Les cartes de la crête de Vimy (partie 1)

Par Ethan M. Coudenys

La cartographie est la technique permettant de dessiner des cartes. Elle a joué un rôle essentiel dans la planification et la préparation des offensives et des dispositifs de défense pendant la Première Guerre mondiale. Les officiers hauts gradés et les militaires du rang planifiaient les principales batailles de France (comme celles de la Marne, de la Somme et de Verdun) à l’aide de grandes cartes. La cartographie a aussi joué un rôle important lors de la préparation de l’assaut du Corps expéditionnaire canadien (CEC) sur la colline 145, mieux connue sous le nom de crête de Vimy.

Groupe d’hommes franchissant des réseaux de barbelés pendant que des obus explosent à l’arrière-plan.

Canadiens avançant dans le réseau de barbelés allemands sur la crête de Vimy, avril 1917 (a001087).

Commençons par planter le décor. Avant la bataille de Vimy, le CEC participe à de nombreuses batailles en France et en Belgique. Il se distingue notamment en août et novembre 1916 à Flers-Courcelette (France), à environ 50 kilomètres de Vimy. Sous les ordres du lieutenant-général sir Julian Byng (qui deviendra feld-maréchal et gouverneur général), le CEC devient une force de frappe très efficace. En novembre 1916, les Canadiens se dirigent vers l’est de la ville française d’Arras. De là, ils commencent à préparer l’assaut sur la colline 145, où les forces allemandes ont mis près de trois ans à construire des tranchées lourdement fortifiées.

La bataille de la crête de Vimy commence le 9 avril 1917. Ce n’est pas une opération isolée; elle s’inscrit dans le cadre de la bataille d’Arras. Les Canadiens sont responsables des deux principaux théâtres des combats : la crête elle-même (la colline 145) et le Bourgeon (la colline 119). L’attaque est préparée dans ses moindres détails.

Avant que les Canadiens ne prennent leurs positions, à la fin de novembre 1916, des divisions françaises et marocaines ont déjà tenté de s’emparer de la crête de Vimy. Sans obtenir un succès complet, elles ont tout de même réussi à rapprocher les lignes alliées de la crête. Pendant la bataille de Verdun, les Britanniques prennent le contrôle de ces positions, agrandissant et renforçant les fortifications relativement faibles. Quand le CEC arrive sur le front de Vimy en novembre 1916, il profite de solides fortifications.

Carte montrant un réseau de tunnels et de cratères.

Carte 1 – champ de bataille de Vimy : réseau de tunnels et cratères dans le secteur de la ferme La Folie. Courtoisie d’Anciens Combattants Canada – Opérations européennes.

Quand les Canadiens se rendent à Vimy, c’est la première fois que l’ensemble du CEC part au combat. C’est un moment extrêmement important pour les soldats, mais aussi pour la jeune nation. Beaucoup considèrent que c’est le début de la construction d’une identité culturelle et nationale canadienne.

Pour mieux comprendre l’importance de la cartographie dans le cadre des combats, commençons par examiner quelques cartes actuellement exposées au Centre d’accueil et d’éducation du Mémorial national du Canada à Vimy, en France. Des guides canadiens (tous des étudiants dans des universités ou des collèges) y renseignent le public sur la bataille de Vimy, notamment sur les tunnels construits pour soutenir la progression des troupes canadiennes en avril 1917. Les cartes 1 et 2 montrent les tunnels et tranchées creusés pendant la bataille pour le contrôle de la crête.

Carte du champ de bataille de la crête de Vimy.

Carte 2 – Carte moderne du champ de bataille de la crête de Vimy. Courtoisie d’Anciens Combattants Canada – Opérations européennes.

Comment les cartes ont-elles été dessinées?

Pour les soldats d’infanterie canadiens, les cartes jouent un rôle crucial : elles aident à se retrouver et à atténuer le chaos dans un environnement où règnent constamment la peur, la confusion et la possibilité d’une mort imminente. Voyons comment les militaires recueillent l’information nécessaire à la création de ces cartes.

