Des choux à la crème de 1898

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Bannière Cuisinez avec Bibliothèque et Archives CanadaPar Ariane Gauthier

The New Galt Cook Book (1898) est une édition révisée d’un livre populaire au Canada anglais, surtout aux environs de Galt, dans le Sud-Ouest de l’Ontario. Les éditeurs auraient soi-disant envoyé des exemplaires du livre en Chine, en Égypte, en Inde, en Afrique du Sud, en Australie et aux États-Unis. Comme bon nombre d’anciens livres de cuisine, ce recueil présentait des recettes, des suggestions visant à simplifier le travail ménager ainsi qu’une liste de remèdes pour les maladies courantes.

Vous pouvez consulter ce livre en ligne dans le catalogue des collections publiées de Bibliothèque et Archives Canada, Aurora : OCLC 1049883924.

En tant que cuisinière amatrice qui s’intéresse aux vieilles recettes et à l’histoire de la cuisine, j’ai décidé de mettre mes compétences à l’épreuve en essayant de préparer des choux à la crème. Pour voir la dernière recette d’antan que j’ai préparée, consultez mon billet de blogue Une tarte à la citrouille de 1840.

Il est intéressant de savoir que le format des recettes aussi vieilles que celle-ci diffère grandement de celui des recettes modernes. Un peu comme dans La cuisinière canadienne, un livre de cuisine de langue française publié en 1840, les recettes sont classées par type de plats. Au début de chaque section, on retrouve un texte qui explique les principes de base de chaque type de recettes. Les auteures Margaret Taylor et Frances McNaught ont décidé de classer leur recette de choux à la crème dans la section Biscuits.

Page du livre The New Galt Cook Book présentant la recette de choux à la crème suivie de deux autres recettes.

Page 354 du livre The New Galt Cook Book par Margaret Taylor et Frances McNaught, Toronto : G. J. McLeod, 1898 (OCLC 5030366).

Durant la cinquantaine d’années qui s’est écoulée entre la publication de La cuisinière canadienne et celle de The New Galt Cook Book, la cuisine canadienne a beaucoup évolué. On peut d’ailleurs le remarquer dans la liste d’ingrédients. La recette de choux à la crème nécessite de la farine, du beurre et des œufs pour créer la pâte, puis de la farine ou de la fécule de maïs, du lait, du sucre et d’autres œufs pour préparer la garniture. À la dernière ligne de la recette, on suggère d’ajouter du citron ou de la vanille pour aromatiser la crème.

J’aimerais attirer votre attention sur deux choses. La première concerne l’utilisation de sucre granulé, un ingrédient que ne pouvaient pas se permettre les classes inférieures, car les droits d’importations en gonflaient le prix. Dans mon article de blogue sur la tarte à la citrouille de 1840, je mentionne que La cuisinière canadienne proposait plusieurs édulcorants de remplacement, y compris du sirop et de la mélasse. Il s’agissait des principaux édulcorants que les cuisiniers canadiens utilisaient dans les années 1800, jusqu’à ce que la Tariff Act de 1885 entre en vigueur et élimine les droits d’importation sur le sucre de canne. Au cours des cinq années suivantes, le coût du sucre est progressivement devenu comparable à celui du sirop et de la mélasse. Après 1890, le sucre est devenu l’édulcorant le plus populaire, car il s’agissait de l’option la moins chère.

Le deuxième élément d’intérêt concerne l’utilisation du citron comme substance aromatisante. Dans mon article sur la recette de tarte à la citrouille, je mentionne que La cuisinière canadienne suggère d’utiliser du zeste d’orange dans la garniture à la citrouille. Il s’agit d’une suggestion un peu étrange, car à l’époque, les oranges n’étaient pas importées partout au Canada comme c’est le cas aujourd’hui. Or, La cuisinière canadienne a été publié à Montréal, qui était alors le principal port commercial du Canada, ce qui explique le choix de cet ingrédient, plus facile à trouver dans cette ville. À titre de comparaison, Toronto commençait alors tout juste à se développer. Durant les 50 ans qui ont suivi la publication de La cuisinière canadienne, Toronto est devenue une métropole, notamment grâce au développement ferroviaire reliant la ville aux villes nord-américaines importantes, comme Montréal et New York. L’ajout progressif d’autres lignes de chemin de fer à Toronto a entraîné une diversification des activités commerciales de la ville. Dans ce cas-ci, le citron comme substance aromatisante témoigne du développement global de Toronto et du Canada. On peut donc en conclure que l’amélioration des technologies de transport a permis aux Canadiens qui résidaient au centre du pays de trouver plus facilement du citron, car ce fruit pouvait maintenant parcourir de grandes distances pour atteindre des endroits où le climat n’en permettait pas la production locale.

