Vêtir les troupes : tricoter en temps de guerre

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Par Cara Downey

Les tricoteuses canadiennes ont joué un rôle important pour vêtir les militaires lors de divers conflits, dont les deux guerres mondiales et la guerre de Corée. Ces as du tricot (en grande majorité des femmes) fabriquaient chaussettes, chandails et autres articles pour les soldats, les pilotes, les matelots, la marine marchande, les malades et les blessés, ainsi que pour les prisonniers de guerre et les réfugiés.

Plusieurs groupes de bénévoles ont appelé la population à tricoter, comme la Société canadienne de la Croix-Rouge, l’Ordre impérial des filles de l’Empire, des corps des forces armées et leurs auxiliaires – par exemple, la ligue navale – et ainsi de suite. On imprimait des patrons spéciaux pour les bénévoles et on leur fournissait tout le matériel. L’ouvrage anglais de Shirley A. Scott, Canada Knits: Craft and Comfort in a Northern Land, vous donnera plus de détails aux pages 32 à 39.

Les patrons comprenaient des directives strictes. Ainsi, les tricoteuses devaient généralement s’en tenir au tricot de base, avec des mailles à l’endroit, puisque l’ajout de motifs non nécessaires les ralentissait et gaspillait de la laine. (À ce sujet, voyez l’ouvrage de Shirley A. Scott cité ci-dessus, à la page 39.)

La série Knitting Instructions for War Work (qu’on pourrait traduire librement par : Comment tricoter pour les militaires), publiée par la Société de la Croix-Rouge en 1940, donnait des instructions détaillées, comme celles-ci :

  • Les tricots doivent être d’une couleur précise :
    • Les chaussettes pour la Marine sont bleu marine ou grises; celles pour l’Armée sont kaki, grises ou chinées; celles des Forces aériennes sont noires ou grises; et celles pour les hôpitaux sont blanches ou grises.
    • Les tuques sont bleu marine pour la Marine et kaki pour l’Armée; pas besoin d’en tricoter pour les Forces aériennes.
  • Pour passer d’une pelote à l’autre, ne faites pas de nœud : utilisez la technique du feutrage.
  • Tricotez lâchement tous les points des bords-côtes.
  • Attachez les chaussettes par paires, avec de la laine de couleur pâle passée à travers deux épaisseurs. Faites une boucle serrée, mais pas de nœud. Attachez à l’extérieur de chaque paire une étiquette indiquant la grandeur; s’il s’agit d’un demi-point, choisissez la plus petite taille. (Knitting Instructions for War Work de la Croix-Rouge, pages 3, 13 et 15.)
Photo noir et blanc de soldats en uniforme, assis dehors en train de tricoter.

Une pause occupée. (e010963520)

Règle générale, le tricot incombait aux femmes, sur le front intérieur (peu importe leur classe sociale), aux enfants (en particulier les filles), ainsi qu’aux malades et aux blessés. La photo Une pause occupée, prise vers 1918-1925, montre des soldats convalescents en train de tricoter, une activité à la fois thérapeutique et relaxante.

On encourageait les gens à tricoter de diverses façons. Par exemple, des affiches incitaient les femmes à « tricoter pour nos hommes ». Pendant la Première Guerre mondiale, la Croix-Rouge américaine a réalisé une affiche qui disait : « Nos hommes ont besoin de chaussettes. Tricotez-en. » Et en 1942, le Comité national des finances de guerre du Canada a créé une affiche montrant une tricoteuse, où l’on pouvait lire : « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ».

Affiche sur laquelle on lit « Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire ». On y voit les portraits de deux hommes et de deux femmes.

Qui que vous soyez… quel que soit votre emploi… le Canada a besoin de VOUS… travaillez, épargnez, prêtez à la Victoire. (e010695660)

À l’époque, le tricot était tellement en vogue qu’il s’est faufilé jusque dans la culture populaire : songeons à des chansons comme « Knitting socks for Daddy’s men », parue en 1915, et « The pretty little mitt that Kitty knit », parue en 1940. Les livres ne font pas exception : les personnages du roman Rilla d’Ingleside (1921), de Lucy Maud Montgomery, participaient à des cercles de tricot et contribuaient à l’effort de guerre en tricotant à la maison. Quant à Katherine Hale, elle a dédié aux « tricoteuses » son livre Grey Knitting and Other Poems, publié à Toronto en 1914.

Ne passons pas sous silence l’apport de ces tricoteuses. Même si on ne connaît pas avec certitude leur nombre et leur contribution totale, la Société canadienne de la Croix-Rouge estime que pour la Deuxième Guerre mondiale seulement, 750 000 bénévoles ont tricoté 50 millions d’articles! La page Web The Monument Design: The Design for The Volunteers/Les bénévoles de la Halifax Women’s History Society (en anglais) vous donnera plus d’information à ce sujet. La section néo-écossaise de l’Ordre impérial des filles de l’Empire, quant à elle, a fabriqué pendant la même période 350 paires de chaussettes, 525 chandails, 125 couvre-chefs, 50 paires de mitaines, 12 paires de gants et 65 foulards. (Voyez à ce sujet l’ouvrage de Sharon M. H. MacDonald, Hidden Costs, Hidden Labours: Women in Nova Scotia During Two World Wars, page 141.)

Visitez l’album Flickr sur les images de tricot.


Cara Downey est analyste principale à la Division de la gouvernance, de la liaison et des partenariats.

Les Canadiens et l’occupation militaire de l’Islande (1940-1941) : entre bourrasques et « mort noire »

Par Marcelle Cinq-Mars

Au cours de la Deuxième Guerre mondiale, la participation des militaires canadiens à l’occupation de l’Islande, alors pays neutre, est un épisode méconnu de l’histoire militaire du Canada.

Dès le début du conflit, les Alliés tentent de freiner l’expansion des troupes allemandes qui commencent à envahir les pays voisins de l’Allemagne. Après avoir envahi le Danemark, les Allemands s’apprêtent à s’emparer de la Norvège, en avril 1940. L’Islande, île voisine de la Norvège, sera-t-elle la prochaine à subir le même sort? Afin d’empêcher les Allemands d’envahir l’Islande, les Alliés décident d’y prendre position en premier et envoient des troupes pour l’occuper, malgré l’opposition du gouvernement local.

Si l’Histoire nous dit que les Allemands n’ont jamais envahi l’Islande et qu’ils n’en ont jamais eu l’intention, les Alliés n’en savent rien en 1940. Ce qui est certain, c’est que cette île représente alors un point des plus stratégiques pour les Alliés. En effet, l’Islande offre un avantage majeur pour la défense des convois maritimes transportant les troupes et le matériel de l’Amérique vers la Grande-Bretagne. Dès qu’un aéroport y sera construit, des avions pourront décoller, patrouiller le secteur et ainsi détecter les fameux U-Boots allemands. De plus, les pilotes du Ferry Command – chargés de mener vers la Grande-Bretagne les avions militaires construits en Amérique du Nord – pourront y atterrir et ravitailler les appareils en route vers leur destination finale. C’est donc dire toute la valeur stratégique de l’Islande pour les Forces alliées.

Photographie couleur d’un grand navire devant une île.

Le NCSM Assiniboine patrouillant les eaux au large de l’Islande, mai 1942. (e010777260)

L’avant-garde britannique arrive en Islande le 8 mai 1940. Une semaine plus tard, une brigade entière débarque et s’y installe; l’opération reçoit le nom de code Alabaster. Le pays est rude, les routes couvertes de gravier et il n’y a pas d’aéroport. Le port de Reykjavik doit être adapté pour permettre le débarquement des soldats et du matériel militaire.

Les Britanniques réalisent rapidement qu’il leur faut plus de soldats pour occuper et défendre l’île en cas de tentative d’invasion par les Allemands. Le 18 mai, on demande donc au gouvernement du Canada, qui accepte, d’envoyer du renfort en Islande. Le brigadier L. F. Page reçoit le commandement des troupes canadiennes composées de trois bataillons : le Royal Regiment of Canada, les Fusiliers Mont-Royal et les Cameron Highlanders of Ottawa (Machine Gun). Les troupes canadiennes et les unités de service sont désignées par le nom de code Force « Z ».

La Force « Z » canadienne se joint ainsi à l’opération Alabaster. Le journal de guerre des troupes canadiennes est une mine d’information et de détails sur cette opération; un rapport historique rédigé après les faits en présente aussi un très bon résumé.

Page couverture d’un journal de guerre. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Secret » et « War Diary ».

Page couverture du journal de guerre du quartier-général de la Force « Z », septembre 1940. On peut le consulter en ligne sur Canadiana Héritage (en anglais). (RG24, vol. 13813)

Dès leur arrivée en Islande, les Canadiens éprouvent une série de contretemps qui nuisent à leur installation. Le principal problème provient de l’exigüité du port de Reykjavik, qui ne peut accommoder qu’un navire à la fois. Or, les Britanniques insistent que leurs cargaisons ont priorité sur celles des Canadiens. Quand les navires canadiens peuvent enfin accéder au quai, il n’y a pas de grue de déchargement; tout le matériel doit être transporté par des équipes d’hommes. Le gouvernement du Canada avait expédié tout le nécessaire à la construction des cabanes de style Yukon. Or, le matériel n’a pas été embarqué sous forme de trousses : les soldats doivent donc attendre que toutes les cargaisons arrivent à bon port avant de pouvoir assembler une première cabane! Et comme si cela n’était pas assez, aucun plan n’accompagne le matériel pour en assurer la construction.

