Tiré de la collection Lowy : la bible de Rebecca

Par Michael Kent

J’adore travailler avec des livres rares, notamment parce que ces ouvrages me permettent souvent d’explorer des volets de l’histoire allant au-delà de l’imprimé. Le Lévitique, publié par Lion Soesmans en 1786, en est un bon exemple. En effet, l’exemplaire de cet ouvrage qui se trouve aujourd’hui dans la collection Jacob M. Lowy est unique, en raison de la signature apposée par l’une de ses anciennes propriétaires : Rebecca Gratz (1781-1869).

Photo couleur de la page titre d’une bible, montrant le troisième livre de Moïse.

La bible de Rebecca (AMICUS 45161685)

Peut-être n’avez-vous jamais entendu parler de Rebecca Gratz. Toutefois, vous connaissez probablement le célèbre personnage fictif Rebecca de York, héroïne du roman de 1819 de Walter Scott, Ivanhoé. Ouvrage de fiction historique, ce roman a inspiré les illustrations populaires de Robin des Bois, du frère Tuck, du roi Richard et du prince Jean. Rebecca, une beauté aux cheveux foncés et le personnage féminin principal du roman, est guérisseuse. Convoitée par les hommes, kidnappée, puis accusée de sorcellerie, elle réussit à s’enfuir d’Angleterre. Dans le monde de la fiction, Rebecca de York demeure une inspiration pour les femmes juives.

Selon bon nombre de spécialistes, bien que cela ne fasse pas l’unanimité, Rebecca Gratz aurait été une source d’inspiration pour Scott lorsqu’il a créé son héroïne fictive Rebecca de York. Selon la légende, Scott aurait entendu parler de Gratz alors qu’il visitait son ami, l’auteur américain Washington Irving, à sa résidence d’Abbotsford, en Écosse, en 1817. Irving avait apparemment beaucoup d’admiration pour Gratz et il aurait transmis cette information à Scott.

Le personnage fictif de Rebecca, sans aucun doute inspirant, n’est rien en comparaison de la vraie Rebecca. Née en 1781 à Lancaster, en Pennsylvanie, Rebecca Gratz déménage à Philadelphie pendant son enfance avec sa famille qui se taille une place de choix dans cette ville, tant au sein de la communauté juive que de la société en général.

Dès son jeune âge, Rebecca devient une figure de proue des activités philanthropiques et communautaires. À l’âge de 20 ans, elle participe à la fondation d’une organisation féminine charitable non sectaire visant à soulager les femmes et les enfants défavorisés. En 1815, elle contribue à la mise sur pied d’un orphelinat à Philadelphie, le Philadelphia Orphan Asylum; ce sera l’une de ses grandes initiatives dans la lutte à la pauvreté.

Peinture noir et blanc d’une jeune femme portant des vêtements d’époque à la mode.

Portrait de Rebecca Gratz, par Thomas Sully. Avec l’aimable autorisation de The Jacob Rader Marcus Center of the American Jewish Archives.

Rebecca Gratz participe activement aux activités d’organismes de bienfaisance juifs. En 1819, elle prend part à l’organisation de la Female Hebrew Benevolent Society, actuellement l’organisme de bienfaisance juif à fonctionnement continu le plus ancien des États-Unis. L’organisme avait pour but d’aider les femmes juives défavorisées. Tout en demeurant indépendant des synagogues, il tentait également de contrer les efforts déployés par des organismes chrétiens en vue de convertir les Juives dans le besoin. En 1855, Gratz poursuit sa quête dans la lutte à la pauvreté alors qu’elle participe à la mise sur pied de la Jewish Foster Home and Orphan Asylum, un foyer d’accueil et orphelinat pour Juifs. Cet organisme deviendra un modèle pour les foyers d’accueil aux États-Unis. Rebecca Gratz joue aussi un rôle dans l’United Hebrew Beneficent Fuel Society et la Hebrew Ladies’ Sewing Society.

L’une de ses plus importantes réalisations dans la communauté juive est sans aucun doute liée au secteur de l’éducation. En 1838, elle fonde la Hebrew Sunday School Society grâce à l’aide financière de la Female Hebrew Benevolent Society. S’inspirant des écoles du dimanche, Gratz offre gratuitement dans son école une éducation juive aux enfants juifs de Philadelphie. L’école permet aussi aux filles d’obtenir une éducation juive, une première aux États-Unis. Le modèle de Gratz existe toujours aujourd’hui dans les écoles juives facultatives du Canada et des États-Unis.

