsi que le nombre estimatif de minutes normalement requises pour effectuer chaque tâche.

Tableau montrant le nombre moyen de minutes que les ouvriers consacrent à l’exécution de chaque étape de la fabrication d’une pièce d’obus de 9,2 pouces, ainsi que le nombre estimatif de minutes normalement requises pour effectuer chaque tâche. (e011198358)

Photographie noir et blanc montrant l’intérieur d’une usine de fabrication de munitions et de fils barbelés, en 1916.

Vue de l’intérieur d’une usine de fabrication de munitions et de fils barbelés, en 1916. (e011198375)

Cet effort de guerre fait naître un grand sentiment de fraternité et de patriotisme, et les ouvriers remettent à plus tard leurs revendications. Un message écrit par le surintendant du département des obus est prononcé le 4 janvier 1917; il montre bien la pression exercée dans les usines et le rôle déterminant des ouvriers.

Lettre manuscrite écrite par E. Frankland, surintendant, à l’intention des employés du département des obus de la Stelco.

Lettre manuscrite rédigée par E. Frankland, surintendant, à l’intention des employés du département des obus de la Stelco. (e011198368; une version anglaise de cette lettre est aussi disponible : e011198367)

Plus d’une centaine d’ouvriers de l’aciérie vont combattre dans les tranchées; la plupart d’entre eux sont envoyés en France. Cette liste datée du 16 novembre 1918 donne le nom et le grade de chaque ouvrier envoyé au combat, le nom de son bataillon ou régiment, ainsi que son dernier point d’attache connu.

Quatre pages dactylographiées listant les ouvriers de la Stelco envoyés au combat pendant la Première Guerre mondiale, de 1914 à 1918.

Liste des ouvriers de la Stelco envoyés au combat pendant la Première Guerre mondiale, de 1914 à 1918. (e011198365)

Les campagnes de financement s’organisent pendant la guerre, pour venir en aide aux soldats et à leurs familles. Les ouvriers y contribuent en versant une partie de leur salaire au Fonds patriotique canadien.

Page couverture, en noir et blanc, et pages 23 et 24, en noir et rouge, d’un registre indiquant les sommes versées au Fonds patriotique canadien.

Page couverture et pages 23 et 24 d’un registre des sommes versées au Fonds patriotique canadien. (e0111983867 et e011198385)

Le travail des ouvriers en usine est très exigeant. Même si elles nécessitent une grande précision, les tâches sont répétitives et doivent être effectuées rapidement à la chaîne.

À gauche, photographie noir et blanc d’ouvriers travaillant dans une chaîne de fabrication d’obus. À droite, formulaire bleu de la Commission impériale des munitions montrant les progrès réalisés par une chaîne de production au cours d’une semaine donnée.

À gauche, des ouvriers de la Stelco travaillant dans une chaîne de fabrication d’obus de 9,2 pouces. À droite, un formulaire de la Commission impériale des munitions décrivant les progrès réalisés par une chaîne de production au cours d’une semaine donnée. (e011198374 et e011198362)

Les produits sont lourds et leur manipulation est dangereuse. Les ouvriers fondent l’acier dans les hauts fourneaux, puis le coule dans des moules rectangulaires. Munis de pinces, ils retirent les lingots d’acier encore brûlants et les déposent sur des wagonnets. Les lingots sont ensuite transportés à la forge, où ils sont roulés en barres rondes selon les dimensions requises pour former les différents tubes d’obus.

Photographie noir et blanc montrant un ouvrier manipulant un lingot d’acier brûlant à l’aide de longues pinces.

Reproduction d’une photographie d’un ouvrier retirant d’une presse de 500 tonnes, à l’aide de longues pinces, un lingot d’acier brûlant de 80 livres. (e01118391)

Photographie noir et blanc montrant des ouvriers debout près de centaines de cylindres d’obus.

Des ouvriers de la Stelco posent fièrement près de centaines de cylindres d’obus fabriqués à partir d’acier fondu. (e01118373)

Une quantité considérable de barres d’acier est produite pour fabriquer des obus de 9,2 pouces, de 8 pouces, de 6,45 pouces et de 4,5 pouces.

