L’Avro Canada CF-105 Arrow : une réussite canadienne en aéronautique

Par Kyle Huth

J’ai dix ans quand je vois l’Avro Canada CF-105 Arrow pour la première fois. Il apparaît sur la couverture d’un livre d’une librairie de Bobcaygeon, en Ontario, plus de 40 ans après son dernier vol. Cet avion à réaction blanc, épuré, orné d’insignes canadiens et orienté vers le ciel, a un petit quelque chose qui attire mon attention. Je passe donc le reste de mes vacances à étudier mon nouveau livre… je veux tout savoir sur l’Arrow! Comme beaucoup d’autres Canadiens, j’ai été marqué dès mon jeune âge par cet avion.

Le premier Arrow – numéro de série 25201 – sort de l’usine de construction d’aéronefs d’Avro Canada à Malton (de nos jours Mississauga), en Ontario. Il est dévoilé au grand public le 4 octobre 1957. Produit de la Guerre froide, ce gros chasseur d’interception biturbine à aile delta est conçu pour protéger les villes canadiennes contre les bombardiers soviétiques venus du pôle Nord.

Photo noir et blanc d’une foule de personnes autour d’un aéronef blanc.

La sortie du premier Avro Canada CF-105 Arrow à Malton, en Ontario, le 4 octobre 1957. La foule donne une indication de la taille de l’aéronef. (e999912501)

Avro Canada débute la conception de l’Arrow en 1953. Avant la fin de l’année, l’Aviation royale canadienne (ARC) commande deux prototypes expérimentaux. L’ARC souhaite acquérir un aéronef qui peut atteindre une vitesse de Mach 1,5 à une altitude d’au moins 50 000 pieds (plus de 15 000 m) tout en étant armé des plus récents missiles guidés. À l’époque, aucune compagnie aérienne des États-Unis, du Royaume-Uni ou de France n’est en train de produire ou de concevoir un appareil qui répond à ces exigences.

L’intérêt pour l’Arrow augmente au même rythme que les tensions causées par la Guerre froide. Le développement d’un bombardier soviétique à long rayon d’action se poursuit plus rapidement que prévu, menaçant de rendre obsolètes les chasseurs d’interception de l’ARC de l’époque. En 1955, l’ARC change sa commande et demande 5 appareils d’essai en vol Arrow Mk1 et 32 aéronefs de série Arrow Mk2. En raison du besoin urgent pour l’aéronef, celui-ci passe directement à la production, sautant l’étape traditionnelle de développement pour un avion de ce genre.

L’objectif est d’équiper l’Arrow Mk2, la version de série destinée aux escadrons de l’ARC, de deux turboréacteurs PS-13 Iroquois, fabriqués au Canada par Orenda Engines, ainsi que du système de contrôle d’armes Astra I et de missiles Sparrow II. Les trois dispositifs doivent être développés en même temps que la cellule de l’aéronef, ce qui augmente les coûts. Pour éviter les retards, les Arrow Mk1, qui servent à évaluer le vol et la maniabilité des prototypes, sont équipés de deux turboréacteurs américains Pratt & Whitney J-75.

Carte manuscrite de l’Amérique du Nord avec un cercle rouge entourant le Canada et des lignes jaune, verte et mauve.

Carte montrant la portée opérationnelle de l’Arrow Mk2 subsonique et les bases proposées au Canada, en Alaska et au Groenland, ainsi que les bases aériennes de l’ARC (en rouge). Elle montre aussi les emplacements radars du Réseau d’alerte avancé (en jaune), de la Ligne du Centre du Canada (en vert) et du Réseau Pine Tree (en mauve). (e011202368)

Après cinq mois d’essais au sol, l’Arrow 25201 s’envole le 25 mars 1958, piloté par le célèbre Janusz Zurakowski. Au cours des onze mois suivants, quatre autres Arrow Mk1 s’ajoutent au programme de vols d’essai. L’Arrow Mk2, équipé des moteurs Iroquois (encore plus puissants), doit prendre son envol en mars 1959.

Alors que le programme de vols d’essai se déroule plutôt comme prévu et que les pilotes d’essai ne tarissent pas d’éloges pour la performance et la maniabilité de l’Arrow Mk1, tout ne se passe pas aussi bien en coulisse.

Les coûts de développement augmentent, et le programme Arrow fait l’objet d’une surveillance financière accrue de la part du nouveau gouvernement progressiste-conservateur du premier ministre John Diefenbaker.  Au même moment, le développement des fusées soviétiques surpasse les avancements de l’Ouest et Spoutnik 1 est lancé le jour même où l’Arrow est dévoilé au public. Il devient alors évident que les missiles balistiques intercontinentaux soviétiques, et non les bombardiers, sont désormais la principale menace à laquelle le Canada risque d’être confronté. Ce changement technologique fait naître des doutes sur l’utilité de l’Arrow et certains, comme le ministre de la Défense nationale, George Pearkes, remettent en question la nécessité de disposer d’avions intercepteurs pilotés, estimant que les missiles antiaériens peuvent les remplacer pour une fraction du coût.  En septembre 1958, le gouvernement annonce qu’il commandera le missile surface-air à longue portée CIM-10B Super Bomarc de Boeing et annulera le programme en difficulté du système de contrôle d’armes Astra I et des missiles Sparrow II. De plus, le gouvernement avertit Avro Canada que le reste du programme Arrow sera passé en revue en mars 1959.

Le 20 février 1959, Diefenbaker annonce à la Chambre des communes que le programme Arrow est annulé. Avro Canada réagit en licenciant immédiatement les 14 500 employés qui travaillent sur ce programme, soutenant que l’entreprise a été prise par surprise par l’annonce du gouvernement.

Photo noir et blanc d’un homme tenant la boîte d’une maquette d’avion.

« Mieux vaut en acheter un si vous voulez un souvenir de l’avion qui ne volera jamais, » lance malicieusement Pat Gallacher, un des employés licenciés d’Avro Canada, alors qu’il tient une maquette de l’Arrow achetée à l’usine de Malton, le 20 février 1959. (e999911901)

Au moment de l’annulation, les cinq aéronefs Arrow ont effectué 66 vols, pour une durée totale de 69 h 50 min. Le premier Arrow équipé de moteurs Iroquois, le prototype 25206, est terminé à 98 % le jour de l’annonce du gouvernement. Les tentatives visant à sauvegarder au moins un des cinq Arrow achevés pour les utiliser dans les essais à haute vitesse échouent. Le 15 mai 1959, on ordonne la destruction de tous les aéronefs achevés et de ceux se trouvant sur la chaîne de montage, ainsi que l’élimination de tous les plans. Pour expliquer cette décision, le Cabinet et les chefs d’état-major du Canada font référence à des problèmes de sécurité liés aux caractéristiques de pointe de l’aéronef et aux documents classifiés du projet. L’Arrow 25201 effectue le dernier vol de cette gamme d’appareils le 19 février 1959 en après-midi, la veille de l’annulation du programme.

Photo noir et blanc de huit avions stationnés devant un bâtiment, vus depuis les airs.

En attendant la décision, les aéronefs Arrow 25202, 25205, 25201, 25204 et 25203 (de haut en bas) sont stationnés à l’extérieur du bâtiment expérimental d’Avro Canada situé à Malton, en Ontario, le 8 mai 1959. Trois chasseurs d’interception à voilure droite CF-100 Canuck, le type d’aéronef que l’Arrow devait remplacer, sont garés à côté. (e999911909)

L’Arrow ne sera jamais utilisé aux fins prévues : patrouiller dans l’espace aérien canadien. Il aura toutefois de nombreuses répercussions culturelles sur le Canada. Depuis son annulation, l’Arrow est le sujet d’innombrables livres, articles de magazines et documentaires. Il apparaît également dans une minisérie de la CBC mettant en vedette Dan Aykroyd en 1997. Les plus grosses parties de l’Arrow qui existent toujours sont le fuselage avant du prototype 25206 et l’extrémité d’aile du 25203, conservés par le Musée de l’aviation et de l’espace du Canada, à Ottawa. À ce jour, l’Avro Canada CF-105 Arrow est toujours un symbole de réussite canadienne, un sujet de débats et d’hypothèses et une source de fierté et de fascination pour les Canadiens.

Pour en savoir plus sur l’Arrow, consultez les ressources suivantes de Bibliothèque et Archives Canada :


Kyle Huth est archiviste adjoint à la Division des initiatives sur les documents gouvernementaux de Bibliothèque et Archives Canada.

La statue de sir Arthur Doughty, archiviste du dominion

Par David Rajotte

Il y a deux statues dédiées aux fonctionnaires à Ottawa. L’une est celle de sir Galahad, érigé sur la Colline du Parlement. Le monument rend hommage au jeune Henry Albert Harper – un ami du premier ministre William Lyon Mackenzie King – qui perdit la vie en tentant de sauver une jeune fille de la noyade. L’autre est celle de sir Arthur George Doughty, archiviste du dominion (1904-1935). Doughty dirigeait l’institution qui est devenue Bibliothèque et Archives Canada (BAC) de nombreuses décennies plus tard. Il était aussi un historien renommé à qui l’on doit plusieurs livres, dont une histoire du Canada en 23 volumes. Sa statue se trouve derrière l’édifice de BAC au 395, rue Wellington.

Photo couleur montrant une statue d’un homme assis.

Statue de sir Arthur Doughty, c. 1967. (e011309258)

Le premier ministre Mackenzie King est également à l’origine de cette statue. Lui et sir Arthur Doughty ont été des amis proches, comme l’a montré Ian Wilson, ancien bibliothécaire et archiviste du Canada, dans le recueil d’essais Mackenzie King: citizenship and community (en anglais). L’idée d’une statue est venu à l’esprit premier ministre le 2 décembre 1936, le lendemain du décès de Doughty. Dans son journal (en anglais), Mackenzie King a raconté avoir alors convaincu son cabinet d’investir dans un monument pour rendre hommage à l’archiviste du Canada. Il a expliqué que « J’ai pensé qu’il s’agissait d’une façon bien trouvée d’honorer à la fois la fonction publique et un fonctionnaire d’exception qui a consacré sa vie au travail pour son pays » [Traduction ]. En 1937, le budget fédéral a alloué 15 000 $ pour la statue, soit l’équivalent de 270 000 $ en 2020.

