Résister : La longue histoire de l’activisme noir au Canada

Par Amina Musa et Krista Cooke

En 1628, un garçon de six ans est enlevé par des marchands d’esclaves de Madagascar, devenant le premier esclave documenté en Nouvelle-France. La lutte contre l’esclavage et contre le racisme qui en découle, menée pour obtenir le respect et l’égalité juridique des Canadiens noirs, dure donc depuis plusieurs siècles. L’amélioration de la qualité de vie d’un groupe racial marginalisé est un combat constant composé de moments de courage individuel et d’actions collectives.

Photographie noir et blanc de trois jeunes assis à une table dans une salle de réunion, tenant des notes d’allocution ou des ordres du jour. À la gauche se trouve une femme blanche avec des cheveux courts et une veste en suède. Au centre, une femme noire porte des lunettes fumées et un large bandeau. À droite, un homme noir porte un chandail à motifs et une veste unie. Sur le mur derrière eux, au-dessus de leur tête, est accroché un grand portrait photographique d’un homme blanc âgé vêtu d’un veston et d’une cravate.
Conférenciers lors d’une réunion de la Greater Windsor Foundation, 1963. (MG28-I119)

La photo ci-dessus, prise en 1963 par Irv King, à l’apogée du mouvement américain pour les droits de la personne, montre des jeunes qui travaillent avec la Greater Windsor Foundation, en Ontario, afin de changer les choses dans leur communauté.

La collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) comprend des œuvres d’art, des photographies, des documents, des cartes et des archives audiovisuelles qui montrent ce qui a changé et ce qui est demeuré stable dans la vie des Canadiens noirs. Fort incomplète, elle comprend néanmoins des ressources intéressantes, comme celles sur les loyalistes de l’Empire-Uni, la colonie d’Elgin, les porteurs ferroviaires ainsi que des auteurs, politiciens et militants pour les droits de la personne de la fin du 20e siècle (dont ceux mentionnés plus bas).

Au cours des siècles, de nombreuses personnes se battent contre le racisme systémique au Canada. Certains se concentrent sur la célébration, la documentation et la conservation des cultures riches et diversifiées au sein de leurs communautés. D’autres défient le statu quo par des procédures judiciaires et de nouvelles politiques. D’autres encore établissent des réseaux de soutien pour aider leurs concitoyens à s’épanouir financièrement et psychologiquement. Beaucoup s’impliquent dans les trois catégories pour offrir un avenir meilleur aux générations futures de Canadiens noirs.

Une foule défile au milieu d’une rue dans une petite ville. Des magasins en bois bordent la rue de chaque côté. La foule est menée par un homme noir distingué, moustachu, vêtu d’un haut-de-forme et d’une queue-de-pie, qui se déplace à cheval. Une fanfare, des groupes de petits garçons et plusieurs adultes marchent derrière lui. La plupart des gens dont le visage est visible dans la foule semblent Noirs. En arrière-plan, un deuxième cheval tire un char sur lequel se tiennent des femmes vêtues de robes blanches et de chapeaux à large bord.
Défilé du jour de l’émancipation à Amherstburg (Ontario), 1894 (a163923)

De nos jours, la célébration de la culture noire et de son importance au Canada revêt de nombreuses formes : richesse littéraire, musicale et artistique; centres culturels, musées et sites historiques; Mois de l’histoire des Noirs; programmes universitaires en études de la communauté noire; festivals divers; etc. Au nombre de ces événements, il y a le jour de l’émancipation, célébré chaque année (depuis 1834!) pour commémorer l’adoption de la loi sur l’abolition de l’esclavage. La photo ci-dessus montre le défilé de 1894 à Amherstburg, en Ontario.

Tous ces festivals, livres et musées ont une chose en commun : ils sont l’œuvre de gens déterminés qui tiennent à célébrer la culture et l’histoire des Noirs. BAC possède des collections sur un grand nombre de ces personnes et organisations, notamment :

Leur activisme, combiné à celui de nombreuses autres personnes, a façonné la manière dont les Canadiens de tous les horizons comprennent l’histoire des Noirs.

Un portrait en buste d’un homme noir âgé vêtu d’une toge de juge et d’une chemise blanche impeccable. Sa toge noire est décorée d’une écharpe bourgogne. L’homme, qui regarde directement l’observateur, a de courts cheveux gris et une moustache blanche.
Portrait du juge de la citoyenneté Stanley Grizzle, peint par William Stapleton (c151473k)

La lutte contre la discrimination de la communauté noire est jalonnée d’obstacles juridiques. Au début du 20e siècle, beaucoup de personnes noires se voient refuser l’accès à des ressources et n’ont pas droit aux mêmes possibilités que les autres. Pour combattre cette inégalité, il faut souvent contester ces restrictions au tribunal.

Stanley Grizzle commence à prendre part à cette lutte dans les années 1930, dans son rôle de membre fondateur du Railway Porter’s Trade Union Council, à Toronto. Il a consigné par écrit les efforts d’autres militants, laissant ainsi une vaste collection de dossiers de recherche à BAC.