Photographie noir et blanc montrant l’intérieur d’une usine d’obus, à Montréal, le 12 mai 1916.

Vue de l’intérieur de l’usine d’obus de la Stelco sur la rue Notre-Dame, à Montréal, le 12 mai 1916. (e01118377)

En 1915, les usines de la Stelco de Brantford, en Ontario, et de la rue Notre-Dame, à Montréal, forgent quelque 119 000 obus. La production combinée de ces deux usines passe à 537 555 obus en 1917, puis atteint 1 312 616 obus en 1918. C’est sous grande pression que les usines du Canada continuent de transformer des millions de tonnes d’acier en matériel militaire jusqu’à la signature, en novembre 1918, de l’Armistice qui met fin à la Première Guerre mondiale.


Lucie Paquet est archiviste principale à la Division Science, gouvernance et politique de Bibliothèque et Archives Canada.

Les timbres d’assurance-chômage et la collection Danny Leong

Par James Bone

Le gouvernement canadien met en place au début des années 1940, durant la Seconde Guerre mondiale, les premières composantes du filet de sécurité sociale que nous connaissons aujourd’hui. Le gouvernement cherche à éviter, ou du moins à atténuer, l’accroissement du chômage vécu au Canada lorsque les soldats sont rentrés au pays après la Première Guerre mondiale, en particulier dans le secteur manufacturier, touché par la fin de la production de guerre et la baisse de la demande qui en est résultée. Une des pièces maîtresses de ce programme est l’assurance-chômage : un programme obligatoire auquel les employés et les employeurs doivent contribuer en fonction du salaire de l’employé; ainsi, une personne qui perd son emploi pourra bénéficier d’un revenu continu durant une période déterminée. La loi établissant le programme reçoit la sanction royale en août 1940 et entre en vigueur le 1er juillet 1941. L’assurance-chômage a été modifiée et réformée depuis, mais l’actuel programme d’assurance-emploi est resté le même pour l’essentiel.

Une photographie couleur d’un timbre brun-rouge portant le texte suivant : Canada. Unemployment Insurance. Assurance-chômage. 1/6 27¢. Insured 0 Assuré.

Timbre d’assurance-chômage de 27 cents non oblitéré datant de 1941 (MIKAN 4933817)

Une photographie couleur d’un timbre d’assurance-chômage vert.

Timbre d’assurance-chômage de 51 cents datant de 1941 (MIKAN 4933828)

À l’époque, bien entendu, il n’y avait pas de gestion de documents informatisée; il fallait concevoir un moyen permettant de montrer non seulement que les cotisations avaient bien été versées, mais aussi qu’un employé donné était admissible au programme. La méthode la plus courante, à la fin du 19e et au début du 20e siècle, pour prouver que les taxes ou impôts ont été payés pour les services gouvernementaux consiste à utiliser des timbres fiscaux. Comme les timbres postaux, les timbres fiscaux précisent le montant payé pour acheter le timbre et la taxe ou l’impôt qu’il sert à payer. Après usage, les timbres fiscaux sont oblitérés par un agent responsable pour indiquer que leur valeur a été utilisée aux fins prévues. Les timbres d’assurance-chômage sont vendus dans les bureaux de poste; pour acheter ces timbres, les employeurs doivent retenir un certain pourcentage du salaire de leurs employés, tout en versant leur propre contribution. Les timbres sont ensuite collés dans des carnets, généralement conservés au service des ressources humaines ou de gestion de l’entreprise, puis soumis annuellement au bureau local de la Commission de l’assurance-chômage du Canada. Les employés ont un carnet par année, conservé par leur employeur. Afin de garantir que les sommes retenues sur le salaire servent bien à l’achat de timbres d’assurance-chômage, la loi autorise les employés à vérifier leur carnet deux fois par mois.

Une photographie couleur d’une page d’un carnet d’assurance-chômage usagé sur laquelle sont collés sept timbres, datée de mai, juin et juillet 1949.