Ce qui est peut-être encore plus impressionnant, c’est que Gratz a accompli toutes ces activités de bienfaisance en élevant l’enfant orphelin de sa sœur Rachel.

Lorsqu’on connaît sa vie, il n’est pas étonnant d’apprendre que Rebecca Gratz a été comparée à Mère Teresa.

Que Gratz ait vraiment inspiré Scott ou non, ces deux femmes inspirantes – l’une réelle et l’autre fictive – ont fait preuve d’un engagement extraordinaire à servir leur communauté. Dans le roman Ivanhoé de Scott, le personnage fictif de Rebecca exprime cette opinion avant de fuir l’Angleterre, parlant d’elle à la troisième personne : « […] depuis le temps d’Abraham jusqu’à nos jours, il y a eu des femmes qui ont voué leurs pensées au Ciel et leurs actions aux œuvres de charité, soignant les malades, nourrissant les pauvres et soulageant les malheureux. C’est parmi elles que l’on comptera Rebecca » [traduction].

Je ne peux m’empêcher d’être ému en manipulant cette bible historique et en pensant à son ancienne propriétaire ainsi qu’à son legs, absolument remarquable.

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Michael Kent est conservateur de la collection Jacob M. Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Nouveau balado! Écoutez notre plus récente émission, « La salle des merveilles de M. Lowy »

Vignette d'une page manuscriteNotre plus récente émission de baladodiffusion est maintenant en ligne. Écoutez « La salle des merveilles de M. Lowy ».

Au fond d’un obscur corridor de notre édifice d’Ottawa se trouve une mystérieuse salle débordante de magnifiques volumes empreints de sagesse ancestrale. « La salle Lowy », comme l’appelle affectueusement le personnel de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), est un musée en soi qui renferme 3 000 volumes rares, souvent uniques, remontant au 15e siècle. En 1977, Jacob M. Lowy a fait don à BAC de cette collection de livres hébraïques et judaïques, à condition qu’elle soit conservée ensemble, comme une collection distincte, et qu’un conservateur lui soit spécialement affecté.

Dans cet épisode, nous nous entretenons avec Michael Kent, l’actuel conservateur de la collection Jacob M. Lowy, qui nous présente quelques-uns des fabuleux ouvrages de cette collection et nous raconte des histoires entourant leurs pérégrinations.

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Tiré de la collection Jacob M. Lowy : se souvenir d’un don remis lors du centenaire

Michael Kent

Jusqu’à présent, 2017 est une excellente année pour le Canada. Outre les innombrables événements, activités, entretiens et rassemblements publics, bon nombre d’importants projets patrimoniaux ont été entrepris pour célébrer le 150e anniversaire de la Confédération canadienne. Il y a eu entre autres l’ouverture du Centre mondial du pluralisme et la réouverture du Musée des sciences et de la technologie du Canada. En voyant ces projets patrimoniaux se réaliser, il convient de se rappeler que 2017 marque aussi le 50e anniversaire de milliers de projets similaires réalisés pendant l’année du centenaire du Canada, en 1967.

Photographie en noir et blanc d’une grande salle où des livres sont exposés dans des présentoirs vitrés.

Livres donnés par le Congrès juif canadien qui étaient exposés à la Bibliothèque nationale, en 1967. Source : Archives juives canadiennes Alex Dworkin

À Bibliothèque et Archives Canada (BAC), nous savons trop bien à quel point les projets patrimoniaux de 1967 sont importants. Notre édifice du 395, rue Wellington, situé le long d’une rue où se trouvent aussi le Parlement et la Cour suprême, a ouvert ses portes en 1967. Il s’agissait d’un projet patrimonial pour le centenaire. Nous avons le bonheur d’en célébrer le 50e anniversaire cette année et de réfléchir à la manière dont cet espace nous a permis de recueillir, de préserver et de raconter l’histoire du Canada. Bien que l’édifice ait certainement été un projet patrimonial important pour Bibliothèque et Archives Canada, ce n’est pas le seul auquel notre institution a participé.