Au cours des mois qui précèdent la bataille, le CEC envoie des groupes de soldats dans les tranchées allemandes pour qu’ils en mémorisent la disposition et donnent de l’information sur l’emplacement des fortifications et des armes ennemies. Tantôt restreints, tantôt très imposants (jusqu’à 5 000 hommes ou plus), les groupes d’éclaireurs mènent leurs raids de novembre 1916 jusqu’à la veille de la bataille, en avril 1917. Les raids dans les tranchées sont extraordinairement périlleux, tant pour les attaquants que pour les défenseurs. Ils sont souvent menés de nuit et entraînent parfois de lourdes pertes des deux côtés.

De son côté, le Royal Flying Corps (ancêtre de la Royal Air Force) prend des photos aériennes pour repérer les fortifications et les lieux d’intérêt en prévision de l’assaut.

L’information essentielle ainsi recueillie est consignée sur des cartes détaillées comme la carte 3 ci-dessous. Souvent, les soldats qui ont mené les raids dessinent les cartes à la main, de mémoire.

Carte manuscrite des tranchées allemandes dessinées après un raid mené avant la bataille de la crête de Vimy.

Carte 3 – Carte manuscrite des tranchées allemandes dessinées après un raid mené avant la bataille de la crête de Vimy, en 1917 (MIKAN 4289412). Photo : Ethan M. Coudenys.

Quels étaient les types de cartes?

Carte d’un barrage d’artillerie dans la région de Vimy (France).

Barrage d’artillerie, 1re compagnie d’arpentage, Génie royal, près de Vimy, 1917 (e000000540).

Nous sommes très chanceux d’avoir accès à de nombreuses cartes de la Grande Guerre dans les collections de Bibliothèque et Archives Canada. Les cartes des tranchées sur le front de l’Ouest comptent parmi les plus populaires auprès des chercheurs. C’est émouvant de penser qu’elles sont le fruit d’énormes efforts, et parfois même du sang versé par des soldats, des ingénieurs et des pilotes. Elles ont été remises à de nombreux officiers subalternes et militaires du rang pour les aider à mener l’attaque du 9 avril 1917.

La première d’entre elles, peut-être la plus importante pour la percée, est celle du barrage d’artillerie. Pendant l’attaque de la crête de Vimy, l’artillerie canadienne, appuyée par de nombreuses unités de campagne britanniques, utilise la tactique du barrage roulant dans le but de paralyser la résistance des forces allemandes pendant que l’infanterie progresse derrière un mur d’obus. Le synchronisme et la précision sont essentiels pour éviter les pertes causées par des tirs amis.

Les unités d’artillerie se servent donc de cartes pour pilonner les lignes allemandes. Les cibles y sont indiquées avec précision, tout comme les quatre principaux objectifs que le CEC doit atteindre entre le 9 et le 12 avril 1917. Les cartes montrent que le barrage roulant doit progresser de 100 mètres toutes les trois minutes pour que les unités d’infanterie puissent suivre le mur de feu. On y trouve aussi des objectifs particulièrement importants, comme des fortifications, des nids de mitrailleuses, des mortiers et des entrepôts de munitions.

Carte détaillée de la crête de Vimy, sur le front de l’Ouest.

Carte en carton de format poche pour soldat d’infanterie, crête de Vimy, 1917 (MIKAN 4289412). Photo : Ethan M. Coudenys.

Les cartes les plus utilisées au cours de l’attaque à Vimy étaient celles remises aux unités d’infanterie. Il s’agissait de copies réduites des grandes cartes employées par les officiers hauts gradés pour planifier l’assaut. Elles comprenaient les objectifs de chaque peloton et compagnie. C’était un outil essentiel pour la planification et l’exécution de l’offensive. Elles aidaient les soldats à rester sur le droit chemin malgré le chaos provoqué par les tirs des canons et des fusils.

La nouvelle politique permettant à chaque soldat de transporter sa propre carte du champ de bataille peut sembler banale à première vue, mais elle a substantiellement contribué à la réussite du CEC lors de la bataille de la crête de Vimy.

Autres ressources

  • The Underground War: Vimy Ridge to Arras, par Phillip Robinson et Nigel Cave (OCLC 752679022)
  • Vimy, par Pierre Berton (OCLC 15063735)
  • Vimy 1917 : la guerre souterraine des Canadiens, par Dominique Faivre (OCLC 1055811207)

Ethan M. Coudenys est conseiller en généalogie à Bibliothèque et Archives Canada.

