Les soldats inuits de la Première Guerre mondiale : le caporal suppléant John Shiwak

À la gauche de l’image, Tatânga Mânî (le chef Walking Buffalo, aussi appelé George McLean) est à cheval dans une tenue cérémonielle traditionnelle. Au centre, Iggi et une fillette font un kunik, une salutation traditionnelle dans la culture inuite. À droite, le guide métis Maxime Marion se tient debout, un fusil à la main. À l’arrière-plan, on aperçoit une carte du Haut et du Bas-Canada et du texte provenant de la collection de la colonie de la Rivière-rouge.Par Heather Campbell

Photo noir et blanc d’un jeune homme inuit vêtu d’un uniforme militaire, qui regarde l’objectif.

Le caporal suppléant John Shiwak, du First Royal Newfoundland Regiment, vers 1915. Source : Anciens Combattants Canada

En cette période où nous nous rappelons les sacrifices des soldats qui ont participé à la Première et à la Seconde Guerre mondiale, nous pensons notamment aux Métis et aux membres des Premières Nations qui se sont battus pour notre pays. Or, peu de gens savent que des soldats inuits ont aussi livré bataille aux côtés des soldats autochtones et non autochtones. Mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, était l’un d’eux. Chasseur doué, il est devenu tireur d’élite, « l’un des meilleurs de l’armée britannique » selon un frère d’armes.

Mon arrière-grand-oncle venait du Nunatsiavut, territoire inuit couvrant le Nord et le centre du Labrador, qui faisait partie du Dominion de Terre-Neuve de l’Empire britannique en 1914. Lorsqu’on a invité les hommes de Terre-Neuve à s’enrôler, l’appel a aussi été entendu dans les établissements inuits le long de la côte nord du Labrador.

Dans la culture inuite, on cherche généralement à éviter les affrontements; c’était le cas à l’époque, et ce l’est encore aujourd’hui. Des personnes en situation d’autorité, comme le docteur Harry Paddon, médecin de l’International Grenfell Association, ont donc incité de nombreux jeunes hommes inuits à aller sous les drapeaux. Une quinzaine d’entre eux se sont ainsi enrôlés, pour différentes raisons, et ont mis le cap sur l’Angleterre à l’été 1915.

Photo noir et blanc de deux femmes et d’un enfant inuits, debout à côté d’une maison en bois.

Hopedale, Terre-Neuve-et-Labrador, 1913. Source : Edith S. Watson (e010791418)

Le choc culturel a dû être immense pour ces hommes qui, comme mon arrière-grand-oncle, venaient de petits hameaux isolés comptant quelques centaines d’habitants tout au plus. Outre la taille et le tumulte des villes et des villages européens, ils faisaient face à une vision du monde tout à fait différente. Les Inuits chassent pour survivre, mais ils respectent chaque vie sacrifiée; dès notre enfance, on nous apprend qu’il ne faut jamais faire souffrir un animal ni lui causer de détresse. Ainsi, chaque tir doit être précis et efficace. C’était encore plus vrai au début du 20e siècle, époque où l’on ne pouvait se permettre de gaspiller des munitions, vu leur coût et leur rareté. Parfois, cela signifiait qu’on revenait à la maison bredouille.

J’imagine que ces soldats inuits se sentaient exactement de la même façon lorsqu’ils utilisaient leurs armes au front. Comme cela a dû être difficile pour eux de tirer à la hâte, sachant qu’ils avaient peut-être blessé quelqu’un! Mais ils comprenaient qu’il fallait arrêter les hommes de l’autre côté des tranchées pour que d’autres puissent vivre, tout comme ils avaient dû tuer des animaux au Labrador pour que leur famille survive. C’est sans doute ce qu’ils se disaient pour pouvoir accepter les horreurs de la guerre.

Photo noir et blanc d’un paysage d’arbres et de maisons aux toits noirs. À l’arrière-plan, on voit un bateau sur l’eau.

Bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson, Rigolet, Labrador, septembre 1926. Photo : L. T. Burwash (a099501)

L’histoire de mon arrière-grand-oncle, le caporal suppléant John Shiwak, est particulière parce qu’en plus de ses occupations traditionnelles (chasseur, trappeur et pêcheur), il était aussi écrivain, poète et artiste. Du front, il a écrit de nombreuses lettres à son ami Lacey Amy, un journaliste et auteur ontarien. Celui-ci a d’ailleurs raconté leur amitié dans un article intitulé « Un patriote esquimau » (An Eskimo Patriot), paru en juillet 1918 dans The Canadian Magazine. Il y témoigne des émotions vécues par son ami durant la guerre :

La durée de la guerre commençait à le miner. Il n’avait aucun ami proche, personne avec qui entretenir le lien avec son lointain patelin. En septembre, il se plaignit : « Je n’ai reçu aucune lettre de chez moi depuis juillet. Et il n’y en aura plus jusqu’à la débâcle. » Dans sa dernière lettre, il exprimait sa nostalgie des bons vieux jours de chasse. Le Labrador, qui n’avait jamais pu satisfaire ses ambitions, lui apparaissait alors comme un lieu chaleureux et accueillant… On était à la mi-novembre. Un mois plus tard, je recevais une enveloppe officielle, contenant ma dernière lettre. Sur le dessus, le damné tampon : « Décédé ». [Traduction]

Chaque année, durant le jour du Souvenir, ma famille parle de cet oncle John avec un respect solennel, se rappelant le grand deuil vécu lorsqu’il n’est pas revenu de la guerre. Tous les Labradoriens expatriés que j’ai rencontrés m’ont dit vouloir retourner au Labrador. Notre rapport avec cette terre est difficile à exprimer. Nous voyons de nos propres yeux comment elle nous fournit toutes les ressources nécessaires pour survivre. Des générations d’histoires sont imprégnées dans la communauté, mais aussi dans chaque site de pêche, chaque ligne de piégeage, chaque sentier de bûchage, chaque aire de chasse et chaque lieu où nous cueillons des baies. C’est ce qui explique le lien très spécial que nous avons avec notre terre. Ceux qui sont loin du Labrador sont déconnectés d’une partie d’eux-mêmes.

La première fois que je suis allée au Musée canadien de la guerre, j’ai été attirée par la reconstitution d’une tranchée de la Première Guerre mondiale. Les visiteurs pouvaient y entrer et se mettre dans la peau des soldats au front. Je l’ai parcourue lentement, en proie à l’émotion. Les larmes coulaient sur mes joues alors que j’imaginais mon arrière-grand-oncle accroupi dans la boue, en train d’écrire dans son journal ou de dessiner la terre et les animaux, souhaitant plus que tout retrouver la paix et la solitude de sa terre ancestrale. Une terre qu’il ne reverrait plus jamais.

Photo noir et blanc d’un cimetière derrière une clôture, avec quelques petits arbres sans feuilles, près de Cambrai, en France. À l’arrière-plan, on aperçoit une maison et une ferme.

Le cimetière britannique Raillencourt près de Cambrai. John Shiwak n’a pas été enterré dans ce cimetière, mais il est tout aussi loin de chez lui. (a004409)

Mon arrière-grand-oncle et six autres soldats ont été tués par un obus durant la bataille de Cambrai, le 20 novembre 1917. Quatre-vingt-huit ans plus tard, en 2005, mon cousin Jason Sikoak (patronyme qui s’écrivait autrefois « Shiwak ») a participé à la Tournée spirituelle autochtone, lors de laquelle il a parcouru l’Europe avec un groupe pour rendre hommage aux soldats autochtones. Mon cousin m’a confié que durant le voyage, il a vu notre arrière-grand-oncle en songe. Nous espérons qu’il a suivi Jason jusqu’au rivage de Rigolet et qu’il est en paix.

Photo noir et blanc de bateaux dans une baie. On voit des arbres à l’avant-plan.

Une langue de terre, vue de loin, s’avance dans une baie. Des bâtiments de la Compagnie de la Baie d’Hudson sont érigés le long de sa côte. Des bateaux ont jeté l’ancre dans la baie. Rigolet, vers 1930. Photo : Fred. C. Sears (e010771588)

Ce blogue fait partie d’une série portant sur les Initiatives du patrimoine documentaire autochtone. Apprenez-en plus sur la façon dont Bibliothèque et Archives Canada (BAC) améliore l’accès aux collections en lien avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis. Voyez aussi comment BAC appuie les communautés en matière de préservation d’enregistrements de langue autochtone.


Heather Campbell travaille comme archiviste à la Direction générale des services au public de Bibliothèque et Archives Canada.

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