Un don de la communauté juive du Canada

Comme conservateur de la collection Jacob M. Lowy d’ouvrages judaïques rares, je suis exposé jour après jour à l’un de ces projets patrimoniaux du centenaire, puisque je consulte régulièrement la collection d’ouvrages judaïques donnés à la Bibliothèque nationale de l’époque par le Congrès juif canadien d’alors, au nom de la communauté juive du Canada. C’est un don qui me revient à l’esprit constamment lorsque je consulte des ouvrages de référence et que je vois l’ex-libris bleu, blanc et rouge indiquant que le volume que je tiens entre les mains fait partie de ce don.

À la lecture de documents d’archives du Congrès juif canadien faisant partie des archives juives canadiennes Alex Dworkin, il était clairement primordial pour la communauté juive canadienne de contribuer au centenaire en redonnant aux Canadiens. W. Kaye Lamb, le premier bibliothécaire national, était très reconnaissant de ce don, car il estimait qu’il répondait à un besoin établi depuis longtemps au sein de la Bibliothèque nationale. Il a d’ailleurs souligné que beaucoup d’autres bibliothèques nationales possédaient des collections similaires.

Contenu du don

Ce don d’environ 7 000 volumes (un mélange d’ouvrages rédigés en anglais, en français, en yiddish et en hébreu) englobe tous les domaines du savoir juif. Il comprend des livres rabbiniques, des ouvrages sur la philosophie juive et l’histoire des Juifs, les classiques yiddish, des ouvrages hébreux, des choix représentant la contribution des Juifs aux arts et à la science, ainsi que des encyclopédies et des livres de référence importants. Parmi les principaux ouvrages, citons une encyclopédie générale en yiddish, l’Encyclopedia Talmudit, ainsi que Jewish Art de Cecil Roth. Tous les livres ont été choisis, catalogués et remis à temps pour l’ouverture du nouvel édifice. À ce jour, ce don représente l’assise des fonds judaïques et constitue un outil de référence important dont se servent constamment les clients et le personnel de BAC. Les utilisateurs peuvent demander et consulter ces pièces ainsi que d’autres pièces des fonds de BAC à l’édifice principal du 395, rue Wellington, à Ottawa.

Des connaissances en héritage

Même si bon nombre des projets patrimoniaux mis en œuvre à l’occasion du centenaire étaient axés sur les édifices, il est très approprié que la communauté juive du Canada ait choisi de dédier ses ressources à constituer la collection d’ouvrages judaïques à la Bibliothèque nationale. Les Juifs ont longtemps été les « gens du livre ». Leur histoire, leur culture et leurs pratiques religieuses ont été indissociables de l’écrit pendant des milliers d’années. Au-delà des pièces physiques, ce don a permis d’étendre l’information accessible aux Canadiens et il constitue un legs inestimable de connaissances. Bien que plusieurs des structures construites en 1967 finiront par disparaître un jour ou l’autre du paysage national, les connaissances acquises grâce à ce don de livres pourraient continuer à porter leurs fruits pendant des siècles.

Photographie en couleurs d’un ex-libris comportant une illustration d’un buisson en flammes. La description bilingue mentionne que le livre est un don du Congrès juif canadien au nom des communautés juives de l’ensemble du Canada. À côté de l’illustration figure un passage de l’Exode : « […] le buisson était en feu et cependant ne se consumait point » (3-2).

L’ex-libris personnalisé pour les livres judaïques donnés par le Congrès juif canadien à la Bibliothèque nationale du Canada en vue de célébrer le centenaire de la Confédération canadienne.

En 1965, en posant la première pierre du nouvel édifice, le gouverneur général Georges Vanier a affirmé qu’il allait devenir le dépôt du cœur et de l’âme de notre pays. En faisant son don au moment même de l’ouverture de l’édifice, la communauté juive canadienne a pu y déposer une partie de son cœur et de son âme sous forme de livres à faire connaître aux Canadiens.


