Les procès de la grève générale de Winnipeg : un nouveau défi Co-Lab

Par David Cuthbert

Cette année, nous soulignons le 100e anniversaire de la grève générale de Winnipeg, qui marqua un tournant dans l’histoire des droits des travailleurs au Canada et ailleurs dans le monde. Dans un billet de blogue récent, ma collègue Kelly Anne Griffin a décrit la lutte de ces quelque 30 000 hommes et femmes de divers horizons qui, pendant six semaines, ont uni leurs voix afin de réclamer le droit à la négociation collective, des salaires décents et davantage de pouvoir pour la classe ouvrière.

L’histoire retient aussi de cette grève le rôle qu’a joué le gouvernement fédéral pour la réprimer, ainsi que les expulsions et poursuites pénales qu’il a ordonnées contre certains chefs de grève à la suite d’accusations fallacieuses. Parmi les nombreux documents liés à la grève générale de Winnipeg que possède Bibliothèque et Archives Canada (BAC), un volumineux dossier en deux volumes du ministère de la Justice apporte des preuves tangibles de l’implication du gouvernement dans cette grève et des réactions populaires face aux arrestations et aux procès des chefs syndicaux. Ce dossier est appelé RG 13 (ministère de la Justice), 1987-88/103, boîte 36, 9-A-1688, « William Ivens and Robert Russell the King Vs. the A/M Regarding the Winnipeg Strike [William Ivens et Robert Russell, le Roi c. A. M. concernant la grève de Winnipeg] ».

Une série de documents numérisés du premier volume sont maintenant disponibles aux fins du plus récent défi Co-Lab de BAC. Co-Lab est un outil de production participative qui invite le public à améliorer la description et la découvrabilité d’archives particulières. En participant à un défi Co-Lab pour ajouter des transcriptions, des traductions, des étiquettes et des descriptions, le public contribue à l’amélioration des outils de recherche de BAC et enrichit l’expérience de tous ceux qui consultent des documents historiques.

Télégramme daté du 29 août 1919 de la Women’s Labor League d’Elmwood, à Winnipeg, au ministre de la Justice condamnant les gestes du gouvernement à l’égard des chefs de grève et demandant leur libération.

Télégramme de la Women’s Labor League [ligue ouvrière féminine] d’Elmwood, à Winnipeg, au ministre de la Justice, 29 août 1919 (e011201449)

Arthur Meighen et Alfred J. Andrews

Le dossier 9-A-1688 du ministère de la Justice a acquis une certaine notoriété parmi les historiens étudiant la grève générale de Winnipeg à la suite de la publication, en 2010, de l’ouvrage de Reinhold Kramer et Tom Mitchell, When the State Trembled: How A.J. Andrews and the Citizens’ Committee Broke the Winnipeg General Strike [Lorsque l’État a tremblé : comment A. J. Andrews et le Citizens’ Committee ont mis fin à la grève générale de Winnipeg]. MM. Kramer et Mitchell ont épluché la correspondance du deuxième volume du dossier et démontré à quel point les interventions du gouvernement fédéral en réponse à la grève avaient été largement orientées par des représentants du Citizens’ Committee of One Thousand [le Comité des 1 000 citoyens], un groupe privé mis sur pied par l’élite commerçante et dirigeante de Winnipeg dans le but de casser la grève.

La figure d’A. J. Andrews, éminent avocat local et ancien maire de Winnipeg, émerge comme principal stratège du Comité des 1 000. Après avoir convaincu le ministre de la Justice par intérim Arthur Meighen de le nommer représentant non officiel du ministère fédéral de la Justice, M. Andrews envoie de fréquents rapports au ministre Meighen sur ce qui se passe à Winnipeg. Il soutient que des révolutionnaires étrangers sont à l’origine de la grève et il presse le gouvernement fédéral de prendre des mesures fermes. Il perçoit la grève comme une occasion politique de vaincre le mouvement ouvrier et il tente de contrecarrer toute négociation avec le Comité central de grève.

