Le journal arctique de Rosemary Gilliat

Par Katie Kendall

En juin 1960, la photographe Rosemary Gilliat (connu plus tard sous le nom de Rosemary Gilliat Eaton), accompagnée de la journaliste Barbara Hinds, parcourt l’Arctique canadien avec le soutien financier du ministère du Nord canadien et des Ressources nationales et de l’Office national du film du Canada. Elle séjourne à Iqaluit (anciennement Frobisher Bay, Nunavut), Kuujjuaq (anciennement Fort Chimo, Québec), Kangiqsualujjuaq (anciennement George River, Québec), Killiniq (anciennement Port Burwell, Nunavut) et Cape Dorset (Nunavut) avec pour mission d’y documenter en photo la vie quotidienne dans le Grand Nord. Durant ce voyage, Gilliat tient un journal détaillé dans lequel elle décrit les habitants, les lieux, les modes de vie et les événements, de même que la flore et la faune qu’elle observe.

Photographie couleur de deux femmes en train de pêcher sur les rives d’un plan d’eau. Elles sont debout sur des roches, et des plaques de glace flottent sur l’eau.

Rosemary Gilliat (à gauche) et Barbara Hinds s’adonnant à la pêche (MIKAN 4731485)

Lors de mon stage étudiant à Bibliothèque et Archives Canada (BAC) durant la présente session, j’ai lu ce journal d’un couvert à l’autre, en notant les dates, les personnes, les lieux et les événements les plus importants. Ce travail permettra d’améliorer les descriptions archivistiques des photographies de Gilliat dans la collection de BAC. De nombreuses photos prises par Gilliat au cours de son voyage ont été intégrées dans Un visage, un nom, un projet de BAC qui permet aux Autochtones de participer à l’identification de personnes, de lieux et d’activités représentés sur des photos anciennes. Les 455 pages du journal de Gilliat et bon nombre des photos qu’elle a prises dans l’Arctique seront accessibles dans le nouvel outil Co-Lab, qui sera lancé prochainement, afin que le public puisse contribuer à transcrire, à étiqueter et à décrire ces documents!

Photographie couleur de deux enfants inuits portant un manteau traditionnel devant une tente blanche dans un paysage rocailleux.

Deux enfants vêtus d’un parka blanc dans l’Arctique (MIKAN 4324336)

Durant l’été de 1960, Gilliat décrit dans son journal, à l’occasion d’entrées quasi quotidiennes, plusieurs caractéristiques fascinantes de l’Arctique. Elle y brosse un tableau minutieux des spectaculaires paysages du Nord; au début de son voyage, alors qu’elle n’a pas encore fait beaucoup de rencontres, elle s’intéresse surtout aux fleurs arctiques. Elle relate aussi dans son journal certaines contrariétés occasionnelles éprouvées avec son amie et compagne de voyage Barbara Hinds et ses fréquentes mésaventures photographiques (par exemple, oublier de mettre une pellicule dans son appareil), lesquelles sont assez amusantes. Les bribes de nouvelles du monde extérieur qu’elle consigne dans son journal offrent au lecteur un aperçu des actualités de l’époque. Par exemple, à propos de la course à l’espace que se livrent alors la Russie et les États-Unis, Gilliat apprend que les chiennes russes Belka et Strelka ont orbité autour de la Terre et sont revenues de l’espace saines et sauves en août 1960, ce qui l’amène à se demander quand le monde verra le premier homme dans l’espace. L’exploit se produira moins d’un an plus tard, en avril 1961. Gilliat prend également note du rôle joué par les femmes dans le Nord, en faisant référence à la deuxième vague du mouvement féministe dans les années 1960.

Photographie couleur d’un groupe de maisons de bois sur les rives d’un plan d’eau. Il y a des fleurs sauvages au premier plan.

Paysage avec des maisons de bois près d’un plan d’eau (MIKAN 4731543)

Mais plus important encore, Gilliat partage le quotidien des Inuit dans les collectivités qu’elle visite, les accompagnant dans leurs activités de pêche à l’omble chevalier et de chasse aux phoques, et dans leurs déplacements d’un village à l’autre par bateau ou par avion. Gilliat a failli perdre la vie à quelques reprises lorsque son bateau a affronté des tempêtes et les banquises, et elle est restée coincée quelques fois, y compris sur une île pendant plusieurs jours. À la fin du mois d’août, alors qu’elle observait un magnifique ours polaire en train de nager, elle réalise que ses compagnons inuits, Eetuk, Isa, Sarpinak et Moshah, s’apprêtent à tuer l’animal pour nourrir les gens de leur village. Dans un style très expressif, elle témoigne avec vivacité des sentiments contradictoires qui l’animent à ce moment-là.

Photographie couleur d’un homme de profil tenant un fusil et ajustant son tir. Il porte un parka traditionnel au capuchon bordé de fourrure et aux manches ornées de galons verts et rouges.

Oshaneetuk, sculpteur et chasseur, lors d’une chasse au phoque à Cape Dorset, Nunavut (MIKAN 4731420)

Certes, les expéditions de chasse et les sorties mouvementées en bateau sont excitantes, mais les moments paisibles qu’a vécus Gilliat avec ses amis inuits sont encore plus mémorables. Par exemple, à Cape Dorset, elle rencontre Kingwatsiak, un des aînés les plus respectés de la communauté. Kingwatsiak invite Gilliat chez lui et lui demande de le photographier. Il souhaite aussi qu’elle écrive en son nom à la reine Elizabeth II pour lui demander un portrait de son plus jeune fils, le prince Andrew, parce qu’il porte le même prénom (en anglais) que lui. La lettre est insérée dans le journal; elle y raconte que Kingwatsiak a reçu une médaille au couronnement de la reine et que, jeune homme, il avait voyagé en Écosse et assisté au jubilé de la reine Victoria. Il demande à la reine de lui envoyer sans tarder la photo, car « il est maintenant un très vieil homme » et il ne lui reste sans doute pas beaucoup de temps à vivre.

Photographie couleur d’un aîné vêtu du manteau traditionnel aux manches ornées de galons verts et rouges. Sur son parka est épinglée une médaille gravée à l’effigie de la reine Victoria.

Kingwatsiak dans une tente, Cape Dorset, Nunavut (MIKAN 4324230)

Même si une bonne partie des termes qu’emploie Gilliat et sa façon de penser n’ont plus cours, ses anecdotes descriptives et observations directes font de son journal un document fort agréable à lire. L’auteure demeure objective, mais résolument optimiste, décrivant ce qu’elle voit sans jamais laisser quoi que soit altérer son regard sur les beautés de l’Arctique et la gentillesse et la détermination de son peuple.


Katie Kendall était une étudiante stagiaire (maîtrise en histoire de l’art, Université Carleton) à la Division des expositions et du contenu en ligne de Bibliothèque et Archives Canada.

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