Michael Kent est conservateur de la collection Jacob M. Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Tiré de la collection Lowy : vestiges de la communauté juive espagnole

Par Michael Kent

En tant que bibliothécaire, on m’interroge souvent sur la valeur du livre imprimé à l’ère numérique. Après tout, plusieurs livres des collections dont je m’occupe peuvent être consultés sur Internet en format numérique. Il est vrai que même les plus anciens ouvrages des collections de Bibliothèque et Archives Canada sont maintenant accessibles en ligne sous divers formats; cependant, je suis convaincu que le pouvoir évocateur de l’objet matériel, et de toutes les histoires qui se cachent derrière, dépasse largement le simple contenu de ses pages.

Le fragment du Pentateuque de 1491, le livre des écritures canoniques juives, publié en Espagne, est l’un des ouvrages qui inspirent fortement un tel sentiment.

Cette Bible, imprimée par Eliezer ibn Alantansi à Hijar en Espagne, est le dernier livre hébraïque daté à avoir été imprimé en Espagne avant l’expulsion des Juifs de ce pays en 1492. L’âge, la qualité d’impression et le degré d’érudition nécessaire pour produire un tel livre en font déjà une œuvre majeure des débuts de l’imprimerie, mais c’est l’histoire qu’il nous raconte à propos de l’expulsion des Juifs d’Espagne qui lui confère un tel pouvoir évocateur.

Malheureusement, le problème des réfugiés n’est pas nouveau. À l’heure actuelle, nous vivons une crise des réfugiés à l’échelle internationale, une crise que nous pouvons observer pratiquement en direct grâce aux médias sociaux. La technologie moderne nous permet de découvrir, avec une certaine honte, la pénible existence de ceux qui vivent dans des camps de réfugiés.

La multitude de blogues, de photos, de témoignages personnels et d’informations diffusées dans les médias permettra aux futures générations de chercheurs de comprendre les difficultés que doivent surmonter les réfugiés contemporains, et ce, d’une manière que les précédentes générations n’auraient jamais pu imaginer. Mais qu’en est-il des réfugiés d’autrefois? Comment faire pour comprendre les problèmes des réfugiés au Moyen Âge, leurs attentes, leurs anciennes vies, leurs espoirs pour l’avenir, et la désolation causée par les bouleversements qu’ils ont subis?

Toutes ces questions posent un énorme défi aux historiens qui s’intéressent à la vie des gens ordinaires dans les temps anciens. L’Histoire ne doit pas se limiter à une suite de dates ou à la vie des élites de la société; nous devons chercher à connaître ce qu’ont vécu les masses populaires et tirer des leçons de leurs expériences collectives.

Mais revenons à cet ouvrage biblique tiré de la collection Lowy. Si l’on s’en tient strictement au contenu du livre, le Pentateuque n’est-il rien d’autre qu’une bible rabbinique ordinaire, le genre d’ouvrage qu’on pourrait aisément télécharger sans frais sur Internet? La réponse toute simple est non. Au‑delà du texte qu’il contient, cet objet nous permet-il de mieux connaître la communauté juive d’Espagne à la veille de son expulsion? Je réponds oui, sans hésiter.

Une photographie en couleur d’une page jaunie, et imprimé couverte d’écriture hébraïque.

Une page de la Bible hébraïque de 1490 imprimé par Eliezer ben Avraham Alantansi (AMICUS 32329787)

En regardant cette page, je vois une communauté qui se considérait comme stable, bien établie, et qui croyait avoir un avenir en Espagne. Au début de l’imprimerie, la production d’une bible comme celle-ci aurait constitué un projet très ambitieux. La mise sur pied d’un équipement communautaire telle une presse à imprimer, l’investissement consenti en études savantes et un engagement financier considérable démontrent clairement à mes yeux que les Juifs d’Espagne se sentaient en sécurité en Espagne et envisageaient un long et bel avenir dans la péninsule ibérique. Je regarde cette page et je vois des gens qui ne pouvaient imaginer les bouleversements et dévastations qui frapperaient leur communauté moins de deux ans plus tard. Bref, je vois un témoignage direct de l’un des plus vastes mouvements de réfugiés en Europe médiévale.

En tant que bibliothécaire et conservateur, je crois fermement au pouvoir d’évocation du livre physique, un pouvoir qui va bien au-delà du simple contenu de l’ouvrage. Si les livres électroniques et les sites Web permettent un accès universel à une large gamme de contenus intellectuels, les leçons de vie et les témoignages historiques offerts par le livre physique demeurent irremplaçables.


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob M. Lowy.

