De l’eau au moulin : Poèmes sur la guerre, le travail et le progrès social

Par Kelly Anne Griffin

Connaissez-vous Alex Gibson? Cet immigrant, employé d’usine et vétéran de la Première Guerre mondiale, était aussi poète. Il a raconté ses expériences dans un recueil intitulé Grist for the Mill (De l’eau au moulin), publié à compte d’auteur en 1959, et dont un exemplaire a été découvert lors du traitement du fonds d’archives du Syndicat canadien des travailleurs du papier.

Né en Écosse en 1893, Alex Gibson immigre au Canada vers 1913. Engagé dans le Corps expéditionnaire canadien lors de la Première Guerre mondiale, il est affecté au 10e Bataillon des ambulanciers de campagne. Rentré au pays, il devient ouvrier dans une usine de pâtes et papier. Plusieurs poèmes de son recueil évoquent ses difficultés à s’adapter à ce travail routinier après avoir survécu aux horreurs de la guerre, un problème qu’éprouvaient bien d’autres soldats canadiens à leur retour d’Europe.

Dans son poème « What Shall It Be » (Qu’est-ce qui nous attend?), Gibson évoque ainsi le désarroi des soldats rapatriés :

Que ferons-nous après la victoire

Simplement rentrer chez nous

Reprendre la routine comme avant

Les vies gâchées et les rêves brisés

Dans un désert à arpenter?

[…]

Répondez-moi, travailleurs du rail et des usines

De la mer et des postes, des moulins et des mines

Car la réponse ne viendra pas d’ailleurs.

(p. 90 à 92) [traduction libre]

Photo noir et blanc montrant une scène de guerre : des soldats blessés sont étendus sur des civières; autour deux, plusieurs soldats se tiennent debout devant des bâtiments en ruines.

10e Bataillon des ambulanciers de campagne à Amiens, en août 1918. Alex Gibson soignait les blessés au front. Cette expérience dévastatrice transparaît dans sa poésie. (MIKAN 3397051)

Alex Gibson travaille dans l’industrie des pâtes et papiers pendant plus de 38 ans, se passionnant pour tout ce qui concerne les relations de travail. Il occupera plusieurs postes importants au Syndicat canadien des travailleurs du papier, tentant même de se faire élire au Parlement canadien dans la circonscription de Port Arthur en 1935 et en 1940, sous la bannière de la Fédération du Commonwealth coopératif. Ce parti, le précurseur du Nouveau Parti démocratique, se faisait le champion du progrès social et des revendications syndicales.

Les convictions socialistes de Gibson transparaissent dans presque tous ses poèmes, et nous offrent un témoignage de première main sur les luttes de la classe ouvrière à cette époque. Les conditions lamentables des travailleurs et la nécessité de se réunir au sein d’une grande fraternité sont des thèmes récurrents dans les écrits de Gibson. Dans son ouvrage Hoboes and Heroes (Clochards et héros), il décrit ainsi ce qu’on pourrait appeler « le travailleur pauvre » :

Il disait que partout où il allait,

Ils étaient des milliers comme lui, il se reconnaissait

Leur maigre pécule déjà dépensé,

Contraints à demander la charité

[…]

À l’entendre, j’ai senti l’amertume d’un sombre désespoir

Ne pouvant plus y croire, il avait perdu tout espoir

(p. 77 à 80) [traduction libre]

Après plus de 30 ans de travail en usine et un engagement actif au sein du mouvement syndical, Gibson connaissait parfaitement les difficultés et les luttes qui existent dans une usine de pâtes et papiers. Ces enjeux apparaissent fréquemment dans ses écrits. Les journées étaient longues, les salaires, peu élevés, et les conditions de travail, moins réglementées qu’aujourd’hui. Gibson s’efforça constamment d’améliorer cette situation par son engagement syndical. Dans son œuvre, il dresse un portrait saisissant des conditions de vie de ses compagnons de travail, où transparaît son empathie à leur égard. Voici quelques lignes tirées de la dédicace de son livre :

Vous qui peinez dans le noir

Vous qui dérivez sans espoir

Vous arrachant le cœur

À empiler les heures

Je vous connais très bien,

Menant la même vie, comme vous n’ayant rien

Voici mon cadeau, il est pour vous,

C’est tout ce que j’ai à offrir.

(p. 3) [Traduction libre]

Photo noir et blanc d’un homme tenant une planche de bois, penché au-dessus d’un défibreur.

Ouvrier manipulant un défibreur dans une usine de pâtes et papier. La poésie de Gibson décrit souvent les conditions de travail monotones et dangereuses qui régnaient dans ces usines, ainsi que leurs conséquences sur les travailleurs. Source : Harry Foster (MIKAN 3196845)

La plupart des poèmes d’Alex Gibson concernent le monde du travail et les injustices sociales au Canada, mais certains rappellent d’importants événements historiques. « A Constitutional Crisis » (Une crise constitutionnelle) raconte le scandale provoqué par l’abdication d’Édouard VIII et son mariage avec Wallis Simpson, une femme deux fois divorcée. « A Note to the Hon. Minister of Justice » (Un message à l’honorable ministre de la Justice) évoque l’emprisonnement de Tim Buck, un des leaders du mouvement syndical. L’incarcération de Buck à la prison de Kingston souleva un tollé général dans la population, en particulier parmi les travailleurs comme Gibson.

Bien que les poèmes du recueil s’inspirent surtout des conflits personnels de Gibson et des luttes des travailleurs, ils véhiculent un message d’espoir; plusieurs sont encore d’actualité pour les Canadiens aujourd’hui. Voilà pourquoi Grist in the Mill constitue un véritable trésor dans la collection de Bibliothèque et Archives Canada.

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