À la mi-septembre alors qu’il commence à geler la nuit, seulement la moitié des membres de la Force « Z » ont un toit; les autres dorment encore sous la tente depuis juin. Et ce ne sont pas des cabanes Yukon qui hébergent les Canadiens, mais plutôt des cabanes Nissen obtenues des Britanniques! Les forts vents, la pluie abondante et les bourrasques qui font constamment rage en Islande à l’approche de l’automne balaient même les tentes et les ballots de vêtements des unités cantonnées près des côtes. Il s’agit là d’un souci constant pour le brigadier L. F. Page qui a à cœur le bien-être des troupes sous son commandement.

Les soldats, quant à eux, s’acclimatent tant bien que mal aux conditions de vie en Islande. Entre les corvées de travail et les exercices de tir, ils profitent de leurs moments libres pour aller en ville. Dans le rapport mensuel qu’il présente aux autorités militaires, le brigadier Page rapporte que ces sorties en ville sont source d’indiscipline liée à l’ivresse. Dépourvus d’alcool canadien sur leurs campements, les soldats prennent rapidement goût à un alcool local surnommé la « mort noire » par les Islandais : il s’agit très probablement de l’aquavit, une eau-de-vie aromatisée à forte teneur en alcool. Afin de remédier à cette situation, la Force « Z » passe sa commande de produits (en anglais) dont les soldats ont besoin chaque semaine :

  • 100 000 cigarettes en paquets de 10
  • 12 000 tablettes de chocolat de marque populaire et de qualité standard
  • 120 bouteilles de whisky, 60 bouteilles de brandy et 18 000 bouteilles de bonne bière, soit 12 000 John Labatt (India Pale) et 6 000 Molson
  • 75 livres de café de marque populaire et de bonne qualité

Grâce aux interventions répétées du brigadier Page, les conditions de vie des soldats canadiens s’améliorent en Islande. Pendant ce temps, le premier ministre britannique, sir Winston Churchill, visite les troupes canadiennes restées en entraînement en Grande-Bretagne. C’est alors qu’il apprend qu’une partie des Canadiens a été envoyée en Islande pour servir de troupes d’occupation et de défense. Le 7 juillet 1940, il écrit au secrétaire d’État à la Guerre :

« Vous avez partagé mon étonnement quand le général McNaughton a déclaré que l’ensemble de la 2e Division canadienne devait aller en Islande. Ce serait certainement une grande erreur de permettre l’utilisation de ces excellentes troupes dans un théâtre (d’opérations) aussi éloigné. Il semble que les trois premiers bataillons y soient déjà. Personne n’en a été informé. Nous requérons que deux divisions canadiennes travaillent ensemble en un seul corps, le plus rapidement possible. » [Traduction]

Le premier ministre britannique a une si haute opinion des soldats canadiens, qu’il ne peut comprendre qu’on les sous-utilise dans la défense de l’Islande, un rôle qu’il préfère voir remplir par les territoriaux britanniques. Après des discussions à ce sujet avec le gouvernement du Canada, la décision est prise : les troupes canadiennes iront rejoindre le reste du corps canadien en Grande-Bretagne. Le brigadier L. F. Page quitte donc l’Islande en octobre 1940 avec la majorité des troupes de la Force « Z »; les derniers éléments canadiens quitteront l’île en avril 1941. Le mois suivant, les Américains acceptent la demande des autorités islandaises et britanniques de prendre la relève pour la défense de l’Islande. Ils y sont présents, à divers degrés, depuis cette époque.

Page dactylographiée d’un rapport historique. On peut y lire, à l’encre noire sur fond blanc, les mots « Cancelled » et « Declassified » dans le coin supérieur droit.

Première page du rapport historique no 33 sur les opérations de la Force « Z » en Islande, décembre 1949. (RG24, vol. 6924)

Le journal de guerre et le rapport historique sont des sources incontournables pour documenter ce chapitre peu connu de l’histoire militaire canadienne.


Marcelle Cinq-Mars est archiviste principale des affaires militaires, Archives gouvernementales, Bibliothèque et Archives Canada.

La statue de sir Arthur Doughty, archiviste du dominion

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Par David Rajotte

Il y a deux statues dédiées aux fonctionnaires à Ottawa. L’une est celle de sir Galahad, érigé sur la Colline du Parlement. Le monument rend hommage au jeune Henry Albert Harper – un ami du premier ministre William Lyon Mackenzie King – qui perdit la vie en tentant de sauver une jeune fille de la noyade. L’autre est celle de sir Arthur George Doughty, archiviste du dominion (1904-1935). Doughty dirigeait l’institution qui est devenue Bibliothèque et Archives Canada (BAC) de nombreuses décennies plus tard. Il était aussi un historien renommé à qui l’on doit plusieurs livres, dont une histoire du Canada en 23 volumes. Sa statue se trouve derrière l’édifice de BAC au 395, rue Wellington.

Photo couleur montrant une statue d’un homme assis.

Statue de sir Arthur Doughty, c. 1967. (e011309258)

Le premier ministre Mackenzie King est également à l’origine de cette statue. Lui et sir Arthur Doughty ont été des amis proches, comme l’a montré Ian Wilson, ancien bibliothécaire et archiviste du Canada, dans le recueil d’essais Mackenzie King: citizenship and community (en anglais). L’idée d’une statue est venu à l’esprit premier ministre le 2 décembre 1936, le lendemain du décès de Doughty. Dans son journal (en anglais), Mackenzie King a raconté avoir alors convaincu son cabinet d’investir dans un monument pour rendre hommage à l’archiviste du Canada. Il a expliqué que « J’ai pensé qu’il s’agissait d’une façon bien trouvée d’honorer à la fois la fonction publique et un fonctionnaire d’exception qui a consacré sa vie au travail pour son pays » [Traduction ]. En 1937, le budget fédéral a alloué 15 000 $ pour la statue, soit l’équivalent de 270 000 $ en 2020.

Mackenzie King a participé activement aux différentes étapes dans la conception de la statue, y compris le choix du sculpteur. Le projet a d’abord été confié à Robert Tait McKenzie, un artiste de renommée internationale natif de l’Ontario, mais vivant à Philadelphie, aux États-Unis. Il n’a cependant eu le temps que de compléter un modèle réduit de la statue avant de décéder subitement. Selon sa veuve, il y travaillait d’ailleurs encore une dizaine de minutes avant sa mort.

Photo noir et blanc montrant le visage d’un homme en gros plan. Il porte la moustache et de petites lunettes rondes.

Portrait de Robert Tait McKenzie, vers 1935. (a103150)

Après le décès de Tait McKenzie, le projet de conception de la statue a été confié à Emanuel Otto Hahn, professeur à l’Ontario College of Art. Il était notamment connu pour le design du navire Bluenose et du caribou qui figurent respectivement sur les pièces canadiennes de 10 et de 25 cents. Hahn a pris plusieurs mois pour compléter le travail. La Thompson Monument Company de Toronto s’est occupé de graver la base de granite, alors que la Fonderie d’art Vandevoorde de Montréal a eu pour tâche de couler la statue en bronze. Le monument a été érigé les 20 et 21 décembre 1940 devant l’édifice des Archives nationales, alors sises au 330, rue Sussex.

Photo noir et blanc montrant un homme portant un tablier, debout à côté d’un modèle d’une statue. Il porte des lunettes et tient un poing sur sa hanche.

Emanuel Otto Hahn debout devant un modèle de la statue de sir Arthur Doughty, vers 1940. (e010979771)

La statue montre Sir Doughty assis. Mackenzie King voulait un monument ressemblant à celui de John Harvard érigé à Cambridge, au Massachussetts. Doughty est représenté avec une plume à la main parce qu’il préférait la plume au crayon. Au fil des années, cette plume a souvent été brisée par des vandales. Arthur Doughty porte une toge de l’Université Laval, les concepteurs souhaitant rappeler le doctorat honoris causa qu’il avait reçu de cette université en 1901. La statue est déposée sur un piédestal arborant plusieurs inscriptions. L’avant montre le blason et la devise de la famille Doughty, Palma non sine pulvere (aucun succès sans effort). L’arrière rappelle les diplômes et la carrière de l’éminent archiviste. Les deux côtés comportent une citation tirée de l’ouvrage de sir Arthur Doughty, Les archives canadiennes et leur champ d’action :

« Dans l’actif d’un peuple, les archives constituent la valeur la plus précieuse : elles sont le don d’une génération à l’autre et le degré des soins que nous en prenons mesure le degré de notre civilisation. »

Croquis d’un plan. On peut y lire certaines inscriptions en anglais : « Sussex St » [rue Sussex] en bas, « Roadway » [chemin d’accès] à droite, « Grass » [gazon] au centre, et « Entrance » [entrée] en haut. Un carré marque l’emplacement désiré d’une statue à l’extrémité d’un chemin d’accès menant à l’entrée d’un édifice.

Premier croquis montrant l’emplacement désiré de la statue de sir Arthur Doughty devant l’édifice du 330, rue Sussex, vers 1938. (e011442899)

Dans les années 1960, les Archives nationales ont quitté l’édifice de la rue Sussex pour déménager au 395, rue Wellington, avec la Bibliothèque nationale. La statue de sir Arthur Doughty est alors installée à l’arrière du bâtiment. Wilfred Smith, archiviste du dominion de 1968 à 1984, a raconté que l’espace manquait pour placer le monument à l’avant. D’après lui, le poids de la statue rendait impossible son déplacement dans les rues d’Ottawa. On a donc dû placer le monument sur une barge et le transporter par la rivière. Encore aujourd’hui, on peut admirer la statue de sir Arthur Doughty surplombant la rivière des Outaouais à l’arrière de l’édifice de BAC au 395, rue Wellington, à Ottawa.


