Conservatrice invitée : Isabelle Charron

Bannière pour la série Conservateurs invités. À gauche, on lit CANADA 150 en rouge et le texte « Canada: Qui sommes-nous? » et en dessous de ce texte « Série Conservateurs invités ».

Canada : Qui sommes-nous? est une nouvelle exposition de Bibliothèque et Archives Canada (BAC) qui marque le 150e anniversaire de la Confédération canadienne. Une série de blogues est publiée à son sujet tout au long de l’année.

Joignez-vous à nous chaque mois de 2017! Des experts de BAC, de tout le Canada et d’ailleurs donnent des renseignements additionnels sur l’exposition. Chaque « conservateur invité » traite d’un article particulier et en ajoute un nouveau — virtuellement.

Ne manquez pas l’exposition Canada : Qui sommes-nous? présentée au 395, rue Wellington à Ottawa, du 5 juin 2017 au 1er mars 2018. L’entrée est gratuite.

Carte géographique de la Nouvelle Franse faictte par le sieur de Champlain, 1612

Carte de la Nouvelle-France, qui décrit ce que Champlain connaissait du continent nord-américain en 1612, de la côte atlantique jusqu’à un grand lac à l’ouest. Plusieurs lacs, rivières, montagnes et forêts sont représentés. Des maisons longues, des personnages en canots, ainsi que les portraits de deux femmes et de deux hommes évoquent le mode de vie des Amérindiens. Un grand nombre de dessins tels des légumes, fruits et autres végétaux, des animaux, des poissons, des voiliers, une rose des vents et les armoiries royales de France ornent la carte. Une légende apparaît au bas de la carte.

Carte geographique de la Nouvelle Franse faictte par le sieur de Champlain, provenant de l’ouvrage intitulé Les voyages du sieur de Champlain […], 1613, gravée par David Pelletier en 1612. (MIKAN 3919638) (AMICUS 4700723)

Samuel de Champlain croyait à l’énorme potentiel du Canada. Il publia cette magnifique carte dans son livre pour en faire la promotion auprès des investisseurs. Les splendides dessins de plantes sont probablement son œuvre.


Parlez-nous de vous.

Je vais vous parler de moi en évoquant les documents dont je suis responsable et ce qu’ils m’inspirent. Les cartes anciennes constituent une mine de renseignements historiques. Elles sont également à mi-chemin entre la science et l’art. Il m’est impossible de les regarder « froidement », car elles révèlent tant de choses de leurs créateurs : leur perception du monde, leurs ambitions, leurs trajectoires de vie, leurs liens avec les autorités qui ont commandé leurs cartes ou commandité leurs voyages – s’ils étaient aussi explorateurs –, leur façon d’obtenir des informations inédites sur différents territoires… Il est en effet difficile de concevoir, aujourd’hui, à quel point l’obtention d’une nouvelle information géographique exigeait d’efforts humains et financiers. Des vies étaient perdues pour faire avancer la connaissance. Et les mains entre lesquelles ces documents exceptionnels sont passés constituent également un sujet passionnant… Il m’arrive d’ailleurs fréquemment de penser au film Violon rouge de François Girard, qui raconte le destin des individus, à travers trois siècles, qui ont possédé un violon exceptionnel. Un scénario semblable pourrait très bien mettre en scène le travail d’un cartographe du 16e siècle, de l’école dite de Dieppe par exemple, comme Pierre Desceliers, à l’affût des récentes découvertes sur le Nouveau Monde. Il existe une littérature assez abondante en histoire de la cartographie du Canada et de l’Amérique du Nord, mais il reste encore tant de choses à découvrir et d’autres qui, malheureusement, demeureront à jamais dans l’oubli. Et c’est là que l’imagination prend le relais… À ce chapitre, j’ai beaucoup apprécié la lecture du roman Du bon usage des étoiles, de Dominique Fortier, qui a créé tout un univers en s’inspirant de la dernière et malheureuse expédition de John Franklin. Avec les récentes découvertes des épaves du Terror et de l’Erebus, la réalité rejoint la fiction…

Les Canadiens devraient-ils savoir autre chose à ce sujet selon vous?