« On ressentait une immense fierté de le voir là » : comment le Mémorial de Vimy a survécu à la Seconde Guerre mondiale

Andrew Horrall

Le film d’actualités de l’Armée canadienne no 42 devait être captivant pour ses premiers spectateurs, en septembre 1944. À cette époque sans télévision, le public suivait les actualités de la Seconde Guerre mondiale en regardant de courts métrages au cinéma.

Dans ce film, les scènes de villes libérées indiquent que la guerre en Europe tire à sa fin. Dans un plan particulièrement émouvant, on voit le lieutenant-général Harry Crerar, commandant de l’Armée canadienne, en visite au Monument commémoratif du Canada à Vimy, érigé en mémoire de la bataille de la crête de Vimy livrée durant la Première Guerre mondiale.

Photographie noir et blanc montrant un petit avion volant près d’un mémorial de guerre en maçonnerie caractérisé par deux hautes colonnes.

L’avion du lieutenant-général Harry Crerar approchant le Mémorial de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166203)

Le Mémorial de Vimy, inauguré en 1936 devant des milliers d’anciens combattants canadiens et leurs familles, domine le champ de bataille; c’est le plus émouvant monument érigé en mémoire des sacrifices de guerre du Canada. Des photos d’Adolf Hitler le visitant peu après sa capture par les Allemands en 1940 étaient les dernières images que les Canadiens avaient vues du monument, et nombreux sont ceux qui le pensaient détruit. Le 1er septembre 1944, pendant sa visite du Mémorial récemment libéré, le correspondant de guerre canadien Ross Munro est émerveillé : « On a presque l’impression qu’il a été nettoyé et poli pour l’occasion, alors qu’il a traversé quatre années de guerre dans cet état. On ressent une immense fierté de le voir là, symbole de la bravoure et du sacrifice des nôtres durant le dernier conflit, et qui pourrait fort bien le devenir pour la présente guerre. »

Photographie en couleurs d’un militaire en uniforme debout devant un monument commémoratif de guerre en maçonnerie. Juste à gauche, un homme portant un veston en tweed et un béret est partiellement visible.

Le lieutenant-général Harry Crerar avec Paul Piroson (à gauche) à la crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e010786293)

Dans le film d’actualités, les images de membres de l’entourage du général Crerar marchant sur le terrain impeccable du Mémorial, baigné par le soleil de fin d’été, appuient les propos de Munro. Le groupe d’officiers est suivi d’un homme en veston de tweed coiffé d’un béret, qu’on voit par la suite discuter avec le général Crerar. Le narrateur précise que « même pendant l’occupation, le jardinier a eu soin de bien entretenir le terrain du Mémorial de Vimy ».

L’homme au veston de tweed se nomme Paul Piroson. Les photos de la visite montrent également le général en conversation avec George Stubbs, étrangement vieux pour son uniforme de simple soldat. Les deux hommes expliquent au général Crerar comment, avec l’aide de leurs épouses, ils ont entretenu le Mémorial pendant l’occupation.

Un groupe d’hommes en uniforme militaire discutent, sous les yeux d’un civil se tenant au loin. À l’arrière-plan se dressent les deux hautes colonnes d’un mémorial de guerre en maçonnerie.

: Le lieutenant-général Harry Crerar discute avec George Stubbs, Paul Piroson étant visible au loin. Crête de Vimy, le 11 septembre 1944 (e011166202)

George Stubbs, un Anglais boucher de son état, s’enrôle dans le Corps expéditionnaire canadien à Winnipeg en 1914. Il combat sur la crête de Vimy, puis, en 1919, il épouse une certaine Blanche et s’installe en Angleterre.

À l’instar de nombreux anciens combattants, Stubbs est bouleversé par son expérience à la guerre. Au début des années 1920, il retourne à Vimy pour rendre hommage à ses frères d’armes et aide l’État canadien à préserver le champ de bataille. Piroson, un homme de la région, est embauché à la même époque.

Stubbs devient alors connu à Vimy, travaillant à la construction du Mémorial et expliquant la valeur et le sacrifice des Canadiens à des milliers de visiteurs chaque année. À l’inauguration du monument, il devient officiellement responsable de son entretien.