Carnet de la Commission de l’assurance-chômage usagé daté de mai à juillet 1949 (MIKAN 4937508)

Une photographie couleur d’une page d’un carnet d’assurance-chômage usagé sur laquelle sont collés plusieurs timbres, datée d’octobre et novembre 1949. Les timbres sont très colorés et il y a une note manuscrite indiquant une date et des initiales.

Carnet de la Commission de l’assurance-chômage usagé daté d’octobre et novembre 1949 (MIKAN 4937509)

Au lancement du programme d’assurance-chômage, plusieurs types d’emploi en sont exclus : l’agriculture, la pêche, la foresterie et l’exploitation forestière, la chasse et la trappe, les services de transport aérien et maritime, la médecine, les soins infirmiers, l’enseignement, l’armée, la police et la fonction publique. Avec le temps, le programme couvre un nombre grandissant d’emplois. Un pas important est franchi en 1957, alors que l’industrie de la pêche devient admissible, apportant ainsi une garantie de revenu indispensable dans la nouvelle province de Terre-Neuve et dans l’ensemble des Maritimes. Au début, l’image d’un poisson est imprimée sur le timbre afin d’indiquer son utilisation prévue dans l’industrie de la pêche. Dans les années suivantes, les timbres d’assurance-chômage pour le secteur des pêcheries sont émis sans cette image.

Une photographie couleur d’un bloc de 50 spécimens de timbres d’assurance-chômage rouges.

Timbres d’assurance-chômage de 1959 (MIKAN 4933286)

Parmi les divers types de timbres fiscaux utilisés par les gouvernements fédéral et provinciaux, les timbres d’assurance-chômage sont relativement rares. C’est qu’en vertu de la loi et des règlements de ce programme, il est illégal de vendre des timbres non oblitérés; seuls un employeur ou le service des ressources humaines d’un employeur peuvent légalement posséder des timbres non oblitérés. En outre, la plupart des carnets et timbres oblitérés ayant été soumis à la Commission de l’assurance-chômage, ainsi que la majeure partie des timbres non oblitérés sont détruits volontairement après leurs cinq années de conservation prévues. Enfin, les timbres non vendus sont retournés par les bureaux de poste à la Commission de l’assurance-chômage pour être détruits quand ils ne peuvent plus être vendus, ce qui se produit lorsque des modifications aux cotisations à l’assurance-chômage exigent l’émission de nouveaux timbres.

La collection Danny Leong

Fort heureusement, Bibliothèque et Archives Canada a pu acquérir la collection de timbres d’assurance-chômage Danny Leong (R15771), laquelle comprend plus de 11 000 timbres, ainsi que des carnets d’assurance-chômage de toutes les années où ils ont été utilisés, en plus de divers documents connexes. Danny Leong et sa veuve, Violet Anne Leong, étaient des employés de la Commission de l’assurance-chômage en Colombie-Britannique. Grâce à cet emploi, monsieur Leong a pu collectionner des spécimens de timbres et des carnets qui n’étaient plus nécessaires pour le travail, la formation ou la référence dans le bureau.

La plupart des timbres de cette collection sont des spécimens préoblitérés, imprimés par la Compagnie canadienne des billets de banque à Ottawa et expédiés à la Commission de l’assurance-chômage à titre d’exemples de timbres à émettre et à vendre dans les bureaux de poste. La collection comprend également des spécimens de carnets d’assurance et des carnets utilisés que l’on conservait peut-être aux fins de formation. La pièce la plus originale est une épreuve gravée d’un timbre unique datant de mars 1959. Cette remarquable épreuve a été réalisée pour un timbre d’assurance-chômage dédié à l’agriculture, mais qui n’a jamais été émis; comme mentionné plus haut, le secteur de l’agriculture n’était pas couvert par l’assurance-chômage à cette époque. De toute évidence, on réfléchissait à la possibilité d’inclure le travail agricole dans le programme, et cette réflexion était suffisamment sérieuse pour concevoir et graver un timbre à cette fin. Consulté à propos de cette pièce, Yves Baril attribue très probablement le travail à Donald Mitchell, graveur de lettres pour la Compagnie canadienne des billets de banque, alors que le concept semble être celui de Harvey Prosser, sous la supervision de John Francis Mash.