Stanley Grizzle a notamment documenté les activités de Charles Roach, un militant et avocat spécialisé des droits de la personne qui utilise ses connaissances juridiques pour représenter de nombreuses personnes victimes d’oppression et vivant des difficultés, dont des réfugiés souhaitant immigrer au Canada. Roach est le cofondateur du Black Action Defence Committee, une organisation créée en 1970 à Toronto en réponse au décès de plusieurs hommes noirs aux mains de policiers. Ce comité a joué un rôle crucial dans la formation de l’Unité des enquêtes spéciales de l’Ontario.

Pearleen Oliver, qui a récemment fait l’objet d’une nouvelle biographie, mène en 1940 une campagne couronnée de succès pour renverser l’exclusion des femmes noires dans les écoles de soins infirmiers. Avec son mari, le docteur William Pearly Oliver, elle fonde la Nova Scotia Association for the Advancement of Coloured People afin de lutter contre la discrimination relative à l’embauche, à l’éducation et au logement.

Charles Roach, Stanley Grizzle et le couple Oliver ne sont que quelques-uns des acteurs de changement dans la communauté des militants. Beaucoup d’autres ont laissé des marques profondes dans la société canadienne.

Esquisse d’un portrait d’une femme assise. L’artiste a représenté la jupe de la femme à l’aide de traits très simples, mais a peint le visage en aquarelle. La tête et le haut du portrait sont plus détaillés que le reste du corps. La femme, noire, porte un foulard de tête noir et blanc avec des motifs, un châle, une blouse à larges manches resserrées aux poignets, des gants et une jupe. Elle est assise, les mains jointes sur ses genoux, et semble regarder au loin, au-dessus de l’épaule gauche de l’observateur.
La « généreuse femme de couleur » (Good Woman of Colour), de lady Caroline B. Estcourt (c093963k)

Au fil des siècles, les préjugés raciaux prennent des formes très diverses au Canada. De l’esclavage à l’inégalité sanctionnée par la loi – qui empêche beaucoup de Canadiens noirs de choisir leur lieu de travail ou de culte, leur logement ou leur établissement d’enseignement –, en passant par la dure réalité du racisme systémique, de nombreux facteurs marginalisent des générations de Canadiens noirs. Il devient ainsi particulièrement important pour les membres de ces communautés de se soutenir mutuellement.

Par exemple, cette femme de la région de Niagara, dont le nom reste inconnu, a impressionné l’artiste qui a esquissé son portrait, car elle a pris soin d’un homme noir démuni et malade qui n’était plus capable de payer son loyer. Le Cygne noir (Elizabeth Greenfield), chanteuse de concert américaine et ancienne esclave, a fait don des bénéfices d’un concert, en 1855, pour financer le déplacement d’esclaves en fuite au Canada.

Plus récemment, des organisations comme la Home Service Association, à Toronto, et le Negro Community Centre, à Montréal, ont offert de l’aide aux personnes dans le besoin, fait la promotion d’événements culturels noirs et invité des conférenciers à parler de sujets importants tels que l’apartheid et le mouvement pour les droits de la personne.

Photographie noir et blanc de trois petites filles noires tenant des jouets. Les deux fillettes à gauche tiennent des poupées de porcelaine, et celle à droite, un gros ourson en peluche. Les trois enfants sourient timidement au photographe et aux passants. Elles sont bien habillées, ont les cheveux coiffés en tresses décorées de rubans, et se tiennent debout devant un mur couvert d’affiches.

Trois jeunes filles, Eleitha Haynes, Elizabeth Phillips et Camille Haynes, célèbrent la Semaine de la fraternité au Negro Community Centre, à Montréal, en 1959. Photo : Dave Legget (e011051725)

Actes individuels de courage et de soutien, mouvements communautaires, procédures judiciaires officielles : la communauté noire du Canada a travaillé des siècles durant pour surmonter le racisme. Le mouvement Black Lives Matter, qui a mis l’activisme antiracisme sous les feux de l’actualité en 2020, est fondé sur la bravoure et le franc-parler des générations passées de Canadiens noirs, et attire de nouveau l’attention sur la réalité du racisme au Canada.


 Krista Cooke travaille comme conservatrice au sein de la Direction générale des services au public. Amina Musa est adjointe en archivistique à la Direction générale des archives.

Les porteurs des voitures-lits

Par Dalton Campbell

Les voitures-lits sont introduites au Canada dans les années 1870 par la Pullman Palace Car Company. Celle‑ci construit et exploite des voitures ferroviaires de luxe dont les sièges sont convertibles en lits superposés; les sièges forment la couchette inférieure, tandis que la couchette supérieure est abaissée depuis le plafond. Les voitures Pullman sont reconnues pour leurs commodités, leur confort et le service assuré par les porteurs.

Photographie en noir et blanc de trois hommes près d’une voiture ferroviaire. Un chef cuisinier se tient sur les marches d’accès au train, un autre tient la main-courante, et le troisième, un porteur, est légèrement à l’écart, à côté du train.