Tiré de la collection Lowy : le Talmud du Canada

Par Michael Kent

La question qu’on me pose le plus souvent, en ma qualité de conservateur de la collection Jacob M. Lowy, est la suivante : « Dans la collection, quel est votre livre préféré? » Bien que je doute qu’un jour je sois vraiment capable d’en choisir un, il m’arrive souvent de parler d’un ouvrage en particulier. Les visiteurs sont rarement surpris quand je mentionne que c’est l’un de nos exemplaires du Talmud, le recueil écrit de la Loi orale juive codifiée dans l’antiquité et que l’on peut décrire comme le texte le plus important pour les Juifs, après la Torah; d’ailleurs, nous disposons d’impressionnants volumes du Talmud attribuables à Soncino et à Bomberg, et datant respectivement des XVe et XVIe siècles. Toutefois, je constate fréquemment que les gens sont surpris quand je choisis un volume qui n’est même pas centenaire, au lieu d’en sélectionner un vieux d’un demi-millénaire.

L’objet de la collection en question, qui est l’un de mes préférés, est le Talmud de Montréal, 1919, qui a été qualifié par le président du Congrès juif canadien, Lyon Cohen, comme l’événement le plus important des annales des Juifs canadiens.

Afin de bien comprendre l’admiration que je voue à cet exemplaire du Talmud, il faut connaître l’histoire des Juifs canadiens. Même si des Juifs arrivent au Canada au XVIIIe siècle, l’immigration ne prendra de l’ampleur que dans les années 1880. Au début du XXe siècle, la majorité des Juifs canadiens étaient nés en Europe orientale.

Photographie en couleur d’un livre ouvert, montrant des écrits en caractères hébraïques.

Frontispice du Talmud de Montréal, 1919, conservé dans la collection Jacob M. Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

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Images de la Haggadah d’Altona maintenant sur Flickr

Datant de 1763, la Haggadah d’Altona, un manuscrit coloré, enluminé et écrit à la main sur papier, est l’un des trésors de la collection Jacob M. Lowy gardée à Bibliothèque et Archives Canada (BAC).

La Haggadah, mot hébreu qui signifie « récit », est un important texte utilisé dans la tradition juive lors du Seder de la Pâque, un repas cérémonial se déroulant dans les maisons juives afin de commémorer l’exode des Israélites hors d’Égypte. Il s’agit d’une compilation de versets bibliques, de prières, d’hymnes et de littérature rabbinique.

La collection de BAC renferme également des incunables (des livres imprimés avant 1500), des bibles, d’anciens manuscrits hébraïques et environ 80 autres Haggadah.

Un trésor de la collection Lowy : le splendide manuscrit de la Haggadah d’Altona

Par Leah Cohen

La Haggadah d’Altona fait partie des trésors de la collection Jacob M. Lowy. Ce manuscrit sur papier, magnifiquement enluminé et coloré, a été créé en 1763 à Altona, en Allemagne, pour la Pâque juive.

Le mot Haggadah signifie « récit » en hébreu. Il s’agit d’un texte lu durant le séder de la Pâque, un repas cérémoniel se déroulant selon une succession d’étapes rituelles chargées de symbolisme. Le séder est organisé tant dans les résidences privées que dans les lieux publics pour commémorer la libération des Israélites d’Égypte. En Israël, il se tient la première nuit du congé de la Pâque; ailleurs, les deux premières nuits du congé.

Les rabbins ont institué la Haggadah en s’appuyant sur le verset 13:8 du livre de l’Exode : « Ce jour-là, tu parleras (higadeta) ainsi à ton fils : c’est en mémoire de ce que l’Éternel a fait pour moi lorsque je suis sorti d’Égypte. »

Le séder et la Haggadah ne se résument pas à une simple narration d’événements : ils transmettent l’expérience vécue par un esclave en Égypte, soudainement libéré par la main de Dieu, et qui, en tant qu’homme libre, voit Dieu confier la Torah à Moïse sur le mont Sinaï.