En gardant à l’esprit ces faits intéressants, j’ai réuni les ingrédients nécessaires et me suis mise au travail.

Des œufs, de l’extrait de vanille, du lait, du sucre, de la margarine et du citron.

Ingrédients de la recette. Courtoisie de l’auteure, Ariane Gauthier.

J’ai commencé par la pâte à choux. Heureusement, contrairement à la recette de tarte à la citrouille, j’ai eu à formuler beaucoup moins de suppositions cette fois-ci, car le livre The New Galt Cook Book donne des mesures assez précises : « Une tasse et demie de farine, deux tiers de tasse de beurre, un demiard d’eau bouillante. Faire bouillir le beurre et l’eau ensemble, puis incorporer la farine pendant que le mélange continue de bouillir. Lorsque le mélange est refroidi, ajouter cinq œufs battus; déposer sur une plaque, puis faire cuire pendant 30 minutes dans un four à cuisson rapide. »

Six photos montrant les étapes à suivre pour préparer la pâte : casser des œufs dans un bol, remuer la farine dans un autre bol, ajouter la farine au mélange d’eau et de beurre bouillant dans une casserole, mélanger les ingrédients qui se trouvent dans la casserole, ajouter les œufs battus à la pâte refroidie dans la casserole, puis mélanger la pâte dans la casserole.

Préparation de la pâte à choux comme décrite dans The New Galt Cook Book. Courtoisie de l’auteure, Ariane Gauthier.

Je devais ensuite former les choux sur une plaque à pâtisserie tapissée à l’aide d’une poche à douille. Puisque je n’avais pas de poche à douille, j’ai utilisé un sac réutilisable dont j’ai coupé l’extrémité. Pour transférer plus facilement la pâte dans le sac réutilisable, j’ai utilisé ma cafetière comme récipient. Comme je n’étais pas certaine de ce que les auteures voulaient dire par « four à cuisson rapide », j’ai réglé mon four à convection à 400 °F et, comme pour la tarte à la citrouille, j’ai utilisé mon nez et mes yeux pour déterminer la fin de la cuisson.

Trois photos qui montrent les étapes de formation des choux : remplir un sac réutilisable de pâte, pousser la pâte dans un coin du sac de manière à former une poche hermétique, puis former les choux sur une plaque à pâtisserie à l’aide de la poche à douille.

Formation des choux à l’aide d’une poche à douille. Courtoisie de l’auteure, Ariane Gauthier.

Après la stressante étape de préparation de la pâte à choux, j’ai commencé à préparer la crème. Comme j’avais déjà fait de la crème pâtissière, j’étais beaucoup plus confiante pour cette étape. Encore une fois, The New Galt Cook Book est précis : « Garniture à la crème – Une cuillerée à soupe de farine ou de fécule de maïs, un demi-litre de lait, une tasse de sucre, deux œufs. Battre les œufs, la farine et le sucre, puis incorporer le mélange au lait pendant qu’il bout. Lorsque le mélange est presque refroidi, aromatiser avec du citron ou de la vanille. »

Trois photos montrant les étapes de préparation de la garniture à la crème : verser le sucre dans le bol contenant le mélange d’œufs et de farine, verser le mélange dans une casserole contenant du lait, remuer la garniture dans la casserole.

Préparation de la garniture à la crème comme décrite dans The New Galt Cook Book. Courtoisie de l’auteure, Ariane Gauthier.

Si je me fie à mon expérience précédente, il faut faire attention au moment de verser le mélange d’œufs, de farine et de sucre dans le lait. Il vaut mieux tempérer le mélange en y ajoutant une petite quantité de lait bouillant d’abord, tout en fouettant vigoureusement. Cela permet d’élever graduellement la température du mélange et d’éviter de créer un choc thermique. Une fois que le mélange est incorporé au lait bouillant, il est important de fouetter constamment le mélange jusqu’à ce qu’il épaississe; autrement, vous vous retrouverez avec des œufs brouillés sucrés!

Pour ce qui est de la saveur, j’ai choisi de diviser la crème afin d’essayer l’extrait de vanille et le zeste de citron.

Pour terminer, The New Galt Cook Book ne mentionne pas comment assembler les choux. Le fait de savoir à quoi ressemble un chou à la crème s’est avéré très utile ici. Comme la pâte doit être remplie de crème, j’ai versé la crème dans un sac réutilisable dont j’ai coupé l’extrémité. Avant de remplir les choux de crème, j’ai fait une incision en X au bas de chaque chou afin de faciliter l’insertion du sac.

Une photo montrant le remplissage d’un chou et une photo montrant le produit final : un chou à la crème.

