Le raid sur Dieppe (France), le 19 août 1942

Par Alex Comber

Avertissement : Cet article contient des images qui pourraient heurter la sensibilité de certains lecteurs; nous préférons vous en avertir.

Il y a exactement 75 ans aujourd’hui, des soldats canadiens débarquaient en France, sur des côtes hostiles, afin de mener une opération de reconnaissance en force. Malgré une préparation minutieuse, une importante flotte de soutien et l’appui d’escadrons aériens, le débarquement fut un échec.

Photo noir et blanc de cadavres de soldats, d’une péniche de débarquement en feu et de chars d’assaut Churchill endommagés sur une plage de galets.

Cadavres de soldats canadiens gisant près d’une péniche de débarquement endommagée et de chars d’assaut Churchill du Régiment de Calgary, après l’opération Jubilee, 19 août 1942 (MIKAN 3628496)

Opération Jubilee : tel était le nom de code adopté pour le raid sur la ville de Dieppe, un port de mer occupé par l’ennemi près du Havre, en France. Le plan était le suivant : une imposante flotte, composée de péniches de débarquement et d’autres navires, devait quitter l’Angleterre en pleine nuit et naviguer jusqu’à Dieppe pour y débarquer des soldats sur les côtes, au petit matin du 19 août. En détruisant les fortifications du port, on voulait évaluer la solidité des défenses sur le mur de l’Atlantique imaginé par Hitler. L’opération visait aussi d’autres objectifs, dont l’attaque d’une station radar et d’un terrain d’aviation allemands à proximité, et la capture de prisonniers pour les interroger. Les troupes retourneraient ensuite vers les péniches de débarquement et quitteraient la France.

Photo noir et blanc d’un exercice de débarquement montrant des soldats quittant une péniche de débarquement et marchant sur la plage en groupes ordonnés.

Fantassins canadiens sortant d’une péniche de débarquement en Angleterre durant un exercice préparatoire en vue de l’opération Jubilee (le raid sur Dieppe), France, août 1942 (MIKAN 3628508)

L’attaque principale est menée par les unités de la 2e Division d’infanterie canadienne. Elles sont accompagnées des British Royal Marines et de commandos chargés de missions spéciales, telles que neutraliser l’artillerie allemande pour l’empêcher de tirer sur les unités navales et les péniches de débarquement.

Photo couleur du major général J. H. Roberts en uniforme, examinant des documents sur le capot d’une voiture d’état-major.

Le major général J. H. Roberts, qui commandait la 2e Division d’infanterie canadienne au moment de l’opération Jubilee. La censure militaire a effacé de cette photo tous les signes pouvant permettre d’identifier une unité. (MIKAN 4232358)

Pour aider à vaincre les défenses allemandes et soutenir les bataillons d’infanterie dans l’accomplissement de leur mission, le plan comptait sur l’appui des chars d’assaut Churchill du 14Régiment blindé (Régiment de Calgary), transportés par plusieurs des nouvelles péniches de débarquement. Des escadrilles d’avions de chasse et de bombardiers, accompagnés d’une imposante flotte de plus de 230 navires, viendraient aussi en renfort. Ensemble, les attaques aériennes et les bombardements navals devaient mettre en déroute les Allemands.

Photo noir et blanc d’un groupe d’officiers de la force aérienne posant devant un avion de chasse Hawker Hurricane.

Groupe de pilotes avant le raid sur Dieppe (MIKAN 3592320)

Mais la mission éprouve des problèmes dès que les péniches s’approchent de la plage. Les formidables défenses allemandes n’ont pas été détruites par les bombardements préparatoires, et l’ennemi a été averti par ses services de renseignement de se préparer à une attaque. Dans les casemates, les mitrailleuses balaient la plage de leurs tirs dévastateurs; quelques rares unités canadiennes réussissent à progresser à l’intérieur des terres, au-delà des falaises, dans la ville ou vers d’autres objectifs. Les soldats s’abritent comme ils le peuvent en attendant d’être évacués. Les coûts matériels du raid sur Dieppe s’élèvent à 29 chars d’assaut détruits, 33 péniches de débarquement abandonnées ou détruites, un destroyer britannique coulé et plus d’une centaine d’avions de la Royal Air Force et de l’Aviation royale canadienne descendus, dont plusieurs membres d’équipage sont tués.

Photo noir et blanc de soldats, dont certains sont blessés ou portent des uniformes déchirés.

Soldats ayant participé à l’opération Jubilee (le raid sur Dieppe) de retour en Angleterre, 19 août 1942 (MIKAN 3628504)

Les historiens ne s’entendent toujours pas sur les raisons qui ont motivé le haut commandement allié à approuver cette entreprise à haut risque. L’échec de l’attaque, imputable à diverses raisons, a eu de dures répercussions partout au Canada. Sur près de 5 000 soldats canadiens, on compte plus de 900 morts, près de 2 000 prisonniers et plusieurs blessés. Le 19 août 1942 demeure le jour le plus meurtrier pour l’armée canadienne au cours de la Deuxième Guerre mondiale.

Photo noir et blanc de soldats canadiens capturés, marchant en rang dans une ville sous la surveillance de soldats allemands.