Rituels du séder

Les membres d’une famille ou d’un groupe rassemblés pour un séder accomplissent certains rituels. Par exemple, ils consomment des aliments évoquant l’expérience de l’esclavage et de la libération, tels que l’haroset, un mélange de fruits ou de noix hachés, propre à soutenir les esclaves dans leur dur labeur (notamment le transport des briques). Ils peuvent aussi consommer des plantes amères, comme le raifort, qui rappellent l’âpreté de l’esclavage. Ils boivent quatre verres de vin, accoudés sur le côté gauche, dans une position de détente, comme des hommes libres. Ces quatre verres symbolisent les quatre expressions de la rédemption des Israélites par Dieu, que l’on trouve dans les versets 6:6 à 6:8 du livre de l’Exode : « […] je vous affranchirai des travaux dont vous chargent les Égyptiens […] je vous délivrerai de leur servitude, et je vous sauverai à bras étendu et par de grands jugements. »

Les participants ne lisent pas la Haggadah passivement : ils sont invités à poser des questions et à discuter. Et comme le séder vise aussi à piquer la curiosité des enfants, selon la tradition, ceux-ci entonnent un chant dans lequel ils demandent pourquoi cette nuit est différente des autres. La Haggadah comprend également les prières de Hallel louant Dieu. Au fil du temps, de joyeux chants de table se sont ajoutés à la cérémonie; on les entonne encore aujourd’hui, même s’ils ne sont pas obligatoires.

Comme la tradition du séder concerne plusieurs peuples, lieux et époques, c’est tout un défi de bien transmettre le message et de donner un sens à la soirée. Ainsi, un producteur d’olives vivant dans l’ancienne Galilée n’aurait sûrement pas raconté l’exode d’Égypte de la même manière qu’un mordu d’informatique de la Silicon Valley au 21e siècle.

Une Haggadah est donc un témoignage parmi d’autres de la culture populaire, qui permet d’en apprendre davantage sur une communauté donnée; un artefact qui représente non seulement un contenu textuel, mais aussi « l’esprit dans la matière », pour citer l’auteur Jules Prown.

Pourquoi la Haggadah d’Altona est-elle différente des autres?

La Haggadah d’Altona s’inscrit dans une tendance initiée en Europe centrale par les Juifs de cour. Appelés ainsi parce qu’ils occupaient de hautes fonctions financières auprès des nobles, ils collectionnaient également des œuvres d’art judaïque pour leur résidence, dont des manuscrits enluminés. De tels ouvrages étaient très recherchés, même s’ils n’étaient plus très nouveaux, l’impression hébraïque remontant au 15e siècle. L’existence de la Haggadah d’Altona montre que la classe moyenne s’était aussi mise à collectionner des manuscrits. Cet art faisant appel à un style plus naïf, un scribe ayant moins de formation pouvait donc être engagé à moindre coût.

La communauté d’Altona, très dynamique malgré sa petite taille, avait obtenu du roi Christian IV le privilège de se lancer dans la construction navale, une activité qui lui apporta une stabilité économique et favorisa la création d’une classe moyenne. Sur cette page illustrant les rites du séder, les scènes représentant des citadins de l’époque témoignent d’un certain degré de confort. Par exemple, les personnes sont assises sur des chaises qui semblent rembourrées, autour d’une solide table recouverte d’une nappe rouge. Dans une salle éclairée par un chandelier, chaque personne a le luxe d’avoir sa propre Haggadah.

Image colorée en rouge, brun et gris d’une page d’une Haggadha de la Pâque. Les 12 étapes rituelles du séder y sont illustrées. Dans les marges intérieures et extérieures, un texte en hébreu identifie le rituel et donne des instructions en yiddish pour l’accomplir.

Illustrations montrant les rituels du séder accomplis par des participants de l’époque. Elles offrent un instantané du mode de vie des Juifs à Altona dans les années 1760 (AMICUS 33226322).

La Haggadah d’Altona nous apprend également que les Juifs de cette communauté avaient beaucoup en commun avec les Juifs vivant ailleurs au début de l’ère moderne. Par exemple, le scribe a minutieusement écrit le commentaire de Don Isaac Abravanel (1437-1508) en petites lettres cursives autour du texte central. Ce commentaire centré sur la rédemption, écrit par un Juif forcé de fuir la péninsule ibérique, a été imprimé pour la première fois en 1505 et se retrouve fréquemment dans les Haggadhas de la Pâque.