Un chou rempli de crème. Courtoisie de l’auteure, Ariane Gauthier.

Qu’en pensez-vous?

Je suis assez satisfaite de mes choux à la crème. Ils sont beaucoup plus légers que les choux à la crème contemporains et peuvent contenir une grande quantité de crème. Je les ai apportés à un rassemblement des services de référence, et mes collègues les ont bien aimés. Encore une fois, cela prouve que ces vieilles recettes peuvent résister au passage du temps!

Si vous essayez cette recette, n’hésitez pas à partager les photos de vos résultats avec nous en utilisant le mot-clic #CuisinezAvecBAC et en étiquetant nos médias sociaux : Facebook, Instagram, X (Twitter), YouTube, Flickr et LinkedIn.

Autres ressources


Ariane Gauthier est archiviste de référence à la Direction générale de l’accès et des services à Bibliothèque et Archives Canada.

À la découverte de mon grand-père Robert Roy Greenhorn : sa vie en Écosse (partie 2)

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Groupe de garçons travaillant dans un champ à la ferme école de la Philanthropic SocietyPar Beth Greenhorn

Cet article renferme de la terminologie et des contenus à caractère historique que certains pourraient considérer comme offensants, notamment au chapitre du langage utilisé pour désigner des groupes raciaux, ethniques et culturels. Pour en savoir plus, consultez notre Mise en garde – terminologie historique.

Dans la première partie de cette série de quatre, j’ai parlé de mon grand-père Robert Roy Greenhorn (1879-1962). J’ai découvert qu’il était un petit immigré anglais et qu’il avait été pensionnaire dans les orphelinats de Quarrier, en Écosse. Dans la deuxième partie, nous nous rendrons dans les villes écossaises où sont nés mon grand-père et ses parents : Gartsherrie et Falkirk.

Je tiens à remercier Anna Greenhorn, sa fille Pat Greenhorn et ma cousine Joyce Madsen, qui ont généreusement partagé leurs souvenirs de Robert Roy Greenhorn.

Groupe de 53 personnes devant une grande maison avec une galerie. Des garçons sont debout en quatre rangées. D’autres garçons, quatre filles et trois hommes portant un chapeau se trouvent derrière eux.

Anciens pensionnaires des orphelinats de Quarrier, en Écosse, photographiés à l’orphelinat Fairknowe, à Brockville (Ontario), entre 1920 et 1930 (a041418). Cette photo a été prise environ 30 ans après l’arrivée de mon grand-père Robert et de ses frères.

Les chercheurs en généalogie sont souvent confrontés à des documents ou des renseignements manquants ou incomplets. Il faut donc consulter une gamme d’archives et de documents publiés pour établir des liens dans la vie de la personne recherchée. C’est particulièrement vrai si celle-ci n’était ni riche ni célèbre.

Pour reconstituer la vie de mon grand-père, j’ai rassemblé des faits trouvés dans des recensements canadiens, des listes de passagers et des documents sur les petits immigrés anglais. En plus de ces ressources conservées à BAC, j’ai consulté des sources primaires numérisées sur Ancestry, des recensements écossais, des publications historiques, des journaux et des expositions en ligne.

Mon oncle John et ma tante Anna (le frère et la belle-sœur de mon père) ont fait des recherches sur la famille Greenhorn, et je leur en suis très reconnaissante. Je remercie spécialement ma tante de m’avoir donné des photocopies de deux pages tirées de grands livres :

  • la page 40, intitulée « Greenhorn, John & Robert », qui contient des entrées pour le 10 décembre 1885, le 11 juin 1886 et le 15 mars 1889;
  • la page 285, intitulée « Greenhorn, Norval », qui contient des entrées pour les 6 et 8 juillet 1892, le 29 mars 1894 et le 25 novembre 1904.

J’ai demandé à l’équipe de Quarriers Aftercare à Bridge of Weir, en Écosse, de vérifier la source de ces documents photocopiés. J’attends encore la réponse, mais il s’agit probablement de copies de grands livres tenus par les orphelinats de Quarrier. Ces deux pages expliquent pourquoi mon grand-père Robert et ses frères, John et Norval, sont entrés à l’orphelinat et ont émigré au Canada. Elles nomment une personne qui a joué un rôle essentiel dans cette histoire : Jeanie Greenhorn, la sœur aînée de mon grand-père. Nous y reviendrons.