Une photographie couleur d’une épreuve d’un timbre orange pour l’agriculture.

Épreuve d’un timbre d’assurance-chômage pour l’agriculture, jamais émis, daté du 12 mars 1959 (MIKAN 4933808)

L’utilisation des timbres fiscaux et des carnets d’assurance-chômage pour enregistrer le versement des cotisations se poursuit jusqu’au début des années 1970. Par la suite, le programme est remanié avec l’introduction des dossiers informatiques et l’apparition des formulaires de Relevé d’emploi, encore utilisés aujourd’hui. Mais surtout, la modification de la Loi sur l’assurance-chômage en 1971 élargit son application à presque tous les secteurs d’activité. La dernière émission de timbres d’assurance-chômage, imprimés en 1968, a très peu servi; seuls quelques rares timbres oblitérés ont été retrouvés par des collectionneurs. La collection de timbres d’assurance-chômage Danny Leong intéressera autant ceux qui étudient la philatélie que l’histoire du travail au Canada; elle peut être consultée à Bibliothèque et Archives Canada. Pour plus d’informations sur les timbres fiscaux canadiens, dont les timbres d’assurance-chômage, nous vous invitons à consulter la remarquable monographie Canada Revenues d’Edward Zaluski.

Une photographie couleur d’une feuille de timbres d’assurance-chômage couleur or sur lesquels est imprimé le mot SPECIMEN.

Feuille de timbres d’assurance-chômage non oblitérés datant de 1948 (MIKAN 4933742)


James Bone est archiviste à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture, Direction générale des archives, Bibliothèque et Archives Canada

Un registre de déportation et l’histoire d’un déporté canadien japonais

Par R. L. Gabrielle Nishiguchi

Photo noir et blanc d’un groupe de femmes et d’un enfant, se tenant debout devant des bagages et des caisses.

Après leur internement durant la Deuxième Guerre mondiale, des Canadiens japonais attendent d’être déportés par train puis par bateau vers le Japon. Slocan City, Colombie-Britannique, 1946. Source : Tak Toyota (c047398)

Le 20 septembre prochain, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) exposera, le temps d’une soirée seulement, un ouvrage bien spécial : un registre datant de 1946, à la reliure bleue usée par le temps. L’exposition se tiendra dans le cadre de l’événement Retour sur le redressement à l’égard des Canadiens japonais : Conférence sur le 30e anniversaire de l’Entente, organisé conjointement par BAC et l’Association communautaire japonaise d’Ottawa.

Mais pourquoi ce registre est-il aussi important? Parce que ses pages roses, imprimées à l’encre violette Gestetner, renferment les noms de 3 964 Canadiens d’origine japonaise déportés en 1946 vers le Japon, un pays ravagé par la guerre; parmi eux, près de 2 000 enfants nés au Canada. Ensemble, ils représentent un cinquième des 20 000 Canadiens d’origine japonaise expulsés de la côte Ouest en 1942.

Pour chaque personne inscrite au registre, on peut aussi voir les renseignements suivants : numéro d’inscription, date de naissance, sexe, état matrimonial, nationalité et lieu de départ, auxquels s’ajoutent une note indiquant si la personne a signé ou non le formulaire de recensement (un aspect dont nous reparlerons plus loin), ainsi que des observations comme mental hospital (hôpital psychiatrique), mentally unbalanced [and] unable to sign (mentalement déséquilibré [et] incapable de signer), New Denver Sanitorium (Sanatorium de New Denver), illeg[itimate] (illégitime), adopted (adopté), common law (union libre) et Canadian Army (armée canadienne).

La couverture du registre porte l’inscription Repatriates (rapatriés) tracée à la plume. Mais le terme Repatriation (rapatriement), utilisé par le gouvernement canadien, ne désignait ni plus ni moins qu’une véritable déportation, comme l’ont démontré universitaires et chercheurs; il était souvent jumelé au mot « volontaire », ce qui n’était pas le cas, comme nous le verrons aussi plus loin. Par ailleurs, on ne pouvait parler de véritable « rapatriement » pour les enfants nés au Canada, et dont le seul lien avec le Japon était leur origine raciale.

