La mystérieuse affaire de la photo sur cuir verni : un pannotype de Bibliothèque et Archives Canada

Par Tania Passafiume, avec l’aide de Shannon Perry

J’ai découvert un trésor caché alors que je répertoriais plus de 300 objets emboîtés dans les fonds photographiques de Bibliothèque et Archives Canada. Une de ces images me semblait quelque peu étrange. Elle ne ressemblait ni à un daguerréotype, ni à un ambrotype, ni même à un ferrotype, soit le genre de photographies habituellement conservées dans de petits écrins de cuir, de papier ou de plastique.

Image couleur d’un coffret en papier tapissé de velours rouge. Sur le côté droit, une photo en noir et blanc encadrée par un passe-partout de cuivre représente un jeune homme vêtu d’un veston de couleur foncée.

Un pannotype d’un jeune homme inconnu, dans un coffret en papier (MIKAN 3255671)

Les questions n’ont pas tardé. De quoi s’agissait-il? Quel procédé photographique avait servi pour créer cet objet? Le premier indice m’indiquant qu’il s’agissait d’un objet insolite fut l’absence de scellant, ce qui signifiait qu’on n’avait pas apposé à l’origine de ruban de scellement. Traditionnellement, pour diverses raisons, un ruban de papier était utilisé pour sceller le paquet placé dans le coffret. N’ayant pas de ruban original à briser, j’ai décidé d’ouvrir le paquet.

Mes découvertes

Après avoir retiré le paquet de son écrin, j’ai immédiatement noté un fragment de papier épais posé au dos du paquet, qui semblait provenir d’une feuille plus grande. Dans le quadrant supérieur gauche apparaissaient des mots incomplets inscrits au crayon : « hol » et « acid ». La partie supérieure présentait une sorte de détérioration, sans doute une tache laissée par un liquide, à en juger par la décoloration du papier. Au début, je n’ai pas tellement porté attention à ce papier. Puisque le ruban de scellement original n’était plus là, il était vraisemblable qu’une personne eut placé ce morceau de papier derrière la photo après avoir retiré le sceau. Cette découverte en soi n’était pas surprenante, puisque les plaques photographiques étaient souvent retirées d’un coffret pour être placées dans un autre. Ce n’est que plus tard que je me suis rendu compte que le texte était en fait essentiel pour saisir la nature de la photo.

En retirant la feuille de papier, j’ai vu un morceau de cuir. Immédiatement, j’ai compris ce que je tenais entre les mains! Ce morceau de cuir n’était pas une autre couche ajoutée derrière la plaque photographique, c’était la photo elle-même gravée sur cuir! Ce procédé photographique est appelé pannotype (d’après le latin « pannos », qui signifie étoffe). J’avais lu à propos des pannotypes et vu des exemples modernes; toutefois, il est très rare de tomber sur des originaux, surtout en si bon état. J’ai retourné l’objet et retiré le passe-partout de laiton avec sa plaque de verre. Sous le verre détérioré et sale se trouvait une surface brillante en cuir sur laquelle était gravée l’image impeccable d’un homme. Le verre en mauvais état m’avait confondue et fait douter du procédé photographique utilisé. Grâce à mon analyse minutieuse et à un heureux hasard, Bibliothèque et Archives Canada venait de découvrir un pannotype du 19e siècle dans ses fonds!

L’histoire derrière ce procédé

Les pannotypes ont été à la mode de 1853 au début des années 1880. La méthode était semblable à celle utilisée pour les ambrotypes, à cette différence près qu’un morceau de tissu ou de cuir servait de support au lieu du verre. Fait intéressant, les pannotypes étaient réalisés en appliquant sur un ambrotype des gouttes d’une solution d’acide nitrique dilué dans l’alcool. Cela permettait au photographe de retirer l’émulsion (contenant l’image en tant que telle) du support en verre pour la placer sur un nouveau support, par exemple un morceau de cuir. J’ai alors repensé aux mots incomplets écrits à la main sur le morceau de papier trouvé derrière le cuir, « hol » et « acid ». Ces mots seraient-ils « alcohol » et « nitric acid » (alcool et acide nitrique), soit les ingrédients mêmes pour réaliser un pannotype?

Image couleur d’une feuille de papier tachée sur laquelle sont inscrits les mots incomplets « hol » et « acid ».

La feuille de papier trouvée au dos de la photo, avec le texte « hol » et « acid » inscrit au crayon.

Image couleur de mains gantées tenant un morceau de cuir dont la partie supérieure et les côtés sont tachés.

Le cuir au verso de la photo. Photo : Carla Klück.

Image couleur de mains gantées en train de séparer le portrait en noir et blanc d’un homme du passe-partout de cuivre avec plaque de verre qui le recouvrait.

La photo (cuir verni avec émulsion) et le passe-partout de cuivre avec sa plaque de verre. Photo : Carla Klück.

Le procédé photographique appelé pannotype a été présenté pour la première fois en 1853 à l’Académie des sciences de France par l’entreprise Wulff & Co, laquelle vendait les explications sur son procédé pour la somme de 100 francs. Les pannotypes se répandent rapidement, alors que de nombreux photographes professionnels les utilisent dans un contexte commercial, comme en témoignent des annonces et des articles de journaux ayant traversé le temps. À cette époque, les clients s’intéressaient à ce procédé puisqu’ils le croyaient plus durable : il ne se brisait pas comme les ambrotypes sur verre, ne s’égratignait pas comme les daguerréotypes et ne se déformait pas comme les ferrotypes. Nous ne savons presque rien de la diffusion et de l’utilisation du pannotype ici au Canada, mis à part le fait que plusieurs photographes réputés y ont eu recours, dont George Robinson Fardon (1807-1886), de Victoria, en Colombie-Britannique. Son album de photos « Portrait and Views on patent leather » (Portraits et vues sur cuir verni) a été présenté à l’Exposition universelle de 1862 à Londres, puis a été ajouté aux fonds du Victoria and Albert Museum.

Ici et maintenant

De nos jours, la découverte de pannotypes est chose rare, leur durée de vie étant très limitée en raison de leur fragilité intrinsèque. Or, ce pannotype nouvellement découvert sur cuir verni est en excellente condition. Son seul défaut est la détérioration du verre original dans le passe-partout de cuivre, ce à quoi quelques efforts de conservation ont su remédier. Il est maintenant temps de partager notre découverte avec le public et, peut-être, d’essayer d’élucider le prochain mystère : qui est l’homme sur la photo et qui était le photographe? Restez à l’affût!


Tania Passafiume est la restauratrice en chef des documents photographiques de la Division des soins de la collection au sein de la Direction générale des opérations numériques et de la préservation de Bibliothèque et Archives Canada.

Shannon Perry est une archiviste en photographie de la Division des archives gouvernementales de la Direction générale des archives de Bibliothèque et Archives Canada.

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