Accès refusé

Par Forrest Pass

Les Canadiens ont la réputation d’être tranquilles et humbles. Alors que nous soulignons la Semaine de la liberté d’expression, il est intéressant d’observer qu’on reconnaissait ces mêmes traits de caractère national chez les censeurs, qui, dans l’ombre, déterminaient quels ouvrages le public pouvait ou non lire.

Par exemple, prenons la façon dont différents pays censurent, à la fin des années 1920, l’œuvre de D. H. Lawrence L’Amant de lady Chatterley, un classique de la littérature érotique. Aux États-Unis, la mise à l’index de cette œuvre suscite un débat au Congrès. Au Royaume-Uni, la publication d’une édition non expurgée donne alors lieu à un procès très médiatisé autour de la question de l’obscénité.

Au Canada, à l’inverse, l’interdiction de cette œuvre est annoncée dans les dernières pages du magazine The National Revenue Review, une publication interne destinée aux douaniers.

une page dactylographiée avec Prohibited Importation écrite en gras.

Annonce de l’interdiction d’importer Lady Chatterley’s Lover (L’Amant de lady Chatterley) de D. H. Lawrence, The National Revenue Review, vol. 3, no 5 (février 1930), p. 13. (OCLC 42299612)

À compter de la Confédération, le ministre du Revenu national – alors chargé de faire appliquer les lois par les douaniers – et son personnel détiennent, pour ainsi dire, le pouvoir absolu d’interdire l’importation de publications qu’ils jugent obscènes ou séditieuses. Dans les années 1950, les censeurs des douanes avaient déjà interdit bien au-delà d’un millier de titres.

S’il arrive que les auteurs et les éditeurs protestent, ils n’ont pas les moyens de contester ces décisions avant 1958. Même à ce moment, l’importateur doit alors prouver que la publication visée n’est ni obscène ni séditieuse. Ce n’est qu’en 2000 que la Cour suprême du Canada juge comme inconstitutionnelle la présomption de culpabilité d’un livre ou d’un magazine douteux.

Les censeurs des douanes travaillent en toute discrétion. Le ministère du Revenu national refuse alors pendant des décennies de publier une liste cumulative des publications mises à l’index. Les collections de Bibliothèque et Archives Canada permettent cependant de recenser les livres et les magazines censurés par le ministère.

À l’époque, lorsque le ministre considère une publication comme obscène ou séditieuse, il publie une note demandant aux douaniers d’intercepter aux ports d’entrée les livres ou les magazines concernés. On trouve encore des copies de ces notes dans une série d’albums de coupures, comprenant aussi des avis d’exemption de droits de douane et des énoncés de procédures concernant les vacances du personnel. À partir des années 1920, on publie aussi ces avis dans le magazine accessible au public The National Revenue Review. Les journaux relayent également régulièrement l’information.

Avant la Première Guerre mondiale, les premières cibles des censeurs sont surtout des journaux et des magazines états-uniens. Avec des titres comme Chicago Despatch et American House and Home, ces publications semblent d’abord plutôt inoffensives, mais une note signale qu’elles risquent de contenir des publicités inappropriées pour les Canadiens.

Au 20e siècle, beaucoup de livres et de magazines retiennent l’attention des censeurs des douanes. Bien sûr, le contenu à caractère sexuel – alors évalué selon des critères bien différents de ceux d’aujourd’hui – pose un problème récurrent, tout comme certains documentaires criminels, qu’on accuse de glorifier le gangstérisme. Ces censeurs interdisent aussi les écrits de propagande anticatholique extrémiste, dont certains pourraient aujourd’hui être considérés comme de la littérature haineuse. Au cours des années 1920 et 1930, des journaux communistes et socialistes en langues étrangères figurent aussi régulièrement sur les annonces d’interdiction.

Fait plus surprenant, le ministère tente aussi d’interdire les publications faisant la promotion de l’athéisme. En 1931, le journal torontois Globe félicite l’interdit frappant les écrits d’Emanuel Haldeman-Julius, un libre-penseur états-unien : « Ce serait de ridiculiser la religion que d’accepter ce type d’ouvrages au Canada, prévient le Globe. Si le ministère fait une erreur, c’est de ne pas interdire ces écrits subversifs avec suffisamment de vigueur. » [Traduction]

Une page dactylographee.