Lorsqu’on feuillette les pages à l’encre pâlissante, on peut voir que certains noms sont accompagnés d’annotations manuscrites au stylo ou à la plume. BAC possède d’autres registres semblables, mais ce sont ces annotations qui confèrent à cet exemplaire une telle importance : elles semblent faire référence à des extraits de lois ou de décrets (p. ex., décret P.C. 7356, 15 décembre 1945) précisant comment les agents d’immigration pourraient empêcher certains déportés de revenir au Canada.

Conscient de l’importance historique du registre, BAC a immédiatement numérisé son contenu pour en assurer la préservation, veillant en même temps à ce que le pouvoir évocateur de ces noms demeure dans notre mémoire collective. Couchés sur le papier, les noms des 3 964 déportés et les informations connexes apportent un témoignage silencieux mais puissant des souffrances endurées par ces hommes, ces femmes et ces enfants qui se sont retrouvés au Japon, un pays vaincu et affamé, empêchés de revenir au Canada uniquement en raison de leur origine raciale.

Photo noir et blanc de trois hommes soulevant une caisse.

Trois Canadiens japonais en train de charger une caisse. L’un deux pourrait être Ryuichi Hirahara, 42 ans (no d’inscription 02553). M. Hirahara et sa femme Kazu, âgée de 40 ans (no d’inscription 02554 ), étaient tous deux de nationalité japonaise et ont été internés à Slocan City, en Colombie-Britannique. L’étiquette d’expédition sur la caisse porte le nom de « Ryuichi Hirahara » ainsi qu’une adresse à Wakayama City, au Japon. Ne sachant si sa maison ancestrale avait survécu à la guerre, M. Hirahara avait demandé que ses effets personnels soient retenus en son nom à la gare de Wakayama. Il savait que les gares compteraient parmi les premiers bâtiments à être remis en état, les trains étant essentiels à la reconstruction du Japon. Les Hirahara ont été déportés au Japon en 1946. Source : Tak Toyota [Traduction originale : Henry Shibata, retraduit en français par Bibliothèque et Archives Canada] (c047391)

L’histoire d’un déporté : Henry Shibata

Les participants à la conférence « Retour sur le redressement à l’égard des Canadiens japonais », le 20 septembre prochain, pourront non seulement voir le registre, mais aussi rencontrer l’une des personnes qui y sont inscrites : Henry Shibata. Canadien de naissance, M. Shibata a été déporté au Japon en 1946. Il est aujourd’hui âgé de 88 ans.

Sur l’une des pages du registre, à côté des noms de M. Shibata et de ses six frères et sœurs – tous nés au Canada –, se trouvent des annotations manuscrites qui semblent être des extraits de loi faisant référence au décret 7356 du Conseil privé (qui interdisait le retour des Canadiens japonais naturalisés ayant été déportés). Si tel est bien le cas, cela signifie que le gouvernement canadien avait bel et bien l’intention d’empêcher Henry et ses frères et sœurs de revenir au pays.

Photo noir et blanc de deux hommes debout devant un portail en fer. On aperçoit derrière eux un agent de police londonien.

L’honorable W. L. Mackenzie King et Norman Robertson à la conférence des premiers ministres du Commonwealth, Londres (Angleterre), 1er mai 1944. C’est à cette époque que Norman Robertson, sous-secrétaire d’État aux Affaires extérieures, et son adjoint spécial Gordon Robertson (avec qui il n’a aucun lien de parenté) ont élaboré le plan de déportation approuvé par le premier ministre Mackenzie King. (c015134)

Le recensement qui pouvait faire basculer une vie

Au cours du printemps 1945, le gouvernement du Canada dresse la liste de tous les Canadiens d’origine japonaise âgés de 16 ans et plus (incluant les personnes internées dans des camps et celles traitées à l’hôpital psychiatrique). Ce vaste recensement comprend également un formulaire où les Canadiens japonais doivent choisir le lieu où ils seront supposément « relocalisés » : au Japon ou à l’est des Rocheuses. Mais ce qu’ils ignorent, c’est que ce choix peut faire basculer leur vie.

