Un document d’intérêt : une lettre de 1818 à propos du traitement d’immigrants irlandais atteints de la fièvre typhoïde

par Martin Lanthier

Au début du 19e siècle, l’arrivée de navires transportant des immigrants parfois atteints de maladies soulève la crainte de voir s’étendre au Bas-Canada des épidémies. L’élite de la colonie prend conscience de la situation et y va d’initiatives pour gérer ce problème.

La correspondance du secrétaire civil du gouverneur du Bas-Canada (RG4-A1, MIKAN 105377) renferme des documents qui témoignent de ces préoccupations et aussi des situations auxquelles devaient faire face les médecins de l’époque. Un exemple parmi d’autres est une lettre du docteur William Hacket du 29 juillet 1818 dans laquelle il décrit son intervention pour guérir des colons irlandais atteints de la fièvre typhoïde.

Ils arrivent à Québec le 21 juillet à bord du Royal Edward. Plusieurs d’entre eux sont malades et, après quelques jours, on décide de les soigner. Puisqu’aucun hôpital n’existe pour accueillir un si grand nombre de personnes (119) et que les conditions à bord sont insalubres, on ordonne la mise en quarantaine et le traitement des malades sur l’île au Ruau [ou île aux Ruaux], près de Grosse-Île dans le fleuve Saint-Laurent. On confie la tâche au docteur Hacket, assisté de deux confrères : les docteurs Wright et Holmes.

Dans sa lettre, écrite six jours après l’arrivée des passagers sur l’île, il explique d’abord la difficulté qu’il a eue pour les convaincre de quitter le navire — certains affirmaient qu’on ne pourrait les en faire débarquer que par la force. Il s’étend ensuite sur le fait que sans l’aide des militaires, qui ont installé un camp, il n’aurait pu les accueillir et les traiter.

Première page d’une lettre manuscrite, à l’encre noire sur papier blanc.

Lettre du docteur William Hacket à A. W. Cochrane, secrétaire civil, Québec, 29 juillet 1818 (RG4-A1, volume 180 MIKAN 126122) e011181012.

Un confort minimum étant assuré, le docteur Hacket peut songer à soigner ceux qui sont atteints de la fièvre et tenter d’empêcher les biens portants de la contracter. Pour ce faire, il concocte un régime alimentaire adapté aux habitudes et coutumes des colons. Ces gens sont défavorisés, il s’inspire donc de ce qu’il croit être leur diète ordinaire : pommes de terre, lait, gruau, beurre, et un peu de viande (seulement deux jours par semaine). Pour ceux qui sont vraiment malades, leur repas peut aussi inclure thé, sucre, vin et pain. Déjà après six jours, leur santé s’améliore, mais le docteur Hacket ne crie pas victoire pour autant. On peut bien libérer ces gens de leur quarantaine parce qu’ils semblent aller mieux, mais il insiste sur le fait qu’ils sont pauvres et épuisés par leur traversée. Ces conditions peuvent favoriser le retour de la fièvre plus tard, quand ils seront parmi la population. La maladie pourrait alors s’étendre à toute la colonie. Mais les craintes du docteur ne semblent pas justifiées. Les derniers colons irlandais quittent l’île au Ruau vers la fin août sans qu’aucune épidémie de fièvre typhoïde n’apparaisse au Bas-Canada dans les semaines suivantes.

Cette lettre illustre la situation à laquelle devaient faire face de plus en plus souvent les autorités sanitaires de la colonie. Le gouvernement et les élites comprennent donc qu’il faut plus qu’un camp temporaire sur une île pour soigner ces malades, ce qui mènera, deux ans plus tard, à la fondation de l’Hôpital des Émigrants, le premier hôpital pour immigrants à Québec. Cet hôpital fonctionnera jusqu’en 1834, alors qu’on inaugure un nouvel hôpital qui prendra soin de cette clientèle : l’Hôpital de la Marine, qui restera ouvert jusqu’en 1890.

Sources :

RG4-A1, volume 180, lettres de William Hacket du 29 juillet et 25 août 1818 (MIKAN 126122).

RG1-E1 (procès-verbaux du Conseil exécutif du Bas-Canada), volume 37, State Book I, p. 351-354 (MIKAN 3829851)

Fecteau, Jean-Marie, Un Nouvel Ordre des choses : la pauvreté, le crime, l’État au Québec, de la fin du XVIIIe siècle à 1840, Outremont, VLB, 1989 (AMICUS 9273445)

Goulet, Denis et André Paradis, Trois siècles d’histoire médicale au Québec. Chronologie des institutions et des pratiques (1639-1939), Montréal, VLB, 1992 (AMICUS 11892694)

Lépine, Véronique (sous la supervision de Jacques Bernier et Rénald Lessard), Guide des archives hospitalières de la région de Québec. 1639-1970, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, janvier 2003 (en français seulement).


Martin Lanthier est archiviste de référence au sein de la Division des services de référence à Bibliothèque et Archives Canada.

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