Note typique annonçant l’interdiction d’importer certaines publications, ici The Bible Unmasked, un tract promouvant l’athéisme; Art Lovers Magazine, comprenant des photographies suggestives et des articles sur des sujets artistiques et culturels; et Film Fun, contenant des illustrations de pin-ups (RG16-A-3, volume no 888).

Il est plutôt rare à l’époque que les censeurs des douanes canadiennes ciblent des œuvres littéraires connues, parce que ces décisions sont les plus susceptibles d’être critiquées. L’Amant de lady Chatterley fait exception, comme d’ailleurs Ulysse de James Joyce, frappé d’interdit en 1923. Il arrive que certaines publications critiquent les censeurs, dont le magazine Maclean’s et le quotidien Ottawa Citizen, ainsi que la revue Quill & Quire s’intéressant au milieu de l’édition du Canada.

Une page dactylographee

Note de 1926 annonçant la mise à l’index de Two Worlds Monthly, une revue littéraire new-yorkaise ayant publié en feuilleton Ulysse de James Joyce, en raison de l’interdiction de cette œuvre par les censeurs canadiens (RG16-A-3, volume no 888).

Les maisons d’édition canadiennes trouvent cependant des moyens d’échapper à ces interdits. En fait, les censeurs des douanes peuvent prohiber l’importation de certaines œuvres, mais pas leur production ou leur distribution. Les archives témoignant de saisies laissent croire que certains éditeurs tentent alors d’exploiter cette faille. En 1932, les douaniers saisissent deux exemplaires d’Un Juif amoureux, le roman osé du scénariste hollywoodien Ben Hecht mis à l’index par le ministère quelques mois auparavant. L’importateur, la maison d’édition torontoise G. J. Macleod and Company, se spécialise dans la réimpression de titres étrangers et aurait pu vouloir publier légalement une édition canadienne de ce roman. Un censeur voulant interdire un ouvrage produit au Canada doit d’abord convaincre un juge qu’il est de nature criminellement obscène ou séditieuse. À l’époque, comme les normes appliquées sont plutôt strictes, on réserve ce jugement aux publications les plus inconvenantes.

une page de grand livre avec une écriture à l'encre bleue

Archives témoignant de la saisie de « 2 romans Un Juif amoureux – importation interdite » [traduction] importés par G. J. McLeod and Company; et du verdict du ministère du Revenu national : « Que ces livres soient et demeurent confisqués, et qu’on les détruise » [traduction] (RG16-A-3, volume no 864).

Le seuil à partir duquel on peut alors interdire une œuvre importée est par contre beaucoup plus bas, et les censeurs ne justifient presque jamais leurs décisions. Leurs objections à L’Amant de lady Chatterley font probablement écho à celles de leurs homologues de Grande-Bretagne et des États-Unis. Le titre Gentlemen in Hades: The Story of a Damned Debutante (Les Gentilshommes de Hadès : damnation d’une débutante), un roman de Frederic Arnold Kummer, suggère en lui-même les raisons pour lesquelles l’œuvre est interdite au Canada en 1932. Les bibliothèques d’ici et d’ailleurs conservent cependant encore plusieurs exemplaires de ce roman sulfureux campé dans les années folles, qui tomba presque dans l’oubli. Mais aucune bibliothèque du monde ne compte d’exemplaire de Krums of Komford (censuré en 1895) ni de numéros du magazine American Beauties (frappé d’interdit en 1926).

Pas même les copies que détenaient les censeurs de ces œuvres perdues n’ont survécu, donc on ne peut qu’imaginer les raisons de leur interdiction. En 1938, le censeur en chef du ministère, J. Sydney Roe, révélait au Ottawa Citizen que, deux fois l’an, lui et un messager du ministère descendaient une brouette pleine de publications interdites au sous-sol de son immeuble de bureaux pour les brûler dans la fournaise à charbon.

En privé et sans tambour ni trompette, cette façon de brûler des livres était à l’image du peuple canadien.


Forrest Pass travaille comme conservateur dans l’équipe des expositions à Bibliothèque et Archives Canada.

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