En effet, les personnes qui décident d’aller au Japon signent en réalité – et à leur insu – leur demande de déportation. Le gouvernement considérant qu’ils sont déloyaux envers le Canada, il en fait un motif automatique de ségrégation et de déportation. Plusieurs annotations du registre arborent même la mention app[lication] for deportation (demande de déportation) écrite par un fonctionnaire.

Le recensement est mené par la Gendarmerie royale du Canada, alors que les Canadiens japonais sont découragés et inquiets pour leur avenir. Plusieurs d’entre eux viennent de survivre à trois longues années dans des camps d’internement dont ils ne pouvaient sortir sans laissez-passer : forcés de travailler sur des fermes de betteraves à sucre dans les Prairies pour éviter que leurs familles soient dispersées; obligés de travailler dans des camps routiers isolés; ou internés dans des camps de prisonniers de guerre parce qu’ils se plaignaient d’être séparés de leur femme et de leurs enfants.

Photo noir et blanc d’un agent de la Gendarmerie royale du Canada assis à une table et examinant des documents, entouré de plusieurs hommes.

Agent de la Gendarmerie royale du Canada vérifiant les documents de Canadiens japonais forcés d’abandonner leur maison et d’aller dans des camps d’internement, 1942. Source : Tak Toyota (c047387)

Photo noir et blanc de rangées de baraques dans un camp d’internement.Pourquoi les déportés ont-ils signé pour aller au Japon?

Camp d’internement pour les Canadiens japonais, Lemon Creek (Colombie-Britannique), juin 1945. (a142853)

Pourquoi les déportés ont-ils signé pour aller au Japon?  

Les pressions commencent à s’exercer sur les Canadiens japonais lorsque la communauté est forcée de quitter la côte Ouest, en 1942, pour aller en camp d’internement. Dès l’année suivante, leurs biens, retenus en fiducie par le Bureau du séquestre des biens ennemis, sont vendus aux enchères sans leur consentement. Les internés doivent vivre du produit de ces ventes, dont l’essentiel sert à payer leur propre internement. De plus, les superviseurs des camps sont évalués en fonction du nombre de formulaires signés qu’ils arrivent à obtenir.

De tous les internés, les Canadiens japonais qui acceptent finalement de signer le formulaire sont les plus vulnérables : il s’agit de personnes ayant des familles piégées au Japon, de familles monoparentales ou de patients en psychiatrie (dont certains sont trop malades pour signer). Certains, maîtrisant mal l’anglais, se sentent trop vieux ou trop démunis pour recommencer leur vie dans les collectivités typiquement hostiles de l’est du pays. Quelques enfants plus âgés, nés au Canada, se sentent obligés d’accompagner au Japon leurs parents malades ou vieillissants.

La famille du jeune Henry Shibata est internée à Lemon Creek, en Colombie-Britannique. Ses parents, Hatsuzo et Tomiko, ont de la famille à Hiroshima, mais ignorent si la bombe atomique a laissé des survivants. À 52 ans, Hatsuzo pense que sa méconnaissance de l’anglais écrit ne lui permettrait pas de recommencer sa vie dans l’est du Canada. Depuis l’arrivée de son dernier-né Hisashi, qui a vu le jour dans le camp d’internement de Lemon Creek, il a maintenant une femme et sept enfants à faire vivre.

Durant l’événement « Retour sur le redressement à l’égard des Canadiens japonais », le 20 septembre, le registre des déportations sera ouvert à la page 394, où se trouve l’inscription concernant la famille Shibata. À cette occasion, M. Shibata, un éminent chirurgien-oncologiste de 88 ans, verra pour la première fois son nom dans ce registre – 62 ans après s’être embarqué à bord du S.S. General Meigs pour être déporté au Japon avec sa famille.