Mackenzie King a participé activement aux différentes étapes dans la conception de la statue, y compris le choix du sculpteur. Le projet a d’abord été confié à Robert Tait McKenzie, un artiste de renommée internationale natif de l’Ontario, mais vivant à Philadelphie, aux États-Unis. Il n’a cependant eu le temps que de compléter un modèle réduit de la statue avant de décéder subitement. Selon sa veuve, il y travaillait d’ailleurs encore une dizaine de minutes avant sa mort.

Photo noir et blanc montrant le visage d’un homme en gros plan. Il porte la moustache et de petites lunettes rondes.

Portrait de Robert Tait McKenzie, vers 1935. (a103150)

Après le décès de Tait McKenzie, le projet de conception de la statue a été confié à Emanuel Otto Hahn, professeur à l’Ontario College of Art. Il était notamment connu pour le design du navire Bluenose et du caribou qui figurent respectivement sur les pièces canadiennes de 10 et de 25 cents. Hahn a pris plusieurs mois pour compléter le travail. La Thompson Monument Company de Toronto s’est occupé de graver la base de granite, alors que la Fonderie d’art Vandevoorde de Montréal a eu pour tâche de couler la statue en bronze. Le monument a été érigé les 20 et 21 décembre 1940 devant l’édifice des Archives nationales, alors sises au 330, rue Sussex.

Photo noir et blanc montrant un homme portant un tablier, debout à côté d’un modèle d’une statue. Il porte des lunettes et tient un poing sur sa hanche.

Emanuel Otto Hahn debout devant un modèle de la statue de sir Arthur Doughty, vers 1940. (e010979771)

La statue montre Sir Doughty assis. Mackenzie King voulait un monument ressemblant à celui de John Harvard érigé à Cambridge, au Massachussetts. Doughty est représenté avec une plume à la main parce qu’il préférait la plume au crayon. Au fil des années, cette plume a souvent été brisée par des vandales. Arthur Doughty porte une toge de l’Université Laval, les concepteurs souhaitant rappeler le doctorat honoris causa qu’il avait reçu de cette université en 1901. La statue est déposée sur un piédestal arborant plusieurs inscriptions. L’avant montre le blason et la devise de la famille Doughty, Palma non sine pulvere (aucun succès sans effort). L’arrière rappelle les diplômes et la carrière de l’éminent archiviste. Les deux côtés comportent une citation tirée de l’ouvrage de sir Arthur Doughty, Les archives canadiennes et leur champ d’action :

« Dans l’actif d’un peuple, les archives constituent la valeur la plus précieuse : elles sont le don d’une génération à l’autre et le degré des soins que nous en prenons mesure le degré de notre civilisation. »

Croquis d’un plan. On peut y lire certaines inscriptions en anglais : « Sussex St » [rue Sussex] en bas, « Roadway » [chemin d’accès] à droite, « Grass » [gazon] au centre, et « Entrance » [entrée] en haut. Un carré marque l’emplacement désiré d’une statue à l’extrémité d’un chemin d’accès menant à l’entrée d’un édifice.

Premier croquis montrant l’emplacement désiré de la statue de sir Arthur Doughty devant l’édifice du 330, rue Sussex, vers 1938. (e011442899)

Dans les années 1960, les Archives nationales ont quitté l’édifice de la rue Sussex pour déménager au 395, rue Wellington, avec la Bibliothèque nationale. La statue de sir Arthur Doughty est alors installée à l’arrière du bâtiment. Wilfred Smith, archiviste du dominion de 1968 à 1984, a raconté que l’espace manquait pour placer le monument à l’avant. D’après lui, le poids de la statue rendait impossible son déplacement dans les rues d’Ottawa. On a donc dû placer le monument sur une barge et le transporter par la rivière. Encore aujourd’hui, on peut admirer la statue de sir Arthur Doughty surplombant la rivière des Outaouais à l’arrière de l’édifice de BAC au 395, rue Wellington, à Ottawa.


David Rajotte est archiviste à la Direction générale des archives, Bibliothèque et Archives Canada.

Henry Ash, et pourquoi Internet transite encore par des câbles sous-marins

Par Vasanthi Pendakur

Carte des pôles Nord et Sud montrant des lignes télégraphiques traversant l’Atlantique et les continents.

Carte des pôles montrant les câbles sous-marins et, en rouge, les principales lignes télégraphiques, 1883. (e011211770)

Sur la planète, la majeure partie d’Internet est sous l’eau. En effet, malgré l’avènement des communications par satellite et de la technologie sans fil, l’essentiel des connexions passe par des câbles sous-marins. Ceux-ci, très longs, s’entrecroisent sur terre et au fond des mers pour transmettre les signaux permettant à Internet d’atteindre vos appareils.

La plupart des câbles actuels ont été installés par des entreprises de télécommunications. Plus récemment, les géants de la technologie ont aussi commencé à déployer leurs propres lignes.

La pose est très coûteuse, mais moins que le recours aux satellites. Planifier l’installation prend du temps : le tracé doit tenir compte des obstacles, des marées et des formations instables. En outre, les intempéries peuvent compliquer le processus.

Les câbles sous-marins sont conçus à l’aide de machines spéciales qui en maintiennent la tension. On fabrique d’abord un mince fil, qu’on recouvre ensuite de plusieurs couches protectrices faites de cuivre, de plastique, d’acier ou de goudron. Le tout doit pouvoir résister aux tremblements de terre, au passage des navires – qui pourraient accidentellement briser un câble – ou à l’appétit des animaux marins. (C’est bien connu, les requins raffolent d’Internet!)

On charge ensuite les câbles sur des navires spéciaux, en prenant bien soin de ne pas les plier. Puis, une fois au large, on les dépose lentement le long du tracé choisi. La pose complète peut prendre des semaines, surtout si les conditions météorologiques sont mauvaises.

Les tout premiers essais avec des câbles télégraphiques sous-marins remontent aux années 1850. Divers inventeurs mènent alors une série d’expériences pour trouver la meilleure façon d’immerger ces câbles au fond de l’océan. Parmi ceux-ci, on retrouve Samuel Morse et Charles Wheatstone, deux pionniers de la télégraphie, et Michael Faraday, pionnier de l’électromagnétisme.

Ces essais démontrent que le meilleur câble se compose d’un fil de cuivre gainée de plusieurs couches de fer, de caoutchouc naturel et de gutta-percha (une sève utilisée comme isolant thermoplastique).

Forts des résultats de leurs expériences, Samuel Morse, l’homme d’affaires Cyrus West Field et l’océanographe Matthew Maury s’associent pour créer l’Atlantic Telegraph Company. L’objectif : commander et poser un câble télégraphique qui traversera l’Atlantique.

Un essai réalisé en 1856 permet d’installer avec succès un câble sous-marin reliant la Nouvelle-Écosse et Terre-Neuve. La compagnie entame alors la pose de son premier câble transatlantique, entre Telegraph Field (en Irlande) et Heart’s Content (à Terre-Neuve).

Plusieurs tempêtes et des bris de matériel retardent le projet. Le câble est finalement connecté en août 1858. La reine Victoria l’inaugure pour acheminer un télégramme de félicitations à la compagnie. Le message atteint sa destination en 16 heures, une amélioration considérable quand on sait qu’à l’époque, les messages livrés par bateau prenaient dix jours à arriver.

Hélas, le câble se brise trois semaines plus tard, sans doute à cause de mauvaises manipulations et d’un entreposage inadéquat. Il faudra attendre 1866 pour que le navire SS Great Eastern installe avec succès un autre câble translatlantique.

Photo noir et blanc d’un grand navire vu de la rive.

Le SS Great Eastern termine la pose du deuxième câble télégraphique transatlantique, 1866. (c004484)

Couverture d’un album souvenir relatant l’installation du câble transatlantique de la société Mackay-Bennett, en 1894.

Couverture d’un album souvenir relatant l’installation d’un câble sous-marin en 1894. (e004414208)

Au fil des ans, de nombreuses expéditions ont lieu pour installer des câbles sous-marins. Le succès de 1866 stimule la production d’objets souvenirs, dont plusieurs sont conservés par Bibliothèque et Archives Canada (BAC) dans le Collection Henry Ash.

Artiste amateur, dessinateur et concepteur, Henry Ash est originaire de Londres, en Angleterre. À l’occasion, il se joint à l’équipage du câblier Faraday comme aide-ingénieur. Lors des sorties en mer, il réalise de nombreux dessins au crayon, dont certains se retrouvent dans l’album souvenir montré plus haut. BAC conserve certaines des œuvres qu’il a exécutées lors de ses voyages.

Croquis de Bull Rock et de son phare, au large de la côte sud-ouest de l’Irlande, avec des bateaux pêchant le maquereau.

Vue de la côte irlandaise au départ d’une expédition. (e004414185)

Le croquis ci-dessus, exécuté de sa main, représente un paysage côtier dans des teintes de gris, esquissé d’un trait précis et finement ombré. L’artiste y a clairement indiqué le lieu de l’expédition. Durant ce voyage, Henry Ash a aussi dessiné des routes, des littoraux et des scènes en haute mer, montrant souvent le navire au milieu de l’océan, entouré d’éléments naturels. Plus tard, il rassemblera les croquis d’une expédition ultérieure pour en faire un album souvenir destiné au public.

Bref, la collection de BAC témoigne des avancées qui ont mené à Internet, ainsi que d’un procédé – la pose de câbles sous-marins – qui, malgré sa simplicité, est demeuré à peu près inchangé.

Visitez l’album Flickr sur les croquis d’Henry Ash.

Croquis de l’entrée du port de St. John’s.

Vue de l’entrée du port de St. John’s (Terre-Neuve). (e004414154)

Autres sources :


Vasanthi Pendakur est gestionnaire de projet au sein de l’équipe du Contenu en ligne à Bibliothèque et Archives Canada.