David Rajotte est archiviste à la Direction générale des archives, Bibliothèque et Archives Canada.

Des siècles de liens familiaux — La généalogie comme outil d’exploration de l’identité métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Delia Chartrand

Je me suis rapprochée de mes racines métisses en découvrant la lignée familiale de mon père, Maurice Emile William Chartrand. On pourrait dire que je suis une Métisse des temps modernes. Si mon père a grandi sur un territoire métis traditionnel, sur la propriété de sa famille près d’Inwood au Manitoba, j’ai de mon côté grandi dans une petite ville minière du nord du Manitoba. Nous ne parlions pas le mitchif, la langue métisse traditionnelle, puisque mon père avait depuis longtemps oublié cette langue qu’il appelait le « français de la brousse ».

Durant nos réunions familiales, j’écoutais ma famille jouer des chansons métisses traditionnelles au violon et mon père raconter les histoires colorées de son enfance. Ces réunions n’étaient cependant que sporadiques, puisque, vivant dans le Nord, nous étions assez isolés de ma famille élargie. Au fil des générations, beaucoup se sont éloignés de nos communautés et de nos territoires traditionnels : le peuple métis s’est dispersé. Je me demande souvent si, par atavisme, notre instinct de coureurs des bois – que je soupçonne être inscrit dans l’ADN de beaucoup de Métis – n’aurait pas repris le dessus.

Document manuscrit et dactylographié.

Page de la demande de certificat de Josephte Chartrand (e000011889).

L’étude de la généalogie a occupé une place importante chez les jeunes Métis comme moi désireux de reprendre contact avec leurs racines afin de découvrir comment leurs ancêtres autochtones et européens sont venus à la rencontre les uns des autres pour créer un peuple unique embrassant les deux pans de sa culture. Lorsque l’on examine les documents généalogiques d’avant la création de la Nation métisse, soit vers la fin du XVIIIe siècle, on discerne des mouvements d’immigration et de migration de colons européens, ainsi que des tendances indiquant une cohabitation et des mariages interculturels.

Mon propre arbre généalogique a des racines dans différentes régions de la France comme la Gironde et la Picardie, d’où provenaient bon nombre de colons partis pour la Nouvelle-France. On compte par exemple parmi mes ancêtres Jacques Lussier, qui a été baptisé en 1620 à Rouen, en Normandie, et Marie Guyon, qui a été baptisée en 1624 à St-Jean de Mortagne, au Perche.

Pour les colons, bien avant que la Nation métisse ne soit créée, la conclusion d’alliances militaires avec les Premières Nations voisines était d’une importance capitale. Et ces relations ont laissé des traces dans mon arbre généalogique. Les Français et les Hurons étaient au départ liés par une relation symbiotique les amenant à faire front commun devant leurs adversaires de toujours : l’Empire britannique et les nations iroquoises. Ma propre histoire familiale porte aussi les traces du conflit entre les Hurons et les Iroquois : les documents de décès d’un de mes ancêtres d’il y a neuf générations, Nicolas Arendanki, mort en 1649, portent la mention « Huron tué par les Iroquois ». La fille de cet ancêtre, Catherine Anenontha (ou Annennontak), épousa en 1662 un colon français du nom de Jean Durand, dit Lafortune. La vie de ces personnes témoigne du conflit qui opposa les différentes nations autochtones de la région durant les premières années de la colonie, et confirme que des mariages entre des Hurons et des Européens avaient bel et bien lieu. Mais même si les descendants de ces personnes avaient des origines ethniques mixtes, on ne les considérait alors pas comme des Métis.

À mesure que les colons migraient vers l’intérieur du continent, on commença à voir des mariages avec des membres d’autres nations autochtones. Les archives nous montrent que ces unions ont eu différentes répercussions sociales et économiques. Parmi mes ancêtres ayant vécu vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXsiècle, on recense de nombreux mariages unissant des colons avec des femmes de différentes nations autochtones. Mes recherches ont aussi mis en évidence des unions entre des Québécois francophones et des femmes autochtones souvent désignées uniquement par leur prénom et par une mention de leur appartenance à une certaine nation. Certains des termes utilisés à l’époque ne sont plus employés de nos jours.

Aquarelle mettant en scène deux bâtiments blancs aux abords d’une rivière à l’avant-plan, où voguent deux bateaux.

Saint-Boniface, colonie de la rivière Rouge, de William Henry William Napier (c001065k)

Dans ma famille, des documents d’archives indiquent que Laurent Cadotte, baptisé en 1766 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan, au Québec, a épousé Susanne Crise (ou Crie) à Saint-Boniface, au Manitoba; qu’Etienne Boucher a épousé Marie Siouse (ou Sioux); que Pierre St-Germaine a épousé Louise Montagnaise (ou Chipewyan); et que Joseph Rocque a épousé une femme au prénom inconnu, désignée par la mention Amérindienne (ou Amerindian). Ce mouvement vers l’intérieur du pays et la multiplication des mariages interculturels indique que la majorité de ces personnes, sinon toutes, prenaient part à la traite de fourrures. Ces mariages et l’établissement de tels liens familiaux avec le peuple autochtone visaient donc vraisemblablement à consolider la situation économique des colons se consacrant à la trappe aux fins de commerce de la fourrure.

Sous l’impulsion des nouvelles structures politiques régissant la traite des fourrures au XIXe siècle, on assista à la naissance de plusieurs générations de familles aux origines métissées, qui ne s’identifiaient plus à un héritage exclusivement européen ou autochtone : elles avaient leur propre identité culturelle mariant différentes cultures. On appelle ce peuple la Nation métisse.

Si l’identité métisse est souvent associée à certaines familles à double ascendance de la région de la rivière Rouge, il est important de mentionner qu’il existe aussi des communautés métisses hors de cette zone, par exemple à Saint-Laurent, soit près du lac Manitoba, au sud-ouest de la province. C’est de là que viennent mes plus récents ancêtres. Vers la fin des années 1820, les Métis qui vivaient de manière semi-permanente dans cette région menaient différentes activités de subsistance caractéristiques, par exemple la pêche ou la production de sel pour répondre à la demande de postes des alentours.

Vers la moitié du XIXe siècle, quatre familles métisses étaient établies de façon permanente dans la région de Saint-Laurent au Manitoba : les Chartrand, les Pangman, les Lavallée et les Sayer. Les patronymes Chartrand et Lavallée ont pour moi une importance particulière : l’ascendance maternelle de mon père vient de Marie Rose Germaine Lavallée (que j’appelais « grand-maman »), baptisée à Saint-Laurent en 1918, et son ascendance paternelle, de Joseph Gedeon Harvey Chartrand, baptisé en 1907 à Saint-Laurent. Je ne l’ai jamais rencontré, mais on l’appelait apparemment Harvey.

Photographie couleur d’un homme et d’une jeune fille souriants, posant devant une caravane blanche et une voiture.

L’auteure de ces lignes et son père, Maurice Chartrand, qui forment une famille métisse contemporaine (vers la fin des années 1990).

Le terme « métis » évoque une multitude d’éléments culturels. Je souhaitais ici raconter l’histoire de l’une des communautés métisses du sud du Manitoba. En examinant les onze générations me précédant dans l’arbre généalogique de mon père, Maurice Emile William Chartrand, nous pouvons retracer l’histoire de colons français ayant immigré en Nouvelle-France au XVIIe siècle et de négociants de fourrure européens ayant migré vers l’intérieur du continent. Les mariages recensés dans mon propre arbre généalogique au cours des quatre derniers siècles illustrent le caractère graduel du métissage d’une famille.

De mon côté, j’aime penser à mes ancêtres et à la manière dont ils ont partagé leurs perspectives culturelles et leurs connaissances les uns avec les autres pour créer de nouvelles communautés et proposer une identité unique à leurs enfants. Et ça me donne le sourire de penser que mes parents ont fait de même pour moi, une Métisse des temps modernes.

Vous vous intéressez à l’histoire de votre famille ou à vos racines autochtones? La page Web sur la généalogie de Bibliothèque et Archives Canada est un excellent outil d’exploration.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Delia Chartrand travaille comme archiviste pour le projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.

Comment la mort d’un premier ministre est devenue une grande source d’inspiration dans l’art canadien

Portrait en buste de l’ancien premier ministre canadien sir John Sparrow Thompson.

Sir John Sparrow David Thompson par Bonne de Bock, vers 1895 (e000000122)

La mort subite du quatrième premier ministre canadien, sir John Sparrow David Thompson (1845-1894), lors d’un déjeuner officiel au château de Windsor au Royaume-Uni, a profondément ébranlé et attristé les Canadiens de l’époque, qui furent toutefois honorés de voir la reine Victoria déposer la couronne funéraire de ses propres mains sur le cercueil de « son défunt premier ministre ».

Ce fut une période de deuil binational. Le décès, en raison de sa nature inattendue et de la splendeur des funérailles des deux côtés de l’Atlantique, fit les manchettes de l’époque au Canada . Une grande partie de la couverture médiatique prit un ton impérialiste et nationaliste.

Photographie du buste de Frederic Marlett Bell-Smith.

