Un livre de comptes autochtone attribué à Michel « L’Aigle » Dokis, v. 1861–1884

Bibliothèque et Archives Canada a, dans sa collection numérique, un exemplaire d’un livre de comptes (dans lequel on peut admirer un système pictographique unique) qui était la propriété du chef ojibwa Michel Dokis.

Comme les documents créés par les Autochtones utilisant des systèmes d’écriture pictographiques sont extrêmement rares, la mise au point et l’utilisation d’un tel système confèrent à Michel Dokis et son journal comptable une importance exceptionnelle. Michel Dokis (appelé l’Aigle) a été l’un des signataires du Traité Robinson-Huron de 1850. Nommé chef à vie en 1850, il est demeuré à la tête de sa communauté jusqu’à sa mort en 1906. Il a été très actif pendant toute la deuxième moitié du 19e siècle, exploitant notamment plusieurs postes de traite dans la région de la rivière French, ce qui serait aujourd’hui la région du Centre et du Nord de l’Ontario. Il semble que Michel Dokis était alphabète et qu’il parlait couramment l’ojibwa et le français.

Le livre de comptes qu’il a tenu pour consigner ses activités commerciales suit les conventions établies pour la tenue d’un grand livre dans un système de comptabilité en partie double, chaque page étant consacrée à l’enregistrement des transactions avec une seule personne ou peut-être une famille. La ligne supérieure indique la nature et la quantité de marchandises destinées au commerce, tandis que la ligne inférieure indique la nature et la quantité de marchandises échangées.

Il est intéressant de noter que le client est identifié dans la marge supérieure par une image représentant son nom (castor, vison, rat musqué, loutre, tortue, canard, oie, faucon, arc et flèche, gland, un homme coiffé d’un chapeau ou d’une casquette ou fumant la pipe); certains noms personnels sont notés en ojibwa, en anglais et en français. Certaines dates sont indiquées en anglais ou en français. Parfois, des commentaires explicatifs sont notés en ojibwa, apparemment pour autoriser un paiement à un tiers ou pour inscrire le règlement définitif du compte.

Là où ça devient vraiment fascinant au sujet de ce grand livre, c’est que les écritures ont été faites au moyen d’un système pictographique unique, élaboré par Michael Dokis, qui n’a pas encore été entièrement déchiffré.

Une reproduction en couleurs d’une page couverte d’une variété de symboles et d’indications. Certains sont des objets de tous les jours parfaitement identifiables : pantalon, une hache, une cafetière.

Une page du livre de comptes où l’on peut voir certains des diagrammes figuratifs utilisés. Remarquez le violon dans le coin supérieur gauche. (MIKAN 3972512)

Les représentations symboliques des marchandises fabriquées proposées dans les échanges sont les plus faciles à déchiffrer -notamment le violon (page 398). Les pièces de vêtement incluent différentes types de chemises, pantalons et robes, des bretelles, chapeaux et bottes (unis, à pois, à rayures ou à carreaux), des châles (avec ou sans franges) et des peignes. Parmi les pièces d’équipement et les outils, on peut voir des ciseaux, des bobines de fil et des boutons; des écheveaux de ficelle ou de corde, des chandelles; des couteaux, des hachettes ou des haches, des clous, des limes, des tarières, des carabines, des pièges, des couvertures et des tentes. Des rayures (///) sur une couverture, un piège ou d’autres articles devaient probablement indiquer le nombre.

Une reproduction en couleurs d’une page couverte d’une variété de symboles et d’indications. Certains sont des objets de tous les jours parfaitement identifiables : un pantalon, une hache, une cafetière.

Une autre page du livre de comptes où l’on peut voir certains des diagrammes figuratifs utilisés. Datée de 1861. (MIKAN 3972512)

Pour déchiffrer les images plus abstraites, il faut des connaissances de la langue ojibwa et du milieu de la traite pour lequel ce système d’écritures a été élaboré. Est-ce que le bout plissé d’un mocassin représente l’article au complet? Les théières munies d’un bec verseur incurvé peuvent-elles être associées au thé, tandis qu’un récipient à côtés droits évoquerait le café? Est-ce qu’une robe de femmes dans un rectangle représente un miroir? Les petits points dans une forme en U pourraient-ils indiquer de la farine, tandis que les petits points dans un double cercle indiqueraient de la poudre noire, ou inversement? Les symboles qui pourraient être définis comme des B, C et K stylisés ou inversés pourraient indiquer des fourrures précises (selon leur nom en ojibwa) et les hachures croisées pourraient indiquer des chiffres.