 

Des siècles de liens familiaux — La généalogie comme outil d’exploration de l’identité métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Delia Chartrand

Je me suis rapprochée de mes racines métisses en découvrant la lignée familiale de mon père, Maurice Emile William Chartrand. On pourrait dire que je suis une Métisse des temps modernes. Si mon père a grandi sur un territoire métis traditionnel, sur la propriété de sa famille près d’Inwood au Manitoba, j’ai de mon côté grandi dans une petite ville minière du nord du Manitoba. Nous ne parlions pas le mitchif, la langue métisse traditionnelle, puisque mon père avait depuis longtemps oublié cette langue qu’il appelait le « français de la brousse ».

Durant nos réunions familiales, j’écoutais ma famille jouer des chansons métisses traditionnelles au violon et mon père raconter les histoires colorées de son enfance. Ces réunions n’étaient cependant que sporadiques, puisque, vivant dans le Nord, nous étions assez isolés de ma famille élargie. Au fil des générations, beaucoup se sont éloignés de nos communautés et de nos territoires traditionnels : le peuple métis s’est dispersé. Je me demande souvent si, par atavisme, notre instinct de coureurs des bois – que je soupçonne être inscrit dans l’ADN de beaucoup de Métis – n’aurait pas repris le dessus.

Document manuscrit et dactylographié.

Page de la demande de certificat de Josephte Chartrand (e000011889).

L’étude de la généalogie a occupé une place importante chez les jeunes Métis comme moi désireux de reprendre contact avec leurs racines afin de découvrir comment leurs ancêtres autochtones et européens sont venus à la rencontre les uns des autres pour créer un peuple unique embrassant les deux pans de sa culture. Lorsque l’on examine les documents généalogiques d’avant la création de la Nation métisse, soit vers la fin du XVIIIe siècle, on discerne des mouvements d’immigration et de migration de colons européens, ainsi que des tendances indiquant une cohabitation et des mariages interculturels.

Mon propre arbre généalogique a des racines dans différentes régions de la France comme la Gironde et la Picardie, d’où provenaient bon nombre de colons partis pour la Nouvelle-France. On compte par exemple parmi mes ancêtres Jacques Lussier, qui a été baptisé en 1620 à Rouen, en Normandie, et Marie Guyon, qui a été baptisée en 1624 à St-Jean de Mortagne, au Perche.

Pour les colons, bien avant que la Nation métisse ne soit créée, la conclusion d’alliances militaires avec les Premières Nations voisines était d’une importance capitale. Et ces relations ont laissé des traces dans mon arbre généalogique. Les Français et les Hurons étaient au départ liés par une relation symbiotique les amenant à faire front commun devant leurs adversaires de toujours : l’Empire britannique et les nations iroquoises. Ma propre histoire familiale porte aussi les traces du conflit entre les Hurons et les Iroquois : les documents de décès d’un de mes ancêtres d’il y a neuf générations, Nicolas Arendanki, mort en 1649, portent la mention « Huron tué par les Iroquois ». La fille de cet ancêtre, Catherine Anenontha (ou Annennontak), épousa en 1662 un colon français du nom de Jean Durand, dit Lafortune. La vie de ces personnes témoigne du conflit qui opposa les différentes nations autochtones de la région durant les premières années de la colonie, et confirme que des mariages entre des Hurons et des Européens avaient bel et bien lieu. Mais même si les descendants de ces personnes avaient des origines ethniques mixtes, on ne les considérait alors pas comme des Métis.

À mesure que les colons migraient vers l’intérieur du continent, on commença à voir des mariages avec des membres d’autres nations autochtones. Les archives nous montrent que ces unions ont eu différentes répercussions sociales et économiques. Parmi mes ancêtres ayant vécu vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXsiècle, on recense de nombreux mariages unissant des colons avec des femmes de différentes nations autochtones. Mes recherches ont aussi mis en évidence des unions entre des Québécois francophones et des femmes autochtones souvent désignées uniquement par leur prénom et par une mention de leur appartenance à une certaine nation. Certains des termes utilisés à l’époque ne sont plus employés de nos jours.

Aquarelle mettant en scène deux bâtiments blancs aux abords d’une rivière à l’avant-plan, où voguent deux bateaux.

Saint-Boniface, colonie de la rivière Rouge, de William Henry William Napier (c001065k)

Dans ma famille, des documents d’archives indiquent que Laurent Cadotte, baptisé en 1766 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan, au Québec, a épousé Susanne Crise (ou Crie) à Saint-Boniface, au Manitoba; qu’Etienne Boucher a épousé Marie Siouse (ou Sioux); que Pierre St-Germaine a épousé Louise Montagnaise (ou Chipewyan); et que Joseph Rocque a épousé une femme au prénom inconnu, désignée par la mention Amérindienne (ou Amerindian). Ce mouvement vers l’intérieur du pays et la multiplication des mariages interculturels indique que la majorité de ces personnes, sinon toutes, prenaient part à la traite de fourrures. Ces mariages et l’établissement de tels liens familiaux avec le peuple autochtone visaient donc vraisemblablement à consolider la situation économique des colons se consacrant à la trappe aux fins de commerce de la fourrure.

Sous l’impulsion des nouvelles structures politiques régissant la traite des fourrures au XIXe siècle, on assista à la naissance de plusieurs générations de familles aux origines métissées, qui ne s’identifiaient plus à un héritage exclusivement européen ou autochtone : elles avaient leur propre identité culturelle mariant différentes cultures. On appelle ce peuple la Nation métisse.

Si l’identité métisse est souvent associée à certaines familles à double ascendance de la région de la rivière Rouge, il est important de mentionner qu’il existe aussi des communautés métisses hors de cette zone, par exemple à Saint-Laurent, soit près du lac Manitoba, au sud-ouest de la province. C’est de là que viennent mes plus récents ancêtres. Vers la fin des années 1820, les Métis qui vivaient de manière semi-permanente dans cette région menaient différentes activités de subsistance caractéristiques, par exemple la pêche ou la production de sel pour répondre à la demande de postes des alentours.

Vers la moitié du XIXe siècle, quatre familles métisses étaient établies de façon permanente dans la région de Saint-Laurent au Manitoba : les Chartrand, les Pangman, les Lavallée et les Sayer. Les patronymes Chartrand et Lavallée ont pour moi une importance particulière : l’ascendance maternelle de mon père vient de Marie Rose Germaine Lavallée (que j’appelais « grand-maman »), baptisée à Saint-Laurent en 1918, et son ascendance paternelle, de Joseph Gedeon Harvey Chartrand, baptisé en 1907 à Saint-Laurent. Je ne l’ai jamais rencontré, mais on l’appelait apparemment Harvey.

Photographie couleur d’un homme et d’une jeune fille souriants, posant devant une caravane blanche et une voiture.

L’auteure de ces lignes et son père, Maurice Chartrand, qui forment une famille métisse contemporaine (vers la fin des années 1990).

Le terme « métis » évoque une multitude d’éléments culturels. Je souhaitais ici raconter l’histoire de l’une des communautés métisses du sud du Manitoba. En examinant les onze générations me précédant dans l’arbre généalogique de mon père, Maurice Emile William Chartrand, nous pouvons retracer l’histoire de colons français ayant immigré en Nouvelle-France au XVIIe siècle et de négociants de fourrure européens ayant migré vers l’intérieur du continent. Les mariages recensés dans mon propre arbre généalogique au cours des quatre derniers siècles illustrent le caractère graduel du métissage d’une famille.

De mon côté, j’aime penser à mes ancêtres et à la manière dont ils ont partagé leurs perspectives culturelles et leurs connaissances les uns avec les autres pour créer de nouvelles communautés et proposer une identité unique à leurs enfants. Et ça me donne le sourire de penser que mes parents ont fait de même pour moi, une Métisse des temps modernes.

Vous vous intéressez à l’histoire de votre famille ou à vos racines autochtones? La page Web sur la généalogie de Bibliothèque et Archives Canada est un excellent outil d’exploration.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Delia Chartrand travaille comme archiviste pour le projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.

Molly Lamb Bobak, première Canadienne artiste de guerre à l’étranger : un défi Co-Lab

Par Krista Cooke

Photo noir et blanc montrant une femme en uniforme, assise sur un quai, vue de côté. Elle tient une tablette à dessin et un crayon, et elle sourit. En arrière-plan, on voit un enfant blond ainsi que des voiliers amarrés au quai.

La lieutenante Molly Lamb, artiste de guerre du Service féminin de l’Armée canadienne, en train de dessiner à Volendam (Pays-Bas), septembre 1945. (a115762)

Molly Lamb Bobak (née Molly Lamb) fut la première Canadienne envoyée outre-mer en tant qu’artiste de guerre officielle. Elle est sans doute l’artiste peintre de la Deuxième Guerre mondiale qui a le mieux représenté la vie des femmes dans l’armée.

En 1942, fraîchement émoulue de l’école d’art de Vancouver, cette jeune peintre talentueuse s’enrôle dans le Service féminin de l’Armée canadienne en tant que dessinatrice. Son rêve : devenir artiste de guerre officielle.

Le Canada possédait déjà une vaste collection d’œuvres militaires, grâce au programme d’art militaire canadien établi durant la Première Guerre mondiale. Or, la contribution de Molly Lamb Bobak aux archives de la Deuxième Guerre mondiale est exceptionnelle. Ses œuvres, fruit de toute une vie consacrée à la peinture et au dessin, sont conservées dans nombre d’institutions canadiennes. Plusieurs se retrouvent notamment à Bibliothèque et Archives Canada (BAC), dont son remarquable journal de guerre. Maintenant numérisé, celui-ci peut être transcrit grâce à l’outil collaboratif Co-Lab.

Peu après son enrôlement, Molly Lamb Bobak commence à tenir un journal, qui apportera un précieux témoignage du rôle joué par le Service féminin de l’Armée canadienne dans l’effort de guerre. Ce journal, écrit à la main et agrémenté de dessins, s’intitule simplement W110278 (d’après son numéro matricule). Il offre un compte rendu personnel et instructif de la vie quotidienne dans l’armée. Rédigé entre novembre 1942 et juin 1945, il contient 226 pages illustrées et près de 50 croquis réalisés sur des feuilles intercalées entre ces pages.