Portraits of Artists from Archives Of American Art, Smithsonian Institution

L’artiste canadien Frederic Marlett Bell-Smith (1846-1923) fût inspiré à capter l’émotion de cet événement par le bias d’un ambitieux projet nationaliste d’art public commémoratif.

Bell-Smith conçut donc une série de trois toiles monumentales qu’il avait l’intention de vendre au gouvernement canadien. Ultimement, il espérait que la série serait exposée à perpétuité, soit au Musée des beaux-arts du Canada, soit sur la Colline du Parlement.

Dans chacun des trois tableaux, l’artiste choisit de rendre un profond hommage au défunt. La scène du premier, Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, également connu sous le nom de « L’hommage », se passe au château de Windsor. Le sujet en est la reine Victoria déposant solennellement la couronne sur le cercueil du défunt premier ministre.

Tableau représentant les personnes qui ont assisté à la messe célébrée au château de Windsor pour le défunt premier ministre sir John Thompson. La reine Victoria dépose une couronne sur le cercueil sous le regard d’éminents invités et de membres de sa cour.

Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1896 (c141808k)

Le deuxième tableau, L’arrivée du Blenheim à Halifax, également connu sous le nom de « L’arrivée », dépeint la cérémonie tenue sur le pont du HMS Blenheim, le « navire de guerre le plus rapide » de la reine Victoria. C’est avec les plus grands honneurs que le Blenheim avait été choisi pour transporter la dépouille de Thompson au Canada, ses flancs peints en noir et sa passerelle drapée d’une étoffe tout aussi sombre.

Photographie d’une peinture à l’huile originale montrant la dépouille du défunt premier ministre Thompson sur le pont du HMS Blenheim à son arrivée à Halifax.

L’arrivée du Blenheim à Halifax, photographie du tableau original de 1895, prise vers 1902 par les studios Cunningham (e011213232)

Malheureusement, la seule trace qu’il nous reste de ce tableau est une photographie en noir et blanc, l’original ayant été détruit dans l’incendie sur la Colline du Parlement en 1916.

Les funérailles d’État de Sir John Thompson à Halifax, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1897 (c147277k)

Le troisième et dernier tableau de la série, Les funérailles d’État de sir John Thompson à Halifax, également connu sous le nom « Les funérailles d’État », dépeint les funérailles nationales canadiennes de Thompson célébrées à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 3 janvier 1896.

Les tableaux de Bell-Smith ne représentent jamais Thompson lui-même; ils dressent plutôt un tableau fidèle des personnes en deuil les plus connues. Il s’agit principalement de membres de la royauté britannique (la reine Victoria a accordé à Bell-Smith un siège à vie), et de personnalités de la cour. On y trouve entre autres le « fidèle serviteur indien » de la reine, Mohammed Abdul Karim (1863-1909) ou « Abdul », qui figure en bonne place dans la première toile. Autrement, la distribution est principalement composée de figures politiques et de citoyens éminents de Halifax et d’Ottawa, donc de gens susceptibles d’acheter les œuvres pour le peuple canadien.

Détail illustrant Mohammed Abdul Karim.

«Abdul », détail de « L’hommage » (c141808k)

Détail illustrant des personnalités politiques et des citoyens éminents de l’époque.

Détail de personnes endeuillées dans « Les funérailles d’État » (c141808k)

Malheureusement, Bell Smith a peut-être ruiné lui-même son projet commémoratif en cherchant trop ardemment à cultiver des mécènes.

En effet, le temps que les tableaux soient terminés, le gouvernement avait changé de mains. « Le nouveau gouvernement libéral n’avait pas l’intention d’acheter des portraits de ses opposants ni des tableaux les glorifiant », indique Eva Major-Marothy, ancienne conservatrice en chef et archiviste en art principale de Bibliothèque et Archives Canada, dans son importante étude sur la série.

La qualité des œuvres est peut-être aussi en cause. La composition des « Funérailles d’État » semble particulièrement maladroite et forcée, peut-être en raison de la volonté d’y faire entrer trop de figures importantes. Dans certains cas, la taille des silhouettes est exagérée et la position est peu naturelle, comme si les portraits avaient été découpés ailleurs et collés là. À l’époque, le conservateur du Musée des beaux-arts du Canada se sentait « incapable de recommander leur achat ».

En fin de compte, la série entière est tombée dans l’oubli, et deux des tableaux ont été considérés comme perdus pendant de nombreuses années. Mais qu’est-il advenu, en fait, de ces toiles monumentales?

« L’hommage » a été achetée par la Women’s Canadian Historical Society de Toronto vers 1914 et donnée aux Archives nationales (l’ancien nom de Bibliothèque et Archives Canada) un peu avant 1931. Elle est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’un inventaire de grandes œuvres roulées la mette au jour. La toile avait été gravement endommagée, mais l’équipe de restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada l’a expertement remise en état et elle reste un exemple extraordinaire de travail de conservation.

« L’arrivée », quant à elle, a été achetée par un sénateur dont le portrait y figure en bonne place. Après sa mort, sa veuve en a fait don au Musée des beaux-arts du Canada. La peinture a ensuite été transférée à la Salle des chemins de fer, sur la Colline du Parlement, où elle a été détruite dans l’incendie de 1916.

« Les funérailles d’État », troisième et dernier tableau, n’a jamais été vendu et est resté dans la famille de l’artiste, qui l’a donné à Bibliothèque et Archives Canada en 1997.

Aujourd’hui, les deux tableaux restants sont réunis dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada; ils offrent un aperçu fascinant de l’histoire de la commémoration publique au Canada.

Référence : Eva Major-Marothy, The Wrong Commemoration: Frederic Marlett Bell-Smith’s Paintings of the State Funeral of Sir John Thompson, dans Public Art in Canada, Toronto, 2009 (en anglais seulement).

Fabrication de textile au Canada : les archives de la Dominion Textile

Par Jennifer Anderson et Dalton Campbell

Les archives peuvent illustrer le quotidien des travailleurs canadiens, donner une idée aux chercheurs contemporains de la vie au travail des générations antérieures et retracer l’évolution de l’économie canadienne au fil du temps. Les nombreuses photographies sur la production et la commercialisation du textile fabriqué au Canada se trouvant dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en sont un bon exemple. Plusieurs de ces photographies ont été numérisées et peuvent être consultées sur la page Recherche dans la collection de BAC.

Photographie couleur de cinq paquets de draps Texmade, de modèles et couleurs variés.

Photographie promotionnelle de produits Texmade, une marque de la Dominion Textile (e011201409).

Pendant plusieurs générations, la Dominion Textile est synonyme du coton fabriqué au Canada. Fondée en 1905 par la fusion de quatre entreprises de textile indépendantes, la Dominion Textile possède à l’origine onze usines produisant essentiellement de la toile de coton écru et fin pour le marché canadien. Plus l’entreprise consolide sa position, plus elle diversifie ses activités dans l’industrie du textile, et ce, d’un bout à l’autre du pays. Son siège social est situé à Montréal (Québec).

À l’époque de la création des premières entreprises de textile, la plupart des Canadiens confectionnent eux-mêmes leurs vêtements. Selon Serge Gaudreau, l’industrie textile, à l’instar des chemins de fer, est un symbole tangible de la modernité du Canada à l’aube du 20e siècle, une industrie complexe qui allie le travail humain et la machinerie. Confrontées à la concurrence des États-Unis et du Royaume-Uni, les entreprises canadiennes bénéficient d’allègements fiscaux grâce à une politique nationale mise en place par le premier ministre John A. Macdonald; ces mesures permettent aux usines de textile canadiennes de tirer leur épingle du jeu dans le marché très concurrentiel des années 1870.

Dans l’industrie du textile, la race, l’ethnicité, le sexe et la classe sociale ont leur importance. En effet, comme dans le reste du secteur manufacturier du Québec de l’époque, la main-d’œuvre qui marque une nouvelle ère pour l’industrie est largement francophone et irlandaise. Les dirigeants sont toutefois anglophones. Le coton lui-même provient probablement du sud des États-Unis. Les Américains ont aboli l’esclavage en 1865, mais le système de métayage qui l’a remplacé ne met pas un terme à l’exploitation des ouvriers pauvres et non blancs.

Dans les usines de textile du Canada, la main-d’œuvre se compose en très grande majorité de femmes, comme l’indique Gail Cuthbert Brandt dans son essai Through the Mill : Girls and Women in the Quebec Cotton Textile Industry, 1881–1951 et Joy Parr dans The Gender of Breadwinners: Women, Men and Change in Two Industrial Towns, 1880–1950.

Une photographie noir et blanc montrant des hommes et des femmes posant dans une usine, de grosses machines au premier plan.

Sept ouvriers et trois ouvrières posant derrière des machines, vers 1895, Magog (Québec) (e011213545).

La Dominion Textile conserve elle-même ses archives avant leur transfert à BAC. Le fonds d’archives comprend une riche collection de photographies, de documents textuels et d’enregistrements audiovisuels documentant le travail et la culture des employés, l’architecture des usines dans diverses villes, les procédés de fabrication du textile et les produits finis. Comme dans beaucoup de villes industrielles, les usines de coton mettent sur pied des équipes sportives, dont la mémoire se perpétue dans les archives.

Une photographie noir et blanc d’une équipe de soccer montrant les joueurs en chandail rayé et les entraîneurs en costume.

L’équipe du Montmorency Association Football Club, championne de la ligue de soccer, 1915, Montmorency (Québec) (e011213574).