Étant donné que mes grands-parents Greenhorn, Robert et Blanche (née Carr), exploitaient une ferme laitière, j’ai présumé que mon grand-père venait d’une famille d’agriculteurs, ou qu’il avait à tout le moins grandi sur une ferme. Je n’aurais jamais pensé que sa famille faisait partie de la classe ouvrière pauvre, victime de l’industrialisation en Écosse. Mon arrière-grand-père, Norval Greenhorn (1839-1882), et son beau-père, mon arrière-arrière-grand-père John Fleming (1805-1887), étaient ferronniers dans les villages industriels de Gartsherrie et de Falkirk.

Gartsherrie est aujourd’hui une banlieue de Coatbridge. Cet ancien village industriel situé environ 14 kilomètres à l’est de Glasgow est la ville natale de mon arrière-grand-mère Margaret Greenhorn (née Fleming, 1845-1885). En 1843, l’usine sidérurgique de Gartsherrie est probablement le plus grand producteur mondial de fonte brute. En 1864, Andrew Miller décrit les villes de Coatbridge et de Gartsherrie de manière aussi imagée que déprimante :

Un visiteur qui se rend dans un district où l’on produit du fer, comme Coatbridge, doit être fort impressionné par toutes ces flammes qui jaillissent lors d’une nuit sombre. À quoi pourrait bien penser un homme qui n’aurait jamais vu une usine sidérurgique, ou qui n’en aurait même jamais entendu parler, […] et qui verrait pour la première fois [du haut de l’église de Gartsherrie] près de 50 hauts fourneaux qui crachent le feu, pendant que les innombrables cheminées et chaudières des usines et des forges environnantes émettent leur éblouissante lumière blanche, semblable à celle d’un météore dans la pénombre? (Traduction d’une citation tirée de la page Web The Bairds of Gartsherrie, North Lanarkshire Council)

La photo ci-dessous de l’usine sidérurgique de Gartsherrie, prise au milieu de la décennie 1870, montre les hauts fourneaux (utilisés pour la fonte des minerais) de l’aile la plus récente, bâtie sur le canal Monkland. L’aile plus ancienne, de l’autre côté du canal, avait elle aussi huit fourneaux, pour un total de seize.

Installation industrielle. Un bâtiment de briques de plusieurs étages surmonté d’une cheminée, à gauche, et huit hauts fourneaux, à droite, occupent environ les deux tiers de la photo. Deux grandes barges se trouvent sur le canal qui passe devant l’aire de travail et les fourneaux.

La nouvelle aile de l’usine sidérurgique avec ses huit fourneaux, Gartsherrie (Écosse), vers 1875. Photo : The Bairds of Gartsherrie – CultureNL Museums (Collections des musées du North Lanarkshire Council).

Dans l’Ordnance Gazetteer of Scotland (Francis H. Groome [directeur de publication], 1884, vol. I, p. 273), Coatbridge est ainsi décrit : « Le feu, la fumée, la suie et le vacarme généré par la machinerie sont ses principales caractéristiques. La lumière des fourneaux dans la nuit donne l’impression qu’il y a eu une grosse explosion. » [Traduction]

Selon le recensement de l’Écosse réalisé en 1851 (les recensements écossais peuvent être consultés sur Ancestry), mon arrière-grand-mère Margaret Fleeming [sic], âgée de six ans, vivait à Gartsherrie. Son père, John Fleeming [sic], 43 ans, était chargeur de fourneaux (furnace filler). Je suppose qu’il travaillait à l’usine sidérurgique de Gartsherrie, car la famille vivait au 154, North Square. Il s’agit d’une des résidences bâties pour les ouvriers par la société William Baird and Company, fondatrice de l’usine. Ces résidences étaient abandonnées au moment où la photo ci-dessous a été prise, en 1966. Elles ont été démolies en 1969.

Une rue pavée devant une longue rangée de maisons de pierres abandonnées. Les maisons n’ont plus de toits.

Les bâtiments qui formaient le North Square et qui jadis hébergeaient les ouvriers de l’usine sidérurgique de Gartsherrie (Écosse), en 1966, peu avant leur démolition. Photo : Canmore – National Record of the Historic Environment

Un plan des rues tracé en 1930 montre que les résidences North Square sont coincées entre deux voies de chemin de fer. De plus, l’usine sidérurgique et ses hauts fourneaux sont visibles de cet endroit. Selon la page anglaise de Wikipédia sur Coatbridge, la plus grande partie des résidents vivent dans d’étroites rangées de maisons situées tout près de l’usine sidérurgique. Dans ce milieu surpeuplé, les conditions de vie sont épouvantables et la tuberculose pullule.

L’Ordnance Gazetteer of Scotland (1883, vol. III, p. 80) explique qu’à Gartsherrie, « Il y a 400 bâtiments pour ouvriers comprenant chacun deux ou trois appartements, un petit lot à cultiver et un approvisionnement limité en gaz et en eau. » [Traduction] Le complexe sidérurgique comprend également une école pouvant accueillir 612 élèves (il y en avait 253 en 1881) et une école secondaire dont 400 des 666 places disponibles étaient occupées.