Texte manuscrit et illustrations imitant une page de journal. Le texte est placé en colonne du côté droit; à gauche, un dessin montre une femme en uniforme militaire, et au bas, un autre dessin montre une scène dans une cantine. En haut de la page, on peut lire les titres « W110278 » (le numéro matricule de Molly Lamb Bobak) et « Girl Take Drastic Step! » (Une jeune femme franchit une étape importante).

Extrait du journal manuscrit de Molly Lamb Bobak, illustrée de dessins colorés. (e006078933)

Page manuscrite contenant du texte et des illustrations. On peut voir deux femmes en uniforme militaire, quatre femmes prenant la pose, deux femmes attablées dans un restaurant, un petit cochon rose et quatre femmes marchant au pas. La page est coiffée du titre « Life Begins as Second-Lieutenant! » (Les débuts d’une sous-lieutenante).

Extrait du journal manuscrit de Molly Lamb Bobak. (e011161136)

La première page du journal (ci-dessus) est révélatrice du ton humoristique et du point de vue original adoptés par l’artiste. Écrit dans un style journalistique, son format s’apparente à celui d’un grand quotidien. En manchette, on peut lire « Girl Take Drastic Step! » (Une jeune femme franchit une étape importante), « You’re in the Army now as Medical Test Okayed » (Vous faites maintenant partie de l’Armée, vous avez réussi l’examen médical). Suivent des bulletins de nouvelles écrits à la main, parsemés d’anecdotes amusantes et de dessins aux couleurs vives, qui racontent la vie des femmes militaires durant la Deuxième Guerre mondiale.

Ce journal offre un compte rendu quotidien de la vie de Molly Lamb Bobak dans le Service féminin de l’Armée canadienne, où elle travaille d’abord comme serveuse dans les cantines avant d’aller suivre une formation de base en Alberta. En 1945, elle est promue au grade de lieutenant au sein de la Section historique des Forces armées canadiennes. Pendant ses années de service au Canada, elle dessine le monde qui l’entoure. Plusieurs de ces dessins serviront éventuellement d’études pour ses peintures.

Trois ans après s’être enrôlée, Molly Lamb Bobak atteint son but ultime : elle devient la première Canadienne envoyée outre-mer en tant qu’artiste de guerre officielle. Elle en parle avec enthousiasme dans son journal, écrivant : « Lamb’s Fate Revealed…To Be First Woman War Artist! »  (Le destin de Lamb se réalise… Être la première femme artiste de guerre!).

Mais malgré son talent, rien n’est gagné d’avance. À l’époque, le point de vue des femmes n’est pas une priorité pour le programme d’art militaire. Comme elle le racontera plus tard, « être la première femme artiste de guerre, dans un groupe de neuf hommes, c’était toute une réussite pour moi… parce que je sais que l’Armée ne voulait pas de femmes artistes, à l’époque. » [Traduction ]

Molly Lamb Bobak attribue son succès au peintre A. Y. Jackson, membre du Groupe des Sept et ami de sa famille. Celui-ci l’avait recommandée au directeur du Musée des beaux-arts du Canada, associé au programme d’art militaire. Il avait fait valoir que si on lui en donnait la chance, Molly pourrait aller loin. Ce qu’elle fera!

Photo noir et blanc, prise de côté, montrant Molly Lamb Bobak en train de peindre devant un chevalet, un pinceau et une palette de couleurs à la main.

Molly Lamb Bobak peignant la buanderie de la base stationnaire no 1 (on voit ci-dessous l’œuvre terminée). (a188549)

Toile colorée représentant des femmes (certaines en uniforme) qui font la file devant un bâtiment. On voit à l’arrière-plan des collines verdoyantes et des arbres. Cette œuvre est la version achevée du tableau que Bobak est en train de peindre dans la photographie ci-dessus.

La buanderie de la base stationnaire no 1, une œuvre de Molly Lamb Bobak conservée au Musée canadien de la guerre (Musée canadien de la guerre, no 19710261-1617).

Après le cessez-le-feu de 1945, l’armée envoie Molly Lamb Bobak en Angleterre, aux Pays-Bas, en Belgique et en Allemagne. Des quelque 30 artistes de guerre canadiens de la Deuxième Guerre mondiale, elle se distingue en créant des œuvres qui portent essentiellement sur les femmes militaires. Environ 50 000 Canadiennes se sont enrôlées dans l’armée durant la Deuxième Guerre mondiale. Mais leur expérience n’intéresse pas beaucoup les artistes masculins et les administrateurs du programme d’art militaire, qui préfèrent généralement les scènes montrant des champs de bataille et des militaires de sexe masculin. En tant que membre du Service féminin de l’Armée canadienne, Molly Lamb Bobak jouit d’un accès privilégié aux femmes et peut témoigner de leur quotidien dans ses œuvres. Comme elle l’expliquera plus tard, « la structure même de la vie militaire convient au peintre… Où que l’on regarde, il y a quelque chose de fantastique à peindre… L’on pourrait passer des heures à dessiner les membres du Service qui arrivent et repartent, ou encore les nouvelles recrues, les filles de corvée en salopettes, l’officier de service ». [Traduction]

Pendant son service outre-mer, Molly Lamb Bobak réalise des dizaines d’œuvres, qui font maintenant partie de la collection d’art militaire Beaverbrook conservée au Musée canadien de la guerre. Jumelés aux documents conservés à Bibliothèque et Archives Canada, ils dressent un excellent portrait de sa vie militaire et artistique.

Après la guerre, Molly épouse Bruno Bobak, un collègue artiste de guerre lui aussi. Leur histoire d’amour avait commencé alors qu’ils partageaient un studio à Londres; elle durera jusqu’à leur décès. (Molly Lamb Bobak est décédée en 2014; Bruno Bobak, en 2012.) Leurs archives communes sont conservées à Bibliothèque et Archives Canada.

Nous vous invitons à utiliser notre outil Co-Lab pour transcrire, étiqueter, traduire et décrire des documents numérisés de notre collection, y compris le journal de guerre de Molly Lamb Bobak.


Krista Cooke est conservatrice à la Division des expositions de Bibliothèque et Archives Canada. Ce billet de blogue s’inspire d’un billet antérieur rédigé par Carolyn Cook, anciennement de BAC.

CIL : L’histoire derrière la marque

Par François Larivée

Le sigle CIL fait partie de ces marques de commerce qui évoquent immédiatement quelque chose dans l’imaginaire populaire – dans ce cas-ci, la peinture. Or, lorsqu’on découvre l’histoire de l’entreprise derrière cette marque bien connue, on constate avec surprise que CIL tire son origine de la fabrication d’explosifs et de munitions.

Photographie noir et blanc montrant un grand panneau de forme rectangulaire ancré dans un talus et affichant une publicité de la compagnie CIL. La publicité prend la forme d’une œuvre peinte, avec une maison à chaque extrémité, le tout situé dans un paysage de banlieue. Entre les deux maisons, on aperçoit le logo ovale de la compagnie CIL, avec les mots « Peintures » en haut à gauche et « Paints » en bas à droite.

Panneau publicitaire de la compagnie CIL sur le boulevard Monkland, Ville LaSalle (Québec), vers 1950. (a069072)

Des origines explosives

En fait, les origines de la CIL remontent jusqu’en 1862, avant même la Confédération. Cette année-là, la Hamilton Powder Company voit le jour à Hamilton, en Ontario. Cette compagnie se spécialise dans la production de poudre noire, utilisée alors comme explosif pour divers usages, et plus spécialement pour la construction des voies ferrées (un secteur alors en plein essor).

Les activités de la Hamilton Powder Company culminent en 1877 avec l’obtention d’un important contrat : participer aux travaux de construction du chemin de fer national devant relier l’Est du Canada et la Colombie-Britannique. (Ce lien, comme on le sait, était une condition posée par la Colombie-Britannique pour se joindre à la Confédération.) La poudre noire produite par la compagnie est alors utilisée pour permettre le périlleux passage de la voie ferrée à travers les Rocheuses, dans les années 1884 et 1885.

À la suite de son expansion, la Hamilton Powder Company déplace son siège social à Montréal. C’est aussi dans les environs de Montréal, à Belœil, qu’elle développe à partir de 1878 ce qui deviendra son principal site de production d’explosifs.

En 1910, elle fusionne avec six autres compagnies canadiennes, majoritairement spécialisées elles aussi dans la production d’explosifs. Ensemble, elles forment une nouvelle entreprise : la Canadian Explosives Company (CXL). Bien que les explosifs demeurent l’essentiel de sa production, de nouvelles activités s’ajoutent, dont la fabrication de produits chimiques et de munitions.

L’une des compagnies ayant participé à la fusion, la Dominion Cartridge Company, se spécialisait déjà en effet dans la fabrication de munitions, et plus particulièrement de cartouches de fusils (surtout utilisées pour la chasse). Elle avait été fondée en 1886 à Brownsburg, au Québec, par deux Américains – Arthur Howard et Thomas Brainerd – et par le Canadien John Abbott, qui deviendrait plus tard le troisième premier ministre du pays. En 2017, Bibliothèque et Archives Canada a acquis une importante partie du fonds d’archives de la CIL portant sur son usine de Brownsburg.

Guerres mondiales et munitions militaires

Au cours de la première moitié du 20e siècle, la compagnie produit de plus en plus de munitions. En effet, conséquence des deux guerres mondiales, la demande est en forte hausse, et particulièrement pour les munitions militaires.

Dès 1915, l’Arsenal fédéral (responsable de la production de munitions militaires au Canada) ne peut satisfaire seul à la demande. Le gouvernement canadien sollicite donc l’aide de la Dominion Cartridge, alors l’une des plus grandes compagnies privées dans ce secteur. Elle obtient ainsi d’importants contrats pour produire des munitions militaires.