Meighen se montre tout d’abord réticent à l’idée d’empiéter sur les champs de compétence des autorités municipales et provinciales en intervenant dans le conflit. Encouragé en ce sens par M. Andrews, le ministre Meighen apporte néanmoins des modifications à la Loi sur l’immigration pour autoriser l’expulsion d’immigrants natifs du Royaume-Uni soupçonnés d’activités subversives. Ces modifications permettent au gouvernement de cibler quelques chefs éminents de la grève, nombre d’entre eux étant des syndicalistes britanniques, qui jouissaient auparavant des mêmes droits que les citoyens canadiens.

Arrestations en pleine nuit

Au petit matin du 17 juin, M. Andrews ordonne à la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest et à une brigade de « constables spéciaux » recrutés par le Comité des 1 000 citoyens de faire une descente dans le quartier général du Comité central de grève et les résidences de plusieurs chefs. Les policiers saisissent des documents et des ouvrages comme éléments de preuve et procèdent à l’arrestation des leaders de grève Robert Boyd (R. B.) Russell, William Ivens, George Armstrong, Roger E. Bray, Abraham Albert Heaps, John Queen, Max Charitonoff, Oscar Schoppelrei et Moses Almazoff. D’autres arrestations de personnes perçues comme étant des chefs de grève suivront dans les prochains jours, dont William Pritchard, James Shaver (J. S.) Woodsworth, Samuel Blumenberg et Fred Dixon. Richard J. Johns sera quant à lui arrêté dès son retour en ville.

La première page d’un document tapuscrit énumérant et résumant les documents saisis dans la salle 30 de l’Ukrainian Labour Temple. Les descriptions comprennent des résumés de procès-verbaux de réunions du Comité central de grève.

Une liste de documents confisqués à l’Ukrainian Labour Temple, qui abrite le quartier général du Comité central de grève, après la descente menée par la Royale gendarmerie à cheval du Nord-Ouest au petit matin du 17 juin 1919 (e011201486)

L’arrestation des chefs par l’État suscite immédiatement l’indignation des sympathisants à la cause des travailleurs. Un groupe d’anciens combattants organise une manifestation silencieuse afin de protester contre les arrestations. Cette marche mènera à l’énorme rassemblement sur la rue Main du 21 juin, qui sera le théâtre des événements violents du « samedi sanglant ». Un autre groupe d’anciens combattants soumet une pétition au ministre de la Justice pour réclamer leur propre expulsion du Canada, jugeant que « ce pays n’est plus gouverné selon les valeurs démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus ».

Une pétition datée du 24 juin 1919, s’ouvrant sur une déclaration tapuscrite suivie de colonnes pour la signature, l’adresse et le nombre de personnes dans la famille. Les signatures, adresses et noms des membres de la famille listés sous la déclaration sont manuscrits.

Une pétition signée par d’anciens combattants réclame leur propre expulsion du pays au motif que le Canada n’est plus « gouverné selon les valeurs démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus ». (e011201484)

Une « conspiration séditieuse »

Peu après la détention des chefs de grève, M. Meighen est surpris d’apprendre que M. Andrews souhaite porter des accusations en vertu du Code criminel, et non de la Loi sur l’immigration, contre certains de ces hommes. Aussi longtemps que possible, M. Meighen refuse d’emprunter cette voie. Cependant, la situation change au début juillet avec le retour d’Europe de Charles Doherty, le ministre de la Justice que remplaçait Meighen, en qui M. Andrews trouve une oreille plus réceptive. En fin de compte, seuls les quatre chefs de grève détenus ayant des racines en Europe de l’Est — Blumenberg, Charitonoff, Schoppelrei et Almazoff — seront convoqués à une audience en matière d’immigration, et tous, à l’exception d’Almazoff, seront expulsés.