On peut supposer que les ferronniers et leurs familles s’évadaient rarement de la misère de Gartsherrie. La révolution industrielle prolonge les heures de travail, qui ne sont plus régulées par les saisons et le coucher du soleil. Les ouvriers travaillent de 14 à 16 heures par jour, six jours par semaine. Le tableau ci-dessous, peint en 1853, s’intitule Gartsherrie by Night; il montre les fourneaux en marche pendant la nuit.

Selon le recensement écossais de 1861, mon arrière-grand-père Norval Greenhorn vit avec ses parents et ses frères dans l’appartement 8 sur la rue Back Row, à Falkirk. Cette ville située environ 27 kilomètres au nord-est de Coatbridge fabrique du fer et de l’acier. Norval, âgé de 22 ans, semble travailler comme ferronnier.

Les conditions de vie des ouvriers ne semblent pas moins misérables qu’à Gartsherrie. D’après la Société d’histoire locale de Falkirk, la rue Back Row de l’époque victorienne (devenue la Manor Street) est étroite et sinistre. Des bâtiments insalubres et surpeuplés, reconnus pour leur état de délabrement, sont fréquemment frappés par des éclosions de choléra et de typhus.

Mes arrière-grands-parents Margaret et Norval Greenhorn se sont mariés en mars 1864. Étrangement, le recensement écossais de 1871 ne fait nullement mention de Norval dans la déclaration de Margaret. Celle-ci travaille comme domestique et vit avec ses parents, son frère, sa belle-sœur et son tout jeune neveu au 154, North Square (voir la troisième image ci-dessus), à Gartsherrie. Le recensement mentionne cependant une petite-fille, « James Grenham », âgée de six ans. Je crois qu’il s’agit de Jeanie Greenhorn, la plus vieille des enfants de Norval et Margaret, née en 1864. L’omission de Norval s’explique peut-être par le fait qu’il travaillait encore à Falkirk, bien que son nom ne soit pas mentionné là-bas, ni dans aucune autre déclaration du recensement de 1871.

Norval et Margaret ont eu sept ou huit enfants, dont quatre seulement ont survécu : Jeanie (1864-1938), John (1877-1961), mon grand-père Robert (1879-1962) et le cadet, Norval (1883-vers 1960).

Au moment du recensement écossais de 1881, Margaret et Norval vivent au 154, North Square, à Gartsherrie avec le père de Margaret (John Fleming) et leurs deux fils : mon grand-oncle John, trois ans, et mon grand-père Robert, deux ans plus jeune. John Fleming est un chargeur de fourneaux au chômage. Norval père travaille comme finisseur de chambres à air. Jeanie Greenhorn, 16 ans, a quitté le domicile parental et travaille comme domestique au service du fruitier George Bissett et de son épouse Sarah, à Cleland Place, environ 17 kilomètres au sud-est de Gartsherrie.

Les orphelinats en Écosse m’ont appris que mon arrière-grand-père Norval est mort d’une inflammation pulmonaire à la fin de décembre 1882. Son épouse Margaret devient donc veuve à 37 ou 38 ans, après le décès du soutien de famille. Elle est alors enceinte de leur fils Norval. Elle doit aussi prendre soin de ses deux fils âgés de cinq et trois ans.

On peut difficilement imaginer les souffrances et les inquiétudes de la mère et de sa progéniture. Les pages du grand livre fournies par ma tante Anna nous informent que Margaret est décédée le 3 décembre 1885 d’une insuffisance rénale. Mon grand-père et sa fratrie deviennent alors orphelins.

Les documents des orphelinats sur John et Robert Greenhorn disent que Jeanie a 20 ans et travaille comme domestique au service de Margaret Kerr (née Campbell) à la maison Gallowhill, à Paisley, lorsque sa mère, Margaret Greenhorn, tombe malade. Madame Kerr accorde un mois de « vacances » à Jeanie pour qu’elle accompagne sa mère dans ses derniers moments.

Un immense fardeau tombe sur les épaules de Jeanie. Elle doit soudainement prendre soin de ses trois petits frères âgés de moins de huit ans. Une telle situation serait pénible pour n’importe qui, mais c’est encore pire pour une domestique encore célibataire.