La collection contient les documents administratifs et opérationnels de la société mère ainsi que les procès-verbaux et documents financiers de 62 entreprises associées à la Dominion Textile. Ces dernières comprennent les quatre compagnies d’origine ayant fusionné en 1905, des sociétés filiales et les entreprises de textile indépendantes acquises par la Dominion Textile alors qu’elle prend son essor et devient la plus importante société de textile au Canada.

Pour certaines entreprises de tissu, la fusion de la Dominion Textile est une nécessité. La Montmorency Cotton Mills, fondée en 1898, fabrique une large gamme de produits (tissu écru, fil de bonneterie, tissu éponge, toile à draps et flanelle) destinés au marché domestique et à l’exportation. La fusion de l’entreprise est forcée, particulièrement en raison des répercussions de la révolte des Boxeurs de 1900 sur le commerce international. Les usines de la Montmorency restent en activité jusque dans les années 1980. Les photographies d’archives conservées à BAC illustrent la longévité de l’usine et la puissante chute d’où provient l’énergie nécessaire à son fonctionnement.

Une photographie aérienne noir et blanc montrant une usine près d’une rivière, avec une imposante chute à l’arrière-plan.

La Dominion Textile, 1925, Montmorency (Québec) (e011213592).

En 1929, dans le cadre d’une importante acquisition, la Dominion Textile acquiert ce qui s’appellera la Sherbrooke Cotton Company. Cette acquisition comprend les actions de la Sherbrooke Housing Company qui souhaite construire une ville modèle pour les employés de l’usine. La manufacture, réorganisée en 1935 aux fins de la fabrique de fibres synthétiques, poursuit ses activités jusque dans les années 1990.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine en ville, près d’une rivière, avec des statistiques imprimées sous la photo.

Sherbrooke Fabrics, vers 1980, Sherbrooke (Québec) (e011213596).

L’origine de la Penman Manufacturing Company, incorporée pour la première fois en 1882, remonte à 1868, date d’ouverture de sa première manufacture de tricots. Sous la direction de John Penman, l’entreprise devient le plus grand fabricant de tricots au Canada grâce à l’acquisition de six petites usines situées à Port Dover, à Paris et dans d’autres villes de l’Ontario et du Québec.

En 1906, l’entreprise est acquise par la Dominion Textile et restructurée sous le nom de Penmans Limited. La compagnie poursuit son expansion, produisant de la bonneterie, des sous-vêtements et d’autres articles tricotés.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine avec sa cheminée au centre, entourée d’arbres et d’une ville, avec des statistiques sous la photo.

Usine de la Penmans, vers 1980, Paris (Ontario) (e011213581).

Les photographies de la Dominion Textile montrent diverses usines dans des villages et des villes du centre et de l’est du Canada; elles témoignent de la très grande proximité qui existe entre les usines, les collectivités et la main-d’œuvre. Elles sont accompagnées d’archives provenant d’autres collections de BAC.

Les photos illustrent les changements technologiques ainsi que les mesures de protection en matière de santé et sécurité dans les milieux de travail, et reflètent aussi l’évolution de cette industrie.

Une photographie noir et blanc de deux femmes debout, utilisant des appareils dans un laboratoire; il y a une large fenêtre à l’arrière-plan, et des tuyaux et des lampes fluorescentes au plafond.

Laboratoire d’essai, vers 1945, Yarmouth (Nouvelle-Écosse) (e011213547).

Une photographie noir et blanc d’un homme portant un jean et un chandail sans manches et surveillant une machine à bobiner.

Un travailleur surveillant une machine à bobiner dans une usine de la Long Sault Fabrics, 1984 (e011213534).

La collection d’archives comprend aussi des documents textuels sur la négociation de l’accord de libre-échange de 1987 avec les États-Unis et ses incidences prévues sur l’industrie du textile.

La collection montre que la mise en marché d’articles de mode fabriqués au Canada est aussi liée à la diplomatie culturelle et au commerce international. Au fil des ans, les pressions économiques, la concurrence et les conditions de travail pénibles entraînent souvent des restructurations et des réductions de l’effectif, lesquelles se heurtent à la résistance des travailleurs. La collection contient des images de grèves et de conflits de travail dans les usines de textile.

Une photographie noir et blanc d’un groupe de personnes marchant dans la rue et portant une bannière sur laquelle est écrite : « Travailleurs et travailleuses du textile, CSD [Centrale des syndicats démocratiques], usine de Montmorency ».

Manifestants lors d’un conflit de travail, vers 1970 (e011213559).

Le fonds contient également des images promotionnelles aux couleurs vives et des images en mouvement montrant les produits finis qui font de la Dominion Textile une marque de prestige au Canada.

Une photographie couleur de deux femmes défilant sur un podium, vêtues d’une robe, d’une veste et d’un turban en coton imprimé.

Défilé de mode, 1986 (e011201412).

Nous avons très hâte de voir comment les chercheurs intégreront les photographies récemment numérisées dans de nouveaux projets liés à l’importance de l’industrie du textile au Canada et continueront à explorer l’éventail des ressources conservées à BAC. Pour obtenir de l’aide des Services de référence, communiquez avec nous.

Pour voir d’autres images sur la Dominion Textile et la fabrication des textiles, consultez notre album Flickr.

Voici quelques autres sources d’information à BAC :

Fonds Hamilton Cotton Company
Fonds S. Lennard and Sons Ltd.
Fonds Mercury-Chipman Knit Ltd.
Fonds Amalgamated Clothing and Textile Workers Union: Textile Division
Fonds Jacob Lawrence Cohen
Fonds Madeleine Parent et Kent Rowley
Fonds Margot Trevelyan
Royal Commission on the Textile Industry
Documents du ministère de l’Industrie


Jennifer Anderson était archiviste à la Division des services de référence et Dalton Campbell est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de Bibliothèque et Archives Canada. Les auteurs tiennent à remercier Kerry O’Neill pour sa contribution à ce billet.

Travail et parentalité? Ce n’est rien de nouveau, nous avons seulement perdu la main!

Par Krista Cooke

Photographie noir et blanc de deux femmes assises sur des bancs dans une cabane en bois rond. Elles travaillent à un grand métier à tisser, pendant qu’un jeune enfant s’occupe d’un bébé couché dans un berceau à leurs côtés.

Deux femmes travaillent sur un métier à tisser à côté d’un enfant qui amuse un bébé, Cap-à-l’Aigle (Québec), vers 1910. (a040744)

Partout dans le monde, la « parentalité en temps de pandémie » cause pour les familles un stress s’ajoutant à celui occasionné par la crise sanitaire mondiale. Cette période est difficile pour tout le monde, même pour ceux et celles qui ont la chance de pouvoir prendre congé ou d’avoir accès à des sources de revenu d’urgence. Le stress associé à la parentalité est considérable en ce moment pour les travailleurs des services d’urgence, les chefs de familles monoparentales, les personnes vivant dans des espaces restreints ou dans la pauvreté, ou les familles touchées par des problèmes de violence domestique ou de santé mentale. Pour d’autres familles, comme la mienne, les derniers mois ont aussi été corsés : il n’est pas toujours facile pour deux parents en télétravail de s’occuper de jeunes enfants, avec tout ce que ça implique d’attention, d’école à la maison, de ménage, de repas et de divertissement.

La blogosphère regorge de capsules vidéo maison et de réflexions personnelles — tour à tour hilarantes ou désolantes — à propos de la parentalité au temps de la COVID-19. En tant que mère, j’ai appris d’autres parents : j’ai adopté un nouveau quotidien, j’ai remercié la bonne étoile de notre famille et je me suis efforcée de prendre la vie une journée à la fois. En tant qu’historienne, j’ai saisi cette occasion pour analyser notre passé et étudier la vie des femmes figurant dans les photographies des collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC). Comment les familles s’y prenaient-elles autrefois? Comment en sommes-nous arrivés là? Qu’est-ce qui nous attend? Les statistiques colligées au début de la pandémie indiquent qu’au Canada, les pertes d’emploi s’additionnaient deux fois plus vite chez les femmes que chez les hommes (en anglais). Plus récemment, Statistique Canada a noté que la reprise de l’économie s’effectuait beaucoup plus rapidement dans les secteurs principalement masculins. Sur la toile, les hypothèses pullulent quant aux conséquences qu’aura cette pandémie sur la place des femmes dans le marché du travail. Comment aller « en avant toutes » (idée défendue par Sheryl Sandberg, auteure étatsunienne à succès) si nous ne pouvons compter sur les services de garde à l’enfance, à l’heure où la majorité d’entre nous passons nos journées à jouer à l’équilibriste, un portable dans une main et un cahier à colorier dans l’autre?

Les générations précédentes de Canadiennes ont très bien connu les nombreuses facettes de cette conciliation. Avant le développement industriel, la majorité des femmes conciliaient leurs responsabilités familiales et le travail à la maison (rémunéré ou non), contribuant comme elles pouvaient à l’économie du ménage. Chez les Autochtones, c’est toute la communauté qui s’occupait des enfants pendant que les jeunes mères confectionnaient des vêtements ou préparaient des aliments. Les pionnières, de leur côté, gagnaient de l’argent depuis la maison en offrant des produits frais ou artisanaux aux marchés, ou en proposant leurs services de couturière ou de buandière. Les pères de famille travaillaient de longues heures sur la terre ou dans des centres urbains en plein essor, ou occupaient des emplois saisonniers loin de la maison. Les mères de famille faisaient de leur mieux avec leurs enfants sur les bras. Il était de coutume de se marier jeune et de fonder une grande famille (les sondages de Statistique Canada indiquent qu’au milieu des années 1800, la famille canadienne moyenne comptait six enfants). On attendait des enfants qu’ils contribuent dès leur jeune âge aux travaux de la maison et de la ferme, qu’ils s’occupent de leurs jeunes frères et sœurs et qu’ils arrêtent l’école assez tôt dans leur vie pour soutenir financièrement leur famille.

