Des siècles de liens familiaux — La généalogie comme outil d’exploration de l’identité métisse

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Delia Chartrand

Je me suis rapprochée de mes racines métisses en découvrant la lignée familiale de mon père, Maurice Emile William Chartrand. On pourrait dire que je suis une Métisse des temps modernes. Si mon père a grandi sur un territoire métis traditionnel, sur la propriété de sa famille près d’Inwood au Manitoba, j’ai de mon côté grandi dans une petite ville minière du nord du Manitoba. Nous ne parlions pas le mitchif, la langue métisse traditionnelle, puisque mon père avait depuis longtemps oublié cette langue qu’il appelait le « français de la brousse ».

Durant nos réunions familiales, j’écoutais ma famille jouer des chansons métisses traditionnelles au violon et mon père raconter les histoires colorées de son enfance. Ces réunions n’étaient cependant que sporadiques, puisque, vivant dans le Nord, nous étions assez isolés de ma famille élargie. Au fil des générations, beaucoup se sont éloignés de nos communautés et de nos territoires traditionnels : le peuple métis s’est dispersé. Je me demande souvent si, par atavisme, notre instinct de coureurs des bois – que je soupçonne être inscrit dans l’ADN de beaucoup de Métis – n’aurait pas repris le dessus.

Document manuscrit et dactylographié.

Page de la demande de certificat de Josephte Chartrand (e000011889).

L’étude de la généalogie a occupé une place importante chez les jeunes Métis comme moi désireux de reprendre contact avec leurs racines afin de découvrir comment leurs ancêtres autochtones et européens sont venus à la rencontre les uns des autres pour créer un peuple unique embrassant les deux pans de sa culture. Lorsque l’on examine les documents généalogiques d’avant la création de la Nation métisse, soit vers la fin du XVIIIe siècle, on discerne des mouvements d’immigration et de migration de colons européens, ainsi que des tendances indiquant une cohabitation et des mariages interculturels.

Mon propre arbre généalogique a des racines dans différentes régions de la France comme la Gironde et la Picardie, d’où provenaient bon nombre de colons partis pour la Nouvelle-France. On compte par exemple parmi mes ancêtres Jacques Lussier, qui a été baptisé en 1620 à Rouen, en Normandie, et Marie Guyon, qui a été baptisée en 1624 à St-Jean de Mortagne, au Perche.

Pour les colons, bien avant que la Nation métisse ne soit créée, la conclusion d’alliances militaires avec les Premières Nations voisines était d’une importance capitale. Et ces relations ont laissé des traces dans mon arbre généalogique. Les Français et les Hurons étaient au départ liés par une relation symbiotique les amenant à faire front commun devant leurs adversaires de toujours : l’Empire britannique et les nations iroquoises. Ma propre histoire familiale porte aussi les traces du conflit entre les Hurons et les Iroquois : les documents de décès d’un de mes ancêtres d’il y a neuf générations, Nicolas Arendanki, mort en 1649, portent la mention « Huron tué par les Iroquois ». La fille de cet ancêtre, Catherine Anenontha (ou Annennontak), épousa en 1662 un colon français du nom de Jean Durand, dit Lafortune. La vie de ces personnes témoigne du conflit qui opposa les différentes nations autochtones de la région durant les premières années de la colonie, et confirme que des mariages entre des Hurons et des Européens avaient bel et bien lieu. Mais même si les descendants de ces personnes avaient des origines ethniques mixtes, on ne les considérait alors pas comme des Métis.

À mesure que les colons migraient vers l’intérieur du continent, on commença à voir des mariages avec des membres d’autres nations autochtones. Les archives nous montrent que ces unions ont eu différentes répercussions sociales et économiques. Parmi mes ancêtres ayant vécu vers la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXsiècle, on recense de nombreux mariages unissant des colons avec des femmes de différentes nations autochtones. Mes recherches ont aussi mis en évidence des unions entre des Québécois francophones et des femmes autochtones souvent désignées uniquement par leur prénom et par une mention de leur appartenance à une certaine nation. Certains des termes utilisés à l’époque ne sont plus employés de nos jours.