Un porteur en compagnie de deux autres employés pendant un arrêt effectué lors de la visite de sir Arthur Conan Doyle au Canada, en 1914. (a011186)

Photographie en noir et blanc d’une femme de profil, étendue sous les couvertures de la couchette inférieure, lisant un journal.

Le soir, les porteurs préparent les lits. Un des sièges est ouvert afin d’aménager une couchette inférieure confortable. Alors que les passagers dorment, les porteurs continuent de travailler au delà de minuit. Ils peuvent faire un somme pendant la nuit s’il n’y a pas d’appels ou d’urgences, mais ils se réveillent avant l’aube afin d’entreprendre leur journée de travail. 1937. (e010861953)

Photographie en noir et blanc de passagères assises dans une voiture-lits, regardant par les fenêtres.

Pendant que les passagers déjeunent, les porteurs convertissent les couchettes en sièges. La couchette supérieure est rangée à l’intérieur des panneaux, au-dessus des sièges. 1929. (e010861953)

Au début du XXe siècle, les sociétés de chemins de fer font partie des rares entreprises canadiennes à embaucher des Noirs. Cette occasion attire beaucoup d’hommes, mais il y a des restrictions : les chemins de fer n’embauchent des Noirs qu’à titre de porteurs, et, de la Première Guerre mondiale aux années 1950, aucun Noir n’est engagé ou promu à un poste d’ingénieur, de chef de train ou à tout autre poste à bord du train.

Les porteurs servent les passagers tout au long du voyage; ils les aident à embarquer et à débarquer; servent des boissons et des collations; préparent les couchettes; font les lits; cirent les chaussures; s’occupent des jeunes enfants et les divertissent; et répondent aux moindres désirs et besoins des clients. Pourtant, malgré leur rôle essentiel et leur présence constante, ils sont relégués à l’arrière-plan.

Photographie en noir et blanc de personnes à une gare. Un porteur transportant des bagages sur un chariot est vu de dos. Deux passagers élégamment vêtus discutent avec un préposé aux billets. Sur le mur derrière eux, un panneau d’information annonce le train Dominion, qui part de Montréal pour se rendre à Vancouver. Un train de voyageurs est visible à l’arrière-plan.

Un porteur se charge des bagages de passagers sur le point de monter à bord du Dominion à la gare Windsor de Montréal, au Québec, vers 1947. (e003641861)

Les hommes touchent un salaire de base, parcourent le Canada et rencontrent des voyageurs. Stanley Grizzle, un ancien porteur de voitures-lits, affirme dans son autobiographie que les porteurs sont admirés au sein de la communauté noire.

Cependant, la médaille a un revers. Les porteurs travaillent de longues heures, doivent être disponibles à toute heure du jour ou de la nuit, et dorment dans des couchettes aménagées dans le compartiment pour fumeurs des hommes. Ils passent souvent plusieurs jours consécutifs loin de chez eux. De plus, ils craignent les plaintes des passagers et font fréquemment l’objet de mesures disciplinaires sévères de la part de la direction. Les porteurs sont en outre exposés à des représailles s’ils signalent que des passagers jouent à l’argent, consomment trop d’alcool ou se livrent à des activités illicites.

Les porteurs doivent endurer les insultes et les sobriquets des passagers. Par exemple, Stanley Grizzle écrit que les porteurs se font souvent appeler « George », en référence à George Pullman, premier propriétaire de la Pullman Car Company. De plus, les porteurs doivent compter sur les pourboires des voyageurs. Selon Grizzle, si l’argent est le bienvenu, le fait de demander un pourboire est humiliant, renforce l’impression d’asservissement et permet à l’entreprise de justifier les maigres salaires.

Photographie en noir et blanc d’une foule et de bagages sur le quai, à côté d’un train de passagers. Deux porteurs se trouvent à côté du train. Le premier est sur le quai et veille sur les bagages tandis que l’autre est debout à la porte de la voiture. Au premier plan se trouve une automobile portant la mention « Jasper Park Lodge » sur la portière. Des montagnes sont visibles au loin.

Deux porteurs aident des passagers et d’autres membres de l’équipage à la gare de Jasper, en Alberta, en 1929. (a058321)

La Fraternité des porteurs de wagons-dortoirs se forme au Canada pendant la Seconde Guerre mondiale. Le syndicat négocie des augmentations salariales, de meilleures conditions de travail (et de sommeil), des mesures disciplinaires plus justes et transparentes, et la fin de la discrimination raciale en matière d’embauche et de promotion. En raison des changements qui affectent l’industrie du voyage, les sociétés de chemins de fer emploient de moins en moins de porteurs de voitures-lits à partir des années 1960. En 1999, Patrimoine canadien a dévoilé une plaque à la gare Windsor de Montréal, au Québec, en hommage aux porteurs des voitures-lits.

Ressources connexes


Dalton Campbell est archiviste à la section Science, environnement et économie dans la division des Archives privées.