Soldats canadiens capturés (MIKAN 3628516)

Les nouvelles à propos du raid sur Dieppe se propagent rapidement. Le ministère de la Défense nationale avertit les proches parents des soldats qui ne sont pas revenus avec la force navale. À mesure que les survivants font circuler l’information sur les soldats manquants, les familles attendent avec impatience des nouvelles des leurs. Les nombreuses demandes adressées au comité international de la Croix-Rouge amènent l’organisme à dresser des listes de soldats décédés dont les corps ont été retrouvés et enterrés, et des listes de prisonniers dans les camps allemands. Un exemple poignant témoigne de cette tragédie : la mort des fils jumeaux d’Alice Montgomery, Arthur et Ralph, de Brighton, en Ontario. Les deux frères servaient dans le 1er Bataillon du Régiment royal du Canada. Le jour du raid, Arthur a été tué sur la Plage bleue, du village de Puys. Deux jours plus tard, Ralph a succombé à ses blessures en Angleterre.

Photo couleur d’un groupe assistant à une cérémonie au cimetière militaire canadien de Dieppe, en France; à l’avant-plan, des rangées de croix temporaires marquent les sépultures.

Cimetière militaire canadien de Dieppe, septembre 1944 (MIKAN 4233242)

La plupart des soldats canadiens morts le 19 août 1942 sont inhumés au cimetière militaire canadien de Dieppe, à Hautot-sur-Mer. Le lieu est unique, car la Commission des sépultures de guerre du Commonwealth (la Commonwealth War Graves Commission) y a conservé l’aménagement typique des cimetières de guerre allemands, avec ses pierres tombales placées dos à dos en doubles rangées. Cette photo montre le cimetière au début de septembre 1944, après la libération de la région. On y voit des unités de la 2e Division d’infanterie canadienne, décimée durant le raid sur Dieppe, y tenir une cérémonie à la mémoire des camarades tombés au combat.

Sources relatives au raid sur Dieppe conservées à Bibliothèque et Archives Canada

Bibliothèque et Archives Canada (BAC) possède de nombreux documents concernant le raid sur Dieppe. Outre les photos du ministère de la Défense nationale et de collections privées, on y trouve les journaux de guerre des unités militaires qui ont participé au raid, notamment l’Essex Scottish, le Régiment royal du Canada, le Royal Hamilton Light Infantry, le 14e Régiment blindé (Régiment de Calgary), les Fusiliers Mont-Royal, le South Saskatchewan Regiment et le Queen’s Own Cameron Highlanders of Canada. BAC conserve aussi les dossiers de tout le personnel des Forces armées canadiennes durant la Deuxième Guerre mondiale, incluant ceux qui sont morts en service.

BAC possède aussi une petite collection de photos acquises de manière inhabituelle, et qui constitue une source d’information très intéressante et peu connue sur Dieppe. Madame Delabarre, une veuve résidente du Havre, en France, a conservé quelques photos de Dieppe que son employeur lui avait données. Ces images montrent des équipements abandonnés et des préparatifs pour enterrer des soldats canadiens. À l’occasion des commémorations du 25e anniversaire du débarquement, en 1967, madame Delabarre a décidé d’en faire don pour aider à raconter l’histoire de Dieppe aux Canadiens. Elle les a envoyées à un représentant de l’armée canadienne, le major général Roger Rowley, qui les a confiées à la Direction de l’histoire du ministère de la Défense nationale. Des années plus tard, les photos ont été transférées aux Archives nationales et font maintenant partie de la collection de BAC. Comparativement aux photos de l’armée allemande, ces images (dont deux apparaissent ci-dessous) offrent un point de vue différent pour documenter l’échec de l’opération.

La première photo montre Buttercup, un char d’assaut Churchill Mk. 3 de l’escadron B du 14e Régiment blindé (Régiment de Calgary), abandonné sur la plage.

Photo noir et blanc de chars d’assaut neutralisés ou abandonnés sur la plage à Dieppe. Un des chars porte l’inscription Buttercup peinte sur le côté, parmi d’autres marques d’identification.

Chars d’assaut Churchill, dont le Buttercup, abandonnés sur la plage à Dieppe, août 1942 (MIKAN 4969643)

Certaines des photos de madame Delabarre, comme d’autres prises par les photographes de l’armée allemande, montrent des soldats canadiens morts sur la plage, au pied des falaises et dans les navires échoués. Bien que difficiles à regarder, elles constituent d’importants documents d’archives qui témoignent de l’événement. Par exemple, cette deuxième photo documente une réalité peu connue des conséquences du raid sur Dieppe. Au lieu de montrer des militaires allemands inspectant les véhicules et les péniches de débarquement abandonnés ou regardant des soldats alliés blessés ou tués, elle montre des groupes de civils déplaçant et préparant des corps pour les enterrer, s’acquittant de cette macabre tâche dans une péniche de débarquement.

Photo noir et blanc de civils s’occupant des dépouilles de soldats morts dans une péniche de débarquement échouée sur la plage.

Civils s’employant à récupérer les corps de soldats tués durant le raid sur Dieppe et à les préparer pour leur enterrement (MIKAN 4969646)


Alex Comber est archiviste (archives militaires) à la Division des archives gouvernementales de Bibliothèque et Archives Canada.

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