L’intention d’Andrews de criminaliser la grève devient apparente aux auditions préliminaires de Russell, d’Ivens, d’Armstrong, de Bray, de Heaps, de Queen, de Pritchard et de Johns (les procès de Woodsworth et de Dixon auront lieu plus tard). Chaque homme fait face à six chefs d’accusation pour participation à une conspiration séditieuse et à un chef d’accusation pour nuisance publique. Plus important encore, les accusations ne visent pas uniquement les actes posés par les hommes pendant la grève, mais aussi les idées qu’ils embrassent et les déclarations publiques qu’ils ont faites durant la dernière année. La Couronne, qui nomme M. Andrews comme procureur principal, affirme que les hommes ont contribué à la grève en attisant des conflits entre les classes sociales et en prônant le renversement du gouvernement canadien. Comme Andrews le dira pendant l’audition préliminaire, « ils ont allumé un feu qui brûle toujours ».

Qui plus est, les juges présidant l’audition préliminaire se rangent aux arguments de M. Andrews selon lesquels les huit hommes ne pourront s’empêcher de faire des déclarations publiques et de militer pour leur cause. Dans une décision révoltante, ils refusent de libérer sous caution les chefs syndicaux en attendant leur procès. Même si un appel viendra annuler cette décision un mois plus tard, l’injustice subie par les chefs emprisonnés inspirera un autre mouvement de protestation, lequel est richement documenté dans les fichiers rendus disponibles pour le défi Co-Lab.

Lettre manuscrite sur papier jauni datée du 26 août 1919.

Lettre adressée au ministre de la Justice Charles Doherty par William G. Irwin de Winnipeg (e011201451)

Peu avant le début du procès, prévu pour novembre 1919, la partie plaignante décide de traiter le cas de R. B. Russell séparément des sept autres chefs accusés, en partie pour faciliter la nomination d’un jury plus enclin à le condamner. Il est effectivement déclaré coupable de tous les chefs d’accusation retenus contre lui et condamné à deux ans d’emprisonnement au pénitencier de Stony Mountain. Le procès des sept autres chefs se déroule en janvier 1920, et tous, sauf Heaps, seront condamnés.

La Cour d’appel du Manitoba confirme le verdict de culpabilité de M. Russell. Puisqu’il n’y a aucune opinion divergente à la Cour d’appel provinciale, l’affaire ne peut être portée à la Cour suprême du Canada. Malgré tout, les sympathisants de Robert Russell décident de soumettre son cas au Comité judiciaire du Conseil privé en Grande-Bretagne. Ce dernier hésite à s’immiscer dans une affaire pénale étrangère et de fait, rejettera la pétition pour un nouvel appel même si les documents soumis à l’appui décrivent en détail les accusations et les preuves fournies contre M. Russell et les autres chefs. Ils comprenaient également de longs extraits de la transcription du procès ainsi qu’un résumé de quelques indiscrétions juridiques qui, selon les pétitionnaires, avaient contribué à la condamnation injustifiée de Russell.

Une page tapuscrite avec une note manuscrite dans la marge gauche, au haut de la page.

Première page de la demande pour une autorisation spéciale d’appel (e011201487)

Selon la secrétaire de longue date de Robert Russell, Mary V. Jordan, le juge ayant présidé le premier procès de celui-ci, peut-être rongé par quelque remords quant à l’issue du procès, a demandé à lui parler sur son lit de mort. Russell a refusé de se présenter.

Un appel à la collaboration

Le plus récent défi Co-Lab de BAC offre l’occasion aux participants d’examiner en détail certaines des réactions publiques et juridiques en lien avec la grève générale de Winnipeg. Comme il est mentionné plus haut, l’essai de Kramer et Mitchell When the State Trembled analyse longuement les tractations menées en coulisses par A. J. Andrews pour briser la grève, qui sont documentées dans le deuxième volume du dossier 9-A-1688 du ministère de la Justice. En s’attardant au contenu du premier volume de ce dossier, ce défi Co-Lab met en lumière quelques-unes des manifestations du soutien public à l’égard des chefs de grève et invite les participants à reconsidérer les verdicts prononcés lors des procès de la grève générale de Winnipeg.


David Cuthbert est archiviste à la Division des services de référence de la Direction générale des services au public du bureau de Winnipeg de Bibliothèque et Archives Canada.

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