Jeanie connaissait sans doute le philanthrope William Quarrier. En 1876, il a fondé le City Orphan Home à Glasgow et, en 1878, il a ouvert l’Orphan Homes of Scotland à Bridge of Weir, environ 24 kilomètres à l’ouest de Glasgow. Du milieu des années 1870 à la fin de la décennie 1880, les journaux locaux publient régulièrement des articles qui louangent Quarrier pour son travail infatigable visant à venir en aide aux enfants nécessiteux à Glasgow et ailleurs en Écosse. Le Glasgow Herald du 28 mars 1884 parle d’un rassemblement organisé dans la ville, la veille du départ annuel d’une cohorte de garçons pour le Canada :

« Dans une grande ville aussi peuplée que Glasgow, […] il doit y avoir des organismes publics pour prendre soin des enfants nécessiteux qui n’ont plus personne pour prendre soin d’eux. […] La population a une immense dette envers M. Quarrier et son personnel. (Applaudissements) […] Tous les garçons partis au Canada dans l’espoir d’une vie meilleure ont été accueillis dans de belles maisons et ont pu choisir un emploi. […] Les villes canadiennes sont moins densément peuplées qu’ici et la pauvreté y est inexistante. Une bonne partie de la population travaille encore à la ferme. » (« Orphan Homes of Scotland », p. 9 [Traduction])

À peine quelques semaines avant le décès de Margaret Greenhorn, l’Evening News de Glasgow a publié un article intitulé « The Charitable Institutions of Glasgow: Their Past Work and Future Condition » (partie III, 16 novembre 1885, p. 2). Le texte louange William Quarrier, le décrivant comme « un homme remarquable […] qui fait un travail remarquable méritant d’être souligné. Bien avant que son nom soit connu du grand public, il était très populaire auprès des pauvres et des laissés-pour-compte à Glasgow » [Traduction].

Je ne saurai jamais si Jeanie a lu cet article, mais je suis persuadée que, comme bien d’autres à Glasgow, elle connaissait très bien Quarrier et admirait son travail de bienfaisance. Compte tenu des logements insalubres, des conditions de travail déplorables et de la pollution à Gartsherrie et dans les environs, le Canada devait paraître comme un endroit sain et sécuritaire où les enfants démunis pourraient prospérer.

Le 10 décembre 1885, John et Robert Greenhorn deviennent pensionnaires à l’orphelinat. Selon les photocopies que m’a fournies ma tante Anna, Jeanie y a amené les deux garçons. Elle a accepté qu’ils aillent au Canada après que M. Colin, pasteur de l’église baptiste à Coatbridge, lui a donné tous les détails de l’organisation. Quant au petit Norval, trois ans, il est hébergé par une de ses tantes Greenhorn vivant à Haddington, à l’est d’Édimbourg.

Robert et John vivent au City Orphan Home, à Glasgow, pendant six mois. Le 11 juin 1886, ils déménagent à l’Orphan Homes of Scotland, à Bridge of Weir. Je n’ai trouvé aucune photo de l’intérieur de l’orphelinat à Glasgow, mais je suppose que mon grand-père et mon grand-oncle ont connu des dortoirs semblables à celui de l’orphelinat à Huberdeau, au Québec.

Un grand dortoir comprenant plusieurs rangées de lits couverts de draps blancs. Un corridor sépare deux groupes de rangées de lits.

Le dortoir à l’orphelinat d’Huberdeau, Québec, en 1926 (e004665752).

Dans la troisième partie de cette série, l’histoire de Robert Roy Greenhorn nous mènera de l’Orphan Homes of Scotland, à Bridge of Weir, à la maison Fairknowe, à Brockville en Ontario, au Canada.


Beth Greenhorn est gestionnaire de l’équipe du contenu en ligne à la Direction générale de la diffusion et de l’engagement à Bibliothèque et Archives Canada.

Lancement de la collection d’archives Web des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales conservées par BAC : bref historique de certaines des plus importantes publications du Canada

Doigts sur un clavier d'ordinateur.Par Tom J. Smyth

Qu’est-ce que l’archivage de contenu Web et quelle en est l’utilité?

L’ « archivage de contenu Web » est une discipline spécialisée en matière de conservation et de préservation des données numériques qui assure un accès futur à des ressources uniques sur Internet. Elle fait appel à du matériel et à des logiciels spécialisés pour cibler, télécharger et repasser le contexte original publié et interactif des ressources Web par l’intermédiaire d’un portail d’accès. Dans cette discipline, le travail consiste notamment à participer à la gestion et à la préservation permanentes des données qui composent ces ressources et d’assurer leur continuité informationnelle pour les besoins de la recherche et d’une utilisation à long terme.

L’archivage de contenu Web se fait par les bibliothèques et archives nationales partout dans le monde afin d’assurer la préservation et l’accès futur au patrimoine culturel en ligne (Internet) et numérique qui n’est accessible sur aucun autre support. La préservation des ressources de notre patrimoine documentaire numérique à partir du domaine national d’Internet est donc d’une importance capitale pour notre histoire contemporaine.