On peut dire tellement de choses de cette carte.

Elle est très rare. C’est l’unique exemplaire que possède BAC, toujours rattaché à la toute fin du livre Les voyages, publié par Champlain à Paris en 1613, dont la reliure est d’origine. Il se peut aussi qu’elle ait été diffusée séparément. Elle a été gravée par le graveur David Pelletier sur une plaque de cuivre, vraisemblablement en 1612, puis imprimée sur deux feuilles qui ont été jointes. Le papier a aussi son histoire : les filigranes, des dessins que l’on peut voir en transparence sur une table lumineuse, sont la marque du fabricant de papier. Ils peuvent contribuer à authentifier un document et, comme leur emplacement diffère d’un document à l’autre, ils ajoutent un côté unique à chacun d’entre eux. Dans le cas de cette carte, il y a des grappes de raisins et le monogramme du fabricant – « A.I.R. » -, que l’on ne peut identifier avec précision, dans un cartouche.

Il s’agit de la première grande carte de l’Amérique du Nord de Champlain. Destinée aux navigateurs, elle illustre ses explorations de 1603 à 1611. Elle porte aussi les armoiries royales de France. Champlain entretenait d’ailleurs une relation particulière avec le roi Henri IV, assassiné en 1610.

Champlain fait figure d’exception dans le monde des explorations et de la cartographie de son époque : il est l’un des rares cartographes à avoir lui-même sillonné une grande partie du territoire qu’il représente sur ses cartes. En effet, la majorité des cartographes de l’époque n’étaient pas explorateurs et travaillaient à partir de cartes ou de récits transmis par d’autres. Champlain a voyagé avec des Autochtones, qui ont été ses guides. Il reconnaissait leur compétence sur leur territoire, les questionnait sur la géographie, leur demandait de dessiner des cartes et intégrait ces informations à ses propres cartes. Il semble avoir été le premier Européen à avoir eu cette approche. Sur cette carte, par exemple, les représentations du lac Ontario et des chutes Niagara s’inspirent de renseignements obtenus d’Autochtones. Champlain ne verra d’ailleurs le lac Ontario qu’en 1615. Il a aussi inclus des informations provenant d’autres cartographes européens, notamment pour la représentation de Terre-Neuve. Champlain sera lui-même abondamment copié par la suite.

Détail de la carte représentant le lac Ontario et les chutes Niagara. Trois Amérindiens naviguent en canot sur le lac, qui est entouré de groupes de maisons longues.

Le lac Ontario et les chutes Niagara (« sault de eau ») (MIKAN 3919638)

Champlain est considéré comme le premier cartographe scientifique de l’Amérique du Nord. Ses cartes demeureront inégalées avant la seconde moitié du 17e siècle. D’ailleurs, de son vivant, il était conscient de l’importance de son œuvre : suite à la prise de Québec par les frères Kirke en 1629, par exemple, il invoque ses écrits et ses cartes comme preuves de la présence française sur le territoire et indique que celles-ci sont connues et ont été utilisées pour mettre à jour des cartes et des globes. On sait par ailleurs qu’il a entretenu une correspondance avec le mathématicien Guillaume de Nautonier. Hormis la représentation un peu maladroite, teintée par son époque, des deux couples d’Amérindiens, il n’y a rien de « fantaisiste » sur la carte de 1612 présentée ici : pas de « monstres » marins, comme sur les cartes de plusieurs de ses prédécesseurs, mais des poissons connus et prisés, comme la morue et l’esturgeon. Le poisson aux airs de crocodile dans le grand lac à l’ouest, que Champlain nomme un « chaousarou » est un lépisosté osseux, qui n’est présent qu’en Amérique du Nord.

Détail d’un grand poisson au bec allongé qui, avec ses nombreuses dents, ressemble à un crocodile.

« Chaousarou » (lépisosté osseux) (MIKAN 3919638)

On perçoit donc le côté observateur de Champlain, qui avait aussi pour mission de rendre compte des ressources de la Nouvelle-France. Ainsi, ce n’est pas par hasard qu’il représente une Amérindienne tenant un épi de maïs, une courge et, à côté, un plant de topinambours, trois plantes d’Amérique cultivées par les peuples sédentaires. Champlain aurait lui-même rapporté des racines de topinambours en France, où cette plante a proliféré par la suite.