George et Blanche Stubbs demeurent toujours à Vimy avec leurs quatre enfants lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate en 1939. Au printemps suivant, la France n’est pas encore occupée, et George envoie 25 $ à la Légion canadienne, voulant aider « des camarades moins chanceux que moi ». Ces mots semblent chargés d’ironie quand on connaît la suite : les Allemands envahiront la France en quelques semaines seulement. La famille Stubbs s’enfuit au port de Bordeaux dans l’espoir de s’échapper, mais il est trop tard et ils doivent vivre dans la clandestinité, avant d’être arrêtés en octobre 1940.

George Stubbs passera le reste de l’occupation dans un camp d’internement près de Paris, tandis que Blanche et les enfants retournent à la maison familiale de Vimy, où ils retrouvent Paul Piroson et sa femme Alice.

Les trois adultes veillent à ce que le Mémorial soit traité avec respect, même aux mains de l’ennemi, expliquant sa signification aux militaires allemands et le protégeant des vandales. S’ils sont courtois et respectueux aux yeux de tous, dans le plus grand secret, Paul cache des armes pour la Résistance dans les tunnels du champ de bataille.

Lorsque George Stubbs est libéré en août 1944, l’Armée canadienne lui fournit l’uniforme qu’il portera lors de sa rencontre avec le général Crerar, bien qu’il soit un civil. Ce sont probablement ses premiers vêtements neufs depuis des années. George rejoint alors Blanche et la famille Piroson à Vimy, où ils accueillent les soldats alliés, livrent leur témoignage aux journalistes et engagent des travailleurs locaux pour le nettoyage et les réparations à faire sur le site.

Photographie en couleur d’une jeune femme portant une blouse blanche et une jupe foncée, assise devant une grande statue représentant une femme en deuil.

Simone Stubbs, fille de George et Blanche Stubbs, assise sur le parapet du Mémorial de Vimy, vers 1944-1948 (e010786286-v8)

George et Blanche Stubbs resteront à Vimy jusqu’à leur retour au Canada en 1948. Après avoir traversé deux guerres mondiales, George, on peut le comprendre, annonce qu’il ne retournera plus jamais en Europe.

Paul Piroson succède à George Stubbs comme gardien et guide du Mémorial de Vimy. Les Piroson sont dévoués au Canada, même s’ils n’ont encore jamais visité le pays. Ils nomment leur maison « La feuille d’érable », symbole qu’ils portent toujours sur leur veston. Seul Paul est rémunéré, mais les deux membres du couple guident les visiteurs et font respecter un code strict à l’ancienne, par respect pour le Mémorial : interdiction pour les femmes de porter la culotte courte, digne conduite des enfants et interdiction de consommer de la nourriture. Chaque année au jour du Souvenir, Paul dépose une couronne de fleurs au nom du gouvernement canadien.

Quand Paul prend sa retraite en 1965, les anciens combattants convainquent le premier ministre canadien, Lester B. Pearson, d’accueillir les Piroson au Canada en tant qu’invités officiels à l’occasion du 50e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy. Alors que le travail des femmes est souvent passé sous silence à l’époque, le premier ministre remercie les deux époux pour leur collaboration étroite et personnelle avec un si grand nombre de militaires canadiens pendant les deux grandes guerres, soulignant leur grande bonté, leur hospitalité et l’aide qu’ils ont prodiguée aux Canadiens qui sont retournés sur la crête de Vimy.

C’est ainsi que les Piroson participent aux cérémonies commémoratives de la bataille de la crête de Vimy au Canada, en 1967. À un reporter voulant recueillir leurs impressions sur le pays qu’ils représentent depuis si longtemps, Alice répond : « Nous tenons tous deux les Canadiens en très haute estime. » Ces simples paroles expriment la profonde gratitude pour les sacrifices des Canadiens en temps de guerre, sacrifices qui amènent les familles Stubbs et Piroson à se dévouer corps et âme pour le Mémorial de Vimy.

Visitez l’album Flickr sur les images de Mémorial national du Canada à Vimy.


Andrew Horrall est archiviste à Bibliothèque et Archives Canada.