Que sont les commissions royales et les commissions d’enquête fédérales?

L’équipe du Programme de préservation du Web et des médias sociaux a le plaisir d’annoncer le lancement d’une nouvelle collection d’archives Web accessible par l’intermédiaire de notre portail d’accès : la collection des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales.

Selon L’Encyclopédie canadienne,

« [les commissions] procèdent d’une prérogative du monarque britannique lui permettant d’ordonner la tenue d’enquêtes, pouvoir qui, selon certains, aurait été exercé pour la première fois par le roi Guillaume 1er [le « Conquérant » de Normandie] lorsqu’il commanda la préparation du Domesday Book. Cependant, la commission sur les « enclosures » (la mise en clôture des terrains communaux), mise sur pied par Henri VIII en 1517 [près de 450 ans plus tard], est plus probablement l’ancêtre des commissions royales contemporaines. »

Les commissions fédérales peuvent utiliser ou non le mot « royal » dans leur titre, selon les circonstances. Ces commissions, lorsqu’elles sont chargées de faire enquête sur une question relevant de la compétence fédérale, sont créées en vertu d’un décret du gouverneur en conseil et aux termes de la partie I de la Loi sur les enquêtes, L.R.C. (1985). Les enquêtes concernant un ministère du gouvernement fédéral sont produites au titre de l’article 2 de cette loi. L’objectif de toute commission est de « […] procéder à une enquête sur toute question touchant le bon gouvernement du Canada ou la gestion des affaires publiques ».

En général, le lieutenant-gouverneur en conseil ou le commissaire en Conseil exécutif des provinces et territoires du Canada peuvent ordonner des commissions d’enquête en vertu de leurs lois sur les enquêtes publiques; cependant, ces commissions ne sont pas fédérales et ne sont donc pas contenues dans les collections des Archives Web du gouvernement du Canada. La tenue de commissions royales est également pratique courante dans les autres pays du Commonwealth.

Le gouverneur en conseil nomme, par l’intermédiaire d’un décret, des commissaires chargés de faire enquête. Dans le cadre des commissions, n’importe quelle personne peut être convoquée en tant que témoin et elle peut être appelée à témoigner sous serment, verbalement ou par écrit. Les commissaires peuvent également ordonner aux témoins de « produire les documents et autres pièces qu’ils jugent nécessaires en vue de procéder d’une manière approfondie à l’enquête dont ils sont chargés ». Leurs pouvoirs légaux pour contraindre les témoins à comparaître et à déposer sont ceux « […] d’une cour d’archives en matière civile » [Loi sur les enquêtes, L.R.C. (1985), art. 3 à 5].

Bien qu’elles ne soient pas contraignantes pour le gouvernement, les conclusions d’une commission ont une grande influence. Les rapports finaux des commissions font donc partie des publications (quasi officielles) les plus importantes produites au Canada. Les enquêtes et les rapports qui en résultent mettent en lumière et documentent des questions importantes pour la société, et ce, depuis la Confédération.

Histoire des pratiques de publication et collections numériques des commissions d’enquête publiées à Bibliothèque et Archives Canada

Depuis l’arrivée de la publication numérique, Bibliothèque et Archives Canada (BAC) et le Bureau du Conseil privé (BCP) collaborent à l’intendance des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales analogiques, numérisées, d’origine numérique et sur le Web.

Depuis 2008, le BCP déploie des efforts considérables pour localiser et numériser les documents papier des commissions afin de les préserver et de faciliter leur consultation publique. Aux termes d’un partenariat établi en 2009, le BCP fournit les copies numérisées, et BAC les intègre dans les collections de la bibliothèque nationale, en assure la préservation et offre au public des services de découverte, d’accès et de référence (soutien à la recherche). Les collections ainsi numérisées couvrent la période qui débute en 1868 et s’étend jusqu’à aujourd’hui.

Par ailleurs, à partir de la Commission Romanow sur l’avenir des soins de santé (2001), les conclusions des commissions ont été publiées sur des sites Web spécialisés. BAC a donc dû modifier ses pratiques et, depuis 2005, est responsable de la préservation de ce contenu.

Remplacement de l’ancien Index des commissions royales fédérales à Bibliothèque et Archives Canada

Dans le contexte de la relance des Archives Web du gouvernement du Canada en août 2023, le Programme de préservation du Web et des médias sociaux a également créé et lancé un outil de curation numérique. Cet outil permet au personnel chargé de l’archivage du Web de sélectionner, d’organiser et de présenter les données et les ressources acquises, et ce, directement à partir des archives Web, et de les présenter dans des collections logiques que le public peut découvrir et consulter par l’intermédiaire des Archives Web du gouvernement du Canada (comme on l’a fait pour les collections Vérité et réconciliation, COVID-19 et Gouvernement du Canada, actuellement accessibles).