À Hiroshima, une ville réduite en cendres par l’explosion de la première bombe atomique, Henry et sa famille sont confrontés à des épreuves inimaginables. Malgré tout, Henry réussit à obtenir son diplôme de l’École de médecine de Hiroshima. Il passe ensuite quatre ans aux États-Unis, le temps de se spécialiser en chirurgie, et revient au Canada en 1961. Son expertise a permis de sauver la vie de nombreux Canadiens. Professeur émérite à l’Université McGill, il a pris sa retraite en 2015.

Le registre mentionné ci-dessus était un moyen pratique d’empêcher le retour des déportés, particulièrement en raison des annotations qu’il comportait. Leur intention ne fait aucun doute dans cette lettre écrite par Arthur MacNamara, sous-ministre du Travail, à son ministre Humphrey Mitchell le 4 mai 1950 : « Le ministère des Affaires extérieures semble enclin à penser que les hommes nés au Canada et qui (…) ont été envoyés au Japon devraient maintenant être autorisés à revenir. Quant à moi, je suis d’avis que cette affaire devrait être traitée avec une magistrale lenteur; même dans le cas des hommes ou des femmes nés au Canada, il me semble qu’ils devraient ‘souffrir pour leurs péchés’. Après tout, ce sont eux qui ont choisi d’aller au Japon; ils n’y ont pas été forcés. » [Traduction]

Photo noir et blanc de trois hommes debout devant un bateau.

Canadiens japonais déportés vers le Japon après la Deuxième Guerre mondiale à bord du S.S. General Meigs, un navire de l’armée américaine, au quai A du Chemin de fer Canadien Pacifique, Vancouver (Colombie-Britannique). Au premier plan, de gauche à droite : le caporal R. A. Davidson de la Gendarmerie royale du Canada, C. W. Fisher, et T. B. Pickersgill, commissaire au placement des Japonais, ministère du Travail, 16 juin 1946. (a119024)

Défi Co-Lab

Co-Lab, notre nouvel outil de production participative, offre aux Canadiens la chance de collaborer avec BAC à partir de leur ordinateur personnel. Au cours des prochains mois, BAC lancera un défi Co-Lab portant sur les images du registre. Les Canadiens touchés par l’histoire de ces déportations et qui veulent aider à garder vivants les noms des déportés pourront retranscrire les 3 964 noms et renseignements connexes. BAC espère ainsi offrir une version numérisée et consultable du registre, afin que les chercheurs puissent accéder à ses importantes annotations manuscrites et compiler d’autres statistiques sur les déportés. D’ici là, vous pouvez voir dès maintenant les pages du registre en utilisant notre outil Recherche dans la collection(bêta).

Nous ne pouvons pas réécrire l’histoire afin d’empêcher ces déportations, mais nous pouvons résoudre le mystère des annotations du registre. Et nous pouvons aussi veiller à ce que chaque inscription demeure accessible aux déportés, à leurs familles et aux chercheurs du monde entier, afin que tous puissent ressentir le pouvoir évocateur de ces noms et ne jamais oublier le lot de souffrances qu’ils portent, ainsi que tout le talent et le potentiel dont le Canada n’a pas su profiter.

En attendant le défi Co-Lab sur le registre, BAC vous lance un autre défi : il a réuni des photos de l’internement des Canadiens japonais. Nous sollicitons votre aide pour rédiger des descriptions et ajouter des mots-clés qui permettront de mieux mettre en contexte ces images historiques et de les rendre ainsi plus repérables. Participez au défi dès maintenant!

Pour en savoir plus sur Co-Lab et l’outil Recherche dans la collection(bêta), consultez notre précédent billet de blogue : Voici Co-Lab : l’outil qui vous permettra de donner un coup de pouce à l’histoire!

Pour d’autres informations sur le site Web de BAC

Approfondissez vos connaissances sur les déportations vécues par les Canadiens japonais, les camps d’internement au Canada et la campagne de redressement, ou consultez notre vaste collection. en visitant notre page Web sur les Canadiens japonais.


R. L. Gabrielle Nishiguchi est archiviste à la section Société, emploi, affaires autochtones et gouvernementales de la Division des archives gouvernementales à Bibliothèque et Archives Canada.