Décret approuvé et signé le 4 mai 1915 par le Bureau du Conseil privé, sur la recommandation du ministère de la Milice et de la Défense. Il autorise l’établissement d’un contrat avec la Dominion Cartridge Company Limited de Montréal pour la production de cent millions de munitions de type .303 Mark VII, selon les spécifications du bureau britannique de la Guerre (War Office), à 36 $ par mille livres.

Décret du Bureau du Conseil privé approuvant l’établissement d’un contrat avec la Dominion Cartridge Company pour la production de munitions, mai 1915. (e010916133)

Afin de refléter la diversification progressive de ses opérations, la compagnie prend le nom, en 1927, de Canadian Industries Limited (CIL).

Après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la CIL augmente encore davantage sa production de munitions militaires. En partenariat avec la Couronne, elle met sur pied en 1939 une filiale dédiée exclusivement à ce secteur d’activité : la Defence Industries Limited (DIL). La Couronne est propriétaire des usines et des équipements, mais délègue à la CIL la gestion des opérations. Elle lui fournit aussi les fonds nécessaires pour faire fonctionner les usines, bien qu’elle n’en achète pas la production.

Les Alliés ayant d’importants besoins en munitions, la DIL prend rapidement de l’expansion. Elle ouvre de nombreuses usines : en Ontario, à Pickering (Ajax), Windsor, Nobel et Cornwall; au Québec, à Montréal, Brownsburg, Verdun, Saint-Paul-l’Hermite (usine Cherrier), Sainte-Thérèse (usine Bouchard), Belœil et Shawinigan; ainsi qu’au Manitoba, à Winnipeg.

Certaines occupent des sites immenses, et la DIL devient l’un des plus importants complexes industriels. En 1943, au sommet de son activité, elle emploie plus de 32 000 personnes, en grande majorité des femmes.

Photographie noir et blanc d’une employée vêtue d’un uniforme et d’un bonnet blancs, tenant un projectile qu’elle présente à l’honorable C. D. Howe. Derrière eux, plusieurs projectiles de formats différents sont exposés sur une table. À l’arrière-plan, on voit quelques civils et militaires debout sur une estrade, derrière un lutrin.

Edna Poirier, une employée de la Defence Industries Limited (DIL), présente à l’honorable C. D. Howe le 100 000 000e projectile fabriqué à l’usine Cherrier, Saint-Paul-l’Hermite (Québec), septembre 1944. (e000762462)

Photographie noir et blanc montrant des employés devant des bâtiments d’usine, s’éloignant de ce qui semble être un vestiaire. La plupart sont vus de dos; d’autres font face à la caméra ou discutent entre eux. On aperçoit en arrière-plan quelques wagons de train.

Des ouvriers et des ouvrières quittant l’usine Cherrier de la Defence Industries Limited pour aller prendre le train, Saint-Paul-l’Hermite (Québec), juin 1944. (e000762822)

Nouveaux produits et centenaire

Après la Seconde Guerre mondiale, la CIL réduit progressivement la production de munitions, qu’elle abandonne définitivement en 1976 pour se concentrer sur les produits chimiques et synthétiques, les fertilisants agricoles et les peintures. Elle commence alors à investir une importante partie de son budget de fonctionnement dans la recherche et le développement de nouveaux produits. Son laboratoire central de recherche, mis sur pied en 1916 près de l’usine de Belœil, prend de l’ampleur, comme en témoigne une importante partie du fonds d’archives de la CIL conservé à Bibliothèque et Archives Canada.

L’essor de l’usine d’explosifs et du laboratoire dans la région de Belœil débouche sur la création, en 1917, d’une toute nouvelle municipalité : McMasterville, ainsi nommée en l’honneur de William McMaster, premier président de la Canadian Explosives Company en 1910.

Photographie noir et blanc d’un travailleur portant un équipement de protection et une visière, versant d’une machine un liquide blanc coulant en une bande uniforme dans un cylindre qu’il tient de la main droite. Un peu de fumée s’échappe du liquide.

Travailleur versant du nylon liquide à partir d’un autoclave, Canadian Industries Limited, Kingston (Ontario), vers 1960. (e011051701)

Photographie noir et blanc d’un travailleur remplissant un sac en le tenant sous le bec verseur d’une machine. Une pile de sacs vides se trouve près de lui. On peut lire sur les sacs : « CIL Fertiliser ».

Mise en sac de l’engrais chimique à l’usine de Canadian Industries Limited, Halifax (Nouvelle-Écosse), vers 1960. (e010996324)

Même si la CIL diversifie ses opérations, la production d’explosifs demeure son principal facteur de croissance et de profitabilité. Ces explosifs sont utilisés dans de nombreux projets d’envergure, dont des projets miniers à Sudbury, Elliot Lake, Thompson, Matagami et Murdochville, et des projets hydroélectriques à Manicouagan, Niagara et Churchill Falls. Ils servent aussi lors de la construction de la voie maritime du Saint-Laurent et de l’autoroute transcanadienne.

Pour souligner son centenaire, en 1962, la compagnie fait construire un important immeuble au centre-ville de Montréal : la maison CIL (aujourd’hui la tour Telus). Les travaux s’échelonnent de 1960 à 1962 et témoignent de l’essor de la CIL.

À la même époque, la compagnie achète une maison patrimoniale dans le Vieux-Montréal, qu’elle restaure et baptise d’abord la Maison du centenaire de CIL, puis la maison Del Vecchio (en hommage à celui qui la fit construire). Elle y expose périodiquement des pièces de collection venant de son musée d’armes et de munitions, à Brownsburg.

La compagnie disparaît, mais la marque demeure

En 1981, la CIL déménage son siège social de Montréal vers Toronto. Son laboratoire central de recherche, quant à lui, est transféré de McMasterville à Mississauga. L’usine d’explosifs de McMasterville reste cependant en activité, et ce, malgré les nombreux accidents de travail – certains mortels – qui y surviennent. Elle diminuera progressivement sa production, avant de fermer pour de bon en 2000.

L’époque florissante de la CIL était toutefois déjà révolue depuis un certain temps, puisque depuis 1988, la compagnie n’était qu’une simple filiale de la compagnie britannique de produits chimiques ICI (elle-même acquise en 2008 par la compagnie hollandaise AkzoNobel).

Pour clore la boucle, en 2012, la compagnie américaine PPG acheta d’AkzoNobel sa division de production de revêtements et de peintures – et, par la même occasion, la marque de peinture si bien connue CIL, qui existe encore aujourd’hui.

Ressources connexes


François Larivée est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de la Direction générale des archives.

Comment la mort d’un premier ministre est devenue une grande source d’inspiration dans l’art canadien

Portrait en buste de l’ancien premier ministre canadien sir John Sparrow Thompson.

Sir John Sparrow David Thompson par Bonne de Bock, vers 1895 (e000000122)

La mort subite du quatrième premier ministre canadien, sir John Sparrow David Thompson (1845-1894), lors d’un déjeuner officiel au château de Windsor au Royaume-Uni, a profondément ébranlé et attristé les Canadiens de l’époque, qui furent toutefois honorés de voir la reine Victoria déposer la couronne funéraire de ses propres mains sur le cercueil de « son défunt premier ministre ».

Ce fut une période de deuil binational. Le décès, en raison de sa nature inattendue et de la splendeur des funérailles des deux côtés de l’Atlantique, fit les manchettes de l’époque au Canada . Une grande partie de la couverture médiatique prit un ton impérialiste et nationaliste.

Photographie du buste de Frederic Marlett Bell-Smith.

Portraits of Artists from Archives Of American Art, Smithsonian Institution

L’artiste canadien Frederic Marlett Bell-Smith (1846-1923) fût inspiré à capter l’émotion de cet événement par le bias d’un ambitieux projet nationaliste d’art public commémoratif.

Bell-Smith conçut donc une série de trois toiles monumentales qu’il avait l’intention de vendre au gouvernement canadien. Ultimement, il espérait que la série serait exposée à perpétuité, soit au Musée des beaux-arts du Canada, soit sur la Colline du Parlement.

Dans chacun des trois tableaux, l’artiste choisit de rendre un profond hommage au défunt. La scène du premier, Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, également connu sous le nom de « L’hommage », se passe au château de Windsor. Le sujet en est la reine Victoria déposant solennellement la couronne sur le cercueil du défunt premier ministre.

Tableau représentant les personnes qui ont assisté à la messe célébrée au château de Windsor pour le défunt premier ministre sir John Thompson. La reine Victoria dépose une couronne sur le cercueil sous le regard d’éminents invités et de membres de sa cour.

Hommage de la reine Victoria à son premier ministre canadien décédé, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1896 (c141808k)

Le deuxième tableau, L’arrivée du Blenheim à Halifax, également connu sous le nom de « L’arrivée », dépeint la cérémonie tenue sur le pont du HMS Blenheim, le « navire de guerre le plus rapide » de la reine Victoria. C’est avec les plus grands honneurs que le Blenheim avait été choisi pour transporter la dépouille de Thompson au Canada, ses flancs peints en noir et sa passerelle drapée d’une étoffe tout aussi sombre.

Photographie d’une peinture à l’huile originale montrant la dépouille du défunt premier ministre Thompson sur le pont du HMS Blenheim à son arrivée à Halifax.

L’arrivée du Blenheim à Halifax, photographie du tableau original de 1895, prise vers 1902 par les studios Cunningham (e011213232)

Malheureusement, la seule trace qu’il nous reste de ce tableau est une photographie en noir et blanc, l’original ayant été détruit dans l’incendie sur la Colline du Parlement en 1916.

Les funérailles d’État de Sir John Thompson à Halifax, par Frederic Marlett Bell-Smith, 1897 (c147277k)

Le troisième et dernier tableau de la série, Les funérailles d’État de sir John Thompson à Halifax, également connu sous le nom « Les funérailles d’État », dépeint les funérailles nationales canadiennes de Thompson célébrées à Halifax, en Nouvelle-Écosse, le 3 janvier 1896.

