Tiré de la collection Lowy : le Talmud du Canada

Par Michael Kent

La question qu’on me pose le plus souvent, en ma qualité de conservateur de la collection Jacob M. Lowy, est la suivante : « Dans la collection, quel est votre livre préféré? » Bien que je doute qu’un jour je sois vraiment capable d’en choisir un, il m’arrive souvent de parler d’un ouvrage en particulier. Les visiteurs sont rarement surpris quand je mentionne que c’est l’un de nos exemplaires du Talmud, le recueil écrit de la Loi orale juive codifiée dans l’antiquité et que l’on peut décrire comme le texte le plus important pour les Juifs, après la Torah; d’ailleurs, nous disposons d’impressionnants volumes du Talmud attribuables à Soncino et à Bomberg, et datant respectivement des XVe et XVIe siècles. Toutefois, je constate fréquemment que les gens sont surpris quand je choisis un volume qui n’est même pas centenaire, au lieu d’en sélectionner un vieux d’un demi-millénaire.

L’objet de la collection en question, qui est l’un de mes préférés, est le Talmud de Montréal, 1919, qui a été qualifié par le président du Congrès juif canadien, Lyon Cohen, comme l’événement le plus important des annales des Juifs canadiens.

Afin de bien comprendre l’admiration que je voue à cet exemplaire du Talmud, il faut connaître l’histoire des Juifs canadiens. Même si des Juifs arrivent au Canada au XVIIIe siècle, l’immigration ne prendra de l’ampleur que dans les années 1880. Au début du XXe siècle, la majorité des Juifs canadiens étaient nés en Europe orientale.

Photographie en couleur d’un livre ouvert, montrant des écrits en caractères hébraïques.

Frontispice du Talmud de Montréal, 1919, conservé dans la collection Jacob M. Lowy à Bibliothèque et Archives Canada.

Quand la communauté juive a commencé à s’établir au Canada, le point de référence, pour le groupe, était l’Europe de l’Est. Quand les Juifs avaient un besoin, la communauté se tournait vers l’Europe de l’Est. Si une synagogue cherchait un rabbin, on en faisait venir un d’Europe; une école devait acquérir des textes sacrés, on les achetait en Europe; une famille souhaitait donner à son fils une éducation juive poussée, on envoyait celui-ci en Europe. La communauté juive canadienne formait, en conséquence, une véritable diaspora.

Cette situation devra changer quand, en 1914, la Première Guerre mondiale éclate. Rapidement, il devient presque impossible pour les Nord-Américains d’importer quoi que ce soit d’Europe. Cela cause bien des difficultés, tout particulièrement aux communautés qui étaient nouvellement installées au Canada. Coupés de leurs racines européennes, ces groupes ont dû — probablement pour la première fois — exprimer et pratiquer leur culture de façon autonome, et dans un contexte canadien.

Pour les Juifs du Canada, en tant que « peuple de la Torah », l’un des principaux défis était l’accès aux textes sacrés. Afin de combler cette lacune, un auteur yiddish, imprimeur et homme d’affaires montréalais, Hirsch (Harry) Wolofsky, relève le défi et saisit l’occasion. Un voyage qu’il effectue à New York en plein temps de guerre lui permet de confirmer son hypothèse. En effet, il faudrait imprimer des exemplaires du Talmud, car il découvre qu’il y a une demande pour environ 800 séries de l’ouvrage. M. Wolofsky retourne à Montréal avec, en main, des photographies du célèbre Talmud de Vilna et fort de l’appui du Conseil des rabbins pour utiliser sa presse à imprimer (dotée des caractères hébraïques nécessaires) à The Eagle Publishing Co. Limited et entreprendre ce monumental projet.

Même si la guerre prend fin avant que l’impression soit achevée et que M. Wolofsky perdra des milliers de dollars dans la réalisation du projet, il n’aura aucun regret. « …[J]e ne regrettai jamais toutefois de m’y être engagé », écrira-t-il dans ses mémoires :

Quand j’entrepris peu après la fin du conflit mondial un périple en Europe et en Israël, je fus reçu partout comme le promoteur du Talmud produit au Canada (Keneder shas) […] Je devins ainsi la cinquième personne dans toute l’histoire du judaïsme à parachever la publication d’une édition complète du Talmud. On tenta bien dans plusieurs pays d’arriver au même résultat, en Angleterre par exemple et même aux États-Unis, mais nul ne parvint à réaliser ce dessein.

De toute évidence, l’impression du Talmud faisait la fierté de M. Wolofsky.

Bien que le projet fut une source de fierté personnelle pour M. Wolofsky, on ne peut passer sous silence l’importance de cette impression pour la communauté juive du Canada et, bien honnêtement, pour le multiculturalisme national. Avant la Première Guerre mondiale, la communauté juive canadienne était principalement ce qu’on pourrait qualifier de diaspora. Coupée de l’Europe, ne serait-ce que pendant quatre ans, la communauté juive canadienne s’est retrouvée, pour la première fois, dans la nécessité de créer du contenu juif en sol canadien. De fait, l’impression du Talmud représente bien plus que le simple procédé de la publication; elle constitue une importante étape dans l’évolution de la communauté juive canadienne en tant que véritable communauté canadienne.

Les projets comme le Talmud de Montréal ont joué un rôle déterminant afin de permettre à une variété de communautés culturelles de croître et de se multiplier au Canada, ce qui a donné lieu au pays multiculturel que nous connaissons tous et chérissons aujourd’hui. De toute évidence, tous les Canadiens sont redevables à M. Hirsch Wolofsky.

Ressources connexes


Michael Kent est le conservateur de la collection Jacob M. Lowy.

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