Au fil des ans, des problèmes techniques, logistiques et en matière de données ont compliqué l’accès aux documents de ces commissions et des bibliothèques numériques. Les Archives Web du gouvernement du Canada et le nouvel outil de curation numérique ont permis de créer un portail spécialisé qui offre la recherche en texte intégral et réunit, au même endroit, toutes les publications des commissions historiques de BAC.

Comment accéder à la collection d’archives Web des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales?

La collection des commissions royales des Archives Web du gouvernement du Canada est disponible ici. Le personnel du Programme de préservation du Web et des médias sociaux a également créé des notices bibliographiques, ce qui permet aux clients de trouver et de consulter ces publications et ressources à partir de Voilà, Aurora et Recherche dans la collection de BAC.

Désormais, toute recherche par thème à partir de ces outils de recherche mènera aux collections d’archives et de ressources Web des Archives Web du gouvernement du Canada. Auparavant, l’utilisateur devait effectuer une recherche distincte dans la collection des Archives Web du gouvernement du Canada. Maintenant, en cherchant une commission dans Voilà, Aurora, ou Recherche dans la collection, il sera dirigé vers la collection des Archives Web du gouvernement du Canada et pourra la consulter en un seul clic.

Il s’agit d’une avancée majeure pour les clients qui utilisent les Archives Web du gouvernement du Canada et ceux à la recherche de renseignements publiés par les commissions sur Bibliothèque et Archives Canada ou Archives Web du gouvernement du Canada.

Ce travail a été propulsé par plusieurs sources, mais principalement par la clôture des commissions au Canada :

Le lancement de la collection d’archives Web des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales arrive à point nommé, car il fournit un point d’accès spécialisé à BAC pour accéder aux sites Web et aux publications de toutes les commissions historiques ainsi qu’aux plus récentes après leurs clôtures respectives.

Cette collection, la plus complète et fiable au Canada, rétablit et améliore considérablement la capacité des clients à faire des recherches efficaces, ainsi qu’à découvrir et consulter les données publiées, les sites Web et les publications des commissions. Elle propose aussi de nouvelles fonctionnalités et de nouveaux outils, comme la recherche élargie en texte intégral et des volets de curation et recherche dans les commissions. Ainsi, comme c’est souvent le cas pour ce genre de publication, on peut faire des recherches et naviguer par nom de commissaire (p. ex. « Commissaire Roy Romanow ») et nom de commission (p. ex. « Commission sur l’avenir des soins de santé au Canada »).

Ce lancement s’aligne étroitement sur les objectifs du plan stratégique de BAC, Vision 2030, qui concernent la prestation de services d’accès numérique avancés directement au public (ici, à un tout autre degré de précision, puisqu’il était impossible, pour des raisons techniques, d’effectuer des recherches sur toutes les commissions, et encore moins à partir de plusieurs outils). Nous sommes très fiers de ce travail et de notre capacité à offrir aux clients une aide à la recherche comme celle autrefois fournie par l’Index des commissions royales fédérales à BAC.

Ce travail sera fort utile au BCP et aux bibliothèques universitaires, mais aussi aux praticiens du gouvernement du Canada et d’ailleurs au pays dont les recherches concernent les publications officielles, le travail juridique, les données gouvernementales ainsi que les commissions royales et les commissions d’enquête fédérales.

Les clients peuvent communiquer avec nous à l’adresse archivesweb-webarchives@bac-lac.gc.ca.

Dédicace

Le lancement de la collection d’archives Web des commissions royales et des commissions d’enquête fédérales et cet article de blogue sont dédiés à la mémoire de notre ami et très cher collègue, M. Michael Maurice Dufresne (24 mars 1971–15 août 2023), qui a travaillé de nombreuses années à titre d’archiviste responsable du portefeuille du BCP à BAC et avec qui j’ai travaillé (c.-à-d. qui m’a enseigné les ficelles du métier) dès mes débuts dans les commissions du BCP, la recherche et les questions relatives aux décrets. Son aide, son expertise, sa sagesse, sa patience et sa vivacité d’esprit vont cruellement nous manquer.


Tom J. Smyth est gestionnaire du Programme de préservation du Web et des médias sociaux et des Archives Web du gouvernement du Canada à Bibliothèque et Archives Canada. L’équipe du Programme comprend Elizabeth Doyle, Kevin Palendat, Jason Meng et Russell White.