: Photographie noir et blanc de quatre femmes travaillant sur la chaîne de production d’une conserverie de poisson. Deux d’entre elles ont leur bébé attaché sur leur dos dans une écharpe. Un enfant est assis dans une poussette derrière elles.

Des Japonaises travaillant dans une conserverie de poisson avec leur bébé Japonais Canadien   attaché sur leur dos, Steveston (Colombie-Britannique), 1913. (Vancouver Public Library, no 2071)

L’industrialisation donne naissance à la production en série et crée pour les femmes de nouvelles possibilités d’emploi. Les citadines de la classe ouvrière se joignent aux effectifs jusqu’alors masculins des usines, particulièrement dans les domaines du textile et de la transformation alimentaire. Au cours des années 1800, le nombre de femmes dans la population active augmente graduellement pour atteindre 13 % de la main-d’œuvre totale du pays en 1901. Les femmes dont la famille en ont les moyens ne travaillent pas en usine après leur mariage ou avant que leurs enfants grandissent; elles se consacrent plutôt à du travail à la maison pour gagner de l’argent, comme l’ouvrage à l’aiguille. Pour celles qui sont contraintes de garder leur emploi en manufacture, la garde des enfants est confiée à la famille élargie. De nombreuses mères confient ainsi leurs petits à leurs autres enfants plus âgés, ou encore à des aînés de leur famille. Celles qui n’ont d’autres choix emmènent leurs enfants au travail avec elles. Les Japonaises de la photo ci-dessus, issues de la première vague d’immigrants venus du Japon, ne pouvaient compter sur leur mère ou leurs tantes pour recevoir ce coup de main.

Photographie noir et blanc d’une mère saluant ses deux jeunes enfants, qui tiennent la main de leur éducatrice. La garderie semble être située sur un terrain clôturé, dans un quartier résidentiel. À l’arrière-plan figure un module avec des balançoires.

Mme Jack Wright, ouvrière aux munitions, dit au revoir à ses enfants, qu’elle laisse à la garderie, Toronto, 1943. (e000761764)

Les deux guerres mondiales (1914-1918 et 1939-1945) redéfinissent la présence féminine sur le marché du travail, les femmes de la classe moyenne se joignant alors aux travailleuses de la classe ouvrière dans des milieux jusque-là dominés par les hommes. La lutte pour le droit de vote des femmes et leur accession aux universités canadiennes au début du siècle dernier contribuent à accroître graduellement le nombre de femmes sur le marché du travail, une tendance qui s’accentue durant les années de guerre. Les postes d’enseignement, de soins infirmiers et de secrétariat sont donc vite principalement occupés par des femmes jeunes ou célibataires. Quelques-unes s’intègrent même aux domaines du journalisme, de la médecine et des sciences. La Deuxième Guerre mondiale provoque une pénurie criante de main-d’œuvre, tandis que les hommes s’engagent dans l’armée et que l’économie se prépare aux effets de la guerre. Les employeurs et les gouvernements n’ont d’autre choix que de régler le problème des garderies pour permettre aux femmes d’occuper les postes vacants et de participer en grand nombre à l’effort de guerre. Le nombre de travailleuses double de 1939 à 1942 et en vient à représenter le tiers de la main-d’œuvre du pays. Le gouvernement du Canada met donc en place un programme de garderie dans huit villes industrielles pour soutenir les mères à l’emploi. Le film de 1943 Before They Are Six (en anglais), conservé dans les archives de BAC et accessible sur le site Web de l’Office national du film, en fait la promotion. Selon l’historienne Lisa Pasolli, de 1942 à 1946, ce sont un peu plus de 4 000 enfants (en anglais) qui fréquentent ces garderies situées surtout en Ontario et au Québec, où se trouvent la majorité des grandes manufactures. Quelque 2 500 autres enfants sont inscrits à des programmes de dîners chauds et de service de garde en milieu scolaire. Madame Jack Wright, qui figure sur la photo ci-dessus et dans une série d’images produites par la Commission d’information en temps de guerre et conservées par BAC, est devenue la mère travailleuse en temps de guerre la plus connue du Canada. Ces photographies témoignent de l’équilibre — facilité par le programme de garderies — entre son travail et ses responsabilités familiales, soit nourrir et élever ses enfants. Par contre, la majorité des Canadiennes n’ont alors pas accès à ce service et doivent continuer à s’organiser de manière informelle ou à travailler de la maison.

Ce programme prend fin au terme de la Deuxième Guerre mondiale. Les journaux et les revues de l’époque exhortent les femmes de la classe moyenne à retourner à la maison pour préparer le retour de leur mari. Les circonstances exceptionnelles de la période de la guerre — au cours de laquelle les garderies sont une priorité pour le gouvernement fédéral — ont changé, et il faudra attendre des décennies avant de revoir des services de garde subventionnés offerts à grande échelle. Au cours des années 1950, les services de garde variaient d’une région à l’autre, et souvent aussi selon les classes sociales. Les recherches sur les garderies (en anglais) de l’historien Larry Prochner montrent que des éducatrices professionnelles s’occupent des enfants de familles aisées, tandis que de nombreuses garderies s’en tiennent au modèle classique et offrent un service de garde comme solution temporaire aux familles à faible revenu. Lancé en 1966, le Régime d’assistance publique du Canada ramène les garderies à l’attention du gouvernement fédéral, qui entreprend alors d’apporter un soutien constant à ce système vu l’augmentation rapide du nombre de femmes qui intègrent le marché du travail.

Un père fait manger son enfant, qui est assis dans une chaise haute, dans la cuisine. La bouche ouverte, il imite son enfant.

Photo publiée dans une revue montrant un père qui aide son enfant à manger, Star Weekly, 1960. (e010692838)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Grâce aux mouvements de femmes des années 1960 (que certains appellent la seconde vague du féminisme), les femmes prennent une place grandissante sur le marché du travail. Le nombre de travailleuses avoisine alors celui enregistré en temps de guerre (en anglais). Étant donné l’augmentation du nombre de mères à l’emploi, les tâches ménagères et les responsabilités familiales sont désormais partagées entre les deux parents. Les pères, dont les tâches se résumaient auparavant à s’occuper du barbecue et à tondre la pelouse la fin de semaine, participent de plus en plus à l’éducation des enfants, à la préparation des repas et aux tâches ménagères. Si la photo du Star Weekly peut sembler exceptionnelle en 1960, la plupart des pères connaissent bien de nos jours les subtilités de la purée pour bébé. Même si les Canadiens consacrent encore en moyenne moins de temps aux tâches ménagères que les Canadiennes (Statistique Canada fait état d’une différence de 1,5 h par jour), les pères d’aujourd’hui sont beaucoup plus susceptibles que les pères des baby-boomers, par exemple, de participer à la vie familiale. Le modèle de la famille nucléaire des années 1950, où le mari travaille et où l’épouse reste au foyer, est maintenant assez rare. Selon ce même rapport de Statistique Canada, près de 60 % des familles du Canada peuvent aujourd’hui compter sur deux salaires, alors que cette proportion était inférieure à 40 % en 1976. Durant ce même intervalle, le nombre de ménages monoparentaux a presque doublé. Bon nombre de modèles familiaux (ménages monoparentaux, ceux où les deux adultes travaillent, coparentalité, etc.) reposent sur la fiabilité des services de garde. Dans la majorité des familles canadiennes, les deux parents travaillent à temps plein. Ainsi, les garderies, les écoles, les camps de jour et les services de garde en milieu scolaire sont devenus essentiels. Les photos du ministère de la Main-d’œuvre et de l’Immigration conservées par BAC, qui comprennent des dizaines d’images captées dans des garderies et des écoles maternelles, témoignent de l’importance grandissante accordée à l’éducation de la petite enfance. Dans le sillage de la pandémie de la COVID-19, il est probable que l’on assiste à de nouvelles discussions quant au rôle essentiel que jouent ces établissements dans l’économie du Canada.

Photographie couleur de deux jeunes enfants de dos, assis à une table dans un espace encombré. Ils jouent à travailler en tapant sur des « ordinateurs » bricolés en carton et en parlant dans un téléphone en plastique.

Deux jeunes enfants en plein « télétravail », Gatineau, Québec, mars 2020

Les familles qui trouvent interminable l’été sans camp de jour et qui s’inquiètent à l’idée d’une année scolaire marquée d’incertitudes, se demandent combien de temps la « parentalité en temps de pandémie » peut encore durer. Seul le temps nous dira si, à mesure qu’évolue la pandémie, l’écart entre l’emploi des femmes et des hommes continue de se creuser, et si les familles sont contraintes à choisir lequel des deux parents restera à la maison pour s’occuper des enfants. Dans un récent sondage de Statistique Canada, on a examiné les conséquences de la pandémie sur les familles afin de trouver des façons de soutenir les personnes qui en ont le plus besoin. Comme pour beaucoup d’autres choses dans le contexte actuel, il semble y avoir autant de solutions pour la garde d’enfants qu’il y a de circonstances familiales. Je n’apporte aujourd’hui aucune réponse, je souligne simplement que cette conciliation n’est pas nouvelle. La coparentalité communautaire des enfants, la mobilisation rapide d’un réseau de garderies que l’on a vu naître à l’époque de la guerre en raison d’une crise nationale, la participation de plus en plus importante des pères à la vie familiale, l’ouverture des employeurs aux horaires flexibles et l’existence de nouvelles technologies permettant le télétravail : voilà autant de modèles qui peuvent alimenter notre réflexion tout au long de l’été, et même après.