Les tableaux de Bell-Smith ne représentent jamais Thompson lui-même; ils dressent plutôt un tableau fidèle des personnes en deuil les plus connues. Il s’agit principalement de membres de la royauté britannique (la reine Victoria a accordé à Bell-Smith un siège à vie), et de personnalités de la cour. On y trouve entre autres le « fidèle serviteur indien » de la reine, Mohammed Abdul Karim (1863-1909) ou « Abdul », qui figure en bonne place dans la première toile. Autrement, la distribution est principalement composée de figures politiques et de citoyens éminents de Halifax et d’Ottawa, donc de gens susceptibles d’acheter les œuvres pour le peuple canadien.

Détail illustrant Mohammed Abdul Karim.

«Abdul », détail de « L’hommage » (c141808k)

Détail illustrant des personnalités politiques et des citoyens éminents de l’époque.

Détail de personnes endeuillées dans « Les funérailles d’État » (c141808k)

Malheureusement, Bell Smith a peut-être ruiné lui-même son projet commémoratif en cherchant trop ardemment à cultiver des mécènes.

En effet, le temps que les tableaux soient terminés, le gouvernement avait changé de mains. « Le nouveau gouvernement libéral n’avait pas l’intention d’acheter des portraits de ses opposants ni des tableaux les glorifiant », indique Eva Major-Marothy, ancienne conservatrice en chef et archiviste en art principale de Bibliothèque et Archives Canada, dans son importante étude sur la série.

La qualité des œuvres est peut-être aussi en cause. La composition des « Funérailles d’État » semble particulièrement maladroite et forcée, peut-être en raison de la volonté d’y faire entrer trop de figures importantes. Dans certains cas, la taille des silhouettes est exagérée et la position est peu naturelle, comme si les portraits avaient été découpés ailleurs et collés là. À l’époque, le conservateur du Musée des beaux-arts du Canada se sentait « incapable de recommander leur achat ».

En fin de compte, la série entière est tombée dans l’oubli, et deux des tableaux ont été considérés comme perdus pendant de nombreuses années. Mais qu’est-il advenu, en fait, de ces toiles monumentales?

« L’hommage » a été achetée par la Women’s Canadian Historical Society de Toronto vers 1914 et donnée aux Archives nationales (l’ancien nom de Bibliothèque et Archives Canada) un peu avant 1931. Elle est restée dans l’oubli jusqu’à ce qu’un inventaire de grandes œuvres roulées la mette au jour. La toile avait été gravement endommagée, mais l’équipe de restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada l’a expertement remise en état et elle reste un exemple extraordinaire de travail de conservation.

« L’arrivée », quant à elle, a été achetée par un sénateur dont le portrait y figure en bonne place. Après sa mort, sa veuve en a fait don au Musée des beaux-arts du Canada. La peinture a ensuite été transférée à la Salle des chemins de fer, sur la Colline du Parlement, où elle a été détruite dans l’incendie de 1916.

« Les funérailles d’État », troisième et dernier tableau, n’a jamais été vendu et est resté dans la famille de l’artiste, qui l’a donné à Bibliothèque et Archives Canada en 1997.

Aujourd’hui, les deux tableaux restants sont réunis dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada; ils offrent un aperçu fascinant de l’histoire de la commémoration publique au Canada.

Référence : Eva Major-Marothy, The Wrong Commemoration: Frederic Marlett Bell-Smith’s Paintings of the State Funeral of Sir John Thompson, dans Public Art in Canada, Toronto, 2009 (en anglais seulement).

Igor Gouzenko et le début de la Guerre froide

Par Daniel German

La Deuxième Guerre mondiale, une « guerre chaude », prend officiellement fin le 2 septembre 1945 avec la capitulation du Japon. Trois jours plus tard, le 5 septembre au soir, la Guerre froide – ou du moins ce qui deviendra la Guerre froide aux yeux du grand public – commence. Ce jour-là, un agent subalterne de l’ambassade de l’Union soviétique à Ottawa tente de faire défection au Canada en emportant avec lui divers documents de l’ambassade.

Cet homme, Igor Sergeyevich Gouzenko, est bien plus qu’un simple diplomate subalterne: il est membre de la Glavnoye razvedyvatel’noye upravleniye (GRU), soit l’organisme du renseignement militaire à l’étranger des forces armées soviétiques. Ses principales fonctions au sein de la légation soviétique d’Ottawa incluent le cryptage et le décryptage de messages pour le chef local de la GRU. Ce dernier, le colonel Nikolai Zabotin, assume le rôle d’attaché militaire soviétique tout en gérant plusieurs agents au Canada qui s’affairent à obtenir des renseignements pour l’Union soviétique.

Gouzenko, qui vient d’apprendre l’annonce de son retour dans l’Union soviétique, en craint les conséquences. Il décide donc de faire défection, rassemblant des documents qui, il l’espère, prouveront aux autorités canadiennes qu’il est une source d’information précieuse sur les activités du renseignement des Soviétiques. Mauvaise nouvelle pour son anxiété et celle de sa femme : les débuts de sa défection relèvent de la farce et du mélodrame, discréditant l’information qu’il souhaite communiquer.

Au cours des 24 heures suivant son départ de l’ambassade, Gouzenko passe du coq-à-l’âne, tentant de raconter son histoire aux médias, à la police et au gouvernement. Tous ses efforts sont contrecarrés. On pense qu’il invente des choses, on l’envoie ailleurs ou on décide simplement que toute interaction avec lui causera trop de problèmes avec les Soviétiques.

Une photo couleur d’un immeuble résidentiel en briques brunes avec une porte blanche.

Photo de l’immeuble résidentiel où habitent Igor Gouzenko et sa femme en 1945. Source : BAC.

Le soir du 6 septembre 1945 commence de la même façon. Gouzenko et sa femme se cachent dans leur appartement, vivant dans la peur puisque personne ne les prend au sérieux. Leurs inquiétudes grandissent lorsqu’ils aperçoivent deux hommes surveillant leur résidence et entendent des coups et une voix à la porte. Gouzenko reconnaît alors la voix d’un autre agent soviétique. Les Gouzenko se rendent chez des voisins, soit un membre de l’Aviation royale du Canada (ARC) et sa femme, pour y trouver refuge. Le membre de l’ARC offre de partir à vélo pour aller chercher l’aide de la police.

Après le départ de ce voisin serviable, cette histoire digne d’un vaudeville se poursuit. Il semble que la demande du membre de l’ARC ait porté ses fruits puisque deux agents du Service de police d’Ottawa arrivent et questionnent Gouzenko, qui leur dit qu’il est en possession de renseignements secrets extrêmement importants pour les Soviétiques. Les agents, peut-être pour tenter d’apaiser Gouzenko qui est possiblement dans tous ses états à ce moment, affirment qu’ils surveilleront le bâtiment pendant la nuit et qu’il n’aura qu’à fermer la lumière de la salle de bain de la famille de l’ARC s’il y a un problème. Les agents partent ensuite, laissant les Gouzenko terrés dans cet appartement.

Photo noir et blanc d’une femme et d’un homme, une capuche lui recouvrant le visage, regardant un livre intitulé The Fall of a Titan. Sur la couverture, on voit une photo de Joseph Stalin et le nom de l’auteur, Igor Gouzenko.

Igor Gouzenko à la télévision, tenant son livre La chute d’un titan [The Fall of a Titan] (a129625).

Peu avant minuit, les occupants nerveux de l’appartement voisin s’aperçoivent qu’une personne s’est introduite dans l’appartement des Gouzenko et s’y promène. À leur arrivée, les policiers y trouvent quatre représentants de l’ambassade soviétique, y compris le deuxième secrétaire (qui est en fait le chef canadien de la Naródnyy Komissariát Vnútrennikh Del ou NKVD [Commissariat du peuple aux Affaires intérieures], aussi connue comme étant la Sécurité interne soviétique). Il est accompagné de l’attaché militaire adjoint et deux subalternes (l’un d’eux est également un membre de la NKVD). Les quatre hommes affirment qu’ils sont là pour une raison légitime, mais n’arrivent pas à expliquer pourquoi ils ont brisé la serrure pour entrer dans l’appartement. Même si on demande aux Soviétiques de rester pour répondre à des questions, ces derniers s’en vont peu après l’arrivée d’un agent de police de niveau supérieur qui souhaite lancer une enquête dans cette affaire, laquelle semble maintenant beaucoup plus sérieuse.

Le lendemain matin, des policiers d’Ottawa escortent Igor Gouzenko aux bureaux de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), où il raconte son histoire et remet les documents qu’il a volés à l’ambassade. La GRC, qui croit maintenant à l’importance du témoignage de Gouzenko, étudie les documents avec soin.

À l’insu de Gouzenko, ses actions du 6 septembre sont déjà connues des échelons supérieurs du gouvernement canadien. Il n’aurait certainement pas été aussi optimiste s’il avait appris l’opinion originale du premier ministre (W. L. M. King) au sujet de ce dossier. Selon une note personnelle se trouvant dans les journaux de M. King, ce dernier avait appris le désir de Gouzenko de faire défection au matin du 6 septembre ainsi que l’existence des documents volés. M. King avait décidé que cela causerait trop de problèmes et que, de toute façon, la déclaration d’un espion soviétique au Canada était sûrement exagérée. Lorsqu’il apprend l’état de détresse de Gouzenko et le fait qu’il pense au suicide, le premier ministre ordonne qu’un membre de la sécurité canadienne surveille son appartement. Si Gouzenko passe à l’acte, l’affaire devra être remise au service de police local après l’obtention des documents secrets par le gouvernement.

Cette affaire est précipitée par les événements survenus cette nuit-là et les documents montrés à la GRC le lendemain. Confrontés à l’information figurant dans ces documents, le premier ministre et les services de sécurité du Canada, de la Grande-Bretagne et des États-Unis sont stupéfaits par la portée et la complexité des activités d’espionnage des Soviétiques.