L’artiste et son œuvre

L’étude de la Haggadah d’Altona, comme celle de toute source d’information visuelle, permet de découvrir à la fois l’artiste et l’œuvre.

Le nom du scribe est indiqué dans le colophon, une note placée à la fin. Il s’agit d’Elkanah « Pituhe Hotem ». Ces derniers mots signifient « graveur du sceau », en référence aux pierres gravées que portait le grand prêtre dans la Jérusalem ancienne. Elkanah était le fils de Meir Malir, Meir signifiant un peintre en yiddish.

Seuls deux autres manuscrits d’Elkanah sont parvenus jusqu’à nous. Le premier, conservé au Jewish Theological Seminary à New York, est une Haggadha en vélin, contrairement à celle de la collection Jacob M. Lowy, imprimée sur du papier. Le second, Tikune Shabat (prières spéciales pour le Shabbath), se trouve à la bibliothèque Klau du Hebrew Union College à Cincinnati.

La Haggadha de Lowy contient un élément unique : un calendrier omer. On utilisait ce calendrier pour compter les 49 jours séparant la deuxième nuit de la Pâque et le congé de Chavouot (Pentecôte), qui commémore le don de la Torah aux Israélites.

L’omer est une unité biblique servant à mesurer le grain. Un omer d’orge a été présenté en offrande au Temple lors de la deuxième nuit de la Pâque; c’est pourquoi le compte des 49 jours commence à partir de cette date. Comme aucun calendrier juif n’a été imprimé à Altona durant les années 1750 et 1760, ce calendrier omer a sans doute constitué un bon moyen de compter les jours.

Image en couleur montrant deux pages d’un livre. L’écriture en hébreu (en rouge et noir) comprend des références mystiques. Certaines images carrées sont faites de morceaux de papier colorés contenant un simple motif floral.

Calendrier omer, dans lequel chaque carré représente le nombre de jours écoulés depuis le deuxième jour de la Pâque jusqu’au Chavouot (AMICUS 33226322).

L’artiste ou le mécène qui a commandé la Haggadah d’Altona a été influencé par la Haggadah d’Amsterdam, ou par l’une de ses nombreuses imitations. Imprimée en 1695, celle-ci comporte des gravures sur cuivre.

Collage présentant côte à côte la même page tirée de deux éditions différentes d’un livre. Les deux pages comportent un dessin représentant deux hommes debout, de part et d’autre d’un texte en hébreu. Celle de gauche est en couleur, alors que celle de droite est dans les tons de gris.

À gauche, page titre très colorée de la Haggadah d’Altona, parue en 1763 (AMICUS 33226322); à droite, page titre gravée de la Haggadah d’Amsterdam, datant de 1695 (AMICUS 29060785). Les deux pages montrent Moïse et Aaron, ainsi que des vignettes de récits tirés de la Bible. Les images ont été simplifiées dans la Haggadah d’Altona, et celle-ci compte moins de vignettes (seulement trois dans des médaillons au haut de la page).

L’influence de la Haggadah d’Amsterdam est aussi perceptible dans la façon de représenter les quatre fils, ceux-ci symbolisant l’attitude de quatre types de participants au séder : le sage, l’impie, le simple d’esprit et celui qui ne sait pas poser des questions.

Collage présentant côte à côte une image tirée de deux éditions d’un même livre. Sur chaque image, on voit quatre hommes tous vêtus de manière différente et adoptant des poses variées. Dans les deux éditions, les hommes portent les mêmes vêtements et prennent une pose similaire. La page de gauche est en couleur, alors que celle de droite est dans les tons de gris.

À gauche, illustration en couleur des quatre fils dans la Haggadah d’Altona (AMICUS 33226322); à droite, version gravée des quatre fils dans la Haggadah d’Amsterdam (AMICUS 29060785).

Elkanah, le scribe artiste, a écrit son texte à l’encre ferrogallique, dont on sait aujourd’hui qu’elle a des effets corrosifs. Il l’a illustré à l’aide de couleurs dont les pigments contiennent du cuivre et d’autres métaux. L’encre et les pigments ont tous deux entraîné la corrosion du papier, que même une désacidification effectuée en 1987 n’a pu enrayer. La Haggadah d’Altona a été confiée aux restaurateurs de Bibliothèque et Archives Canada en 2007. Comment s’y prendront-ils pour sauver cet artefact culturel? Découvrez leurs secrets dans un prochain billet de blogue, à paraître la semaine prochaine.