Krista Cooke est conservatrice dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

Archives et paperasserie

Par Leah Sander

Il y a presque 20 ans, quand j’étais une jeune archiviste, j’ai passé une année aux Archives nationales d’Écosse, à Édimbourg. La plupart des méthodes de travail ressemblaient beaucoup à celles du Canada. Bien entendu, l’Écosse conserve des documents d’archives depuis beaucoup plus longtemps que nous, ce qui se reflète dans sa collection!

Cela dit, j’ai remarqué des variantes dans la façon de nommer les choses. En Écosse, pour attacher en paquets des documents de même origine, sans les endommager, le personnel utilisait du « ruban archivistique » (en anglais, archival tape). Mais contrairement à ce que le mot tape m’avait d’abord laissé croire, ce n’était pas un ruban adhésif : c’était simplement un ruban de tissu écru, c’est-à-dire non teint.

Par la suite, j’ai travaillé sur des archives encore attachées avec leur ruban d’origine, de couleur rose foncé. Un collègue écossais m’a alors expliqué que c’est de là que venait l’expression anglaise red tape (qui désigne de nos jours la paperasserie) : autrefois, on attachait les documents en paquets à l’aide de ruban rouge ou rose.

Photo couleur d’un registre entouré d’un ruban rose.

Ruban rose d’origine autour d’un registre en attente d’un traitement de restauration. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Elise Rowsome, BAC

Le recours à du ruban rouge pour attacher des documents n’était pas une pratique exclusive à l’Écosse. Plusieurs pays européens ont fait de même au cours des 17e, 18e et 19e siècles. Ils ont ensuite exporté cette pratique dans les colonies qui, plus tard, sont devenues le Canada et les États-Unis.

Après mon séjour aux Archives nationales d’Écosse, j’ai travaillé aux Archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à Winnipeg. Là, j’ai appris que la Compagnie (dont le bureau principal se trouvait à Londres, en Angleterre, jusque dans les années 1970) se servait également de ruban rouge pour attacher ses dossiers.

Photo couleur de cartes enroulées, attachées avec un ruban écru.

Le ruban rose utilisé à l’origine pour attacher ces cartes a été remplacé par un ruban écru afin d’assurer la préservation adéquate des documents. Installation d’entreposage de Bibliothèque et Archives Canada, Renfrew (Ontario). Photo : Cory Dunfield, BAC

En Occident, aux 18e et 19e siècles surtout, plusieurs organismes et gouvernements utilisaient aussi du ruban rouge pour attacher leurs documents. Ce lien entre ruban rouge et bureaucratie explique pourquoi, en anglais, l’expression red tape est devenue synonyme de paperasserie, d’excès de procédures et de retards administratifs.

De nos jours, plusieurs institutions de mémoire, dont Bibliothèque et Archives Canada, conservent des documents qui remontent à cette période et qui arborent toujours leurs rubans rouges d’origine.


Leah Sander est archiviste principale à la description à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

Les archives, une ressource précieuse pour la revitalisation des langues des Premières Nations

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Karyne Holmes

La préservation des langues des Premières Nations est essentielle à la survie de l’identité propre à chacune des communautés. La capacité de parler notre langue renforce le lien qui nous unit à notre patrimoine ancestral, à notre communauté, à la terre et à la nature. En effet, la connaissance de la langue inspire un fort sentiment de fierté et de confiance en notre identité, et elle est intimement associée au bien-être psychique et émotionnel.

Depuis les premiers contacts coloniaux, des politiques gouvernementales ont fait en sorte que nos gens ont été déplacés, séparés de leur famille et de leur communauté, et dépossédés de leurs terres et de leur langue. Des tentatives d’assimilation comme l’établissement de pensionnats, et la rafle du millénaire qui se poursuit, ont éloigné plusieurs générations d’Autochtones de leur langue et de leur culture. Comme les seules langues officielles du Canada sont le français et l’anglais, les communautés des Premières Nations ont pris l’initiative d’assurer la préservation de leurs langues. En réaction au déclin de la transmission naturelle de la langue en milieu familial, elles ont mis sur pied des projets de revitalisation et de préservation des langues.

Les locuteurs d’une langue sont les ressources les plus précieuses pour sa survie. Les projets de revitalisation dirigés par des Autochtones continuent d’innover pour aider les aînés à transmettre des enseignements et des histoires aux jeunes générations. L’immersion, par exemple dans le cadre de camps linguistiques, est particulièrement efficace, car les vocabulaires des Premières Nations sont étroitement associés à des activités précises. Les étudiants doivent donc participer à celles-ci pour comprendre les mots.

La langue et la culture sont inextricablement reliées, et les langues des Premières Nations touchent particulièrement la vie culturelle, elle-même façonnée par les ressources de la terre. Les programmes d’enseignement oral au moyen d’expériences concrètes, plutôt que dans une salle de classe, sont davantage en harmonie avec les modes de transmission des savoirs traditionnels; ils sont efficaces parce que les apprenants utilisent la langue dans des contextes culturellement pertinents. Au lieu d’apprendre une langue à l’aide de traductions, le sens des mots est transmis grâce au contexte et aux activités.

En plus d’aider leurs membres à retrouver leur langue maternelle, les collectivités se prennent en main en rétablissant collectivement les noms d’origine des lieux situés sur les territoires qu’elles occupent. Ces noms riches en enseignements témoignent de l’histoire de la région. Ils sont très descriptifs, reflètent les caractéristiques physiques des plans d’eau et du terrain, ou rappellent des événements marquants, des histoires ou des activités associés aux lieux. Certains noms révèlent des connaissances écologiques ou communiquent des informations sur les voyages ou la navigation.

Ces savoirs ont progressivement disparu en raison de l’imposition des cartes dessinées par les colons, qui ont créé et officialisé leurs propres toponymes. Dans le cadre du mouvement visant à décoloniser les espaces, les cartes sont redessinées, et les toponymes autochtones des territoires traditionnels et des organismes qui s’y trouvent sont rétablis.

Carte dessinée à la main montrant une rivière et des plans d’eau, avec des noms de lieux et des points cardinaux. Une règle à mesurer blanche, servant à illustrer l’échelle, est située à la droite de la page.

Un dessin, daté de 1896, montre une voie canotable entre les lacs Waswanipi et Mistassini ainsi que des noms de lieux cris (n0117726)

Les archives peuvent appuyer les processus de revitalisation et de préservation des langues autochtones. La recherche dans les archives contribue grandement à la réalisation de projets, car les chercheurs y trouvent de nombreux types de renseignements sur ces langues.

Les journaux, les cartes et les dictionnaires présentent un intérêt particulier, bien qu’ils aient été créés par des explorateurs, des missionnaires ou des anthropologues non autochtones, car ils révèlent souvent ce que leurs créateurs ont appris au contact des Premières Nations. Les enregistrements de chants et d’histoires sont particulièrement utiles, tout comme les documents historiques qui permettent de retrouver des noms de lieux traditionnels et d’anciens mots de vocabulaire, avec des indications sur les origines et les savoirs associés à ces noms.

Une page dactylographiée montrant une colonne de mots en anglais et une autre de mots en nakoda.

Transcription d’une page d’un dictionnaire anglais-nakoda rédigé entre 1883 et 1886 (e011055392)

Document manuscrit montrant deux colonnes listant respectivement des mots en anglais et des mots en innu-aimun.

Page d’un carnet où sont notés des mots en innu-aimun appris dans le cadre d’échanges commerciaux, vers 1805 (e011211380)

Les archives aident à découvrir le passé, mais elles peuvent aussi contribuer au maintien et à la protection des langues. Elles peuvent servir à préserver et rendre accessibles aux générations futures de nouvelles ressources qui témoignent de la connaissance actuelle d’une langue par les personnes qui la parlent couramment.

Les archives sont des centres de ressources physiques ou numériques pour ceux et celles qui apprennent une langue; elles donnent accès à de nombreux documents de nature linguistique. La collaboration entre les responsables des projets de revitalisation, les gardiens de la langue et les archivistes garantit que nos petits-enfants seront fiers de leur identité et s’épanouiront grâce à elle, non seulement en parlant leur langue traditionnelle, mais aussi en écoutant leurs ancêtres la parler.

Ne manquez pas les prochains blogues sur les ressources accessibles à Bibliothèque et Archives Canada concernant les langues des Premières Nations, des Inuits et de la Nation métisse.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Karyne Holmes est archiviste pour le projet Nous sommes là : Voici nos histoires, visant à numériser les documents relatifs aux Autochtones conservés à Bibliothèque et Archives Canada.