En 1946, une commission royale d’enquête lancée mentionne plusieurs noms, dont ceux de scientifiques, de soldats, de bureaucrates et de politiciens. À la fin de l’enquête publique, les citoyens de l’Alliance occidentale sont sidérés puisque des scientifiques éminents, et même un député, ont trahi le Canada. L’espoir de notre paisible royaume s’évapore : il n’y aura pas de tranquillité d’après-guerre et de bonne entente entre les alliés. Les relations entre l’Union soviétique et l’Occident se refroidissent et mènent à la Guerre froide.

Une plaque rouge avec des écritures dorées et les armoiries du Canada dans le coin supérieur gauche.

Une photo d’une plaque commémorant Igor Gouzenko et décrivant l’affaire Gouzenko. Source : BAC.


Daniel German est archiviste principal à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

L’internement des Canadiens japonais – plus de 40 000 pages et 180 photos numérisées par le Numéri-Lab

Gabrielle Nishiguchi

Depuis son lancement en 2017, le Numéri-Lab a hébergé de nombreux projets, dont deux ont été réalisés dans le cadre de Landscapes of Injustice, un projet majeur de sciences humaines et de justice sociale d’une durée de sept ans, dirigé par l’Université de Victoria, et auquel se sont joints à ce jour quinze partenaires des sphères culturelle et universitaire et du gouvernement fédéral, notamment Bibliothèque et Archives Canada. Ce projet de recherche consiste à documenter et à raconter l’histoire des Canadiens japonais dépossédés de leurs biens – dont la vente forcée fut rendue légale par le décret 1943-0469 (le 19 janvier 1943) – durant la Seconde Guerre mondiale.

Au total, plus de 40 000 pages de documents textuels et plus de 180 photos ont été numérisées par les deux chercheurs avec la collaboration de Landscapes of Injustice. Certains documents sont d’ores et déjà consultables en ligne, notamment les photos concernant l’internement des Canadiens japonais.

Les photos concernant l’internement des Canadiens japonais

Réunies dans trois albums, ces photos ont été prises lors de tournées d’inspection des camps d’internement en 1943 et en 1945. Les deux premiers albums contiennent des photos prises dans des camps en Colombie-Britannique par Jack Long, du Service de la photographie de l’Office national du film du Canada.

Le troisième album, de 1943, renferme vingt-sept photos d’Ernest L. Maag, délégué du Comité international de la Croix-Rouge au Canada. S’y trouvent des photos illustrant les duretés de l’hiver pour les Canadiens japonais internés, comme celle, ci-dessous, de la voiture du délégué enlisée dans l’abondante neige bordant la route au moment de sa tournée d’inspection.

Trois hommes et une voiture dans une tempête de neige – (de droite à gauche) un homme est debout près de la portière, un deuxième est penché près de la roue arrière droite et un troisième vient les aider.

Photo no 26 [L’automobile du délégué du Comité international de la Croix-Rouge est prise dans une épaisse neige lors de sa tournée d’inspection des camps en hiver 1943]. Photo : Ernest L. Maag (e999900382-u)

Ci-dessous, des baraques dans un camp d’internement, avec de la neige pelletée contre leurs murs de planches à feuillure, recouverts d’un papier goudronné les protégeant des éléments.

(de droite à gauche) Des enfants se tiennent devant leurs baraques en bois à feuillure, contre lesquelles on a pelleté la neige. Plus loin, une personne internée marche dans cette rue de fortune. Les murs des baraques sont recouverts d’un papier goudronné les protégeant des éléments.

Photo no 5 [dans un camp d’internement, on a pelleté la neige contre les baraques, dont les murs de planches à feuillure sont recouverts d’un papier goudronné isolant. Photo : Ernest L. Maag] (e999900386-u)

On peut consulter toutes les photos numérisées lors du projet au moyen de l’outil Recherche dans la collection en utilisant les mots-clés « photos au sujet de l’internement des Canadiens japonais ».

Une logique fautive et préjudiciable

Il faut savoir que les photos prises par Jack Long avaient été commandées par le gouvernement canadien durant la Seconde Guerre mondiale dans le but de faire croire que les quelque 20 000 Canadiens japonais, qu’il avait internés de force en 1942, étaient particulièrement bien traités, et qu’en fait ils aimaient la vie dans les camps d’internement.

Les bureaucrates appliquaient une logique fautive et préjudiciable qui leur faisait ranger les Canadiens d’origine japonaise – dont les trois quarts étaient nés au Canada ou avaient été naturalisés citoyens canadiens – dans la même catégorie que les Japonais du Japon impérial. Ce parti pris discriminatoire procédait du raisonnement suivant : si les autorités impériales japonaises voyaient ces photos, ils pourraient être amenés à mieux traiter les soldats canadiens prisonniers de guerre de l’Axe.

Légendes originales

Les légendes originales reflètent l’intention initiale des photos, et sont donc cohérentes avec les mentalités des années 1940. Les personnes internées ne sont pas désignées comme étant de nationalité canadienne; on les appelle des « Japonais », à l’exception d’un cas où on utilise le terme péjoratif « Japs ». Les non-Japonais sont des « Blancs », des « Occidentaux » ou « des personnes d’autres races ». Seuls des non-Japonais sont nommés dans les légendes.

On ne ménage pas les euphémismes. On parle d’économie d’espace et de confort chaleureux pour ne pas dire que la baraque est trop petite. Les internés sont « des personnes évacuées ». Si on les déporte, ils sont « rapatriés ». Les baraques d’internement sont « des chalets ». Le camp lui-même est un « centre d’habitation » ou « un quartier ». On y trouve « des allées de maisons bien disposées » et des « avenues agréables ». Souvent, on a soin d’expliquer que les personnes internées sont traitées comme des Canadiens : « Dans les hôpitaux des camps, des mères accouchent comme dans tout autre hôpital. Voyez cette mère tout heureuse qui bavarde avec le docteur Burnett, directeur de l’hôpital »; « À la fin de l’année scolaire, les élèves japonais des familles évacuées tiennent une fête de fin d’année comme partout ailleurs au Canada. Les quartiers ne sont pas gardés, et les parents et amis évacués peuvent se rendre visite, ou faire du sport en plein air. »

On ne ménage pas non plus les qualificatifs : « joyeux », « moderne », « un bel endroit », « bien équipé », « bien pourvu », « propre », « aussi parfait que possible »… Près d’une photo prise à l’hôpital du camp de New Denver, en Colombie-Britannique, dans l’aile des femmes, l’auteur de la légende interprète la scène : « on voit toute la chaleur humaine que véhiculent ces sourires ». Dans ce cas-ci, le ruban ornant les cheveux de la patiente internée pourrait bien être la preuve que la scène était arrangée pour la photo.

(de gauche à droite) Patiente alitée (et internée), avec une infirmière à son chevet.

Dans l’aile féminine de l’hôpital du camp de New Denver, on voit toute la chaleur humaine que véhiculent ces sourires. [Le photographe semble avoir préparé cette scène avec la patiente internée; remarquons le ruban ornant le sommet de sa chevelure.] (e999900300-u)

Certes, les photos de M. Long ont été minutieusement arrangées par une main professionnelle, mais il n’y a pas à se méprendre sur le sourire forcé et artificiel des personnes internées dans les camps.

Au vu des photos de M. Long, un fonctionnaire du ministère des Affaires extérieures a écrit ce commentaire sur la pochette du dossier : « Ce sont d’excellentes photos. » En revanche, son collègue Arthur Redpath Menzies a rédigé le 26 avril 1943 un autre commentaire sous le premier, commentaire qui nous rappelle brutalement la réalité cachée derrière la façade prise en photo : « Il faut comprendre qu’en réalité, cet endroit n’a absolument rien d’enchanteur. Des gens qui y sont allés m’en ont parlé : c’est très froid, et il n’y a pas de travail, sinon scier du bois […] Ce n’est pas un endroit très agréable – pour des citoyens canadiens dont le seul crime est la couleur de leur peau ». M. Menzies est par la suite devenu chef de mission du Canada au Japon, en 1950, puis ambassadeur extraordinaire avec pleins pouvoirs en République populaire de Chine et en République socialiste du Vietnam en 1976.

Un village environné de montagnes. On aperçoit plusieurs bâtiments à l’avant-plan et des rangées de plus petites habitations plus loin à gauche.

À Lemon Creek, en C.-B., les maisons des personnes évacuées sont assez espacées pour qu’elles y vivent confortablement et cultivent un potager. Dans chaque chalet vit une famille. [Baraques au camp d’internement de Lemon Creek, en C.-B.] Photo : Jack Long (e999900291)

Un homme est debout devant un grand rayonnage incliné rempli de caractères d’imprimerie japonais.

Une partie des milliers de caractères d’imprimerie japonais utilisés pour The New Canadian, un journal hebdomadaire de Kaslo, en C.-B. Ce journal a aujourd’hui ses bureaux à Winnipeg, au Manitoba. [Le journal The New Canadian a vu le jour à Vancouver en 1939. Publié en anglais, il se voulait la voix des Nisei (Canadiens japonais de deuxième génération). Après l’attaque de Pearl Harbor et l’internement d’environ 20 000 Canadiens japonais, le journal a repris sa publication au camp d’internement de Kaslo, en C.-B. Une section en japonais a été ajoutée pour mieux servir les Issei, soit les Canadiens japonais de première génération. En 1945, le journal a déménagé à Winnipeg, puis en 1949 à Toronto, en Ontario, où il a continué de paraître jusqu’en 2001.] Photo : Jack Long (e999900358-u)

Trois femmes, dont une infirmière, se tiennent autour d’un îlot où se trouvent des cabarets, de la vaisselle et des bouteilles de lait. Des ustensiles sont suspendus au montant central de l’îlot.

La cuisine très moderne de l’hôpital du camp de Greenwood. [Cuisine d’hôpital au camp d’internement de Greenwood, en C.-B.] Photo : Jack Long (e999900255-u)

Les légendes originales de ces photos témoignent du passé colonial du Canada. Lorsque c’est nécessaire pour présenter un portrait plus complet et équitable de notre histoire, Bibliothèque et Archives Canada accompagne ses documents de mises en contexte. Il s’agit d’un travail important, car, comme il est écrit sur le site Web de Landscapes of Injustice : [traduction] « La volonté d’une société de parler des épisodes sombres de son histoire en dit très long sur son caractère démocratique. »

Si vous avez l’idée d’un projet comme celui-ci, veuillez écrire au Numéri-Lab et y présenter un résumé de votre projet.