Dessin d’une Amérindienne vêtue d’un pagne, qui porte dans ses mains une courge et un épi de maïs et se tient debout à côté d’un plant de topinambours.

Amérindienne tenant un épi de maïs, une courge et, à côté, un plant de topinambours (MIKAN 3919638)

On ne sait pas exactement combien de cartes Champlain a dressées. Certaines ont été perdues et vingt-deux sont parvenues jusqu’à nous. Une seule carte manuscrite de sa main subsiste : dessinée en 1607, elle représente la côte atlantique, de LaHave, aujourd’hui en Nouvelle-Écosse, à Nantucket Sound (elle est préservée à la Library of Congress, à Washington). La majorité des cartes de Champlain sont de petites cartes régionales, gravées et publiées dans Les voyages de 1613, qui présente aussi deux cartes générales de la Nouvelle-France : celle qui est exposée ici (1612) et une autre, plus petite, dont il existe deux versions (1612 et 1613).

Petite carte représentant les rapides de Lachine, le fleuve Saint-Laurent et plusieurs îles, bordés de terres boisées et de rivières. Des chasseurs apparaissent à plusieurs endroits. Il y a une scène représentant la noyade d’un Amérindien et d’un Français dans les rapides. Une légende apparaît au bas de la carte.

Un exemple de carte régionale de Champlain qui représente les rapides de Lachine (MIKAN 3919889)

Il avait commencé à travailler sur une autre carte générale en 1616, mais il ne l’a jamais terminée (un seul exemplaire de cette carte existe). Le cartographe Pierre Duval, qui avait acquis la plaque de cuivre originale de cette carte de 1616, en a refait graver une autre version en 1653 qu’il attribue à Champlain. Enfin, Champlain a publié sa dernière carte – une « carte-bilan » – en 1632, avec ses Voyages de la Nouvelle-France (cette carte existe également en deux versions).

La dernière carte de Champlain, publiée en 1632, qui représente ce qu’il connaissait du territoire nord-américain de la côte atlantique, jusqu’à une partie des Grands Lacs, à l’ouest. La baie d’Hudson ainsi que plusieurs cours d’eau, montagnes, forêts, nations amérindiennes et établissements européens y figurent. Elle est aussi ornée de plusieurs dessins de navires, animaux et poissons et comprend une échelle et une rose des vents.

La carte de 1632 de Champlain (MIKAN 165287)

Il revint définitivement à Québec au printemps de 1633 où il mourut, en 1635. Peut-être un jour découvrira-t-on une autre carte de Champlain? Qui sait?

Parlez-nous d’un élément connexe que vous aimeriez ajouter à l’exposition.

Détail de six Amérindiens naviguant dans deux canots.

Amérindiens naviguant dans leurs canots (détails de la carte de 1612; MIKAN 3919638)

Un canot! En effet, sans l’accueil des Autochtones, leur connaissance du territoire et leurs canots, l’œuvre de Champlain n’aurait certainement pas eu la même ampleur. Champlain représente d’ailleurs certains d’entre eux sur cette carte dans leurs canots. J’aurais très bien vu l’une de ces images dans l’exposition, agrandie sur un grand mur derrière la vitrine présentant Les voyages et la carte de 1612 de Champlain. Comme je l’ai mentionné plus haut, ce dernier a sans doute inauguré cette collaboration entre les explorateurs et les Autochtones. Il les a interrogés à plusieurs reprises sur leurs connaissances géographiques et leur a parfois demandé de dessiner des cartes, qui sont malheureusement perdues.

D’autres cartographes qui suivront ont également reconnu l’importance primordiale de ces relations, Jean-Baptiste Franquelin, par exemple, lui-même explorateur-cartographe de grand talent ou, plus tard, Pierre Gaultier de La Vérendrye qui a rendue célèbre la carte de l’un de ses guides, le cri Ochagach. Cette collaboration avec les Autochtones se poursuivra par la suite, bien au-delà du Régime français. Cette aquarelle réalisée vers 1785 par James Peachey, qui devait à l’origine être placée sur une carte qui n’a pas été retrouvée, pourrait aussi bien représenter l’apport des Amérindiens à la connaissance du territoire.