La signification et la polyvalence du tikinagan

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Elizabeth Kawenaa Montour

Encore de nos jours, le tikinagan est une partie intégrante des pratiques culturelles des peuples des Premières Nations. J’ai moi-même utilisé ce type de porte-bébé après en avoir reçu un en cadeau de ma belle-mère. Il n’était pas neuf : la peinture s’écaillait et le repose-pieds était brisé. Je l’ai apporté chez un restaurateur d’antiquités pour qu’il retouche la peinture et répare le repose-pieds. J’ai ensuite choisi un tissu fleuri pour confectionner un coussin et brodé de multiples couleurs sur une longue écharpe de denim. J’ai emmitouflé ma petite fille dans une mince couverture en flanelle, je l’ai installée dans le tikinagan et j’ai bien enroulé l’écharpe autour d’elle. Ravie de se promener dans le porte-bébé, elle s’endormait d’habitude en quelques minutes. J’utilisais le tikinagan pour l’emmener aux différents événements culturels de notre région. Mais malheureusement, il est devenu trop petit pour elle en un mois environ.

Aujourd’hui, ce tikinagan me sert de décoration; il me rappelle les premiers mois de la vie de ma fille, de précieux souvenirs. Ce n’est que plus tard, en lisant un livre sur les biens culturels des Premières Nations, que j’ai découvert sa signification culturelle et historique. Notre tikinagan ressemblait à l’un de ceux qui y étaient représentés, qui avait plus de cent ans. Les plus vieux tikinagans des Premières Nations sont exposés dans des musées ou font partie de collections privées, puisque les anthropologues et les antiquaires visitaient les communautés et abordaient directement les familles pour les acheter et les ajouter à leur collection.

Photographie noir et blanc de neuf personnes prenant la pose pour l’appareil. Un homme porte un enfant dans un tikinagan.

Réserve Caughnawaga [Kahnawake], près de Montréal, vers 1910 [de gauche à droite : Kahentinetha Horn (née Delisle), Joseph Assenaienton Horn, Peter Ronaiakarakete Horn (père) portant Peter Horn (fils) couché dans un tikinagan, Theresa Deer (née Horn), Lilie Meloche (née Horn), anonyme, Andrew Horn, anonyme]. (e010859891)

D’un océan à l’autre, la forme et les matériaux du tikinagan varient selon la culture des Premières Nations. Typiquement, les Algonquins, les Haudenosaunee (Six Nations/Iroquois) et les Nations des plaines et de la côte Ouest préfèrent le tikinagan aux autres types de porte-bébés, comme les paniers, les sacs, les écharpes, les capuchons ou les berceaux sculptés dans le bois.

Photographie noir et blanc de trois enfants. Le plus jeune est installé dans un tikinagan au motif de broderie fleurie.

Deux jeunes filles debout sur une galerie de bois tout près d’un petit garçon dans un tikinagan, Première Nation Temagami, probablement dans la région du lac Temagami (Ontario), date inconnue. (e011156793)

La base du tikinagan est constituée d’une planche de bois à laquelle on ajoute différentes composantes. À son extrémité supérieure se trouve la poignée ou l’auvent. Cette pièce, fabriquée d’un arceau de bois ou d’écorce voûtée, sert à protéger la tête de l’enfant. Une petite planche d’écorce ou une pièce de bois plat est fixée à l’extrémité inférieure et sert de repose-pieds. C’est aussi ce qui maintient l’enfant en place quand le tikinagan est à la verticale. On utilise divers matériaux pour fabriquer un tikinagan : bois, cuir, écorce, corde, fibres de plantes, fibres tissées, ou toute combinaison de ces matériaux. On peut le personnaliser en y ajoutant de la gravure, de la sculpture, de la peinture ou des décorations. Puisque les nouveau-nés grandissent vite, on utilise parfois une deuxième planche, plus grande, pour suivre les poussées de croissance. Certaines familles se partagent une même planche qu’elles prêtent aux nouvelles mamans qui en ont besoin. Dans certains cas, les femmes enceintes demandent expressément la fabrication d’un tikinagan, qui peut être un objet simplement utilitaire ou une véritable œuvre d’art.

Photographie noir et blanc d’une femme et de deux enfants dans un canot. Un des enfants est endormi dans un tikinagan.

Une femme atikamekw, un bébé dans un tikinagan et une petite fille, tous à bord d’un canot, Sanmaur (Québec), vers 1928. (a044224)

Grâce au tikinagan, une mère peut reprendre ses activités quotidiennes plus facilement après l’accouchement, tout en gardant son nouveau-né à proximité. Il s’agit d’une méthode sécuritaire et rassurante pour transporter l’enfant, qui y est emmailloté, c’est-à-dire emmitouflé dans une couverture mince qui retient juste assez fermement ses bras. On considère que cette position est bénéfique pour la posture du bébé, dont la colonne vertébrale est maintenue droite par la planche. Quand le porte-bébé est à l’horizontale, une barre sous la planche élève la tête de l’enfant légèrement plus haut que ses pieds, ce qui, grâce à la gravité, favorise la circulation sanguine. Bien sûr, les bébés ne sont pas toujours dans un tikinagan; c’est la situation qui justifie son utilisation.

Photographie noir et blanc de huit personnes en forêt, dont un bébé dans un tikinagan. On voit un canot à l’avant-plan.

Une famille de Premières Nations au portage d’Ishkaugua [île Newton, Ontario], 1905. (a059502)

Après avoir emmailloté le bébé, on l’installe sur la planche recouverte d’un mince coussin, puis on enroule d’une écharpe l’enfant, le coussin et la planche pour que tout reste en place. On peut aussi mettre l’enfant dans un nid d’ange (aussi appelé sac de mousse) fait de cuir ou de tissu qu’on peut facilement fixer sur la planche à l’aide de lacets de cuir ou de corde; le nid d’ange est tout aussi facile à enlever. Parfois, la mère ou ses proches confectionnent des écharpes et des couvertures supplémentaires, ornées de motifs originaux de broderies, de perles et de rubans pouvant représenter des symboles traditionnels ou de clan, ou encore des plantes, des animaux ou la nature.

On fabrique aussi de petits tikinagans pour les enfants. Ainsi, les jeunes filles peuvent se préparer à prendre soin d’un bébé et développer leur instinct maternel tout en jouant. Habituellement, c’est un bout de tissu, une poupée de feuilles de maïs ou un bouquet de sauge ou d’une autre plante séchée qui sert de bébé.

Photographie noir et blanc de sept femmes, sept enfants et une adolescente sur la rive d’un lac. Deux des enfants sont dans des tikinagans.

Des femmes et des enfants cris, Little Grand Rapids (Manitoba), 1925. (a019995)

Zone de l’est

Les tikinagans des nations haudenosaunee (Six Nations/Iroquois) et algonquine ont comme base une planche de bois. À l’arrière des tikinagans des Haudenosaunee, on trouve généralement des gravures peu profondes représentant des animaux, des fleurs et des feuilles peintes dans des couleurs de base comme le rouge, le noir, le vert, le jaune et le bleu. Le haut de la planche, la poignée, le repose-pieds et la barre de bois peuvent aussi comporter d’autres gravures. En de rares occasions, on a également déjà vu de l’argent et d’autres métaux incrustés dans la barre.

Photographie couleur d’un homme portant une chemise blanche et mauve assis à une table et parlant dans un microphone. Devant lui sur la table, un bébé est couché dans un tikinagan dont le tissu est blanc et rouge.

Kenneth Atsenienton (« la flamme brûle toujours ») Deer et son petit-fils Shakowennenhawi (« il porte le message ») Deer à la Commission royale sur les peuples autochtones, Kahnawake (Québec), mai 1993. (e011207022)

Dans certains cas, des éléments de la structure sont fixés au moyen de chevilles de bois. Les poignées sont renforcées de lanières de cuir, d’intestin ou de corde; la courbe des poignées est réalisée à partir de bois dur passé à la vapeur, puis plié. Chez les Haudenosaunee, les poignées de bois sont droites; chez les Algonquins, elles sont courbées. Dans tous les cas, on peut poser une couverture sur la poignée pour protéger l’enfant des éléments ou lui offrir un endroit calme. On peut aussi y accrocher des objets à regarder comme des guirlandes de perles, des breloques ou encore des hochets. Le repose-pieds de certains porte-bébés algonquins consiste en une seule pièce de bois courbée, remontant de chaque côté de la planche.

Le tikinagan peut être porté sur le dos au moyen d’une ceinture ou de courroies attachées à la planche, puis enroulées autour de la poitrine ou du front pour libérer les mains.

Une aquarelle représentant deux femmes et un homme. Une des femmes tient une pipe et porte un enfant dans un tikanigan sur son dos. L’homme tient un fusil.

Aquarelle montrant une femme qui porte un bébé dans un tikinagan, vers 1825-1826. (e008299398)

Zone de l’ouest

Les membres des Premières Nations de la région des plaines recouvrent le cuir ou le tissu du tikinagan de leurs parures perlées traditionnelles; les nourrissons sont installés dans une sorte d’enveloppe fixée à la planche.

Sur la côte nord-ouest, on utilise plusieurs types de tikinagans ainsi que des berceaux sculptés dans le bois. Les porte-bébés y sont faits de fibres végétales tissées, de planches de cèdre et de bûches de bois évidées.

De nos jours, les graveurs et les sculpteurs des Premières Nations perpétuent la tradition des tikinagans. Pour célébrer la naissance de nouvelles générations, ils allient les savoirs d’autrefois à des conceptions plus modernes, comprenant des éléments personnalisés et des représentations stylistiques de la culture d’aujourd’hui.

Visitez l’album Flickr sur les tikinagans pour plus d’images.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Elizabeth Kawenaa Montour est archiviste de projet à la Division du contenu en ligne de la Direction générale des services au public, à Bibliothèque et Archives Canada.