Sources connexes de BAC

Documents textuels

Dossiers

Liens connexes


Gabrielle Nishiguchi est archiviste à la section Société, emploi, affaires autochtones et gouvernementales de la Direction générale des archives à Bibliothèque et Archives Canada.

Fabrication de textile au Canada : les archives de la Dominion Textile

Par Jennifer Anderson et Dalton Campbell

Les archives peuvent illustrer le quotidien des travailleurs canadiens, donner une idée aux chercheurs contemporains de la vie au travail des générations antérieures et retracer l’évolution de l’économie canadienne au fil du temps. Les nombreuses photographies sur la production et la commercialisation du textile fabriqué au Canada se trouvant dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) en sont un bon exemple. Plusieurs de ces photographies ont été numérisées et peuvent être consultées sur la page Recherche dans la collection de BAC.

Photographie couleur de cinq paquets de draps Texmade, de modèles et couleurs variés.

Photographie promotionnelle de produits Texmade, une marque de la Dominion Textile (e011201409).

Pendant plusieurs générations, la Dominion Textile est synonyme du coton fabriqué au Canada. Fondée en 1905 par la fusion de quatre entreprises de textile indépendantes, la Dominion Textile possède à l’origine onze usines produisant essentiellement de la toile de coton écru et fin pour le marché canadien. Plus l’entreprise consolide sa position, plus elle diversifie ses activités dans l’industrie du textile, et ce, d’un bout à l’autre du pays. Son siège social est situé à Montréal (Québec).

À l’époque de la création des premières entreprises de textile, la plupart des Canadiens confectionnent eux-mêmes leurs vêtements. Selon Serge Gaudreau, l’industrie textile, à l’instar des chemins de fer, est un symbole tangible de la modernité du Canada à l’aube du 20e siècle, une industrie complexe qui allie le travail humain et la machinerie. Confrontées à la concurrence des États-Unis et du Royaume-Uni, les entreprises canadiennes bénéficient d’allègements fiscaux grâce à une politique nationale mise en place par le premier ministre John A. Macdonald; ces mesures permettent aux usines de textile canadiennes de tirer leur épingle du jeu dans le marché très concurrentiel des années 1870.

Dans l’industrie du textile, la race, l’ethnicité, le sexe et la classe sociale ont leur importance. En effet, comme dans le reste du secteur manufacturier du Québec de l’époque, la main-d’œuvre qui marque une nouvelle ère pour l’industrie est largement francophone et irlandaise. Les dirigeants sont toutefois anglophones. Le coton lui-même provient probablement des États-Unis comme le suggèrent les photographies de certaines usines américaines.

Dans les usines de textile du Canada, la main-d’œuvre se compose en très grande majorité de femmes, comme l’indique Gail Cuthbert Brandt dans son essai Through the Mill : Girls and Women in the Quebec Cotton Textile Industry, 1881–1951 et Joy Parr dans The Gender of Breadwinners: Women, Men and Change in Two Industrial Towns, 1880–1950.

Une photographie noir et blanc montrant des hommes et des femmes posant dans une usine, de grosses machines au premier plan.

Sept ouvriers et trois ouvrières posant derrière des machines, vers 1895, Magog (Québec) (e011213545).

La Dominion Textile conserve elle-même ses archives avant leur transfert à BAC. Le fonds d’archives comprend une riche collection de photographies, de documents textuels et d’enregistrements audiovisuels documentant le travail et la culture des employés, l’architecture des usines dans diverses villes, les procédés de fabrication du textile et les produits finis. Comme dans beaucoup de villes industrielles, les usines de coton mettent sur pied des équipes sportives, dont la mémoire se perpétue dans les archives.

Une photographie noir et blanc d’une équipe de soccer montrant les joueurs en chandail rayé et les entraîneurs en costume.

L’équipe du Montmorency Association Football Club, championne de la ligue de soccer, 1915, Montmorency (Québec) (e011213574).

La collection contient les documents administratifs et opérationnels de la société mère ainsi que les procès-verbaux et documents financiers de 62 entreprises associées à la Dominion Textile. Ces dernières comprennent les quatre compagnies d’origine ayant fusionné en 1905, des sociétés filiales et les entreprises de textile indépendantes acquises par la Dominion Textile alors qu’elle prend son essor et devient la plus importante société de textile au Canada.

Pour certaines entreprises de tissu, la fusion de la Dominion Textile est une nécessité. La Montmorency Cotton Mills, fondée en 1898, fabrique une large gamme de produits (tissu écru, fil de bonneterie, tissu éponge, toile à draps et flanelle) destinés au marché domestique et à l’exportation. La fusion de l’entreprise est forcée, particulièrement en raison des répercussions de la révolte des Boxeurs de 1900 sur le commerce international. Les usines de la Montmorency restent en activité jusque dans les années 1980. Les photographies d’archives conservées à BAC illustrent la longévité de l’usine et la puissante chute d’où provient l’énergie nécessaire à son fonctionnement.

Une photographie aérienne noir et blanc montrant une usine près d’une rivière, avec une imposante chute à l’arrière-plan.

La Dominion Textile, 1925, Montmorency (Québec) (e011213592).

En 1929, dans le cadre d’une importante acquisition, la Dominion Textile acquiert ce qui s’appellera la Sherbrooke Cotton Company. Cette acquisition comprend les actions de la Sherbrooke Housing Company qui souhaite construire une ville modèle pour les employés de l’usine. La manufacture, réorganisée en 1935 aux fins de la fabrique de fibres synthétiques, poursuit ses activités jusque dans les années 1990.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine en ville, près d’une rivière, avec des statistiques imprimées sous la photo.

Sherbrooke Fabrics, vers 1980, Sherbrooke (Québec) (e011213596).

L’origine de la Penman Manufacturing Company, incorporée pour la première fois en 1882, remonte à 1868, date d’ouverture de sa première manufacture de tricots. Sous la direction de John Penman, l’entreprise devient le plus grand fabricant de tricots au Canada grâce à l’acquisition de six petites usines situées à Port Dover, à Paris et dans d’autres villes de l’Ontario et du Québec.

En 1906, l’entreprise est acquise par la Dominion Textile et restructurée sous le nom de Penmans Limited. La compagnie poursuit son expansion, produisant de la bonneterie, des sous-vêtements et d’autres articles tricotés.

Page d’un classeur montrant une photo aérienne en couleur d’une usine avec sa cheminée au centre, entourée d’arbres et d’une ville, avec des statistiques sous la photo.

Usine de la Penmans, vers 1980, Paris (Ontario) (e011213581).

Les photographies de la Dominion Textile montrent diverses usines dans des villages et des villes du centre et de l’est du Canada; elles témoignent de la très grande proximité qui existe entre les usines, les collectivités et la main-d’œuvre. Elles sont accompagnées d’archives provenant d’autres collections de BAC.

Les photos illustrent les changements technologiques ainsi que les mesures de protection en matière de santé et sécurité dans les milieux de travail, et reflètent aussi l’évolution de cette industrie.

Une photographie noir et blanc de deux femmes debout, utilisant des appareils dans un laboratoire; il y a une large fenêtre à l’arrière-plan, et des tuyaux et des lampes fluorescentes au plafond.

Laboratoire d’essai, vers 1945, Yarmouth (Nouvelle-Écosse) (e011213547).

Une photographie noir et blanc d’un homme portant un jean et un chandail sans manches et surveillant une machine à bobiner.

Un travailleur surveillant une machine à bobiner dans une usine de la Long Sault Fabrics, 1984 (e011213534).

La collection d’archives comprend aussi des documents textuels sur la négociation de l’accord de libre-échange de 1987 avec les États-Unis et ses incidences prévues sur l’industrie du textile.

La collection montre que la mise en marché d’articles de mode fabriqués au Canada est aussi liée à la diplomatie culturelle et au commerce international. Au fil des ans, les pressions économiques, la concurrence et les conditions de travail pénibles entraînent souvent des restructurations et des réductions de l’effectif, lesquelles se heurtent à la résistance des travailleurs. La collection contient des images de grèves et de conflits de travail dans les usines de textile.

Une photographie noir et blanc d’un groupe de personnes marchant dans la rue et portant une bannière sur laquelle est écrite : « Travailleurs et travailleuses du textile, CSD [Centrale des syndicats démocratiques], usine de Montmorency ».

Manifestants lors d’un conflit de travail, vers 1970 (e011213559).

Le fonds contient également des images promotionnelles aux couleurs vives et des images en mouvement montrant les produits finis qui font de la Dominion Textile une marque de prestige au Canada.

Une photographie couleur de deux femmes défilant sur un podium, vêtues d’une robe, d’une veste et d’un turban en coton imprimé.

Défilé de mode, 1986 (e011201412).

Nous avons très hâte de voir comment les chercheurs intégreront les photographies récemment numérisées dans de nouveaux projets liés à l’importance de l’industrie du textile au Canada et continueront à explorer l’éventail des ressources conservées à BAC. Pour obtenir de l’aide des Services de référence, communiquez avec nous.

Pour voir d’autres images sur la Dominion Textile et la fabrication des textiles, consultez notre album Flickr.

Voici quelques autres sources d’information à BAC :

Fonds Hamilton Cotton Company
Fonds S. Lennard and Sons Ltd.
Fonds Mercury-Chipman Knit Ltd.
Fonds Amalgamated Clothing and Textile Workers Union: Textile Division
Fonds Jacob Lawrence Cohen
Fonds Madeleine Parent et Kent Rowley
Fonds Margot Trevelyan
Royal Commission on the Textile Industry
Documents du ministère de l’Industrie


Jennifer Anderson était archiviste à la Division des services de référence et Dalton Campbell est archiviste à la Section des sciences, de l’environnement et de l’économie de Bibliothèque et Archives Canada. Les auteurs tiennent à remercier Kerry O’Neill pour sa contribution à ce billet.