Œuvres de jeunesse dans les archives : une lecture des premiers écrits de Jane Urquhart

Par Sara Viinalass-Smith

Les œuvres de jeunesse d’un auteur offrent un aperçu unique de ses premières influences ainsi que de l’évolution de son style d’écriture. Pour de nombreuses raisons, les chercheurs s’aperçoivent souvent qu’il n’existe aucune œuvre de jeunesse dans les archives d’un auteur. Malheureusement, au fil du temps, ces œuvres sont souvent perdues, retirées ou même détruites.

Parmi les exemples de célèbres œuvres de jeunesse perdues, notons les premiers écrits d’Ernest Hemingway. À l’âge de 23 ans, Hemingway se fait voler une valise remplie de ses premières ébauches et de leurs copies au carbone dans une gare ferroviaire. Il ne reste de ses œuvres de jeunesse que quelques nouvelles, un poème et des copies au carbone d’articles.

Pour ce qui est de Truman Capote, ses œuvres de jeunesse « perdues » n’étaient pas du tout perdues. À sa mort, ses travaux, dont plusieurs nouvelles rédigées pendant son adolescence et au début de la vingtaine, ont été donnés à la Bibliothèque publique de New York. En 2013, un chercheur a trouvé ces histoires. En 2015, elles ont été publiées dans The Early Stories of Truman Capote (Random House) et décrites comme étant des textes récemment découverts. Toutefois, la Division des manuscrits et des archives de la Bibliothèque publique de New York a tôt fait de rappeler la distinction entre des œuvres non découvertes et des œuvres non publiées dans les médias. Bien que les histoires n’avaient pas nécessairement été imprimées, elles avaient été cataloguées et pouvaient être consultées par n’importe qui.

Il existe de nombreuses raisons pour lesquelles des premiers écrits ne sont pas archivés. Bibliothèque et Archives Canada a cependant la chance d’avoir de diverses œuvres de jeunesse dans sa collection d’archives. Le fonds de Jane Urquhart comprend d’ailleurs un exemple très spécial.

La célèbre auteure des œuvres The Underpainter et The Stone Carvers manifeste rapidement un intérêt pour les activités créatives. À un très jeune âge, Urquhart (née Carter) aime déjà essayer différents styles littéraires et étudie le théâtre. Encore jeune fille, dans les années 1950, elle aime beaucoup les livres de Lucy Maud Montgomery et elle adapte le roman Anne… la maison aux pignons verts en pièce de théâtre.

Un carnet comprenant une adaptation pour le théâtre écrite au crayon d’Anne... la maison aux pignons verts.

Une page du carnet de Jane Urquhart intitulé « Anne of Green Gables [Anne… la maison aux pignons verts] » (e011202224)

Rédigée dans un carnet bleu Hilroy – cet article scolaire emblématique des écoles primaires pendant des décennies – la pièce de théâtre d’Urquhart commence avec une scène connue : Matthew Cuthbert et Anne Shirley, dans ce qu’Urquhart décrit comme une voiture de scène, se dirigent vers la maison aux pignons verts pour la première fois. Bien que le scénario ne couvre qu’une petite partie du roman de Lucy Maud Montgomery, on y décèle rapidement les intérêts de lecture et le style d’écriture de la jeune Urquhart. Même à un si jeune âge, Urquhart respecte les conventions de rédaction de scénarios : elle commence par décrire le décor, puis assigne le dialogue aux interlocuteurs. Elle savait peut-être comment rédiger un scénario en raison de son intérêt pour le théâtre. Quelques années après la rédaction de son adaptation d’Anne… la maison aux pignons verts, Urquhart devient membre d’un atelier de dramaturgie dirigé par Dora Mavor Moore, pionnière canadienne du monde du théâtre.

Pourquoi cette œuvre de jeunesse est-elle si importante? Elle nous aide à comprendre à quel point Lucy Maud Montgomery et ses livres ont influencé Urquhart. Les romans de Montgomery sont toujours lus partout dans le monde, plus d’un siècle après la publication originale d’Anne… la maison aux pignons verts. Comme de nombreuses filles et de nombreux garçons, Urquhart a découvert les livres de Montgomery pendant son enfance. Urquhart, toutefois, a eu l’occasion unique d’explorer la vie et les romans de Montgomery à l’âge adulte. En effet, elle a livré ses impressions à l’égard de ces livres et de leur auteure dans une biographie rédigée pour la série Canadiens extraordinaires de Penguin Canada. L. M. Montgomery a été publié en 2009. Dans cet ouvrage, Urquhart étudie l’auteure et la femme qu’est Lucy Maud Montgomery. Elle y décrit les épreuves d’une auteure couronnée de succès sur le plan commercial, mais ignorée des critiques littéraires. Ces derniers décrivaient son écriture comme sentimentale et peu intellectuelle, insultes encore lancées à des auteures canadiennes – dont Carol Shields – des décennies plus tard. La section la plus personnelle de cette biographie est probablement le dernier chapitre, « Her Reader [Sa lectrice] ». Urquhart y dépeint la découverte d’Anne Shirley par une fille de 11 ans dans les années 1920, une expérience qui la poussa à écrire. Cette jeune fille, Marian, est la mère de Jane Urquhart. C’est ce même exemplaire du premier roman de Montgomery qu’Urquhart a lu lorsqu’elle était jeune, découvrant son inspiration pour un de ses tout premiers efforts littéraires.

Cette œuvre de jeunesse, et d’autres ouvrages semblables, se trouvent dans les fonds de la collection des archives littéraires, que vous pouvez consulter sur le site Web de BAC.


Sara Viinalas-Smith est archiviste littéraire (langue anglaise) à la Division des archives privées de la vie sociale et de la culture de Bibliothèque et Archives Canada.