Aquarelle mettant en scène deux bâtiments blancs aux abords d’une rivière à l’avant-plan, où voguent deux bateaux.

Saint-Boniface, colonie de la rivière Rouge, de William Henry William Napier (c001065k)

Dans ma famille, des documents d’archives indiquent que Laurent Cadotte, baptisé en 1766 à Sainte-Geneviève-de-Batiscan, au Québec, a épousé Susanne Crise (ou Crie) à Saint-Boniface, au Manitoba; qu’Etienne Boucher a épousé Marie Siouse (ou Sioux); que Pierre St-Germaine a épousé Louise Montagnaise (ou Chipewyan); et que Joseph Rocque a épousé une femme au prénom inconnu, désignée par la mention Amérindienne (ou Amerindian). Ce mouvement vers l’intérieur du pays et la multiplication des mariages interculturels indique que la majorité de ces personnes, sinon toutes, prenaient part à la traite de fourrures. Ces mariages et l’établissement de tels liens familiaux avec le peuple autochtone visaient donc vraisemblablement à consolider la situation économique des colons se consacrant à la trappe aux fins de commerce de la fourrure.

Sous l’impulsion des nouvelles structures politiques régissant la traite des fourrures au XIXe siècle, on assista à la naissance de plusieurs générations de familles aux origines métissées, qui ne s’identifiaient plus à un héritage exclusivement européen ou autochtone : elles avaient leur propre identité culturelle mariant différentes cultures. On appelle ce peuple la Nation métisse.

Si l’identité métisse est souvent associée à certaines familles à double ascendance de la région de la rivière Rouge, il est important de mentionner qu’il existe aussi des communautés métisses hors de cette zone, par exemple à Saint-Laurent, soit près du lac Manitoba, au sud-ouest de la province. C’est de là que viennent mes plus récents ancêtres. Vers la fin des années 1820, les Métis qui vivaient de manière semi-permanente dans cette région menaient différentes activités de subsistance caractéristiques, par exemple la pêche ou la production de sel pour répondre à la demande de postes des alentours.

Vers la moitié du XIXe siècle, quatre familles métisses étaient établies de façon permanente dans la région de Saint-Laurent au Manitoba : les Chartrand, les Pangman, les Lavallée et les Sayer. Les patronymes Chartrand et Lavallée ont pour moi une importance particulière : l’ascendance maternelle de mon père vient de Marie Rose Germaine Lavallée (que j’appelais « grand-maman »), baptisée à Saint-Laurent en 1918, et son ascendance paternelle, de Joseph Gedeon Harvey Chartrand, baptisé en 1907 à Saint-Laurent. Je ne l’ai jamais rencontré, mais on l’appelait apparemment Harvey.

Photographie couleur d’un homme et d’une jeune fille souriants, posant devant une caravane blanche et une voiture.

L’auteure de ces lignes et son père, Maurice Chartrand, qui forment une famille métisse contemporaine (vers la fin des années 1990).

Le terme « métis » évoque une multitude d’éléments culturels. Je souhaitais ici raconter l’histoire de l’une des communautés métisses du sud du Manitoba. En examinant les onze générations me précédant dans l’arbre généalogique de mon père, Maurice Emile William Chartrand, nous pouvons retracer l’histoire de colons français ayant immigré en Nouvelle-France au XVIIe siècle et de négociants de fourrure européens ayant migré vers l’intérieur du continent. Les mariages recensés dans mon propre arbre généalogique au cours des quatre derniers siècles illustrent le caractère graduel du métissage d’une famille.

De mon côté, j’aime penser à mes ancêtres et à la manière dont ils ont partagé leurs perspectives culturelles et leurs connaissances les uns avec les autres pour créer de nouvelles communautés et proposer une identité unique à leurs enfants. Et ça me donne le sourire de penser que mes parents ont fait de même pour moi, une Métisse des temps modernes.

Vous vous intéressez à l’histoire de votre famille ou à vos racines autochtones? La page Web sur la généalogie de Bibliothèque et Archives Canada est un excellent outil d’exploration.

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Delia Chartrand travaille comme archiviste pour le projet Écoutez pour entendre nos voix de Bibliothèque et Archives Canada.

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