Une reproduction en couleurs d’une page du grand livre. Écrite à l’aide d’une plume et d’encre, en langue ojibwa. On remarque dans le coin intérieur du bas des dommages causés par l’eau et quelques lignes brunes.

Une page du livre de comptes, écrite en ojibwa (MIKAN 3972512)

Le décodage de ces symboles présente un véritable défi. Peut-être saurez-vous résoudre le mystère!

Les formes de communication matérielles autochtones

Bien avant l’arrivée des colons européens en Amérique, les Autochtones avaient développé des systèmes de communication qui ne nécessitaient pas les formes écrites ou imprimées en usage en Europe ou en Asie. En effet, bien qu’il soit généralement reconnu que les Amérindiens avaient autrefois recours au passé essentiellement par la voie de l’oralité, on sait également qu’ils se servaient aussi de moyens matériels à diverses occasions, notamment : pour communiquer de l’information, pour transmettre des connaissances, pour commémorer des événements, pour identifier certains titres, positions sociales et liens familiaux, pour se remémorer certains concepts, chants et cérémonies et pour situer les événements passés dans le temps et dans l’espace.

Les différents modes de transmission culturelle préconisaient les dessins et symboles afin d’exprimer une idée ou de partager une information. Les pictogrammes (dessins stylisés fonctionnant comme un signe et représentant quelque chose par un symbole) étaient peints, dessinés, tracés, sculptés ou tissés en utilisant différents matériaux. Les thèmes, représentés par l’agencement des couleurs, des dimensions et de différents arrangements, décrivaient souvent la chasse, la guerre et le monde surnaturel.

Rédigé par un jésuite français en 1666, ce Mémoire au sujet des neuf familles qui composent la nation iroquoise renferme des dessins et les explications qui dévoilent comment les Iroquois utilisaient des pictogrammes pour transmettre de l’information sur des clans familiaux, des expéditions guerrières en cours, le nombre de blessés, etc.

Ces systèmes autochtones de communication se matérialisaient notamment sur des rouleaux d’écorce et des peaux de bêtes, des mâts totémiques ou sur les parois rocheuses (ces gravures rupestres se nomment pétroglyphes). On sait aussi que les Iroquois utilisaient – et utilisent toujours – des cannes cérémonielles particulières, lesquelles sont couvertes de motifs représentant les cinquante chefs de la confédération haudenosaunee; ou encore que les Amérindiens se servaient parfois de bâtonnets de diverses tailles et arborant différentes marques pour se rappeler ce dont ils devaient discuter lors des rencontres et conseils. IIs faisaient aussi parfois des encoches sur les arbres pour révéler des détails à propos de leurs déplacements sur le territoire par exemple.

Photographie noir et blanc montrant cinq totems sculptés en bois. En arrière-plan, on voit des maisons et des montagnes.

Totem à Kitwanga, Colombie-Britannique (MIKAN 3587914)

Puisque les signes et les symboles servaient surtout d’aide-mémoires illustrant des concepts, ils ne renvoyaient pas à des mots spécifiques de la langue parlée; ceux-ci ne pouvaient donc pas être lus de la même façon qu’on lirait un texte.

Puisque les signes et les symboles servaient surtout d’aide-mémoires illustrant des concepts, ils ne renvoient pas à des mots spécifiques de la langue parlée; ceux-ci ne peuvent donc pas être lus de la même façon qu’on lirait un texte. Tout aussi valides et fiables que l’écrit, ces procédés mnémotechniques ont entre autres l’avantage de pouvoir transmettre de l’information entre individus de langues différentes. En effet, n’importe qui sachant reconnaître et décoder les icônes et les symboles peut déchiffrer et comprendre le sujet du message, un peu comme les panneaux de signalisation routière aujourd’hui.