Sites connexes :


Leah Cohen est conservatrice de la collection Jacob M. Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Un trésor de la Collection Lowy : la Bible polyglotte de Walton (1657)

Vous pensez pouvoir trouver Brian Walton sur Google ou Linkedln? Vous changerez vite d’idée en voyant son portrait dans la Bible polyglotte de 1657 : pur produit de son époque, Walton y apparaît, une plume à la main, très digne dans ses vêtements épiscopaux. C’est lui qui nous a laissé en héritage cette magnifique bible multilingue comportant des textes en langues d’origine et d’anciennes traductions.

Deux versions de la Bible polyglotte ont été imprimées. La plus ancienne, connue sous le nom de version républicaine, comporte une dédicace remerciant Cromwell d’avoir supprimé la taxe à l’importation du papier. La plus récente – la version loyale – a été imprimée après la restauration de la monarchie. Bibliothèque et Archives Canada a le privilège de les conserver toutes les deux dans la Salle Jacob M. Lowy, au 395, rue Wellington, à Ottawa. Grâce à sa prévoyance ainsi qu’à celle de monsieur Lowy, les chercheurs et le grand public peuvent s’y rendre pour y consulter de nombreux trésors.

Photographie couleur d’un livre richement décoré à la feuille d’or, portant sur son dos l’inscription Bibla Polyglotta Walton.

La Bible polyglotte de 1657 (AMICUS 940077)

Si ce n’était de cette œuvre qui porte son nom, le visage et l’histoire de Walton ne seraient jamais parvenus jusqu’à nous, sa tombe ayant été détruite lors du grand incendie de Londres. Walton était un ecclésiastique des années 1600. Personnage énergique et controversé, il s’opposa à certains de ses paroissiens puritains ainsi qu’à un comité de la Chambre des communes sur la question de la dîme. Contraint de prendre une retraite prématurée à Oxford, il en profita pour perfectionner sa maîtrise des langues anciennes, concevoir un plan pour publier une bible polyglotte, vendre l’idée à d’éminents universitaires et solliciter les services de collègues orientalistes.

Photographie couleur d’une page avec l’image d’un homme vêtu d’habits épiscopaux, tenant une plume à la main et regardant le lecteur.

Gravure représentant Brian Walton, tirée de l’introduction de la Bible polyglotte de 1657.

Au moins trois bibles polyglottes avaient déjà été publiées en Europe dans les années 1600, mais Walton voulait en produire une moins coûteuse et plus facile à vendre. Et il y parvint : sa bible – le premier ouvrage vendu par abonnement en Angleterre – connut un véritable succès commercial. Au prix de 50 £, ce titre était tout de même le plus dispendieux que possédaient plusieurs chercheurs et gentilshommes. Au moment de mettre sous presse, Walton avait déjà recueilli plus de 9 000 £.

Photographie couleur montrant des textes en plusieurs langues disposés côte à côte.

Photo de pages intérieures de la Bible polyglotte de 1657, montrant toutes les langues et les formes d’écriture sur une même page.

La bible de Walton fut aussi la première à présenter sur une même page toutes les versions du texte dans différentes langues, un exploit technologique pour l’époque. Ce n’est là qu’une des incroyables caractéristiques de cet ouvrage en six volumes, qui donne un nouveau sens au mot « tome ». Lorsqu’on voit ces anciens textes bibliques imprimés côte à côte en neuf langues (dont l’hébreu, le grec, le syriaque, l’arabe, l’éthiopien et le persan), avec la traduction latine pour chacune, on regrette de ne pas avoir appris plus de langues étrangères à l’école!

La Bible polyglotte de Walton est unique, tant par son contenu que par son histoire : elle a survécu à un périple de quatre siècles qui l’a menée de Londres jusqu’à la résidence de Jacob M. Lowy, à Montréal. En 1977, monsieur Lowy l’a léguée à Bibliothèque et Archives Canada en même temps que tous ses livres hébraïques rares et anciens, qui forment une collection de calibre international.

Pour en savoir plus sur la Collection Lowy, rendez-vous au www.collectionscanada.gc.ca/collection-lowy/index-f.html.