Aquarelle représentant quatre Amérindiens en canot : une femme, deux hommes et un enfant, possiblement à la chasse aux canards. Leurs vêtements et accessoires constituent un mélange d’éléments amérindiens et européens (textiles et bijoux notamment). La femme est assise à l’arrière et pagaie. Les deux hommes, debout, portent des fusils et ont des tatouages au visage. Il y a aussi un chien dans le canot.

Un plan de la partie habitée de la province de Québec, James Peachey, vers 1785 (MIKAN 2898254)

J’aimerais également, comme plusieurs l’ont fait avant moi, pouvoir montrer le visage de Champlain, cet homme si intrigant, ce leader aux multiples talents, probablement en très bonne santé physique puisqu’il a échappé aux maladies et aux malheurs qui ont emporté tant de ses comparses. Cependant, il n’existe aucun portrait de l’explorateur. Le « portrait » que l’on connaît de Champlain est un faux, créé de toutes pièces au 19e siècle. Pourquoi donc ne pas lui substituer un autre portrait imaginé? Celui incarné par le comédien québécois Maxime LeFlaguais, par exemple, dans la récente série télévisée Le rêve de Champlain.

La carte de 1612 de Champlain est un document d’une grande valeur historique, qui a été l’objet de plusieurs travaux de recherche et qui, j’en suis certaine, suscitera encore beaucoup d’intérêt dans l’avenir. Mais elle pourrait aussi être envisagée autrement : je serais très intéressée à visiter une installation artistique multimédia, par exemple, qui s’inspirerait de cette carte afin de révéler les points de vue d’artistes, autochtones en particulier, sur Champlain, son œuvre et son impact.

Biographie

Isabelle Charron œuvre au sein de Bibliothèque et Archives Canada depuis 2006, où elle est l’archiviste responsable de la collection de cartes géographiques anciennes. Elle a travaillé plusieurs années au Musée canadien des civilisations (désormais le Musée canadien de l’histoire) sur différents projets d’exposition. Elle s’intéresse en particulier à l’histoire de la cartographie sous le Régime français et au début du Régime britannique. Elle est détentrice d’une maîtrise en histoire de l’Université d’Ottawa.

Ressources connexes

  • Heidenreich, Conrad E., Explorations and Mapping of Samuel de Champlain, 1603-1632, Cartographica, Monograph no. 17, Toronto, University of Toronto Press, 1976. 140 p. (AMICUS 22100)
  • Heidenreich, Conrad E., Chapter 51: The Mapping of Samuel de Champlain, 1603-1635 (en anglais seulement), in David Woodward, ed., The History of Cartography, Volume Three (Part 2): Cartography in the European Renaissance, Chicago, The University of Chicago Press, 2007, p. 1538-1549
  • Litalien, Raymonde, Jean-François Palomino et Denis Vaugeois, La mesure d’un continent. Atlas historique de l’Amérique du Nord, 1492-1814, Sillery, Québec, Les éditions du Septentrion et Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007, 299 p. Ouvrage préparé en collaboration avec Bibliothèque et Archives nationales du Québec (AMICUS 33372416)
  • Litalien, Raymonde et Denis Vaugeois, dir., Champlain. La naissance de l’Amérique française, Sillery, Québec, Les éditions du Septentrion et Paris, Nouveau Monde éditions, 2004, 399 p. En particulier Conrad E. Heidenreich et Edward H. Dahl, « La cartographie de Champlain (1603-1632) », p. 312-332 (AMICUS 30597940)
  • Trudel, Marcel, « CHAMPLAIN, SAMUEL DE », dans Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, 2003–, consulté le 19 déc. 2016 (http://www.biographi.ca/fr/bio/champlain_samuel_de_1F.html)

Une réflexion au sujet de « Conservatrice invitée : Isabelle Charron »

  1. Extrêmement intéressant. J’attends avec impatience de visiter l’exposition. Madame Isabelle Charron est-elle descendante dePierre Charron et Catherine Pillât ?

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